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iSSA, ROUSSEAU.
.LET. ATHÈNES, NILSSON.
C'*. LIÈGE, J. BELLENS.
RES. ROME, BOCCA, LOESCHER.
.,^„. "" \N, BOCGA, FLORENCE, vieusseux.
iCKUAUS, ASDER.
'""ETMEYER, LE SOUDIER, MAX RUBE.
'^LD ET C'«. BUCAREST, SOTDSCBEK ET €*•.
rzE, GENÈVE, pd. dùrr.
tnci ONE, verdaguer. LISBONNE, rodrigues.
r Y d*. LA HAVANE, miguel alorda.
"TANO, SAMλERS, STECHERT, THE INTERNATIONAL NEWS C*.
NOOF, THE NEW ENOLANIJi^^^yi^oUy It:
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JRGET, V. émÏQ frança
u(e traduction ou reproduction t
REVUE DES DEUX MON»/.^
Interdite dans les publications périodiques de la . .
y compris la Suède, la Norvège e i ^.^.^.^^^ by GoOgk
REVUE
DES
DEUX MONDES
LXXVI* ANNÉE. -^ CINQUIÈME PÉRIODE
Toan zxxv. — {•« septembre 1906.
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REVUE
DES
OEUX MONDES
I»WIHI(N
LXXVI» ANNÉE. — CINQUIÈME PÉRIODE
TOME TRENTE-CINQUIÈME
* or THE \
(; i'N"!VEr;.;ty },
PARIS
BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
RUE DE l'université, 13
1906
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PRESERVATION A^^^
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UN1VER31TY 1
AL F'-
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
TBOISIÊMB PARTIE (1)
Vil
Avez- vous éprouvé, certains matins, à l'heure du réveil accou-
umé, la sensation d'avoir assez dormi pour satisfaire la nature,
et tout à la fois le désir de ne pas vous désenlacer du sommeil,
de A^ous y enfoncer au contraire, de vous y réfugier contre
rinquiétude confuse du jour qui naît, de la vie qui recom-
mence ?
Dans mon petit lit thuringien, assez peu confortable, j'avais
ourtant, cette nuit-là, goûté sept bonnes heures de repos. Depuis
ongtemps je percevais autour do ma demi-torpeur des appels
5 voix sur les terrasses des villas voisines, des pas dans l'esca-
iVf des clameurs d'enfans jaillics de la rue : plus de bruit, môme,
l'a l'ordinaire. Malgré Tauvcnt de la terrasse, une joyeuse
irté do soleil poudroyait dans la chambre : à travers mes pau-
vres volontairement baissées, elle me faisait voir rose au dedans
moi... Tout à rhcure j'avais senti, effleurant mes cheveux, les
lîchcs lèvres de Grilte, brusquement venue à mon clievct, et
voix m'avait dit : *
— Paresseux! à huit heures, au lit ! Esl-ce parce que c't^st
te?... Tu n'as pas honte?... Moi, je vais vite déjeuner et
rtir avecM"* Moloch, voir les préparatifs.
En grognant quelques protestations, je m'élaiç rclourné
i) \oytz la Revue des {•' e l 15 août.
- r» * ^^
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6 REVUE DES DEUX MONDES.
contre le mur... Les mots de Gritte : fête... préparatifs... avaient
eu pour effet de me rendre le sommeil plus désirable. « Cher som-
meil! pensai-je... réseau protecteur contre les nouvelles heures
incertaines ou méchantes, enveloppe-moi, laisse-moi ne ressen-
tir de ce jour nouveau que sa clarté, tamisée par mes paupières
appesanties, que sa fraîcheur de fin d'été qui glisse par Tentre-
bâillement de la fenêtre. Sommeil, retiens-moi !... Je ne me rap-
pelle plus ce qui me trouble, ce qui m'effraie dans le réveil. Ce
n'est point ime misère physique, mon sang court vif et sain dans
mes membres forts. Ce n^est pas l'appréhension de catastrophes
personnelles : je ne crains rien des hommes, et deux sourires de
femmes me promettent la tendresse, voire lamour. La cause de
mon désir d'inconscience, c'est quelque chose d'indéfini et de
fort, mais je ne sais plus ce que c'est, et il me plaît de l'avoir
oublié au cours de la nuit, car je ne pourrai plus dormir quand
je me le serai rappelé... Enveloppe-moi, cher sommeil, prolonge
mon oubli... »
Soudain, je me dresse sur mon séant, franchement réveillé...
Un coup de canon a tonné au château, et des clameurs de joie,
lancées des villas, delà place, de tout le Luftkurort, y répondent.
Mes yeux ouverts regardent; le soleil triomphe dans ma chambre;
l'ombre d'un drapeau suspendu à la terrasse et dont la' brise
matinale agite la flamme, ondule sur le mur du fond. Et aussi-
tôt je sais pourquoi je ne voulais pas me réveiller, malgré Tado-
rable clarté, malgré la joie de la rue, malgré l'appel de Gritte
et ma promesse de rejoindre la princesse Else à la Fasanerie...
Aujourd'hui, c'est le 2 septembre, le jour de Sedan.
Si Ton tire le canon au château, si les gamines et les polis-
sons de Rothberg-Dorf s'endimanchent, encore que ce soit un
simple mercredi ; si le drapeau bleu de Rothberg-Steinach flotte
à la terrasse entre le balcon de M. Moloch et le mien ; si les oies
grises ou blanches se débattent dans la Rotha avec des clameurs
plus insolentes ; si, enfin, cet après-midi, devant la Cour et le
peuple assemblé, dans le Thiergarten, on doit, au bruit des fan-
fares et des discours, dévoiler ime statue en plâtre de Bismarck,
eu attendant le bronze que Cannstatt est en train de fondre, c'est
parce qu'il y a trente-cinq ans, par une journée de soleil comme
côUe-ci, 17 000 Français étaient tombés et les H7000 survivans
n ayant à choisir que de mourir sans objet ou de se readre,
leur général signa la capitulation qui remettait à Guillaume I*'
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. (
ûus ces vaincus pantelans, avec leurs aigles, leurs enseignes,
leurs armes, avec Tépée et la fortune de T Empereur.
Aujourd'hui dans tout TEmpire allemand, on chôme la fête.
Avec Talphabet gothique, les petits gars des écoles, les petites
filles des pensionnats ont appris à vénérer cette date du passé,
Ce jour-là, leur a-t-on dit, TAUemagne est sortie vivante de ses
cendres. La vieille Allemagne céda la place. Devant le monde
ébahi, la jeune Allemagne dressa son épée.
C'est le Sedanstag.
Comme mon cœur est troublé ! Tandis que je me lève et que
je m'habille, heureux d'être seul pour remuer mes vagues pen-
sées, heureux que Gritte même ne soit pas là pour me question-
ler ou même me regarder, je cherche à démêler le pourquoi de
mon trouble.
Bien des 2 septembre ont déjà marqué leur chiffre sur ma*
vie, me laissant indifférent, ou joyeux, parmi la joie ou l'indiffé-
rence de tous les Français. Savais-je même le sens de cette date?
Le savait-on, auprès de moi?.,. Oubli sincère, distraction voulue,
iamais cette date de deuil n'a entravé, les autres années, ma
promenade au Bois, le un déjeuner entre camarades, les rendez-
^ous de laprès-midi, les plaisirs du soir. Pour associer à ces
Jiots: 2 septembre, cet autre mot: Sedan, il faut que je vienne
ci, chez le vainqueur, et que sa joie, toujours aussi provocante
'près tant d'anniversaires, m'offusque, m'inflige un malaise phy-
ique.
« Voyons ! voyons ! est-ce ma faute si Mac Mahon ne s'avisa
as de la marche de flanc de "Frédéric-Charles? s'il se colla
Qprudemment à la voie ferrée ? s'il se rabattit sur Sedan, place
Hestablement choisie? s'il signa, le 31 août, au moment où
innemi commençait de l'envelopper, cet ordre du jour extraor-
■naire: « Demain, repos pour toute l'armée! » Demain, c'était
bataille de Sedan, auprès de laquelle Pavie et Waterloo
ffacent.
« Est-ce ma faute si le général de Wimpfen enleva impru-
tnment à sept heures du soir le commandement à Ducrot, qui
moins sauvait les débris de l'armée ? Est-ce ma faute si l'aveu-
imenl parut, ce jour-là, frapper tout ce qui menait la destinée
la France? Est-ce enfln ma faute si, depuis le milieu d'août,
mpereur souffrait de la pierre?...
« Je suis venu au monde, alors que tout cela était déjà de
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8 REVLTE DES DEUX MONDES.
Timmuable passt^. Nulle douleur rétrospective n'y changera rien.
Mon âme prend-elle le deuil des anniversaires d'Azincourt,
de Trafalgar? Met-elle sa robe de fôte aux anniversaires de Bou-
vines, de Patay, d'Austerlitz?... La vie serait un cauchemar si le
passé Tobstruait toujours de son ombre. Je no suis responsable
que de moi-môme: mon histoire à moi, celle de mon pays durant
ma vie, avec leurs tristesses et leurs joies, suffisent à ma capa-
cité d'émotion. Arrière, fantômes de Thistoire. Je veux laisser
les morts eW errer leurs morts!... »
Ainsi raisonne ma raison, tandis qu'avec un effort de sang-
froid et de méthode j'ajuste les boutons de ma chemise, je choi-
sis un complet dans ma garde-robe, je noue et j'épingle ma cra-
vate... Et pour me prouver à moi-même que les fantômes ne me
dominent pas, je me mets à siffler un air que les gamins d'Alle-
magne lancent depuis quelques mois à travers les échos: Habt
Ilir nicht den kleinen Kohn gesehen?,.. Mais soudain ma main
sursaute. La pointe d'or de l'épingle me pique le bout du doigt.
Un autre coup de canon, parti du château, a retenti formida-
blement dans les gorges de la Rotha.
C'est le 2 septembre, le jour de Sedan.
Tout mon raisonnement aura beau se rebeller là contre, la
volonté du vainqueur me contraint à no pas confondre cette
date avec les autres dates funestes. Les canons du vainqueur,
ses drapeaux, ses processions de vétérans, la clameur môme des
bouches enfantines, m'imposent la réalité de ma défaite, non pas
comme une commémoration historique, mais comme une dure
loi du présent. Oublier? Gomment le pourrais-je?... Le vain-
queur, chaque année, me crie : « A cette date, je t'ai frappé, je
t'ai terrassé! » Et s'il me crie cela si rudement, c'est, — je le
comprends bien, — qu'il pense : « Je t'ai frappé, et tu ne t'es
pas relevé depuis, et je ne tolérerai pas que tu,to relèves!... w
Soit! ne raisonnons plus. Soyons impulsif, comme il l'est.
Puisque ce rappel de la haine héréditaire vient secouer ma
torpeur de vaincu, aujourd'hui du moins, je serai rennemî.Tout
seul ici, puisque le vainqueur y tient, je représenterai le vaincu.
Je ne me terrerai pas dans la maison, de peur que l'on ne dise:
« Ce Français n'ose môme pas se montrer... » On me verra. A qui
me parlera, je répondrai. Si la mesure est dépassée, j'imposerai
le respect comme je pourrai.
... Des sons de fifre, sur la place du Luftkurort, m'attirent à
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. Il
lafcûêtrc, dans la chambre de Gritte où Gritte n'est déjà plus.
Le litre lance ses modulations criardes aux lèvres d'un fifrcur
grisonnant, mais d'aspect encore alerte et robuste. Derrière ce
Tyrtée marche vers le château un groupe de bonshommes dont
quelques-uns, atteints de rhumatismes, ont peine à suivre l'allure
de la sautillante musiquette. Ils sont là une douzaine de monta-
gnards endimanchés, avec des branches de laurier à leur feutre,
la croix de fer sur la poitrine. Quelques-uns môme, pour signi-
fier plus de gloire, portent en bandoulière une écharpe de lau-
riers. Une bannière les précède, portée par un long jeune homme
imberbe, sans doute le fils d'un de ces héros. La marmaille
rolhbergeoiso les escorte de ses cris et de ses hurras. Aux
enêtres des villas, les femmes agitent leurs mouchoirs; des
iiommes en manches de chemise, le rasoir à la main, le menton
)arbouillé de mousse, se penchent, crient : Hoch!...
Dissimulé par les volets, je regarde s'éloigner vers le chdtcau
les dos appesantis des guerriers... Je pense à ceux de leurs
contemporains qui, nés sur la rive française du Rhin, portèrent
les armes contre ceux-ci. Beaucoup sont morts aujourd'hui. Ceux
pii survivent ont pâti, comme les vainqueurs, sous le soleil
cuisant de 1870, sous le gel affreux de 1871. Ils ont fait les
mêmes gestes d'automates, à l'ordre des chefs; ils ont marché
les kilomètres et des kilomètres, le ventre vide, les épaules rom-
pues par le paquetage, à moitié dormans, fiévreux, hallucinés...
Ils ont tiré, abrités tant bien que mal, derrière une souche
d'arbre ou un pli de terrain, sur des masses confuses qu'on leur
lisait être l'ennemi. Blessés, plusieurs ont connu des heures de
lélresse sur le champ de bataille, Thorriblo hôpital de cam-
)agne, la dysenterie, la typhoïde. Tout ce que ces vétérans
l'Allemagne ont souffert, les vétérans de France l'ont souffert
iussi, à ce point que, durant les six mois de guerre, Michel et
Jacques Bonhomme eussent pu, sans gain ni perte, échanger
eurs deslins.
Pourtant, aujourd'hui 2 septembre, Jacques, vieilli, pousse la
harrue ou tourne l'outil comme les autres jours, — tandis que
lichcl, habillé de drap et ceinturé de lauriers, Michel, décoré
^î croix et de médailles, va trinquer sa chope contre celle du
•ince Otto, dans la salle des Cerfs, et s'en retourner avec un
laler de plus dans sa poche.
Vétéran do France, il ne fallait pas être vaincu !
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10 REVUE DES DEUX MONDES.
... Les guerriers ont disparu, j'entr'ouvre les volets, je
regarde par la fenêtre. Tout le Luftkurort est en liesse, les dra-
peaux jaunes à aigle noir, les drapeaux bleus à aigle blanc cla-
potent sous une brise qu'aromatise Thaleine des sapins. Les gens
qui se promènent sentent le dimanche : drap noir et blanchis*
sage frais. Il fait un temps sans nuage que Herr Graus appelle :
le temps du Kaisel*. La demie de neuf heures sonne au carillon
du château.
Seulement neuf heures et demie! Ach! Gott!,., que la jour-
née sera longue! Je l'organise mentalement... Mon rendez- vous
avec la princesse est à dix heures et quart, au pavillon de la
Fasanerie, dans le Thiergarten. La promenade durera jusqu'au
repas de midi. On inaugure Bismarck à trois heures. Le prince,
un sourire relevant sa moustache, a pris soin de m'avertir qu'il
ne comptait pas sur moi pour la cérémonie. J'ai répondu, sur
ce ton d'ironie qui 'l'exaspère, qu'au contraire j'y assisterais parce
qu'il faut être renseigné sur les mœurs des ennemis. Mais il est
convenu avec la princesse que je me tiendrai dans le pavillon de
la Fasanerie, tandis que la Cour et les fonctionnaires paraderont
sur l'estrade... Le soir, après souper, je rentrerai dans ma
chambre, évitant les illuminations, les feux d'artifice, les beuve-
ries et les clameurs.
Au cours de cette longue journée, un seul intermède curieux
est prévu. Collée sur le mur d'en face, une affiche rouge manu-
scrite annonce qu'à l'issue de la cérémonie, le professeur docteur
Zimmermann, de l'université d'iéna, fera une conférence au
café Rummer sur : « Le Sedanstag et le problème de l'AIsace-
Lorraine. » Pauvre Moloch! il n'aura guère d'auditeurs! Les
cinq membres du parti social-démocrate de Rothberg, peut-être,
avec leur chef, le savetier Finck, en tête, à moins qu'un renfort
ne lui vienne de Litzendorf ! Le laissera-t-on seulement parler?
De quel air les Rothbergeois et les habitans des villas lisent cette
affiche! Comme ils secouent les épaules! Des conversations sur-
excitées s'engagent entre les messieurs en redingote et en cha-
peaux hauts-de-forme qui déjà circulent sur la placette... Mais
que se passe-t-il?... Voici venir le garde champêtre qui remplit
en même temps les fonctions d'agent de police, escorté de polis-
sons attentifs. 11 porte un pot de colle avec le pinceau fiché
dedans, et sur le bras quelques longues bandes de papier im-
primé. Il s'arrête devant l'affiche rouge; les promeneurs affluent
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 11
autour de lui, gardant toutefois la distance respectueuse due à
un représentant de lautorité. Le garde, indifférent et métho-
dique, étend la colle sur le revers d'une des bandes, qu'il a
choisie jaune. En deux* coups de pinceau il la fixe diagonalement
sur l'affiche rouge de M. Moloch. Et quand il s'éloigne, les
curieux et moi-même pouvons lire dessus, en gros caractères,
le mot : « Behôrdlich untersagt : interdit par l'autorité. »
« Pauvre Moloch!... pensais-jeen passant, quelques minutes
plus tard, devant l'affiche barrée, en me rendant au parc de la
Fasanerie... Vraiment, pour un savant et un philosophe, il fut
par trop naïf. S'imaginer que le prince tolérerait, le jour de cette
nauguration dont il est si fier, une conférence sur l'abolition du^
Sedanstag et la neutralisation de F Alsace-Lorraine... Pauvre
loloch!... »
Mon cœur sympathisait avec l'honnête, l'ardent vieillard, en
utte contre le uhlan, comme il appelait le prince. Ma raison,
j|le aussi, me disait que la guerre est horrible, qu'il est absurde
le s'entr'égorger parce qu'on prononce le ch de façon différente
t qu'on est né de l'autre côté du fleuve... Mais, hélas! combien
oute protestation logique m'apparaissait inefficace devant l'ar-
eur joyeuse que l'anniversaire de victoire soulevait sur la terre
germanique ! Avec un intellectuel dégoût de moi-môme, j'étais
onlraint de m'avouer que, né Germain, je tiendrais aujourd'hui
our le prince, et que j'applaudirais lourdement à lapposition,
ur laffiche, de la cruelle bande : Behôrdlich nntersagil
... Du Luftkurort au Thiergarten, la promenade dure une
Dgtaine de minutes, en suivant d'abord la route d'Altendorf,
lis un sentier à travers cette verte arène herbue que j'aperce-
lis de ma terrasse. Un pont rustique franchit la sémillante
>tha : et, tout do suite après, on pénètre dans les bois majes-
eux qui environnent la Fasanerie.
Ces bois couvrent presque exclusivement de hêtres un contre-
•l isolé. Le prince Ernst les fit planter lui-môme, il y a
js de cent cinquante ans : aussi n'ont-ils pas Taspect tumul-
^ux des forêts environnantes. Les voitures y accèdent par de
ges allées; des sentiers s'insinuent dans hîs taillis selon des
urbes étudiées. Les sièges de pierre, s<.»us les bosquets,
îtent à la méditation, à la lecture, au repos... Au tournant
in chemin, un pavillon serti de troncs et de branches décore
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12 REVUE DES DEUX MONDES.
une clairière artificielle. Parfois une vieille statue dans le goût
du xviu" siècle ver4it, noircit, s'effrite sous l'entrelacement des
branches, qui, depuis longtemps, la dérobent au soleil... L'âme
du seul philosophe issu de la rude souche de Rothberg survit
dans ce coin du domaine princier. On conserve, on entretient
pieusement le banc circulaire où il s'asseyait pour lire Rous-
seau, Voltaire, les Encyclopédistes, la chapelle rustique qu'il
avait élevée à Dieu, souverain principe des choses, et dont
l'autel est remplacé par une fenêtre ouverte sur le paysage. Le
pavillon môme de la Fasanerie lui servait de « folie. » 11 y con-
struisit un théâtre semblable â celui de Trianon. Des apparte-
mens minuscules, installés dans les combles, servaient aux
soupers et aussi à l'amour, car parfois les comédiennes s'attar-
daient à la Fasanerie, et le nom de la Gombault, une ballerine
originaire du village de Chaillot, près Paris, est célèbre dans la
petite principauté. Trois ans la Gombault vécut à la Fasanerie,
sans d'ailleurs pénétrer jamais dans le château de Rothberg...
Feu le prince Emst, dont la physionomie originale m'avait
dès l'abord séduit, était peu à peu devenu pour moi une con-
naissance, presque un ami. Tous ses portraits m'étaient fami-
liers; j'avais lu toute sa correspondance; je méditais même d'oc-
cuper les loisirs du prochain hiver par un petit ouvrage sur cet
aimable souverain au front fuyant, au nez long et spirituel, aux
yeux ironiques, à la lèvre voluptueuse.
« Merci, cher prince, lui disais- je, tout en gravissant la
douce pente qui menait à la Fasanerie, merci de ménager à votre
futur historien un asile de paix parmi le fracas guerrier de cette
funeste journée... De votre temps, on faisait de belles cam-
pagnes, mais on ne se croyait pas obligé de prolonger la lutte
par des brutalités, au delà de la paix. On affectait d'oublier
galamment les défaites de l'ennemi, et, sur ses propres défaites,
on rimait des chansons. 0 penseur, qui vous battiez si vaillam-
ment, dit-on, à Rosbach et à Hochkirchen, prince qui certain
jour, quand un boulet français éclata à votre bivouac, où vous
écriviez une lettre à la Gombault, vous écriâtes, secouant la
poussière qui couvrait votre papier : « Par Dieu ! ces Français
sont avisés : voilà que je n'ai pas besoin de sable,... » cher prince
philosophe, merci pour cette retraite, merci pour cet ombrage
que je vois plus beau, plus touffu, plus majestueux que vous ne
les vîtes, et qui va me garer, autant que possible, de la victo-
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J^TP^-
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. .13
rieuse insolence de vos descendans,... Prince Ernst, mon confi-
dent et mon ami, je vous avoue que beaucoup de choses de TAl-
lemagne d'aujourdliui m'excèdent et me navrent, me donnent
uo profond désir de repasser les Vosges et de revivre dans ma
patrie, la douce France. Je ne serais même pas demeuré jus-
qu'au Sedanstag, si une aimable personne de votre famille ne
m'attachait à la Thuringe au point de me faire oublier mes
rancunes... »
Ainsi méditant, j'arrivai, à mi-chemin de la Fasanerie, k
l'endroit où, — sous un majestueux encorbellement de hêtres, et
dans l'enceinte d'un bosquet de lauriers-roses en fleurs, entre-
tenus en serre et rapportés là dans la belle saison, — le « Banc
lu Philosophé » dressait ses assises vermoulues, encore que
bien des fois réparées, et protégées des intempéries par une assez
laide toiture. Malgré l'ombre des bois, la marche m'avait
échauffé. J'osai m'asseoir sur le banc mémorable. J'essuyai la
sueur de mon visage, puis, les coudes sur les genoux et le front
dans mes mains, je fermai les yeux et je goûtai la tiédeur mur-
murante de ce matin dans les bois... Comme un doux narco-
tique, je sentais réellement l'air pénétrer mes veines et, par lexcès
même de la force et de la vie qu'il y injectait, les engourdir.
Les pentes, feutrées de feuilles déchues, les pentes où fuyait
la colonnade des hêtres tournoyaient doucement, se mêlaient,
s'estompaient devant mes yeux clos. El voici que tout à coup,
assis à côté de moi sur le banc, j'aperçus le prince philosophe
avec ses souliers boutlés d'argent, ses bas rouges, sa culotte et
sa redingote lie-de-vin, le gilet de peluche jaune fou, la haute
cravate, la petite perruque nouée, et, dans les doigts, la canne
jaune à pomme d'or et la tabatière de Saxe. Posé sur le banc,
son tricorne nous séparait. Le prince ne parut nullement surpris
de mon voisinage. Il me parla même familièrement, comme s'il
répondait à mes propres pensées.
— Mon jeune ami, me dit-il, c'est fort agréable, j'en conviens,
our distraire votre exil d'ici, d'intriguer avec ma petite bru-
e ne vous ferai pas de morale. Sur les rapports des sexes, mes
dées sont indulgentes. D'ailleurs, il ne me déplaît pas que ce
ioudard d'Otto soit quelque peu... (Ici le prince prononça cor-
•ectemcnt un mot très français.) Toutefois, mon expérience doit
lettre en garde votre jeunesse contre les conséquences de cette
atrigue. Ma petite bru est romanesque : comme elle détient eu
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14 REVUE DES DEUX MONDES.
outre un vieux fonds dHionnètetê allemande, et qu'il lui répugne
de trShir son mari sous le toit et même sur le territoire de
Tépoux, elle commence à méditer un enlèvement... Vous sou-
Hez? Il vous flatte, jeime Français de \'ingt-six ans, le projet de
Vous échapper & travers le monde avec une princesse amou-
reuse?... Avez- vous réfléchi à la condition du précepteur pauvre
qui enlève la princesse, et avec la princesse ses bijoux et ses
rentes?
— Monseigneur, répliquai-jo, si tant est que la princesse
Veuille être enlevée, elle n'a qu'à laisser à Rothberg-Schloss ses
rentes et ses bijoux. Je suis vigoureux et courageux. Une femme
à nourrir ne m'embarrasse pas.
Le prince, qui reniflait une prise, rit si fort qu'il éparpilla le
tabac sur son gilet de peluche.
— Mon jeune ami, fit-il, vous ne pensez pas sérieusement
que la princesse Else s'accommodera toute sa vie de votre petit
gain de bourgeois ruiné, qui lui procurera tout juste de quoi
manger, et une bonne à tout faire pour la servir.
— Ne m aime-t-elle donc pas ?
— Heu !
— En tout cas elle se comporte comme si elle m'aimait...
A chaque instant, ce sont des billets tendres, des rendez-vous,
de furtives étreintes... Oh !... rien encore de décisif...
— Je sais, je sais, fit le prince.
— Faut-il vous avouer, Monseigneur, que tout cela, qui
toucha d'abord ma seule vanité, a fini par émouvoir mon cœur?
Maintenant, les jours où ce n'est pas le Sedanstag et où votre
petit-fils Otto ne m'énerve pas trop avec la patrie allemande, je
ressens, gr&ce à Else, quelque chose qui ressemble à du bonheur.
Le prince secoua sa perruque.
— Jeune homme ! jeune homme ! reprit-il, votre cas est bien
mauvais. Vous êtes en train d'oublier qu'une princesse et un
précepteur ne peuvent jamais faire des amans durables, surtout
si cette princesse est Allemande et le précepteur Français... Moi
qui étais plus fin que vous et plus puissant, j'ai essayé quelqpie
chose de bien moins difficile : posséder ici une maîtresse fran«
Caise... Trois années durant, votre compatriote M"* Gombault
s'efforça loyalement à m'aimer et je tâchai de mon mieux à m'en
faire aimer... Remarquez que nous ne nous déplaisions pas phy«
siquement et que j'étais Français, par les mœurs et la culture.
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MONSIEUR Et MADAME MOLOCH. î^
«vitant que peut être Français un honame venu au jour parmi
ces sombres montagnes. Tout alla bien tant que le délire des
sens nous maintint en plein rêve. Mais après six mois passés
ici, nos natures adverses reparurent. Tout nous irrita Tun contre
l'autre. Nous eûmes d'affreuses querelles pour les causes les
pins futiles. J'avais assigné comme séjour, à ma maîtresse, la
Fasanerie et tout le parc où nous voilà. Or elle était hantée par
une seule ambition : habiter le château... J'avais beau lui expli-*
quer que l'usage immémorial de mes ancêtres avait respecté
cette demeure vénérable et que les gens de Steinach s'uniraient à
ceux de Rothberg pour me faire un méchant parti, si je désho-
orais cet asile par des turlupinades amoureuses, elle n'en
émordit point. <« Mon gentil Robert (ainsi simplifiait-elle le nonf
B Rothberg) je coucherai sous les courtines de l'empereur
lunlher ou je m'en retournerai à Chaillot. » Jamais je ne pus
lire entendre à celte fille, qui pourtant n'était pas stupide, que
e lit d'un empereur allemand n'est pas fait pour une catin, fût'
lie de Chaillot... De son côté, elle me reprochait une certaine
mquerie, au point culminant de nos entretiens^ et l'habitude
lont je ne pus, il est vrai, me défaire, de l'apostropher alors
ivecun tendre mépris dans ma langue maternelle, a Âppelle-moi
»mme tu voudras en français, me disait-elle : je comprends
ôutes les passions des hommes. Mais pas dans ton baragouin
achevai... Cela m'ôte tout agrément... » Monsieur, vous êtes
ûstruit et je vous en fais juge, est-on mattre de sa langue en de
3lles minutes?... Tout cela finit comme vous pouvez penser:
i Gombault réussit à me faire sortir de mon caractère pacifique^
uand elle me vit en colère, elle boufTonna ; jamais je ne sus plus
^ qu'elle pçnsait. Or, nous autres Allemands, nous ne détes-
ns rien tant que l'ironie. A Paris, parmi vos lettrés, je la sup-
rtais jBncore, et il me semblait que je la comprenais. Rentré
ins mon gîte de Thuringe, elle me bouleversait et j'y répon-
ûs à la prussienne : par des coups. La Gombault, lasse d'être
avachée, trouva moyen de s'échapper de mes États, avec un de
38 piqueurs. Ils allèrent en Bavière, où je crois ^bien que le
Ole fut pendu, tandis qu'elle-même devenait la maîtresse d'un
ancier. Quant à moi, monsieur, j'écrivis des vers français sur
.te trahison^ mais la méditation me fit comprendre qu'il devait
advenir ainsi et qu'un prince héréditaire allemand ne peut
pparier à ime jeune gourgandine de Chaillot, sans qu'il en
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16 REVUE DES DEUX MONDES
résulte mille froissemens^ qui leur seraient épargnés si le prince
était né à Versailles ou la gourgandine à Rudolstadt.
£t le prince, Tair satisfait de son propos, me dévisageait de
ses yeux gris.
— Monseigneur, répliquaî-je, un peu piqué, ne croyez-vous
pas que la distance est tout de même moindre, du précepteur à la
princesse, que du prince à la catin?
— Elle n'est moindre qu'à votre sentiment, mon jeune ami.
Vous avez les idées d'un Français, et les Français ont fait la
Révolution ; mais, pour la faire ils ne nous ont pas consultés.
D'ailleurs vous avez mal compris mon récit si vous croyez que
la différence de rang soit le grand obstacle ; c'est la différence
de race, ou, comme vous dites, je crois, dans votre jargon mo-
derne: l'âme étrangère.
— Soit, Monseigneur... Mais une remarque, encore. Vous
ne ressentiez l'un pour l'autre. M"* Gombault et Votre Altesse,
qu'un attrait physique assez brutal. Tandis que la princesse
m'aime.
— Heu ! fit encore le prince en jouant avec le couvercle de
sa tabatière... Et vous?
— Moi, Monseigneur... Mais, je l'aime aussi !
Un tel éclat de rire, à cette réponse , secoua le personnage
en habit lie-de-vin que je sursautai sur le banc, et j'allais, je
crois, oublier tout à fait les distances sociales et gifler l'imper-
tinent philosophe, quand soudain deux bras m'enlaçant par
derrière, deux mains nouées sur mes yeux à ^impro^âste, arrê-
tèrent mon élan... Je me débattis; en me débattant, je chassai
la torpeur de rêve que ce coin hanté avait répandue autour de
moi. D'un effort énergique, je me retournai, debout... et je me
trouvai face à face avec Gritte, qui riait aux éclats de l'autre
côté du banc, tandis que mon jeune élève Max, à quelques pas
de distance, m'observait avec gaîté.
— C'est joli, s'écria Gritte, c'est joli, mon docteur de frère,
de vous endormir sur les bancs, à peine sorti de votre lit. Il y a
déjà une heure que. En-herbe et moi, nous faisons de la litté-
rature.
Max vint me serrer la main. L'irrespect de Gritte pour son
ami princier avait promptement passe toute limite. Du mot
Erbprinz, prince héréditaire, elle avait fait d'abord : Prince-en-
herbe, puis plus sommairement : En-herbe. Elle ne lappelait
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rw^f
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 17
ainsi, bien entendu, qu'en tête à tête, ou devant moi. Max ne
protestait pas : je ne lui voyais même pas ces mouvemens de
brusque brutalité que je connaissais, et par où la rude nature
des ancêtres reparaissait de temps à autre sous la douceur mater-
nelle. Max était encbainé par Gritte. Dans Talanguissement de sa
quatorzième année, je devinais bien que ma jolie sœur lui appa-
raissait conmie la charmante première incarnation de la femme.
— , Savez-vous, monsieur le docteur, me dit-il, qu'il m'est
plusieurs fois advenu à moi-même de m'assoupir sur le banc
du philosophe? C'est, je crois, la faute de ce buisson de lauriers-
roses environnant. Et chaque fois j'ai rêvé de mon aïeul, le prince
Fritz, en son habit lie-de-vin... Excusez-nous de vous avoir
réveillé. Ma mère est déjà à la Fasanerie, et vous y attend.
Nous reprîmes ensemble le grand chemin sablé. Max ap-
puyait doucement sa main sur mon bras gauche, Gritte me tenait
par la main droite... Ils m'entraînaient de leur pas de gamins
impatiens, et leurs bavardages s'entre-croisaient autour de moi
conmie les anneaux d'un jeu de grâces.
— Prince Max, dites à mon frère que je commence à ne pas
mal prononcer le ch.
— Oui... c'est joli quand vous parlez... joli et doux comme
le parler des petits enfans. Et moi, est-ce que je fais des progrès
en français?
— Vous parlez un peu moins mal. C'est grâce à moi. ;
— Et à monsieur le docteur.
— Non, à moi toute seule; mon frère ne vous bouscule pas
assez. Tu sais, Loup?ajouta-t-elle, changeant de sujet, il y a des
tas de drapeaux, là-haut, à la Fasanerie, et une estrade avec du
velours rouge avec des franges d'or. La statue, empaquetée de
calicot, a l'air d'un gros pain de sucre. Tout cela est très laid.
N'est-ce pas. En-herbe?
Max fit une moue. Les criticpies de Gritte sur le luxe et le
'goût de la principauté le chagrinaient. Il se borna à répondre :
— L'endroit est joli. Il y a de beaux arbres et la maisonnette
est si gracieuse!... Tiens! un cavalier...
Nous prêtâmes l'oreille. On entendait, dans le vaste silence
du sous-bois, le pas d'un cheval descendant alei«tement la côte,
s'ébiouant, faisant cliqueter la gourmette et les anneaux du
mors. Au premier tournant, nous reconnûmes le major, sur sa
jument Dorothée.
TQMK xzxv. — igo6. 2
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18 REVUE DES DEUX MONDES. **
Max quitta mon bras et se mît à marcher militairement. Son
visage avait changé, avait repris cette expression de sournoise-
rie hostile qu'il m'avait opposée naguère, aux premiers jours de
mon préceptorat. Le comte de Marbach arrêta net sa jument à
dix pas de nous et appela :
— Monseigneur!
Max avança au pas prussien, la main en coquille contre la
visière de sa casquette.
— Vous voudrez bien, Monseigneur, dit le comte, prendre lô
commandement du détachement qui, cet après-midi, rendra les
honneurs devant le monument. Ordre de Son Altesse!
' Max ne bougea pas, mais je vis les muscles de ses joues se
contracter. D'un salut, le major le libéra. Il poussa sa jument;
en croisant Gritte et moi, il nous salua avec un empressement
affecté.
Revenu à mon côté, Max resta quelque temps silencieux^
puis il me dit :
— Il sait que je ne voulais pas commander cette manœuvre,
et que mon père m'avait permis de rester simplement sur l'es-
trade... Mais il veut m'être désagréable et vous peiner, parce
que c'est le Sedanstag... TQuand je serai prince régnant de
Rothberg, il n'y aura plus de Sedanstag à Rothberg... et lui,
le Marbach, si je peux le jeter en prison et l'y faii-e mourir
lentement...
Les yeux de Max s'injectèrent de feu, ce feu que j'avais vu
étinceler parfois dans les yeux de son père, et qui incendiait,
sous la crasse des années, les prunelles de certains portraits
d'ancêtres, au château.
c< Mon sensible et pacifique élève, pensai-je, est tout de
même bien de la lignée de Gunther. . . »
Nous arrivions à la Fasanerie, vaste esplanade plantée de
tilleuls en quinconces, que fermait, au fond, une sorte de petit
Trianon en stuc, joliment patiné par le temps, a\^jC deux bâti-*
mens perpendiculaires à un seul étage, pour les communs. De-
puis longtemps, peut-être depuis le temps de la Gombault, nul
faisan ne paradait plus dans cette faisanderie, dont le gardien
élevait prosaïquement la volaille domestique destinée à la table
du château. Mais le lieu demeurait charmant, d'une précieuse
grâce vieillotte. Gritte avait raison, c'était pitié de le voir au-
jourd'hui, défiguré par les drapeaux aux tons criards, l'estrade
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 19
rouge, le paqpiet de calicot du monument, les cantines provi-
soires que Herr Graus faisait installer. La maison elle-même
était décorée de lauriers, qui recouvraient, sous Tappui des fe-
nêtres, les serviettes de plâtre modelées par Tarchitecte.
A l'une de ces fenêtres, une forme blanche et blonde apparut.
Mon cœur se gonfla doucement. « Le prince philosophe n'y en-
tend goutte, pensai^je ; j'aime, on m'aime... et c'est exquis! »
Laissant les deux enfans se poursuivre à travers les quinconces,
je hôtai le pas vers la maison. Un vestibule circulaire y donnait
accès à un étroit escalier tournant : en haut, penchée sur la
rampe, la princesse m'attendait.
Entre elle et moi, c'était l'époque amoureuse où nulle parole,
nul geste n'ont encore remué la lie trouble des sens, mais où le
besoin de la présence, de la solitude à deux à pris la force d'une
idée fixe... Le rendez- vous de ce matin, dans l'ancien séjour de
la Gombault, n'avait pas d'autre objet que de nous procurer à
tous les deux quelques instans de cette précieuse solitude. Et
comme nous ressentions encore, l'un devant l'autre, un peu de
honte de notre hantise, nous cherchions d'instinct les coins les
plus sombres, môme quand nous étions seuls, pour ne pas voir
nos yeux au moment où nos lèvres se cherchaient, A peine eus^
je rejoint la princesse que sa main, toute froide d'émotion,
m'entraîna dans le corridor le plus proche, vide et noir... En de
pareilles minutes seulement, il nous semblait que la vraie fonc-
tion de notre vie présente s'accomplissait. Mais presque aussitôt
une sorte de révolte de lïnstinct social, de la pudeur convenue,
nous contraignait à corriger notre attitude. Désunis, nous échan^
gions des propos dont nous sentions la niaiserie ou l'artifice, et
qui cependant faisaient trembler nos voix.
— Nous allons visiter le théâtre, si vous voulez... murmura
faiblement Else, s'écartant de moi. Je crois que vous ne le con-
naissez pas... On ouvre si rarement la maison I
— Oui, répliquai-je. On dit que c'est fort curieux. Je vous
remercie.
Et, bien que la conséquence naturelle de ces paroles eût été
de s'acheminer vers le théâtre, nous nous réfugiâmes de nou-
veau dans l'angle le plus obscur, jusqu'à ce qu'un écho des voix
de Gritte et de Max, qui jouaient autour de la mabon, vînt
nous réveiller...
— Venez, me dit la princesse. C'est par ici.
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20 REVUE DES DEUX MONDES.
On gagnait la scène par une étroite galerie longeant la grande
dimension du bâtiment. Je suivis la blanche silhouette d'Else,
La princesse portait une robe de toile faite à Paris, qui lui
seyait à merveille, ainsi que le chapeau de bergère en paille fine
dont elle était coiffée. « Je sais fort bien, pensai-je, que je me pré-
pare à faire, pour cette robe blanche et ce chapeau de bergère,
des folies décisives. 0 princesse chérie, que vos lèvres sont élo-
quentes quand vous ne vous en servez point pour parler!... » Et
j'avais hâte d^atteindre la scène parce que j'y espérais des coins
sombres et de la solitude. * "
Je ne me trompais pas. Cette scène minuscule recelait deux
excellens coins sombres, Tun derrière un portant dont la toile
en lambeaux figurait un bosquet de myrtes, l'autre à l'entrée du
magasin où se remisaient jadis les quinquets... Quand ces deux
cachettes furent dûment utilisées, nous visitâmes les loges des
artistes, qui me surprirent par leur nudité, la salle, décorée
agréablement, — et nous rejoignîmes par le corridor opposé les
appartemens de la Gombault. Là, il faisait clair; aussi ai-je fort
bonne mémoire des lieux : une chambre, un boudoir, quelques
cabinets difformes, c'était tout l'appartement. Partout le sol était
simplement carrelé de rouge : en revanche, les murs s'ornaient
de peintures et de pâtisseries d'un assez joli goût. La chambre
avait des boiseries blanches à filets rouges : les tentures étaient
de perse blanche et rouge à sujets indiens. Le lit, haut et
étroit, avec ses frontons triangulaires, ressemblait un peu à un
cercueil monté sur quatre grosses roues. Les meubles étaient en
perse, sur des bois laqués de blanc à filets rouges. Quelques toiles
médiocres représentaient des Amours à la façon de Boucher, mais
plus mal dessinés encore que par le maître. Des camaïeux en
grisaille ornaient le dessus des portes. Le plafond était si bas
que nous le touchions aisément de nos bras levés.
Le boudoir de la Gombault témoignait d'une recherche plus
digne de la maîtresse d'un prince. Quelques bergères dédorées
laissaient apercevoir la forte toile des sièges, sous la soie bleue
élimée, où, parmi des urnes et des guirlandes, se becquetaient
des colombes. Les murs se paraient de glaces, de haut en
bas : sur les baguettes cannelées des cadres, l'or avait été éco-
nomiquement remplacé par une peinture jaune en trompe-
l'œil... La cheminée en marbre gris était surmontée d'un bon
portrait de la comédienne, costumée pour un bal et le masque
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 21
à la main. Elle avait la figure ronde et rose, de3 yeux petits
et bruns y des cheveux châtains magnifiques, et semblait po-
telée sous le flottant d'un domino feu. Je regardai avec sym-
pathie cette compatriote qui avait, comme moi, connu dans ces
mômes lieux Texil et Tamour... Et soudain je remarquai, sus-
pendue au côté droit de la gaine de la cheminée, une cravache
ayant pour manche une jolie pomme d'or h guirlandes. La prin-
cesse qui avait suivi mon regard, me dit :
— Oui... C'est la cravache du prince Ernst. Qu'en faisait-il
ici? Je me le demande... v
Moi, à qui d'abondantes lectures et ma méditation sur le banc
du philosophe avaient révélé l'opinion du prince touchant Tâme
étrangère, j'admirai la naïveté de ma souveraine.
— Voici, me dit Else, en me montrant une bergère devant
lune des fenêtres, où vous vous réfugierez tantôt, pendant la
cérémonie.
Je ne l'écoutaîs guère. Je la regardais. Et je ne pus m'empê-
cher de témoigner combien par ce matin de soleil, sous la toile
blanche et la blanche paille de riz, elle me ravissait.
— Chère princesse, lui dis-je, souffrez cet aveu de votre
obscur sujet : jamais vous ne lui êtes apparue plus jolie. Je n'au-
rai aucime peine, cet après-midi, à me distraire de la cérémo-
nie officielle qui m'importune. Je n'aurai qu'à vous regarder.
Elle devint toute rose de contentement, et, du même coup,
intimidée comme une fillette à qui Ton adresse un premier com-
pliment. Ayant vainement cherché quelque chose à me répondre,
elle se contenta de dire :
— Allons regarder les robes de la comédienne.
Elle m'entraîna et, tout à côté du corridor, ouvrit la porte
d'une vaste pièce, juste assez haute pour s'y tenir debout. Les
persiennes closes de l'unique fenêtre tamisaient une [blonde
pénombre. L'air était imprégné d'une odeur étrange, une odeur
d'humanité fanée, mêlée à cette âcreté anisée que laissent les
parfums dont l'âme s'est évaporée.
J'ouvris la fenêtre et les persiennes. De ce côté, la pente
dévalait, abrupte et presque dénudée, vers la Rotha, tandis qu'au
flanc du ravin le chemin carrossable descendait en zigzag sur
Liizendorf.
En me retournant, je vis que la princesse avait ouvert les
armoires scellées aux murs. L'odeur de chair fanée et de vieux
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22 REVUE DBS DEUX MONDES.
parfums s'exaspérait (ians la chambre. Des robes, des costumes
Ide la Gombault étaient le» suspendus à d'énormes crochets ron-
gés de rouille, tout co qu'elle avait dû laisser, sans doute à re-
gret, le soir de sa fuite avec le piqueur. Jupes de Golombine,
péplums, manteaux de cour, mais surtout d'innombrables cor-
sages baleinés, des cloches de soie à raies et à fleurettes, des
brocarts et des brocatelles, quelques fourrures mangées par les
mites jusqu'au cuir, tout cela avait enveloppé le corps agile et
voluptueux de la comédienne, et point assez d'années encore
n'avaient coulé pour qu'aujourd'hui le parfum de la femme ne
demeurât distinct, parmi toutes ces odeurs de choses vermou-
lues et moisies.
— Regardez, fit Else, qui maniait un corsage avec des doigts
dégoûtés, regardez la rude étamine dont on doublait ces jolies
soies... La peau des femmes, alors, n'était vraiment guère sen-
sible.
Je ne répondis pas : j'évoquais, non sans trouble, la pim-
pante fille de Chaillot à cette même place, choisissant la parure
de la journée, puis tendant les lèvres à son amant princier.
Ah ! libertine Gombault, quels arômes enivraient l'air de cette
chambre où triompha la grâce demi-nue de ton corps vi-
cieux ?... Else posa le corsage, se retourna vers moi. Et le soleil,
cette fois, avait beau entrer à pleine fenêtre, il n'arrêta pas un
baiser si fougueux que le chapeau de bergère s'écroula soudain,
entraînant la somptueuse chevelure blonde, dont l'odeur vi-
vante, en s'éparpillant sur mon bras qui soutenait la taille
ployée en arrière, vainquit le parfum des amours abolies et de
la beauté morte.
' — Vous m'aimez, n'est-ce pas, vous m'aimez? murmura la
bouche fiévreuse d'Else.
— Je vous aime, lui dis-je.
El ce fut la première fois que je le lui dis sincèrement.
Mes mains ardentes et maladroites cherchèrent à relever
la moisson des cheveux. Mais Else fut reprise d'un accès de
pudeur :
— Allez regarder par la fenêtre, me dit-elle, et laissez-moi
me recoiffer.
J'obéis. J'allai m'accouder à la fenêtre... Le grand air, loin
de me dégriser, m'enivra : il était calme et lumineux. « Voici,
pensai-je, une heure décisive de ma vie. Mon sort se noue en
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 23
ce moment. Ah! qu'importe Tavenir... Je veux mon bonheur,
et je suis heureux... »
Là-bas, au tournant de la longue vallée que parcouraient
mes yeux, le petit village de Litzendorf faisait luire ses ardoises
et les paratonnerres de ses cheminées d^usine. La vie me parut
exquise comme la couleur du ciel, comme le goût de Tair...
Puis, tout à coup, une boule de fumée blanche se leva dansTair,
aux abords de Litzendorf : presque aussitôt, un coup de canon
retentit. La parole évangélique surgît dans ma mémoire : « Et
le coq chanta pour la troisième foisl »
« Vraiment, pensai-je, je ne suis qu'un frivole Français!
Tout & rheure j'ai senti vibrer en moi Tâme de ma race, la forte
haine héréditaire m'a sanglé le cœur... Puis, parce qu'une
femme vêtue de blanc m'a donné h boire l'haleine de ses lèvres,
me voilà tout à la galanterie. Ils n'oublient pas, eux... Dans le
moindre village de la montagne, même en cette lointaine Thu-
ringe, le canon tonne... »
La princesse interrompit mes réflexions en me touchant
l'épaule. Comme je me retournais, elle devina mon angoisse, et
sa cause.
— Vous voilà de nouveau hostile, murmura-t-elle, parce que
c'est aujourd'hui le Sédanstag ! Ni vous ni moi n*étions nés
quand cette bataille s'est livrée, et vous êtes pour cela mon
ennemi, à l'heure où vous me dites que vous m'aimez. Ce n'est
pas vrai ! vous ne m'aimez pas !
— Mais si, je vous aime.
— Non, reprit-elle avec une chaleur qui anima ses yeux et
ses joues, et la fit plus jolie; non, vous ne m'aimez pas. Si vous
m'aimiez, votre pays ne compterait plus pour vous. Jeune fille,
quand j'ai suivi ici le prince Otto, que j'aimais alors, j'ai oublié
Érlenbourg, et si jamais une guerre eût dû armer une principauté
contre l'autre, j'aurais été pour Rothberg contre Erlenbourg.
Je ne sus que répondre : et elle-même ne me demanda pas
de réponse.
Nous redescendîmes l'escalier tournant ; par le vestibule en
hémicycle, nous regagnâmes l'esplanade des tilleuls. Le charme
délicat qui nous avait enveloppés dans l'ancienne demeure de la
Gombault s'était évanoui : au contraire, sur cette esplanade
transformée en un lieu de fête, tout choquait à présent mes
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24 REVUE DES DEUX MONDES.
yeux... On tendait les cordes destinées à maintenir le publie
pendant la cérémonie. Des voitures apportaient des verres et des
tasses qu on installait sur des cantines provisoires. La laideur des
joies officielles triomphait du charmant décor dédié par le prince
philosophe à sa maîtresse.
— Où sont votre sœur et le prince? questionna Else. Je ne
les vois nulle part.
En effet, ils avaient disparu. J'interrogeai un sommelier de
Herr Graus que je voyais occupé à empiler des bouteilles dans
une des cantines.
— Son Altesse le prince héritier et la jeune demoiselle sont
entrés là tout à Theure (il montrait Textrémiié des communs),
à Tendroit où tantôt on remisera les voitures de la Cour. Ils
doivent y être encore avec le petit Hans, le frère de lait du
prince, qui m'a mené ici et va me ramener.
Juste à ce moment nous vîmes le trio sortir des remises. Max
tenait ^familière ment Hans par Tépaule, et semblait lui donner
des ordres que l'autre recevait avec un air d'hésitation. Gritte
marchait un peu à l'écart : ce fut elle qui nous aperçut, nous si-
gnala. Max congédia Hans et accompagna Gritte jusqu'à nous.
Il avait des joues animées et, dans les yeux, ce je ne sais quoi
de dissimulé, de presque mauvais, qui de temps en temps lui
troublait le regard. La princesse embrassa Gritte tendrement. Je
demandai au prince :
— Que diable faisiez- vous dans les communs avec Hans ?
Max, sans me regarder en face, murmura :
— Hans nous montrait comment on a préparé les remises
pour abriter les voitures de la Cour, cet après-midi. C'est très
bien disposé. Et aussi les écuries.
— Princesse, fis-je, voilà votre calèche qui s'avance pour
vous ramener au château.
— Voulez-vous que je vous jette à votre villa? dit-elle en
m'adressant un regard moitié ordre, moitié prière. J'ai, dans cette
pensée, fait atteler la calèche au lieu de la Victoria; nous y
tiendroTis quatre, fort à notre aise.
— Merci, princesse, dis-je... Gritte et moi, nous redescen-
drons à pied par les raccourcis.
Sans répondre, Else me quitta vivement, emmenant le
prince. Quand nous fûmes seuls, à travers les sentiers du bois,
Gritte me dit :
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MONSIEUR ET MADAME MO LOCH. élo
— Loup, qu'est-ce que fa donc fait la princesse ; pourquoi n'as-
tu pas voulu que nous rentrions tous les quatre dans sa voiture?
J'arrêtai la marche agile de ma sœurette, et je lui dis :
— lîcoute !
Par-dessus le murmure des hôtres et les mille bruits de la
forêt, des clameurs montaient de la vallée, tant du côté de
Rothberg que du côté de Litzendorf. Rothberg envoyait les notes
graves des basses d'une fanfare, qui jouaitja Garde au Rhin.
A l'approche de midi, les coups de canon se faisaient plus nom-
breux au château: il en partait un toutes les minutes. Et d'autres
répondaient, des villages de la Rotha comme de ceux de la mon-
tagne ; leurs détonations répercutées parles mille couloirs et les
mille écrans des forêts de Thuringe.
Les yeux joyeux de Gritte devinrent attentifs.
— Écoute tout cela, lui dis-je. Toi, tu es née il y a quatorze
ans, et tu n'as entendu parler des luttes entre l'Allemagne et la
France que comme d'événemens historiques, comme de la guerre
do Sept ans ou des batailles napoléoniennes. Moi, plus vieux que
toi, je n'ai connu aussi tout cela que par l'histoire. Je n'ai jamais
vu de casque à pointe projeter son ombre sur le sol français.
Comme l'individu est pour lui-même fe centre de tout, toi
et moi nous ne souffrions guère de ce qu'on eût ôté deux
provinces à la mère patrie, ne les ayant jamais connues fran-
çaises. Et nous ne nous sentions guère plus lésés que respon-
sables dans cette défaite. Ainsi nos générations inclinaient de
plus en plus à l'indifférence, à l'oubli pacifique... Mais écoute...
et rappelle-toi! Le vainqueur ne veut pas de notre oubli. Il cé-
lèbre chaque année, avec jactance et fracas, l'anniversaire de nos
désastres; les jeunes Allemands nés, comme loi et moi, -bien
après Sedan, veulent leur part de la gloire d'hier, et veulent nous
infliger notre part d'humiliation. Gritte, tu es une fillette de
quatorze ans : toutes ces choses te sont indifférentes... Mais tu te
marieras, tu auras des enfans,.. Alors, tu te rappelleras. Au-
jourd'hui, regarde bien la fête; écoute bien les Hoch! et les fan-
fares; tressaille aux salves d'artillerie. Il ne nous faut rien
perdre de tout cela, afin que plus tard, rentrés dans la patrie,
nous fêtions aussi, à notre manière de vaincus, le 2 septemibre,
nous rappelant que, malgré tant d'années échues, et môme dans
une bourgade perdtie de Thurin)fô, en Allemagne, ce jour de fin
d'été est toujours le Sedanstag... Maintenant, allons déjeuner!
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26 REVUE DES DEUX MONDES.
VIII
Les clairons sonnèrent, un roulement de tambour imposa si-
lence à la foule venue de Rothberg, d'Altendorf, de Litzendorf,
de Steinacb, de toutes les villes et de tous les villages environ-
nans, plaine et montagne, pour aJssister à l'inauguration du mo-
nument provisoire de Bismarck dans le parc de la Fasanerie.
Tambours et clairons annonçaient les voitures de la Cour.
Il était deux heures et demie après-midi. Le temps si frais
le matin s'était brusquement échauffé, faute de la brise qui,
toute la matinée, avait soufflé dos couloirs de la montagne. L'air
vibrait dans l'éclat du soleil, coname au cœur de Tété. Les dra-
peaux pendaient immobiles le long des hampes. Et les voitures
de la Cour apparurent, parmi le respectueux silence du peuple
assemblé.
Du boudoir de la Gombault, où je m'étais rendu à l'avance,
afin de ne pas me mêler à la foule, je les vis arriver, défiler
J'étais seul : ma sœur Gritte avait préféré accompagner M. et
M"* Moloch. Gritte était encore à l'âge où la chaleur du soleil,
la poussière, le bruit, la bousculade de la foule sont des diver-
tissemens. Je crois bien aussi qu'elle voulait voir de plus près
parader son ami Max en tenue de lieutenant.
La première voiture, carrosse de cour bleu et blanc, aux cou-
leurs de Rothberg'Steinach, contenait le prince Otto en uniforme
de colonel de uhlans : le prince commandait fictivement un ré-
giment en garnison sur la frontière française. A ses côtés, en
capitaine de la Landwehr, siégeait un long vieillard exténué, le
directeur prussien du cercle de Steinacb, qui représentait à la
fête l'empire allemand et le roi de Prusse. Dans la voiture sui-
vante, Victoria légère joliment attelée de deux jumens blanches,
la princesse Else, seule avec M"' de Bohlberg, fut très acclamée
par la foule. Puis vinrent des landaus où se carraient d'abord
le major de Marbach, l'air inquiet, le geste agité (sans doute
les coups de canon, durant toute la matinée, avaient troublé
ses nerfs), puis les fonctionnaires supérieurs de la principauté,
l'aumônier, le ministre de la police, baron de Drontheim, avec
sa grosse épouse tout en taffetas noir et sa mignonne sœur Frika
tout en mousseline bise ; le ministre de la voie publique et des
forêts, le directeur des postes, l'architecte du palais, et enfin des
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UONSIEUR Et MADAME MOLOCH. %7
seigneurs de nulle ipaportance accompagnés de leurs femmes.
Quelques-unes de celles-ci étaient agréables; le peuple, en les
voyant appararaltre, murmurait des allusions auxquelles le nom
du prince Otto se mêlait. Le passage de M^^' Frika, surtout, sou-
leva un murmure qui ne parut pas déplaire & cette jolie per-
sonne effrontée. Dans la dernière voiture s'épanouissait Herr
Graus .lui-même, mais un Graus de parade, vêtu d'un frac taillé
presque en habit de cour, la chemise à jabot bouffant sur le
thorax, une double brochette de décorations suspendue à son
revers gauche... C'est que Herr Graus était le président du comité
de la statue.
Tous ces équipages débarquèrent leur contingent chamarré
devant l'estrade d'honneur, fonctionnaires, dignitaires et dames
prirent leur place autour du siège plus élevé réservé au prince...
Les cochers virèrent devant l'estrade et s'en allèrent remiser aux
communs.
La foule, qui avait acclamé, admirait maintenant. Foule res-
pectueuse et docile, dont les têtes innombrables, rouges et
suantes, moutonnaient autour de l'espace vide réservé, —devant
la statue, — à l'estrade des dignitaires et à la tribune des ora-
teurs : les femmes, sous de légers costumes de toile, qui laissaient
de\iner leurs formes généreuses; les hommes revêtus de la
triste livrée noire du dimanche. Seules, quelques familles de
montagnards, descendues des hauteurs deRennstieg, relevaient
la vulgarité de cette foule par le rouge brodé d'une jupe de
femme, le bleu d'une veste d'homme, une coiffe de dentelle ou
un grand chapeau de feutre. Des soldats faisaient la police de
l'assemblée. Ils la faisaient rudement. Un gamin, ayant eu l'au-
dace de grimper sur un hêtre pour mieux voir, fut appréhendé si
violemment et corrigé si dru par deux de ces gaillards en uni-
forme, que, le visage taché de sang et de larmes, on le vit sWfuir
comme un lièvre dans la forêt, sitôt lâché, renonçant au plaisir
de voir inaugurer Bismarck, guéri de toute curiosité.
Quand tout le monde officiel fut installé, il se fit un silence
pendant lequel les liens qui maintenaient le voile de la statue
furent coupés. Et soudain, dans une immense acclamation, dans
la fanfare des orchestres jouant la Garde au Ithin, les voiles
tombèrent. Tous les fronts étaient découverts, tous les regards
M tournaient vers la haute image casquéei l'image do titan ger-
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28 RE\aJE DES DEUX MONDES.
manique appuyant sur un glaive droit sa lourde main, tandis
qu'à son côté, un dogue aux yeux mauvais montrait les dents.
Commandé par le prince Max, charmant sous son uniforme de
lieutenant, le détachement de la garnison présentait les armes.
La princesse, debout à côté du prince, acclamait, applaudissait
aussi.
Moi, dissimulé derrière les rideaux du boudoir, je me .gour-
mandais.
« Pourquoi est-ce que je souffre? Je ressens quelque chose
de comparable à la douleur causée par la perte d'un ôtre cher,
par rirréparable de la mort. Oui, c'est bien cette révolte, cette
rage contre le destin révolu. Ah ! raisonnons pourtant ! Il est na-
turel que ce pieu pie allemand célèbre son avènement à la gloire,
à la fortune, à la domination. Il est juste qu'il coule dans le
bronze l'image des artisans de sa fortune, il est humain que son
enthousiasme éclate, quand on lui montre ces images au milieu
d'un concours de peuple, en un jour commémorât! f do bataille
gagnée... Soyons ferme ! Regardons en face la réalité. Je ne peux
pas empêcher que Bismarck ait existé, qu'il ait fondé l'unité
allemande, et que, grâce à lui, je sois né dans une France dé-
membrée et humiliée... »
La iVacht am Rhein achevée, l'orchestre avait commencé un
long morceau intitulé sur le programme Siegessymphonie, ou
symphonie de la Victoire, dont l*auteur était Herr Baumann,
maître de chapelle du château. C'était une musique, comme tant
de musiques allemandes modernes, dans le goût italien teinté
de wagnérisme. Pendant qu'elle sévissait, je ne pouvais toujours
détacher mes yeux du géant de simili-bronze, lourdement appuyé
sur le glaive plat, la pointe posée sur un roc... Il me personni-
fiait le destin.
Qu'est-ce que le destin des peuples? Est-ce leur sol, Tair
qu'ils respirent, leur ciel, leur climat? Ce que produit, eu
hommes, telle partie de la terre, est-il aussi constant que ce
qu'elle produit en botes et en arbres ? Ou bien le destin cst-il au
contraire l'effort de chaque individu, combiné dans l'espace et
dans la durée? C'est tout cela et c'est encore autre chose. Lo
Destin, c'cat la cause imprévue, inescomptable à Tavance, qui
finit par faire pencher Tévénement. Et cette cause m'ap parais-
sait bien aujourd'hui être Tenfant miraculeux que tel ou tel
peuple voit naître à certain jour, — celui que Carlyle appelle le
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCU. 29
Héros et Nietzsche le Surhomme. Le destin, c'est Jeanne d'Arc;
c'est Guillaume le Conquérant; c'est Bonaparte. Le destin, c'est
Bismarck. Toutes les théories des héros- résultantes ne pré-
vaudront pas contre ce fait éclatant : s'il n'y avait pas eu un
Bonaparte, et s'il n'y avait pas eu un Bismarck dans l'histoire
contemporaine, cette histoire serait autre : elle ne ressemblerait
en rien à ce que ces surhommes lont faite. A l'ordinaire, l'his-
toire n'est en effet qu'une résultante d'infiniment petites forces
ou chaque individu (même ceux qui sont au gouvernement) n'a
que la part d'une composante élémentaire. Mais, à certaines
heures, naissent des hommes qui résument en eux une force ca-
pable d'intégrer, d'orienter toutes les autres forces élémentaires
de la nation. Ceux-là changent vraiment le destin des peuples et
du monde. Ou plutôt ces hommes sont le Destin.
... Sous le grand soleil que pas un souffle de brise ne tem-
père, je vois, de ma fenêtre, comme dans une étrange fantasma-
gorie, la foule suante et bruyante, l'estrade rouge et chamarrée,
les soldats de Rothberg l'arme au pied, le visage brun, l'air
rude; et, parmi les musiciens, le long Kapellmeister à che-
veux gris bouclés qui s'agite éperdument sur sa propre musique. ..
Tout cela je le vois vaguement. Je ne vois nettement que le
Titan de faux bronze, avec sa lourde poigne maintenant l'épée
verticale sur le roc, et le mauvais dogue, menaçant des yeux et
des crocs, à côté de lui. Le soleil de trois heures fait luire la
patine neuve. Une odeur de poussière et de chair qui fermente
monte de l'esplanade et vient se mêler, dans le boudoir de la
Gombault, à l'odeur vétustç des murs, au subtil relent d'huma-
manité morte. Je me sens vague et grisé.
Je regarde le Titan do bronze, figure du Destin. Et je mé-
dite sur ce qu'eût été le destin du monde, si cette figure formi-
dable n'eût pas surgi. Cependant continue l'interminable Sièges-
symphonie,
1815...
Tandis que les alliés entrent en France pour la seconde fois,
là-bas, dans la marche de Brandebourg, en la petite bourgade
de Schœnhausen, il naît un fils à un hobereau. Dur enfant,
tout de suite, même au temps où celte tête ravagée et casquée
que voilà s'ornait de boucles blondes. Les paysans s'émerveillaient
de le voir chevaucher, au galop fou, dans le domaine paternel.
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30 REVUE DES DEUX MONDES.
Passent les années : voilà le petit hobereau étudiant à Gœttingue.
Bien qu'il rêve déjà de Tunité allemande, il ne peut s'entendre
avec la Bunchenschaft^ cette association d'étudians qui avait
juré de faire rÂUemagne une et libre. Ces étudians sont ratio-
nalistes, trop parleurs, trop juifs. Dans un Korps aristocratique,
avec d autres petits hobereaux particularistes, il fera meilleur
ménage. Tel il arrive, en 1833, à Berlin, où il va compléter ses
études.
Il en revient bretteur irascible, flanqué de dogues mons-
trueux, ayant eu vingt-huit duels, dont un seul lui laisse une
balafre. Sa force, sa raillerie aigué le rendent redoutable : mais
le doctrinarisme de l'école romantique et traditionaliste le li-
gotte... Fonctionnaire un instant, le souci des domaines pater^
nels endettés le ramène à la terre : dix années durant, il vivra
ainsi, gentilhomme cultivateur. Ce sera sa vraie vie. Il s'inté-
ressera sincèrement aux gelées nocturnes, aux bêtes malades, aux .
mauvais chemins, aux brebis affamées, aux agneaux morts; à la
disette en paille, en fourrage, en pommes de terre, en fumier.
« Plus que toute la politique, déclare-t-il lui-même, une bette-
rave m'émeut! » Mais ce rude terrien, ce chasseur brutal est un
liseur. Des ballots de papier imprimé, — rien que des livres
sur l'histoire allemande et anglaise, — envahissent Kniephof,
sa résidence. Les hobereaux du voisinage n'en reviennent pas.
Pourquoi ce hobereau, qui boit et court le cerf, comme eux,
s'amuse-t-il à lire? Bismarck est liseur. Il est aussi senti-
mental, tendre pour sa sœur, tendre pour sa femme... En 1849,
inopinément, il est élu à Rathenow député prussien. Dè§ qu'il a
parlé, la camarilla royale reconnaît qu'elle a trouvé son orateur
et son chef.
Il ne ressemble encore nullement au grand cuirassier que
voilà. Il est svelte, chevelu, barbu parmi les hobereaux rasés.
Dans sa face embrasée, tannée, luisent d'énormes yeux gris, assea
beaux. Son éloquence est embrouillée comme un ciel d'orage,
mais soudain l'éclair en jaillit, et la foudre frappe... Il appelle
le peuple : « Cet âne déguisé de la peau d'un lion et brayant sur
les places publiques. )h II nie que l'opinion publique soit la
volonté populaire... C'est le souverain seul qui sait écouter en
soi l'écho mystérieux du vouloir providentiel des peuples. Le
Parlement est une nef do tous : honte et mépris au système
anglais I CerteSi les rois sont menés par des fomme^^ des am-*
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 31
bitieux, des courtisans et des rêveurs. Mais la suzeraineté royale
n'en est pas moins l'expression de la légitimité de la noblesse...
.., D'un vif coup d'archet, le bon Bofkapellmeister a stimulé,
ramassé Tardeur de ses interprètes. Les cuivres s'époumonent,
las fifres jettent des notes stridentes, la grosse caisse s'évertue
ianocemment h imiter le canon... Je comprends qu'après Bis-
marck politique, Herr Baumann prétend évoquer Bismarck guer-
rier. Par quel mariage d'instrumens, par quelle combinaison
d'harmonie pourrais-tu, laborieux assembleur de notes, figurer
cette alliance quasi amoureuse de l'astuce et de la force, qui dis-
tingue de toute autre œuvre humaine l'œuvre de ton héros? Au
diable tes fifres et le comique fracas de tes peaux d'âne ! Laisse*
moi rêver à ce que dut ôtre la pensée, sous ce front énorme,
quand elle se résolut, sans que ce fût indispensable, au parti san-
glant : car il voulut les guerres, ce Titan I Évidemment il avait
cette foi : que certaines grandes reconstructions ethniques ne
se cimentent bien qu'avec du sang. En 1849, il ne tint qu'à lui de
faire, sans coup férir, l'unité allemande. La diète de Francfort
Toffre au roi de Prusse. C'est Bismarck qui ne veut pas, contre
toutes les volontés, contre la Cour, surtout contre les femmes de
la Cour, Époque tragique où parfois ce bon serviteur de la Mort,
énervé des résistances de la vie, arrache, pour se calmer, en sor*
tant d*une dispute, des serrures aux portes, avec la clé...
Comme il veut plus fort que tous les autres, c'est sa volonté
qui triomphe. Trois guerres en six ans. Trois fois, pour les en-
gager, le môme procédé : abuser l'ennemi avant de le frapper.
Une diplomatie de guet-apens prépare invariablement la saignée. ,.
Plus tard, dans la retraite, en buvant de la bière, il reconnaîtra
lui-même, avec un gros rire, que cette manière fut la sienne.
Autant que d'avoir terrassé les ennemis à la bataille, il sera fier
de les avoir roulée sinistrement. Beau Joueur du reste, ayant
mis sa vie sur la carte. Est-il une plus tragique image de la des-
tinée en gésine que celle-ci : le grand cuirassier blanc, à cheval
depuis treize heures, les cuisses gonflées par la chevauchée,
s'est arrêté à l'est du champ de bataillj. Sa jument alezane, les
rén^) sur le col , broute les blés verts de Sadowa, humides
de sang. Le soir approche. La lutte est encore indécise : mais il
semble bien que la Prusse a perdu l'enjeu. Le cuirassier blanc
charge son pistolet et allume un cigare. Les yeux sur l'bo^
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32 REVUE DES DEUX MONDES.
rîzon, il le fume avec lenteur, car il a mesuré sa vîe à la lon-
gueur du cigare... Peut-on se garrotter plus étroitement avec
le destin?... Voici les dernières bouffées du cigare; les cris des
Autrichiens annoncent la victoire, Bismarck arme son pistotet...
Soudain, derrière le nuage de poussière soulevé par les vain-
queurs, le canon tonne. C'est le canon du Kronprinz. Le « coup
du Capricorne, » une fois de plus, a réussi. Bismarck abat son
pistolet, jette le culot mâchonné de son cigare, et, ramassant sa
jument alezane des rênes et de Téperon, galope aux nouvelles,
le cœur à l'aise...
Quelqu'un a dit fort justement : les Allemands sont longs, —
c'est-à-dire qu'ils s'expriment volontiers longuement, qu'ils
écoutent sans impatience les tongs discours, que les longues cé-
rémonies ne les lassent pas. La symphonie de la victoire dura
une bonne demi-heure. Je dois convenir qu'elle sonna ses der-
niers accords parmi la distraction de toute l'assistance. L'atten-
tion ne se réveilla que quand Herr Graus monta les degrés de la
tribune des orateurs... Son discours, pourtant, fut plat. Il répéta
de cent façons que la grandeur de l'Empire allemand était
l'œuvre de cet homme de plâtre bronzé, accompagné d'an
dogue, que l'empire allemand était éternel, qu'il était la Force
et la Justice, que le rôle de tout Allemand digne de ce nom
était de soutenir l'Empire, de donner sa vîe pour l'Empire. Il
insista (avec une maladresse qui embrunit le front du' prince
Otto) sur l'importance de cette istatue d'un des fondateurs de
l'Empire en un point du territoire que la magnanimité dudit
fondateur avait laissé libre. Tout cela fut débité sur un ton de
suffisance, avec des mots scientifiques, des néologismes pom-
peux, un usage à tort et à travers de citations des poètes et des
philosophes, tout le pédantismo à la grosse que l'enseigne-
ment primaire allemand insuffle à ses disciples. On l'applaudit
peu. Il était plus envié qu'aimé à Rothberg; les social-démo-
crates de Litzendorf l'accusaient d'être un espion à la solde de
Berlin.
Le directeur prussien du cercle de Steinach lui succéda.
C'était un maigre et long personnage à lunettes. Il narra prolixe-
ment les principaux événemcns de la vie de Bismarck. J'ad-
mirai comment l'histoire s'affadit, contée par un sot. Dans le
verbiage du Kreisdirector^ le Titan se ratatinait aux propor-
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MONSIEUR ET MADAME MQLOCH. 33
lions d'un heureux bureaucrate. Sa tragique carrière tenait toute
dans une feuille de signalement.
« En 183S, Son Altesse le roi Guillaume I" le délégua à la
Diète de Francfort. Il y prit rang juste après le délégué autri-
chien. En telle année, il fut ministre... En telle autre, il fut chan-
celier... En telle autre, il eut le grand cordon de TAigle... »
Ainsi parlait le sous-préfet prussien, parmi la respeclueuse
attention de la foule suante et de la cour bâillante. Et Ton de-
vinait que pour son étroite cervelle, Sadowa et Sedan n'avaient
pas eu de plus haut objet ni de résultat plus marquant que de
consacrer un exceptionnel fonctionnaire, un rond-de-cuir phé-
nomène, battant pour longtemps le record des promotions et
des ordres.
Comme il achevait sa péroraison, proposant ingénument aux
fonctionnaires présens et à venir l'exemple de Bismarck, les
premiers nuages apparurent sur le bleu ardent du ciel. Et un
léger coup de brise fit frissonner les drapeaux et les oriflammes.
L'orchestre enleva un air de marche. Puis le prince Otto se
leva. Il se fit un profond silence, si profond qu'on entendit les
^oiles claquer sur les hampes. Il parla de l'estrade, et, sans
loutepour marquer ime différence avec les autres orateurs, fut
très bref. Sa voix sèche avait de la force, et pénétrait.
« Habitans de Rothberg, dit-il, nous avons voulu faire coïn-
cider ici trois événemens : l'anniversaire de la victoire des vic-
toires; l'inauguration de la statue d'un des plus grands Alle-
mands qui aient jamais vu le jour ; et l'incorporation des recrues
le l'année.
« Jeunes soldats, contemplez à côté de vous les figures mar-
tiales des vétérans nés sur le même sol. Ils furent, eux, les
compagnons de Moltke le Grand, de Guillaume le Grand, de
Bismarck le Grand. Ils ont donné leur peine et leur sang. Beau-
coup de leurs frères sont morts à l'œuvre.
« Respectez ces vétérans, jurez de les imiter. Les temps sont
difficiles; plus d'un estime que, depuis la fondation de l'Empire,
il n'en fut pas de plus incertains, de plus dangereux. Nous, Alle-
mands, nous aimons la paix, mais nous ne craignons pas la
guerre, car Dieu marche avec nous. Jeunes soldats, serrez-vous
derrière votre prince et derrière votre Empereur ! »
Cette fois, l'enthousiasme fut ardent et unanime. Les Hoch!
les : « Vive l'Empereur! » « Vive Son Altesse! » montèrent en
TOUS zxxv. -^ 1906. 3
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34 ftËVÛE tHi bËUl MÔtfDËS.
Violenté daitieui' Vers le ciôl qui, péu k pôu, se voilait dé bfiittiè
et ne versait plus qu'une lumière tamisée. Jô regardais U priû-^
cessé : elle applaudissait à rompre se» gants. Là fièvre ger-
manique Tavait gagnée : ce mari qu'elle n'aimait point, elle
l'applaudissait parce qu'il avait prononcé des parole» allemandes. . ;
Je sentis contre elle de la rancune mêlée étrangement à du
désir... Et un parti, jusque-là incertain, fut arrêté en moi...
Juste à ce moment, ôomme si elle eût senti ma pensée et mes
yeux peser sur elle, Else regarda vers la fenêtre derrière laquelle
elle me savait dissimulé. Je la vis dire quelques mots à Toreille
du prince qui, après hésitation, parut acquiescer. M"* de Bohl-
bei^ se leva aussi; toutes deux quittèrent la tribune par uni
sortie spéciale, ménagée derrière les sièges des souverains.
La manœuvre du détachement commença alors. Le major
avait quitté l'estrade et assistait à la parade commandée par le
prince Max: Links I Rechts!.., Gomme ils défilaient exactement»
ces montagnards de Thuringe, mnés en guerriers! Toujours un
Français sera impressionné par la rigueur mécanique d'une pa-
rade à la prussienne. Toujours il se trouvera en France des ré«
formateurs pour croire que la victoire est au prix d'imiter cette
parade. Moi-même, je n'en pouvais détacher mes yeux. Et j'avais
beau me dire que tout cela n'est que rites, je dus m'avouer que
ces rites m'inquiétaient comme de dangereuses réalités.
En cet instant, la porte s'ouvrit derrière moi : un parfum
d'iris et de jicky me caressa les narines; je me retournai, c'était
la princesse. Un clin de paupières me fit comprendre qu'elle
n'était pas seule. En effet, la silhouette pointue, le visage acide
de M*** de Bohlberg apparurent derrière elle.
— * Ah! monsieur Dubert, fit la princesse, feignant la sur-
prise... J'avais oublié que vous étiez ici:., pardoimez-moi de
troubler votre solitude... Il fait très chaud sur l'estrade et je me
suis trouvée un peu incommodée... Alors j'ai pensé & ce refuge^
ob il y a plus de fraîcheur et moins de poussière.
M"* de Bohlberg regardait hargneusement le plafond. Toute sa
figure exprimait :
ft Quelle pitié d'entendre une princesse mentir si maladi*oite^
ment et si effrontément à la fois I »
Avec l'empressement d'un fidèle sujet, je me levai, j'offris de
me retirer.
*— Non, de grâce, restez, fit vivement la princesse. Je serais
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MONSIEUR ET MiU)AME MOLOCH. 38»
déaolée de vouschasser, monsieur Dubert... Je vais seulement me
reposer quelques instans dans ce fauteuil... Là... Dès que je me
seatirai d'aplomb, je regagnerai l'estrade officielle... Mais vous».
Bûhlberg, ajouta4-elle en se tournant vers la descendante d'Ofc*
tomar le Grand, qui, maintenant contemplait dans les glaces du
boudoir la multiple image de son anguleuse personne, je ne
yeux pas vous priver d'assister à la cérémonie à la place qui
vous est réservée... d'autant plus qu'ici> il fait un peu humide
pour votre sciatique.
— Je suis aux ordres de Votre Altesse, fit sèchement la de-,
moiselle d'honneur.
*<- Allez! allez, Bohlberg... Rassurez le prince... dites-lui que
je me repose un moment et que je rejoins la Cour tout il l'heure.
Allez!...
M^^* de Bohlberg fit demi-tour avec la précision et la grâce
d'im vieux sous*^officier. Â peine avait-cUe refermé la porte» que
la princesse bondit de son fauteuil et \âut m'offrir sa joue«..
— Embrassez-moi, mon sujet i...
Elle ôta le coussin d'une bergère, le jeta à mes pieds et
'assit dessus.
— Ce que je fais est fou, dît-elle. Heureusement que le;
peuple m'aime et s'amuse de mes fantaisies. Mais, sûrement» le
prince me grondera ce soir. Car ses espions ordinaires lui racon-
teront que nous sommes restés seuls. Je me compromets pour
vous. N'ôtes-vous pas fier de compromettre une princesse
régnante ?
Je l'assurai que j'étais gonflé d'orgueil. « Mais pourquoi (oh-
jectai-je à part moi), pourquoi me le fait-elle dire? m Elle reprit :
— Je suis contente aujourd'hui. On m'a beaucoup acclamée.
Les gens de Steinach eux-mêmes, qui sont Prussiens» me
regardent un peu comme leur souveraine. Notre fête est jolie. ««
Avez-vous admiré les pittoresques costumes des montagnards ?
Malheureusement Torage menace. Je voudrais qu'il n'y eût pas
d'orage jusqu'à la fin.
« Ame étrangère ! pensai- je, empruntant le mot du prince
Ernst... La voilà qui oublie le sens désobligeant pour moi de ce
qu'elle appelle notre fête. Et pourtant elle m'aime. »
Le bruit des acclamations nous attira vers la fenêtre. Dissi-
mulés derrière les persiennes entrecloses, nous vîmes s'achever
la manœuvre. Après des marches, des conversions, des double*
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36 REVUE DES DEUX MONDES.
mens, des alignemens divers, le prince Max ramenait son déta-
chement en bataille devant la statue du Titan au dogue. Preste
et gracieux, il courait au bout de la file, vérifiait l'alignement,
puis reprenait en avant son poste de chef. Sa voix enfantine, trou-
blée par la mue, mais déjà exercée au commandement, faisait
jouer unanimement les mécaniques humaines. Et tel est Tattrait
des rites guerriers que cet enfant, dont je savais Tâme de philo-
sophe, semblait se complaire à son métier d'apprenti héros.
— Gomme il est beau, mon fils ! s'écria la princesse avec
orgueil... Il serait au besoin un guerrier comme ses ancôtres.
Elle disait cela pour elle-même... Une fois de plus j'eus l'hu-
miliante conviction d'être un accessoire dans sa vie, un acces-
soire capable, il est vrai, d'usurper à certaines heures la place
principale, de vaincre tous les devoirs sociaux et conjugaux,
mais un accessoire.
Pourtant elle quitta la fenêtre, regagna la bergère dédorée et
me dit :
— Venez près de moi.
J'obéis. Else continua :
— Ce sot de Marbach va parler, il dira des choses qui vous
irriteront. Donnez-moi votre main; ne Técoutez pas; oubliez
tout ce qui n'est pas moi.
Je lui sus gré de cette gentille pensée. Je m'agenouillai à ses
pieds sur le coussin : ainsi nos places de tout & l'heure étaient
échangées. Elle se renversa sur le fauteuil et m'abandonna,
d'abord sa belle main blanche aux ongles bombés, puis son
buste et son visage... Grâce à cette condescendance princière, le
début du discours de Marbach m'échappa. J'étais à la fois trou-
blé et heureux. Jamais un tel besoin de sentir Else complice, ne
m'avait agité. Un puéril désir de revanche aiguisait ce besoin,
— le désir de prendre quelque chose à qui avait tant pris aux
miens, de voler le voleur. L'air qui peu à peu se chargeait d'une
énervante électricité, le relent de cette maison hantée par le sou-
venir d'une belle fille amoureuse, peut-être je ne sais quel pué-
ril sadisme à nous trouver ensemble serrés l'un contre l'autre,
presque en public, — tout conspirait à nous attendrir.
— Redites-moi, balbutia Else, redites-moi que vous m'aimez !
Et je lui redis, sans avoir besoin, il me sembla, de forcer
ma pensée ni ma voix, ce tout petit mot, tellement grand qu'il
est vide, s'il ne contient tout.
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 37
— Soyons sages, murmura-t-elle, le souffle entrecoupé. Bohl-
lerg peut entrer d'un moment à Tautre, si le prince m'envoie
chereher. Asseyez-vous sur une chaise auprès de moi, bien genti-
ment.
Dans cette accalmie qui suit les violentes caresses incom-
plètes, cette accalmie où les muscles sont] morts, où les nerfs
faiblissent et s'assoupissent, — proches Tun de l'autre et les
doigts entrelacés, nous entendîmes le comte de Marbach, qui
continuait son discours fréquemment interrompu par les applau-
dissemens et les Boch!,.. Le comte avait une voix de stentor, et
il articulait ses phrases comme autant de commandemens mili-
taires. Pas un mot ne nous échappa.
Il disait :
« Si grande que soit cette Allemagne que vous devrez peut-
être défendre par les armes, jeunes soldats, songez qu'elle est
petite à côté de ce qu'elle sera, de ce qu'il faut qu'elle soit, grâce
à TOUS. Dans un espace d'années qui sera court, nous devons voir
ceci : le drapeau germanique abritera 86 millions d'Allemands
et ceux-ci gouverneront un territoire peuplé de 130 millions
d'Européens. Sur ce vaste territoire, seuls les Allemands exer-
ceront des droits politiques, seuls ils serviront dans la marine
et dans l'armée, seuls ils pourront acquérir la terre. Ils seront
alors, comme au moyen âge, un peuple de maîtres, condescen-
dant simplement à ce que les travaux inférieurs soient exécutés
par les peuples soumis à leur domination... »
Ces extraordinaires propos, qui me semblaient dénués de
toute espèce de sens commun, j'en avais suivi peu à peu
l'impression sur le visage d'Else. Je dus constater qu'elle était
d'accord avec cette vague foule qui les écoutait. Quand des ton-
nerres d'applaudissemens éclatèrent sur la dernière phrase,
évoquant l'image de l'Empire du moyen âge restauré au profit
de l'Allemagne, la main de la princesse quitta ma main, et elle
e précipita vers la fenêtre en applaudissant. Ce fut un mouve-
nent instinctif, dont elle fut gênée aussitôt après. Son regard
vitamon regard et nos mains ne se joignirent plus.
A mon tour je m'approchai de la fenêtre : le discours de
Marbach m'intéressait, décidément.
11 continua, la voix de plus en plus rude et le ton plus violent :
« Jeunes soldats, cet espoir qui est dans notre cœur d'AlIe-
^^ds, ce vaste espoir auquel nous initia le héros que voici, le
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'•'T^m
38 REVUE IXS8 DEUX MONDES.
prince de Bismarck , vous entendrez peut-être quelques malheu-
reux le renier, le bafouer... Oui ! c'est la honte de notre temps
que des Allemands osent se dresser contré l'Allemagne, et dire :
Nous te voulons petite ! Ils sont peu nombreux, mais ils existent;
presque chaque ville en compte quelques-uns. Au nom de vagues
idées de liberté et de fraternité, celles mêmes que Bismaixk haïs-
sait en haïssant la France, ib proclament la déchéance de la
Force, sous prétexte de faire triompher la Pensée... Mauvais
citoyens, ennemis jurés de la patrie, de TEmpereur et de notre
prince bien-aimé ! Je suis sûr qu'il n'en existe aucun dans vos
rangs ; mais je sais, hélas ! qu'il en est dans la principauté, et
même dans Rothberg. N'avons-nous pas subi, aujourd'hui même,
jour de patriotique commémoration, la douleur de voir un Alle-
mand, iin fils de ce Rothberg qui a donné un empereur à la
patrie, annoncer sous des formes ambiguës qu'il protesterait,
en somme, contre l'érection de ce monument ! »
La foule conspua ce mauvais citoyen,
« Il a affiché cela sur les murs iie la ville, poursuivit le
major, et les habitans n'ont pas lacéré l'affiche et chassé Timpu-
dent I La magnanimité de notre cher souverain laisse à cet ennemi
le droit d'habiter notre sol : et notre souverain a raison, car cet
homme n'est qu'un insensé. Mais votre devoir, à vous, jeunes
soldats, est de vous détourner avec horreur d'un tel homme, la
honte de ce pays et de cette heure... Méprisez-le I Honnissez-le I
De pareils citoyens ne sont pas dignes d'enseigner des Alle-
mands ! Honte à eux ! Gloire au prince de Bismarck, modèle de
l'Allemand ! »
Un tumulte d'applaudissemens, mêlé à une confuse rumeur,
accueillît cette péroraison.
Mais à ce moment il se passa une chose inattendue et vrai-
ment extraordinaire, si extraordinaire, que la stupeur même
qu'elle provoqua la rendit possible.
Par-dessous la corde qui barrait à la foule l'accès du centre
de l'esplanade, un petit vieillard dont les cheveux blancs s'en-
volaient autour de sa figure simiesque, vêtu de noir, l'ample
redingote ouverte sur un gilet blanc, passa lestement. Il traversa
l'espace vide entre la foule et la tribune et y grimpa... Ce fut
si bref, si imprévu, que personne ne songea à l'empêcher. D'ail-
leurs, le prince Max, qui commandait le détachement, resta im-
passible, et quand le major comte de Marbacb, qui remontait
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MOiNSIEUR ET MADAME MOLOCH. 39
les degrés de Testrade officielle, eut repris sa place, il aperçut,
installé dans la tribune, le docteur Zimmermann lui-môme, qui,
de sa claire voix haute, commençait, imposant silence à la foule
d'un geste de la main :
— On m'a insulté, on m'a prêté des actes et des projets qui
ne sont pas les miens... Si Ton m'interdit de me défendre, le
monde apprendra par moi que la pensée est esclave sur le terri-
toire de Rothberg.
— Dehors ! dehors 1 hurla le major du haut de son estrade.
Et il allait s'élancer, quand le prince lui saisit le bras et le
fit 86 rasseoir. Moloch continua :
— Je serai bref. Ce que je voulais expliquer dans ma confé^
rence, je le résumerai en quelques mots. Et je me permettrai de
rappeler aux compatriotes qui m'écoutent que cette guerre de
France, — œuvre de Bismarck, — je l'ai faite. J'ai reçu une balle
française dans la sixième côte droite. L'orateur qui m'a précédé
n'a jamais été blessé, lui, sinon dans sa raison, et par le pétard
inoffensif d'un nègre.
On rit. Le major. Prussien et hobereau, était impopulaire à
Rothberg,
— J'ai donc, peut-être, poursuivit le petit homme, quelque
droit à parler d'une fôte pour laquelle j'ai payé mon écot... Eh
bien! cette guerre où triomphèrent l'intelligence, la volonté, la
patience allemandes, un homme a empêché qu'elle fût belle,
antant que peut l'être une chose de mort.
•— Qui cela? qui cela? cria la foule.
Malgré sa mésintelligence avec le prince, le professeur Zim-
mermann gardait cependant auprès de beaucoup de gens le pres-
tige de sa célébrité européenne, et la plupart des Rothbergeois
ne laissaient pas d'être assez fiers de lui. D'autres le regardaient
simplement comme un original, ou une façon d'illuminé. En
sorte que la foule semblait jusqu'à présent plus amusée qu'hos-
tile. Un certain nombre d'échauffés crièrent seuls : <( A bas ! à
bas ! » Mais la plupart des auditeurs s'amusaient à répéter en
manière de scie ; « Qui ça? qui ça? »
Au premier rang de cette foule, je reconnus ma sœur Gritte,
qui semblait se divertir extrêmement. Elle adressait des signes
cabalistiques au prince Max, qu'elle essayait vainement de faire
rire sous les armes... Près d'elle, tout en taffetas aubergine,
M*** Zimmermann, appuyée sur la corde de ses deux mains
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40 REVUE DES DEUX MONDES.
gantées de filoselle, levait vers son héros des yeux d'extase.
— Qui ça? criait la foule.
Quand le tumulte fut à peu près apaisé, Moloch, montrant
du doigt rhomme au dogue, le Tilan de bronze, cria :
— Celui-ci!...
Cette fois, les clameurs hostiles dominèrent. Le major, sur
son estrade, eut un sursaut : et je vis pâlir, entre ses bandeaux,
le visage de Frau Doctor.
Mais la grêle et perçante voix du petit savant à tête blanche
força de nouveau la curiosité et le silence.
— Je vous répète que celui-ci a terni devant l'histoire la
gloire de l'Allemagne uniGée. Allemands qui m'écoutez, rien
ne vous sert de clamer : « Nous avons toujours raison, et l'his-
toire ne saurait ne pas nous donner raison. » L'histoire n'est
pas écrite par les Allemands tout seuls. C'est la conscience uni-
verselle qui dicte ses jugemens. Or, la conscience universelle,
admirant l'énergie, le courage, l'intelligence de cet Allemand
que voici, dira : « Il a demandé son succès à l'astuce et au men-
songe; il l'a déshonoré par la cruauté. Et son crime a été d au-
tant plus grand que tout ce qu'il a fait pouvait être fait sans as-
tuce, sans mensonge et sans cruauté... »
, La foule devenait houleuse et franchement ennemie. Quel-
ques voix pourtant crièrent :
— Écoutez ! écoutez !
— Oui, écoutez-moi, reprit Moloch. N'ai -je pas le droit de
parler aujourd'hui, jour des vétérans? Ne suis-je pas moi-môme
un vétéran?...
— Bravo ! firent les mêmes voix.
— Je vous disais que l'œuvre de cet homme aurait pu s'ac-
complir sans tant de férocité. Je le prouve. En 1849, à la Diète
de Francfort, une députation vint offrir à Frédéric-Guillaume IV
roi de Prusse, la couronne impériale. Le souverain inclinait à ,
accepter : qui l'en empêcha? M. de Bismarck, »son ministre.
Oiïerte par des mains roturières, il paraît que la couronne im-
périale ne valait rien. « Je ne veux pas, dit le ministre, mettre
sur les épaules de mon souverain un manteau d'hermine doublé
de rouge. » Quand il le mit vingt ans plus tard sur les épaules
de Guillaume I®% l'hermine était pourtant doublée de rouge : le
sang de deux peuples avait fourni la couleur.
Moloch s'arrêta un instant, pour reprendre haleine, et aussi
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yjpT^rw^î
MONSIEUR ET MADAME SIOLOCH. 4l
pour juger de Peffet de ses paroles. Evidemment, elles causaient
un certain malaise à la foule. On ne protestait plus. On chu-
chotait. Sur l'estrade, des conciliabules commençaient. Le
major conférait avec le prince.
Moloch continua imperturbablement :
— Voilà mon reproche à cet homme de fer : avoir inuti-
lement taché de sang l'histoire de TAllemagne. Voilà pourquoi
il me déplaît d'entendre quelques sots le proposer pour modèle
aux jeunes générations allemandes. Ce sont des mauvais chefs,
ceux qui vous disent cela. Par de tels propos ils ont mis le
monde entier en défiance contre rAllemagne et, tôt ou tard,rAl-
lemagne en pâtira.
-r- Je proteste donc au nom de la pensée allemande et de la
pensée humaine, contre les propos tenus tout à l'heure sur mon
compte par un personnage dénué de toute qualité pour méjuger.
Le mauvais citoyen, c'est celui qui, par pusillanimité ou pour se
faire honneur à lui-même, trahit la vérité...
L'allure, l'énergie, la solennité de Moloch, s'amplifiaient de
phrase en phrase. Je vis le major de Marbach se lever, des-
cendre rapidement les degrés de l'estrade officielle. Moloch aussi
le vit, et face à face, tandis que son adversaire atteignait l'es-
pace vide ménagé autour de la tribune, il cria:
— Bismarck est mort, bien mort. Méfiez-vous des faux
Bismarck qui pullulent aujourd'hui dans l'Empire. Tenez, en
voilà un ! conclut-il en montrant le major.
Le major s'arrêta et commanda :
— Sergent Kuhler! quatre hommes ici, pour expulser ce fou!
Les quatre hommes s'avancèrent avec le sergpnt, et s'arrê-
tèrent, hésitans, au pied de la tribune.
— Fou ! répéta Moloch, agilant ses petits iras, d'un air me-
naçant. Mon cerveau en vaut cent comme le vôtre, pauvre minus
habens! Je n'ai qu'à regarder Técartement de vos yeux, la forme
1 poire de votre tête, lobtusion de votre angle facial, la dissy-
iétrie de vos oreilles et tout votre corps, pithécanthrope ! pour
tre certain que je suis en présence d'un dégénéré.
— Sortez-le de force de la tribune ! commanda le major.
Mais montez donc, Kuhler!
Le sergent Kuhler, un lourd Thuringien à barbe fauve, gra-
illes degrés. Avant qu'il eût atteint Moloch, celui-ci lui posa
^ main sur l'épaule.
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42 REVUE DES DEUX MONDES.
— Camarade, lui dit-il, arrête! Ne te déshonore pas en bous-
culant un vétéran de la grande guerre. Je vais descendre : laisse-
moi seulement passer.
Le sergent effaça tant qu'il put sa poitrine. Moloch descen-
dit et, s'arrôtant au pied de la tribune, devant le major :
— La force est stupide, dit-il. J'ai dans mon laboratoire
assez de force, sous un verre de montre, pour détruire toute la
force dont tu crois disposer contre moi, homunculus! Mais à
quoi bon? La vertu immanente des choses aura raison de toi et
de tes pareils. Rappelle-toi ma prédiction : Tu as voulu tuer
ridée. L'Idée te tuera! .
Ayant ainsi parlé, le docteur Zimmermann, tête nue, che-
veux au vent, son chapeau haut-de-forme à la main, tra\^rsa
l'espace ménagé autour de la tribune. Vainement sa femme lui
criait : « Eitel ! Eitel ! » Il était à ce point surexcité qu'il ne la
vit pas, qu'il ne l'entendit pas. Il piqua droit devant lui dans la •
foule qui lui livra passage. Il gesticulait, il clamait : « Ceux qui
ont voulu tuer l'Idée, l'Idée les tuera!... » De notre poste d'ob-
servation, nous le vîmes, la princesse et moi, gagner les com-
muns où étaient remisées les voitures de la Cour. Il y pénétra
sans difficulté, car elles n'étaient gardées par personne... Quel-
ques assistans le suivaient à distance, mais un geste du prince
ramena vers l'estrade officielle l'attention de la foule. Un pro-
fond silence s'établil, car on comprit que le souverain allait
parler.
— Mes* concitoyens, dit-ii, vous avez entendu une voix mal-
faisante : je l'ai laissé parler exprès, pour qu'il fût établi que la
parole est libre dans mes Etats, et aussi pour prouver aux enne-
mis de la patrie que leurs cris n'ont pas d'écho à Rothberg. .. La
fête qui nous réunit ici n'en a été que plus grandiose. Au triom-
phe de Bismarck, le bouffon lui-môme n'aura pas manqué au-
jourd'hui. Mes concitoyens, vous allez tous unir vos voix pour
le chant sacré de la patrie allemande, la Garde au Rhin.
Ces paroles, lancées d'un ton net, ferme, militaire, soule-
vèrent une sincère émotion. Les applaudissemens, les clameurs
ne cessèrent qu'aux premiers accens du chant national. Alors,
les têtes se découvrirent, et même sur Testrade tout le monde
fut debout. Les voix graves des hommes, les voix claires des
femmes s'unirent aux accords de l'orchestre, qui les soutenait.
Cela eut une vraie grandeur, que je compris : car l'amour de la
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MONSTEUK ET MADAME MOLOGH. 43
patrie, quand son expression reste digne, ne blesse pas le cœur
d'un étranger. Même la voix d'Else, penchée devant moi à la
fenêtre, ne me choqua pas, quand elle fredonna les paroles de
l'hymne :
« Un appel résonne comme l'écho du tonnerre,
« Comme un cliquetis d'armes et comme le bruit des vagues.
Vers le Rhin, vers le Rhin allemand I
« Qui veut être le gardien du fleuve?... »
Aux dernières mesures, le prince et les dignitaires se levèrent.
Commandé par Max, le détachement d'infanterie s'avança, fit
reculer la foule. Dans l'espace libre vinrent se ranger une à une
les voitures de la Cour, toutes les voitures, sauf celle de laprin-
— Nous reviendrons ensemble, àpied, par le lacet qui des-
cend sur Litzendorf, me glissa Else à l'oreille. J'ai envoyé ma
voiture m'attendre au Banc du philosophe.
Au moment où elle prononçait ces paroles, mes yeux eurent
une double sensation simultanée : je vis le major remonter $eul
dans sa Victoria et une vive flamme blanche jaillir de l'arrière de
cette Victoria : puis, soudaine, tonnante, formidable, une explo-
sion secoua l'air autour d'un bloc mouvant de fumée dense, qui
était la voiture elle-même. La foule s'enfuit dans des clameurs,
les chevaux des autres voitures de la jCour se cabrèrent, diffici-
lement maîtrisés par leurs cochers. Quant à la Victoria du
major, centre du nuage, son attelage l'emportait à toute allure, le
siège du cocher vide, vers le pavillon qu'elle contourna, puis
vers la route en lacet de Litzendorf.
— Courons par là, me dit Else, nous verrons!...
Par là, c'était la garde-robe de la Gombault, la fenêtre ouverte
sur la vallée. Je suivis la princesse. La Victoria du major, dont
la capote s'était à moitié relevée, dévalait au galop éperdu des
deux chevaux bais, manquant à chaque tournant de bondir par-
dessus l'accotement. Des soldats essoufflés essayaient vainement
de la suivre.
— Mon Dieu ! il va se tuer, murmura Else. Ah !...
Elle recula, les mains sur ses yeux... Un des chevaux, puis
l'autre sur lui, s'étaient abattus. La voiture avait tourné d'un
quart de cercle, en travers de la route; les chevaux entravés
dans les traits ruaient éperdument. Puis, subitement, ils se cal-
mèrent, ne furent plus qu'un amas de croupes et de jambes à
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44 REVUE DES DEUX MONDES.
demi engagé sous ravant-train de la voiture. Déjà les soldats
Tatteignaient et s'empressaient.
— Qu'est-il arrivé? murmura Else, qui n'osait regarder.
— On abaisse la capote, dis-jey suivant la scène des yeux...
On sort le major. Il ne bouge plus.
— Mon Dieu! serait-il mort?
Else se rapprocha, et jeta par la fenêtre un regard à la fois
efFi'ayé et curieux.
La foule courait, ou plutôt roulait maintenant en torrent tu-
multueux vers le lieu de l'accident. Des soldats installèrent sur
une civière le corps inanimé du major,'le remontèrent le long de
la côte, tandis que d'autres écartaient rudement les importuns.
On relevait les chevaux, dont l'un boitait. On constatait les dégâts
de la voiture; on explorait la caisse d'arrière toute noire de
poudre, et la capote fendue dans sa hauteur.
La princesse était fort troublée.
— Un attentat à Rothberg ! un attentat anarchiste ! qui a pu
commettre cela?
Comme elle prononçait ces mots, se parlant à elle-même, nos
yeux se rencontrèrent, et nous y lûmes la même pensée au même
instant.
— Lui? Vous croyez que c'est lui, n'est-ce pas? fit Else.
, Mais déjà je repoussais Tidée.
— Non! non! ce n'est pas lui... Ce n'est pas possible! Je
connais le docteur Zimmermann, c'est le plus digne et le plus
pacifique des hommes.
— C'est lui ! c'est lui! j'en suis sûre, insista la princesse. Lui
seul manie des explosifs de cette puissance... N'a-t-il pas menacé
le major, tout à l'heure ?... Ne lui a-t-il pas dit qu'il le tuerait ?...
Oh! Louis... N'êtes-vous pas efi'rayé pour votre Else qu'un tel
homme habite notre territoire?... Il va peut-être faire sauter le
château.
Elle se réfugia contre moi, d'un geste si amical que je faillis
répondre : « Eh bien ! n'y rentrons pas ! » Mais déjà elle se dé-
gageait :
— Ne restez pas ici, mon ami. Le prince n'avait pas quitté
le Thiergarten au moment de l'attentat. Il va me faire chercher.
Il ne faut pas qu'on vous trouve avec moi. Partez le premier, je
vous en prie... Et tâchez qu'on ne vous voie point sortir.
— Soit ! répliquai- je. Par où sortir?
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 45
— Par les coulisses du théâtre. Venez avec moî.
Nous suivîmes le même corridor que le matin, oubliant
cette fois dy chercher les coins sombres. Une porte donnait sur
un petit bosquet feuillu, humide même en cette journée d'été.
La clé était sur la serrure. Mais nous eûmes quelque peine à
ouvrir; la serrure était rouillée, les verrous aussi ; les bois
avaient joué.
— Vous voilà dans le Thiergarten réservé, me dit Else ; vous
retrouverez aisément votre chemin.
— Et vous, princesse? qu'allez- vous faire?
— Je vais attendre Bohlberg là-haut, dans le boudoir. Elle
ne peut manquer de monter à ma recherche. Je dirai que je me
suis un peu évanouie de peur, que je ne me suis plus senti la
force de descendre... Enfin, j'inventerai quelque chose.
Nos lèvres s'effleurèrent furtivement, distraitement. Et la
preuve qu'Else était distraite me fut donnée par ces mots, qu'elle
dit aussitôt que son baiser lui laissa le loisir de parler :
— N'avez-vous pas remarqué que, juste après avoir menacé
de mort M. de Marbach, le docteur Zimmermann s'en est allé
tout droit vers les remises des voitures?
— Il n'avait pourtant pas d'explosif sur lui !...
— Il a déclaré au major qu'il portait dans le verre de sa
montre de quoi faire sauter le château ! Mais on vient... On me
cherche . . . Sauvez- vous ! . . .
Elle me poussa un peu vivement dehors, et referma la porte
derrière moi. « Ainsi, me dis-je, la Gombault devait pousser
dehors le piqueur du prince Ernst, quand, au milieu d'un entre-
tien avec ce personnage, le prince s'annonçait à l'improviste... »
Puis, ma pensée revint à l'attentat, au major, au docteur Zim-
mermann.
» Else a raison ; toutes les apparences sont contre ce pauvre
Moloch. Pourtant je jurerais que Moloch n'est pour rien dans
l'aventure. »
Un sentier que l'herbe effaçait et que barraient de place en
place les ramures folles des taillis me ramena, en contouruant
le théâtre, jusqu'à Tesplanade des Tilleuls. La foule y était
encore compacte. Elle avait forcé les cordes et se massait main-
tenant au pied du pavillon de la Fasanerie. Je compris qu'on
avait dû porlor le major dans le pavillon.
— Il est là? demandai-je à Hans, qui regardait la façade de
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46 HTvms Dfes DEUX mondîss.
ses gros yeux naïfs, comme si, à force d'attention^ il espérait
voir an travers.
L'enfant tressaillit. Il balbutia :
— Oui... On vient de l'apporter.
C'était son arrivée qu'avait perçue la fine oreille d'Else.
La foule s'ouvrait respectueusement devant moi sur le mol :
« Hof'dienstI Service de la Cour » que je ne manquai pas de
-prononcer comme un magique Sésame ! Je rentrai sans difficulté
dans le pavillon et je gravis l'escalier.
La plupart des fonctionnaires étaient groupés dans le vesti-
bule et dans Tescalier, très en émoi. Ce que j'entendis au
vol confirmait Thypothèse de la princesse sur l'auteur de l'at-
tentat.
— Personne autre, ici, ne manie la dynamite.
— C'est un acte de folie commis par un fou inoffensif à l'or-
dinaire, mais que la contradiction a exaspéré.
— On va l'arrêter.
— On va l'interner...
J^atteignis la chambre de la Gombault. Je n'y trouvai ni la
princesse, ni Bohlberg. On m'assura que la princesse n'avait pu
supporter la vue de ce corps inanimé qu'on apportait, et s'était
fait ramener au chftteau. Le major était étendu sur le lit, sa tu-
nique ôtée, sa chemise ouverte. Le médecin de la Cour l'auscul-
tait. Alentour, le prince Otto, le prince Max, l'aumônier... Cela
sentait les sels et le vinaigre. Comme je passais le seuil, le
médecin se redressa et se retourna.
— Absolument rien de lésé, dit-il. Simple syncope, causée
probablement par l'émotion.
— Le major, demanda l'aumônier, quand il était au service de
l'Empereur chez les Herreros, n'a-t-il pas déjà été victime d'un
coup de mine?
— Oui. Et il a reçu alors ce que nous appelons médicalement
le choc, — c'est-à-dire l'impression cérébrale indélébile. Mais,
tenez ! il revient à lui.
En effet, le major soulevait péniblement la tête au-dessus de
l'oreiller. Ses paupières s'entrouvrirent, il murmura :
— Ne tirez pas! ne tirez pasi Je veux... je veux...
Il retomba épuisé. A ce moment, j'observai le prince Max.
Il ne quittait pas des yeux le visage du comte de Marbach. Il
était très pâle. A la vue du mouvement qu'avait fait le patient, un
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 47
flux de sang inonda ses joues et je reconnus dans son regard
l'éclair haineux que j'y avais déjà va passer.
— Messieurs, fit le docteur, il faudrait me laisser seul avec
le malade, si Son Altesse n'y voit pas d'inconvénient. Les nerfs
ébranlés requièrent un parfait repos.
— Nous vous obéissons, Klingenthal, fit le prince. Messieurs,
descendons !
Justement, le ministre de la pouce enirait. Il se fit un grand
silence.
— Eh bien? demanda le prince. Vous pouvez parler, Dron-
theim,
— Monseigneur, le criminel a été arrêté au moment où il
regagnait sa villa.
— A-t-il avoué?
" Nullement! il a même prétendu ignorer l'attentat.. «
— Quelle impudence 1
— Il dit avoir entendu l'expiosion, mais avoir cru que c'était
une pièce d'artifice à laquelle on mettait le feu.
— En plein jour 1
— Ou im coup de canon.
— Il n'y a pas de canon à la Fasanerie.
— C'est ce que je lui ai répondu. Il a d'ailleurs déclaré qu6
l'accuser d'attentat anarchiste était absurde, que toute sa vie
proteste là contre.
Le prince médita.
— Peut-être, après tout, ce malheureux n'est-il que fou.
— Je ne crois pas, Monseigneur, répliqua le ministre de
la police. Ses réponses étaient pleines de bon sens et même
d'adresse. Pour moi, il joue la bizarrerie.
— A-t-il demandé à me voir?
— Non, Monseigneur. Il a demandé à voir sa femme. J'ai cru
devoir refuser, et, si Voke Altesse n'y voit pas d'inconvénient,
je le maintiendrai au secret.
Le prince réfléchit encore un mstant. Sui le lit de la Gom-
bault le comte poussa un gémissement et articula quelques
syllabes sans suite.
— Descendons, messieurs I
Tout le monde suivit le prince. Quand Max arriva devant
moi, il 0ie sembla qu'il allait me parler. Mais son regard se
déroba; il ne dit rien et passa.
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48 REVUE DES DEUX MONDES.
Dehors, la foule acclama le prince Otto. Pour les Rothber-
geois, leur chef héréditaire venait d'échapper à la mort. Ils lui
firent un accueil chaleureux.
Le ministre de la police m'offrit très aimablement une place
dans sa voiture pour regagner le Luftkurort. Je préférai me
mêler au peuple dont les mille voix émues commentaient l'évé-
nement. Ces voix exprimaient généralement le désir de lyncher
le pauvre Mo loch. Les femmes surtout débridaient leur colère :
et même des lèvres tendres des jeunes filles, jaillirent les cris de
mort. Je rejoignis le négociant saxon et sa blonde épouse, avec
lesquels j'avais voyagé, naguère, entre Steînach et Rothberg.
— Quelle affaire, me dit-il... Voilà qui sera un souvenir pour
nous deux, eh! Gretel? d'avoir assisté à un attentat anarchiste?
— On devrait faire sauter ce misérable avec sa propre dyna-
mite, reprit Gretel, pour qu'il soit déchiqueté en morceaux
comme exemple. Il n'y a plus de tranquillité au monde, si, au
milieu d'une fête, une bombe peut vous détruire. Vous savez,
monsieur, que mon mari a tout juste échappé à la mort?
— Quoi, m'écriai-je, vous avez été touché?
— Non, reprit le négociant. J'étais à côté de la voiture du
prince Otto, Gretel au contraire cherchait celle de la princesse
Else. Supposez, monsieur, que c'eût été la voiture du prince qui
eût sauté; je périssais & l'âge de quarante-six ans. Heureuse-
ment le misérable s'est trompé de voiture. Et alors, j'étais trop
loin de celle du major. Je n'ai même rien vu.
Ainsi devisant, nous étions sortis du Thiergarten, et, la Rotha
passée, nous remontions la côte vers le Luftkurort. Des piquets
de soldats nous croisaient : tout le détachement avait été main-
tenu sous les armes, sans doute afin d'inspirer la confiance aux
bons citoyens et la terreur aux mauvais. Le ciel, lentement as-
sombri au-dessus des montagnes, suspendait sur la contrée la
menace d'un orage qui n'éclatait pas. Et le château se dessinait
en jaune sur le fond obscurci du ciel.
Aux abords du Luftkurort, j'aperçus Herr Graus qui, toujours
en frac, pérorait, très entouré.
— La police a apposé les scellés sur l'appartement et sur le
laboratoire. Rien ne pourra en être enlevé. Il faut que la loi
soit appliquée... Ah! monsieur Dubert, fit-il en me reconnais-
sant... J'ai à vous parler, monsieur le docteur Dubert!
Il m'entraîna à l'écart, comme pour une confidence.
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t
MONSIEUR ET MADAME MOLoSfcK^^^i 49
— Il se passe une chose grave, monsieur Dubert... Quand le
docteur a été arrêté, il rentrait dans la villa avec sa femme et
votre jeune sœur...
— Eh bien?
— On a emmené le docteur sans lui dire de quoi il s'agis-
sait. La t^'rau Doctor et la jeune demoiselle sont rentrées dans
la villa. Puis on est venu mettre les scellés sur l'appartement du
docteur et alors la Frau Doctor s'est retirée dans la chambre
de votre jeune sœur.
— Elle a bien fait.
— Je ne dis pas non : seulement maintenant, la fouie est sous
la fenêtre de la chambre, et elle pousse de mauvais cris.
Je laissai HerrGraus et je me hâtai, au pas de course, vers les
villas. Une trentaine de braillards amassés sous la fenêtre de
Gritte criaient : « A bas Zimmermann ! A mort l'assassin ! »
Je m'approchai d'eux :
— Messieurs, dis-je, le coupable présumé est sous les ver-
rous. Il n'y a dans cetle maison que deux femmes sans défense,
dont l'une est Française et a quatorze ans : c'est ma sœur. Je
demande à votre courtoisie de vouloir bien vous éloigner.
Ce petit discours produisit un bon effet. Après quelques con-
ciliabules, les manifestans s'écartèrent et me laissèrent entrer. Je
grimpai vivement l'escclier; je frappai, en me nommant, à la
porte de Gritte. Elle m'ouvrit elle-même, rouge, animée.
M"* Moloch était assise, immobile, à peine plus pâle que de cou-
tume.
— Ah! te voilà, fit Gritte. Il est temps. Je crois que ces gens-
la veulent nous écharper.
— Tu es une bonne petite, dis-je en l'embrassant. Ne crains
rien, il n'y a pas de danger.
— Je n'avais pas peur, répliqua Gritte.
— M. Dubert a raison, fit M""' Moloch amèrement : ces
ivrognes se contenteront de hurler. Mais mon mari est en
prison.
Cependant une nouvelle cohue de manifestans arrivait de
Rothberg-Village et se massait devant la villa Else. Les cris
redoublèrent : un petit caillou frappa une fenêtre voisine. Je re-
gardai dans la rue : Herr Graus accourait, tenant un papier à
la main. Il monta sur un banc devant la villa Else et dit :
— Voici le télégramme que notre bien-aimé prince envoie à
TOME XXXV. — 1906. 4
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SQ REVUE I>ES DEUX MONDES.
rinstant à tous les chefs d'État et qu'il daigne vous communi-
quer ;
(c Miraculeusement sauvé du péril qui menace aujourd'hui
tous les souverains, je rends grftce au Dieu tout-puissant qui
m'a épargné les effets d'un terrible attentat!...
a Otto, prince de Rothberg. »
Les acclamations furent assourdissantes. Mais la foule aime
encore mieux honnir qu'acclamer. Quand Herr Graus fut des-
cendu de son banc, les cris de : « A mort Zimmermann ! A mort
l'assassin ! » jaillirent de plus belle.
— Venez toutes deux dans ma chambre, dis- je à M"* Moloch
et à Gritte. Vous y serez en sûreté et vous n y entendrez plus ces
braillards.
M"* Moloch y consentit. Gritte préféra rester avec moi, à
observer la foule qui grossissait et toujours criait: « A mort!
à mort! » Elle couvrait maintenant la petite place; ce n'étaient plus
seulement de vagues ivrognes : les redingotes, les chapeaux
de soie se mêlaient aux toilettes bourgeoises des femmes. Et
voilà que tout à coup, des pentes qui bordaient la place et dé-
valaient vers la Rotha, une, deux, dix, trente, plus de cent oies
apparurent, attirées, selon leur coutume, par le bruit des cla-
meurs humaines. Col tendu, bec bâillant, plumes hérissées,
elles se rangeaient en arrière-garde derrière l'armée des insul-
teurs, et, plus fort que tout, de leurs voix stridentes, il me sembla
qu'elles clamaient aussi :
— A mort Zimmermann !
Marcel Prévost.
{La quatrième partie au prochain numéro.)
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LETTRE SUR LE TRAVAIL
(1)
I
Dans la situation présente, peut-«n s'abstenir de toute ré-
flexion sur les utopies républicaines? Le silence serait un
malheur, et, pour mon compte, je le romps.
Si la France veut la République, la République sera. Le Gou-
vernement Provisoire affirme qu'elle existe, et demande en même
temps la consécration de la République à une Assemblée Natio-
nale, dans àé& termes et avec des moyens qui ne laissent aucun
doute sur le vote universel. Un journal, qui a fait le Gouverue*
ment, devient tout à coup le plagiaire de rintimidation. Il déclare
traître à la patrie quiconque proposerait une autre forme de
gouvernement que la République. Ce journal nous donne ainsi
la liberté de faire ce qui lui platt. Après le bon plaisir monar-
chique^ nous avons le bon plaisir terroriste. Cet article est pré*
maiuré, voilà tout. Il y a eu des réclamations. Dans six mois
elles ne seront plus possibles.
Le Gouvernement Provisoire actuel n'écoute pas plus le si-
Ci) Cette importante étude politique et sociale de Balzac fait partie des archives
du Ticomte de Spoelberch de Lovenjoul. Elle est complôtement inédite, et date
du printemps de 1848. Quelques mois après, l'auteur partit pour la Russie, d'où
il ne revint qu'en mai 1850, marié et mourant.
Intitulée successivement : Lettrt au commerce et Lettre sur la chose publique,
Balxac lui donna définitivement pour titre : Lettre sur le travail. Une seconde
étude, annoncée à la fin de celle-ci, n'a sans doute jamais été écrite. En tous cas,
•Ue n'a pas été retrouvée.
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33 REVUE DBS DEUX MONDES.
kiice que ne Técoutait Louis-Philippe. Beaucoup de gens,
effFt3rés de leur succès, sont revenus à l'idée de la Régence. Mais
o?s braves gens s'abusent. La France entière voudrait la Régence,
que la Régence serait impossible, par le refus certain de ceux
qu^on pourrait désirer pour Régens. On a parlé d'Henri V. Mais
le chef de la maison de Bourbon a refusé pour deux raisons de
jamais régner en France. Je ne dirai rien de la première, car la
seconde suffit : tV ne vetd pas.
Quant à prendre un prince étranger, de la maison de Bourbon,
c'est une proposition contre laquelle la France entière se soulè-
verait.
Ainsi, la maison de Bourbon est, par sa propre volonté, par
le vœu de la plus grande partie de la nation française, à jamais
déshéritée du trône.
On ne fait pas plus des Rois qu'on ne fait du^ bois. Il faut
beaucoup de temps, des conditions telles, qu'il a fallu le génie
de Napoléon et son bonheur pour les esquiver, car il ne les
remplissait pas. Néanmoins, quatre millions de votes ont créé
sa dynastie, et malgré l'état où se trouve cette famille, elle a
pour elle l'élection, un droit, une consécration. Si la France est
obligée de se donner une espèce de Doge, comme en Angleterre,
elle ne peut le trouver que là.
Quoi qu'on fasse, le mouvement de 1848 sera semblable à
celui de 1688 en Angleterre; nous réaliserons le gouvernement
parlementaire que voulait la coalition de 1839, et nous nous
raccrocherons à ime branche de Hanovre quelconque, un peu
plus tôt, un peu plus tard.
Voici ce qui va nécessairement arriver.
La future Assemblée Nationale n'aura pas de centre, car elle
sera le pouvoir exécutif, comme le fut la Convention, les mi-
nistres ne pouvant être que ses délégués. Elle se partagera fata-
lement en gauche et en droite, et la gauche se composera des
républicains radicaux, de ceux qui représenteront les idées de
Fourier, les idées communistes, et le radicalisme républicain.
. Si la gauche est en majorité, je ne veux pas prévoir quelles
seront ses dissensions intestines. Elles seront violentes. Mais, si
cette gauche a la majorité, j'en appelle à tous les hommes de
bon sens; la France n'est pas perdue, les nations ne mourant
pas ; mais elle sera dans l'anarchie, ou sous le régime radical,
pendant fort longtemps.
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LETTRE SUR LE TRAVAIL. 53
Sî la droite est en majorité, si elle a six cents voix sur
neuf cents, eh bien, que deviendra-t-elle devant une minorité à
laquelle la révolution de Février donne le droit d'appeler les
masses h son secours? Je ne réponds pas à cette question;
chacun y répondra dans son for intérieur.
On doit la vérité à son pays. La voici. Je ne la vends pas, je
la donne.
Ceci est le côté politique de notre état actuel. Mais voici le
côté des intérêts privés.
Les mots : organisation du travail y signifient coalition des
travailleurs, et ce mot de travailleur a pour unique traduction le
mot ouvrier. On a supprimé, comme par enchantement, tous les
autres travaux : ceux de l'intelligence, ceux du commandement,
ceux de Tinvenfion, ceux des voyageurs, ceux des savans, etc.
Aussi, les ouvriers ont-ils admirablement compris la coali-
tion. Ils sont enrégimentés, ils ont des chefs et des représentans.
En un moment tous les salaires ont doublé, par la restric-
tion du temps de travail; et, par la plus-value de la journée, la
production diminue nécessairement, et l'objet produit devient
plus cher.
Pense-t-on à créer des acheteurs ? Tout au contraire, on les
supprime, par les dangers évidens de la situation politique.
Mais, en maintenant (ce qu'il ne faut concéder que pour faci-
liter la discussion) autant d'acheteurs pour les produits ren-
chéris qu'il s'en trouvait pour les produits précédens :
Primo. Les produits précédens s'écouleront avant les produits
renchéris;
Secundo. Par suite de ce retard, les produits renchéris per-
dront de leur valeur.
C'est la ruine certaine des fabricans.
Passons par-dessus ces deux inconvénieos ; admettons, par
un miracle, que la situation commerciale soit identiquement
celle qui régissait la France en janvier 1848. Voyons le résultat
de cette opération.
Dès que les salaires sont doublés, les objets de consomma-
tion suivent cette marche, car le blé coûtera plus cher, soit par
l'élévation des salaires des ouvriers forains et à domicile de
l'agriculteur, soit par le renchérissement des transports; ainsi
des loyers, etc. Donc l'ouvrier , avec ses dix heures de travail et
sa journée plus rétribuée, se trouvera dans la même situation
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54 REVUE DES DEUX MONDES.
qfu'auparavant. U mangera, il consommera son salaire. Il n'y
aura Hen d'amélioré dans sa condition. Il faudra renoncer au
placement à l'étranger des produits renchéris. La consommation
intérieure restera seule à la fabrication française.
Nous prêtons, par le silence sur de pareils résultats, une
force incalculable à la désorganisation sociale, qu'on appelle la
question sociale.
On ne veut plus de privilèges, d'aucun genre, ni d'aucune
espèce. Mais alors il faut supprimer les douanes, qui créent des
privilèges aux industries protégées. Que devient alors le com-
merce français? Il serait frappé au cœur par cette mesure, car,
si vous renchérissez vos produits, l'industrie étrangère inondera
la France de ses produits à meilleur marché. Si vous protégez
tous les produits renchéris, ce sera une déclaration de guerre
pacifique aux industries étrangères, qui vous répondront par
des prohibitions pareilles, et le commerce extérieur périt !
Pendant dix-sept ans, Louis-Philippe a constamment oublié^
sacrifié, les intérêts moraux, politiques, de la France à l'exté-
rieur, au profit du commerce et de la prospérité de la France.
Il avait amené ainsi la prospérité matérielle à Uji degré inouï.
L'ensemble du commerce intérieur et extérieur dépassait deux
milliards. Tout cela, dans l'intérêt de sa dynastie, et il achetait
cette paix à tout prix en abandonnant l'honneur du pays dans
toutes les questions extérieures.
En 1840, j'imprimais ceci (1) : que s'appuyer sur les inté-
rêts, c'était s'appuyer sur rien ; que le commerce, la bourgeoisie
repue, était la plus trompeuse de toutes les forces, et c'est
la Garde Nationale qui a, en effet, renversé Louis-Philippe, car,
en France, Thonneur est plus cher que l'argent, et si vous
trahissez trop visiblement l'honneur d'une nation elle se révolte,
comme le plus lâche finit par avoir du cœur, quand il reçoit un
soufQet devant trop de monde.
On va loin avec des finesses de maquignon normand, mais
on ne peut pas aller vingt ans ainsi dans un pays comme la
France, et l'on tombe la dix-huitième année.
Cette prospérité commerciale de deux milliards reviendra-
t-elle? Il ne faut pas y compter. De longtemps on ne reverra ce
chiffre.
il) Voyez dans le troisième et dernier numéro de la Revue Parisienne (fondée
^ar Balzac), qui parut le 25 septembre 1840, Tarticle intitulé : Sur les Ouvriers.
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LETTRE SUR LE TRAVAIL. 55
Maintenant, pour sauver la France, il faut ourdir la conspi-
ration du bien, comme la conspiration du mal a éclaté, avec ra-
pidité. Au lieu d'envoyer à l'Assemblée des gens sans éducation
ni instruction, comme le désire un citoyen-ministî'e, il ne faut y
ea^voyer que les sommités du pays en tous genres, car nous
auirons plus de chance d'y trouver de grands politiques, et il
fa^it surtout y envoyer des gens de courage, qui présentent des
foroes imposantes et résolues aux opinions désorganisatrices.
II
Le temps est la fortune, toute la fortune de l'homme, comme
il est celle des États, car toute fortune est l'œuvre du temps et
du mouveinent combinés, pour nous ser\nr d'une expression al-
gébrique qui comprenne toute espèce d'activité. Dire à l'homme:
« Tu ne travailleras que tant d'heures par jour, » c'est réduire
le temps, c'est entreprendre sur le capital humain. Supprimer le
travail à la tâche, c'est encore pis, selon nous, c'est s'inscrire en
faux contre ce grand principe chrétien, social : « A chacun selon
son œuvre. » Ces deux propositions sont en elles-mêmes un
attentat à la liberté individuelle, à la richesse privée et à la ri*
chesse publique. C'est, enfin, la tyrannie, au nom d'une théorie
spécieuse, fausse à l'application. C'est l'exercice régimentaire
substitué à la production libre et spontanée. Nous voyons, avec
désespoir pour les ouvriers eux-mêmes, cette erreur, qui part
d'ailleurs d'une secte économique dont la bonne foi, dont le
désir de bien faire, ne sont pas douteux. Mais examinons le ré-
sultat de cette théorie, appelée l'organisation du travail, et qui
ne nous en a donné jusqu'à présent que la désorganisation.
En abolissant le marchandage (en haine des marchandeurs
seulement), et en réduisant les heures de travail, quel est le
quotient social, quel est le quotient particulier de cette opé^
ration?
Vous nivelez la production en disant : « Tu n'iras pas plus
lom. » C'est la réduction du commerce général, c'est préparer le
triomphe de la production anglaise sur la production française^
car l'Angleterre ne désarmera pas ses ateliers comme nous les
nôtres ; elle restera sur pied de guerre. Nous ne pensons pas
qu'on s'arrête à l'observation que les maîtres payeront des heures
en sus. D'abord, ce serait le renchérissement de la production,
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56 REVUE DES DEUX MONDES.
et nous pouvions à peine, dans l'état de choses ancien, lutter
avec TAngleterre, la Suisse et l'Allemagne. Nous n'avions plus
que l'avantage du goût de nos artistes en fait de formes et de
dessins.
Puis, le Gouvernement Provisoire a déclaré que les heures
retranchées devaient être données à Tinstruction, à la moralisa-
tion des ouvriers. Ainsi, dans les deux cas, c'est donc la restric-
tion de la production, c'est le : « Tu n'iras pas plus loin ! » de la
fabrication. Tel est le quotient politique: réduction du commerce
général, conséquemment réduction des revenus de l'État, fournis
par le mouvement commercial. Le commerce total allait naguères
à deux milliards et quelques cents millions, A quel chiffre tom-
bera-t-il? Napoléon, en 1812, dans le fameux budget de 1813,
s'applaudissait d'avoir amené le commerce de cent 'trente-six
départemehs à sept cents millionsl
Maintenant, voyons le quotient particulier.
Il y a de bons, il y a de médiocres, il y a de mauvais ouvriers
dans tous les corps d'état, et, pour ne pas les blesser par cette
triple distinction, nous leur dirons que la république des lettres
compte, et a de tout temps compté, de bons, de médiocres, de
mauvais écrivains. Aujourd'hui, la république des lettres se
compose d'en^'iron mille personnes, dans la littérature propre-
ment dite, de six cents dans la littérature dramatique. Combien,
dans l'une et l'autre catégorie, y a-t-il de célébrités? Chacun
peut répondre, et n'y usera pas ses doigts. Maintenant, combien
y en a-t-il qui gagnent, en moyenne, vingt mille francs par an,
en y comprenant ceux qui gagnent phis? Nous ne serons démen-
ti par personne en les mettant à cinquante, et c'est énorme !
Combien gagnent dix mille francs en moyenne? Cent^M plus!
Composez le total de ce que payent le théâtre, le journal, et la
librairie, vous ne trouvez pas, en effet, deux millions. Dans les
sciences et la polémique, la proportion est moindre. Eh bien, ces
nombres ne représentent pas le dixième du total.
Selon nous, l'accord de la santé, de Yintelligence et de la
main est au moins aussi rare chez les ouvriers de tous les corps
d'état, que l'accord du talent et de idi volonté ch^z les travailleurs
intelligentiels. On compte les bons ouvriers dans tous les arts
et métiers, et les ouvriers le savent très bien. Ils se connaissent
parfaitement entre eux et s'estiment en raison de leur valeur,
absolument comme des auteurs. Ne sont-ils pas les auteurs de
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LETTRE SUB LE TBAVATL. 57
toute production matérielle, aidés par Tinventeur? Enfin, vous
les trouvez si rares en agriculture, les bons ouvriers, que vous
les stimulez par des prix et des concours dans des comices !
Mais admettons, par une exception faîte en faveur de la main
sur V esprit^ qu'il y ait autant de bons ouvriers que de médiocres.
Quant aux mauvais, nous ne pensons pas qu'on veuille réformer
Tétat. de choses à leur profit ! Eh bien, en supposant égalité de
noiabre entre les bons ouvriers et les médiocres, vous immolez
les gains fort légitimes du bon ouvrier à l'uniformité du salaire
denxctndé pour les médiocres! Vous empêchez le bon ouvrier de
fairo à la tâche tout l'ouvrage qu'il peut et veut faire ! Vous lui
interdisez d'avoir une famille ! En effet, vous immolez la famille
au célibat^ en donnant cent sous pour dix heures de travail à
l'adulte de dix-huit ans comme à l'ouvrier de quarante ans, à
l'inexpérience comme à l'expérience, au père de famille qui a
trois bouches, au moins, chez lui, tandis que le célibataire peut
n'avoir que sa blouse sur le corps, un faible loyer et nulle autre
charge que celle de ses besoins.
Vous tuez donc la famille chez le peuple. Tuer la famille,
n'est-ce pas tuer la consommation ? Réglementer ainsi le travail
par l'uniformité du salaire et la limitation des heures, c'est
d'abord la destruction de la société, minée dans sa base. Puis,
c'est la ruine de la production dans son essence. Vous obligez
ainsi le bon ouvrier à ne travailler que comme travaille le mé-
diocre. Pourquoi ferait-il mieux, s'il n'est pas mieux payé?
Tel est le quotient particulier de votre opération.
L'ouvrier est un négociant qui, pour capital, a sa force cor-
porelle, et il la vend à un prix débattu. Quand il y joint un
capital en argent, il devient maître. S'il y a beaucoup d'ouvriers
sur un point donné du globe, la valeur de la force tombe en
raison de son afQuence, de même que le prix de telle marchan-
dise tombe, par le même phénomène, souvent au-dessous de sa
valeur réelle. L'ouvrier entre dans le partage des bénéfices de
l'opération avec son patron, absolument comme le capitaliste,
qui préfère une prime immédiate au gain futur d'ime spécula-
tion, car l'ouvrier est payé de son temps, de sa force, de son
concours immédiatement, et, par privilège^ avant tout gain,
toute réalisation de l'affaire, la loi l'a privilégié ! Nous ne savons
pas comment l'on met toutes ces vérités si simples, si patentes,
eu oubli.
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58 REVUE .DBS DEUX MONDES.
L'ouvrier vaut vingt franos par jour en Amérique, il vaut
quinze francs en Russie, il vaut cinq et dix francs à Paris et à
Londres, selon sa puissance de travail. Et c'est parce que sa force
abonde à Paris et à Londres, que la France et TAngleterre four-
nissent rAmérique, la Russie et lo monde, de mille choses que
les autres pays ne peuvent établir à si bas prix.
Pourquoi Touvrier reste-t-il à Paris et à Londres, et ne va-t-il
pas en Amérique, en Asie, en Russie? Parce que, dans ces pays,
la production est inégaie, sans suite, et qu'il n'est pas dans uû
milieu où la vie soit aussi facile que dans ces deux centres
immenses. Si les pays où il est rare, lui donnent vingt francs, ils
lui en demandent vingt et un pour le loger, le nourrir, l'ha-
biller, et ils ne l'environnent pas de jouissances comme à Paris
et à Londres. Est-il défendu aux ouvriers de mettre leurs forces
en commun, de s'établir, de devenir maîtres ? Non. Des ouvriers
ont essayé, des ouvriers habiles, courageux, et qui n'ont man-
qué ni d'audace, ni de bonheur; ils ont élevé la première maisoa
de Paris, ils ont été les mieux faisant, et ils ont fait faillite 1
Leurs lois intérieures étaient draconiennes ; il n y avait ni cou-
lage, ni perte de temps ; ils ont été sublimes, ils ont été sou-
tenus, nous les avons admirés, et ils sont tombés néanmoins, et
nous défions de mieux organiser le travail qu'ils [ne] l'avaient
organisé.
Changer le mode amiable entre le maître et l'ouvrier, c'est
ruiner le commerce du pays, qui résout, à son profit, le pro*
blême de la fabrication.
Vouloir introduire l'Égalité dans la production individuelle
par l'égalité des heures de travail et du salaire, c'est vouloir réa-
liser la chimère de l'égalité des estomacs, de la taille et des cer-
veaux; c'est vouloir égaliser les capacités; c'est aller contre la
nature ! Mais, parmi les ouvriers qui composent cette Lettre^ il
en est qui lèvent quatorze mille lettres dans leur journée, d'autres
dix mille, d'autres sept mille I Des enfans de dix ans n'en
lèvent que deux mille l S'il fallait les payer à la journée, vous
renchéririez les livres de cent pour cent. Voilà l'image de ce
que vous faites pour toute la production française.
Nous étions dans cette croyance naïve qu'il y avait au moins
une chose jugée en politique, et surtout en France; c'était que
jamais CÉtat ne doit intervenir dans tes affaires privées et com"
merciales, autrement que par le droit commun. Or, quelle inter^
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LETTRE SUR LE TRAVAIL. 59
ventioii que celle de régir les sources de la production ! L'Ëtat
est et sera toujours la dupe de toute interventiou dans les
affaires de commerce; il ne doit ni entraver, ni secourir le com-
merce; il ne faut au commerce que la protection générale que
l'Angleterre lui accorde. En 1830, le fameux prêt au commerce
a été tout bonnement une vente , où le commerce a eu le gouver-
nement pour acheteur, à la risée de tous les gens qui ont suivi
cette opération. C'est la dernière expérience ; l'État y entrait en
protecteur. Aujourd'hui, il y accourt comme médecin. Eh bien,
il est en train de tuer le malade. Les mesures, en apparence
salutaires, comme celle de retarder les échéances, sont funestes.
Les échéances se retardent d'elles-mêmes. Le dépôt des mar-
chandises et la négociation du récépissé, ce Mont-de-piété ^n
commerce, sera, ou une vente déguisée, ou le commerce^ si,
peu qu'on lui prête, ne dégagera rien. L'essence et le fondement
de tout commerce, c'est la liberté. La confiance, la méfiance ne
se donne ni ne se ramène par des décrets. Décréter la confiance
c'est, comme disait Hoche : « décréter la victoire. » C'est joli,
mais c'est impossible. Réglementer le travail, c'est plus, c'est
l'absurde de la tyrannie. La vie est un combat, la vie privée
comme la vie sociale, comme la vie commerciale, comme la vie^
ouvrière, comme la vie agricole, comme la vie des nations
entre elles. Décréterez- vous que les terrains secs produiront
quand les terrains humides produisent, selon les caprices des
saisons? Aussi, de ce combat sort-on vainqueur ou vaincu,
riche ou pauvre, oublié ou glorieux, heureux ou malheureux,
selon ses forces ou son bonheur. Pourquoi faites-vous aujoiir-
d'hui une exception en faveur de l'ouvrier ? ,Vous ne regardez
que les mains calleuses ; vous privilégiez donc une sueur entre
toutes les autres ? Âvez-vous donc pesé dans vos mains les mal-
beors de tous les citoyens? Âllez-<vous répartir tous les actes da
vaudeville sur toutes les tètes des vaudevillistes ? Donnerez-voua
de l'ouvrage è. tous les cerveaux? Chaque acteur jouera-t-il tant
de quarts d'heure par soirée? Les négocians courbés, les larmes
aux yeux, sur leurs carnets d'échéance, n'auront-ils que tant de
minutes par jour à s'essuyer les yeux ? Le travail de toute una
nation ne se scinde pas! A chacun son lot, selon sa force. Ce
travail embrasse toutes les productions. Eh quoi ! vous procla-
mez la liberté, au lieu de définir les libertés que chacun conserr
vera, remise faite de son obéissance à la patrie, et vous êtes ca
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60 REVUE DES DEUX^ MONDES.
train de donner des lettres patentes à la médiocrité du travail, à
sceller sous un cachet de plomb la spontanéité des efforts, sous
prétexte que les patrons opprimaient leurs ouvriers. Ah ! nous
admettons qu'il y a des limites en toutes choses, et en vous
reprochant une théorie inapplicable, nous ne tomberons pas
dans Tabsurde de la pratique actuelle. Le prix des denrées ali->
mentaires est la balance et la règle des salaires. Un État, où les
bons et sages ouvriers en travaillant tant qu'ils veulent; tant
qu'ils peuvent, ne trouvent pas l'aisance pour leur famille, cet
Etat est mal ordonné. Mais alors la faute n'est plus aux patrons;
c'est le crime de l'État. La punition de cet État, c'est le drapeau
noir des ouvriers de Lyon,, portant écrits ces mots terribles, qui
sont moins une accusation qu'une condamnation : Du travail ou
la mort!
Les gouvernemens ont tort. Leur crime alors est une mau-
vaise répartition des impôts, une fautive assiette des taxes. Aussi,
selon nous, est-ce là la plaie de la France, et là est aussi le
remède, car la France, comme nous l'avons écrit ailleurs,
quoique le pays le plus spirituel du monde, veut à la fois impo-
ser beaucoup la terre, et avoir le pain à bon marché! Nous
serons les victimes de ce problème sans solution, si l'on n'y met
ordre, et promptement; mais, non par des mesures révolution-
naires : par un système bien étudié, logique et juste, qui saisisse
la consommation et non la production
Ici, nous ferons observer que, depuis la catastrophe de Lyon,
les ouvriers et les prolétaires ne sont pas [au s] si à plaindre en
France qu'ailleurs. Le chiffre de leurs économies à la caisse
d'épargne est de plus de deux cents millions, soustraction faite
des livrets bourgeois, qui sont de cent cinquante millions. Les
ouvriers, de la plupart des corps d'état à Paris, ont une caisse
commune, une caisse qui leur permet de faire leurs grèves,
de régenter les patrons, et de dominer la spéculation.
Aujourd'hui, la question de l'organisation du travail, en
démontant la machine commerciale, met en péril les ouvriers.
Aussi, les orateurs du système en sont-ils arrivés à demander aux
ouvriers le dévouement du soldat sur le champ de bataille. Mais
comment peut-on oublier que le soldat n'a, sur le champ de
bataille, à s'inquiéter ni de sa famille, ni de son pain, ni de son
vêtement, ni de ses outils de guerre, que le général en chef, la
France, ou le sol ennemi, lui fournissent tout. On a toujours
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LETTRE SUR LE TRAVAIL. 61
beaucoup de courage, en France, quand on n'a que du courage à
donner.
Au lieu de s'occuper de réglementer le travail, de l'organiser,
l'État devrait bien, à Timitation de l'Angleterre, favoriser la
vente, chercher, ouvrir, des débouchés à la production nationale.
Voilà la seule manière de protéger l'ouvrier et le commerce. Et
c'est ce qu'a toujours fait admirablement l'Angleterre.
ftu'est-il arrivé, depuis qu'au lendemain de la plus terrible
des commotions politiques, vous substituez la discussion à l'ac-
tion? Le capital^ qui vous écoute, se disperse !
Oh! sachez-le bien, le capital est un oiseau hors des atteintes
du plomb de tous les décrets possibles, de toutes les mesures
révolutionnaires. Aucun pouvoir, si agissant que vous l'imagi-
niez, n'a pu le saisir. Compulsez l'histoire. Au moyen âge, les
plus cruels supplices ont-ils arraché deux deniers de leurs tré-
sors aux Juifs? Louis XIV, en 1707, a-t-il pu se faire donner de
l'argent? Quand, en se prostituant à Samuel Bernard, et impo-
sant la vanité de ce Juif, nommé comte de Combert, il en a tiré
dii millions, Samuel Bernard a fait faillite, car ses créanciers ont
refusé les bons de caisse de Desmarets (1). La Régence, avec la
confiscation partagée entre le délateur et TÉtat (énormité digne
de Tibère), a-t-elle atteint les espèces d'or et d'argent? Enfin, la
Convention a-t-elle pu arrêter la dépréciation de ses assignats,
appuyés par la peine de mort, et hypothéqués sur les biens
nationaux? Non ; à tous ces fameux exemples irrécusables, non!
Et Ton commence à violenter l'argent ! Eh bien, vous reculez
d'autant, à chaque fausse mesure, le moment où le capital
reviendra commanditer l'industrie française, et conséquemment
le travail. Le capital pense tout ce que nous écrivons, mais sans
le dire, car le capital est muet, comme il est sourd à toutes les
violences. Saisi par une faillite, plus vaste que celle produite par
Law, le capital vous écoute, il vous laisse entasser des décrets
sans force ni prise sur lui, il contemple les ruines que vous
accumulez, et il voit tarir les sources de la production par des
discussions fatales, stériles en bien, fertiles en maux, et il s'en
va, ce capital, il se cache, il fuit à toutes ailes, comme en 1720,
comme en 1793 !
L'Angleterre, elle, recueille les capitaux fugitifs. Elle voit
(i) Balzac aTait d'abord écrit : les Bons du Trésor d^ alors.
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62 REYUE DE3 DEUX MUSEES,
d'un œil ravi Tindustrie de rÂlIemagne, de Tltalie et de la
France, indéfiniment suspendue. Elle contemple notre produc-
tion arrêtée pour au moins dix-huit mois. Elle va redoubler ses
efforts, tuer des femmes, des enfans, des ouvriers par milliers,
pour tout établir à bas prix et s'emparer des marchés du globe ;
et nous trouverons encombrement et bon marché partout, quand
nous voudrons recommencer la tutte commerciale. L'Angleterre
donnerait bien cent francs par jour à tous ceux qui siègent au
Luxembourg, pour qu'ils y siégeassent encore pendant six mois.
Ils y font ses affaires, sans le savoir d'ailleurs, car ils ont tous
les meilleures intentions du monde. Seulement, ils ne pourront
jamais réduire le prix des alimens, et là est toute la difficulté*
Le prix du blé domine la question du travail, et le changement
d'assiette des impôts regarde l'Assemblée Nationale. Ainsi, que
fait-on là? Cherchez vous-m6me la réponse.
En ce moment, ce n'est pas assez de tout le bon sens, de
toute Tintelligence de la France; pour rétablir sa prospérité
fabuleuse qu'on a compromise, il faut un Bonaparte industriel^
et, à la République, un o^anisateiir.
La rude guerre qu'on fait au capital^ vie et sang du commerce,
exige une autre lettre, où nous prouverons que le capital est le
travail passé qvii commandite le travail présent^ que le tourmen*
ter, toucher à la propriété de quelque manière que ce soit, c'est
vouloir empêcher le travail avenir^ et nous examinerons la ques-*
tion de Timpdt, qui doit être totalement remanié.
H. D£ Bjllzag.
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L'ENSEIGNEMENT COMMERCIAL
EN FRANCE
ET DANS LES PRINCIPAUX PAYS DU MONDE
« Quelqu un pourrait-il me dire, en peu de mots, ce qu'il faut
entendre par un négociant accompli? » demandait le grand phi-
lanthrope belge M. Solway, au Congrès d'Expansion mondiale
tenu à Mons en 1905. Nous répondîmes qu'il suffitoit d'une phrase
et que le négociant digne de ce nom était celui qui, en lisant
ion journal le matin, pouvait se rendre compte presque instan-^
tanément de l'influence qu'exerceraient, sur les affaires en géné-
ral et sur les siennes en particulier, chacune des nouvelles télé-
graphiées de n'importe quelle partie du monde. Pour cela, il faut
savoir, en effet, beaucoup de choses: il faut connaître la géo-
graphie, ne pas se contenter de se représenter sur la carte le
pays d'où arrive la nouvelle intéressante ; mais, s'il s'agit d'une
marchandise produite par ce pays, être au courant de son impor-
tance relativement aux contrées concurrentes, savoir établir rapi-
dement la pca*ité des cours et, par conséquent, faire les calculs
de poids, de mesures, de changes, de frets et d'escomptes, en un
mot connaître à fond la comptabilité ; il faut être renseigné non
•eolement sur les produits, mais aussi sur la consommation et
sur les marchés commerciaux. S'il s'agit d'une nouvelle finan*
cière, il faut pouvoir se rendre compte de la répercussion qu'elle
aura sur le crédit et sur tout ce qui en dépend ; d'où la nécessité
d'avoir étudié l'économie politique et les sciences financières.
Si, enfin, c'eet une dépèche politique, il faut encore se demander
ee qu'il en résultera pour le monde des affaires. Tous ces raison-
nement, tous ces calculs, toutes ces déductions, il est nécessaire
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64 REVUE DES DEUX MONDES.
de les faire vite, car, dans ce siècle de concurrence télégraphique
internationale, malheur à celui qui arrive après les autres.
Ce n'est pas seulement le négociant qui doit être un savant
en commerce, c'est aussi Tindustriel. Pour faire fortune, il suf-
£sait autrefois, lorsque l'industrie était encore peu avancée, de
trouver quelque procédé nouveau, voire quelque économie dans
le coût de la production. Aujourd'hui tout le monde travaille
à peu près de la même manière et, s'il faut toujours savoir bien
fabriquer, le succès dépend surtout de la façon dont on sait
acheter la matière première et vendre le produit fabriqué ; /'m-
dustrie est devenue commerciale. Aussi la Chambre de commerce
de Cologne a-t-elle pu dire que « le grand négociant et le grand
industriel modernes doivent fournir la plénitude de travail intel-
lectuel pour fonder et étendre les relations les plus diverses dans
toutes les parties du monde; leur regard doit embrasser la civili-
sation de l'univers. » Le génie de Gœthe avait pressenti l'époque
actuelle lorsqu'il écrivait : « Je ne sache pas qu'il y ait d'esprit
plus large et plus cultivé que celui d'un grand commerçant ! »
A côté de chefs munis de toutes ces connaissances, les
affaires modernes, si complexes, nécessitent des employés capables
et, par conséquent, bien préparés et suffisamment instruits. Ces
employés se recrutaient autrefois parmi les hommes exclusive-
ment; aujourd'hui on reconnaît que les femmes sont parfaite-
ment aptes à cette carrière. Il faut préparer toute cette jeunesse
à bien remplir sa tâche. Autrefois, une instruction ordinaire suf-
fisait: au sortir de l'école primaire s'il aspirait à devenir em-
ployé, ou du lycée si sa famille pouvait avoir la prétention de le
faire devenir chef de maison, le jeune homme faisait ce qu'on
appelait son apprentissage. Il entrait dans une maison où il s'ini-
tiait à la routine du genre d'affaires qu'on y traitait et cela suffi-
sait pour assurer plus ou moins son avenir. Peu à peu, cependant,
l'utilité d'un enseignement plus directement approprié s'est fait
sentir, on a créé des écoles de commerce, on a fondé des cours
de perfectionnement et cela presque en même temps dans la plu-
part de ceux des pays qui sont à la tête du progrès. Le besoin
de se renseigner réciproquement a été tel que de fréquens con-
grès internationaux n'ont pas tardé à faciliter l'échange des
idées. Ces congrès ont eu lieu successivement à Bordeaux en
188S et 189S, à Paris en 1889 et 1900, à Londres en 1897, à
Anvers en 1898, à Venise en 1899 et nous en aurons un à Milan
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l'enseignement COMMËftdîAL. 63
u mois de septembre de cette année. L'émulation a été aug-
leiitée encore par la création de nombreuses associations, soit
le négocians animés de Tesprit de progrès, soit d'anciens élèves
les Écoles de commerce, reconnaissans des bienfaits qu'ils ont
irés de cet enseignement. Nous devons une mention toute spé-
iale à la Société internationale pour le développement de ten-
ngnement commercial^ fondée par le docteur Stegemann, à
Association française pour le développement dé l'Enseignement
'chnique et à V Union des associations des anciens élèves des
uoles supérieures de commerce de France.
Le résultat de tous les efforts et l'expérience des pays les
Jus avancés montrent que l'enseignement commercial doit être
Ii\i8é en deux séries : l'une destinée à la formation du futur
:orps commercial, l'autre au perfectionnement du personnel qui
«^ fait déjà partie. A la première série appartiennent les écoles
primaires supérieures, les écoles pratiques de commerce et d'in-
dustrie et les sections commerciales des écoles d'enseignement
moderne Handels ahteilungen der Realschulen, les Écoles de
commerce moyennes et les Écoles supérieures de commerce,
enfin la création moderne par excellence des Facultés de com-
merce. A la seconde série ressortissent les cours du soir et les
écoles de perfectionnement Fortbildungsschucen.
États et municipalités, mais surtout Chambres de commerce,
corporations et particuliers ont rivalisé d'émulation pour ce
nouvel enseignement. Tous les pays n'ont toutefois pas marché
du même pas ; ceux qui ont été les précurseurs en ont été récom-
pensés par l'avance qu'ils ont prise sur leurs concurrens dans
le développement de leur commerce mondial, mais on peut dire
l'aujourd'hui la nécessité de l'enseignement commercial à tous
s degrés est unanimement reconnue. Les nations qui, aupara-
mt, croyaient orgueilleusement être trop supérieures pour en
oir besoin font en ce moment les plus grands efforts pour rat-
iper le temps qu'elles reconnaissent avoir perdu ; celles qui
it conscientes de la puissance commerciale qu'elles y ont
isée en poursuivent le perfectionnement et Pachèvemenf . Ou
géra des progrès que cet enseignement ne cesse d'accomplir
ns tous les pays par l'exposé que nous allons faire et que.noiis)
riserons en trois parties : état actuel dans les principaux pays
monde; — état actuel en France; — améliorations qtlîr est
arable d'effectuer dans notre patrie.
TOME XXXT. — 1906. K
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66 BETOB DES DEUX MONDES.
I
Pour nous conformer à la courtoisie internationale, nous
adopterons Tordre alphabétique pour la revue des pays étran-
gers, mais il se trouve précisément que celui qui, d'après cette
manière de procéder, vient en tète est aussi celui (|ui, de Taveu
général, occupe le premier rang dans l'enseignement technique.
Il est toutefois difficile d'énoncer pour TAUemagne des chiflFres
statistiques, car deux faits rendent malaisée la comparaison avec
d'autres pays. C'est d'abord que l'enseignement complémentaire
des apprentis et des petits employés y est désigné sous le nom
d'(( écoles » tandis que la plupart des autres nations, et plus juste-
ment selon nous, le qualifient de « cours commerciaux; » c'est en-
suite que, presque toujours, les Écoles de commerce allemandes,
outre les élèves proprement dits qu'elles conservent toute la jour-
née, reçoivent, à de certaines heures, des auditeurs irréguliers.
L'enseignement élémentaire et les cours professionnels y
sont assurés tout d'abord par les sections commerciales des
Écoles d'enseignement moderne Handels abteilungen der Real-
schulen et ensuite par un nombre considérable d'écoles de per-
fectionnement Fortbildungsschulen. L'opinion publique ajoute
une telle importance à ces dernières que la loi du !•' juin 1891
est venue accorder aux États particuliers ainsi qu'aux communes
le droit d'imposer aux apprentis l'obligation de les suivre; on
constate du reste que dans toute l'Allemagne cette obligation
tend à devenir la règle. La progression du nombre de ces écoles
de perfectionnement est presque stupéfiante: de 363 qu'elles
étaient en 1898, elles sont montées en 1905 k 522, dont 237 à fré-
quentation obligatoire, 146 indirectement obligatoires, et seule-
ment 139 facultatives.
Les écoles d'enseignement moyen tant publiques que privées
ne semblent pas avoir augmenté dans ces dernières années; il
y en avait 98 en 1899 d'après l'Annuaire Zimmerman. L'attention
s'est surtout portée, en dernier lieu, vers la création et le déve-
loppement des Handelshochschulen. Ce sont de véritables Facultés
de commerce qui ont pour objet, comme le disent leurs pro-
grammes, de perfectionner l'instruction commerciale de la même
façon que les Universités complètent l'instruction générale. L'Alle-
magne compte actuellement quatre de ces Facultés : à Leipzig,
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ir^'?ar«H ■
L ENSElGNEBfENT CCMOfERCIÀL. 6T
Aii-la-ChaQftUe, Cologne et Francfort ; une cinQUÎème sera ou-
verte'prooliâinement à Berlin. La première en diate est celle de
Leiozig, rondée en 1698. Comme indication de Fétat d'esprit 4e
FAUeaM^fue, il est intéressant de rappeler que cette fondation»
considérée comme un événement important, donna lieu à des
réjouissances publlYpies et fut célébrée par tous les journaux.
Il nous a été donné de visiter dernièrement la Faculté de
Cologne. Pour être admis à en sui\Te les cours, il n'y a aucun
examen d'entrée; il faut, soit être pourvu d'un des diplômes quf
donnent droit au service militaire d'un an, soit avoir passé deux
années dans un bureau commercial. Il y a bien une limite
inférieure d'&ge de dix-sept ans, mais en pratique les élèves on|
nne moyenne de vingt et un à vingt-deux ans. Les cours générauxv
obligatoires pour tous, et qui durent quatre semestres sont la
comptabilité, le droit, l'économie politique si admirablement
désignée par le mot : Wolkswirtschaftslehre^ enfin, l'anglais ou
le français au choix de l'élève, plus une autre langue étrangère.
Outre ces cours généraux, les élèves doivent choisir l'une des
trois branches suivantes : la section de géographie et de mar«
chandises, ou la section des assurances et sociétés, ou enfin la
section de technologie comprenant la mécanique, la chimie et la
physique. Chaque élève, à son tour, est obligé de parler pendant
trois quarts d'heure sur un sujet qui lui est donné et qui sert
ensuite de discussion entre le professeur et toute la classe. Pour
donner une idée d'ensemble de cette belle école, il suffira de dire
que le Conseil municipal de Cologne construit en ce moment
pour elle un bâtiment qui coûtera 4 millions de marks et que
l'entretien en est assuré non seulement par la taxe d'écolage de
ses 330 élèves réguliers [Immatrikulierte) et 'de ses 45 audi*
teurs libres Rospiianten^ mais encore par les revenus d*un ca-
pital de 1 million de niarks qui lui a été consacré par M. von
Âfevissen et par une subvention annuelle de 60 000 marks que lui
alloue la Ville.
L'enseignement des jeunes filles se développe beaucoup en
Allemagne ; s'il ne comprend pas encore d'école, supérieure, on
peut constater néanmoins qu'elles sont admises dans certaines fa-
cultés : quant aux écoles moyennes et élémentaires, leur nombre
ne cesse de s'accroître: de 4S, il est monté actuellement & 186.
Comme le. dj.t très justement M. Torau-Bayle dans le remar-
quable rapport présenta par lui au ministre du Commerce de
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68 IlEVUE DES DEUX MONDES.
France en 1900, renseignement commercial en Allemagne est
dû à l'initiative privée, l'État n'a presque jamais l'entreprise ou
la direction d'une école de commerce; ce sont les municipalités
et surtout les corporations qui ont développé cet enseignement ;
c'est la nation elle-même qui s'est organisée pour la conquête
commerciale du monde et elle Ta fait par deux grands facteurs
sociaux; l'école de commerce et l'esprit d'union de ses négo-
cians. Il ne serait pas juste d'oublier de mentionner la grande
association allemande pour le développement de l'enseignement
commercial Deutscher Verband fi'ir dos Kaufmannische Unter--
richtswesen dont le siège est à Brunswick. C'est elle qui a pris
l'initiative des Congrès nationaux de Leipzig en 1897, de Hanovre
en 1899 et de Kiel en 1904.
L'Angleterre est do tous les grands pays celui qui est entré
le dernier dans la voie de l'enseignement commercial propre-
ment dit. Se complaisant orgueilleusement dans la suprématie
de son commerce et obéissant à son esprit conservateur, elle n'a
reconnu la nécessité de fortes études commerciales que -lors-
qu'elle a été effrayée par la concurrence de l'Allemagne. Un
livre célèbre, Made in Germany, et le Congrès international
tenu à Londres en 1897 l'ont enfin décidée à entrer dans le
mouvement. Lord Roseberry et M. Chamberlain en sont les plus
chaleureux partisans. C'est par l'enseignement supérieur qu'elle
a commencé en créant des Facultés de commerce et des sec-
tions de Banque, d'Assurances et de Transports dans les Uni-
versités de Londres, Birmingham, Liverpool, Leeds, Nottingham,
Slieffteld,Newcastle-on-Tyne, Reading, Southampton, Dundee et
Manchester. Cette dernière s'est récemment annexé l'important
collège commercial d'Owens fondé en 1901. Môme les deux
vieilles Universités d'Oxford et de Cambridge font leur possible
pour répondre aux besoins nouveaux en instituant des examens
et des grades pour les langues \âvantes et les sciences commer-
ciales. Toutes les écoles anglaises sont ouvertes aux femmes, mais
elles n'en profitent guère jusqu'ici.
L'Autriche a comme rAllemagno de nombreuses écoles de
commerce des trois degrés et toutes très appréciées. Le haut
enseignement est donné par la Scuola Superiore di Commercio
de Triesie et par l'Académie d'exportation de Vienne. La pre-
mière a été fondée en 1877, grâce à la généreuse donation du
baron Pasquale Revoltella. Elle vise surtout la préparation au
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l'enseignement commercial. 69
commerce d'exportation, particulièrement celui de TOrieut
La seconde a été ouverte en 1898 pour former des jeunes gens,
capables de représenter le commerce au ti*i chien à l'étranger
et de répondre aux obligations qui incombent aux consuls
commerciaux ; elle a aussi des cours spéciaux pour la formation
de professeurs et pour des spécialités, telles que le droit, les
transports, et les assurances. Les élèves ont à leur disposition les
Qollections du célèbre Musée commercial de Vienne, si bien di-
rigé par le professeur Schniid.
L'enseignement moyen du degré supérieur est donné pur
vingt-quatre écoles publiques de deux années de classes que
rÉtat subventionne, et par une trentaine d'écoles privées. Pour
donner une idée de l'estime dont l'enseignement commercial
jouit en Autriche, nous citerons l'Académie de commerce de
Vienne, fondée en 1858 et appartenant aujourd'hui à la corpora-
tion de l'Académie de commerce. Elle est dirigée par un Conseil
d'administration composé de négocians et d'industriels. En 1904,
elle était fréquentée par 849 élèves et elle a compté depuis sa
fondation plus de 18 000 élèves. La corporation a dépensé depuis
l'origine 5 millions de francs pour son école, qui «est installée
aujourd'hui dans un immeuble magnifique ayant coûté
1250000 francs; le fonds de retraites constitué pour les profes-
seurs dépasse 250000 francs.
Les écoles de perfectionnement (cours commerciaux pour
employés et apprentis) sont actuellement au nombre do 118 en
Autriche. Ces cours ont généralement lieu le soir Je sept à
neuf heures; ils ne sont pas obligatoires, mais ils sont néanmoins
assez fréquentés et les patrons s'y montrent très favorables.
Comme les pays catholiques en général, l'Autriche n'adm(?.t
pas les jeunes filles dans les écoles do garçons et les femmes
n'ont ainsi à leur disposition, jusqu'à présent, qu'une quinzaine
d'écoles élémentaiies qui leur sont spécialement destinées.
L'État, les provijices, les villes, les Chambres de commerce,
les corporations, les négocians, môme les Caisses d'épargne accor-
dent annuellement à l'enseignement commercial sous ses diffé-
rentes formes des subventions nombreuses aont le total dépasse
13SOO00 francs. C'est grâce à ces subventions et à la faveur du
public guc cet enseignement est très prospère et bien installé
dans des locaux spéciaux, vastes et quelquefois luxueux.
La Belgique eut le pays qui contient proportionnellement lo
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70 RBVUE DBS DBUX M0KDB8.
plus grand nombre d'écoles de commerce de tous les degrés et de
cours commerciaux. On pourrait presque dire que cet enseigne-
ment y est exubérant ; il y a concurrence entre les pouvoirs pu-
blics, l'initiative privée et les associations religieuses ou indus-
trielles. La variété des diplômes y est infinie; un arrêté royal du
28 septembre 1896 a créé la licence du degré supérieur en sciences
commerciales et consulaires, et des arrêtés royaux successifs
ont étendu et développé cet enseignement par l'organisation
d'une licence en science commerciale (arrêté du limai 1901);
un arrêté ministériel du 13 novembre 1901 a créé pour l'Institut
supérieur de commerce d'Anvers un diplôme de sciences colo-
niales; enfin un groupe de négocians et d'industriels s'est signalé
récemment par la création originale d'un jury central de comp-
tabilité et de correspondance commerciale institué sous le pa-
tronage de l'État. Ainsi que son nom l'indique, ce jury ne
s'occupe pas de cours, ne crée pas d'enseignement; il n'organise
que des examens qui aboutissent à la collation soit du diplôme
de comptable, soit du diplôme de correspondant; les examens
sont exclusivement accessibles aux jeunes praticiens des deux
sexes, sous la condition que, depuis un an au moins, le candidat
occupe un emploi dans le commerce pu l'industrie.
L'école qui a le plus contribué à la renommée universelle
de l'enseignement commercial belge est l'Institut supérieur de
commerce d'Anvers qui, fondé dès 18S2, a servi de modèle à
beaucoup de pays pour l'organisation de leurs écoles supérieures
de commerce. L'Institut est si connu dans le monde entier que
sur les 303 élèves qu'il possédait en 1905, 110 seulement étaient
Belges et 193 étrangers.
La dernière période décennale a vu éclore, sur divers points
du pays, tout un essaim d'écoles supérieures organisées la plu-
part du temps par l'initiative privée subsidiée par le gouverne-
ment. Nous citerons notamment l'Ecole commerciale et consu-
laire de l'Université catholique de Louvain, l'École des Hautes
Études commerciales et consulaires de Liège, l'École supérieure
commerciale et consulaire de Mons, l'Institut commercial des
Industriels du Hainaut. En 1904, l'Université libre de Bruxelles
a ouvert une école de commerce fondée et dotée par M. Ernest
Solway; son prospectus déclare qu'elle a en vue un enseigne-
ment « vraiment supérieur » et annonce, sans être arrêté par
trop de'modestie^ que la technologie y sera étuHiéA dans ses rap-
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l'sNSEIGNEMEMT GOMMERdÂL"/ 71
ports avec rorganisation économique des affaires et que Ton y-
fera quatre cours de culture générale; T histoire contemporaine
au point de vue du commerce, rhistoire des littératures pour
aider à la connaissance des langues, la biologie générale con-
duisant à la connaissance des matières premières de l'industrie ;
la sociologie descriptive basée sur Vétude des divers peuples 1 De
son côté le gouvernement a institué l'enseigneinent commercial
mpérieur dans les Facultés de drq^t des Universités de l'État.
L'enseignement commercial moyen est donné, en Belgique,
soit par des établissemens ofâciels, soit par les communes, soit
paF des institutions libres généralement subventionnées par la
province ou l'État. Plusieurs des écoles moyennes de l'État ont
une action commerciale dont le programme est organisé de
façon k donner une préparation immédiate aux emplois secon-
daires dans le commerce. Enfin les Athénées royaux sont divisés
en trois sections dont l'une, celle des humanités modernes, est
subdivisée elle-même en section scientifique et section com-
merciale et industrielle. Les études y durent sept années dont les
quatre premières sont communes aux deux sections. La bifur-
cation s'opère à partir de la cinquième année. Arrivés au terme
de la septième année et en possession du diplôme de sortie de
l'Athénée, les élèves sont parfaitement préparés pour entrer dans
des bureaux de commerce ou pour aborder les études supé-
rieures. Ils constituent, en règle générale, pour les écoles supé-
rieures de commerce, les meilleures recrues.
Quant k l'enseignement élémentaire, il a été organisé dans un
grand nombre de villes belges par les soins de groupemens
libres constitués sous des noms divers : syndicats du commerce,
cercles polyglottes, unions des employés etc.
Si les jeunes filles ont à leur disposition des écoles ména-
^gèreset professionnelles admirablement organisées, il ne paraît
as que jusqu'ici elles soient dirigées d'une façon particulière
srs le commerce.
En résumé, l'initiative privée, les associations, les autorités
K^ales et l'État sont d'accord en Belgique pour favoriser l'ensei-
lement commercial, et le ministère de l'Industrie et du Travail
«ai en a la haute surveillance ne néglige rien pour le bien diri-
ir. Un service d'inspection de l'enseignement technique visite
1 moins une fois chaque année les écoles subventionnées par
État. Nommer M. Rombaud, directeur générai et M. Paul
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72 REVUE DES DEUX MONDES.
Wauters, inspecteur, suffit pour faire comprendre la valeur de
ce ser\ace, et nous ne terminerons pas sans accorder une men-
tion spéciale à la publication remarquable faite, en 1903, par
le ministère de Tlndustrie et du Travail sous le titre de : Itap^
port sur la situation de renseignement technique en Belgique.
Le Danemark en est encore à la tradition qui veut que les
jeunes gens destinés au commerce entrent dans les affaires
comme apprentis dès Tâge de quatorze ou quinze ans, et que la
durée de leur apprentissage varie entre quatre ou cinq années.
Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner que, dans son rap-
port de 1900, rinspecteur général de renseignement commer-
cial danois se soit exprimé avec quelque découragement de la
façon suivante : « Tant que la classe commerçante se recrutera
de cette manière, dit-il, il sera difficile de trouver les élémens
d'une clientèle suffisamment nombreuse pour les écoles de com-
merce. » Point d'école supérieure et seulement trois ou quatre
petites écoles moyennes, tel est donc le maigre bilan de l'en-
seignement commercial danois.
L'École de commerce Brock, do Copenhague, est peut-être la
seule il laquelle on puisse donner ce nom, c'est une sorte de
Realschule avec six années do cours auxquelles on a ajouté,
comme complément, deux années d'études commerciales dont les
élèves ont de quinze à dix-huit ans. Cette division supérieure
n'était fréquentée, en 1900, que par 29 élèves. Seule la manière
dont fut fondée l'école est originale. En 1800, un riche négo-
ciant danois, Niels Brock, laissa, entre autres legs, une sommo
de 42000 francs pour fonder une écolo de commerce à Copen-
hague. Par suite de diverses circonstances, ce ne fut que 86 ans
plus tard que ce legs trouva son, emploi, les intérêts capitalisés
l'avaient alors décuplé et porté à la somme de 420000 francs.
Mais si l'opinion danoise est peu favorable aux écoles de
commerce proprement dites, elle est persuadée en revanche que
« les cours de perfectionnement » répondent mieux à l'éducation
des employés de commerce. Aussi ces cours sont-ils 'bien orga-
nisés, très prospères, et il y en avait déjà en 1901, plus de î>0,
dont un pour les jeunes filles, tous subventionnés par les muni-
cipalités et les corporations. Cet état d'esprit explique le déve-
loppement remarquable qu'a pris dans ces dernières années
l'Ecole de perfectionnement des cojnmerçans de Copenhague.
Cette institution possède un local qui ne lui a pas coûté moins
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l'enseignement commercial. ^ 73
l'un million de francs, et elle voit augmenter sans cesse le
lombre de ses auditeurs, qui atteignait 1500 en 1905.
En Espagne, renseignement commercial a été longtemps très
bien organisé... sur le papier. On avait eu le tort de Tannexer
aux lycées et collèges, de sorte qu'il était décrié et végétait
faute d'élèves. Ce n'est guère que depuis le nouveau décret du
17 août 1901, que ces écoles ont pris consistance, et il est probable
ju'elles vont prendre maintenant de l'extension, puisque Ton prête
i M. Moret l'intention de s'appuyer sur elles pour commencer
i lutte de renseignement laïque contre l'enseignement congre-
lanist^, tout-puissant jusqu'à présent dans les écoles publiques.
Aux États-Unis d'Amérique, l'enseignement commercial a
été pendant fort longtemps d'une extrême originalité. Il n'était
lonné que par les Business CollegeSy sortes d'entreprises indus-
trielles dont Tidéal était de fournir, en quelques semaines et à
n'import^î quelle époque de l'année, à l'homme ou à la femme
désireux de devenir commis ou teneur de livres, un bagage de
connaissances techniques suffisant pour lui assurer une rémuné-
ration convenable. Les noms de MM. Packard, Bryant et Strat-
ton, qui, vers 1850, fondèrent ce genre d'écoles et le répandirent
sur toute la surface des États-Unis, sont restés à bon droit po-
pulaires, d'autant plus qu'ils y gagnèrent de jolies fortunes, ce
qui est la meilleure des recommandations là-bas. Le voyageur
européen qui visite les États-Unis est constamment frappé par
les idées nouvelles qu'il y rencontre, mais nous nous souvenons
particulièrement de l'étonnement que nous éprouvâmes vers 1860
en visitant Tune des huit ou dix écoles de ce genre alors en
'"xercice. Hommes et femmes de tout âge et de toutes conditions
y trouvaient pêle-mêle, transformés à forfait en employés, et
>la dans l'espace de deux à trois mois, par un enseignement des
^iis terre à terre et qui, nouvelle originalité, n'en comprenait
s moins im cours d'élocutioû, tellement les Américains ro-
^nnaissent l'utilité de savoir exprimer leurs pensées en public.
Les choses ont marché depuis, et c'est au contraire vers tes
utes études commerciales que ce pays s'oriente avec ardeur
ce moment, à la suite du voyage que M. Edmond James, alors
afesseur à l'Université de Chicago, et aujourd'hui président de
université de TÉtat de l'IUinois, fit en Europe, il y a une
aine d'années, pour y étudier d'une façon approfondie les
les supérieures de commerce. Son livre sur l'éducation^, des
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74 REVUE DBS DEUX MONDES.
hommes d'affaires fut le signal de l'important mouvement auquel
nous assistons aujourd'hui. On compte <en ce moment une
dizaine de Facultés de commerce adjointes à des Universités;
elles ont toutes un programme sensiblement pareil; il s'étend
sur quatre années et prévoit pendant les deux dernières un sec*
tionnement entre les six branches de banque et finance, de
chemins de fer et transports, de commerce et industrie, d'assu-
rances, de science politique et consulaire, enfin de journalisme.
Les étudians peuvent aussi s'y préparée au professorat commer-
cial. A côté de ces Facultés proprement dites, il y a dans plu-
sieurs Universités des cours de haut enseignement d'économiq
politique, de finance et de commerce, et, comme l'attention gé-
nérale est portée de ce côté-là, on peut s'attendre à de véritables
surprises à la suite des donations absolument prodigieuses que
les grands milliardaires font depuis quelques années aux prin-
cipales Universités de leur pays.
L'enseignement commercial moyen est donné aux États-
Unis soit dans des écoles publiques, soit dans des écoles privées.
Dans les premières on a commencé par l'adjonction de cours
commerciaux, mais la tendance actuelle des grandes villes est
de consacrer à cet enseignement des écoles indépendantes. C'est
un pas en avant vers l'idéal qui consiste à avoir des cours spé-
ciaux et des maîtres spéciaux dans des bâtimens spéciaux. Quant
aux écoles privées d'enseignement commercial moyen, déjà
assez nombreuses, elles se développent sans cesse. Leur ensei-
gnement dure généralement deux ans et peut être comparé à
celui des Académies de commerce d'Autriche.
Les écoles commerciales élémentaires, appelées Commercial
Collèges, sont fort nombreuses; elles étaient en 1896, dernière
année dont nous connaissions la statistique, ^au nombre de 341,
avec 1 764 professeurs et 77 000 élèves, dont 82 pour 100 fréquen-
taient les cours du jour, et 18 pour 100 ceux du soir. L'ensei-
gnement qui y était d'abord rudimentaire s'est élargi, la durée
des études s'y est agrandie et l'on y trouve maintenant une so-
lide préparation pratique. L'écolage dans les meilleures écoles
varie de 250 à 1 000 francs poiir une année scolaire de dix
mois ; dans un pays où tout se mesure d'après le prix, c'est dire
que l'on attache une grande importance à cet enseignement. Les
cours complémentaires, cours du soir, cours de perfectionnement
commercial^ sont très répandus et très fréquentés aux États-
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l'enseignehent commercial. 75
Unis, mais ils n'ont donné lieu jusqu'ici à aucune statistique.
ûfoïs auctin des degrés de renseignement commercial il n'y a
d'écoles spéciales pour les jeunes filles ; en Amérique, les écoles
sont communes aux deux sexes et cette co-fréquentation a l'heu-
reux effet de stimuler l'émulation.
La Grèce fait des efforts très louables en faveur de l'enseigne-
ment commercial. Le degré supérieur y est représenté par
l'École de commerce de l'Académie royale d'Athènes, fondée
en 1894 sous le protectorat du Roi et du patriarche œcumène,et
subventionnée par les municipalités d'Athènes et du Pirée. Elle
comptait ISO élèves en 1905. L'enseignement moyen est donné
par les écoles spéciales de Volo, Athènes, Patras, le Pirée et
l'Ile de Naxos. Ces deux derniers établissemens ont une moyenne
de 50 élèves et sont renommés surtout pour leur excellent
enseignement du français. Signalons enfin les écoles de com-
merce grecques qui existent dans la Turquie d'Europe et dans
la Turquie d'Asie, et dont les plus importantes sont celle de
ChalciSy près de Gonstantinople, et celles de Salonique et de
Smyme.
En Hongrie, le gouvernement attache une importance toute,
particulière à la question de l'enseignement commercial. Quand
les écoles ne sont pas créées directement par lui, leur organisa-
lion est soumise à des règles très strictes et uniformes. L'in-
spection est faite très soigneusement sous la direction du docteur
Bêla Schack. Les deux ministres du Culte et de l'Instruction pu-
blique ont constitué ensemble une commission consultative de
l'e&seignement commercial qui, composée de quinze fonction-
ïwdres et de quinze négocians, a déjà rendu de grands services.
L'enseignement supérieur est donné par quatre écoles :
l'Acuuémie orientale de Budapest, ouverte en 1891, et caractéri-
^ par les voyages d'études en Orient, faits par ses élèves aux
îrais de l'État, et par la Hevue orientale qu'elle publie; l'École
normale commerciale de Budapest, destinée, comme son nom
l'indique, à former des professeurs commerciaux; enfin les deux
Académies de commerce de Budapest et de Koloszvar. Le carac-
tère commun de ces quatre écoles est de ne recevoir que des
jeunes gens ayant au moins dix-huit ans et pourvus du diplôme
de maturité soit d'un gymnase supérieur, soit d'une école reale
supérieure.
L'enseignement moyen comprend èi l'heure actuelle 37 écoles;
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76 REVUE DES DEUX MONDES.
c'est dire combien elles sont appréciées. 19 d'entre elles appar-
tiennent à TÉ tat, 7 à des i municipalités, 6 à des corporations,
2 sont confessionnelles, 3 sont des entreprises privées. L'État
dépense 724 000 couronnes (1 couronne = 1 fr. 05) pour ses propres
écoles et alloue 180 000 couronnes à celles des municipalités et
des corporations. L'organisation de toutes ces écoles est iden-
tique jusque dans les moindres détails et a été fixée par un dé-
cret ministériel de 1895. L'âge minimum d'entrée est de quatorze
ans, la durée des études est de trois ans, et le diplôme de sortie
donne droit au service militaire d*un an!
La fréquentation des écoles d'apprentis est obligatoire dans
toute la Hongrie. Aussitôt qu'une commune contient au moins
50 apprentis commerciaux, elle doit organiser une école pour eux.
La durée des études y est de trois ans et comprend sept heures
par semaine. L'obligation de fréquenter l'école cesse avec la fin
de l'apprentissage. En 1904, il y avait 91 de ces écoles fréquen-
tées par 6502 apprentis. Il y a aussi de nombreux cours du soir
fondés par la Société pour le développement de l'enseignement
professionnel, par la Société des Employés de Banque et la
Société des Voyageurs.
Les cours commerciaux pour les jeunes filles ont fait l'objet,
en 1900, d'un décret ministériel qui les place sous la surveil-
lance de l'inspecteur général de l'Instruction publique. Ils com-
prennent comme matières obligatoires l'arithmétique commer-
ciale, la tenue des livres, le change, Ja correspondance et le
travail de bureau, la géographie commerciale et la sténographie :
la dactylographie est facultative. Ils durent dix mois à raison
de vingt heures par semaine et ont été fréquentés dans l'exercice
1903-1904 par 991 élèves dont 948 ont passé avec succès l'exa-
men final.
En tête de l'enseignement commercial en Italie il faut placer
l'Ecole royale supérieure de commerce de Venise, fondée en 1868
par l Etat avec l'appui matériel et moral de la Ville et de la
Chambre de commerce. Elle comprend trois branches: une sec-
tiun commerciale, une section consulaire, une école normale
pour la formation des professeurs de commerce, de droit, d'éco-
noiiiie politique et de langues vivantes. L'enseignement n'y est
pas seulement théorique, mais il est donné beaucoup de soins
au bureau pratique et il est à noter que même les candidats au
professorat des langues doivent prendre part à ces exercices. La
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L ENSEIGNEMENT COMMERCIAL. 77
Jurée des' études fest de trois ans pour la première section et de
fiatre ans pour les autres. A la sortie de Técole, les élèves
reçoivent après .examen un diplôme qui leur donne droit soit
d'entrer dans le service consulaire, soit d'obtenir un poste de
professeur dans renseignement secondaire de l'Etat. Le haut
enseignement commercial se domie aussi depuis 1902 dans TUni-
versité de Bocconi, à Milan; c'est une fondation privée mais
reconnue par TÉtat, due à*la générosité du riche négociant mi-
lanais dont elle porte le nom et qui lui a consacré un million de
francs. Dans l'esprit de son fondateur elle est destinée à former
des <( capitaines d'industrie. »
Comme eu seignement commercial moyen, l'Italie n'a fait jus-
quici que ses premiers pas; elle avait bien depuis 1886 l'École
supérieure de commerce de Bari et l'École supérieure d'applica-
tion pour les études commerciales de Gênes et qui sont deux
bonnes écoles; mais ce n'est que sous la pression de l'opinion
publique que le gouvernement vient d'en fonder plusieurs autres
qui sont encore trop récentes pour que, nous puissions en parler.
Quant à l'enseignement commercial élémentaire, outre les
scclions commerciales des écoles publiques de l'État où la tenue.
des livres figure dans le^ programmes de l'enseignement général
moderne, il se donn actuellement dans une quarantaine d'écoles
du jour ou de cours du soir, dont quatre spécialement pour les
jeunes filles.
En publiant nos impressions sur le voyage autour du monde
que nous fîmes de 1867 à 1869, nous surnommions le Japon le
« pays de la bonne humeur ; » nous dirions aujourd'hui le
« pays des miracles. » Entre les soldats que nous voyions alors
armés seulement de sabres, la figure recouverte d'un masque
destiné à faire peur à l'ennemi et l'admirable armée qui vient
de se distinguer en Mandchourie, le contraste tient du prodige.
Pour ceux qui, comme nous, sintéressenti h. l'enseignement
commercial, il en est de môme pour cette branche de la civilisa-
tion la plus avancée. La difi'érence entre les écoles pubfiques
que nous visitâmes autrefois et celles que nous verrions aujour-
d'iiui nous confondrait d'étonnement. L'enseignement commer-
<'ial, inconnu alors, y est organisé maintenant à ses trois degrés
absolument comme en Europe, ainsi que nous avons pu nous en
rendre compte à l'Exposition de Liège.
Les études supérieures sont représentées par l'École dos
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78 REVUS DES DEUX MONDES.
Hautes Études commerciales de Tokîo, fondée en 18S5, et par
l'École des Hautes Études commerciales de Kobé, créée en 1903 ;
il en sera ouvert prochainement deux nouvelles à Nagasaki et à
Nagoya. Ces écoles n'acceptent que des élèves ayant terminé
leurs cinq années de lycée et les répartissent entre six groupes :
le commerce, la banque, les chemins de fer, la navigation, les
assurances, le service consulaire. Après examen, il est délivré
un diplôme de doctorat es sciences commerciales.
L'enseignement moyen est destiné plus particulièrement aux
élèves des lycée$ ayant terminé au moins les deux premières
années de ces établissemens. Ces écoles, dites écoles spéciales de
commerce, étaient déjà on 1903 au nombre de 34 publiques et
7 privées. A la même époque, renseignement élémentaire se
donnait dans 16 écoles élémentaires de commerce dans lesquelles
on entrait après avoir suivi les quatre années de l'enseignement
primaire. On comptait aussi 69 cours de perfectionnement
annexés aux écoles primaires. Placé sous le contrôle du ministre
de l'Instruction publique, attentivement surveillé par des inspec-
teurs spéciaux, l'enseignement commercial au Japon prétend,
on le voit, rivaliser avec celui de l'Europe.
L'enseignement qui nous occupe est fort restreint en Norvège.
Il ne donne lieu à aucune école supérieure et ne comprend que
deux écoles moyennes créées pas des municipalités, à savoir le
Gymnase commercial de Christiania, fondé en 1875 et le Gymnase
commercial de Bergen, qui date de 1904. La durée régulière des
études y est de deux ans et elles sont mixtes pour garçons et
filles. En outre de ces écoles publiques il y a beaucoup d'institu-
tions privées qui prennent le nom de commerciales, mais malheu-
reusement la plupart d'entre elles ont des maîtres d'une culture
insuffisante. Cependant il faut citer comme la plus réputée l'École
d'Ottotreider à Christiania dont on a pu apprécier les intéressans
travaux à l'Exposition de Paris de 1900. Quant à la situation des
apprentis, elle n'est réglementée par aucune loi ; on s'en rapporte
pour leur éducation pratique au bon vouloir des patrons. Espé-
rons que l'Association des anciens élèves du Gymnase commeiv
cial de Christiania qui, sous le nom de Club commercial, jouit
d'une certaine influence, pourra être utile au développement si
désirable et si en retard de l'enseignement commercial en Norvège*
Dans les Pays-Bas l'enseignement commercial proprement
dit n'a pris corps que dans les dix dernières années, si ron
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l'enseignement commeroal. 79
excepte l'Ëcole commerciale publique d'Amsterdam, qui existe
depuis quarante ans. Il n'y a pas encore d'enseignement supé-
rieur et l'on compte actuellement neuf écoles moyennes organi-
sées par les communes avec des subsides de l'État. Les jeunes
filles y ont accès.
La Russie est probablement le pays qui a possédé la plus
ancienne des écoles de commerce : c'est l'École DemidoflF fondée
à Moscou en 1772 et transportée à Saint-Pétersbourg en 1799
par l'impératrice Féodorowna qui la prit sous sa protection.
Quelques écoles et des cours commerciaux furent fondés plus
tard, principalement après 1870, par différentes corporations de
uégocians ; mais l'essor de cet enseignement date de la loi de 1896
qui la rattacha au ministère des Finances. L'influence considé-
rable de cette loi, faite dans un esprit vraiment libéral, ressort
clairement des intéressantes études publiées successivement
en 1899 par M. le conseiller d'État Grigoriew, inspecteur général
de l'enseignement technique en Russie, puis en 1901 par M. Jour-
dan, directeur de l'École des Hautes Études do Paris, enfin réfcem-
ment par M. de Friesendorff, conseiller d'État. Les corporations,
les sociétés diverses et les Bourses de commerce ont rivalisé
d'entrain et de générosité en faveur de l'enseignement commer-
cial depuis que cette loi l'a soustrait aux rigueurs du ministère de
l'Instruction publique et[a donné libre carrière à la fois au public
qui désirait cet enseignement et aux excellens professeurs qu'il a
su attirer. Aussi le nombre des écoles de commerce de tous les
degrés, tant officielles que privées, atteignait-il récemment Tim-
jportance considérable de i 47 et va-t-il sans cesse en augmentant.
Les meilleures écoles russes, tout en prenant le nom d'Écoles
supérieures de commerce, donnent en réalité un enseignement
moyen. Les unes prennent leurs élèves dès l'âge de dix ans et
les conservent sept ans en leur donnant une instruction géné-
rale pendant les quatre premières années et en consacrant les
trois années restantes aux études spéciales. Les autres n'admet-
tent que des jeunes gens âgés de treize à dix-sept ans ayant déjà .
reçu une bonne instruction générale et les conservent pendant
trois ans. Le diplôme de sortie confère les mêmes droits pour le
serAice militaire que celui des écoles réaies de l'État. En 1903,1e
nombre de ces écoles supérieures de commerce était de 53 avec
16500 élèves.
Les écoles de commerce élémentaires se divisent en deux
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80 REVUE DES DEUX MONDES. '
catégories. La première fait appel à des élèves réguliers, astreints
à suivre tous les cours ; les enfans y sont admis à partir de Tâge
de douze ans et sont conservés trois ans; en 1903 ces écoles
étaient au nombre de 40 avec 6825 élèves. La seconde catégorie,
connue sous le nom officiel de classes de commerce , est destinée
aux adultes, principalement aux jeunes gens déjà employés dans
des bureaux; en 1903, il y avait trente de ces classes avec
7223 élèves. Enfin, il existait, en 1903, 24 cours divers d'ensei-
ment commercial, la plupart consacrés à la comptabilité et aux
langues étrangères, et fréquentés par 1 698 auditeurs.
En résumé, la faveur dont l'enseignement commercial jouit
depuis quelques années en Russie est telle que le ministère des
Finances n'a que peu de sacrifices à faire pour lui, la dépense
étant facilement couverte par l'affluence des élèves et par la gé-
nérosité des fondateurs. Il n'est pas rare de voir des particuliers
comme M. Fereschendo ou des corporations y consacrer des
centaines de mille roubles, et plusieurs des Bourses les plus im-
portantes de l'Empire donnent l'exemple en trouvant, comme celle
de Moscou, 700 000 roubles pour fonderl'ÉcoleAlexandra, comme
celle de Kiew 450000 roubles, celle de Riga 500000 roubles, etc.
Certaines villes établissent même des impôts spéciaux sur les
maisons de commerce pour entretenir ces écoles. Parmi les plus
chaleureux propagateurs, il faut nommer la grande Société d'en-
seignement commercial, les Associations des employés de com-
merce de Moscou et de Kharkof, la Société Pétrovskoe, la
Société des Amis des Sciences commerciales et les corporations
des marchands des principales villes.
En Finlande, M. Le Hénaff nous apprend que l'enseignement
commercial est assez développé. Il y a onze établissemens d'en-
seignement moyen (écoles supérieures et instituts) qui ont deux
années d'études et neuf écoles d'employés qui sont plutôt des
cours élémentaires. Toutes ces écoles sont fréquentées également
par les deux sexes ; il faut du reste remarquer qu'en Finlande
toutes les femmes travaillent et que les mœurs leur permettent
Faccès dans toutes les professions.
Le peuple suédois se tourne de plus en plus vers les carrières
commerciales et le nombre de ses commerçans a plus que dou-
blé depuis 1870. Il est donc tout naturel que, dans un pays •où
l'enseignement général est très développé, l'enseignement com-
mercial soit en progrès. Il n'y est cependant pas encore à U
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l'enseignement commercial. 81
hauteur des besoins. Ainsi le degré supérieur n'y est point re-
présenté jusqu'ici et il n'y a que deux écoles moyennes de com-.
merce; en revanche, toutes les écoles populaires supérieures
enseignent à leurs élèves les premières notions de la comptabilité
et plusieurs municipalités ont organisé des cours de commerce
du soir et du dimanche. Dans toute la Suède l'enseignement est
mixte pour jeunes gens et jeunes allés.
La Suisse est de tous les pays du monde celui qui compte le
plus d'écoles de commerce comparativement à sa population;
elle dépasse la Saxe elle-même que l'on a souvent décorée du
nom de terre classique de l'enseignement commercial; cela se
conçoit du reste h cause du nombre considérable de jeunes gens
suisses que l'on envoie à l'étranger et qu'il faut préparer en
conséquence. Le haut enseignement est donné par la Faculté
des Sciences politiques de l'Université de Zurich, qui a créé en
1903 une section de sciences commerciales dans laquelle les
études sont très élevées et conduisent à l'un des trois diplômes
suivans : sciences commerciales, professorat de commerce pour
l'enseignement supérieur, docteur juris publici et rerum camero
Hum. L'Académie de commerce de Saint-Gall, dont les élèves
réguliers doivent être âgés d'au moins dix-huit ans, doit aussi être
mise au rang le plus élevé. Une particularité de cette Académie
est que l'étudiant étranger paie un écolage plus fort que l'étu-
diant suisse. L'enseignement moyen se donne dans vingt-deux
écoles ; le programme des études y est sensiblement lei même
que celui des écoles du même degré dans les divers pays, mais
Tesprit si pratique du peuple suisse se révèle une fois de plus par
l'importance attachée au « Bureau Commercial » Ubungskontor,
qui comporte le travail journalier d'un bureau véritable avec
correspondance et tenue de livres non seulement dans la langue
maternelle mais aussi en langues étrangères. Les écoles élémen-
taires ou plus exactement les cours complémentaires sont très
en honneur et les commerçans portent le plus grand intérêt à
Tamélioration des connaissances des apprentis ; le nombre de ces
écoles complémentaires est actuellement d'environ 90, dont 64 ont
été fondées par l'importante Société suisse pour l'enseignement
commercial qui a réussi à organiser dans tout le pays des
examens donnant droit au diplôme très apprécié d'apprenti de
commerce. Un détail intéressant est que la fréquentation de ces
cours donne généralement lieu à la perception d'une rétribution
TOME XZXY. — i906. Q
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82 REVUE DES DEUX MONDES.
qui varie entre 0 fr. 05 et 0 fr. 30 par leçon ; Texpérience a dé-
montré que l'on obtient ainsi plus d'attention et d'efforts des au-
diteurs. Gomme création originale on peut citer aussi les cours de
vacances que l'Association des professeurs des écoles de commerce
suisses a organisés pour le perfectionnement de rinstruction
commerciale de ses membres. Cette association publie régu-
lièrement un Bulletin de même que la Société suisse pour l'en-
seignement commercial ; du reste les publications relatives à
l'enseignement commercial sont fort nombreuses en Suisse, outre
les rapports annuels du département fédéral du Commerce.
Malgré les écoles qui leur sont spécialement réservées, les
jeunes filles sont presque toujours admises dans les écoles de
garçons et l'on attache une telle importance à ce qu'elles profitent
de l'enseignement commercial que, pour elles comme pour les
garçons, il est question de rendre obligatoire la fréquentation
dès Fortbildungsschulen.
Comme conclusion de la première partie de notre étude
nous espérons avoir fait apparaître l'importance considérable el
toujours croissante que tous les pays du monde attachent à l'en-
seignement commercial à tous ses degrés et le rôle qu'ils lui
attribuent dans la lutte ardente mais pacifique que se livrent
toutes les nations pour le développement de la richesse publique
et la marche toujours progressive de la civilisation. Nous allons
examiner maintenant ce que la France a fait et ce qu'il lui reste
à faire dans cet ordre d'idées.
II
Se rendre compte de l'état actuel de l'enseignement commer-
cial en France, c'est passer successivement en revue les écoles
supérieures de commerce, les écoles moyennes, l'enseignement
élémentaire y compris les cours divers, l'enseignement des
jeunes filles, l'administration supérieure et la législation spé-
ciale, enfin les associations qui ont pour objet le développement
de cette branche de notre activité sociale.
Nous n'avons pas encore de Facultés du commerce proprement
dites ; l'École des Hautes Études commerciales est appelée sans
doute à devenir un jour une Faculté parce que, de toutes nos
écoles supérieures de commerce , c'est elle qui est le plus
luxueusement logée dans un superbe bâtiment construit à cette
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l'enseignement commercial. 83
intention par la Chambre de commerce de Paris et que c'est elle
aussi qui a le meilleur recrutement d^élèves et les professeurs
les plus haut placés, enfin parce que c'est elle qui sert d'école
normale pour la formation des professeurs de renseignement
moyen ; mais, comme elle a eu jusqu'à présent le même pro-
gramme que nos autres écoles supérieures, nous ne devons pas
la classer, pour le moment, dans un rang plus élevé. Nous
avions jusque dans ces derniers temps quinze de ces écoles
supérieures de commerce, dont trois à Paris et les autres à
Alger, Bordeaux, Dijon, le Havre, Lille, Lyon, Marseille, Mont-
pellier, Nancy, Nantes, Rouen et Toulouse, toutes créées, diri-
gées et entretenues soit par des Chambres de commerce ou des
municipalités , soit par des associations de négocians. L'&ge
minimum d'entrée était de seize- ans, mais en réalité leurs élèves
étaient passablement plus &gés. La durée des études était de
deux années et, par suite des examens que l'État exigeait pour
Tobtention du privilège d'un an de service militaire qu'il leur
accordait, nos écoles supérieures de commerce avaient été ame*
nées à adopter toutes le même programme qui était ainsi conçu:
Kcmhf d« Itçoat
de 1 honr* par an.
MAti4raa MM«ignéM. l"* «and*, t* année.
Commerce et comptabilité • • • lOO 100
Première langue étrangère 165 168
Seconde langue étrangère 90 90
Mathématiques appliquées 100 50
Étude des marchandises 45 45
Chimie et physique appliquées. ...•••••• 2S 28
Géographie économique 50 55
Histoire du commerce 20 »
Élémens du droit public et du droit civil français . 30 ^
Législation commerciale, maritime et industrielle. 50 35
Législations commerciales étrangères. •.«•«• » 20
Économie politique 30 »
Législation ouvrière * » 15
Législation budgétaire et douanière » 25
Diverses matières selon les localités
Produits chimiques et soieries à Lyon ]
Marine marchande à Marseille I g.
Section coloniale à Lyon i
CEnologie à Dijon et à Montpellier ]
Total des heures par an 708 723
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84 REVUE DES DEUX MONDES.
L'élablissement du service militaire de dèttt îuls olligatdire et
égal pour tous, est venu jeter le désarroi dans cette organisation
et provoquera sans doute la modification de ce programme ; il
est probable que dorénavant chaque école s'inspirera davantage
des besoins de sa région et que, tout en ayant un fonds d'études
communes à tous ses élèves, elle les spécialisera selon le genre
d'affaires auquel chacun d'eux se destinera plus particulièrement:
commerce intérieur, international, colonies, etc. Il est pro-
bable aussi que ces écoles cesseront d'avoir la prétention d'être
toutes sur le même rang; les unes resteront écoles supérieures,
d'autres se transformeront plus ou moins. Ainsi l'Ecole de Lille
devient déjà École supérieure pratique de commerce et d'indus-
trie, se divisant en sections ayant un certain nombre de cours
communs, mais orientées Tune vers le commerce général et la
banque, les autres vers le commerce plus spécial des textiles ou
des matières colorantes ou vers les commerces qui se rattachent
à la brasserie, à la sucrerie, à la distillerie. De son côté, l'Ecole
supérieure de commerce de Paris, la plus ancienne de toutes,
puisqu'elle date de 1820, se transforme profondément aussi et
devient École supérieure pratique de commerce et d'industrie
en offrant aux familles trois combinaisons :
1* Cinq années d'études pour un enseignement technique
complet qui prend les enfans vers l'âge de 12 à 13 ans;
2® Trois années d'études secondaires pour les élèves qui sont
obligés d'entrer de bonne heure dans les affaires ;
3^ Deux années d'études supérieures mais essentiellement
pratiques pour les élèves ayant fait des études secondaires
sérieuses dans les lycées et collèges. Ces jeunes gens viennent
se joindre à ceux qui ont reçu à l'école l'enseignement du premier
cycle. Enfin une section spéciale de navigation maritime a été
annexée à l'école sous le contrôle et avec le concours du ministère
de la Marine. Quant à l'Institut commercial de Paris, il a eu lïdée
fort ingénieuse d'établir une succursale à Liverpool pour les
jeunes gens qui désirent se familiariser avec la langue anglaise.
L'enseignement commercial moyen se donne soit dans les
écoles spéciales fondées d'accord entre les départemens ou les
communes et le ministère du Commerce et qui sont désignées
sous le nom d'Écoles pratiques du commerce et de Tindustrie,
soit dans des écoles fondées par les Chambres de commerce, soit
enfin dans certaines écoles de la Ville de Paris.
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l'enseig?îement commercial. 85'
Le ministère du Commerce s'est appliqué depuis quelques
années à développer considérablement les écoles pratiques; elles
comprennent trois catégories: les écoles pratiques d'industrie,
les écoles pratiqués de commerce, les écoles pratique de com-
merce et d'industrie, ces dernières ainsi nommées parce qu'elles
groupent sous le môme toit une section commerciale et une sec-
tion industrielle. Nous ne nous occuperons naturellement ici
que des sections d'enseignement commercial.
Les écoles pratiques prennent les en fans au sortir de l'école
primaire à l'âge de douze à treize ans et les gardent générale-
ment trois ans ; elles ont quelquefois une année préparatoire et
une quatrième année. Voici le programme-type qui a été préparé
pour servir de guide, mais qui peut être un peu modifié selon
les besoins locaux ;
Nombre d'heurss de classe par semaine.
Matières. 1" année. 2* année. 3» année. Total.
i* Enseignement commercial :
Commerce, comptabilité et tenue
de livres 6 6 6 <8
Langue étrangère 6 6 6 18
^nthmétique et algèbre 3 3 3 9
^•éographie 11/2 3 3 7 1/2
Ecriture et calligraphie 3 11/2 11/2 G
Chimie et marchandises 11/2 3 3 T l/li
^^gislation » » 3 3
*'Conomie commerciale « » 11/2 11/2
Totaux 21 22 1/2 27 701/2
2» Enseignement général :
Uague française 41/2 3 3 101/2
ï^essin. . . ' il/2 11/2 11/2 4 1/2
HiUoire 11/2 11/2 » 3
M»*loire naturelle et hygiène. . . » 11/2 » 1 1/2
Géométrie . » 11/2 1 1/2 3
Notions de physique 11/2 » » 11/2
Totaux 9 9 6 24
Éludes 9 9 9 27
Totaux généraux. 39 40 1/2 42 12U/2
Les cours sont gratuits.
Créées en vertu de la loi du 26 janvier 1892 et organisées par
le décret du 22 février 1893. ces écoles se soût rapidement déve-
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86 REVUE DES DEUX MONDES.
loppées dans toute la France ; elles sont déjà au nombre de 53
dont 17 d'industrie seule, 26 de commerce et d'industrie, 1 de
commerce seul et 9 de commerce et d'industrie pour filles. Ces
écoles sont appelées à devenir encore beaucoup plus nombreuses.
La moyenne de leurs élèves est déjà de 200 par école.
On peut rattacher à ce groupe la très intéressante et très
prospère École commerciale de l'avenue Trudaine de Paris, qui
'prend les enfans à partir de l'âge de huit ans et les conduit
jusqu'à seize ou dix-sept ans. Les premières années peuvent être
-considérées comme cours préparatoires; les études normales
comprennent les quatre dernières années. La rétribution scolaire
est de 220 francs par an. Cette école, que la Chambre de com-
merce de Paris a fondée en 1863, est un modèle dans son genre;
aussi était-elle fréquentée en 1904 par 700 élèves.
IBnân la Ville de Paris donne l'enseignement commercial
moyen dans le collège Chaptal qui,, à côté de son enseignement
général, a une section où, pendant deux ans, les élèves âgés d'envi-
ron quinze ou seize ans peuvent se préparer aux écoles supérieures
de commerce ou même directement à la carrière commerciale.
Ouant à l'enseignement privé, nous avons peu de renseigne-
mens et nous nous contenterons de signaler l'école de M. Pigier
à Paris, qui est très fréquentée par les jeunes gens désireux d'en-
trer rapidement dans les bureaux. L'enseignement élémentaire
se donne principalement dans les écoles primaires supérieures,
qui ont dans leur section commerciale quelques cours élémen-
taires de comptabilité et de commerce. Celles d'entre elles qui
ont une quatrième poussent l'étude de la comptabilité et des
langues relativement assez loin. On peut citer notamment à
Paris les écoles J.-B. Say, Turgot, Colbert, Lavoisier et Arago.
Quant aux cours professionnels ou de perfectionnement, très
répandus sur tout le territoire de la France, ils se donnent quel-
qifefois à certaines heures de la journée ou du dimanche, mais
c'est surtout dans la soirée qu'ils ont lieu. Leur nombre est si
considérable et leur objet plus spécial est si varié qu'il serait
impossible d'en donner la nomenclature. On peut dire que, grâce
au concours de tous les bons citoyens, les villes où les cours
professionnels font défaut constituent aujourd'hui l'exception.
Ces cours s'adressent en général à des adultes désireux de per-
fectionner leurs connaissances et ils sont le plus souvent élémen-
taires ; mais il en est beaucoup qui s'élèvent fort haut et, pour n'en
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L'EIfSEIGNEBnBNT COMMERCIAL. 87
citer qu'un seul, nous dirons que les cours du soir donnés à la
mairie de la rue Drouot par la Société d'études commerciales
(fojadation Bamberger) sont fréquentés par l'élite des employé»
de banque et de commerce de Paris.
INous arrivons maintenant à une branche de renseignement
conntmercial qui fait grand honneur à notre pays. Depuis quelques
anrx^es, l'usage s'est beaucoup répandu en France d'employer
des jeunes filles ou des femmes dans les bureaux, soit comme
coxxiptables, soit comme sténographes, dactylographes ou secré-
taires. Ce résultat est dû en grande partie à l'excellent enseigne-
ment qui est mis chez nous à la disposition des jeunes filles. Il
se donne soit dans les écoles proprement dites, soit dans les
COU.TS professionnels.
En tête de la branche supérieure de cet enseignement il faut
placer la division normale qui, à l'École pratique de commerce
et d'industrie du Havre, est destinée à former des professeurs de
commerce femmes pour les écoles de filles. Les élèves recrutées
par voie de concours doivent être âgées de vingt à vingt-cinq ans
et munies du brevet supérieur ; la durée de leurs études est de
deux ans ; au bout de ce temps les élèves normaliennes prennent
part au concours pour les certificats d'aptitude au professorat des
écoles pratiques. Les cours sont professés soit par des agrégés
de l'Université, soit par des spécialistes en sciences techniques.
La France est du reste jusqu'ici le seul pays européen qui confié
les fonctions de professeur commercial à des femmes et l'on
peut dire qu'elle ne s'en trouve pas mal.
On peut ranger aussi dans la catégorie de l'enseignement
supérieur la remarquable École de commerce et de comptabi-
lité pour les jeimes filles, fondée en 1856 à Lyon par M"* Luquin,
^l placée aujourd'hui sous le patronage de la Ville et de la
Chambre de commerce de Lyon. Les élèves n'y sont admises
qu'à partir de l'âge de quinze ans et après un examen d'entrée *
L'enseignement y est gratuit et dure deux années. A la fin de la
première année, il est accordé un « certificat d'études commer-
ciales; M à la fin de la deuxième année, les élèves peuvent obte-
nir le « diplôme d'études commerciales. » Ces deux titres ne
sont délivrés qu'à la suite d'un examen passé avec succès devant
^ jury spécial présidé par l'inspecteur d'Académie. Les leçons
se donnent tous les jours non fériés de 1 heure et demie à 5 heiiros
el demie, sauf le jeudi où elles ont lieu de 8 heures et demie à
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Heures par
semaine.
'• année.
2* année.
10
10
2
2
3
3
4
2
2
2
»
3
4
4
88 REVUE DES DEUX MONDES.
11 heures et demie du matin. Un cours facultatif d'anglais est.
misa la disposition des élèves le matin. Le programme com-
prend:
Comptabilité et tenue des livres
Écriture
Sténographie et dactylographie
Français. .
Géographie commerciale
Droit commercial.
Anglais (facultatif)
Dans renseignement moyen, il fauj; citer tout d'abord les
écoles pratiques de commerce et d'industrie pour jeunes filles
rattachées au ministère du Commerce et fondées d'accord avec
lui par les départemens ou les communes. Elles portent le nom
d'Écoles pratiques de Commerce et d'Industrie parce que les
élèves y sont réparties en deux sections, l'une commerciale,
l'autre industrielle. Ce sont en réalité deux écoles juxtaposées.
On y entre à Tâge de douze à treize ans, et la durée des .études
est de trois ans. Les élèves qui passent avec succès leurs examens
de sortie reçoivent le « certificat d'études pratiques commer*
ciales. » Le caractère propre et original de ces écoles ne tient pas
tout entier dans leurs programmes si bien orientés qu'ils soient
vers la vie active du commerce. Il réside surtout dans leurs
méthodes. On s'applique à les rendre aussi directes et aussi lo-
giques que possible, non seulement afin d'économiser le temps,
mais encore en vue de donner aux esprits de la sûreté et de la
force. Il y a actuellement neuf de ces écoles : à Boulogne-sur-
Mer, Dijon, le Havre, Marseille, Nantes, Reims, Rouen, Saint-
Étienne et Aire-sur-Adour, ayant ensemble un effectif, en 1904,
de 2 403 élèves et le Ministère s'applique à faciliter le plus pos-
sible les créations de ce genre.
La ville de Paris a organisé dans deux de ses écoles primaires
supérieures, l'école Edgar-Quinet et l'école Sophie-Germain,
un intéressant enseignement commercial pour les jeunes filles.
Ces écoles, qui, comme toutes les écoles primaires supérieures,
se recrutent par voie de concours parmi les jeunes filles pour-
vues du certificat d'études primaires (douze à treize ans), ne
s'occupent pendant les deux premières années que d'études gé^
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L ENSEIGNEMENT COMMERCIAL. 89
nérales, auxquelles elles ajoutent dans la troisième année régle-
mentaire, et dans une quatrième année complémentaire et facul-
tative, un enseignement commercial moyen comprenant la
comptabilité avec tenue de livres et calcul commercial, des no-
tions de législation usuelle et commerciale et d'économie poli-
tique, les langues anglaise ou allemande, la sténographie et la
dactylographie. Les cours y sont gratuits.
L*enseignement commercial moyen est représenté à Lyon
par l'école La Martinière des filles, destinée aux jeunes filles de
la classe ouvrière. L'enseignement y est gratuit et dure trois
années; l'âge d'admission est de treize ans au moins. Le pro-
gramme de la section de commerce comprend l'écriture, la comp-
tabilité, le droit commercial, l'anglais et la sténographie. Il y a
aussi à Lyon l'École pratique lyonnaise de commerce et de
comptabilité, école libre dirigée actuellement par M"' Monloup-
Robert. Les élèves y sont admises à partir de l'âge de quinze ans
et renseignement n'y dure que trois mois.
A Paris, dans l'enseignement libre, on peut citer, comme
écoles d'enseignement moyen, les deux écoles Élisa-Lemonnîer
de la rue Duperré et de la rue des Boulets, dont les programmes
sont conçus dans un esprit très pratique. Il est question de leur
rachat par la Ville. Il faut citer aussi la section pour les dames
de l'École pratique de commerce de Paris, très connue sous le
nom de M. Pigier. Cette école a une grande analogie avec les Busi-
ness collèges d'Amérique : c'est dire qu'elle s'occupe essentielle-
ment de pratique, que l'admission y a lieu sans examen à partir
de quatorze ans et que la durée des études dépend des élève?
elles-mêmes; elle varie entre trois mois et un an.
Pour ce qui concerne l'enseignement élémentaire des femmes,
on peut dire d'une façon générale que les écoles primaires su-
périeures donnent dans leur troisième année des notions sur la
comptabilité, la tenue des li\Tes, le droit usuel, l'économie po-
litique et que les langues vivantes y occupent une assez grande
place. Des notions d'études commerciales sont données aussi
dans les écoles professionnelles et ménagères. Trois des écoles
professionnelles de Paris possèdent chacune une section commer-
ciale, et le nombre des élèves, qui s'y présentent dépasse tou-
jours le nombre des places disponibles. Quant aux cours pro-
prement dits, qui ont lieu quelquefois dans la journée, mais
presque toujours le soir, il serait bien difficile de les énumérer
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90 REVUE DES DEUX MONDES.
tous, tant ils sont nombreux dans toute la France. A Paris, il faut
citer en première ligne les cours spéciaux d'enseignement com*
mercial pour les femmes et les jeunes filles. Ils se donnent le
soir, de sept et demie à neuf heures et demie d'octobre à fin mai
et sont destinés à mettre les jeunes filles à même d'exercer d'une
façon satisfaisante la profession de comptable, et de faire la cor-
respondance commerciale en français et même, dans une certaine
mesure, en anglais ou en allemand. Des certificats d'études com-
merciales sont délivrés après examen. Il y a, à Paris, seize de
ces cours sous la remarquable surveillance générale de M"* Mal-
manche, membre du Conseil supérieur de l'enseignement
technique. Il faut citer aussi les cours de l'Association philotech-
nique, de l'Association polytechnique, de l'Association polyma-
thique, de la Société d'enseignement moderne, de la Société pour
l'enseignement élémentaire, de la Société de l'Union française
de la jeunesse, de l'Institut populaire d'enseignement commer-
cial, de la Société académique de comptabilité, les cours pro-
fessionnels des femmes caissières, comptables et employées aux
écritures, les cours commerciaux pour les femmes adultes de la
Chambre de commerce , enfin l'Institut féminin qui vient de
s'ouvrir rue de Londres, etc., etc. On peut estimer grosso modo
à 2000 le nombre des jeunes filles ou femmes qui suivent ces
cours à Paris.
En province, on peut citer, à Lyon, la Société professionnelle
du Rhône et les cours professionnels de M^^* Rochebillard ; à
Bordeaux, la Société philomathique a quinze cours d'enseignement
commercial pour les femmes, suivis en 1904 par 592 élèves; la
Société des Amis de l'instruction a deux cours de comptabilité,
l'un élémentaire, l'autre supérieur; il faut citer, à Marseille, la
Société pour la défense du commerce et de l'industrie; à Saint-
Quentin, la Société industrielle; à Reims, la Société industrielle;
à Nantes, l'Association d'enseignement commercial et de comp-
tabilité. Enfin, nous nommerons la Société philomathique de lai
Dordogne, l'Association mutuelle des Comptables de l'arron-
dissement de Beauvais, les cours pratiques municipaux de Niort,
la Société d'instruction commerciale de Mazamet, le Cercle
d'études commerciales de Limoges, et, faute de renseignemens
plus complets, nous ne mentionnerons que pour mémoire les
nombreuses Chambres syndicales de corporations qui ont orga-
nisé des cours professionnels.
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L ENSEIGNEMENT COMMERCIAL. 91
Pour résumer d'un mot l'ensemble de l'enseignement com-
mercial deb femmes en France, nous dirons qu'il a fait de grands
progrès; qu'il est encore susceptible d'utiles développemens;
qu'il est en voie de les réaliser, et qu'en tous cas, aucun autre pays
ne peut en offrir l'équivalent.
L'enseignement commercial, bien que dû en majeure partie
à l'initiative des Chambres de commerce, des Conseils généraux,
des municipalités ou de corporations particulières relève presque
toujours directement ou indirectement du ministère du Com-
merce. Ce ministère comprend une direction de l'Enseignement
technique, industriel et commercial qui se divise en trois
bureaux, l'un chargé de l'Enseignement supérieur, l'autre des
Écoles pratiques, le troisième des Cours subventionnés. L'in-
spection de toutes les institutions est assurée par trois inspec-
teurs généraux et par des inspecteurs régionaux et départemen-
taux. Le ministère est en outre aidé dans sa tftche par un Conseil
supérieur de l'Enseignement technique et par une commission
permanente de celui-ci, laquelle est consultée notamment pour
la création de toutes les écoles nouvelles, pour la confection et la
modification des programmes, enfin pour la répartition des sub-
ventions.
Quant à la législation afférente à renseignement technique,
nous étudierons plus loin l'important projet de loi qui vient
d'être présenté à la Chambre des députés et dont l'adoption
donnerait certainement un nouvel essor aux études commer-
ciales.
Les associations ou œuvres d'utilité publique ayant pour
objet le développement de l'enseignement commercial sont nom-
breuses en France. Il faut citer en première ligne les principales
Chambres de commerce de France, diverses municipalités et
conseils généraux, et de nombreuses chambres syndicales ou
corporations qui ont donné de fréquentes preuves d'intérêt à
renseignement commercial. Il a été fondé, il y a quelques années;
une Association française pour le développement de l'enseigne-
ment technique, commercial et industriel. Cette association
compte actuellement plus de 700 membres et elle publie depuis
peu un Bulletin trimestriel . Le ministère du Commerce publié
aussi depuis sept ou huit ans un Bulletin de l'Enseignement
technique qui est un recueil de toutes les questions officielles
ou officieuses concernant cet enseignement. Les anciens élèves
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92 REVITE^'DES DEUX MONDES.
des écoles supérieures de commerce ont fondé pour xîhacune de
ces écoles des associations amicales qui font figurer dans leur
programme le développement et le perfectionnement des études
commerciales. Ces différentes associations se sont fédérées en
une Union des associations des anciens élèves des Écoles supé-
rieures de commerce reconnues par TEtat, laquelle union est
très prospère, compte environ 7000 membres, et publie un /??//-
letin bimensuel fort apprécié. De nombreuses écoles d'enseigne-
ment technique de toutes classes et de tous degrés ont déjà or-
ganisé, ou projettent d'organiser, parmi leurs anciens élèves, des
associations amicales, et il faut voir là un mouvement qui promet
d'être utile à la cause de cet enseignement. Enfin une nouvelle
et dernière preuve de Tintérôt que le public français porte de
plus en plus à ces questions réside dans le succès remarquable
du Congrès organisé par le journal le Matin avec le concours de
la Commission parlementaire du commerce, qui s'est tenu à
Paris du 1°'' au 5 juin 1905 sous la présidence de M. Trouillot,
et qui a servi de base à l'obligation désormais imposée aux
conseillers du Commerce extérieur, d'aider au placement des
jeunes Français à l'étranger, donnant ainsi une nouvelle im-
pulsion à renseignement commercial.
III ,
Ce qu'il reste à faire pour placer l'enseignement commercial
en France à la hauteur de ce qu'il est dans les pays étrangers les
plus avancés, nous allons l'apprendre par le récent rapport fait
par M. Cohendy au nom du Conseil supérieur de l'enseignement
technique, industriel et commercial, par le projet de loi qui en
est résulté et qui a été déposé par le ministre du Commerce,
enfin par le rapport que M. Astier a présenté à ce sujet à la
Chambre des députés le 13 juillet 1905.
Aussi longtemps que l'enseignement sous toutes ses formes
était resté sous la direction exclusive du ministère de Tlnstruc-
tion publique, tout ce qui touchait de près ou de loin au côté
technique ou professionnel était décrié. L'enseignement classique
seul était en honneur, les élèves intelligens lui étaient infailli-
blement réservés; il semblait que l'enseignement moderne ne fût
institué que pour les enfans les moins bien doués. C'était l'époque
où dans les familles on disait couramment : Mon fils aine est fort
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RENSEIGNEMENT COMMERCIAL. ;S3
mlelligeni, j'en terai un avocat, un médecin, un notaire ou sur-
tout un fonctionnaire ; mon fils cadet l'est moins, je le destinerai
aux affaires ! Sous la pression de ce qui se passait à l'étranger,
il fallut cependant reconnaître que le développement du com-
merce mondial exigeait un enseignement spécial et Ton crut bien
faire, pour le soustraire à la. routine, de le placer, en 1880, sous
le régime du « condominium » en vertu duquel il était admi-
nistré à la fois par le ministère de Tlnstruction publique et par
le ministère du Commerce : régime détestable, comme on Ta dit
très justement, qui partageait les responsabilités, divisait Tauto-
rite, laissait ces écoles spéciales sans direction ou, ce qui pis
est, tiraillées entre deux directions souvent opposées. En dépit
cependant de tous les obstacles, renseignement technique s'éten-
dait, l'initiative privée, les Chambres dé commerce, les muni-
cipalités fondaient les écoles supérieures de commerce, les écoles
professionnelles, les cours industriels ou commerciaux. Le
condominium repoussé par tout le monde fut heureusement
supprimé par la loi de finances de 1892, et il fut décidé qu'à
l'avenir les écoles primaires supérieures professionnelles dont
renseignement était principalement industriel ou commercial
relèveraient exclusivement du ministère du Commerce, auquel
elles seraient transférées par décret, et prendraient le nom d'Écoles
pratiques de commerce et d'industrie. Nous avons vu plus haut
qu'elles répondaient si bien à la fois aux vœux des familles et
aux besoins du commerce et de l'industrie, qu'elles ne cessent de
se multiplier dans toutes les régions du pays et sont déjà aujour-
d'hui au nombre de 53. La population scolaire de ces écoles dé-
passe 10 000 élèves dont 2500 jeunes filles, la moyenne atteint
200 élèves par école, soit une augmentation constante tant pro-
gressive qu'effective. En présence de ces résultats, la loi de
finances du 13 avril 1900 a également transféré au ministère du
Commerce les écoles nationales professionnelles qui avaient été
créées à Armentières, à Nantes, à Vierzon et à Voiron, en exé-
cution de la loi du H décembre 1880. Plus récemment enfin, la
loi du 27 décembre 1900 plaçait sous la seule autorité du mi-
nistre du Commerce les écoles professionnelles de la Ville de
Paris.
L'enseignement technique, ainsi groupé tout entier sous la
direction du ministère du Commerce qui de tout temps avait eu
dans ses attributions le Conservatoire national des Arts et
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94 REYUB DES DEUX MONDES.
Métiers, l'École centrale des arts*et manufactures, les Écoles na-
d^nales d'arts et métiers, occupe donc aujourd'hui une place de
plus en plus importante à côté de renseignement général, et ce-
pendant, tandis que celui-ci a depuis longtemps^ ses lois orga-
niques, l'enseignement technique n'est régi que par des disposi-.
tions spéciales, éparses et nécessairement incomplètes. Aucune
loi ne précise les caractères qui distinguent ces établissemens et
permettent de les différencier de ceux d'enseignement général,
ne s'occupe des autorités préposées à l'enseignement technique,
ni ne pose les règles générales suivant lesquelles les écoles pu-
bliques d'enseignement technique doivent être créées et admi-
nistrées, non plus que celles qui concernent le personnel et les
peines disciplinaires qu'il peut encourir. Enfin aucime loi non
plus ne s'est occupée jusqu'à présent du régime des écoles
techniques privées et de leur reconnaissance par l'État. Aujour-
d'hui l'heure est venue de combler ces lacunes et de donner à
l'enseignement technique la législation générale et homogène
qui lu4 permettra de se développer largement à ses divers degrés
et de contribuer ainsi, comme c'est son rôle, à la prospérité
commerciale et industrielle du pays.
Nous allons passer successivement en revue lès différens
chapitres de ce nouveau projet de loi qui, ne l'oublions pas, est
consacré à l'enseignement technique en général, c'est-à-dire aux
deux enseignemens industriel et commercial. Ces deux ensei-
gnemens ont de nombreux points de contact et ce qui concerne
l'un s'applique souvent à l'autre ; mais nous aurons soin de con-
server toujours en vue celui dont nous nous occupons spéciale-
ment dans la présente étude. Le projet débute par la définition
suivante : « L'enseignement technique industriel ou commercial
a principalement pour objet, sans préjudice d'un complément
d'enseignement général, l'étude théorique et pratique des sciences
et des arts ou métiers en vue de l'industrie ou du commerce.
Cet enseignement est donné dans des écoles et dans des cours
professionnels ou de perfectionnement. Il est placé sous l'auto-
rité du ministre du Commerce. » Puis, fixant la limite qui s» pare
les écoles d'enseignement technique des écoles d'enseignement
général ou, en d'autres termes, délimitant le domaine du minis-
tère du Commerce de celui du ministère de l'Instruction pu-
blique, il déclare, en ce qui concerne la partie commerciale, que :
« Sont établissemens d'enseignement techniaue commercial les
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l'enseignement commercial. 93
écoles daiis lesquelles le temps consacré à Tétude des langues
étrangères, de la comptabilité et de la tenue des livres, des ma-
thématiques financières, des marchandises, de la législation
commerciale, de l'économie politique, de la géographie com-
merciale, de la sténographie et de la dactylographie et aux
exercices pratiques dépasse la moitié de Thoraire total de réta-
blissement. Les écoles et les cours d'enseignement technique
sont publics ou privés. Les écoles privées peuvent être reconnues
par l'État. »
Les autorités préposées à l'enseignement technique sont tout
d'abord le Conseil supérieur de renseignement technique qui est
non seulement maintenu mais dont les attributions sont élargies ;
il doit être consulté sur la plupart des questions et peut sur
l'initiative de ses membres émettre des vœux. Dans l'intervalle
des sessions, il est représenté par ime Commission permanente
élue parmi ses membres. Actuellement le service de l'inspection
de l'enseignement technique est assuré par deux catégories de
personnes; d'une part, des inspecteurs généraux et des inspec-
teurs et inspectrices des écoles pratiques de commerce et d'in-
dustrie qui sont des fonctionnaires de l'État; et, d'autre part, des
inspecteurs régionaux et des inspecteurs départementaux qui
sont pour ainsi dire des fonctionnaires bénévoles, en ce sens
que leurs fonctions sont gratuites, et qui sont nommés par
arrêtés ministériels parmi les commerçans, les industriels ou les
personnes s'occupant de l'enseignement professionnel. Doréna-
vant, si le projet de loi est adopté par les pouvoirs publics,
ce service sera renforcé par des comités de renseignement
technique institués dans chaque département. Leur rôle a été
fort bien décrit par M. Bouquet, le distingué directeur de l'en-
seignement technique au ministère du Commerce : « Lorsque,'
disait-il, nous nous sommes préoccupés de la création de ces
comités, il n'est pas entré dans nos vues de doter cet enseignement
d'un organisme analogue à celui qui existe pour l'enseignement
général. Mais ce qu'il paraît utile de constituer, ce sont des
centres d'attraction où pourraient se réunir toutes les bonnes
volontés. Les comités départementaux de l'enseignement tech-
nique pourront être de précieux collaborateurs pour le Conseil
supérieur et pour l'administration. »
Ces comités comprendront des membres de droit, fonction-
naires ou membres de corps électifs, et des membres nommés
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■ "V 51
96 REVIJE DES DEUX MONDES.
par le préfet parmi les conseillers municipaux, les industriels
ou anciens industriels, les commerçans ou anciens commerçans,
les employés ou les ouvriers, les représentans des associations
' syndicales ou d'enseignement, etc.
Suivant la nature de l'enseignement qu'elles donnent, les
écoles publiques d'enseignement technique sont du degré élé-
mentaire, moyen ou supérieur; elles sont soit nationales, c'est-à-
dire, entretenues et administrées par l'État, soit départementales
ou communales, c'est-à-dire entretenues et administrées concur-
remment par l'État et par un ou plusieurs départemens, une ou
plusieurs communes. Quant aux écoles privées, elles restent en-
tièrement libres de leurs programmes, mais sont soumises à la
surveillance des inspecteurs de l'enseignement technique; elles
peuvent, si elles le désirent, être reconnues par l'État après avis
du Comité départemental et du Conseil supérieur de l'enseigne-
ment technique. Dans ce cas, des certificats d'études et des di-
plômes peuvent être délivrés par un jury d'examen nommé par
le ministre, et l'État peut participer aux dépenses de fonctionne-
ment de l'École, sans toutefois que cette participation puisse
dépasser le quart de ces dépenses totales.
L'une des parties capitales du projet de loi est celle qui est
relative aux cours professionnels ou de perfectionnement. Il est
connu de tout le monde que l'appï'en tissage disparaît peu à peu,
du moins tel qu'il devrait être, à savoir la préparation com-
plète, théorique et pratique, à l'exercice d'une profession ; la
tendance moderne est à la stricte spécialisation. L'enseigne-
ment professionnel est le moyen efficace d'y remédier. Les pays
étrangers l'ont compris et nous avons montré, au début de cette
étude, que les uns comme la Belgique, les États-Unis, la Suisse,
ont développé dans des proportions considérables leur enseigne-
ment technique élémentaire et que l'on est allé plus loin dans
d'autres contrées en édictant Vobligation de l'enseignement pro-
fessionnel pour les jeunes gens employés dans le commerce et
dans l'industrie. Nous avons vu notamment qu'en Allemagne, si
les États particuliers et les communes sont encore libres de
rendre obligatoire ou non la fréquentation à&& Fortbildungsschu-
len, la tendance vers Tobligation s'accentue de plus en plus.
L'enseignement professionnel obligatoire pour les apprentis est
établi en Danemark, en Norvège, en Autriche, et c'est surtout la
Hongrie qui peut servir de modèle par sa loi de 1884. Dans son
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l'enseignement cobimerciaiX^C/ , - y 97
rapport fortement documenté sur l'enseignement techm'que à
l'Exposition de 1900, M. Jacquemart constatait que dans ce der-
nier pays il ne restait guère qu'une vingtaine de communes
n'ayant pas satisfait à la loi, et que le nombre des apprentis qui
ne fréquentaient pas les cours professionnels ne dépassait pas
7 pour 100; c'est précisément la proportion inverse à laquelle
nous arriverions en France. Nous approuvons donc, en ce qui
nous concerne, le projet de loi lorsqu'il dit : « Des cours profes-
sionnels ou de perfectionnement sont organisés pour les appren-
tis, les ouvriers et les employés du commerce et de Tindustrie.
Ils seront obligatoires dès qu'ils auront été organisés conformé-
ment à la présente loi pour les jeunes gens et les jeunes filles
âgés de moins de dix -huit ans qui sont employés dans le com-
merce et l'industrie (et qui ne satisfont pas à certains degrés
d'instruction prévus par la loi)... L'organisation de ces cours
devra être achevée dans un délai maximum de cinq années à
partir de la promulgation de la présente loi. Ces cours sont es-
sentiellement gratuits... Les communes dans lesquelles leur
organisation est reconnue nécessaire sont désignées par arrêté
du ministre du Commerce et de l'Industrie, après avis du comité
départemental et du Conseil supérieur de l'enseignement tech-
nique. Ils peuvent être organisés par les chefs d'établissemens
industriels ou commerciaux, même à l'intérieur de leurs éta-
blissemens. S'il n'existe pas de cours professionnels dans la loca-
lité, ou si les cours existans sont jugés insuffisans par la Com-
mission locale, les communes seront tenues de créer les cours
jugés nécessaires par ladite commission et de pourvoir aux dé-
penses de feur fonctionnement. Ces cours pourront être subven-
tionnés par l'État, sans que cependant cette subvention puisse
dépasser la moitié des dépenses de leur fontJtionnement... Le
chef d'établissement est tenu de laisser à ses jeunes ouvriers et
employés le temps et la liberté nécessaires pour suivre les cours
obligatoires communaux ou privés. Ils devront avoir lieu pen-
dant la journée légale de travail, sans que cependant le temps de
travail qui y sera consacré puisse excéder huit heures par se-
maine ni deux heures par jour... Le chef d'établissement est
tenu également de s'assurer de l'assiduité aux cours de ses jeunes
ouvriers et employés... Dans le cas d'absences réitérées, le chef
d'établissement devra en aviser immédiatement les parens ou
tuteur de l'enfant, et le professeur en avisera la commission
TOMB XXXV. — 1906. 7
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98 KEVUE DES DEUX MONDES.
Iccdfefrofessicnnelle... Les jeunes gens et les jeunes filles qui
suivant les «ours professionnels sont admû^ à la fin de chaque
année à concourir pour Teisamen d'aptitude dent le certificat
dispensera de suivre les cours dans les années suH^antes... Les
chefs d'établissement gui auront contrevenu aux prescriptions
de la présente loi, et les parens qui empêcheraient leurs enfans
de fréquenter les cours ou de les suivre assidûment, seront pas-
sibles des peines suivantes... »
Après avoir analysé comme nous venons de le faire cet im-
portant projet de loi et lui avoir donné toute notre approbation,
il nous reste à prévoir ses résultats probables. Ainsi que Ta très
bien dit le rapporteur de la Chambre des députés, M. Astier, la
lutte qui se poursuit entre les nations sur le terrain de la pro-
duction et des échanges, pour pacifique qu'elle soit, est en réalité
aussi importante que celle qui pourrait se livrer sur les champs
de bataille ; on peut l'affirmer, ici comme ailleurs la victoire
appartiendra à celui qui aura le mieux préparé les armes du
combat, c'est-à-dire, en définitive, au plus instruit. Comme le
disait Jules Simon : le peuple qui a les meilleures écoles est le
premier des peuples ; s'il ne l'est pas encore, il ne tardera pas à
le devenir. De son côté, M. Carnegie, dont l'expérience paraît
décisive, a éorit : « L'instruction a toujours l'avantage, à autres
qualités égales. Prenez deux hommes de même intelligence na-
turelle, de même énergie, de même ambition et de même carac-
tère, celui qui aura reçu l'instruction la meilleure, la plus éten-
due, la plus avantageuse, aura inévitablement la supériorité sur
l'autre. » Enfin, M. Torau-Bayle, dans son rapport au ministre
du Commerce sur l'enseignement commercial à ses divers de-
grés, et le développement économique de l'Allemagne, déclarait
qu'il est de toute nécessité que les autres peuples adoptent le
système d'éducation commerciale allemand et particulièrement
la Fortbildungsschule obligatoire, sous peine d'être irrémédiable-
ment vaincus par l'Allemagne sur tous les marchés d'exporta-
tion.
Les indications que, dans le cours de ce travail, nous avons
données sur ce qui se fait déjà en France sous le rapport de
l'instruction commerciale, et ce qui s'y prépare encore, nous per-
mettent d'affirmer que les jeunes gens bien préparés pour deve-
nir, soit employés, soit chefs de maisons, ne nous manquent
déjà pas et deviendront de plus en plus nombreux. La situation
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l'ekseignebiemt €X>mmergial. m
est satisfaisante de ce côté-là ; ce qui pourrait piutôt nous préoc-
cuper, c'est le champ d'action que l'avenir leur réserve. Notre
prospérité économique se maintient certes, mais nos concurrens
étrangers font des progrès plus rapides que les nôtres, inquié-
tans môme pour notre patrie. Notre commerce extérieur qui,
eu 1890, atteignait 8 milliards 190 millions, s'est bien élevé,
en 1905, à 9 milliards 436 millions, mais pendant la même pé-
riode, celui de l'Allemagne a passé de 9 milliards 340 millions
à 15 milliards 924 millions, celui de l'Angleterre de 17 milliards
à 22 milliards 300 millions. Au cours des quinze dernières an-
nées, les exportations des États-Unis ont doublé, celles de l'An-
gleterre ont lu^menté de 26 pour 100, celles de l'Italie de
90 pour 100 ;1 accroissement de la Belgique a été de 52 pour 100,
celui de l'Allemagne de 71 pour 100; nous n'avons pendant le
même temps progresse que de 27 pour 100. Ne serait-il pas temps
pour notre Chambre des députés et notre gouvernement de
s'occuper moins de politique pure, et de cesser d'effrayer les ca-
pitaux qui, de plus en plus, vont à l'étranger y développer les
industries auxquelles nous renonçons dans notre propre patrie.
Nous avons souffert cruellement de la Révocation de l'Edit de
Nantes; il ne faudrait pas recommencer cette douloureuse expé-
rience dans le domaine économique!
Jacques Siegfried.
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LA SOCIÉTÉ AUSTRALIENNE
Les Français ne se sont pas assez occupés de TAustralie dans
ces dernières années. Ils imaginent sans doute n'avoir rien à
craindre et peu à espérer d'un pays situé aux antipodes/Mais de
récens événemens nous ont donné à réfléchir sur la valeur des
distances géographiques et nous commençons à soupçonner l'im-
portance de contrées fort lointaines. L'Australie n'est pas plus
éloignée de nous que le Japon, qui vient de s'imposer à notre
attention avec une vigueur inattendue.
La nation australienne ne nous réserve pas dWssi grandes
surprises ni du même genre. Un peuple de quatre millions
d'âmes ne saurait en avoir la prétention. Pourtant, tout pays en
état de transformation active mérite qu'on s'y intéresse, et c'est
le cas de l'Australie.
L'évolution de l'Australie, — on l'a maintes fois exposé ici
même (1), — est d'une nature très spéciale, en raison surtout
de' sa situation politique. Aussi le petit nombre d'étrangers qui
en ont abordé l'étude ont-ils regretté de ne l'avoir pas conduite
plus avant, faute d'avoir pu prolonger leur séjour assez long-
temps pour se familiariser avec les élémens qu'elle comporte.
Des humoristes ont déclaré que l'Australie manquait d'ori-
ginalité. C'est qu'ils l'avaient seulement entrevue; peut-être
étaient-ils influencés par leurs premières impressions. Celles-ci
sont, en effet, peu favorables. Si on excepte la rade de Sydney,
qui est une merveille, l'aspect général du pays est peu attrayant,
(i) Voyez notamment les études de MM. Audiganne (1847), Merruau (1849),
Alfred Jacobs (1839), H. Blezzy (1864), Emile Montégut (1877), Louis Simonin (1885),
C. de Varigny (1887), E. Marin La Meslée (1892), Pierre Leroy-Beaulieu (1696 et
i897].
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LA SOCIÉTÉ AUSTRALIENNE. lOT
les coutumes des habitans sont dépourvues de couleur locale,
les rapports sociaux paraissent empreints de banalité, et Tesprit
public accaparé par des questions d'ordre mesquin. C'est à peu
près tout ce qu'on discerne pendant les premières semaines de
résidence dans une grande ville australienne. Et cependant, co
qui manque le moins à l'Australie, — on s en aperçoit plus lar(ly
— c'est l'originalité.
J'ai» passé dans ce pays les douze dernières années, coupéef»
par un petit nombre de courtes absences. Les circonstances
m'avaient placé dans des conditions excellentes pour ^observa^
lion, et j'avais non seulement le désir mais le devoir de m'y
livrer. Malgré la monotonie d'une existence où les distractions
sont trop uniformes pour satisfaire les besoins de l'esprit et du
caractère français, j'ai pris un intérêt croissant au problème aus-
tralien, le trouvant de jour en jour plus fertile en réflexions.
Cette petite nation, souveraine d'un grand territoire, s'atta-
quanl avec une obstination souvent maladroite, mais inlassable,
aux questions sociales qtii troublent si gravement les vieux
peuples, mériterait, par cela seul, une particulière estime. Dans
des conversations avec les hommes politiques australiens, j'aî
souvent discuté leurs audacieuses conceptions. Je les ai critiquées
avec la liberté de langage qu'autorise, môme de la part d'un
étranger, la cordialité des rapports. J'en signalais les incohé-
rences et les dangers. Cependant, je ne pouvais me défendre de
reconnaître, dans la hardiesse de ces tentatives, la manifesta tioi^
de l'instinct, puissant d'une race dont l'énergie croît avec les
résistances. Cet effort, sans cesse renouvelé, poursuit la décou-
verte du régime qui doit un jour concilier les aspirations, les
besoins et les intérêts du pays. La direction qu'il a prise ne pa»-
raît pas le conduire au résultat. Il l'atteindra cependant tôt ou
tard, de manière ou d'autre. La persistance d'un peuple est îa
plus sûre garantie du succès de ses entreprises.
L'ambition de l'Australie ne se borne pas à organiser libres-
ment sa/^vie intérieure. Elle n'attend pas d'avoir surmonté les
difficultés de l'heure actuelle pour regarder au loin. Elle voit
déjà se dessiner, à l'extrême horizon, une forme vague, de pro-
fil incertain, comme ces traînées brumeuses dont le marin dit:
« Est-ce la terre ou un nuage? » Cette vision est celle du dra-
peau australien, au coin duquel Y Union Jack britannique se dis-
tingue encore faiblement, tandis qu^ la Croix «lu Sud, l'em-
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i02 REVUE DES DEUX MONDES.
blême austral, qui en couvre toute la largeur, parait éclairer
rimmensité de Tocéan Pacifique et régner sur elle. Tel est le
rêve de la nation australienne ou plutôt la réalisation anticipée
de son avenir. Les événemens montreront si cette image est celle
de la terre promise ou si elle doit se dissiper au souffle des
orages politiques.
J'ai dit que TAustralie était souveraine. Elle Test; non en
théorie, mais en fait. Officiellement, le Commonwealth of Ans-
tralia est une dépendance de la Couronne. Le préambule de la
Constitution fédérale porte que les peuples de Nouvelle-Galles
du Sud, Victoria, Australie Méridionale, Australie Occidentale,
Queensland et Tasmanie, se sont unis in one indissoluble Fédé-
ral Commonwealth under the croum of the United Kingdom of
Great Britain and Ireland, and under the Constitution hereby
established. Donc le lien avec la mère patrie subsiste. Il est
d'ailleurs accepté par la grande majorité de la nation et nul ne
songe, quant à présent, à le rompre. Seulement, ce n'est plus un
lien de dépendance : l'Australie est s«us la protection de l'An-
gleterre, non sous son protectorat. Elle s'est placée vis-à-vis
d'elle sur le pied d'égalité des droits et n'admet pas la discussion
sur ce point. Les formules de déférence à l'égard de la Grande-
Bretagne qui figurent dans la Constitution du Commonwealth
n'en altèrent pas le sens général. C'est un traité inter pares.
L'expression Commonwealth, choisie et imposée par les créa-
teurs de la Fédération australienne, signifie « fortune publique, »
autrement dit République ; et le mot république est mieux tra-
duit en anglais par commonwealth que par republic, qui n'est
qu'une adaptation. En même temps qu'on exhumait le terme
commonwealth, inusité depuis Cromwell, on supprimait celui de
Colonies, désignation officielle des territoires fédérés. On le
remplaçait par États [States), Enfin, après avoir inscrit dans cette
même Constitution, parmi les attributions du Parlement fédé^
rai, celle de légiférer sur les Affaires extérieures, on a créé un
ministère des Extemal Affairs, et le premier ministre du cabi
net fédéral a fait choix de ce portefeuille. Le premier ministre
actuel en est également titulaire.
Si un examen du fonctionnement de la Constitution austra-
lienne ne sortait du cadre de cet article, il serait aisé de mettre
ici en é\4dence que ces précautions de formes et d'étiquettes
n'ont été, pour ainsi dire, que l'enregistrement officiel de l'ac-
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LA SOaÉTÉ AUSTRALIENNE. 103
teptatîon par le gouvernement anglais des prétentions de l'Aus-
tralie à une complète indépendance. C'est pourquoi, bien qu'in-
correcte au point de vue protocolaire, l'expression de souve-
raineté se rapproche plus que toute autre de la réalité, pour
qualifier les droits exercés par les Australiens dans la conduite
de leurs affaires nationales, tant au dehors qu'au dedans.
Cette annulation de l'autorité de la métropole, sur sa soi-
disant dépendance, ne rencontre d'analogie que dans la situa-
tion de rÉgypte, partie intégrante de l'Empire ottoman. Là
s'arrête la ressemblance, car l'Australie n'a pas renoncé à la
tutelle effective de l'Angleterre pour en jamais accepter une
autre.
I
La société australienne se forme donc et s'organise en pleine
liberté. Elle est affranchie des traditions aristocratiques dont
Tautorité subsiste en Angleterre, ainsi que des responsabilités
immédiates qu'eût créées une déclaration de complète indépen-
dance. L'éloignement du Continent austral et sa configuration
insulaire la protègent en toutes directions, et l'isolent en môme
temps.
On croit volontiers que cette société nouvelle se développe
dans un esprit comparable à celui qui a guidé dans sa forma-
tion la société des États-Unis d'Amérique. Le point de départ
semble le même : l'expansion d'une immigration d'origine bri-
tannique dans un vaste territoire neuf, où l'élément indigène,
condamné à disparaître, n'apportait aux hommes de race blanche
ni assistance efficace, ni entrave sérieuse. Mais deux faits histo-
riques ont, dès les débuts, marqué de profondes différences.
Les premiers pionniers de l'Amérique furent des puritains
chassés de leuf pays par la persécution religieuse. Ceux de
l'Australie ne furent pas, quoiqu'on l'ait prétendu, les convict^
déportés par le gouvernement anglais, de 1789 à 1846. Les Aus-
traliens sont sensibles à toute allusion à leur tache origineU«*
{birth.%ta%n)y et ils ont raison. Ils ne sont pas les descendant cio
ces quelque 30000 condamnés, ceux-ci ayant laissé fort peu
d'enfans, car le nombre des femmes était encore infime en Aus-
tralie pendant la période de la transporta tion. Ils sont les fils et
les petits-fils des 7 à 800000 immigrans qui, attirés par la décou-t
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104 REYIJB DES DEUX MONDES.
verte de l'or en Victoria, ont afflué dans le pays, à partir de
1831 et pendant les dix ou douze années suivantes. Ce mouve
ment s'est alors ralenti. Il a cessé depuis une quinzaine d'années.
A lopoque actuelle, le nombre des arrivans compense à peine
celui des partans. On peut donc concéder que les chercheurs
d'or, ainsi que les manœuvres, les ouvriers, les paysans, venus
avec les « prospecteurs » ou à leur suite, pendant la période de
la fièvre de Tor, étaient d'honnêtes gens, aussi bien que les finan-
ciers, ingénieurs, entrepreneurs, plus ou moins improvisés, qui
les accompagnaient. Pourtant, ces hommes qui, répandus plus
tard dans toutes les branches de l'activité nationale, ont été les
créateurs de TAustralie, avaient une mentalité différente de
celle des Covenanlaires du xvii* siècle. C'étaient, au sens propre
du mot, des aventuriers. Us s'expatriaient non pour jouir de la
liberté et pratiquer en paix leur religion, mais pour chercher
la fortune. Et quoique, ensuite, aux États-Unis comme en Aus-
tralie, le flot de l'immigration ait été composé d'élémens de
nature analogue, les populations des deux pays n'en ont pas
n/îïins eu, pour noyau initial, des gens de classes, de goûts,
d'habitudes, et de culture intellectuelle, dissemblables.
Le second fait c'est le mode de pénétration des immigrans
de race blanche sur les conlinens américain et australien. En
Amérique, la poussée colonisatrice, grâce à la disposition phy-
sique et orographique du sol, s'est produite directement vers
l'intérieur. "En Australie, elle s'est étendue le long des côtes, sur
un immense périmètre, n'avançant que très lentement vers la
partie centrale, aride, du pays. Môme aujourd'hui le territoire
habité du continent australien a encore la forme d'un croissant
de lune dont une pointe est au cap York, extrémité Nord du
Queensland, et lautre à Perth, capitale de l'État de l'Australie
Occidentale.
Il en est résulté que les premières organisations politiques ont
eu lieu par le groupement d'intérêts répartis sur une longue
étendue linéaire. ïln se constituant, ces organisations se sont
réservé Vhinterland, encore complètement inconnu, et ne l'ont
limité que par des ligues géographique^ idéales. Moins d'un
demi-siècle après le début de l'effort colonisateur, le continent
australien était divisé en cinq colonies, chacune d'une superficie
moyenne égale à trois fois celle de la France, tandis que le ter-
ritoire des États-Unis, à peu près égal à celui de l'Australie
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LA SOCIÉTÉ AUSTRALIENNE. 105
J80 millions d'hectares), était divisé en petites unités, aujour-
d'hui au nombre de (juarante-neuf.
Il est aisé de comprendre que les grandes colonies austra-
liennes, ayant subsisté pendant deux générations dans un état
de parfaite indépendance les unes vis-à-vis des autres, et leurs
capitales étant séparées par des distances considérables, aient dû
g(^rer leurs intérêts propres sans souci d'une future union ; en
sorte que des sentimens particularistes, mettant de plus en plus
obstacle à la communauté des vues générales, ne pouvaient
manquer de s'y développer.
Ces sentimens, dont la force a failli faire échouer la Fédé-
ration, n'ont existé en Amérique que de région à région, et non
pour les mêmes causes.wlls y ont presque disparu; tandis qu'eu
Australie, oii ils ont conservé leur raison d'être et une base
officielle assez large, on les constate presque aussi vivans et
ombrageux qu*il y a vingt ans. De là, sans doute, l'allure de pro-
vincialisme qui, malgré la concentration excessive de la popu-
lation dans les capitales, se remarque dans l'esprit de la société
australienne ; et aussi; une hésitation marquée à faire des sacri-
fices à l'idée de l'intér^^ national. La période actuelle, celle des
premières années de la^ Fédération, est toute remplie des do-
léances des États. Chacun se plaint de voir ses droits lésés, ses
intérêts négligés par le gouvernement central et en accuse la
Constitution et les ministres.
La Constitution n'est pas parfaite : un compromis laborieu-
sement obtenu est rarement excellent. Les ministres ont commis
des fautes : ils ont pu manquer de largeur de vues, de méthode
et de caractère. Cependant, la cause du mécontentement, à peu
près général, réside plutôt dans la manière de voir les faits que*
dans les faits eux-mêmes. C'est dans la persistance du particula-
risme qu'il prend sa source, quoique le principe dominant de la
Constitution fédérale soit un maximum d'indépendance vis-à-
vis de la mère patrie et un minimum d'autorité du gouvernement
central vis-à-vis des États. L'œuvre du temps sera favorable à
ridée nationale, mais cette évolution ne s'accomplira qu'avec
lenteur.
Enfin, une autre différence distingue de façon très apparente
la société australienne de la société américaine. C'est Tabsence,
en Australie, du ^milliardaire. Aucune fortune n'y approche
même de loin, de celles des cent plus riches citoyens des États^
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106 REVUE DES DEUX MONDES.
Unis. Personne n'y tient un train de grand luxe, à rexcéption
du gouverneur général.
Il est surprenant que l'exploitation d'un pays neuf, pourvu
Se grandes ressources, ne donne pas naissance à de rapides et
considérables fortunes. Entre diverses raisons la principale
consiste, du moins actuellement, dans les obstacles que rencon-
tre la concentration des capitaux privés ou simplement l'accu-
mulation des bénéfices. C'est le résultat inévitable de l'extension
des attributions d'un gouvernement démocratique.
En Australie, la vanité de paraître existé comme partout ;
mais la vanilé n'est pas toujours un levier suffisant pour mettre
en mouvement les gros revenus. Il est bon que l'intérêt s'y
joigne. Or, il est inutile de soutenir une réputation d'opulence, à
titre d'instrument accessoire de crédit, si l'on n'entrevoit aucune
grande affaire à lancer, aucune combinaison importante & réa-
liser. En somme, d'une part, rareté des grandes fortunes; de
l'autre, peu d'inclination aux dépenses somptueuses.
Or, quoi qu'on puisse dire de l'immoralité du luxe et des
facultés dissolvantes de l'argent, il est certain que les grandes
dépenses des particuliers sont un facteur très actif des relations
sociales. Elles ne les améliorent pas, mais elles les multiplient.
Par le simple fait des rapprochemens, elles facilitent des rapports
personnels et dans des conditions agréables, entre les privilégiés
de la naissance, les parvenus de la richesse et les arrivés de Tin-
telligence ou du savoir faire. Une société dans laquelle ce facteur
n existe pas est privée d'un élément presque nécessaire : le cercle
dans lequel se meuvent ses idées est plus restreint et elle tend à
s'immobiliser en coteries. La société australienne subit cet in-
convénient. Très différente de la société américaine, elle l'est
beaucoup moins de la société anglaise. Cette fille d'Albion a
largement hérité des qualités et des défauts de sa mère. Je
n^énumérerai que les qualités qu'elle a trouvées dans cet héri-
tage. Ce sont : la foi inébranlable dans les destinées nationales,
le respect de la loi et de ses agens, la prudence à contracter des
engagemens, la patience à recommencer les expériences mal-
heureuses, l'art de jeter un voile sur ses propres défaillances, et
le sang-froid en présence des désillusions ou même des cala-
mités. Quant aux usages, aux préjugés, aux opinions générales
sur le monde extérieur, ce sont presque les mêmes en Australie
en Anij;l6terre.
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LA SOCIÉTÉ AUSTRALIENNE. 107
Comment une nation si jalouse de son indépendance poli-
tique est-elle restée encore si dépendante de la nation mère? Le
principal motif s'en trouve dans Torgueil de race, fortifié par le fait
que la population australienne est, dans la proportion de 95
pour 100, de descendance britannique. L'Australie est peut-être,
de tous les pays de race blanche, celui dont la population est la
plus homogène. Cet orgueil, que justifient dans une large mesure
les grands succès coloniaux de TAngleterre, a donné naissance
à une opinion moins justifiée, celle de Tinutilité de connaître
l'étranger. L'Australien puise dans sa qualité de Briton la con-
science d'une supériorité qui ne lui parait pas discutable. On
n'est d'ailleurs exactement informé en Australie que de ce qui
se passe en Angleterre. On n'y reçoit que des journaux anglais.
Les nouvelles du monde extérieur n'y parviennent que par l'in-
terraédiaire des agences télégraphiques de Londres. Peu d'étran-
gers visitent le pays. L'Angleterre est comme un écran interposé
entre lui et le reste du monde.
Cependant, des influences contre lesquelles on ne peut gagner
que du temps ont commencé leur œuvre sur le continent aus-
tralien. La vaste étendue du territoire et la difficulté des com-
munications intérieures ont donné naissance à certaines habi-
tudes spéciales; mais k plus puissante de ces influences est
cdle du climat, parce que rien ne peut en arrêter l'action. C'est
lui qui, déterminant les produits du sol, crée par cela même
les intérêts qui s'imposent à la population, règle les usages de la
vie quotidienne, influe sur la race et la modifie.
Considérées dans leur physionomie elimatologique générale,
TAnglet^rre est un pays humide et froid, l'Australie un pays
8«c et chaud. Donc, entre les habitans de ces deux pays, les diffé-
rences ne pourront que s'accentuer, les ressemblances que
s'atténuer. Dans la lutte entre le climat et Fatavisme, chaque
génération enregistrera une défaite de celui-ei, car rien ne peut
prévaloir contre la loi immuable de la nature qui teiid à trans-
former l'individu pour l'adapter aux conditions du sol.
Quant à présent, la discipline établie par les usages, et k
crainte du « qu'en diratt-on ? » imposent les mômes exigences aux
Australiens qu'à nos voisins d'eutre-Manche ; mais l'uniformité
dans les points de vue et dans l'expression des opinions parti-
culières ne se retrouve plus en Australie. C'est ^[«le, hors son
respect de ia leî, — ou plu(6t de Tordre légal, — FAustralien
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'■*^3E|^F1!
108 REVUE DES DEUX MONDES.
est, de tous les sujets de TEmpire britannique, celui qui pra-
tique le moins la vertu de vénération. Une se permettra pas do
porter dans la rue un objet enveloppé dans un journal, mais il
entend penser comme il lui plait et dire sa pensée quand il lui
sonvient. Il Texprimera, tantôt poliment, tantôt brutalement, et
n'y fera guère de différence. Les mentalités australiennes sont
déjà plus élCignées les unes des autres que celles des habitans
de la Grande-Bretagne ne le sont entre elles. On ne peut donc
procéder, pour en donner un aperçu, qu'en ayant soin de mar-
quer des distinctions nécessaires, se référant à des types, tout au
{)lu$ à des groupes.
II
Il n'y a guère plus de vingt ans, la société australienne, je
yeux dire les « gens du monde, » ou ceux qui en occupent la
place, se composait de riches marchands, de magistrats, des
membres en vue du barreau et d'un petit nombre d'officiers.
On y voyait peu d'industriels, l'industrie manufacturière étant
alors à ses premiers débuts; moins encore de grands éleveurs,
ceux-ci étant retenus dans les campagnes par la surveillance de
leurs « stations. » Ajoutons-y quelques directeurs de banques,
ies agens des grandes compagnies financières et maritimes, et
un groupe restreint de hauts fonctionnaires. L'élément politique,
sauf de très rares exceptions, n'y figurait pas. Aux réceptions des
gouverneurs, lorsqu'on apercevait à une place distinguée, à la
table ou dans le quadrille d'honneur qui ouvre les bals officiels,
June figure inconnue, si quelqu'un demandait : « Qui est-ce? »
la réponse invariable était : « Je ne sais. Probablement un des
ininistres, » ou bien « la femme d'un ministre, » suivant le cas.
Une dame australienne, dont le mari occupait en ce temps une
haute situation, m'a conté qu'un soir, au Government House,
elle fut voisine de table du célèbre sir Henry Parkes, alors pre-
mier ministre de Nouvelle-Galles du Sud. Elle avait remarqué
que le gouverneur avait à sa droite une petite dame. âgée, de
mise plus que discrète. Inconsidérément, elle* dit à sir Henry :
« Quelle est donc cette vieille dame près de Son Excellence? —
C'est ma femme, » répondit le ministre. Heureusement, quoique
toute jeune, son interlocutrice eut assez de présence d'esprit pour
répondre aussitôt : a Excusez-moi. Je vis presque co'iistamment
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LA SOaÉTÈ AUSTRALIENNE. 109
en province et n'avais pas eu l'honneur de la rencontrer. Je
serais heureuse de lui être présentée. » I/incident n'eut pasd*autre
suite que la présentation de deux personnes qui avaient, officiel-
lement, Fobligation de se connaitre, et qui, en fait, ne se sont
plus jamais revues.
Le monde politique était donc placé , pour ainsi dire, en
marge du vrai monde. Les hommes avaient entre eux des rela-
tions d'affaires ou so rencontraient dans les clubs; mais les
femmes ne se voyaient pas, tout au moins ne se recevaient
pas. Ce n'est pas l'orgueil de caste, — il n'y a rien de semblable
en Australie, — qui avait établi cette démarcation; c'est un fait
matériel, celui du recrutement du personnel parlementaire, pen-
dant les premières années du régime de Tautonomio.
Dans un pays neuf, non seulement il n'y a pas d'aristocratie,
mais il n'y a pas de gens inoccupés (sauf dans le monde dit des
cf travailleurs »). Les fortunes gagnées nont eu le temps ni sou-
vent la possibilité d'être mises à l'abri dans des placemens de
tout repos. Elles sont engagées dans les mômes entreprises qui
les ont produites ou daus des combinaisons réclamant une con-
stante surveillance. Or, la politique est fort absorbante. Par
conséiquent, en dépit de l'apparence paradoxale de Tasser tion,
on peut dire que les Australiens riches n avaient pas les moyens
de faire de la politique. Celle-ci d'ailleurs, en Australie comme
partout, ne récompense que médiocrement les ambitions désin-
téressées. Ceux qui s'engageaient dans les affaires publiques
étaient, en grande majorité, des hommes jeunes, pauvres et au-
dacieux, comptant pour rien ou peu de chose les distinctions
sociales et le charme des bonnes manières. Us se mariaient pour
ne pas être seuls et s épargner le souci des détails matériels de la
vie, quelquefois pour l'assistance pécuniaire ou morale que leur
pouvait offrir l'alliance d*une famille aisée, ou simplement au
hasard d'une rencontre. En somme, ils se mariaient, — je n'ose-
rais dire : mal, — mais maladroitement. Quand, à force de talent
et d'activité, ils étaient arrivés membres du Parlement, sous-
secrétaires d'État Ou ministres, leurs femmes navaient pu les
suivre dans leur ascension sociale, et, ne fréquentant pas un
monde où elles se fussent trouvées mal à l'aise, renonçaient aux
satisfactions d'amour-propre que les succès de leurs époux parais-
saient devoir leur assurer.
On devine les inconvéniens de cette anomalie. Si démocra-
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iiO REVUE DES DEUX HONDES.
tique que soit une nation, il est bon qu'il y ait contact et même
pénétration entre le personnel qui la gouverne et le milieu fri-
vole, mai§ point négligeable, qu'on appelle « le monde. » Il le
faut surtout lorsque ce milieu n'est pas encombré d'oisifs, et que
la plupart des personnes ayant reçu une bonne culture intellec-
tuelle en font partie.
Heureusement, depuis cette époque, diverses causes ont amené
des relations plus suivies entre la société mondaine en Australie
et le groupe des politiciens. En premier lieu, l'importance crois-
sante de ceux-ci, résultat de l'extension des attributions de
rÉtat. La carrière politique parait avoir séduit un plus grand
nombre d'esprits distingués et d'bommes capables de se pro-
duire ailleurs que dans les meetings populaires. Remarquons,
en passant, que le développement du parti dit ouvrier, en réalité
socialiste, dans les parlemens australiens, n'a pas retardé ce
commencement de fusion. Les élus des irades halls et des labour
eouncils font assez bonne figure auprès de leurs collègues des
autres partis. Il en est plusieurs qui, sans rien abandonner de
leurs programmes intransigeans, reconnaissent l'utilité de faire
des concessions de pure forme, et, sans le connaître, observent le
conseil donné jadis par le président Dupin : « Soyons citoyens, et
appelons-nous messieurs. »
Cet heureux rapprochement entre deux classes qui devraient
se confondre en une, est dû peut-être aussi aux voyages, tant
officiels que privés, accomplis en Angleterre par les personnages
politiques en vue de l'Australie, et souvent en compagnie de
leurs familles. On sait avec quel empressement le gouvernement
britannique saisit toute occasion d'appeler à lui ses chers colo-
niaux. Tantôt, c'est pour conférer avec eux de certaines affaires
« impériales, » tantôt pour les faire participer à des fêtes. Le
jubilé de la reine Victoria, l'approbation de la Constitution fé-
dérale, le couronnement de S. M. Edouard VII, ont été occasions
de ce genre. Les invités (ou délégués) sont reçus avec honneurs,
et mieux encore, avec amabilité, présentés au souverain, aux
princes, aux ministres de la Couronne, conviés à des suites de
dîners, bals et réceptions. Quand ils reviennent de ces expédi-
tions politiques et gastronomiques, ils ont beaucoup vu, entendu
et retenu. Ils ont compris, — ou mieux compris, — la place que
la société mondaine tient dans la nation et l'importance de la
hiérarchie sociale. Ils se souviennent d'avoir été comme enve-
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LA SOCIÉTÉ AUSTRALIENNE. ili
loppés, même un peu intimidés, par ce réseau de politesses ré*
giôes, d'usages compliqués, de nuances presque insaisissables et
qu'ils ont devinées impéràtives. S'ils avaient reçu cette impres-
sion en visitant un pays étrangefi ils l'eussent sans doute éciûrtée«.
mais, l'emportant de la mère patrie, elle devenait à leurs yeux
une utile leçon de choses, et les plus intelligens d'entre eux se
'sont proposé d'en faire leur profit.
Si l'effet de ces contacts avec une société aristocratique, élé-
gante ht raffinée, fut sensible sur l'esprit des hommes, combien
le fut-il davantage sur celui des femmes qui avaient accompagné
leurs maris ou leurs pères dans les salons de Windsor ou de
Buckingham Palace. Et si, pendant son séjour à Londres, le
ministre ou délégué colonial a eu Thonneur d'ôtre nommé
knight ou de recevoir la commanderie de Saint-Michel et Saint^
George, distinctions qui confèrent le titre envié de^tr et don-
nent ipso facto à son épouse celui plus envié encore de lady^
celle-ci, assurément, a dû considérer sous un jour nouveau ses
obligations sociales. Mrs X*** ne se devait qu'à sa famille.
Lady X*** se doit & son rang. Elle n'a pas manqué, sans doute,
d'en faire la remarque à l'heureux compagnon de sa vie, afin
qu'il 86 souvienne qu'il n'est pas seiilement sir y mais aussi et sur*
tout, le mari d'une lady, La nouvelle « dame » ne doute pas de
ses aptitudes à se faire dans le first sel une place distinguée. En
quoi elle peut avoir raison, car les étonnemens ressentis au
cours de son mémorable voyage dans le Old World se sont
déjà transformés en observations fines et justes. Les femmeîi
d'Australie, autant que celles de nos pays, possèdent en ces
matières des facultés d'assimilation qui s'éveillent au premier
appel de l'amour-propre.
III
Indépendamment des catégories ^e personnes déjà citées, il
existe en Australie une élite scientifique et artistique dont l'in-
fluence |)ourrait ôtre heureuse sur l'esprit, les goûts et les ha-
bitudes de la société. Mais cette sorte d'aristocratie intellec-
tuelle est peu nombreuse. Elle se compose d'érudits, d'artistes et
d'hommes de lettres, dont beaucoup sont distingués. Aucun,
cependant n'a, par une belle découverte ou UBe œuvre de pre-
mier ordre, acquis une situation éminente.
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-^■w^wm^
112 REVUE DES DEUX MONDES.
Je n'ai pas suivi d'assez près le mouvement scientifique con-
temporain pour étire à même de préciser la part qu'y prend
TAustralie. J'ai rencontré dans ce pays des hommes instruits
dans toutes les branches, quelques savans professeurs, soucieux
de se tenir au courant des progrès et des études modernes.
Presque tous m'ont paru très attachés à leurs spécialités, doués
des facultés de méthode et d application, capables de répandre
l'enseignement supérieur parmi la jeunesse. Le plus grand
nombre étaient venus d'Angleterre et avaient l'intention d'y re-
tourner. J'ai visité des universités établies sur des bases bien
ordonnées, pourvues d'un matériel suffisant, fonctionnant régu-
lièrement, et dont les cours étaient suivis par une population
d'étudians des deux sexes, assez studieuse bien qu'indisciplinée.
J'ai parcouru leurs programmes. Ils répondent aux exigences
d'études d'un niveau élevé, tout en laissant l'impression d'être
plutôt arriérés en ce qui concerne l'histoire, les lettres et les
langues, et insuffisamment développés quant aux mathématiques
pures supérieures.
En dehors de ces établissemens d'instruction qui font, en
somme, honneur au pays, je n'ai aperçu aucun mouvement
scientifique et n'ai eu aucune connaissance d'encouragemens offi-
ciels ou privés en faveur des recherches scientifiques ou histo-
riques. L'Australie emprunte sa science à Londres, comme elle
y a emprunté ses usages, ses idées générales et le capital de sa
dette. Les sociétés scientifiques qui s'y sont formées vivent diffi-
cilement. Elles n'attirent pas la jeunesse et se recrutent surtout
parmi des hommes qui, arrivés au déclin de l'âge, aiment à
s'entretenir des choses qui ont occupé leur esprit pendant la plus
grande partie de leur existence.
A mesure que l'opinion publique appréciera mieux l'impor-
tance des sciences et des arts, cet état de choses s'améliorera.
Jusqu'à présent, il n'y a pas eu d'effort dans cette direction. La
tendance actuelle est plutôt de développer les enseignemens pri-
maire et secondaire, lesquels sont déjà bien organisés et large-
ment dotés. L'enseignement technique (ou plutôt pratique, car
la science y occupe une très modeste place) est aussi en progrès.
Tout cela est louable, même nécessaire. Cependant l'Australie
ftievra bientôt, sous peine de rester en dehors du mouvement
intellectuel de l'humanité, plus vivement encourager les hautes
6pé4Culations de l'esprit. Voici plus d'un demi-siècle qu'ont été
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LA SOCIÉTÉ AUBTRALIENNE. 113
fondées les universités de Sydney et de Melbourne. Dans ces
grandes villes, foyers de la civilisation nationale, il n'y a ni
Académie, ni Institut, ni école des Beaux-Arts, ni École nor-
male supérieure. L'enseignement des langues mortes est peu
suivi. Celui des langues vivantes, limité au français et à l'alle-
mand, y est tellement insuffisant qu'on peut dire sans exagérer
qu'il n'existe guère que sur les programmes. Seule, la langue
française, grâce aux persistans efforts de V « Alliance française, »
tient une certaine place dans les études, notamment dans celles
des jeunes filles. Mais on la considère comme un art d'agrément,
une superfluité élégante ; et, au surplus, toute étude ne rentrant
pas dans le cadre des nécessités professionnelles est à peu près
dans le même cas.
Les Australiens, s'il en est qui lisent ces lignes, accepteront
peut-être, de bonne grâce, les observations que je viens de ré-
sumer. Il serait imprudent de penser qu'ils accueilleraient avec
la même bienveillance des remarques analogues touchant les
qualités artistiques de leur nation. Si enveloppée de réserves que
soit une opinion sincère émise à ce sujet, elle se heurtera à
d'honorables mais excessives susceptibilités, car les expressions :
l'art australien, la littérature, la poésie australiennes, sont
d'usage courant dans le pays. Ingres avait la prétention d'être
un . violoniste de première force. Rossini, dit -on, tolérait une
observation sur sa musique et n'en admettait point sur son talent
à faire le macaroni. L'art est le « violon d'Ingres » des Australiens.
C'est que, s'intéressant médiocrement à la science, ils ont, au
contraire, un penchant marqué pour les manifestations artis-
tiques (ou supposées telles), surtout sous la forme du théâtre et
de la musique. Les théâtres sont nombreux, dans les grandes
villes d'Australie ; et quoique la population urbaine réside en
majorité dans les faubourgs, les salles de spectacles sont
presque toujours combles. Il y a relativement peu de Music
halls. Dans les vrais théâtres, on donne rarement l'opéra, faute
d'artistes suffisans, souvent l'opérette, et, à l'habitude, des comé-
dies de mœurs ou de terribles mélodrames. La mise en scène est
toujours soignée, ainsi que les costumes. Toutes les œuvres
représentées et les artistes en vedette viennent de Londres, et
quelquefois des troupes complètes, accompagnées des décors et
du matériel nécessaires.
La musique, sous toutes ses formes, tient une grande place
TOMI XXXY. — 1906. A
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114 AEYUB DES DEUX MONDES.
dans les distractions de la société australienne. Ici, il est bon de
citer des chiffres pour être cru.
Je lis dans le Bulletin de la Chambre de commerce fran-
çaise en Australie qu'on y a importé, en 190i, 9102 pianos et
1 735 harmoniums. Je passe la statistique concernant les autres
instrumens. Total : 10837. Multipliez ce nombre par la durée
normale d'un piano, puis répartissez le produit sur quatre mil-
lions d'habitans, après déduction des enfans, des personnes
&gées, infirmes ou malades, des soldats à la caserne, des pauvres
diables sans ressources et sans gîte, etc., le résultat donnera la
mesure de la mélomanie des Australiens. Un peuple qui pos-
sède une telle quantité d'instrumens de musique, — pour son
plaisir y — est excusable de se croire, au moins en cette ma-
tière, doué d'une aptitude au-dessus de la moyenne. Je le veux
bien admettre; cependcmt l'Australie n'a produit jusqu'ici
aucun grand compositeur. Les Australiens ne sont encore que
les fidèles du culte d'Euterpe et de Polymnie. Ils y assistent et
n'y sacrifient pas.
Il est donc permis de se demander si cette passion ne peut
s'expliquer, dans une certaine mesure, en observant que, dans les
réunions mondaines, la musique dispense des fatigues d'une
conversation prolongée. L'hypothèse est vraisemblable. L'Austra-
lien, comme l'Anglais, possède la charmante qualité de ne pas
être intrusive (indiscret). Il ne vous entretient pas de vos affaires
et, moins encore, des siennes. En sorte que, de personne à per-
sonne, les questions sont limitées à des sujets qui ne doivent
pas être intéressans. Du mouvement artistique et littéraire, il
ne connaît, et vaguement, que celui de l'Angleterre, d'ailleurs
peu attif. La philosophie, l'histoire, la religion, lui paraissent
d'un abord sévère et d'une étude difficile. Les anecdotes « lé-
gères » sont proscrites. Quant au jeu des répliques sur des sub-
tilités, dont nous abusons en France, il y est inhabile. Sans
manquer à' humour^ il n entend rien à l'ironie; elle lui déplaît
d'autani plus qu'il distingue mal l'ironie mordante de la plaisan-
terie inoffensive. La causerie n'a donc que peu de ressources ;
en sorte que la musique, qui nïmpose pas toujours le silence
aux auditeurs, mais l'autorise, apporte dans les salons austra-
liens l'agrément et le repos tout à la fois. Ceci n'est qu'une
supposition.
On entend souvent^ en Australie, d'excellente musique. Les
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LA SOCIÉTÉ AUSTRALIENNE. 115
meilleurs exécutans sont, en général, des artistes étrangers ;
mais il y a de brillantes exceptions. Partial en faveur des enfans
du pays, le public leur prodigue aisément des ovations enthou-
siastes. Moins facile aux artistes européens, il ne leur refuse
pourtant pas ses bravos si leur mérite est incontestable, et
moyennant trois conditions : il faut qu'ils soient notés comme
étoiles de première grandeur, confirmés dans cette possession
d'état par les réclames des journaux locaux, et d'une inépuisable
complaisance à l'égard des bis et des encore. En ces dernières
années, les Australiens ont acclamé Paderevski, Mark Hambourg,
M™* Antonia Dolores, M"*' Albani et quelques autres. M"* Melba
seule a obtenu d'eux les trépignemens et le délire, parce que
son beau talent est une gloire australienne.
Le goût des arts silencieux est, en Australie, moins répandu
que celui de la musique. Chaque grande ville possède néanmoins
une Société de peintres et de sculpteurs, donc une exposition
annuelle. Sydney jouit même de deux sociétés et de deux exposi-
tions, comme Paris. Les jburs qui suivent l'ouverture du Salon
sont assez animés. On va chercher là des sujets de conversation.
Quelques dames ont adopté la coutume d'y offrir le thé à leurs
amis, d'où résulte un petit supplément de recettes. Les journaux
publient de copieux comptes rendus, dans une note toujours
bienveillante et trop souvent admiratrice. Avec l'aide des encyclo-
pédies et autres ouvrages de références, ils s'appliquent à faire
preuve de leurs connaissances dans l'histoire de la peinture et la
technique du métier. Les toiles sont convenablement disposées.
L'État en achète quelques-unes, à des prix plutôt élevés, pour
VArt Gallery de l'endroit ; et c'est fini jusqu'à l'an prochain.
La moyenne de ces expositions est faible, parce qu'on y
admet presque toutes les œuvres présentées. Une sélection sé-
vère laisserait en évidence quelques bons tableaux. Le souci de
roriginalité et la tendance à rechercher des effets sentimentaux
sont trop marqués. J'ai vu, néanmoins, dans ces expositions, des
paysages reproduisant avec un sentiment juste le caractère mé-
lancolique et rude des campagnes australiennes ; aussi quelques
portraits, traités avec adresse, plus ressemblans que vivans. Les
artistes australiens ont peine à rendre les images gracieuses,
douces et simples. L'absence de peinture religieuse surprend
dans un pays où les libres penseurs sont rares et dont le quart
de la population est catholique.
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116 REVUE DES DEUX MONDES.
Si l'art pictural australien doit se manifester un jour avec
4clat, ce seront les paysagistes qui lui montreront le chemin.
Jusqu'à présent, on n'aperçoit aucune trace de ce qui pourrait
faire pressentir la formation d'une école.
i-es peintres australiens, pour ne produire que des. œuvres
toift au plus estimables, ont une excuse : l'incompétence du mi-
lieu où ^ils travaillent. En écoutant les propos naïfs que le pu-
blic échange devant leurs toiles, on éprouve de la commiséra-
tion pour les natures héroïques qui persévèrent dans des
conditions aussi ingrates et on s'explique le découragement des
autres.
De la littérature et de la poésie australiennes, je ne peux
rien dire, car j'ignore presque entièrement l'une et l'autre,
malgré mon long séjour dans ce pays. Ce sont des personnes
dont le bagage est léger et qu'on ne rencontre pas souvent sur
sa route. Certains journaux en disent du bien. Mais l'anonymat
étant do règle dans la presse britannique, ces articles ne sont
pas signés. Cela est de peu d'importance, s'il ne s'agit que de
politique ou de reportage. Il n'en va pas de même pour la
critique, dont la valeur emprunte beaucoup à l'autorité de la
signature. Aussi les comptes rendus littéraires des feuilles
australiennes, en renseignant sur les intentions aimables d'un
journaliste inconnu, ne suffisent pas à faire apprécier les mérites
d'une œuvre et à inspirer le désir d'en prendre connaissance.
Je n'ai guère vu dans les bibliothèques privées que des
ouvrages d'auteurs anglais. La littérature australienne m'a donc
paru jouir dans son pays du genre de notoriété que nous accor-
dons à certains écrivains disparus. Vauvenargues, Nicole, l'abbé
Raynal, Patin, et bien d'autres, ont quelque renom en France,
quoiqu'on ne les lise plus guère. Comme eux, mais entrés de leur
vivant dans la postérité, les auteurs australiens sont célèbre.<î,
en Australie, où on ne les lit pas plus que nous ne lisons Vauve-
nargues. Peut-être les lira-t-on plus tard.
Ainsi l'élément artistique et littéraire, de même que la haute
culture scientifique, ont peu d'action sur la société australienne,
le personnel politique commence seulement à s'y introduire,
l'aristocratie do naissance n'y existe pas, celle de l'argent n'est
pas assez riche pour imposer ses fantaisies et ne l'a point tenté.
Cette société, sans direction et sans traditions, cherche sa voie.
En attendant, elle reste attachée aux routines importées de la
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LA SOCIÉTÉ AUSTRALIENNE. 117
mère patrie, lesquelles ne sauraient toutes lui convenir, et, faute
d'initiative, se meut dans un petit cercle d'amusemens toujours
les mômes. Le goût du mouvement, favorisé par le climat, la
préserve un peu de lennui, mais non de la banalité.
Le^mpérament australien est trop actif pour se satisfaire du
ces distractions monotones. On voudrait faire mieux. Mais pour
corriger un défaut, il faut d'abord le reconnaître ; et Torgueilesl
là, l'inabordable orgueil des timides. Beaucoup de personnes,
surtout des femmes, et, parmi celles-ci, les plus distinguées,
déplorent l'illogisme et la tyrannie des habitudes imposées par
la coutume. Elles écarteront cependant la discrète observation
d'un étranger qui se permettrait d'exprimer ouvertement le même
avis. Admettre que la stricte copie des usages britanniques n'est
peut-être pas ce quïl y a de meilleur partout au monde froisse
en elles des sentimens intimes.
Sous ce rapport l'Australie est restée très britannique. C'est,
en effet, une des particularités saillantes de l'esprit anglo-saxon,
— comme de l'Islam, — de ne pas se modifier selon les exi-
gences de milieux nouveaux. Transplanté sous un autre ciel,
l'Anglais continue de suivre les mômes habitudes. Il construira
les mômes maisons que construisirent ses aïeux sous les brumes
de la Tamise et de l'Ecosse, s'y nourrira des mêmes viandes,
consommera les mêmes boissons. En un mot, il ne changera
rien à ce qu'il est accoutumé de faire. 11 est persuadé qu'il
existe seulement deux conceptions de la vie : l'anglaise, qui est
bonne, et la non anglaise, qui ne l'est pas. Cette pétition de
principe le conduit à une sorte d'insociabilité internationale
contrastant singulièrement avec ses grandes qualités privées. On
ne peut, en effet, contester que les Anglais soient, en général,
cordiaux, hospitaliers, de relations sûres, amis fidèles et obli-
geans.
En ce qui concerne l'Australie, les beaux résultats obtenus
pendant la période de premier établissement, par le décalque pur
et simple des procédés britanniques, ne prouvent pas en faveur
de leur excellence. La lutte contre des difficultés matérielles ne
réclame qu'une énergie soutenue. Les pionniers de ce nouveau
monde possédaient celte qualité, et les profits de Texploitation
d'un sol encore vierge les en ont bientôt récompensés. Mais l'or-
ganisation d'un peuple naissant, l'orientation qu'il doit prendre
sa collaboration & l'œuvre générale de la civilisation, offrent des
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118 REVUE DES DEUX MONDES.
problèpres d'une plus vaste complexité. Peut-être a-t-on perdu
do vue en Australie qu'il s'agissait d'une expérience non encore
faite, puisque c'est la seule colonie de peuplement que la Grande-
Bretagne a créée sous un climat très différent du sien et sans
qu'aucune autre nation lui ait préparé la voie, comme le fit la
France au Canada pendant environ deux siècles.
C'est ainsi, par exemple, que la fameuse théorie dont la for-
mule est « White Australia » et dont Tobjet est d'écarter du pays
les élémens étrangers, ne dérive pas seulement nie l'intention de
maintenir les salaires de la main-d'œuvre locale à un taux arti-
ficiellement élevé. Elle procède aussi d'une absolue confiance
dans les procédés importés d'Angleterre et qu'une coopération
étrangère pourrait modifier; et c'est pourquoi elle a les sympa-
thies de la majorité de la nation. L'atavisme, et surtout celui de
race, a des raisons, paraît-il, que la raison ne connaît pas, car
dans un pays en mesure de nourrir facilement une population
décuple de celle qui l'habite, il y aurait profit certain à faire
couper la canne à sucre par des Canaques, percer les routes et
cultiver les légumes par des Chinois, laisser les emplois de la
domesticité à des Indiens, etc. L'Australie a tous ces gens-là,
pour ainsi dire, sous la main, et est à même d'en régulariser, à
son gré, l'immigration. Mais on préfère rester entre soi et tout
faire soi-même. Moins bien et plus cher, il n'importe. L'homme
blanc, au lieu de s'élever au niveau des fonctions supérieures
qui lui seraient nécessairement réservées et qu'une mise en
œuvre plus active des immenses ressources du pays multiplie-
rait, est abaissé à celui de fonctions inférieures à son intelli-
gence et à ses aptitudes.
Nous constatons donc, dans le monde austral, un nouveau et
double contraste qui ne s'observe, aussi frappant, nulle part ail-
leurs. L'un, celui de la conscience de la supériorité de la race
britannique sur les autres races, et spécialement sur les races de
couleur, avec la crainte qu'elles inspirent, allant, pour ces der-
nières, jusqu'à leur exclusion radicale. L'autre, — anomalie
inquiétante, — est celui de la valeur intellectuelle et morale des
salariés comparée avec la nature des fonctions remplies par le
plus grand nombre d'entre eux.
L'ouvrier et le paysan australiens sont, en moyenne, d'esprit
ouvert, d'instruction générale au-dessus de leur condition. Cela
se remarque davantage à mesure qu'on prend contact avec les
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LA SOQETÉ AVSTRAflENrnS. 119
popiilaCions des villes peu importantes et celles des districts éloi-
gnés de la côte, parce qu'on ne s'attend pas à y rencontrer une
curiosité intelligente, et déjà avertie, des choses qui paraissent
en dehors des préoccupations des gens du peuple. Il n'est pas
douteux que les sacrifices faits depuis une quarantaine d'années
par les gouvernemens des colonies australiennes (aujourd'hui
Etats) pour répandre l'enseignement ont porté leurs fruits. Non
seulement la nation est plus instruite, mais le désir de l'instruc-
tion s'est propagé. Le goût de la lecture est général, même celui
des lectures sérieuses. Si la culture des classes supérieures n'est
pas tout à fait à la hauteur qu'elle a atteinte en Europe, celle
des classes modestes et surtout des classes dites laborieuses y
atteint un niveau qui m'a paru plus élevé. Quant à la moralité
générale (dont on ne peut juger qu'après un assez long séjour),
elle est sensiblement supérieure, dans l'ensemble de la popula-
tion, à celle des peuples occidentaux. On est donc surpris de voir
la majorité de la nation employée, faute des auxiliaires qu'elle
repousse obstinément, h des travaux de force ou de patience,
mécaniques, parfois répugnans, mais nécessaires, qui ne récla-
ment ni intelligence ni technique de métier, et font de l'homme,
pendant huit heures chaque jour et cinq jours par semaine,
une machine de production médiocre, fragile, peu régulière, et
pourtant coûteuse. ^
Depuis que la réglementation du travail, instituée sous la
pression des ouvriers, s'est développée en Australie, l'initiative
personnelle du travailleur a été réduite de plus en plus, jusqu'à
disparaître. Le contraste s'est accentué. On comprend, dès lors,
ce qu'il y a de justifié dans les prétentions du salarié. Un gâcheur
de plâtre australien dira : « Ma journée vaut bien huit shillings, »
et il aura presque raison. Sa journée pourrait valoir huit shil-
lings, s'il y employait ses aptitudes et son intelligence; mais
comme il l'occupe à gâcher du plâtre, son travail ne vaut pas
huit shillings; et ce n'est que son travail qu'on achète.
Les Australiens furent donc et sont encore en présence d'un
problème dont les données principales et constantes (la grandeur
du territoire, la situation géographique et la nature du climat)
ont été par eux négligées. Ne sachant ce qu'il fallait faire, ils ont
fait ce qu'ils savaient. En quoi, il y a apparence qu'ils se sont
trompés, parce que, pour produire quoi quece soit, il ne suffit pas
de faire un eifort| il faut le faire dans le ùtns de la production.
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120 REVUE DES DEUX MONDES.
J'ai entendu répondre, alors que se discutait cette question :
« Nous sommes contens tels que nous sommes. N est-ce pas le
principal? » C'est un point tlu vue d'un ordre^peu relevé et qui
ne s'accorde pas avec la noble prétention de fonder une nation
modèle. Au surplus, les difficultés politiques et financières dont
l'Australie commence à peine à se relever, grâce aux magni-
fiques récoltes des quatre dernières années, n'indiquent pas que
tout y aille pour le mieux. Le contentement est loin d'être gé-
néral, et ne saurait l'être. L'immigration est arrêtée, l'exoédent
des naissances sur les décès tend à diminuer, les capitaux sont
timides, aucun des grands travaux en projet depuis la Fédéra-
tion n'a été entrepris, le régime parlementaire est faussé par la
coexistence de trois partis entre lesquels un accord sincère est
impossible et la cherté de la vie a crû parallèlement à la hausse
des salaires.
L'aimable gaieté du caractère australien ne saurait dissi-
muler un malaise profond et la satisfaction des aspirations natio-
nales doit être ajournée à des temps meilleurs.
IV
(^tte digression ne nous a pas trop écartés de notre sujet. De
même que le pays s'est organisé par Tapplication de méthodes
rigoureusement britanniques, les usages et les préjugés qui
règlent les relations sociales s'y sont établis et s'y perpétuent
par la simple répétition des gestes connus et convenus, exécu-
tés avec une régularité quasiment automatique. L'esprit d'inno-
vation et celui d'adaptation aux conditions du milieu en sont
absens.
Monter sa maison sur un pied convenable, y réunir quelques
personnes élégantes portant les toilettes de la saison, les occu-
per d'un peu de musique ou faire danser les jeunes filles, gar-
der ses hôtes jusqu'à minuit en les laissant partir sans qu'ils
regrettent d'être venus, faire insérer dans les journaux des
comptes rendus déclarant que votre souper était exquis, que
M. A*** a joué dans la perfection, que miss B*** a chanté déli-
cieusement, que lady C*** était charmante en rose et Mrs D***
mieux que jamais en gris perle..., c'est ce que les premiers
venus, autrement dit les derniers « arrivés, » obtiennent en
tout pays et à coup sûr avec un peu de tact, pas trop de parci-
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LA SOCIÉTÉ AUSTRALIENNB. 121
monie et le concours de quelques complaisances choisies. Cela
n'a qu'un rapport d'apparence avec l'art délicat, réclamant tant
de préparations, d'ingéniosité, d'initiative, ime si exacte con-
naissance des situations, surtout des valeurs individuelles, qui
est celui de former un salon et d en faire un organe d'influence
mondaine. Cet art, en Australie, est, comme les autres, à ses
débuts. Il est vrai que la société australienne n'existe guère que
depuis deux générations : on doit lui faire crédit. D'autre part,
elle est en présence d'une grosse difficulté, suffisante pour faire
échouer les plus intelligentes entreprises. C'est l'esprit égali-
taire de la population. Il engendre des prétentions et des sus-
ceptibilités excessives, et se place en directe opposition avec les
nécessités des relations mondaines, celles-ci ne pouvant se fon-
der que sur des nuances et des distinctions.
Pour éviter des froissemens, on est ainsi amené à sacrifier
ses préférences et à se couvrir de l'autorité des situations
acquises ou acceptées. On se fait donc un entourage des gens
qu'on croit qu'il faut inviter ; c'est-à-dire qu'on s'incline d'avance
devant la critique d'autrui. C'est elle qui fait votre liste, et cela
suffit pour qu'un élément anti-sociable se soit introduit dans la
maison. Pourquoi les réceptions officielles sont-elles froides,
partout, même en France où l'étiquette n'est pas bien sévère? La
moyenne des gens qui composent ces réunions n'est pas infé
rieure, par la culture et la bonne tenue, à la moyenne de ceux
qu'on rencontre dans des salons fort agréables. C'est qu'ils sont
là en vertu d'un droit, et non. d'un choix. Une femme intelli-
gente, — si e\le n'a d'autre objet en vue que d'avoir une maison
recherchée —, sait que ses préférences seront son meilleur guide
dans le choix de ses relations. Ainsi, les personnes qu'elle invi-
tera seront justement celles qu'elle doit inviter, parce qu'il y
aura déjà entre elles un lien nécessaire, celui qui rapproche les
unes des autres les affinités d'esprit, de goûts, de manières, que
la maîtresse de céans partage ou qui, tout au moins, l'intéres-
sent. Il s'y trouvera probablement aussi des équivalences et des
similitudes de situation. Ce sera pour le mieux; elles facilite-
ront les rapports, mais parce que leur rencontre aura été, en
quelque sorte, l'effet d'un heureux hasard et non d'un classc-
snent imposé par une règle ou un usage.
Ce procédé si naturel ne semble pas pouvoir être employé en
Australie. Il y provoquerait des tempêtes. Il en résulte que bpuju
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122 REVU! DES DEUX MONDES.
coup de personnes aisées, même riches, renoncent à recevoir,
qui le feraient volontiers si elles le pouvaient faire à leur gré.
Quant aux autres, hors de la stricte intimité, elles invitent, une
ou deux fois Tan, plus de monde que la maison n'en peut con-
tenir, ou bien louent un hall public et y donnent un bal. Elles
ont ainsi la tranquillité jusqu'À la saison prochaine.
Les five o'clock pourraient favoriser les sélections. Certaines
Parisiennes ont réussi à reconstituer leurs salons que l'invasion
cosmopolite avait un peu compromis, en utilisant par d'adroites
manœuvres cette importation d'outre-Manche. Le five o'clock
permet de recevoir sans inviter. Il suffit que tout le monde soit
prévenu, de manière ou d'autre, et il y a mille façons de pré-
venir. Avec un peu de patience et de jugement, on arrive ainsi
à éloigner doucement les importuns et à garder ses amis sans se
faire trop d'ennemis. Pour ces sortes de réceptions, la difficulté
en Australie serait d'y amener les hommes. Les Australiennes
aiment à s'habiller et s'habillent bien. Aucune abstention n'est
donc à craindre de leur part. Mais les gentlemen de ce pays se
refusent énergiquement à faire des visites. Pourquoi aller pren-
dre une tasse de thé chez M""' X***, quand on n'est pas lié par
une invitation formelle? Le gentleman croit avoir mieux à faire.
En tout cas, il n'ira pas, parce que cela l'ennuie. Aussi voit-on
les femmes faire toutes leurs visites sans leurs maris, les jeunes
filles le plus souvent sans leurs mères, mais presque jamais les
maris n'en font, ni sans ni avec leurs femmes, non plus que les
célibataires. Pour voir ces messieurs, il faut aller les chercher à
leurs bureaux, au club, aux courses, ou les inviter à dîner. Il
est donc malaisé de tirer parti des five o'clock, et en résumé, les
réceptions de tout genre dans la société australienne utilisent
assez mai les élémens dont elle se compose.
Le peu que je viens de dire du sexe fort en Australie pour-
rait faire croire qu'il manque de tenue et d'urbanité. C'est une
appréciation donnée par quelques voyageurs, trop prompts à
généraliser. A la vérité, l'Australien qui peut prétendre à l'épi-
thète de gentleman n'aime pas le monde; de plus, il manque
souvent de mesure, aussi bien dans sa courtoisie que dans ses
négligences. Je n'ai remarqué en aucun pays, de la part des
hommes, autant de variations dans les signes extérieurs de la
politesse vis-à-vis des mêmes personnes et dans des circonstances
semblables. C'est un embarras pour les étrangers, que tantôt on
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Ijl^^^i'^'"
LÀ SOQÉTÉ AUSTRAUENNE. 12)
laisse dans un coin et tantôt on traite avec grande aménité, saas
qu'une différence aussi marquée soit explicable. De Ih procèdent,
jesuppose, les critiques exprimées sur les manières des Austra-
liens.
Mon impression est que leur attitude parfois un peu rude est
rarement intentionnelle. Elle résulte souvent de l'ignorance de
ce qu'il faudrait faire ou dire dans Tpccasion ou même d'une
timidité naturelle. Tandis que les marques de cordialité ou de
déférence sont assurément voulues. Le gentleman australien est
très sensible au reproche d'impolitesse, ce qui prouve qu'il tient
à ne pas le mériter. J'ajouterai qu'on rencontre peu en Australie
le type de grosse jovialité encore assez répandu en Angleterre,
et moins encore la traditionnelle raideur britannique, qu'on
prend souvent pour de la morgue quand elle n'est que A% la ré-
serve, et qui néanmoins glace les sympathies.
La cordialité australienne est simple et comme éclairée d'un
rayon de bonne humeur. Dans le monde, l'Australien garde une
tenue correcte et, à cet égard, les comparaisons qu'on pourrait
faire tourneraient plutôt à son avantage. Si, dans sa prime jeu-
nesse, il était aussi bruyant, encombrant, irrespectueux et sans
gène que le sont aujourd'hui ses jeunes enfans, il n'en a que
plus de mérite. Peul>-être ceux-ci deviendront-ils à leur tour de
parfaits gentlemen. Un puissant effort de self-control y sera né-
cessaire.
La société australienne, ne pouvant satisfaire ses besoins
^'activité dans les relations purement mondaines, s'occupe sur-
tjouX de sports et d'associations. Le nombre de celles-ci, — so-
ciétés, clubs, compagnies, ligues, comités, réunions, — for-
%iées indépendamment des affaires et pour les objets les plus
"pariés, est hors de proportion avec le chiffre des habitans, aussi
Aien qu'avec l'importance de leurs moyens d'action. La tendance
% créer des collectivités dans des buts honorables est excellente
«n soi, mais l'abus des choses excellentes n'est jamais excellent.
Or, chaque ville d'Australie est une forêt de petites chapelles
bienfaisantes , sportiques , philanthropiques , philosophiques,
artistiques, éducatrices, moralisatrices. Vintrusivism^ banni des
xapports individuels, prend ici sa revanche. Dans chacun de ces
groupes, on travaille à développer, chez les autres, ce qu'on
croit bon ou à détruire ce qu'on y trouve mauvais.
Un humoriste australien, plaisantant cette manie de régenter
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' '-* '^J [ifllL
d24 REVUE DES DEUX MONDES.
le prochain, a suggéré l'idée de fonder une Nullifying Society ^
dont l'objet eût été de canaliser ce torrent de bonnes intentions,
et la devise : « Mêlez- vous de vos affaires. » Il prétendait que si ce
zèle ne se calme, l'heure est prochaine où on ne pourra ni fumer
un cigare, ni boire un verre de whisky, ni rire ni flirter, où il
sera ordonné de se coucher avant neuf heures, de porter un cos-
tume rationnel et réglementaire, enfin de ne lire que les ouvrages
autorisés par la « Société pour la propagation de l'ennui. »
Au nombre de ces associations, il en est qui, n'ayant en vue
que la bienfaisance, rendent de précieux services. Les dames y
jouent un rôle fort actif, et ce sont elles qui organisent les bals,
concerts, ventes de charité, loteries, représentations théâtrales,
quêtes, etc., au profit desdites œuvres. Cela n'est pas particu-
lier à l'Australie ; mais nulle part on n'en trouve une floraison
aussi toufi'ue et persistante. Ces réunions ne donnent de. profils
appréciables qu'aux associations déjà fortement constituées et
sont inutiles à la société mondaine parce qu'elles mettent en
contact des personnes de milieux trop diff'érens et seulement
une ou deux fois chaque année pour la môme œuvre. L'hono-
rable mendicité qui alimente ces institutions a pour résultat de
« taxer » sévèrement les personnes en état de faire la charité, et
cela n'est pas un mal, quoiqu'il y ait excès de sollicitations.
Mais les dépenses d'administration et d'arrangement de toutes
ces petites fêtes absorbent la plus grande partie des recettes. Il
semble donc que ce soit beaucoup de mouvement et de fatigue
pour peu de chose. La concentration de ces minuscules orga-
nismes en un nombre modéré de grandes sociétés d'assistance
dans chaque État australien ferait peut-être plus pour les pauvres
que la dispersion de tant de bonnes volontés.
Quant aux sports, ils sont la grande affaire des Australiens.
Les deux sports favoris sont le cricket et les courses. On parie
•peu, — m'a-t-on assuré, — sur les matches de cricket. C'est une
passion désintéressée, mais violente. Les courses, au contraire,
n'existent que par et pour le betting.
Si un match sensationnel de cricket, soit une finale ou Aus-
traita v, Englandy est donné quelque part, les façades des mai-
sons occupées par les grands journaux sont couvertes d'immenses
pancartes, montées sur des échafaudages. Les noms des joueurs
y sont inscrits, et les phases du jeu signalées par le télégraphe,
immédiatement indiquées. Jusqu'à la fin de la partie, une foule
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LA SOCIÉTÉ AUSTRALIENNE. 125
énorme stationne devant ces écriteaux, les regards fixés sur les
chiffres, échangeant des remarques, des pronostics. Dans la rue,
les tramways, les chemins de fer, les clubs, les salons aussi, on
ne parle que du cricket match. L'attention de tout un peuple est
fixée sur lui. Les résultats en sont commentés longuement dans
les feuilles publiques. L'intérêt qu'on prend en Australie aux
maiches de cricket dépasse celui que nous accordons aux grandes
courses d'automobiles, bien que celles-ci soient le stimulant d'une
industrie de premier ordre, tandis que le cricket ne se rattache
à rien de pratique. Il est pourtan^considéré par des esprits dis-
tingués comme ayant une importance s'étendant jusqu'à la poli-
tique. En 1895, lord Jersey, qui venait de quitter le gouverne-
ment de Nouvelle-Galles du Sud et est encore une personnalité
éminente du Royaume-Uni, n'hésitait pas à déclarer que les
matches de cricket entre Anglais et Australiens concouraient à
resserrer les liens impériaux.
Il y a là un phénomène psychologique inexplicable à nos
intelligences continentales ; d'autant plus surprenant que ce jeu
très technique, compliqué, réclamant un entraînement prolongé,
est dépourvu de toute animation, étant joué par vingt-deux per-
sonnes, dont deux seulement sont ensemble en action.
Si l'engouement extraordinaire des Australiens pour le cric-
ket reste mystérieux dans ses causes, les conséquences de la pas-
sion de la jeunesse pour ce sport et pour quelques autres, tels
que le football et le rowing, ne sont que trop sensibles. Le goût
de l'exercice en plein air, si digne d'encouragement, a fait place
à l'étude de la science spéciale à chaque sport. Celle-ci a envahi
toutes les maisons d'éducation. Le but des jeunes gens n'est plus
de s'amuser entre eux et de se développer physiquement, mais de
faire gagner à leur équipe telle course ou telle partie où ils seront
en compétition avec un autre club (car les collégiens sont, pour
ces objets, organisés en clubs). Ils se livrent en conséquence à
un entraînement sévère qui, après chaque séance, les renvoie
fatigués à leurs classes. Là, devant leurs livres et leurs cahiers, à
quoi pensent-ils? sinon à ce qui a surexcité leur amour-propre,
aux péripéties de l'essai qu'ils viennent de faire, à celui qu'ils
feront demain, aux procédés techniques de leur sport, aux records
déjà battus. Cela est certainemenl à leurs yeux d'un intérêt plus
vif et surtout plus immédiat que les équations algébriaues ou le
De amicitia.
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126 REVUE DES DEUX MONDES.
L'abus dn sport est Tune des causes de la faiblesse des études
secondaires en Australie. Elle est une des réponses à la question
qui y a été récemment posée : Are our boys degenerating ? Elle
en est peut-être la principale ; car, ainsi que je Tai dit plus haut,
l'enseignement est donné dans de bonnes conditions, et l'esprit
australien, bien qu'un peu lent, a des facultés d'assimilation et
d'application plus que suffisantes.
Cet abus présente un autre danger, celui de déformer la plus
belle moitié de la population. L'autre moitié est, au point de
vue plastique, moins intéressante, car un gentleman peut avoir
sans inconvénient pour sa carrière ou sa position sociale, de
grands pieds et de grosses mains. Mais le développement des
extrémités est une disgrâce pour les dames. Or, la nature impar-
tiale distribue aux enfans, sans distinction de sexe, les défauts
physiques de leurs pères. Il serait fâcheux de voir disparaître les
petits pieds et^ les jolies mains qu'on rencontre encore en Aus-
lie, et cela ne pourrait manquer de se produire en deux ou trois
générations si la manie du crocket et du foot-ball continuait â y
sévir avec la môme intensité.
Les courses de chevaux n'ont pas les mêmes inconvéniens,
et elles provoquent là comme en France'et en Angleterre un
gr^d déploiement de toilettes et de luxe. Les plus importantes
épreuves hippiques sont parfaitement organisées en Australie.
Il en est de si populaires qu'elles prennent le caractère et Tarn-
pleur de fêtes nationales. Les Australiens prêtent d'ailleurs peu
d'attention aux commémorations officielles. Pendant la semaine
où se court la Cup^ la population de Melbourne est presque
doublée, et notre Grand Prix de Paris est loin de posséder la
même puissance d'attraction. Le mouvement créé par le Cup
day est presque irrésistible. En voici une preuve :
Le l*' novembre 1894, l'empereur Alexandre III, beau-frèpe
de la reine d'Angleterre actuelle, alors princesse de Galles, étant
mort, la cour de Saint-James prit le deuil pour un mois. Les
gouverneurs des colonies australiennes en furent avisés par
dépêche. Le 3 novembre, des salves de canon furent tirées à Mel-
bourne, Sydney et dans les autres capitales coloniales, et les dra-
peaux mis en berne. A Melbourne, on se trouvait dans la race
week (la semaine du Cup day). Suivant l'usage, lord Hopetoun,
gouverneur de Victoria, avait préparé deux grands bals. Les
gouverneurs des autres colonies, présens à Melbourne, devaient y
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LA SOCIÉTÉ AUSTRALIBNNB. 127
assister; deux mille invitations avaient été lancées. La mort du
Tsar, survenue au début de ces réjouissances, dérangeait tous les
plans. Ajourner les courses, il n'y fallait pas penser. C'eût été un
défi & la passion populaire. Un instant, on eut l'idée de suppri-
mer les bals. Mais alors, que de désillusions! Partant, que de
critiques! Les ministres furent sans doute consultés. Peut-être
le Foreign Office donna-t-il son consentement. Ce qui est cer-
tain, c'est que lord Hopetoun n'osa pas décommander ses fêtes ;
et, le 5 novembre, quatre jours après la mort de l'Empereur, on
dansait au palais du gouvernement. Lord Hopetoun ouvrait le
bal en un quadrille d'honneur (le vice régal seiy dit-on là-basj
où figuraient les gouverneurs de Nouvelle-Galles du Sud, de
l'Australie occidentale et de Tasmanie, lady Hopetoun et plu-
sieurs autres charmantes ladies, plus officielles les unes que les
autres. Seuls, les membres du corps consulaire s'étaient abstenus,
par égard pour leur collègue de Russie.
La presse continentale a relevé l'incident, en attribuant au
gouverneur une intention discourtoise qu'il était incapable d'avoir.
L'anecdote montre seulement l'importance du Cup day en Aus-
tralie, en même temps qu'il souligne l'extrême complaisance des
gouverneurs à s'incliner devant les désirs ou les fantaisies du
peuple.
Les courses contribuent donc à donner un élément d'activité
^t une impulsion d'élégance à la société australienne. Malheu-
reusement, elles propagent le vice du jeu dans la nation, au
delà, — ce n'est pas peu dire, — de ce qu'on voit en France.
Ou n'a pas osé instituer en Australie le totalisator (pari mutuel),
par crainte d'encourager les joueurs. Mais l'exploitation colos-
sale à laquelle se livrent les bookmakers ne les décourage en
aucune façon et les lois édictées pour la suppression des agences
de paris sont impuissantes k enrayer le mal.
Il est curieux d'observer que, dans ce pays:où le sport hippique
tient une place si considérable, l'équitation est délaissée. Le che-
val, hors des courses, n'y est employé qu'au transport. Les fac-
teurs de la poste sont à cheval, les squatters des prairies par-
courent leurs stations à cheval, les propriétaires ruraux inspectent
leurs cultures à cheval, mais la rencontre d'un cavalier ou d'une
amazone en promenade est chose rare. L'équivalent de Rotten
ïow à Londres ou de notre allée de Longchamp au Bois de Bou-
logne n'existe aux abords d'aucune grande ville australienne.
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128 REVUE DES DEUX MONDES.
Le yachting est très en Togue à Sydney, à cause de Theu-
reuse disposition de sa rade pittoresque et parfaitement fermée.
La chasse est peu pratiquée. Quant à Tescrime, le sport par
excellence, puisqu'il met en jeu tous les muscles du corps, exerce
le coup d'œil et développe le sens de la décision, on ne s'en
occupe pas, même dans le monde militaire.
Ainsi, en Australie, et plus (m'a-t-il semblé) qu'en Angle-
terre, le sport technique s'est substitué au sport utile. Le moyen,
qui est l'émulation provoquée par la lutte entre camps ou cham-
pions opposés, a fait oublier le but, c'est-à-dire l'amélioration
physique par le développement harmonieux des organes. On ob-
tient quelques remarquables athlètes (au sens anglais de cette
expression), mais il n'apparaît pas que la race devienne plus
souple, plus alerte ni plus résistante aux fatigues. Une réaction
semble se produire dans le sens d'une éducation physique ration-
nelle des jeunes Australiens. Certains gouvernemens d'États en
ont pris l'initiative et tous maintenant encouragent les exercices
gradués, méthodiques, formant un programme complet de per-
fectionnement musculaire. On s'attache à rendre ces exercices
aussi attrayans que possible, et les enfans, malgré leur turbu-
lence native, s'y prêtent volontiers.
Les filles suivent, à fort peu près, les mêmes exercices que
les garçons, ce qui, pour l'objet qu'on a en vue, est de toute
nécessité. Comme elles ont, {)our le moins, autant d'amour-
propre que messieurs leurs frères, il est à présumer que cet effort
donnera de bons résultats. Si on y persiste, et si, en même
temps, le peuple renonce h certaines habitudes importées d'An-
gleterre pour adopter une hygiène générale s'accordant avec le
climat, la race australienne pourra devenir une des plus belles
et des plus vigoureuses.
La vie intime et journalière est agréable en Australie, grâce
à l'humeur souriante et à la sociabilité du caractère des habi-
tans. Le goût de la population pour le plein air y contribue
aussi. Max O'Rell a dit que les Australiens sont toujours dehors.
C'est assez vrai et surtout des Australiennes. L'Australien aime
à fréquenter autour de lui. Il recherche les occasions de voisi-
nage, saisit ou imagine des prétextes de réunions, y apporte de
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LA SOCIÉTÉ AUSTRALIENNE. 429
la vivacité et de Tentrain. L'étranger, pour peu qu'il entende
bien la langue, est assez facilement admis au cercle de famille.
L'exclusivisme anglo-saxon subsiste, mais latent et adouci. De
la bonne grâce et de la tenue ont vite raison en Australie, au
moins daps la forme, du préjugé de race. Les étrangers qui y
trouvent le meilleur accueil sont les Français ; mais la légende
de notre liberté d'allures, de manières et de langage s'y con-
serve, comme chez nous s'était longtemps conservée celle de.
l'Anglais à longs favoris rouges et de l'Anglaise à voile vert.
J'eus im jour occasion de présenter un jeune Français dans
un salon de Sydney. Il s'y comporta comme le font tous le3
jeunes gens bien élevés, avec une amabilité discrète et une aisance
tempérée de réserve. Il répondit avec simplicité et questionna
avec mesure. Quelque temps après, je rencontrai une dame
française qui avait assisté à la présentation de notre compatriote :
« M. X..., me dit-elle, a fait une excellente impression.
M"' B... (la maîtresse de la maison) a dit après son départ : — Ce
jeune homme est très bien. Il n a pas du tout les manières fran-
çaises. »
L'Australien n'est pas seulement sociable, il est hospitalier.
Il ignore les invitations par séries, les grandes chasses, les fêtes
de château, et autres vestiges de la vieille hospitalité féodale ou
princière. Mais on trouve chez lui ce qui ne se voit guère chez
nous, l'hospitalité offerte par des gens modestes à des gens plus
modestes, avec une gracieuseté qui permet à ceux-ci de l'ac-
cepter sans fausse honte. Il est usuel d'aller passer ainsi
quelques jours ou quelques semaines les uns chez les autres,
simplement pour le plaisir de se voir. Ce plaisir est doublé fré-
quemment, d'une part, de la pensée de rendre un discret service,
et de l'autre côté, de la satisfaction, si douce à ceux que la pau-
vreté rend timides, de se sentir relevés socialement. Les jeunes
filles, plus souvent les vieilles, profitent de ces touchans usages,
et sans risquer de les détruire, car elles montrent en général
une délicate réserve qui, en pareilles circonstances, n'est pas de
pratique constante sur le vieux continent.
Dans les résidences les plus éloignées des grandes villes et
même d'une gare de chemin de fer, perdues au fond des mono-
tones et immenses campagnes, on remarque un souci de con-
fort, de tenue, et d'attention à tenir l'esprit occupé. L'harmonie
des nuances n'est pas toujours observée dans la décoration
TOME XXXV. — 1906. 9
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130 REVUE DES DEUX MONDES.
iptérienre, le choix des « œuvres d'art » prête à la critique et
les recherches d'élégance peuvent ne pas avoir été heureuses.
Mais Tintention de bien vivre, au double sens du mot, est évi-
dente. Petit ou grand, le jardin sera en ordre parfait. Les revues
[magazines), sur la table du salon, seront les dernières arrivée»
de Londres. De nombreuses photographies couvrent les étagères
et encombrent les affreux mantel pièces qui coiffent si fâcheu-
sement les cheminées anglaises; toutes sont signées. Ce ne sont
pas les portraits de nobles personnages ou de gens en vedette^
ce sont ceux des enfans, des parens, des amis, seulement. La bi-
bliothèque contient les œuvres des classiques anglais et des plus
célèbres contemporains. Il y a des fleurs fraîches dans les vases
et elles y sont gentiment disposées. Il y en aura aussi sur la
table de famille, tous les jours et à tous les repas. Chaque détail
est soigné. L'ensemble reste un peu froid, mais reposant. On
devine que là se déroulent des existences d'une activité régu-
lière, où le devoir de chaque jour est rempli dans une tranquille
sérénité.
L'étranger qui chercherait dans ces demeures paisibles des
esprits originaux et de spirituelles partenaires prêtes à commenter
les scandales du jour, — il y en a aussi en Australie, — pourrait
être déçu. Mais s'il fait appel à ses souvenirs de voyageur ou de
Parisien, il se rappellera que le relief des caractères s'accuse
parfois en angles un peu rudes et que les saillies de la conver-
sation risquent d'amener plus de froissemens que d'étincelles.
Il se laissera prendre alors au charme de la sécurité morale,
que nous avons si rarement l'occasion d'éprouver dans nos
capitales ; puis il s'apercevra qu'à cette sécurité se joint celle de
l'esprit. C'est un grand repos que de se savoir entouré de gens
qui ne parlent pas de ce qu'ils ignorent. Bien qu'il ne soit pas
nécessaire d'aller au fond du bush australien pour le goûter, ce
n'est pas ajouter une touche inutile à cette esquisse de la Société
australienne que de dire qu'on l'y trouve.
Je n'oserais donner la même assurance à l'égard des grandes
villes de ce pays. Sydney et Melbourne regorgent de gens qui
« savent tout. » Il faut les excuser : cela fait partie des pénibles
nécessités de la politique.
La physionomie avenante des intérieurs australiens fait impli-*
citement l'éloge de la\ femme, puisque l'honneur de la bonne
tenue de sa maison lui revient. L'honneur lui revient aussi de
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LA SOaÉTÉ ACSTBALIENNK. 13f
l'atmosphère cakue et réconfortante qui y règne. C'est elle qui la
créée, les voyageurs qui, visitant TAustralie, ont rencontré aux
oourses, dans les bals ou les théâtres, des jeunes filles éviipo-
rées riant très haut, parlant de tout à. tort et à travers, quaU-»
fiant de ald fowls les dames qui sont d'&ge à être leurs mères^
pratiquant audacieusement le flirt, en résumé fort mal élevées;
cjuoique de bonne famille, — et en ont conclu que le^ femmes
australiennes étaient vaines» coquettes et futiles, ont commis le
péché de jugement téméraire.
Généraliser dans le sens opposé serait une moms grave*
erreur. Les jeunes filles en Australie sont très libres, mais Tusage
parfois inconsidéré qu'elles font de leur liberté, est certainement
l^lus répréhensible, quand il Test, dans l'apparence que dans la
T^alité. Au surplus, n'ayant à remplir que des devoirs faciles, et
n'étant responsables que de la recherche d'un mari et de la ma-
nière d'y procéder, ce n'est pas d'après elles qu'il faut établii
un jugement sur les mérites de leur sexe. Si on considère la
femme australienne comme épouse et mère de famille, dapa
raccomplissement des devoirs que ce double rôle lui impose, en
lui rendant hommage je crois qu'on ne lui rendra que justiq^
En Australie, de même qu'en Angleterre, les soucis de l'exis-
tence commune sont encore plus nettement partagés que chez
nous. Le mari ne s'ingère pas dans les détails de la vie intime
et s'occupe peu de ceux de la vie mondaine. Il règle le budget
des dépenses et sa femme l'administre. Il n'en est pas moins
luattre et seigneur, ne laissant discuter ses décisions que s'il lui
plaît. La femme australienne accepte de bonne grâce l'autorité
de son mari; elle est obéissante.
Non seulement elle accepte l'autorité masculine, mais il m'a
paru qu'elle en admettait aisément la supériorité. II y a là une
question d'attitude sur laquelle on ne peut guère se tromper, Les
usages du monde ne permettent pas aux persoimes qui en font
partie de laisser apercevoir trop clairement leurs impressions.
En descendant un peu l'échelle sociale, celles-ci deviennent sen-
sibles. J'ai remarqué maintes fois, et maintes fois on m'en a fait
la remarque : l'attitude d'une femme australienne devant uq
homme de sa famille ou de son intimité, est celle de la délé-
fence. Cela est flatteur pour les citoyens de cet intéressant pav s,
loais complètement injustifié.
En général, — et en ce qu'elle doit ôtre, — la femme en Aus.
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132 REVUE DES DEUX MONDES.
trâlie est supérieure à l'hoinme. Elle lui est supérieure en déli-
catesse, en générosité, en moralité, en sobriété. Elle a plus que
lui le sens de la famille, le goût de la culture intellectuelle pour
cette culture même, elle est plus Ane et plus intuitive ; enfin, elle
est aussi courageuse que lui, aussi capable de supporter les pri-
vations et de lutter sans faiblir contre l'adversité. Ces qualités
sont de celles que les hommes peuvent et doivent posséder aussi.
Quant aux qualités féminines, il n'en est point, je pense, qu'on
puisse refuser aux Australiennes, bien qu'elles se les partagent,
cela va sans dire, fort inégalement.
Je ne leur connais qu'un défaut, mais elles l'ont toutes : elles
ne savent pas faire la révérence. Cela pourra se corriger; et si la
société australienne est destinée, ainsi qu'il est probable, à
prendre rang parmi les plus aimables et les plus attrayantes, ce
résultat sera l'œuvre de la femme, avec la précieuse assistance
du beau soleil des antipodes.
Un aperçu, même très incomplet, de la vie mondaine en Aus-
tralie, ne peut négliger les personnes qui y occupent la place
éminente. il me faut donc dire quelques mots de Leurs Excel-
lences les gouverneurs des États et de Son Excellence le gou-
verneur général du Commonwealth, tous représentans Sa Ma-
jesté Britannique, laquelle est donc amplement représentée dans
ces parages.
L'Australie montre tant de contrastes et d'anomalies qu'il
n'est pas surprenant d'y voir l'autorité de la Couronne confiée
aux mains de sept hauts fonctionnaires, pourvus de résidences,
encadrés d'états-majors , quoique ladite autorité soit pratique-
ment nulle, et par conséquent les attributions de ces messieurs,
très restreintes. D'ailleurs, s'ils n'ont pas de pouvoirs, on a eu
soin de leur procurer des occupations. Celles-ci consistent à se
tenir à la disposition de tout le monde et de chacun afin d'hono-
rer de leur présence les manifestations quelconques que l'ingé-
nieuse activité de la population, et surtout des sociétés dont il
a été déjà parlé, juge à propos de produire. Leurs Excellences
inaugurent les ventes de charité, posent les premières pierres,
président les banquets et les distributions de prix, figurent aux
quadrilles d'honneur des bals philanthropiques, ouvrent les
expositions, patronnent les concerts, etc.
Partout où on parle, Leurs Excellences doivent parle/r.
Aucun sujet ne leur est interdit, ^ condition de ne point faire
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LA SOClÉrÉ AUSTRALIENNE. 13.3
allusion à des matières politiques ou administratives. Dans la
pratique, l'admiration de Son Excellence pour l'Australie, le
plaisir qu'EUe éprouve à être présente, la beauté de Tœuvre qui
a organisé la réunion, la puissance de TEmpire et le loyalisme
de ses sujets, suffisent à alimenter cette littérature officielle.
Leurs Excellences ont en outre l'obligation de donner un
certain nombre de dîners, de bals et de garden parties. Une
étiquette sévère ou indulgente, — cela dépend du caractère et
des idées du gouverneur, — mais plutôt sévère, est observée
dans ces réceptions.
Je regrette qu'il me soit impossible, sans évoquer des per-
sonnalités, de conter ici bien des anecdotes amusantes au sujet
des rapports des gouverneurs australiens avec leurs pseudo-admi-
nistrés. Certains sont arrivés, avec du tact et de la bonhomie, à
contenter presque tout le monde ; d'autres ont, par leurs excen-
tricités ou leurs prétentions, excité la verve des journaux sati-
riques et achevé leur mission dans une complète impopularité.
On comprendra que je ne puisse entrer dans des détails qui dé-
signeraient, sans les nommer, ceux-ci ou ceux-là.
Il est permis de constater cependant que ces personnages
choisis pat le gouvernement anglais (bien que payés sur les
budgets australiens), appartenant à la noblesse du royaume, en-
tourés d'un prestige incontesté d'hommes du monde et même du
grand monde, accompagnés de femmes élégantes et distinguées,
avaient de rares facilités pour accomplir une œuvre intéressante,
celle de guider la formation de la société australienne. Ils ne
l'ont pas entreprise. C'était pourtant le seul service qu'ils pussent
rendre au pays où ils venaient remplir des fonctions presque
uniquement décoratives. Ils étaient liés, je le veux bien, par des
obligations protocolaires, mais non au point d'être privés de
toute initiative. Quelques gouverneurs ont clairement laissé voir
qu'ils possédaient assez d'autorité pour imposer leurs préférences,
môme celles de leurs aides de camp. Aussi l'influence du Govern-
meni house n'a été sensible dans aucun des États australiens,
sur les usages non plus que sur les habitudes d'esprit de la so-
ciété. Au lieu de l'aider à réagir contre les tendances étroites
et l'instinct d'imitation qui accompagnent nécessairement les
débuts d'une nation, la plupart d'entre eux n'ont songé qu'à
garder leurs distances, montrer les banalités du luxe officiel et
les raideurs d'une étiquette surannée. Le milieu où ils ont in-
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134 REVUE DES DEUr MONDES.
troduit ces choses antiques n*y était point préparé. Il y manquait
le l'espect qui s'attache au souvenir des traditions. Le peuple
australien n'a vu qu'un spectacle dans ce déploiement d'ar-
chaïsme; il s'en est amusé comme d'un spectacle, et les gouver-
neurs malgré leur activité, leur patience et leur complaisance,
sont de plus en plus isolés.
C'est une fonction qui probablement se transformera pour
rentrer dans le simple fonctionnarisme et servira de récompense
honorifique à des notabilités coloniales ayant atteint à de hautes
positions et fatiguées par l'âge. Seule alors subsistera la situation
du gouverneur général, telle à peu près qu'on la voit aujourd!hui,
mais dont le caractère vice-royal tendra plutôt à s effacer.
Il me faut arrêter ici ces indications qui sont loin de formel
un tableau de la société australienne, mais peut-être suffiront
néanmoins pour appeler sur elle une attention sympathique
Le lecteur voudra bien tenir compte des difficultés du sujet.
J'ai dû faire route entre l'écueil des généralisations et celui des
personnalités, tout en m'abstenant de considérations politiques
dont le développement eût pris trop de place. Si ces lignes
tombent sous les yeux de mes amis australiens, je les prie d'ex-
cuser la sincérité de mes remarques, et les remercie d'avance
de l'effort qu'il leur faudra faire pour ne pas se dire misrepre-
senled. C'est une de leurs expressions favorites.
BiARD d'Aunet.
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m AN DE POLITIQUE PONTIFICALE
CONSALVI AU CONGRÈS DE VIENNE
C'est toujours sans ennui qu'on pénètre dans les coulisses
d'an congrès ; elles offrent beaucoup do charmes, et d'ordre très
divers. Les visages s'y détendent, et les sourires s'y débrident;
les demi-mots y deviennent bavards, et les secrets y succombent,
à proximité d'une bonne espionne qui a nom l'histoire. Mais
pour ceux-là mômes qu'intéressent médiocrement les grands ou
petits soucis des négociateurs, il est assçz piquant, là où l'on
croyait trouver des diplomates, de rencontrer des hommes, d'au-
tant plus alertes, d'autant plus vrais, d'autant plus hommes,
qu'ils ont à se reposer des longues heures durant lesquelles ils
furent diplomates. Dans la pénombre des coulisses, les majestés
d'emprunt se font plus familières; l'on dirait qu'elles s'oublient,
et que, s'oubliant, elles se trahissent. Les surhommes en per-
ruque qui, s'alignant autour d'un tapis vert, avaient tout à l'heure
pleins pouvoirs sur l'humanité, se laissent aller, de bonne ou de
mauvaise grâce, à retomber dans cette humanité ; et durant ces
entr'actes où la vie reprend ses droits sur la pose, ils s'amusent
quelquefois et nous amusent toujours. Les souvenirs de M. de la
Garde Ghambonas sur le Congrès de Vienne, publiés en ces
dernières années par le comte Fleury (1), réservaient au lecteur
ce genre d'attrait; ils nous installaient aux alentours du Congrès,
trop loin pour nous admettre à écouter, assez près pour nous
11} Ptfif, Vivien.
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136 REVUE DES DEUX MONDES.
invitera regarder, et les meilleurs postes d'observation — de-
mandez-le plutôt à Saint-Simon — ne sont pas toujours ceux
où Toreille peut guetter, mais ceux, bien plutôt, d'où le regard
peut fouiller. Grâce à M. de la Garde Chambonas, nous possé-
dions enfin l'histoire anecdotique du Congrès de Vienne, et tout
semblait dit, à l'avenir, sur cette auguste, prétentieuse et déce-
vante assemblée, lorsque aux archives du Vatican certains cartons
s'ouvrirent et permirent à un Jésuite, le Père Hilario Rinieri, do
la mieux connaître encore et de nous la mieux faire connaître.
L'ouvrage entrepris par le P. Rinieri sur la diplomatie pon-
tificale au xix« siècle, ne comprend pas aujourd'hui moins de
sept tomes en cinq volumes. D'inestimables « documens » y
foisonnent ; le cardinal Mathieu dans son livre sur le Concordaty
M. Louis Madelin dans sa Rome de NapoléoUy furent à maintes
reprises les tributaires du P. Rinieri. Les quatrième et cinquième
volumes de la série sont consacrés à la publication de la corres-
pondance entre les cardinaux Consalvi et Pacca durant les
années 1814 et 1815, et à une étude d'ensemble sur le Congrès
de Vienne et le Saint-Siège (1). D'entendre le diplomate qu'était
Consalvi nous raconter au jour le jour, par le menu, les jeux
des autres diplomates, c'est une bonne fortune pour laquelle,
déjà, le P. Rinieri mériterait d'être remercié. Mais Consalvi nous
intéresse plus encore* lorsque, dans ces pages, il se révèle lui-
même, lorsqu'il parle en congressiste et non point seulement
en spectateur, en joueur et non point seulement en témoin.
L'État pontifical s'était, au cours des siècles, formé morceau
par morceau; en 1814, il n'existait plus. C'est une rare jouis-
sance de voir avec quel art tenace et soutenu la dialectique de
Consalvi recommence et restaure l'œuvre des siècles, et comment
derechef, morceau par morceau, il fait restituer au Pape l'inté-
gralité de ses États. La joute entre Consalvi et Napoléon, à
l'heure de la conclusion du Concordat, est familière à toutes les
mémoires; pour la première fois, dans les précieux volumes du
P. Rinieri, nous assistons à la joute que le cardinal,, douze ans
plus tard, engagea contre l'Europe. L'histoire diplomatique et
l'histoire religieuse peuvent également trouver leur profit dans
(1) Beîla diplomazia poniificia nel secolo XIX. Volume IV : // cmgresso dt
Vienna e la Santa Sede {i8iS'18f5). Rome. Oiviltà (Jattolica. — Volume V : Conns-
poinlenza inedila deicnrdinali Consalvi e Pacca nel tempo Ucl Congretso di Vienna,
Turin, Unione Upo^rulico t-ditrice.
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UN AN DE POLITIQUE PONTIFICALE. 137
ce spectacle; l'intérêt qu'on y trouve et la gratitude qu'on en
garde au P. Rinieri nous font espérer qu'il poursuivra sans
relâche son œuvre immense, qui justifie avec éclat l'ouverture
des archives du Vatican par le pape Léon XHI.
Lorsque, le 10 mars 1814, un des derniers ukases signés
« Napoléon » ordonna le rétablissement du Pape dans ses Étals,
le territoire pontifical n'était plus à Napoléon. Les soldats de
l'Autriche s'installaient dans les Légations ; ceux de Murât cara-
colaient dans Rome et rançonnaient les Marches. Disposer de ce
qu'il ne possédait plus, c'était pour l'Empereur une dernière
façon d'être le maître ; il avait une largeur de gestes qui gran-
dissait et bravait la défaite. « Sa Majesté, avait-il fait écrire au
Pape dès le 18 janvier, juge conforme à la véritable politique
de son Empire et aux intérêts du peuple de Rome, de remettre
les Etats romains à Sa Sainteté (1). » Pie VII avait refusé cette
remise, cette sorte de réinvestiture ; il avait, même, décliné tout
colloque, jugeant que pour causer avec un Napoléon, un Pape
doit être à Rome. Vaincu par la passivité pontificale, Napoléon,
deux mois après, faisait reconduire son captif aux avant-postes
autrichiens, afin qu'ensuite, étape par étape, on le menât du Pô
jusqu'au Tibre, jusqu'à son évêché des Sept collines. Mais
l'heure était passée, pour Pie VII, de causer avec Napoléon. Si
proche que la mer soit du ciel, le vicaire de Dieu prendra ses
mesures, quelques années après, pour qu'à Sainte-Hélène un
prêtre assiste Napoléon à l'heure du suprême passage; mais le
souverain des États romains, oubliant l'Empereur comme pour
lui mieux pardonner, ne connaissait plus que l'Europe, cette
Europe à laquelle il s'était adressé du fond même de sa prison^
pour redevenir roi, pleinement roi.
Il avait en 1813, à la nouvelle du Congrès de Prague, obsédé
d'un premier appel l'empereur François P'. « Nous sommes
«dépouillé, écrivait-il, pour avoir refusé de prendre aucune part
ux guerres qui avaient surgi ou qui viendraient à éclnter dans la
lite, et pour avoir voulu observer la neutralité qu'exigeaient de
feus et Notre qualité de père commun et les intérêts de la reli-
(1) D'HaussonvUle, l'Église romaine et le Premier Empire, V, p. 313 et 554 et
oiT.
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)38 RETUB DBS DEUX MONDES.
gion professée dans les divers États de tant de souverains. » Et
Pie VII, interpellant en ces termes les congressistes de Prague,
leur avait réclamé la souveraineté territoriale en vue du « libre et
impartial exercice du pouvoir spirituel dans toutes les parties du
monde catholique (1). » Les congressistes étaient demeurés assez
inattentifs. Même en contestant l'authenticité d'un certain traité
de Prague, par lequel, à ladate du 27 juillet 1813, ils auraient,
au détriment des États pontificaux, garanti la suprématie de
l'Autriche en Italie (2), on ne saurait méconnaître que jusqu'au
début de 1814 la situation du Pape captif préoccupa médiocre-
ment les grandes puissances.
Neuf mois après les pourparlers de Prague, ce fut chez nous,
à Châtillon, en mars 1814, que l'Europe eut im nouvel échange
de vues ; on l'entendit demander, au nom de la religion, au
nom de la justice et de l'équité, au nom de l'humanité, que le
Pape fût « réintégré dans Rome, mis en état de pourvoir, en
jouissant d'une entière indépendance, aux besoins de TÉglise
catholique (3) ; » mais il ne s'ensuivait nullement que les signa-
taires de ces nobles phrases fussent disposés à restituer à Pie VII
tout ce que Napoléon lui avait dérobé. A vrai dire, François I*',
voyant à Lucerne, le 13 avril 1814, le nonce Testa Ferrata,
protestait auprès de lui que le Pape devait être souverain, qu'il
rentrerait en possession de tous ses États, et que même, quelque
temps durant, des troupes autrichiennes pourraient lui être
prêtées, afin de lui épargner les frais d'entretien d'une armée;
et un second interlocuteur, qui n'était autre que lord Castle*^
reagh, premier ministre du roi d'Angleterre, affirmait à son tour
au nonce : « La volonté de mon gouvernement est de restituer
au Pape ses États, et en cela toute l'Angleterre a des sentimens
catholiques (4). » Mais Pie VII, quelque agrément qu'il trouvât à
connaître ces divers propos, redoutait avec quelque raison que
ces bonnes volontés, autour du tapis vert d'un congrès, ne per-
dissent un peu de leur pureté et beaucoup de leur empres-
sement. Il préférait les écrits aux paroles, et sa douleur fut
grande, — plus que sa surprise, — lorsqu'il apprit qu'au début de
(1) Van Duerm, Correspondance du cardinal Hercule Consalvi avec le prince
Clément de Metiemich, iSiâ-iSSS^ p. v et suiv. (Louvain, PoUeunis, 1S99).
(2) Sur les questions que soulève l'existence de ce traité, voyes Riniari, op.
cit., IV, p. 40 et suiv.
'3) Rinieri, FV, p. 11, n. i.
(41 Ibid., p. 26-29.
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UN AN DB POUnQÙB PONTIFICALE. i39
février 1844 le même empereur François I*' avait donné au roi
Murât un papier dûment libellé, et que ce papier secret, annihi-
lant à l'avance les pieuses intentions de rÂutriche , autorisait
Sa Majesté Napolitaine à prélever im lot de quatre cent mille
âmes sur les anciens États romains (1). Pie VII, pour s'éclairer,
adressait à Sa Majesté Apostolique lettres sur lettres ; l'Empe-
reur alors répondait par cette courtoise équivoque : c< Rien n*a
été et rien ne sera omis par moi pour concilier les intérêts géné-
raux avec ceux du Saint-Siège. » — « Mais jamais, protestait
Pie VII, ni dans le passé ni dans le présent, les intérêts du
Saint-Siège n'ont fait tort à d'autres intérêts (2). » Et François I*',
cette fois, ne répondait plus du tout. Le Pape et l'Empereur,
prudemment, coupaient court & des explications qui ne faisaient
({u'accentuer le désaccord.
Les dispositions des autres puissances européennes à l'endroit
de Pie VII étaient analogues à celles de François I*'. Très siu''
cèrement des esprits comme Humboldt, comme lord Castlereagh,
comme le futur George IV, vénéraient Pie VII à cause de ses
malheurs : » On ne peut voir pape plus saint, héros plus grand »
homme plus courageux, » disait à Gonsalvi le prince régent
d'Angleterre (3). Très sincèrement, ils comptaient trouver un
Vrai plaisir à lui plaire, si la politique le permettait. Mais que
pesait pour chacun d'eux la destinée des Etats de l'Église en face
de la raison d'État 7 Et la raison d'État remontrait à toutes les
puissances de l'Europe que la solution de la question pontificale
devait être ajournée jusqu'après le règlement des grandes diffi-
cultés européennes. Ou bien ces difficultés entraîneraient de
nouveaux conflits, ou bien un pacifique congrès les aplanirait :
dans un cas comme dans l'autre, il semblait être sage de faire
attendre au Pape la restitution complète de ses États.
Supposez en effet qu'une conflagration générale se fût dé-
chaînée, telle qu'à certaines heures Gentz la crut prochaine, alors
l'amitié du roi Murât, maître encore d'un bon tiers de l'Italie,
aurait été disputée, comme un précieux renfort, entre les divers
belligérans. Pouvait-on demander à l'Autriche, à la Prusse, k la
Russie, de s'aliéner à l'avance ce concours éventuel, en insistant
auprès de Murât pour qu'il évacuât, dTurgencd et pai* contrainte,
(1) Rinicri, IV, p. 55-51,
(2) Yan Daerm» op. cU,, p. xlu-xlt.
(2) Binieri, iV, p. 136;
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iiO RiSyUB DBS DEUX MONDES.
les teires pontifieales qu'il détenait? Malheur aux rois qui
prendraient trop généreusement le parti du Saint-Père; leur
cousin Joachim, en cas de bagarre européenne, enrôlerait sa
vaillance et ses troupes au service de leurs ennemis. Il serait
vaincu peut-être, mais un Murât accepte-t-il jamais d'être
vaincu? Il rebondirait, plus dangereux encore, s'ingénierait à
soulever l'Italie tout entière, à unifier sous sa royauté ce pays
dont on lui chicanerait une parcelle, et dérouterait pour long-
temps les cabinets de l'Europe dans leurs savans desseins de
reconstruction. En 1814 on n'avait pas encore inventé, pour
évincer Murât de la place trop grande qu'il tenait en ce monde,
l'idée du guet-apens qui le conduisit au Pizzo.
Que l'Europe, au contraire, se réorganisât sans faire couler de
sang, — d'autre sang que celui de Murât; que les peuples
étonnés n'eussent point à s'entre-tuer pour ménager entre les rois
le baiser Lamourette qui sanctionnerait l'éqpiilibre du monde :
alors, dans cette riante hypothèse, la paix européenne résulterait
d'une ingénieuse politique de compensations qui jetterait sur le
marché diplomatique un certain nombre de lots de terre, et qui,
les distribuant à bon escient, apaiserait les convoitises ou rassé-
rénerait les jalousies des divers souverains. Raison décisive, si
jamais il en fut, pour laisser en déshérence, provisoirement,
quelques-unes des anciennes provinces pontificales! On pourrait
en avoir besoin au dernier moment, comme d'une poire pour la
soif, et contenter ainsi les appétits mal satisfaits. Si d'ailleurs on
pouvait s'en passer, et qu'elles ne tentassent aucun larron, s'il
n'était pas nécessaire à la paix européenne que le vicaire du|Dieu
de paix se laissât dépouiller, alors, tout à la fin, on lui rendrait
son bien, sans lui demander rien de plus qu'une bénédiction pour
l'honnête et loyale Europe.
Ainsi raisonnaient entre eux les rois et leurs ministres ; car
des peuples, il n'en était nullement question. Deux Bolonais de
bonne race et d'esprit féal, ayant eu Tidée de recueillir des signa-
tures dans les Légations pour attester l'attachement du peuple à
la souveraineté du Saint-Siège, furent tout de suite suspects à la
police autrichienne et passèrent deux mois à Gratz avant d'être
autorisés à porter jusqu'à Vienne leurs liasses de paraphes (1).
De quoi se mêlaient, en vérité, ces gens des LégationSy de vou-
(1) Rinieri, IV, p. 314 et suiv.
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UN AN DE POLITIQUE PONTIFICALE. 141
loir être quelque chose de plus qu'un pion sur Técliîquîer des
rois, et de prétendre intervenir dans ces « distributions d'hommes
et de pays qui, suivant l'expression de Talleyrand, dégradaient
rhumanité? »
L'argent, l'argent tout seul, avait le droit de s'immiscer en
ces affaires sans jamais risquer de paraître importun. Lorsqu'en
1802 il s'était agi de répartir les innombrables terres enlevées à
l'Eglise d'Allemagne, la complaisance de certains diplomates
s'était mise à très haut prix : dans la liquidation du butin fait
sur Dieu, Mammon avait joué son rôle et dit son mot. Mammon
continuait en 1814 de gouverner les diplomates, de les apaiser
iplacare), comme on disait alors par un amusant euphémisme.
Mais le pape Pie VII était un pau\Te, qui ne savait même com-
ment subvenir à l'entretien des couvens dont il avait la
charge (1) ; pauvre sans honte, il faisait dire au tsar que, faute
d'argent, l'hospitalité du Vatican serait bien frugale et bien in-
digne (2) ; il en venait à se demander, parfois, avec quelles res-
sources il administrerait ses États le jour où il en serait rede^
venu le maître. Qu'importait aux diplomates de se ménager la
gratitude d'un pareil postulant, gratitude indigente, insolvable!
Lors même que le Pape eût voulu faire marché avec eux, les
moyens lui en auraient manqué.
D'aucuns peut-être, pariai les souverains d'alors, se fussent
laissé gagner par l'idée d'un autre marché et n'eussent pas hésité
à faire espérer au Pape certains avantages temporels, en recon-
naissance des concessions d'ordre spirituel qu'il leur aurait ac-
cordées. Entre Pie Vil et les souverains impatiens, surgissaient
des questions ecclésiastiques passablement litigieuses; en Au-
triche, celle du patriarcat de Venise; en Russie, celle de l'évéché
de Mohilew. Pourvu que la houlette du chef de l'Église univer-
selle consentit à devenir plus discrète, le joséphisme et le tsa-
risme auraient volontiers pris en pitié le sceptre chancelant du
souverain des États romains. Mais Pie VII n'admettait pas que
les questions fussent confondues. « Sa Sainteté peut-elle assister
indolente à de pareils attentats? écrivait Pacca à Gonsalvi au
lendemain de certaines ingérences de l'Autriche dans l'admi-
nistration patriarcale de Venise. Le Pape ne se soucie pas de
réacquérir son bien, il est content de perdre derechef le peu
(1) Rinieri, V, p. 498.
(S) /M., V, p. 69.
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tli REVUE DES DEUX HOIOJiES.
qu'il à recouvré, mais de ne pas se taire en présence d'une tèUè
impiété, si Ton ne la répare vite (1). » Et un autre jour, parlant
du comte de Nesselrode, Pacca déclarait au même Consalvi :
t< Le comte manque d'équité, ou bien connaît peu nos prin-^
çipes, lorsqu'il a cru que le Pape est capable d'acheter des succès
temporels par des concessions dans ^les choses de conscience et
de religion. Plût à Dieu qu'on pût adhérer sans scrupule et sans
remords à tout ce que souhaite la Russie, mais presque toutes
les demandes sont inadmissibles (2). » Ces phrases fermes et tran^
Cruilles, qu'aucun geste ne souligne, n'étaient point destinées à
donner le change à l'opinion du monde et à la convaincre que
le ,Pape mettait au-dessus des ambitions terrestres la dignité de
^n Eglise. Elles sont extraites d'instructions secrètes et for-
melles, données par le Saint-Siège à sa diplomatie. En Tune
des heures les plus tragiques qu'ait connues l'Etat pontifical, elles
définissent l'esprit véritable et les vraies maximes du Sainte
Sièee, et font d'autant plus d'honneur au Pape qui les inspira
qn 11 ne songeait aucunement à s'en draper. Au moment d'entrer
en tête à tète avec une Europe passablement vénale, qui allait,
au Congrès de Vienne, ériger en règle quotidienne la maxime
du Do ut des, le pape Pie Vil, lui, consolé de l'épuisement de son
trésor par l'intégrité de sa conscience, n'avait rien à donner.
Mftis confiant dans ce que ses souffrances lui avaient rapporté de
gloire auprès des hommes et de mérites auprès de Dieu, il expé-
diait Hercule Consalvi, mains vides et tête haute, pour qu'il se
mesurât, à Vienne, avec les roueries combinées de l'Europe de
l'ancien régime et de l'Europe de la Révolution.
II
C'étaient bien en effet deux Europes qui allaient essayer, en se
combinant, de refaire et de rasseoir « l'Europe, » et si le repré-
sentant du roi Louis XVIII eut, à certaines heures, l'inappré-
ciable chance de pouvoir parler presque en vainqueur au nom
d'une nation vaincue, c'est parce que Charles-Maurice de Talley-
rand, créature du vieux monde par sa naissance et du monde
nouveau par sa destinée, voisinait sans malaise avec les survi-
vances de l'ancien régime, parmi lesquelles il défendait la légi-
(1) Rlnieri. V, p.^8.
(8) Ibid., V, p. 180.
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UN AN DE POLITIQUE PONTIPIGALE. 143
timité tout en incarnant jla Révolution. Entre ces deux mondes
qui se rendaient visite et dont la visite risquait de dégénérer en
collision, il importait de régler, sans retard , ces futiles questions
de pré§é4nce auxquelles l'expérience des diplomates donnait une
importance quasi symbolique, et de codifier à l'usage de tous les
membres du corps européen des lois nouvelles de civilité.
C'est au comte de la Tour du Pin, l'un des quatre commis-
saires français au Congrès, que fut confiée la rédaction d'un projet
susceptible de flatter ou d'assoupir toutes les vanités euro-
péennes. Il adopta ce principe, de ne point tenir compte des
préséances séculaires. Même en matière de politesse internatio*
nale, la Révolution était un fait acquis, et les grandes puis-
sances, spontanément, sacrifiaient leurs prérogatives tradition-
nelles. Entre les souverains quels qu'ils fussent, empereurs, rois
et roitelets, l'égalité devait désormais régner : la préséance «ntre
leurs représentans serait déterminée, désormais, par l'ancieimeté
des lettres de créance. La Tour du Pin prévint Consalvi que le
Pape serait classé parmi ces souverains, et que les nonces
auraient à l'avenir, dans le corps diplomatique, le rang auquel
leur donnerait droit la date de leur nomination à leur poste. Cettq
communication, que dictait une courtoise déférence, mit Con-
salvi dans un grand embarras. Le Pape devait-il se montrer plus
susceptible que l'empereur d'Autriche et que le tsar, que le roi
de France et que le roi d'Espagne, qui acceptaient qu'à l'avenir
leurs diplomates pussent fermer les cortèges et occuper le bout
de la table lorsqu'ils seraient, dans un poste, les plus récemment
accrédités? Consalvi redoutait qu' « avec l'esprit du temps, on
ne vît avec quelque défaveur qu'un prêtre voulût primer lorsque
les empereurs eux-mêmes y renonçaient. » Alléguer la tradition,
il n'y pouvait songer, puisque les autres souverains avaient cessé
d'en invoquer le bénéfice ; et lorsqu'il mit en avant la dignité
religieuse du Pape, La Tour du Pin lui fit observer que, sur les
huit puissances qui avaient à cet égard voix délibérative, quatre
étaient protestantes ou schismatiques. Raison de plus pour elles,
riposta Consalvi, d'user de délicatesse à l'endroit du Pape, et Je
se rendre agréables, du même coup, à leurs sujets catholiques et
aux États catholiques. Consalvi d'ailleurs se souvint à propos
que la Russie donnait aux nonces la préséance; il se montra
si renseigné, si pressant, si incisif, que La Tour du Pin promit
d'en référer à Talleyrand. Vingt-quatre heures après, Talleyrand
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144 REVUE DES DEUX MONDES.
avait décidé de soumettre au comité des huit puissances la for-
mule suivante : « Par égard aux principes religieux et aux puis-
sances catholiques, les plénipotentiaires consentent à ce qu'il ne
soit rien innové quant au Pape; » et Metternich promettait à
Gonsalvi d'opiner dans le môme sens que Talleyrand. Â la date
du 21 décembre, le cardinal donnait bon espoir à Pacca, dans
une allègre dépêche.
Mais l'allégresse fut brève. Au comité, l'Angleterre s'insur-
gea: elle voulait bien, par courtoisie, accorder aux nonces une
préséance, mais elle se refusait à en admettre le principe. La
Suède parla comme l'Angleterre. Le représentant du tsar et
celui du roi de Prusse, qui n'avaient pas voulu, tout d'abord,
avoir moins d'égards pour le Pape que l'ancien évoque d'Autun,
retirèrent leur assentiment; et le comité des Huit, finalement,
supprima toute distinction, en fait de préséance, entre le Pape et
le commun des rois. La décision, telle quelle, devait être trans-
mise aux ^dngt ministres des huit puissances, réunis en session
générale : ce n'était d'ailleurs qu'une simple formalité; naturelle-
ment ils diraient Amen, et c'en serait fait de l'antique marque
d'honneur dont jouissaient les représentans du Saint-Siège.
Cette « douleur imprévue, » — ce sont ses propi;es termes, —
secoua fortement Gonsalvi, mais il ne s'en laissa pas opprimer.
Des Huit, il résolut d'en appeler aux Vingt et d'invoquer l'atten-
tion de l'Europe en faveur des graves réserves que devait émfttre
le Saint-Siège. 11 vit Humboldt, qu'il trouva conciliant ; La Tour
du Pin, toujours dévoué; lord Casllereagh, poli mais tenace.
L'Angleterre comprenait d autant moins la préoccupation de
faire proclamer le droit des nonces, qu'elle admettait leur privi-
lège comme un fait usuel. Une formule était à trouver, qui mé-
nageât, tout à la fois, les prérogatives duSainl-Siège elles résis-
tances anglaises. Gonsalvi, d'accord avec Humboldt, la proposa.
Il s'agissait d'indiquer, dans un post-scriptum, que les articles
votés par le comité des Huit au sujet des préséances ne déter-
minaient rien en ce qui regardait les représentans du Pape.
Ainsi, implicitement et sans que le Congrès en fît formellement
l'aveu, la prérogative historique des nonces serait maintenue,
leur rang demeurerait ce qu'il était dans le passé, c'est-à-dire le
premier. Gonsalvi, le 4 janvier 1815, prévint Pacca de la suprême
combinaison qu'il tentait, et sa lettre marque assez peu de con-
fiance dans l'issue de la querelle.
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UN AN DE POLITIQUE PONTIFICALE. 145
Mais un message nouveau, le 9 février, constatait avec joio
la plénitude du succès ; dans le comité des Vingt, lord Castle-
reagh lui-même avait fini par adhérer à la formule proposée par
Consalvi. La tradition qui concédait aux nonces une préséance
survivait intacte aux délibérations du Congrès.
Je me réjouis grandement, écrivait Consalvi, que le Saint-Père n'ait pas
eu à subir le douloureux mécontentement d'assister sous son pontificat à un
pareil changement, et qu'au contraire, il ait eu la satisfaction de voir les
préséances^ sous son pontificat, fixées d'une manière aussi honorable par la
réunion de l'Europe tout entière (1).
Consalvi pouvait être heureux, il avait obtenu beaucoup plus
et beaucoup mieux qu'une satisfaction d'étiquette. Le Congrès
assemblé pour donner au vieux monde une assiette nouvelle, —
le Congrès qui, s'occupant même du Nouveau Monde, allait
abroger, par la suppression de la Traite, l'ancien absolutisme
du blanc sur le noir, — stipulait solennellement qu'à l'égard du
Pape il n'y avait rien de nouveau. La Révolution par ses prin-
cipes, l'Empire par ses armées, avaient amené des bouleverse-
mens durables, dont les plénipotentiaires les plus conservateurs
se bornaient à prendre acte ; mais la papauté spoliée par la Révo-
lution, emprisonnée par l'Empire, reprenait, en fait, sa place
d'élite, en tête de la foule des autres souverainetés. Cette pré-
séance était un fait : l'Europe s'était refusée à envisager à nou-
veau la question de droit. Et l'Europe, peut-être, sans le savoir,
avait ainsi servi la papauté. La préséance qu'on lui laissait
n'était point issue du droit humain, toujours muable, mais d'une
accoutumance historique apparemment immortelle, puisque la
Révolution, ennemie de toutes les accoutumances, n'avait
point prévalu contre celle-là. L'Europe n'était plus l'Europe,
l'axe de l'équilibre s'était déplacé, les fondemens mêmes du
pouvoir étaient changés ; mais, « quant au Pape, on ne ferait
aucune innovation relativement à ses représentans. » Le droit
international modifiait la situation sociale des rois, le droit
civil, celle des sujets : seule, la situation prééminente du Pape
dans le cercle de ses collègues en souveraineté continuait d'être
consacrée par une intransigeante étiquette. Tous les rangs étaient
troublés, sauf celui des nonces, comme si depuis 1789 la terre,
(!) Rinieri, V, p. 266.
TOME XXXV. — 1906. iO
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146 REVUE DES DEUX MONDES.
en ses étranges vertiges, eût tourné pour tout le monde, mais
non point pour eux, et comme s'ils eussent eu le droit de dire à
la Révolution qui continuait : E pur non si muove.
III
Mais Gonsalvi n'était pas homme à s'arroger un pareil droit ;
il avait un sens aigu des nouveautés politiques et sociales, une
intelligence très sûre des changemens de Tesprit public ; il savait
comprendre et faire comprendre à Rome que la terre avait
tourné. Il y a une politique qui défie l'histoire, qui se met elle-
même au ban des réalités, qui galvanise à peine ce qu'elle s'es-
saie à ressusciter, qui proteste contre la mort et ne parvient pas
à créer la vie; elle se croit victorieuse lorsqu'elle a souffleté ce
qui la gène, et elle ne soupçonne pas, elle n'entend pas murmu-
rer, elle ne voit pas grossir, incoercible, la poussée des forces
inconscientes, insaisissables mais actives, auxquelles appartient
Torientation du monde ; elle dédaigne deux grands facteurs de
l'histoire, dont l'un s'appelle le mystère et Tautre le peuple, et
s'imagine qu'en les dédaignant elle les supprime. Cette politique
sera celle de la Sainte-Alliance ; elle sera celle de la bureaucratie
autrichienne, beaucoup plus, quoi qu'on en ait dit, que celle de
Metternich; mais ce qui ressort avec une évidence aveuglante
des publications récentes, c'est qu'elle ne fut jamais celle de
Gonsalvi. Nous en avons pour preuve, avant toute autre, les
vœux pressans que, de Vienne, il adressait à Pacca au sujet de
l'administration des pro\dnces pontificales, des réformes suscep-
tibles d'y être introduites, et de l'indulgence, surtout, qui conve-
nait au gouvernement restauré (1). La maçonnerie italienne
avait en Europe des émissaires, qui imputaient au gouvernement
pontifical d'odieuses représailles (2). L'écho de ces rumeurs
inquiétait Gonsalvi. Rencontrant en 1814 l'ancien procureur
général de Rome, Le Gonidec, il lui disait en étant sa calotte
rouge : « Sous cette calotte, il y a des idées libérales (3); » et
(1) Rinicri, TV, p. 262-295.
(2) Jbid,, IV, p. 236-261.
(3; Le mot est cité par M. Madelin, la Borne de Napoléon, p. 681, et c'est le cas
de redire ici quel prix s'attache à son beau livre, où l'érudite accumulation des
trouvailles d'archives n'alourdit jamais le captivant entrain du récit, et où se pro-
longe avec tant d'art la sensation constante de l'absence de Napoléon dans la
Rome de Napoléon»
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UN AN DE POLmQUt: PONtinCALE. 147
sans cesse en effet, il prêchait la modération, au risque d'aga^cer
Pacca, qui sans cesse le rassurait. Il est à croire que» si la man^
suétude de Pie VII enraya tout de suite les aspirations réaction*
naires de certains prélats et réduisit au silence leurs rancunes et '
leurs désirs de vengeance (1), les lointaines instances de Consalvi
dictèrent en qudique mesure cette charitable conduite.
Le même esprit dVpropos et d'opportunité dont il souhai-
tait que l'administration pontificale s'inspirât, conseillait et
dirigeait, à Vienne, sa propre attitude et ses propres démarches.
« Les pensers et les maximes des temps présens sont changés,
écrirait-il àPacca dès le 16 novembre 1814, et dans certaines
affaires (je ne parle pas de celles qui touchent immédiatement
la religion) on ne saurait sans un grand préjudice parler et agir
comme on l'eût fait avant un tel changement. J'aurais voulu, au
sujet de la restitution des biens appartenant à TÉglise germa-
nique, faire, dans ma note, une demande plus modeste, mais je
n'y étais pas autorisé. J'ai donc serré les . dents, et j'ai fait la
demande dans toute son extension ; mais je confesse que, dans
la certitude de l'impossibilité de la réussite et du mauvais effet
qpoi en peut résulter, j'ai fait cette demande à contre-cœur, me
souvenant du fameux adage : Frustra niti, neque aHud sese fitil-
ijando ntsi odium gusererCy extremm dementiœ est. »
Une autre fois, le 4 mars 1815, il disait encore : « Contre de
pareilles sécularisations. Ton a protesté dans les temps an*
tiques; mais entre les temps présens et les temps antiques, il y
a plus de différence qu'entre l'époque qui suivit le déluge et
l'âge antédiluvien ; et non seulement, en protestant, nous tom-
berons dans le plus grand ridicule, mais, ce qui est pis, nous
indisposerons hautement, pour des choses impossibles et qui ne
donnent lieu à aucun espoir, tous les princes que les intérêts de
la religion nous invitent impérieusement à gagner à notre
cause. »
On aime ici la franchise de la pensée, la courageuse fermeté
de ces leçons de souplesse, l'exactitude avec laquelle Consalvi
savait mettre sa montre à Theure universelle, le tact éclairé qui
lui faisait sentir que la justice, pour avoir raison, a besoin d'une
certaine justesse d'accent, la perspicacité politique qui lui faisait
(1) Sur le rétablissement de la domination pontificale à Rome et sur la ^mnâe
modération dont fit preuve le gouvernement restauré, voyez Madelin, la Rome de
Napoléon, p. 676-t>8i.
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148 REVUE DES DEUX MONDES. ,
comprendre que les meilleurs avocats des causes les plus saintes
sont ceux qui savent graduer et nuancer leurs protestations, et
parfois même les assourdir. Si rigoureusement immuables que
soient les thèses, Tusage constant de la grosse voix dans les
concerts diplomatiques deviendrait aussi fastidieux que le serait,
en musique, Tébranlement perpétuel de la pédale. Consalvi
voulait que la papauté ne grossît la voix qu'à bon escient.
Sincère avec lui-même, avec autrui et avec l'histoire, il était
naturel que, dans les débats épineux auxquels allait donner lieu,
à Vienne, la destinée des provinces pontificales, les mots qu'il
dirait, plus ou moins fermes, d'une voix plus ou moins haute,
"fussent recueillis, étudiés et appréciés.
I.V
Pas une seule minute, les destinées d*Âvignon et de Carpen-
tras ne furent remises en litige : le roi de France, à Paris
même, avait laissé comprendre au cardinal que son peuple, pour
l'instant, n'accepterait pas la rétrocession de ces deux villes. En
félicitant Consalvi de savoir manier le coloris de Raphaël,
Pacca, dès le 13 octobre 1814, lui donnait à entendre avec quelle
douceur de teintes, avec quel art des pénombres, pouvaient être
dessinées les phrases de réserve auxquelles devait donner lieu
l'occupation d'Avignon (1). De même que la France tenait à
garder Avignon, ainsi l'Autriche, au nom de certaines suscepti-
bilités stratégiques, voulait être maîtresse de la parcelle des
Légations s'étendant sur la rive gauche du Pô : ce fut sans grande
ténacité que Consalvi combattit ce désir. Satisfait à l'avance si
l'Autriche, à la fin du Congrès, lui permettait de protester contre
cette spoliation, il en obtint la permission, et, platoniquement,
il en profita. L'affectation des Marches, celle des Légations, celle
de Bénévent, étaient singulièrement plus ardues.
Au regard du Saint-Siège, un principe d'équité suffisait à en
décider : il fallait rendre au vicaire de Dieu ce qui était au vi-
caire de Dieu. Mais la diplomatie européenne détestait ces con-
clusions trop simples : elle considérait l'affaire des Marches
comme une question napolitaine, l'affaire des Légations comme
une question européenne, et l'affaire de Bénévent comme inté-
(i) Rinieri, V, p. 33.
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UN AN DE POLITIQUE PONTIFICALE. 149
ressant M. de Talleyrand, qui avait, ou peu s'en fallait, Timpor-
tance d'un souverain.
On avait décidé, entre diplomates, que, pour l'attribution des
territoires, on distinguerait entre ceux qui avaient été dûment
conquis par Napoléon et ceux qui avaient été incorporés via
facti : les premiers seraient à la libre disposition de la diploma-
tie, qui les attribuerait au mieux des intérêts de l'Europe ; les
seconds devaient retourner, de droit, à leurs anciens posses-
seurs (1). Ce dernier cas était celui des Marches; des troupes
étrangères les occupaient, mais le Pape n'en avait fait abandon
par aucun traité. Le principe môme qui servait d'assise aux déli-
bérations de Vienne exigeait, sans plus longs débats, que
Pie VII les recouvrât sur l'heure. Mais le roi Murât les déte-
nait; le droit du Pape, reconnu par Metternich et ses collègues,
se heurtait à ce fait ; et la discussion qui s'engageait entre eux et
Consalvi portait, en définitive, sur le moyen le plus sûr et le ♦
plus prompt d'en finir, dans les Marches, avec un fait contraire
au droit. L'Europe entière était lasse de Murât; Metternich tout
le premier, malgré le traité qui liait l'Autriche à Murât, ou plu-
tôt, peut-être, à cause de ce traité, inclinait à trouver qu'en
Europe il n'y avait plus de place pour cette créature de Napo-
léon. Mais toucher à Murât, personne ne l'osait; c'est pourquoi
Consalvi, dès le début du Congrès, croyait devoir conseiller au
Saint-Siège de négocier spontanément avec ce prince l'évacua-
tion des Marches. La négociation marcha très mal : Murât vou-
lait que le Saint-Siège le reconnût, et le Saint-Siège, estimant
que c'était déjà très beau de consentir à le connaître, finit au
contraire par accroître ses exigences et par lui redemander
Bénévent en même temps que les Marches; sur ce, tous pour-
parlers furent rompus.
Rome ne comptait plus que sur l'Europe pour obtenir justice
dans les Marches, et l'Europe, qui reprochait surtout à Murât
la peur qu'elle avait de lui, était à son endroit de plus en plus
haineuse, mais tout ensemble de plus en plus inactive. Un jour
vint, même, où cette craintive Europe fit mine de se fâcher
parce que le Pape ne la débarrassait pas de Murât. Pie VII
n'avait pas d'armée, c'est vrai, ni de canons, ni de trésor de
guerre, mais il avait des anathèmes... Et l'on vit, en février 1813,
(1) Rinieri. IV, p. 38^^39.
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450 KG7US DES DEUX H0NDB8.
tin diplomate infliger une scène à Consalvi, parce que les armes
spirituelles dont Sa Sainteté disposait n'avaient pas encore fou-
droyé Muret. Ce diplomate éteit un ancien évéque, il s'appelait
Talleyrand. Le prêtre jureur qui avait essayé de sacrer la Révo^
iution faisait grief au Pape de Tinertie dans laquelle restaient
ses foudres.
Il me soutint, raconte Gonsalvi» que le Pape parce que pape, et comme
défenseur, par essence, du juste, du vrai, et de la légitimité des principes,
devait lever l'étendard, qu'aucuae considération, aucun égard, aucun res-
pect humain, ne devait le retenir; qu'en lerant Tétendard, le Pape rendrait
un service immense à la France, et môme à l'Europe entière; que ne .pas
reconnaître Murât ne suffit point, parce que le Pape, en le reconnaissant,
aurait commis une infamie si peu supposable, qu'il n'a eu aucun mérite
à ne le reconnaître point; que le public doit savoir quelle est l'opinion du
Pape sur le compte de cet usurpateur; que môme en ne considérant que
l'affaire des Marches, le Pape avait une raison pour appliquer à Murât les
# mesures que prend l'Église en pareil cas; qu'on avait eu le courage d'agir
ainsi avec Napoléon, et qu'on ne savait pas avoir ce courage avec Murât;
que llnaction du Pape contre l'illégitimité de Murât faisait à la bonne cause
un incalculable dommage (1).
Talleyrand parlait avec une « véhémence incroyable; » et
Français, Siciliens, un ministre russe aussi, « plus Français que
les Français eux-mêmes, » opinaient comme lui. Cinq cents ans
après Boniface VIII, et trois cents ans après la Réforme, Tun des
maîtres du chœur de la diplomatie européenne prétendait exi^
ger du pape Pie VII qu'il devînt, tout conamc un Grégoire VII,
tout comme un Innocent III, juge de la légitimité des trônes; et
si Pie Vil se fût laissé faire, s'il eût, à la voix de Talleyrand,
restauré l'appareil théocratique d'autrefois, cet appareil aurait
servi d'instrument pour les calculs de l'Europe.
Gonsalvi raconte que cette interpellation le mit à la « tor-
ture ; » gardant néanmoins quelque modération, il répondit que,
depuis huit mois, le Pape, s'il avait voulu reconnaître Murât,
aurait pu recouvrer les Marches et même Bénévent, c'est-à-dire
800000 sujets; que les égards dus aux habitans du Latium ne
permettaient pas de les exposer au péril qui résulterait, pour
eux, d'un acte d'hostilité décisive contre le roi de Naples; et que
le reproche de n'avoir rien tenté contre l'usurpateur était sin->
gulier sur les lèvres de Talleyrand, dont certaines démarches
(1) Rinieri. V, p. 284 et suiv.
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UN AK DE POLITIQUB PONTIFICALE. ISI
étaient connues. Gonsalvi, en termeB très voilés, faisait allusion
à l'initiative à peine oubliée qu'avait pi*ise Talleyrand d'envoyer
à Fontainebleau, près du Pape captif, la marquise de Brignole
pour ménager un accord entre Pie VU et un autre « usurpa^
teur, » Napoléon.
Cependant, le pape Pie VII, n'ayant consenti ni à reconnaître
Murât comme souverain, ni à le rayer du nombre des iils de
l'Église, continua d'attendre la restitution des Marches, et Con-
salvi, à certaines heures, commença d'en désespérer.
Les Légations avaient été données à la France par le traité
de Tolentino : elles rentraient dans la catégorie des pays conquis ;
elles étaient sol français au moment où les armées autrichiennes,
profitant de nos désastres, les avaient occupées ; et l'Europe, qui
admettait que le Pape devait naturellement rentrer en posses-
sion des Marches, professait au contraire que c'était son affaire,
à elle, de disposer des Légations. La question qui s'agitait entre
Consalvi et les plénipotentiaires de Vienne pouvait se formuler
ainsi : Oui ou non, Pie VI avait-il, à Tolentino, perdu les
Légations? — Oui, répondait l'Europe, le traité garde sa valeur,
et les Légations, données à la France par l'acte de Tolentino,
enlevées à la France par la récente guerre, ne sont qu'une sorte
de res nullius, provisoirement déposée entre les mains de l'Au-
triche, et que l'Europe attribuera. — Non, ripostait le Saint-
Siège, l'acte de Tolentino fut nul et demeure nul ; de droit, les
Légations appartiennent au Pape ; de droit, elles doivent lui être
rendues.
Dès le 20 mai 1814, Pie VII écrivait à l'empereur François I'''
pour lui remontrer que ce traité, vicié dèb le début parce qu'il
avait été extorqué au Pape par la violence, avait en outre été
abrogé par le fait même des nouveaux actes d'hostilité de la
France napoléonienne contre le reste des États pontificaux (1).
Ainsi, à l'origine, la cession des Légations avait été nulle; et si
même on soutenait le contraire, la France, en se déclarant, dans
la suite, l'ennemie du Pape, avait d'elle-même rompu le traité
et annulé cette cession : telle était la thèse pontificale. Consalvi
(1) Van Duenn, op, oit,, p. zxxxv-xxzvi.
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132 REVUE DES DEUX MONDES.
la soutint avec une inlassable bonne volonté, et non sans pres-
sentir, ce semble, la gravité des objections qu'on y pouvait faire.
Il adressait une lettre particulière à Pacca, pour lui faire obser-
ver que, dans toute paix, la partie qui fait des sacrifices est en
quelque mesure contrainte par la force, et qu'aucun décret for-
mel de la France n'avait déclaré nul Tacte de Tolentino (1). « Ce
traité, disait-il un autre jour, est la tète de Méduse, qu'à tout
moment on vous présente pour vous pétrifier (2). »
« .Les Légations sont à donner, non à rendre : â telle était au
contraire la thèse de l'Europe, soutenue par Metternich aussi bien
que par Talleyrand. Metternich, d'ailleurs, promit à Consalvi, dès
l'origine, qu'elles seraient données au Pape ; mais à peu prèe au
même moment, François I*' ne cachait pas son idée d y installer
Marie-Louise ; et cette contradiction entre l'Empereur et le mi-
nistre n'avait rien de rassurant pour Pie VIL Nombreux étaient
les mendians et mendiantes, de race royale ou princière, qui
avaient besoin d'un peu de terre italienne pour se refaire un
train de vie. Il y avait Marie-Louise, fille de François I®', et que
l'on commençait à traiter en veuve, puisque l'on cherchait pour
son impérial mari un coin de terre qui appartint à peine à la
terre! Il y avait une autre Marie-Louise, fille de Charles IV
d'Espagne, ancienne reine d'Étrurie. Il y avait Eugène de Beau-
harnais, le moins exigeant parmi ces faméliques couronnés. Il y
avait un enfant qui n'était pas encore en âge de réclamer, et qui,
roi de Rome la veille, avait même cessé d'avoir un nom ; on
l'appelait, lorsqu'on parlait de lui, le Napoleonido, leragazzo (3),
et le pharisaïsme de la réaction européenne ne pouvait pardon-
ner à l'infortuné bambin d'être fils d'un adultère — de l'adul-
tère entre les Habsbourg et la Révolution; mais de temps à
autre, la romanesque générosité du tsar sollicitait un tout petit
nid pocir l'aiglon. A côté des mendians qui veillaient sur F Italie
comme sur une proie, d'autres quémandeurs plus opulens se
tenaient aux aguets. Si le tsar s'agrandissait en Pologne, si la
Prusse s'agrandissait en Saxe, l'Autriche voulait s'agrandir en
Italie : ce serait tant pis pour le Pape, si les rois en exil que les
circonstances avaient faits pauvres, si les rois en place qui ne vou-
laient point laisser le voisin s'enrichir sans devenir plus riches
(i) Rinieri, V, p. 360-871.
(2) Ilnd., V, p. 692.
(S) Ibid., p. 143.
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UN AN DE POLITIQUE PONTIFICALE. t53
eux-mêmes, avaient besoin de Bologne et des Légations pour
remettre l'Europe sur ses bases.
« Je crains, écrivait le 28 décembre 1814 M. de Saint-Mar-
san, plénipotentiaire du roi de Sardaigne, que la discussion sur
les deux Marie-Louise ne finisse par ramener un projet de dé-
pouiller le Pape(l). » Et, le 31 décembret, une lettre du cardinal
Fesch, adressée de Home au général Bertrand, avisîiit la petite
cour de Tîle d'Elbe que les Légations reviendraient probable-
ment à Tancieniie impératrice Marie-Louise (2) : le gouverne-
ment pontifical, qui fit saisir la lettre, fut médiocrement rassuré;
c'était une terrible et renne qu'un pareil pronostic. Gentz, fami-
lier à tous les arcanes du Congrès, n'était pas beaucoup plus opti-
miste, le 12 février 1815, lorsqu'il écrivait à l'hospodar de
Valachie : « Les limites du territoire du Pape sont sujettes
encore à plusieurs chances incertaines (3). »
C'est dans la semaine même où Gentz éprouvait cette im-
pression, que s'engagea par surprise entre Consalvi et Talieyrand
un dialogue des plus animés (4). M. de Labrador, représentant
de l'Espagne, avait reçu ses collègues à dîner. On sortait de
table ; M. de Noailles (5), qui faisait partie de l'ambassade fran-
çaise, se mit à dire en riant : « Voilà notre cardinal qui veut avoir
encore Bénévent et Ponte Corvo; il voudra aussi avoir Avignon
et Carpentras; il est insatiable, mais il ne les aura pas. Il aura
bien ses trois Légations, et il nous fera quittance pour le reste. »
Consalvi feignit de n'entendre point, M. de Noailles insistait;
le cardinal, alors, de répondre : « Je recevrai avec reconnais-
sance ce que vous me donnerez, mais je ne vous ferai pas quit-
tance pour le reste. »
Que le Pape se refusât, quoi qu'il advînt, à donner quittance
pour Bénévent et Ponte Corvo, cela ne faisait pas l'affaire de
M. de Talieyrand ; et, sur un signe de M. de Noailles, M. de
Talieyrand intervint.
Il entra dans notre cercle, raconte Consalvi, et commença avec un rire
sardonique à parler des Légations, disant : « Voilà le cardinal qui aura fait
(!) Van Duerm, op. cil., p. l.
(2) Hinieri, V, p. 211.
(3; Metternich, Mémoires, U, p. 499.
(A) Rinieri, V, p. 276 et suiv.
(5) Le comte Alexis de Noailles était le môme qui, en 1809, avait répandu dans
tout Tempire la bulla d'excommunication contre Napoléon.
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154 REVUE DES DEUX MONDES.
une belle affaire au Congrès. Les Légations lui seront données; je dis don-
nées, et non pas rendues. Il y a une différence de grande conséquence dans
cela. )> Comprenant que le propos tendait à nous contester tout droit, et
qu'on visait à pouvoir nous dire : « Remerciez-nous de ce cadeau-ci, et puis
de celui-là et n'en cherchez pas d'autre, car en somme rien ne vous re-
vient ; » je déclinai, tant que je pus, d'entrer en discussion publique, et je
répondis toujours que nous recevrions les Légations avec reconnaissance.
Lui, insistant d'autant plus, redisait : « Nous déclarerons expressément que
nous les donnerons, et non pas que nous les rendrons. » Je répondis : « Vous
direz ce que vous voudrez. )> Mais, répliqua-t-il, vous les recevrez comme
données et non pas comme rendues. » Je répondis simplement : « Nous les
recevrons. » Et il reprenait : a Mais vous les considérerez comme données. »
Pour tâcher de détourner le discours, je dis : « Oh bien I ce serait une
tyrannie de nouvelle espèce que de vouloir forcer nos pensées. » Tous se
mirent à rire. M. de Talleyrand continua et me dit : « Vous aurez les Léga-
tions et vous signerez le traité de Paris. »
Ne pouvant, en ne répondant point, lui faire croire que je l'aurais signé,
je répondis : « Est-ce que nous sommes en guerre avec la France? Si nous
sommes en guerre, faisons notre traité de paix, comme il a été fait avec tous
les autres. Si nous ne sommes pas en guerre, nous n'avons pas de traité à
signer. » Contraint par l'argument, il riposta : « Eh bien, ne signez pas le
traité de Paris, mais alors le traité de Tolentino restera dans toute sa vali-
dité, et ce ne sera plus le seul Avignon que vous n'aurez pas, car le traité de
Tolentino vous ôte aussi les trois Légations (1)« »
Séance tenante, Gonsalvi développa la thèse pontificale au
sujet de la nullité du traité de Tolentino : il sentit ses argu-
mens sans prise, et finit par dire à Talleyrand qu'il ne compre-
nait pas comment on pouvait invoquer un traité conclu avec une
autorité que le roi de France considérait conmie illégitime.
Louis XVIll,en effet, comptait Tannée 1814 comme la vingtième
de son règne : pourquoi la France prenait-elle au 'sérieux le
traité de Tolentino, signé par un intrus en l'absence de son
roi? C'était une jolie façon de faire dévier Tentretien : on était
tout oreilles dans le salon : que pensait M. de Talleyrand de la
légitimité de la Révolution, de celle de Napoléon? Les témoins
s'apprêtaient à être des rieurs, et Consalvî les aurait peut-être
pour lui. Mais l'expert interlocuteur éluda l'obstacle.
M. de Talleyrand, allant de l'avant, me dit brusquement, d'un verbe
haut : (( On prendra bien des précautions pour s'assurer de la chose. La
question d'Avignon et de Garpentras est enclose dans celle des trois Léga-
tions. Vous ii*aurez jamais ces deux pays-là ; et si vous ne signes pas le traité
(Ij Rinieri, V, p. 276.
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UN AN DE POUTIQUE PONTIFICALE. 155
de Paris, OU si vous ne faites dans quelque autre manière ce que^ous devez
faire à cet égard» vous n'aurez pas les trois Légations. » Je me faisais la
plus grande Tiolence pour ne pas répondre tout ce que compoi^tait une som-
mation pareille, et je répliquai froidement : « Ce sera comme vous voudrez,
vous êtes les plus forts. Je suis venu ici nu, et je m'en retournerai à
Rome nu, c'est-à-dire sans les Légations. Mais je ne signerai pas; nous ne
porterons pas d'atteinte à nos principes. » — k Vous n'aurez donc pas les
Légations, » répéta-t-il plusieurs fois... Et je répétai toujours très froide-
ment : « On fera ce qu'on voudra, mais je ne signerai point... » M. de
Talleyrand, quand il en eut assez, se mit tout d'un coup, avec son astuce
ordinaire, à prendre la chose en plaisantant ; il dit en riant : « Lorsque le
cardinal se fâche, il est encore plus aimable, » et faisant on tour de
pirouette, il s'éloigna (1).
On était au sixième mois du Congrès ; et sur la question ca-
pitale dont s'occupait Consalvi, la discussion n'aboutissait qu'à
une pirouette de M. de Talleyrand.
VI
« Les grandes phrases de reconstruction de l'ordre social, de
régénération du système politique de l'Europe, de paix durable
fondée sur une juste répartition de forces, écrivait Gentz à
cette époque, se débitaient pour tranquilliser les peuples, et
pour donner à cette réunion solennelle un air de dignité et de
grandeur ; mais le véritable but du Congrès était le partage entre
les vainqueurs des dépouilles enlevées au vaincu (2). » Le Congrès
de Vienne n'avait rien d'un tribunal international : si Ton y par-
lait de droit, c'était pour la façade. Le Congrès de Vienne était
ime Bourse, où des quittances s'échangeaient. On continuait d'y
trafiquer des lots de terre, avec pompe et désinvolture, lorsqu'une
subite nouvelle vint troubler le marché : Tile d'Elbe n'était
qu'une geôlière infidèle, l'île d'Elbe avait trahi l'Europe. Il faut
lire les rares dépêches écrites par Consalvi dans les semaines qui
suivirent : on y perçoit les chuchotemens alarmés de l'Europe,
on la voit tendre l'oreille vers le point du monde où elle croit
saisir Napoléon. Où courait-il, sur mer ou sur terre? On
l'ignorait encore. « Savez-vous où va Napoléon ? » demandait
Talleyrand h, Melternich. — « Le rapport n'en dit rien, » répon-
dait le chancelier. — « Il débarquera sur quelque côte d'Italie
(ï)Rinieri, V, p. 281-282.
(S) Mettemich, Mémoires^ II, p. 474
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156 REVUE DES DEUX MONDES.
et se jettera en Suisse, » reprenait Talleyrand. — « Il ira droit
à Paris, » ripostait Metternich (1). Napoléon par son audace, la
France par son accueil, justifiaient Metternich.
Lorsqu'on sut à Vienne qu'il marchait sur Paris, qu'il y
rentrait comme chez lui, on regarda la France comme perdue
pour les Bourbons; M. de Talleyrand, qu'on observait beaucoup,
semblait plus froid pour eux... Gonsalvi se demandait si tout
cela ne finirait point par le règne du roi de Rome... On installe-
rait le fils sur les ruines du père ; quant au père, môme au risque
d'une guerre universelle, on ne voulait plus qu'il régnât. Il
semblait même que le Congrès consacrât à sa façon la déchéance
du revenant de l'île d'Elbe, en jetant le duché de Parme à sa
femme, à la fin de mars; on pourvoyait également la reine
d'Étrurie; les Légations restaient vacantes pour le Pape. Mais
voici qu'au moment où, du côté de Bologne, Gonsalvi trouvait
le ciel plus serein, le courrier de Pacca lui apportait la nou-
velle de l'invasion des États romains par Murât. Il s'agissait bien,
désormais, de la reddition des Marches! Murât, de nouveau,
s'approchait de Rome; et le 24 mars au soir, Pie VII alarmé
s'enfuyait vers le Nord. Après tant de protocoles succédant à tant
de batailles, il semblait qu'il en fût des destinées de l'Europe
comme de la tapisserie de Pénélope : de nouveau, comme treize
mois auparavant, Rome était veuve de son pape et Paris possé-
dait son Napoléon.
Seul à peu près dans cette bagarre d'anxiétés, M. de Talley-
rand restait calme : le 12 avril, on avisait Gonsalvi qu'il venait
de se faire éclroyer Bénévent (2). Pour le Pape, rien encore
n'était fait; mais M. de Talleyrand était pourvu. Metternich insi-
nuait à Gonsalvi que le Pape devrait, coûte que coûte, renoncer
à parler de son droit, accepter avec soumission le point de vue
qu'avait adopté le Gongrès, et saisir avec gratitude, bien vite, les
cadeaux de terres qui lui seraient proposés.
J'ai toujours prévu, écrivait le cardinal, qu'un jour ou l*aulre viendrait
le moment où je me romprais le cou : mais testis est mihi Deus, peu m'im-
porte, pourvu que j'accomplisse mon devoir et que le Saint-Père soit servi.
Il faut encore remarquer qu'il est encore impossible de savoir comment fini-
ront les choses, et il se pourrait que les alliés nous donnassent ce qu'ils
n'ont pas, ou ce qu'ils n'auront pas longtemps, et que nous ayons affaire
(1) Metternich, Mémoires , I, p. 206. •
(2) Rinieri, V, p. 473.
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UN AN DE POUTIQUE PONTIFICALE. 151
ayec d'aatree détenteurs; aussi céder sans protester ni réclamer pourrait
nous être très nuisible. Et maintenant, si Ton ne veut rien nous donner
parce que nous ne voulons pas faire de cessions, je n'ai rien à dire sinon
que Dieu nous viendra en aide, et, s'il lui plaît, nous pourrons reprendre ce
qui nous appartient (i).
C'est à la clarté même de son devoir que le cardinal Consalvi
perçait Tobscurité des faits, et voyait scintiller, au travers, je ne
sais quels espoirs imprévus. Talleyrand était nanti, mais Tal-
leyrand ne consentirait-il pas un échange? Qu'était-ce que Béné-
vent, sinon un gage susceptible d'être négocié? L'Europe, de son
côté, ne tenait pas à ce que le Pape se fâchât; on prit le parti,
au début de mai, de considérer Bénévent comme une enclave du
royaume de Naples, et de décider qu'à ce titre, Bénévent serait
donné au roi Ferdinand de Bourbon, rétabli dans ses États. Si
le roi de Naples en voulait faire présent à Talleyrand, c'était
affaire à lui, et cela ne regardait plus le Congrès. Consalvi
devina l'intrigue : « J'ai la certitude, disait-il à Pacca le 9 mai,
que depuis le commencement du Congrès il a été convenu que
Bénévent serait VHctceldama hoc est ager sanguinis du vicaire de
Jésus-Christ, pour prix des services rendus par M. de Talleyrand
au roi Ferdinand (2). » Mais tandis que, dans l'affaire'des Marches
et dans l'affaire des Légations, Consalvi avait toujours conseillé
au Saint-Siège la patience, il estimait au contraire que, pour
cette question de Bénévent, le Pape devait parler haut; il alla
jusqu'à dire à Metternich que si Ferdinand violait les droits du
Pape sur Bénévent, les propres droits de Ferdinand sur Naples
pourraient être frappés de caducité par le Saint-Siège. Les ex-
communications pontificales, on l'avait vu quelques semaines
plus tôt, n'étaient pas au service de l'Europe, mais l'Europe, peut-
être, allait brusquement en percevoir l'écho.
Consalvi croyait l'heure venue .d'élever la voix. Murât n'était
plus qu'un vaincu; pourquoi faisait-on attendre au Vatican la
restitution des Marches? L'Autriche percevait à son propre profit
les impôts dans les Légations; pourquoi prolonger la fiction en
vertu de laquelle les Légations n'étaient encore à personne?
M. de Talleyrand avait droit à la gratitude du Bourbon de Naples,
mais pourquoi le Bourbon de Naples acquitterait-il cette grali-
(1) Rinieri, V, p. 483.
(2) Ibid., V, p, 574.
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158 RBVUB DES DEUX MONDES»
tude aux dépens du Pape? Consalvi craignait encore, le 15 mai»
que les diplomates ne s'éloignassent de Vienne sans avoir dit
leur mot sur ces diverses questions, et qu'en Europe la situation
de tous ne fût réglée, sauf celle du Pape.
Il s'en fut voir Metternich, à plusieurs reprises, et parla ferme.
Un des entretiens dura de\ix heures, et lui occasionna << une
sueur de sang; »*mais chaque visite de Gonsalvi à Metternich
gagnait au Pape un peu de terrain. « Nisi Deus adjuverit, éoriy^xi*
il à Paeca, le 9 mai, Votre Éminence peut être assurée que je
donnerai un coup d'épée dans l'eau (1). » Mais le pessimisme
de Gonsalvi laissait son courage intact, et les coups d'épée qu'il
donnait déchiraient sans pitié la trame d'argumens dilatoires
qu'on s'essayait à lui opposer. Pour laisser au Pape, à des titres
divers, les Marches et les Légations, Metternich n'avait qu'à de-
meurer fidèle à ses promesses de naguère; il était trop soucieux
d'une exacte harmonie, en Italie, entre l'Autriche et le Saint*
Siège, pour que cette fidélité lui coûtftt beaucoup. En ce qui con-
cernait Bénévent, c'est Gonsalvi lui-même qui donna l'idée d'une
combinaison. « J'ai proposé un accommodement, raconte-t^il :
le Roi donnerait en argent à M. de Talleyrand l'équivalent de
Bénévent, qui serait rendu au Pape, ou à tout le moins
trouverait-on pour le Pape, sur la frontière, une compensation
éqpiivalente... Le grand tapage que j'ai fait et que je continue à
faire sans respect humain et avec les expressions de la réproba-»
tion la plus grande, ne sera pas, je l'espère, sans utilité (2). »
Peu de jours après, Metternich expliquait à Gonsalvi : « M. de
Talleyrand réclamait six millions pour Bénévent, mais nous les
réduirons à deux, le roi de Naples ne peut assumer la charge de
toute cette somme, et nous ne pouvons pas la lui imposer, car
pour donner au Pape Ponte Gorvo, il nous a fallu amener la
Russie, qui voulait à tout prix attribuer ce territoire au prince
Eugène, à se contenter qu'on donnftt de l'argent à celui-ci, et cet
argent, nous le mettons à la charge du roi Ferdinand. Le Roi,
donc, veut être soulagé d'une partie de cette somme de deux
millions, qu'il devra payer à M. de Talleyrand, et il a été convenu
que le Roi donnerait un million et demi, et le Pape cinq cent
mille francs (3). » Ainsi fut dénoué l'incident qui avait failli
(1) Rinieri, V, p. 575.
(2) Ibid., p. 609.
(3) Ibid., p. 116.
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UN AN DE POLITIQUE PONTIFICALE. 159
mettre aux prises le Pape et le Bourbon de Naples : Gonsalvi
consentit à ce sacrifice pécuniaire, et un article secret stipulait
que le Pape se prêterait à rechange de Bénévent contre un
morceau de terre limitrophe des États romains, si le Bourbon
de Naples le désirait.
Le 12 juin 1815, Gonsalvi pouvait écrire à Pacca : « Le
Seigneur a enfin couronné d'un heureux succès les efforts du
Saint-Père. Huit provinces et une principauté reviennent sous le
domaine du Saint-Siège. Le pontificat de Pie VII comptera
parmi ses gloires celle d'avoir recouvré ces provinces en un
temps où tout semblait rendre la chose impossible (1). »
Les historiens, jusqu'ici, imputaient au bon vouloir de la
Russie et de la Prusse le rétablissement du pape Pie VII dans
sed États (2). La publication du P. Rinieri témoigne, d'une façon
décisive, qu'en dépit des bourrasques qui parfois s'élevèrent
entre Mettemich et Gonsalvi,^ le meilleur auxiliaire du cardinal
dans son difficile labeur fut le chancelier d'Autriche (3). Il y eut
des heures où Gonsalvi et Pacca sg défièrent de Mettemich : leurs
défiances furent toujours d'assez brève durée. Mais quelque grati-
tude qu'il ressentît pour l'aide de Mettemich, Gonsalvi s'attachait
toujours, dans ses lettres, à ne jamais exagérer la portée du lien
qui devait unir l'Autriche et le Saint-Siège; et l'on admire avec;
quel tact avisé le pouvoir pontifical, même favorisé des bienfaits
de l'Autriche, préserva son autonomie contre les indiscrètes ten-
tatives dont la Monarchie apostolique, tout près de nous encore,
a paru garder l'habitude. Dans quelle mesure le Saint-Siège
devait-il adhérer à la Ligue italique que projetait Mettemich
dès le début du Gongrès de Vienne? DansquçUe mesure devait-il
ac<;epter, dans quelle^ mesure décliner, cette sorte de connubio
politique auquel Mettemich invitait Gonsalvi lorsqu'il lui disait
(1) Rinieri, V, p. 704-705.
(2) /Wd., V, p. xLvi.
(S) Dans le Tolome où il a commenté cette passionnante correspondance des
denx princes de FÉ^lise, le P. Rinieri nous semble avoir pour l'Autriche, même
lorsque d'aventore il est contraint de lui donner tort, des trésors d'indulgence.
Lorsqne Gonsalvi, constatant en Autriche la survivance des vexations joséphistes
contre l'Ëglise, écrit à Rome : « Les choses ici sont cent mille fois pires que dans
les pins mauvais temps en France ; » lorsque Severoli, lorsque Pacca, blâment
dans lenrs lettres l'Autriche pour telles démarches de politique religieuse « dont
on ne vit pas même l'analogue sous le règne de Napoléon, » le P. Rinieri semble
gêné : « Il faut naturellement admettre, dit-il en note, que dans toutes ces lamen-
tations, il y a quelque exagération ; le fond cependant était incontesté (rV,p. 349). »
L'historiographie ecclésiastique doit compter, plus que toute autre, avec les cri-
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160 REVUE DES DEUX MONDES.
en riant: « Nous sommes mari et femme (1) ? » Les dépèches
où Consaivi et Pacca discutent ces questions sont un témoignage
instructif dé Tindépendance et de la dignité du Saint-Siège; les
deux cardinaux sont d'accord que le Pape, qui se laissa traîner
en prison plutôt qu'englober dans le système napoléonien, ne
doit accepter Tenrôlement dans aucun autre système politique.
La correspondance entre Metternich et Consaivi, publiée il y a
quelques années par le P. Van Duerm, atteste que ces prin-
cipes, énoncés par le cardinal dès Taurore de la Sainte Alliance,
inspirèrent constamment la politique dé Consaivi : qu'on en juge,
par exemple, par certaine lettre de 1820 dans laquelle Consaivi
refusa d'aider l'Autriche contre la révolution de Naples.
Si Votre Altesse, disait-il à Metternich, veut bien fixer son attention «ur
la double qualité du Saint-Père comme chef de FÉglise et comme souverain
d*un État qui, en môme temps qu'il se trouve par une ligne très étendue au
contact du royaume de Naples, est aussi entièrement dépourvu de tout
moyen de défense. Elle sentira sans doute la nécessité indéclinable où est
le Saint-Père de garder de certain^ mesures dans Vactivité de son union
avec Sa Majesté Impériale et Royale, s*il s'agissait de prendre une attitude
ennemie vis-à-vis du gouvernement de Naples.
Pour ce qui regarde sa qualité de chef de l'Église, Votre Altesse connatt
déjà trop bien que si le Saint-Père n'a pu, môme au prix de sauver son exis-
tence politique, agir en ennemi contre les nations non catholiques pour
ne pas nuire à ses rapports religieux avec leurs sujets catholiques, il le
peut beaucoup moins epvers un État tout entier catholique et beaucoup
moins encore au détriment le plus sûr de l'exécution d'un concordat tout
récent et qui est d'une si haute importance pour la religion.
Et après avoir dit que Pie VII continuerait de combattre les
sectes, Consaivi poursuivait:
Les rapports religieux que le Saint-Siège doit conserver avec tous les
gouverneraens, rapports dont la conservation est intimement liée avec la
tiques malveillans ; et certes, il s'en trouverait, si cette tendance s^accentuait, pour
dire que le souvenir des services temporels rendus par l'Autriche au Saint-Siè^^^
est comme un voile dont on se plairait à couvrir les ridicules et les méfaits de
l'esprit joséphiste, et les ruines qu'un tel esprit entraîna pour l'Église. En quoi ces
critiques se tromperaient; car, à notre sens, l'attitude du P.Rinieri s'explique
beaucoup plus simplement par un instinct naturel de réaction contre les habitudes
de certains historiens italiens dont l'équité envers rAutriche est en général le
moindre souci. Mais pourquoi le P. Rinieri, si expert souvent à plaider les cir-
constances atténuantes pour l'Autriche, n'en fait-il jamais bénéficier la France de
la Révolution, de l'Empire et môme de la Restauration 1
(1) Rinieri. V, p. 223.
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Ff*^
UN AN DE POLITIQUE J^ONtlflCALE. 161
nature et les devoirs du Saint-Siège, lui défendent de prendre vis-à-vis d'un
gouvernement quelconque une attitude hostile et lui prescrivent d'en éviter
jusqu'à la moindre apparence. Ces considérations se rattachent si stricte-
ment à la nature du gouvernement pontifical, que le Pape, dans les relations
mômes où il peut se trouver comme prince souverain, ne peut jamais les
oublier ni leur préférer un avantage temporel quelconque (1).
Cette lettre, qui marquait à Metternîch une fin de non rece-
voir, emporta pourtant Tadliésion du chancelier. « J'ai retrouvé
et reconnu, répondit-il, la touche de Votre Éminence dans la
réplique pleine de dignité et de correction que sa Cour vient de
faire à notre mémoire (2). »
Et Metternich, sans doute, auarait moins estimé Consalvi si
Consalvi avait autorisé Metternich, parce qu'à certaines heures
le cabinet de Vienne avait servi la Curie, à se servir d'elle à son
tour et à mettre la diplomatie pontificale à la remorque de la
diplomatie apostolique.
VII
A Fissue du £ongrès de Vienne, le Pape était redevenu roi
et le Pape restait libre; et si Consalvi n'avait préféré en reporter
l'honneur à l'admiration qu'avait le monde pour la personnalité
de Pie VII, il aurait pu, personnellement, en tirer quelque
orgueil. Il avait trouvé le moyen de traiter avec grandeur des
affaires dont l'apparente petitesse était parfois gênante ; entouré
de diplomates dont beaucoup ressemblaient à des commerçans,
ce prêtre avait maintenu dans toute sa pureté l'honneur diplo-
matique. Mais on mesurerait mal l'élévation de son rôle, si l'on
taisait les heures fécondes durant lesquelles il débattait avec
quelques-uns de ses collègues certaines questions d'ordre pure-
ment religieux. L'histoire dira, désormais, grâce aux décou-
vertes du P. Rinieri, que le voyage de Consalvi à Londres dans
l'été de 1814 et son long séjour au Congrès de Vienne, profitèrent
singulièrement à l'émancipation des catholiques d'Angleterre;
^pie le cardinal avait vu clair dans les luttes qui divisaient les
catholiques de Grande-Bretagne ; qu'il avait témoigné aux intran-
^^geans d'Irlande une froideur avisée, et fait acte perspicace en
^sayant d'attirer le Saint-Siège, comme lord Castlereagh le
W) Van Duerm, op. ct7., p 264.
P) Ihid., p. 274.
TOMB XXXV. — 1006. -1. 11
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162
REVUE DES DEUX MONDES.
dédirait, sur le terrain des concessions; et que, Topiûlon de
Consalvi ayant tardé à prévaloir, il fallut moins de cinq ans pour
que Rome eût à prendre des mesures contre le vicaire Milner,
chef de ces intransigeans qu'un instant elle avait paru encoura-
ger (1). Lorsque Consalvi souhaitait pour TÉglise britannique le
triomphe de certaines solutions modérées, ce n'était point le
politique, mais bien plutôt le prêtre, qui parlait {et qui insistait
« Il est des gens en Irlande, écrivait-il, qui, d'une façon médiocre-
ment innocente, se servent du prétexte de la religion pour leurs
desseins et pour leurs fins politiques... Les Irlandais sont natu«
rellement très ennemis de l'Angleterre, et quelques-uns, môme
sans le vouloir, voient en noir tout ce qui vient de l'Angle-
terre. »
L'œil aiguisé de Gonsahn discernait le point précis où finis-
sait la vraie sollicitude pour les intérêts religieux et où com-
mençait, au contraire, l'exploitation politique de ces intérêts;
et sa conscience d'homme d'Église avait l'inflexibilité nécessaire
pour dissiper toute confusion, dire halte à toute ingérence, et
dégager l'Eglise de toute compromission. L'ère du parlementa-
risme commençait; les formes nouvelles de la vie civique dans
les divers pays exposaient TEglise à certains périls en même
temps qu'elles lui ménageaient certains avantages; la politique
suivie par Consalvi à Tendroit de l'Angleterre montra qu'il pres-
sentait, avec une admirable équité d'intelligence, et ces périls et
ces avantages. Il entrait dans l'esprit de cette politique que
l'Église ne fût liée à aucun parti non plus qu'à aucune com-
binaison d'intérêts internationaux. Pie Vil avait mieux aimé
subir l'infortime que d'adhérer aux décisions commerciales aux-
quelles Napoléon soumettait l'Europe ; la fin de son pontificat
fut k l'avenant du début; et le secrétaire d'État Consalvi fut
aussi libre à l'endroit des vainqueurs de Napoléon qu'il l'avait
été à l'endroit de Napoléon.
L'avènement du cardinal délia Genga, devenu Pape sous le
nom de Léon XII, renvoya Consalvi à l'horticulture qu'il aimait.
Une leltre de Louis-Philippe existe, dans laquelle le futur roi
des Français dit au cardinal : « Le prince de Talleyrand, qui
(1) L'ouyrage capital sur la question est celui du P. Amherst, S. J. : Thê History
ofCatholic émancipation and the progress of the eatholic Church in the British
IsUs from 1771 to ISiO, IJ, p. 141 et suiv. (Londres, Hegan, i8S6) : U a désormais
besoin d'être complété à l'aide des documens que publie le P. Binicri.
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UN AN DE POLITIQUE PONTIFICALE. 163
garde de vous le plus tendre souvenir, me disait dernièrement
que votre seul plaisir était la culture des fleurs (1). » Un jour il
fut tiré de ce plaisir par un appel du , pontife nouveau qui le
conviait à venir causer; Gonsalvi, malade, se fit porter auprès
du Pape. C'est un vaste sujet de causerie que TUnivers : Consalvi
se complut à parler des germes qu'il avait semés en vue du
rapprochement de l'Angleterre avec le Saint-Siège. On vendait
toujours, dans Rome, la gravure sur laquelle Pie VII, entouré de
la Force, de la Mansuétude et de la Gloire, se faisait présenter
par Consalvi quatre belles effigies de femmes agenouillées, qui
représentaient Rome, Ravenne, Bologne et Ferrare; mais la
pensée de Consalvi, toujours portée vers l'avenir, aspirait à
d'autres conquêtes. Les efforts qu'il avait faits à Vienne pour
mettre d'accord le Saint-Siège et lord Castlereagh n'avaient pas
été des victoires, et pourtant on eût dit qu'entre tous les souve-
nirs que gardait Consalvi du Congrès de Vienne, celui-là lui était
le plus précieux. Il souhaita à Léon XII de moissonner, en Angle-
terre, ce que lui-même avait semé. Léon XII écoutait; il
regretta peut-être que Consalvi, à qui ses forces interdisaient
d'accepter la préfecture de la Propagande, ne fût plus qu'horti-
culteur, et Consalvi s'en retourna vers ses fleurs, destinées à lui
survivre... Bientôt après, Consalvi n'était plus : les dernières
paroles qu'avait prononcées ce grand homme faisaient augurer
le réveil du catholicisme anglais ; et le chroniqueur qui en prit
note et qui pour toujours en fixa l'expression était dès lors en
passe de devenir célèbre: il devait être le cardinal Wiseman.
Georges Goyau.
(1) Crétineau-Joly, Mémoireê du cardinal Consalvi, I, p. 137.
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LES RESULTATS
PS YCHO - PHYSIOLOGIE
I
D'abord, en quoi consiste, au juste/ cette conception d'une
psycho-physiologie ?
Aux alentours de 1830, la haute Université avait donné de
la psychologie une idée très simple : « La psychologie est la
science du principe intelligent, de Thomme, du mot. » Ou encore :
« La psychologie est cette partie de la philosophie qui a pour
objet la connaissance de Tâme et de ses facultés étudiées par le
seul moyen de la conscience. » D'ailleurs, rien ne semblait plus
facile que cette étude ni plus certain : A la Sorbonne et au
Collège de France, Victor Cousin, Roy er-Col lard, Jouifroy, la
menaient de concert. « L'âme se connaît, se saisit immédiate*
meftt, » affirmaient-ils.
Seulement ces grands professeurs étaient romantiques; à
côté de la littérature du « moi, » qui représente l'expansion sen-
timentale de l'individu, ils entreprenaient la psychologie du moi,
qui représente son expansion intellectuelle. Dans l'un et Tautre
cas, en effet, le principe est le même, c'est le subjectivisme. Or,
s'il est açlmissible que le suhjectivisme soit la source même du
lyrisme, il est contradictoire de le supposer principe de science.
Le poète et l'observateur ne suivent point les mêmes voies.
C'est ce qui frappa Auguste Comte : « L'observation inté-
rieure, dit-il, engendre presque autant d'opinions divergentes qu'il
y a d'individus croyant s'y livrer. » Et puis, à supposer qu'il y
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LES RÉSULTATS DE LÀ PSYCHO-PHYSIOLOGIE. 165
ait accord entre ces diverses observations intérieures, en serions-
nous bien avancés? Quels résultats précis obtiendrions-nous
ainsi ? Nous décrivons ce que nous constatons dans notre con-
science ; nous ne l'expliquons pas. « Contempler l'esprit en lui-
même, dit toujours Auguste Comte, c'est faire abstraction des
causes et des effets, c'est regarder de loin des résultats dont les
conditions échappent nécessairement. » Et, à la vérité, quand on
examine le principe d'une méthode introspective, on ne peut
guère ajouter à la critique positiviste.
C'est que, à côté de cette psychologie inexistante, Auguste
Comte avait trouvé de son temps une physiologie constituée :
les médecins, déjà ambitieux, s'étaient eux-mêmes préoccupés
des (c rapports du physique et du moral. » Cabanis avait mis en
lumière l'influence du sexe, de l'âge, du milieu, du régime, de
l'état de santé, sur les fonctions mentales. Bichat avait été jus-
qu'à dire que les passions avaient leurs causes uniquement dans
les viscères. Surtout Gall régnait. Auguste Comte suivit les phy-
siologistes, et non les psychologues. Il réduisit la psychologie des
uns à la physiologie des autres : « La théorie positive des
fonctions affectives et intellectuelles est donc irrévocablement
eonçne conmie devant désormais consister dans Tétude, à la fois
expérimentale et rati<mnelle,des différens phénomènes de sensi-
bilité intérieure propres aux ganglions cérébraux dépourvus de
tout appareil extérieur immédiat, ce qui ne constitue qu'un
simple prolongement général de la physiologie animale propre-
ment dite, ainsi étendue jusqu'à ses dernières attributions fon-
damentales. »
Auguste Comte exagérait, évidemment. » Les successions des
phénomènes mentaux, objectait déjà Stuart Mill, ne peuvent
être déduites des lois physiologiques de notie organisme ner-
veux. » La physiologie pure ne vaut donc guère mieux que la
psychologie pure; mais la conception des Cousiniens et celle
de Comte s'éclairent mutuellement et se font pendant. Ce sont
deux extrêmes logiques entre lesquels la psychologie n'a cessé
d'osciller, au cou^-s de son histoire, pour se trouver un point
d'équilibre. Si elle reste cousinienne, en effet, elle ne peut
«devenir positive ; si elle continue d'être comtiste, elle cesse d'être
psychologique. Comment lever cette difficulté?
Or, je trouve en moi cife« événemens, tels qu'il non existe pas
de Semblables dans l'univers * ce sont mes seul imens mes id^ies,
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166 BEVUE DES DEUX MOHDEfi.
mes décisions. Ces évënemens ont pour caractéristique qu'ils ne
sont connus que de moi ; ils n'existent que si je les connais.
Il me suffira de donner à cette conscience spontanée que j'ai de
moi-même la rigueur de la réflexion pour constituer une expé-
rience utile. Appelons psychologique la connaissance que j'ai,
moi, de ces événemens qui me sont propres.
D'autre part, si j'ai la sensation de lumière, par exemple,
c'est qu'un excitant mécanique : un mouvement vibratoire, a agi
sur mon œil, c'est qu'une impression physiologique, dans mon
organe sensoriel et dana mon cerveau, a suivi cette excitation.
Supprimer ces antécédens objectifs serait supprimer ma sensation
subjective. Mes états intérieurs ont des antécédens ou des con*
séquens dans mon organisme. Ils suivent ou précèdent des mo-
difications de mon système nerveux. Ils viennent s'insérer dans
une série matérielle, et leur liaison avec tous les termes de cette
série est telle que leurs variations sont concomitantes des varia-
tions de ces termes. Pour les connaître, il faut donc connaître
leurs conditions, leurs résultats. Appelons physiologique cette
seconde connaissance, et nous donnerons le nom de psycho^
physiologie à l'étude parallèle de ce qui se passe dans ma
conscience, de ce qui se passe dans mon organisme. L'une sera
le complément de Tautre.
Bien plus, l'étude physiologique sera le moyen, la méthode
de l'étude psychologique. Car n'est-il pas plus facile d'observer
exactement les contractions de mes muscles, les impressions de
mes organes sensoriels, les variations de ma respiration et de
ma circulation que mes pensées, mes perceptions et mes émo-
tions, ce qui tombe sous les sens de tout le monde que les mou-
vemens d'une conscience, qui seule peut se saisir elle-même?
« L'âme, disait le métaphysicien Descartes, est plus aisée à con-
naître que le corps. » C'est le contraire pour le psycho-physio-
logue.
Ainsi, la perpétuelle tendance de la psychologie, durant un
demi-siècle, à se rapprocher de la physiologie révèle seulement
son effort pour devenir positive. Ayant aperçu la contrariété de
ces deux mots : science et conscience, elle a supposé cette syno-
nymie : psychologie scientifique, psychologie physiologiqpie.
Est-ce là un rapprochement légitime ou illusoire? La psycho-
logie ne dispose-t-elle vraiment que de la physioloirie pour de*
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LES RÉSULTATS DE LA PSYCHO-PHYSIOLOGIE. 167
venir scientifique? c'est ce que nous découvrirons sans doute,
en examinant successivement quelques-uns des résultats obtenus
par les trois tentatives où s'est accusé le plus vivement ce besoin
de précision expérimentale, — la psycho-physique, la physio-
psychologie, la psycho-pathologie.
II
La psycho-physique prétend se modeler, ainsi que son nom
rindique, sur les sciences de la nature les plus exactes. Elle vise
à expérimenter comme en physique. Substituer à Tétude inté-
rieure du fait psychologique Tétude objective du fait physiolo-
gique, c'est bien, parce que les sens sont plus exacts que la con-
science. Mais ce n'est pas assez. N'est-il pas possible de remplacer
à leur tour les sens par des appareils, des instrumens enregis-
treurs ?
En d'autres termes, parmi les antécédens d'une sensation, il
y a un fait physiologique, l'impression, c'est-à-dire tous les chan-
gemens survenus dans les organes, les nerfs et les centres sen^
soriels : on ne peut guère que l'observer. Et il y a un fait phy-
sique, l'excitation : c'est une force qui agit du dehors sur l'organe,
une vibration lumineuse, par exemple, un mouvement. Or cette
excitation est mesurable : mesurons-la... Nous ferons ainsi péné-
trer dans la psychologie la précision même des mathématiques.
Nous formulerons algébriquement, comme la loi de la chute des
corps, celle qui régit les rapports de l'univers mécanique et de la
conscience sensible. Ainsi deux bougies ne nous procurent pas
une sensation de lumière qui, par sa vivacité, soit le double de
l'éclairage fourni par une jjougie. Un orchestre de cent violons
ne fait pas cent fois plus de bruit qu'un violon : il s'en faut de
beaucoup. De combien s'en faut-il? La sensation et Texcitation ne
croissent pas proportionnellement. L'œuvre de la science psycho*-
physique sera de donner à cette observation grossière une expres-
sion rigoureuse. Toute science n'est que mesure de la quantité.
Cette conception est d'origine surtout allemande, on le pense
bien, et n*est pas toute neuve. C'est en 1860 que Pechner, le
plus éminent des psycho-physiciens, a défini son dessein :.
« J'entends, par psycho-physique, une théorie exacte des
rapports entre Tâme et le corps, et, d'une manière générale,
entre le monde physique et le monde psychioue. »
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168
REVUE DBS DEUX MONDES.
Ce n'est pas que Fechner prétende absorber toute la psycho-
logie, ou môme la psycho-physiologie, dans la psycho-physique :
il est un large esprit. Il songe plutôt à fonder une sorte de
science intermédiaire, celle des rapports de la sensation et de
l'excitation, caractérisée par Temploi de Texpérimentation véri-
table, de la mesure, et du calcul.
Les expériences auxquelles il s'est livré, lui et ses disciples,
sont en nombre inQni. Mais il est aisé de les ramener à deux
types élémentaires, puisqu'elles ne peuvent porter que sur les
sensations.
Nos organes sensoriels, en effet, ne recueillent pas toutes les
excitations : les unes n'atteignent pas, les autres dépassent la
limite de leur capacité. Un son trop léger n'est pas perçu non plu^
qu'une lumière trop pâle ; quel est donc le point précis où l'excir
tation devient perceptible, c'est-à-dire capable de produire dans
la conscience la plus petite sensation, la sensation initiale? Il y
a un <i seuil » que l'excitation doit franchir pour devenir- une
sensation : où est ce seuil de la conscience?... Supposons un
appareil qui puisse mesurer l'intensité de l'excitation, un autre
appareil qui puisse fixer le moment de la sensation, on obtien-
drait ainsi le mifiimum sensible. Or, on a construit ces appareils,
déterminé ce minimum : pour la température, par exemple, celle
de la peau étant IS"",!, ce sera une augmentation de 1/8 de degré,
centigrade ; pour la lumière, l'éclairage d'un velours noir par une
bougie située à 8 pieds 7 pouces; pour le son, une boule de liège
de 0^^,001 tombant de 0,001 sur une plaque de verre, l'oreille
étant à 91 millimètres.
Mais, — et c'est là le second type d'expériences, — l'excita-
tion varie : elle peut s'accroître. Si elle s'accroît d'une quantité
trop petite, nous n'avons pas la sensation d'une différence. Si,
par exemple, l'on exerce une pression de 1 gramme sur les doigts
d'un sujet, il faut augmenter la pression d'un tiers de gramme,
pour que cette augmentation soit perçue. Cette sensation de la
plus petite différence possible constitue ce qu'on pourrait appeler,'
par rapport au minimum sensible du seuil de la conscience, un
minimum différentiel, le minimum sensible relatif. La détermi-
nation de ce minimum différentiel est d'autant plus utile qu'il
est constant : quelle que soit son intensité, il est nécessaire que
l'excitation croisse toujours dans une même proportion par rap-
port à elle-même pour c[ue cet accroissement soit perçu sous la
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LES RÉSULTATS DE LA PSTCHO-PIfCTSIOLOGlE. 169
forme d'un accroissement dans Tîntensité de la sensation. Si pour
une pression de 1 gramme, il faut un tiers de gramme, pour une
pression ae 10 grammes, il faudra une augmentation de un tiers
de 10 grammes. La proportion est la même pour la tempéra-
ture, pour le son. Pour la lumière, un accroissement de 1 pour 100
suffit. Il est donc possible de résumer toutes ces expériences par
une loi , exprimant la constance de l'excitation , dans tous ses
^ccroissomens, pour tous les sens. Un autre psycho-physicien^
Weber, est devenu célèbre pour avoir tenté de donner à cette loi
une formule absolument mathématique :
La sensation croit comme le logarithme de F excitation.
Ceux qui savent ce que c'est qu'un logarithme admireront
sans doute cette extrême précision des résultats psycho-phy-
siques. Ceux qui l'ignorent n'admireront pas moins.
Mais, si pour les sensations on a dû s'en tenir surtout à leur
intensité, il est un autre caractère par où les phénomènes de la
conscience semblent encore offrir une prise à la mesure, c'est
leur durée.
Le plus éminent représentant de la psychologie allemande,
son véritable chef et initiateur, celui qui fut le premier à for-
muler les principes de la liaison psycho-physiologique en géné-
ral, Wundt, a institué, dans son laboratoire de Leipzig, des expé-
riences de cette espèce.
L'opération est très simple : on soumet le sujet à une excita-
tion, une piqûre à la main, par exemple, et on le prie d'accuser
sa sensation par une réaction, en pressant le bouton d'un appa-
reil, par exemple. L'intervalle qui sépare l'instant enregistré par
les deux appareils mesure le « temps de réaction. »
Ce temps de réaction est infiniment complexe. Il comprend
tout au moins : le temps physiologique représenté par la marche
de l'excitation de la périphérie au centre; le temps psycholo-
gique de la sensation ; le temps psychologique de la décision 4
prendre pour .réagir ; le temps physiologique que constitue le
trajet de l'influx nerveux du centre à la périphérie, vers les
muscles.
Dans cet ensemble, comme on le voit, les deux temps psycho-
logiques qu'il s'agit de mesurer sont pris entre deux temps phy-
siologiques, dont nous ne savons pas quand Tun finit ni f|Tiand
l'autre commence. Pour les atteindre, il suffira sans doute ilé
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170 REVUE DES DEUX MONDES.
compliquer l'opération mentale : par exemple, on imposera au
sujet de réagir avec la main gauche s'il voit une lumière, et avec
la main droite s'il ressent ime piqûre, ou bien on lui prescrira de
réagir avec le petit doigt, s'il est piqué au pouce et avec le pouce
sïl est piqué au petit doigt. La réaction devient ainsi beaucoup
plus difficile, par le double fait d'une attente, puisque le sujet
ne sait pas ce qui va se passer, et d'une attention, puisqu'il devra,
selon le cas, faire un choix. C'est-à-dire que la série psycholo-.
gique se trouve considérablement renforcée par rapport à la série
physiologique pure : le retard de la réaction mesurera la rapi-
dité de la pensée. Or, ce retard est très appréciable. La pensée
n'a rien de l'éclair : elle est môme très lente : sa vitesse varie
avec les individus, les dispositions des individus, et l'on a pu
espérer trouver une formule mathématique, d'après les temps de
réaction, pour évaluer l'intelligence des hommes. L'influx ner-
veux lui-môme ne circule que fort doucement dans les voies qui
le conduisent de la périphérie au centre, du centre à la péri-
phérie. Si je ne me trompe, Wundt estime sa vitesse à 33 mètres
par seconde.
En vérité, ne sont-ce pas là des résultats?... Ils ont été telle-
ment discutés, dans toutes les écoles, qu'il n'est pas possible d'en
ignorer l'existence, au moins historique. Ces quelques détails
suffisent sans doute à en montrer la minutie, l'apparence posi-
tive, et l'on comprend que, lancée par un esprit aussi vigoureux
que Fechner, appuyée par l'autorité de Wundt, la pscho-phy-
sique ait eu d'abord une fortune éclatante. Depuis vingt-cinq ans,
non seulement en Allemagne, mais en France, en Italie, en
Amérique, les laboratoires n'ont cessé de se multiplier et de
s'enrichir, les appareils de se perfectionner et de se diversifier.
Bientôt, on ne s'en tint plus à la mesure des « temps de réac-
tion, » et l'on s'appliqua à saisir des phénomènes plus délicats
et plus profonds. De l'étude des sensations, on s'éleva à celle des
émotions, où l'on voulut déterminer toutes les modifications
qu'elles peuvent entraîner, dans la circulation, la respiration, la
tension musculaire. On accumula le plétysmographe, le sphyg-
mographe, les esthésiomètres, les dynamomètres, les appareils
graphiques de tout genre. On a mesuré, grâce à des accidens
favorables, jusqu'aux variations caloriméiriques du cerveau
et je connais de jeunes passionnés qui n'accomplissent aucun
acte de leur vie humaine sans un outillage scientifique. Dans
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WW^'-^
LES RÉSULTATS DE LA PSYCHO-PHYSIOLOGIE. 171
cette universelle fièvre psychométrique, TAllemagne, est-il besoin
de le dire, resta la plus ardente. Ses représentans furent honoréjs
dans les Congrès et il sembla un moment que la psychologie ne
pouvait avoir d'autre forme que ce travail de laboratoire, qui, de
Leipzig, avait rayonné dans le monde.
Pourtant, Téclat même de ce succès devint bien vite dange-
reux. On exagéra. En France, notamment, la psychométrie, qui
ne fut qu'une imitation, se défendit mal de la puérilité. Son
principal représentant, à peine officiel, M. Alfred Binet, après
avoir tenté de réunir quelques élèves dans un laboratoire annexé
à la Sorbonne, ne parvint guère à y maintenir que des secré-
taires. Il s'adonne aujourd'hui à des travaux de société, comme
la graphologie, et même à des essais de philosophie générale sur
« l'âme et le corps. » VAnnée psychologique, où il avait eu
l'heureuse idée de résumer régulièrement l'ensemble des travaux
de ce genre, n'offre plus .l'intérêt d'autrefois, indiquant par là
même la généralité de ce recul. L'Allemagne elle-même est au-
jourd'hui frappée, semble-i-il, de découragement. Les derniers
ouvrages de Wundt révèlent des préoccupations plus larges où
Ton voit bien que, d'instinct, il fut toujours un philosophe et un
logicien : il s'intéresse à la psychologie des peuples. Son pério-
dique, les Philosophische Siudien^ n'a pas, lui non plus, gardé
le prestige de ces débuts. Déjà au Congrès de Paris, en 1900,
l'école allemande avait cessé d'absorber toute l'attention des
psychologues. Elle avait paru effacée. Au congrès de Rome, en
1905, elle ne parut même pas. On put croire qu'elle avait cessé
d'exister.
D'une destinée tout à la fois si brillante et si courte, quelles
furent donc les causes? Il serait intéressant de les dégager au-
jourd'hui. Ce serait sans doute marquer du même coup la valeur
de la tentative.
D'abord, la seule idée d'une psychométrie est d'un attrait
presque irrésistible, il faut bien le reconnaître. Dans une science
comme la psychologie où tout est fuyant, mystérieux, insaisis-
sable, on avait cru découvrir de suite un élément de précision
définitif. Spinoza avait tenté autrefois, avec les passions, une
psychologie géométrique, où l'on voyait les mystères du cœur
définis et enchaînés par théorèmes, more geometrico : qu'était-ce
que cela? On entrevoyait maintenant une psychologie mimé*
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172 REVUE DES DEUX MONDES.
rique, algébrique, avec des chiffres!... Faut-il s'étonner qu'on
ait subi là plus qu'ailleurs Téblouissement mathématique, TiATesse
de la mesure et du calcul? L'appareil enregistreur enthousiasma
les esprits positifs. La psychologie qui, hier, n'existait point,
dépassait d'un seul coup les sciences mêmes de la vie et, d'em-
blée, s'égalait en rigueur à la physique mécanique...
Mais., si l'idée fut séduisante, combien en devaient être rapi-
dement décevantes l'exécution et la pratique!... Sans doute la
forme parfaite de la science est la forme mathématique ; il est
même admissible que toutes les sciences doivent revêtir quelque
jour cette forme parfaite. Qui ne voit pourtant qu'elles ne peu-
vent commencer par là, et la psychologie moins que toute autre?
La moindre faute de la psycho-physique serait donc d'avoir brûlé
toutes les étapes d'un progrès avenir et peut-être séculaire.
Mais il y a plus, et je me demande si, de toutes les sciences, la
psychologie n'est pas la seule qui, pan définition, doive échapper
à l'usage de toute mesure et de tout calcul.
Car enfin que voulez-vous mesurer? Sur quoi voulez- vous
calculer? Je vois bien qu'à l'aide de vos appareils compliqués
vous déterminez assez exactement l'excitation qui précède ma
sensation. Mais ma sensation même, c'est ma conscience qui la
mesure et qui prononce qu'une surface est plus ou moins
éclairée. Une sensation produite en moi par une bougie n'est
pas la même qu'une sensation produite par deux bougies.
J'accuse cette diflférence dans mon langage et vous l'interprétez
dans le vôtre en disant qu'il y a de l'une à l'autre sensation
une différence cT intensité ?Wous entendez par là qu'une sensa-
tion de son et une sensation de lumière diffèrent pour moi par
leur qualité, mais qu'une sensation de lumière moindre ne
diffère d'une sensation de lumière plus vive que' par le degré,
non par la nature. En ê tes- vous sûr ? Ne faudrait-il pas d'abord
avoir défini du dedanSy par la conscience, cette intensité dont
vous supposez seulement la signification? Au fond, les sensa-
tions qui me semblent d'une même espèce, une lumière et une
lumière, ne se distingueut-elles pas pour ma conscience comme
deux individus, comme un homme d'un autre homme, et pas
seulement par leur taille? Votre mesure ne saisit pas, ne saisira
jamais en elles ce qu'elles ont de proprement psychologique,
par opposition à cet excitant dont vous jouez si bien parce
qu'il est physique, je veux dire ce qu'elles ont d'essentiel et de
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LES RÉSUITATS DE LA PSYCHO -PHYSIOLOGIE' t'l73
caractëristique, et qui fait quelles sont des sensations de ma
conscience, non des \ibrations du milieu extérieur des meuve-
mens lumineux ou sonores. Vous commettez même une erreur
plus grossière : vous oubliez mon opgane sensoriel, mon système
nerveux. Car cette excitation, que vous enregistrez si scïnpu-
leusement, n a pas de réalité, de grandeur par elle-môûie Son
action dépend de mes dispositions physiologiques, «t elle varie
d'après Tétai de l'appareil sensoriel qui va la recueillir Dans
les fameuses expériences sur la durée des réactions, combien
de fois enregistre-t-on la réponse avant que la question ait été
posée, par l'effet de cette même hâte nerveuse qui presse la
détente sans que l'œil ait visé? Je ire suis pas une macliim,
et voici qu'après avoir négligé la conscience, vous omettez
la vie.
111
La psychométrie, en France, avait été le prolongement de la
psycho -physique allemande : nous venons de le voir. D'une ma-
nière plus générale, l'influence étrangère fut considérable sur
notre psychologie : elle s'est exercée par l'intermédiaire d'un
homme, sans lequel tout le mouvement que nous étudions
serait absolument incompréhensible chez nous, M. Th. Ribot.
Il était professeur en province, lorsque, pour occuper ses loi-
sirs, il entreprit de vulgariser en France les travaux du dehors.
Dans les préfaces retentissantes de ses deux ouvrages, La
Psychologie anglaise et La Psychologie allemande^ c'est lui
qui, après Auguste Comte, avec des faits à l'appui, a revisé le
procès de la psychologie introspective et l'a condamnée, cette
fois-ci, sans appel. De là il retira naturellement le désir de faire
pour son propre compte l'essai des méthodes nouvelles.
Doué de cet esprit critique, propre à ceux qui ont reçu la
culture de l'Université, sympathique à la psycho-physique,
M. Ribot ne se laissa pourtant point griser par elle. « Nous avons
exposé ces faits, dit-il avec une méritoire réserve, sans en exa-
gérer l'importance définitive, mais en les considérant comme
une pierre d'attente, et la méthode employée comme une solide
promesse de succès... » Personnellement, il s'en est tenu d'abord,
en dehors de toute mesure, au point de vue d'un parallélisme
physio-psychologique. C'est l'idée même des Anglais qu'il n'avait
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174 REVUE DES DEUX MONDES.
pas moins étudiés que les Allemands, lïdée d'Herbert Spencer,
celle de TÉvolutionnisme.
La psychologie se rapproche alors non plus des mathé-
matiques ou de la physique, mais des sciences naturelles. Car
évolution implique continuité : « La vie du corps et la vie
mentale sont des espèces dont la vie proprement dite est le
genre. » Entre les faits physiologiques et les faits psycholo-
giques, quelle démarcation précise tracer? Pour Spencer, Taete
réQexe esquisse Tinstinct, la mémoire, la volonté. Sous toutes
ses formes, à tous ses degrés, la vie est un système de « corres-
pondances, » une adaptation du dedans au dehors. L'être vivant,
même doué de conscience, entretient des relations avec son
milieu. Sa conscience reflète ces relations, rien de plus : elle les
signifie et les figure dans un langage particulier. Elle est la face
éclairée d'un phénomène dont l'autre plonge dans Tombre. « Les
changemens dans les cellules nerveuses sont les corrélatifs
de ce que nous connaissons subjectivement comme des faits de
conscience. » Les données psychologiques doivent être ainsi
fournies surtout par Thistologie, Tanatomie descriptive, toute la
physiologie. Car, conotme le dit cet autre psychologue de l'Ecole
anglaise, Alexandre Bain : « Nous avons toutes raisons de croire
que toutes nos actions mentales sont accompagnées d'une suite
non interrompue d'actes matériels. Depuis l'entrée d'une sensa-
tion jusqu'à la production au dehors de l'action qui y répond,
la série mentale n'est pas un instant séparée d'une série d'ac-
tions physiques. »
Donc, à la suite des Anglais, il s'agissait simplement d'appli-
quer la méthode scientifique, « des variations concomitantes » &
deux ordres de phénomènes. Obseïvons en même temps com«
ment se modifie l'organisme, quand se modifie la conscience.
Si nous parvenons à constater des successions régulières entre
les changemens matériels et les changemens moraux, nous
pourrons formuler comme une loi physio-psychologique la dé-
pendance des uns par rapport amx autres.
Soit l'attention : on l'avait toujours considérée par la con-
science seule. Elle apparaissait alors comme une sorte d' « acte
pur » de l'esprit, une opération de la .^pensée mystérieuse et
insaisissable. En réalité, pour peu qu'où examine Tattention du
dehors, on s'aperçoit qu'il n'en est rien. « L'attention, dit
M. Ribot, n'est pas une activité indéterminée... Son mécanisme
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LES RÉSULTATS DE LA PSYCHO-PHYSIOLOGIE. 175
est essentiellement moteuVy c'est-à-dire qu'elle agit toujours par
des muscles et sur des muscles, principalement sous la forme
d'un arrêt; et l'on pourrait choisir comme épigraphe de cette
étude la phrase de Maudsley : « Celui qui est incapable de gou-
verner ses muscles, est incapable d'attention. » L'attitude cor-
porelle d'un homme attentif n'est pas la même que l'attitude d'un
homme distrait. Comparez un auditoire qui s'ennuie à un audi-
toire captivé, un élève dissipé à un élève recueilli, un auimal
qui guette sa proie à un animal qui joue. La différence de ces
deux états de la conscience, attention et distraction, s'accom-
pagne et se traduit par des modifications physiologiques, prin-
cipalement musculaires. Quel est donc ce mécanisme et à quoi
$ert-il? La recherche se trouve ainsi bien facilitée.
Dans l'état ordinaire, en effet, c'est-à-dire dans l'état de dis-
traction, les sens continuent de fournir un grand nombre de
sensations, la mémoire d'images et de souvenirs; c'est un papil-
lonnement perpétuel, une roue qui tourne indéfiniment. Dans
l'état d'attention, au contraire, les sens sont fermés, la mémoire
arrêtée, l'esprit fixé : le frein a été serré et la roue ne tourne
plus. Le papillon s'est posé. Nous avons im état de « mono-
idéisme. » Or, toute l'attitude de l'homme attentif correspond à
ces mouvemens d'arrêt, d'inhibition musculaire. « Elle dénote
un état de convergence de l'organisme et de concentration du
travail, » car, « la concentration do la conscience et celle des
mouvemens, la diffusion des idées et ccUq des mouvemens vont
de pair. »
Mais chaque genre a sa réalisation parfaite. Le chef-d'œuvre
des explications physiologiques est la théorie célèbre des émo-
tions, telle qu'elle a été proposée, presque simultanément, par le
médecin danois Lange et par le psychologue américain, William
James.
Jusqu'au petit livre de Lange et à l'article de James, dans le
Mindy on avait toujours considéré que l'émotion, étant un état
violent, s'accompagnait naturellement de manifestations corpo-
relles, telles que des gestes, des mouvemens, des jeux de phy-
sionomie, de la rougeur ou de la pâleur, de l'essoufflement, du
rire ou des larmes, etc. Dans ces divers phénomènes, on voyait
la conséquence et le résultat de l'émotion. On disait : J'aperçois
]in pistolet braqué sur moi; j'ai peur : je pâlis et je me sauve.
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176 REVUE DES DEUX MONDES.
Mais supposons que, dans une émotion violente, on supprime
tous ces phénomènes qui ont Tair de raccompagner, que reste-
rait-il, au juste, dans ma conscience? Une représentation, une
froide idée, la vue d'un pistolet qui me laisserait impassible. Dès
lors, ces moiivemens, la pâleur et la fuite, au lieu d'être les
effets de ma peur, n'en seraient-ils point la cause? Ce que j'ap-
pelle émotion, ce serait simplement la conscience de toutes ces
manifestations spontanées, instinctives de mon organisme. Il
faudrait dire : « Je vois un pistolet braqué sur moi : je pâlis, je
me sauve; j'ai peur. » En d'autres termes encore, il n'y a pas
de différence de nature, ni de mécanisme, entre une sensation
de mes sens et une émotion. Pour que j'aie une sensation de
lumière, il faut que, en conséquence d'une excitation extérieure,
une impression soit transmise de mon organe perceptif à mes
centres cérébraux. De même, pour que j'éprouve ce trouble que
l'on appelle une émotion, il est nécessaire que, dans mon orga-
nisme, se soient produits des changemens de circulation, de
respiration, de motricité, qui agissent alors sur mes centres cé-
rébraux et y déterminent l'apparition, dans ma conscience, du
sentiment correspondant. Chaque émotion élémentaire, telle
que la joie ou la tristesse, la colère ou la peur, a sa physio-
nomie corporelle, qui est primordiale, et dont la physionomie
morale n'est que l'expression secondaire. L'homme joyeux
s'agite, sent le besoin de se mouvoir; son visage s'arrondit, il a
les muscles tendus, le teint chaud : le mélancolique, au con-
traire, a la physionomie molle, allongée, les traits pendans. Les
enfans trépignent, battent des mains. Le furieux crispe les
poings, se mord les lèvres.
William James avait fait une analyse toute semblable du
sentiment de l'effort où il ne voyait que la résultante des sen-
sations musculaires et autres, accompagnant le mouvement
exécuté. On avait admis longtemps l'existence d'un sens de
r innervation, comme si, à sa sortie du cerveau, la conscience
percevait la décharge. Mais il n'en est rien. La conscience res-
semble à un employé de douane qui n'enregistre que l'impor-
tation, non l'exportation. L'effort et l'émotion s'expliquent par
un môme mécanisme, uniquement centripète.
L'hypothèse ainsi généralisée paraissait tout à la fois para-
doxale et précise. Elle plut aux psychologues, parce que son
auteur en était un, qui y avait été conduit psychologiquement
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LES RÉSULTATS DE LA PSYCHO-PHYSIOLOGIE. _ 177
et elle séduisit les expérimentateurs, parce que son second au-
teur avait particulièrement insisté sur les phénomènes de cir*
culation et de vaso-motricité. On entreprit de la vérifier par tous
les moyens possibles, depuis la vivisection jusqu'à la sugges-
tion. On ne cesse pas depuis vingt ans et quelques médecins sont
tombés dans le ridicule. Elle est encore à la mode, mais elle perd'
du terrain.
Si on la tient pour une simple description du mécanisme de
l'émotion, analogue à celle que M. Ribot a donnée de l'atten-
tion, elle est en effet une précieuse contribution à l'étude de la sen-
sibilité, où l'on n'avait point fait assez de place aux sen^tions
« coenesthésiques, » lesquelles résultent précisément des mo-
difications organiques. Mais si on prétend en faire une explica-
tion de la nature de l'émotion, cette explication ne devient-elle
pa? trop simpliste? Dans l'émotion, c'est entendu, il y a des
troubles respiratoires, circulatoires, musculaires. Mais il y a aussi
des troubles psychologiques proprement dits, des pertes de mé-
moire, des aphasies, des angoisses, des défaillances morales de
toute sorte, et qui ne sont pas le seul retentissement des sensa-^
tions oi^aniques. Un timide rougit: est-ce pour cela qu'il ne'
trouve plus ses mots? Un homme en colère rougit également : il
parle avec volubilité. L'insuffisance de l'un, l'abondance de
l'autre ont-elles la môme cause superficielle? De même l'atten-
tion comprend bien plus d'élémens que les phénomènes d'inhi-
bition musculaire qui en composent l'attitude. Le sentiment de
fatigue, après le travail, est autre chose que le besoin de se
« dégourdir les jambes. »
D'une manière générale, toutes les recherches de cet ordre,
— et elles sont innombrables, — reposent sur une analyse trop
élémentaire. Ce n'est pas à dire qu'elles soient inutiles. Leur
action, au contraire, a été bienfaisante et un résultat est acquis
définitivement : il est impossible d'établir, par la seule con-
science, qu'il y a entre les états de l'esprit « des uniformités de
succession, » parce que, dans ces successions, on ne parvient
jamais à saisir tous les intermédiaires, qui sont des représen-
tations inconscientes. Mais, instinctivement, on a conclu de là
qu'il fallait réduire un phénomène inconscient à n'être qu'un
phénomène physiologique. Ainsi la conscience n'a plus d'impor-
tance : elle est, elle pourrait ne pas être. Le mécanisme corporel
étant donné, le résultat final resterait le môme, avec ou sans
TftMF XXXV. — 1906. .i%
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178 AEVUE DES DEUX MONDES.
conscience. C'est possible, mais qu'en savons-nous? Au fond,
sans nous en rendre compte, nous retombons simplement dans
la méprise d'Auguste Comte. D'une part, en effet, la psycho-
logie cesse d'être psychologique, c'est-à-dire qu'elle renonce à
trouver les véritables lois des phénomènes spirituels. D'autre
part, la physiologie constate seulement des coïncidences «ntre tel
fait moral et tel fait physique : elle n'explique pas leurs lois de
succession.
IV
Aussi la psychologie française ne devait pas en rester là.
C'est encore M. Th. Ribot, qui, l'ayant initiée au mouvement de
l'étranger, lui communiqua son élan original.
Depuis Claude Bernard, il était entendu pour le physique que
les lois de la maladie sont les mômes que celles de la santé :
pourquoi n'en serait-il pas ainsi au moral? En poursuivant
ses études physiologiques des phénomènes mentaux, M. Ribot
s'avisa donc de recourir aux médecins. Il consulta leurs rap-
ports, rédigea ses travaux sur leurs a observations. » Par-dessus
l'Allemagne et l'Angleterre, par delà Auguste Comte, il renoua
la grande tradition française des aliénistes : « L'homme n'est connu
qu'à moitié, avait dit Broussais, s'il n'est connu qu'à l'état sain
L'état de maladie fait aussi bien partie de son existence morale
que de son existence physique. » Et c'est pourquoi des livres,
conmie les Maladies de la Mémoire^ les Maladies de la Personna-
lité, les Maladies de la Volonté, ont une importance historique
qui ne peut être méconnue.
Sans doute, M. Ribot reste fidèle ici à son premier point de
vue; il considère d'abord la mémoire comme « un fait biolo-
gique. » « La mémoire, dit-il, est une fonction générale du sys-
tème nerveux. Elle a pour base la propriété qu'ont les élé-
mens de conserver une modification reçue et de former des
associations. » Or, pour la conscience, la mémoire joue un
double rôle; elle conserve, elle reproduit. Ces deux opérations
sont surtout physiologiques : la conservation dépend de la nu-
trition : dans un cerveau fatigué, aux élémens pauvres, rien ne se
fixe, ces élémens se trouvant dans l'incapacité d'organiser entre
eux des associations nouvelles; la reproduction est un effet de la
circulation générale ou locale : un cerveau où le sang circule mal
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LES RÉSULTATS DE LA PSYCHO-PHYSIOLOGIE. 179
est impuissant à réveiller le passé ; la mémoire s'appauvrit avec
Tauémie. C'est que la mémoire « consiste en un processus d'or-
ganisation à degrés variables compris entre deux limites ex-
trêmes, l'état nouveau y l'enregistrement organique. »
Seulement la méthode Q%i pathologique : c'est là sa nouveauté.
Ces associations pbysiologicpies, en effet, on ne prétend plus les
saisir directement, ni surtout partir d'elles pour expliquer le fait
psychologique du souvenir. On fait un détour» par la 'maladie.
On recueille des faits saillans» privilégiés, qui sont les altéra-
tions de la mémoire, amnésies ou hypermnésies, pertes totales,
partielles, progressives; on observe aussi les guérisons,la marche
de Toubli, le retour des souvenirs. On compare et on interprète;
la conclusion s'impose d'elle-même, comme une simple généra-
lisation :
<< Dans le cas de dissolution générale de la mémoire, la perte
dés souvenirs suit une marche invariable : les faits récens, les
idées en général, les sentimens, les actes. Dans le cas de dis-
solution partielle le mieux connu (l'oubli des signes), la perte
des souvenirs suit une marche invariable : les noms propres,
les noms communs, les adjectifs et les verbes, les interjections,
les gestes. Dans les deux cas, la marche est identique. C'est une
régression du plus nouveau au plus ancien, du complexe au
simple, du volontaire à l'automatique, du moins organisé au
mieux organisé.
« L'exactitude de cette loi de régression est vérifiée par les
cas assez rares où la dissolution progressive de la mémoire est
suivie d'une guérison ; les souvenirs reviennent dans l'ordre in-
verse de leur perte. »
Pareillement, notre personnalité repose uniquement sur une
base physiologique : le sentiment du moi est le sentiment du
corps; l'unité psychologique exprime simplement l'unité orga-
nique, la coordination des actions nerveuses qui constituent la
vie du corps. Aussi notre personnalité consciente est-elle bien
étroite par rapport à notre personnalité véritable : elle n'en est
qu'un extrait, une réduction.
« C'est l'organisme et le cerveau, sa représentation suprême,
qui est la personnalité réelle, contenant en lui les restes de tout
ce que nous avons été, et fes possibilités de tout ee que nous
serons. Le caractère individuel tout entier est inscrit là avec ses
aptitudes actives et passives, ses sympathies et antipalhics, son
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J
180 REVUE DES DEUX MONDES.
génie, son talent ou sa sottise, ses vertus et ses vices, sa torpeur
ou son activité. Ce qui en émerge jusqu'à la conscience est peu
au prix de ce qui reste enseveli, quoique agissant. La personna-
lité consciente n'est jamais qu'une faible partie de la personna-
lité physique. »
Le problème de la personnalité, comme celui de la mémoire,
se trouve en dernière analyse réduit à un problème biolo-
gique. Mais c'est là encore un point d'arrivée, non un point de
départ, une conclusion, non un postulat. Cette vue résume
simplement les faits, toutes les déformations morbides de la
personnalité, ses troubles organiques, ses troubles affectifs et
intellectuels, ses dissolutions et dédoublemens, ses aliénationSi
alternances et substitutions.
Cette psychologie morbide est-elle la forme définitive de la
psycho-physiologie? Il serait prématuré de l'affirmer. Seule-
ment, alors que toutes les autres déclinaient, celle-ci a triomphé :
ce même congrès de Rome, qui consacra la chute de la psycho-
métrie, mit en lumière l'activité de la pathologie mentale, sa
fécondité, et aussi le renom de l'Ecole française, dont elle est la
forme la plus spontanée et la plus neuve.
Car les disciples de M. Ribot font chaque jour un pas de plus
dans la voie qu'il avait ouverte. Formé à l'ancienne mode, uni-
quement psychologue, il avait été obligé le plus souvent, dans
ses recherches pathologiques, de s'en tenir à des renseigne-
mens de seconde main : il n'était pas jnédecin. Ses continua-
teurs le sont devenus. Us se sont installés dans les asiles.
Quelques-uns même s'exercent à la thérapeutique, par scrupule
de savaiis, essayant de vérifier leurs conceptions théoriques par
le contrôle immédiat et bienfaisant de la guérison : ce sont des
cliniciens. Quand ils enseignent, ils présentent dans leurs cours
les malades qu'ils ont étudiés à l'hôpital. Le public les écoute
avidement, rien ne paraissant à la foule bourgeoise plus roma-
nesque, pliis fantastique, plus égrillard parfois que les pertur-
bations mentales. Quelques-uns même se spécialisent dans les
maladies pittoresques, grivoises, et la pathologie a pénétré dans
les « salons parisiens. » Elle a ses revues à elle et elle ne dé-
daigne pas les autres. Elle règne également parmi les savans et
les badauds.
Ce succès ne lui a pas été nuisible; au contraire. Il l'a aidée
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LES RÉSULTATS DE LA PSYCHO-PHTSIOLOGIE. 181
à prendre conscience d'elle-même. Instruite parle passé, formée
à ses disciplines précises, elle en a mis au point tous les procé-
dés utiles pour le contrôle de ses propres recherches. Elle est
aujourd'hui en pleine activité.
Pour nous en rendre compte, pénétrons dans un de ses labo-
ratoires, à la Salpêtrière ou à Sainte-Anne.
D'abord, le malade est traité médicalement : la vie du corps,
dans toutes ses fonctions, de toutes les manières, est étudiée,
analysée, décrite. Les altérations ou modifications fonctionnelles,
les changemens mécaniques, chimiques, toutes les variations
organiques sont notées, classées, constituant comme autant de
petites monographies. Les antécédens, les hérédités, les événe-
mens biographiques qui ont précédé les crises sont recherchés
et contrôlés. Dans !'« observation » qui compose le dossier du
sujet, vous trouverez un paragraphe ou un chapitre consacré à
la nutrition, un autre à la circulation, un troisième à la tonicité
musculaire ou aux phénomènes d'exèrétîon et de sécrétion.
Ensuite, le malade est étudié psychométriquement : nous
pouvons nous croire ici dans un de ces « cabinets de physique »
que nous avons vus en Allemagne. Nous retrouvons, perfec-
tionnés et multipliés, tous les appareils qui avaient ébloui les
néophytes : il ne manque que des crédits pour en faire construire
davantage. Sur des cylindres noircis à la fumée nous voyons se
tracer des graphiques innombrables, dessinant les battemens du
cœur, du pouls, les accélérations ou ralentissemens des poumons,
la fatigue ou l'excitation des muscles, la sensibilité de la peau,
l'acuité ou l'obtusion du toucher, de l'œil, de tous les organes
perceptifs, la rapidité ou la lenteur des « temps de réaction. »
Ces menus renseignemens vont se joindre à tous les autres,
dans le dossier grossissant.
Puis, le malade est observé psychologiquement : le voici en
face du médecin, tout seul, et vous pouvez vous supposer mainte-
nant dans le cabinet d'un Royer-Collard qui ferait une interview.
Tout le rôle du praticien est alors d'interroger son sujet : il
dirige les recherches de sa mémoire, réveille sa conscience, ses
phobies, ses obsessions, ses angoisses et, curieusement, avide-
ment, passionnément, tandis que cet aliéné se raconte, il écrit au
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■i
182 RETUB DBS DEUX MOIVDES.
stylographe toute la pauvre confidence, tachant de fixer au vol
le désordre même de cette pensée élémentaire.
Ces feuilles éparses, à leur tour, vont s'entasser sur les gra-
phiques.
Car vous pensez bien qu'il ne suffit pas d'étudier ces névro-
pathes un instant : il faut suivre toutes les phases de leurs mala-
dies. Il faut surtout tenir compte de leur extrême mobilité. Ils
subissent toutes les influences, toutes les suggestions. La moindre
présence les trouble, fausse leurs réponses. Il est nécessaire de
contrôler ce qu'ils disent aujourd'hui par ce qu'ils ont dit hier, de
les comparer sans cesse à eux-niômes. L'essentiel est de les
mettre en confiance. Presque toutes ces consciences incertaines
ne demandent qu'un appui : elles sentent leur faiblesse , leur
pauvreté psychologique : elles ont besoin de direction ,.d'autorité,
cherchent à s'abandonner. Pour une tâche aussi délicate, la ri-
gueur de la méthode, la patience même ne suffisent pas tou-
jours au médecin. Il y faut un peu plus, un élément moral, une
sympathie, quelque chose de pitoyable et de fraternel.
Enfin, une fois close cette immense et longue enquête, il reste
à interpréter la liasse des documens. L'avantage de la maladie
est de présaoàter au médecin des phénomènes mentaux grossis
ou simplifiés : elle est une expérience toute faite. Mais conçoit-on
l'extrême délicatesse du sens psychologique que doit posséder
l'aliéniste? Les diagnostics de médecins se font, en réalité,
d'instinct, d'impression, au moins autant que par raisonnement
ou méthode. D'après les gestes, les actes, le langage, tous les
renseignemens qu'il a recueillis, celui-ci induit les faits psycho-
logiques, M de même que le chimiste détermine les élémens des
astres, d'après les raies du spectre. »
Ainsi, la méthode actuelle semble très complète : elle con-
siste « à unir la médecine mentale à la psychologie, à tirer de la
psychologie tous les éclaircissemens qu'elle peut apporter pour
la classification et l'interprétation des faits que nous présente la
pathologie mentale et réciproquement à chercher dans les alté-
rations morbides de l'esprit des observations et des expériences
naturelles qui permettent d'analyser la pensée humaine. »
C'est cette brillante discipline qui a fait le succès du doc-
teur Pierre Janet, successeur de M. Uibot dans l'enseignement
ofliciel. C'est lui qui en a donné la formule que je viens de
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LES RÉSULTATS DE LA PSYCHO-PHYSIOLOGIE. 183
citer. Il la pratique lui-même depuis plus de vingt ans et son
œuvre est le plus important magasin de documens pathologiques
que nous ayons aujourd'hui. Il est pourtant assez aisé de s'y
reconnaître, parmi de si gros volumes, car ce neurologiste est
un philosophe. Il a eu de bonne heure une idée directrice, qui
ressemble maintenant à une théorie.
Il y est arrivé par une série d'étapes dont les plus impor-
tantes furent Tétude du somnambulisme naturel ou provoqué,
celle de l'hystérie, et enfin celle d'ime maladie psychologique
dont il a tracé le premier le tableau, la psychasthénie, avec
toutes ses obsessions.
Par le somnambulisme, Pierre Janet avait été conduit d'abord
à faire ime distinction entre deux formes de l'actixdté psycholo-
gique, l'activité créatrice, l'activité reproductrice. Dans la vie,
nous sommes sans cesse obligés de nous « adapter, n Cette
adaptation se compose d'actes nouveaux qu'il nous faut impro-
viser. Ce sont des « synthèses, » car ces actes sont surtout des
combinaisons originales de mouvemens anciens : c'est ainsi que
la danse est une nouvelle organisation de la marche. D'autre
part, les opérations anciennes se reproduisent d'ellesrmômes,
par habitude. Elles deviennent automatiques : c^est ainsi que
nous écrivons sans effort après avoir tant peiné pour apprendre.
Dans l'état normal, l'activité^ synthétique et l'activité automa-
tique s'harmonisent, l'une soutenant l'autre, l'une limitant l'autre
et la disciplinant : ainsi nous écrivons automatiquement ce que
nous voulons. Mais, dans l'état pathologique, tout change. L'ac-
tivité créatrice est plus difficile que l'autre. La maladie la sup-
prime, et c'est l'autre qui prend le dessus, devient indépendante,
travaille pour son propre compte et sans contrôle : ainsi, dans
récriture automatique des hystériques, la main écrit indépen-
damment et à l'insu de la malade. Il y a comme un dédouble-
ment de la personnalité. « La plupart de ces faits se dévelop-.
peut par un mécanisme analogue à celui de la suggestion. Ce
sont des phénomènes psychologiques qui se développent Com-
plètement et isolément en dehors de la volonté et souvent de la
conscience personnelle du malade. L'idée suggérée peut se déve-
lopper de cette manière parce qu'elle ne rencontre pas dans l'es-
prit ces idées antagonistes qui d'ordinaire restreignent les pen-
sées, parce qu'elle demeure isolée dans Tesprit comme un tableau
qui n'a pas de cadre. »
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185- REVUE DES DEUX MONDES.
Par rhystérîe proprement dite, Pierre Janet a précisé ce qiie
Charcot appelait « une maladie psychique, » c'est-à-dire une
maladie dont les symptômes sont uniquement psychologiques,
dont les troubles ne peuvent être rapportés à une lésion orga-
nique. L'hystérique en effet ne présente aucune tare physiolo-
gique : les organes sensoriels fonctionnent normalement, et
cependant . les sens ne fournissent pas toujours des sensations.
Ce n'est donc pas physiologiquement que se peuvent expliquer
les « stigmates hystériques, » amnésies, anesthésies, contrac-
tures, suggestibilité. C'est bien la conscience elle-même qui est
atteinte, dans laquelle il y a trouble, dédoublement, éparpil-
^ement. C'est comme si la clarté qui Téclaire s'obscurcissait,
éclairait moins loin. C'est un rétrécissement du champ où se
porte la vue intérieure. « L'esprit ne semble plus capable
d'opérer une réunion, une fusion simultanée de toutes les im-
pressions qui lui viennent de la périphérie et qui sont groupées
simultanément dans un esprit normal. »
Enfin, par la psychasthénie, Pierre Janet a achevé de dégager
sa conception de la vie psychologique. Les névropathes qu'il
appelle psychasthéniques sont, à la lettre, des &mes faibles, des
consciences titubantes : ce sont des inquiets, des scrupuleux, des
douteurs, des abouliques, des angoissés. A la différence des hysté-
riques, toutes les fonctions psychologiques continuent de s'ac-
complir chez eux et ils continuent d'en avoir conscience, mais
ces fonctions s'accomplissent mal, et ils en ont We conscience
pénible, vague. Ils ne souffrent^ pas d'hallucinations, mais d'obses-
sions. Ils n'ont pas davantage d'anesthésies ou d'amnésies, mais
des ruminations, de l'inertie, de l'indifférence. Ils s'en rendent
compte. Leur maladie est une insuffisance générale, comme si
toute leur existence avait perdu le relief et la couleur. Ils
n'éprouvent que des « sentimens d'incomplétude. » La vie leur
parait lointaine, dénuée d'intérêt, irréelle. Ils vivent en rêve. On
dirait que la mélodie qui constitue la vie de conscience a été
chez eux transposée en mineur. C'est un violon qui joue en
sourdine. Ou, si vous préférez, il y a eu abaissement de leur
niveau mental. Si bien que, en définitive, il faut nous figurei
la vie psychologique comme capable d'une certaine tension (le»
stoïciens parlaient déjà du tovo;, Teffort), et cette tension peut
présenter une infinité de degrés. Lorsqu'elle diminue, il arrive
qu'elle ne soit plus suffisante pour assurer certaines fonctions.
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LES RÉSULTATS DE LA PSYCHO-PHYSIOLOGIE. 185
pour répondre aux exigences de la vie : ainsi le moteur d'une
automobile qui travaille fructueusement en palier saffole vaine-
ment à la rampe. Les psychasthéniques sont des malades qpi
ne peuvent plus monter la côte. Tous les troubles qu'ils res-
sentent/ les obsessions, les tics, Tangoisse, constituent seule-
ment une dérivation de Ténergie qui ne parvenant, par suite de
sa pauvreté même, à s'employer utilement, se gaspille et se dis-
sipe en automatisme stérile. Guérir ces malades, ce serait sim-
plement, en les stimulant, rehausser leur niveau, rétablir leur
tension psychologique normale.
Aussi ces psychasthéniques sont-ils les plus instructifs pour
le psychologue. Puisque ce sont des pauvres, en effet, les dé-
penses qu'ils suppriment de leur budget psychologique sont évi-
demment les plus coûteuses. Dès lors, les opérations intellec-
tuelles et morales qui leur manquent étant les plus difficiles, il
suffira de noter dans quel ordre les fonctions psychologiques
disparaissent chez eux pour hiérarchiser du même coup ces
fonctions, selon leur rang de difficulté.
Or, ces malades mènent une existence pâle» effacée, lointaine.
Ce qui d'abord s'est affaibli chez eux, c'est le sentiment même
de la vie : il n'y a donc rien de plus difficile que de vivre, de
vivre avec relief et intensité, car vivre, c'est agir et improviser.
Rien n'est plus compliqué que de percevoir la réalité présente,
la réalité sociale surtout, le milieu où nous sommes, les gens
qui nous entourent, et ces indigens d'esprit sont comme dis-
traits : ils sont isolés, flottans. Tous les liens, qui à chaque mo-
ment nous rattachent aux choses et aux êtres, sont distendus
ou brisés chez eux : ils ont perdu « la fonction du réel. » Ils
Pont perdue, parce que leur niveau mental s'est abaissé et que
leur conscience, comme un flot qui recule, n'atteint plus à cette
cime. <c Donc, conclut l'aliéniste, deux phénomènes essentiels
caractérisent les premiers degrés de cette hiérarchie psycho-
logique : 1® l'unification, la concentration, surtout importante
lorsqu'elle est nouvelle et qu'elle constitue la synthèse mentale;
2® le nombre, la masse des phénomènes psychologiques qui
doivent faire partie de cette synthèse. » Au plus bas degré, na-
turellement, se trouveront les phénomènes d'automatisme; au
plus élevé, les fonctions créatrices, la perception du « moi, » la
représentation du « monde. »
Et ainsi la pathologie mentale, au terme de ses généralisa-
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186 REVUE DES DEUX MONDES.
lions les plus simples, rejoint, à sa manière, la tradition de la
philosophie la plus abstraite, celle de l'idéalisme. L^ réalité, ce
ne sont pas nos idées, c'est Torganisation de nos idées, nos idées
agissantes. Le réel est plus et moins qu'une idée; il est une
fonction. Et c'est dans le môme sens qu'un véritable métaphysi-
cien, M. Bergson, reprenant en style nouveau le vieux problème
de la matière et de l'esprit, a pu dire : « L'actualité de notre per-
ception consiste dans son activité, dans les mouvemens qui la pro-
longent et non dans sa plus grande intensité; le passé n'est qu'idée,
le présent est idéo-moteur... C'est justement parce que j'aurai
rendu un souvenir actif qu'il sera devenu actuel, c'est-à-dire une
sensation capable de provoquer des mouvemens... Le sentiment
concret que nous avons de la réalité présente consisterait donc
dans la conscience que nous prenons des mouvemens effectifs
par lesquels notre organisme répond naturellement aux excita'-
tions, de sorte que là où ces relations se détendent ou se gâtent
entre sensations et mouvemens, le sens du réel s'affaiblit en nous. »
Si j'ai insisté sur ces analyses, c'est qu'elles présentent un
caractère assez inattendu: peut-on considérer la pathologie men-
tale comme une psycho-physiologie ?
Sans doute, comme par le passé, mieux que par le passé, on y
décrit les phénomènes physiologiques apparens. On tâche même,
ainsi que dans les premiers laboratoires, de leur appliquer les
procédés perfectionnés de la psychométrie. Mais on se rend
compte que ce sont là des accessoires, des détails, dont l'exacti-
tude même doit mettre en défiance : on ne connaît pas les ma-
lades avec des instrumens. Tout ce qu'on peut espérer, c'est
caractériser par quelques faits précis les différens degrés de la
dépression mentale. En réalité, toutes les mesures prises jus-
qu'ici sont fausses ou inutiles, comme celles des « temps de réac-
tion » qui ne prouvent jamais rien. Il faudrait atteindre des phé-
nomènes plus simples, plus constans. Par exemple, quand le
fonctionnement cérébral est compromis, si la vie psychologique
s'appauvrit, n'est-ce pas qu'elle se ralentit? Les sensations élémen-
taires des différens sens n'y conservent sans doute pas la même
durée que dans l'état normal. La vitesse de la conscience change*
Voilà quelle serait une mesure utile. On a tenté l'expérience
pour la vue par la rapidité de la fusion des couleurs du prisme*
Mais ce n'est encore là qu'une indication.
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LES RÉSULTATS DE LA P8TCH0-PHTSI0L06IE. 187
On se rend compte aussi qu'il ne suffit pas, pour expliquer
des agitations d'esprit, des délires, des obsessions, de faire appel
à des altérations viscérales, telles qu'il s'en produit dans n'im-'
porte quelle maladie du cœur ou du poumon. Tous les change-
mens vasculaires ou respiratoires que l'on peut observer se re-
trouvent identiques dans des états bien différens : que d'émotions
s'accompagnent d'accélérations cardiaques : la timidité et la colère
font également rougir le visage. Ces phénomènes sont des élé-
mens dans des ensembles infiniment complexes. Ils ne peuvent
renseigner en aucune manière sur les états de conscience ou les
maladies mentales qu'ib accompagnent : c'est tout au plus s'ils
les révèlent I
En réalité, l'aliéniste n'a qu'ime ressource, une ressource
psychologique. Il fait parler le malade, consigne ses réponses,
s'en remet à son témoignage. Mais ce témoignage, c'est la con-*
naissance que le malade a acquise de lui-même par lui-même,
subjectivement, à l'aide de sa conscience. Il dit ce qu'il se^t. Il
le dit comme il veut, comme il peut. Ce névropathe fait de
l'introspection, rien de plus. Il recommence pour son compte
la psychologie de 1827 : il est supposé un Garnier ou un Victor
Cousin. Aussi, quelle rencontre heureuse, quel fait privilégié,
lorsqu'un aliéné est instruit, curieux, doué d'esprit de finesse et
d'analyse. La merveille des merveilles, le miracle scientifique,
c'est un psychologue qui deviendrait fou. 11 y en a. Dieu merci!
De plus, ces données de la médecine mentale, nous dit-on,
doivent être « classées, interprétées par la psychologie ».-, Le
médecin est donc un psychologue, lui aussi, c'est-à-dire qu'il est
capable d'utiliser avec sa conscience, à lui, le témoignage de là
conscience des autres. L'habileté professionnelle est ici l'aptitude
instinctive et acquise à se confondre avec le sujet, à imaginer,
d'après soi-même, le désordre de sa pensée. J'ai déjà signalé la
sympathie, l'intimité, l'abandon et la confiance d'une part, l'auto-
rité et la bienveillance d'autre part, qui donnent à ces rapports
d'aliéné et d'aliéniste un caractère sentimental si troublant : en
voilà la raison profonde. Le médecin aussi, en vérité, ne pra-
tique que l'introspection, Tauto^observation. Il vaudra selon la
souplesse et le goût qu'il aura de s'identifier momentanément
h ses « toqués. » Il les jugera d'après lui-même. Leur histoire
sera la sienne. Son vrai mérite, en les observant, aura été de
rendre objective la vieille méthode subjective^ en la doublant,
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188 TCEYUE DES DEUX MONDES.
pour ainsi dire, par une comparaison. Étant donné le témoignage
de la conscience de ce malade, étant donné aussi le témoignage
de ma conscience, quelle différence y a-t-il etitre lui et moi et
quelles sont les différences simultanées? L'aliéniste ne se pose
pas d'autre question. Sa personnalité est la mesure de celle de
son malade. Et', à vrai dire, il n'est rien qui ait plus contribué
que notre actuelle pathologie à dissiper Tancienne conception
d'une psycho-physiologie.
VI
Nous aboutissons donc, avec les travaux les plus récens, à
une sorte dlntrospection comparée, — c'est-à-dire que nous
voilà, après trois quarts de siècle, plus rapprochés de JoufFroy
que de Comte. Au cours de cette histoire que nous venons de
retracer, tous les efforts de la psychologie ont été de se rappro-
cher de la physiologie ; tous ses progrès ont eu pour effet de
l'en éloigner.
C'est qu'il y a physiologie et physiologie.
Dans l'organisme, en effet, nous pouvons considérer les chan-
gemens de la circulation, de la respiration, les altérations viscé-
rales, les contractions musculaires, les impressions sensorielles
sur les appareils terminaux des nerfs, les contacts de l'air et de
la peau, des parois artérielles et du sang, les changemens inter-
stitiels des tissus, etc. Ces phénomènes se passent à la surface
de l'organisme. Leur connaissance constituera une physiologie
périphérique.
Nous pouvons au contraire considérer les changemens qui
surviennent dans les centres eux-mêmes, dans les cellules de la
masse cérébrale, dans leur état dynamique et trophique, dans
les relations qu'elles soutiennent entre elles, dans leurs associa-
tions. Comment les centres du bulbe et de la moelle, par exemple,
influencent-ils les centres du cerveau et en sont-ils influencés?
Quelles modifications se produisent dans les couches corticales
sous Taction des stimulans périphériques et comment s'y trans-
forment les énergies recueillies avant de repartir, sous forme
d'excitation, vers les muscles ? Ces phénomènes divers ont pour
siège les profondeurs mêmes du système nerveux. Leur étude
et leur connaissance composeront une physiologie centrale ou
cérébrale.
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rfiif5»y^^f^.:j';;;v''>ti.'y*'i^,';j^j>j>!* i f
LES RÉSUtTATS DE LA PSYCHO-PHYSIOLOGIE. 1S9
Or les phénomènes périphériques sont accessibles, obser-
vables : ils nous sont assez connus. Nous les avons vus s'inscrire
en graphiques sur les cylindres des laboratoires.
De la physiologie cérébrale, au contraire, que savons-nous?
L'élément nerveux lui-même échappe à Thistologie : est-ce Tan-
cien neurone, là cellule avec ses prolongemens divers ? Est-ce la
cellule toute seule? Ou quelque partie de la cellule? Le seul fait
certain, c'est que, anatomiquement, sur toute l'écorce du cerveau,
nous ne saisissons aucune différence de structure entre les
élémens et que, physiologiquement, à travers cet inextricable
réseau de fibrilles et de prolongemens, chemine dans un sens dé-
fini un fluide inconnu. En dehors de là, nous ne formons que des
hypothèses. Avons-nous même le droit de parler de (c centres, »
puisque, sur Técorce cérébrale, il n'y a point de régions diffé-
renciées: une zone motrice est absolument indiscernable d'une
zone sensitive. Et pourtant il faut bien qu'il y ait des localisa-
tions, puisque certaines lésions entraînent la disparition ou l'alté-
ration de certaines fonctions mentales, comme celles du langage
par exemple, qui sont les mieux connues. Ces centres cérébraux
seraient donc seulement, selon l'expression de Flechsig, deà
centres (F association. Il faut les concevoir, non pas comme un
salon, mais comme une société réunie dans un salon : des cel-
lules nerveuses se sont organisées pour une besogne commune
dont elles ont pris l'habitude. Elles auraient aussi bien pu
s'organiser pour une autre : la preuve, c'est qu'on voit repai^aitre,
après accident, des fonctions disparues. Pour un emploi néces-
saire des élémens nouveaux peuvent apprendre à suppléer des
élémens lésés... Il n'existe donc rien de plus dans le cerveau que
des groupemens fonctionnels, des systèmes de relations. Mais
comment s'opèrent ces groupemens? En quoi consistent ces
relations et associations? Nous n'en avons aucune idée.
De plus, les phénomènes physiologiqlies de la périphérie sont
évidemment les causes d'un grand nombre de phénomènes psy-
chologiques : les uns, comme les impressions sensorielles, condi-
tionnent des sensations définies, telles que celle de la lumière
ou du son. D'autres, — les contractions musculaires, les chan-
gemens organiques, le chimisme même des tissus, — suscitent
des sensations plus vagues, mais non moins importantes pour la
conscience, celles que l'on appelle en gros sensations coenesthé-
siques.
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190 REVUE DES DEUX MONDES.
Il est donc probable que les modifications centrales provo-
quent pareillement des phénomènes de conscience : pourquoi les
changemens profonds auraient-ils moins d'influence que les chan-
gemens superficiels? Certains sentimens, tels que ceux de gêne,
de fatigue, d'allégresse dans l'esprit, surtout les troubles mentaux,
les angoisses hystériques, les insuffisances psychasthéniques, ne
peuvent sans doute s'expliquer autrement: ils sont le retentisse-
ment psychologique de l'excitation ou de la dépression ner-
veuses qui est la loi la plus générale de la pathologie. Seule-
ment, nous n'avons aucun moyen de vérifier la chose.
Dès lors on comprend que, dans une tentative psycho-phy-
siologique, on n'ait pas résisté à la tentation de généraliser les
faits les plus simples, en négligeant les plus compliqués, et de
restreindre l'usage psychologique de la physiologie tout entière
à la seule périphérie. Des théories comme celle de l'émotion et
de l'effort n'ont point d'autre .origine ni d'autre prestige. Elles
oublient seulement que, s'il faut en effet tenir compte dans l'en-
semble du phénomène des sensations coenesthésiques, il ne faut
pas omettre non plus les troubles psychologiques que nous
avons signalés et dont une véritable psycho-physiologie devrait
rendre compte en nous disant ce qui se passe alors dans les
centres. On prend la partie pour le tout, parce que le tout
échappe.
Bien plus, pçii: excès de préoccupations physiologiques, on a
méconnu bien souvent les données mêmes de la physiologie.
Je n'en citerai qu'un exemple emprunté au domaine de la psy-
chologie affective. où s'est porté tout l'effort que nous venons
d'étudier : le sourire. M. Georges Dumas, grâce à des expé-
riences de laboratoire confirmées par des observations cliniques,
vient de mettre en lumière ce fait si simple qu'on s'étonne du
temps qu'il a fallu pour le constater : « Le sourire, dit le phy-
siologiste nouveau, est* la réaction motrice la plus facile des
muscles du visage pou^* toute excitation légère. » Puis, comme
les excitations légères ^ont généralement agréables, le sourire
est devenu par association physiologique le geste le plus spon-
tané du plaisir, après quoi, il nous a suffi de nous imiter nous-
mêmes pour en généraliser volontairement l'usage psychologique
et la signification sociale. Dans toutes les études sur l'expres-
sion des émotions, depuis Darwin jusqu'à Wundt, on avait été
chercher bien loin, dans les principes de la finalité transfor-
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LES RÉSULTATS DE LA PSYCHO-PHYSIOLOGIE. 191
miste, tels que « la survivance des habitudes utiles, » Texpli-
cation d'un simple fait de mécanique physiologique.
C'est que toutes ces spéculations physiologiques sont restées
pénétrées de cet esprit philosophique et finaliste auquel on
avait prétendu faire échec. Cette illusion n'est point rare dans le
début des sciences. Au fond, on poursuivait, dans Tétude des
organes, des idées d'unité rationnelle et de convenance logique.
De Descartes auteur du Traité des Passions à William James,
auteur de la théorie des Émotions, les différences sont surtout
dans le vocabulaire théorique, car le métaphysicien, lui aussi,
concevait la sensibilité affective et sensorielle sur un seul type.
Et la psycho-physiologie a continué sans le savoir une bien
longue tradition.
Et voilà pourquoi, malgré tout, la psychologie a dû faire
toute seule ses acquisitions les plus précieuses. La physiologie
n'était pas assez avancée pour lui être d'un grand secours. Elle
l'a longtemps troublée d'une illusion. Elle l'encombre bien sou-
vent encore d'un symbolisme un peu grossier: les hypothèses
cérébrales commencent k remplacer chez certains neurologistes
les théories périphériques.
Ce n'est pas que l'idée d'une psycho-physiologie soit absurde
ni même sans doute irréalisable. Le principe de l'évolution ne
nous permet guère de douter qu'il y ait continuité dans toute la
réalité, et par conséquent dans notre savoir. Mais cette continuité
des choses commence toujours par nous échapper. Notre savoir
est d'abord fragmentaire. Ainsi Claude Bernard était convaincu
que la vie est réductible aux forces physico-chimiques. Mais il
étudiait biologiquement les phénomènes biologiques : on ne peut
rapporter tout de suite à ime science antérieure le fait dont
Tiguorance même a suscité une science nouvelle. D'ailleurs,
alors que la physiologie est encore si inhabile à saisir la vie
nerveuse, comment pourrait-elle nous éci virer sur la conscience ?
Le seul défaut sans doute d'une tentative, psycho-physiologique
est d'être prématurée. On l'a prise pour un moyen. C'est le con-
traire. Elle est une fin, une fin très lointaine peut-être, un idéal.
Gaston Rageot.
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PUBLICATIONS RÉCENTES
SUR
MONTAIGNE
, Les Essais de Michel de Montaigne, publiés d'après l'exemplaire de Bordeaux
par M. Portanat Strowski, sous les auspices de la commission des archives
municipales, tome [ ; Bordeaux, MCMVI, Imprimerie nouvelle, Pech et C*. ^
II. Les Grands philosophes. — Montaigne, par le même, 1 vol. in-8*, Paris,
1906, Alcan. — III. Bibliothèque littéraire de la Renaissance, — Montaigne,
Amyot et Saliat, étude sur les sources des Essais, par M. Joseph de Zangroniz,
1 vol. in-i8, Paris, 1906, Champion. — IV. Michel de Montaigne^^nr M. Edward
Dowden, professeur de littérature anglaise à l'Université de Dublin, 1 vol. in-8,
Philadelphie et Londres, MDCCCX3V, Lippincott. — V. Introduction aux Essais
de Montaigne, par M. £dme Champion, 1 vol. in-i8, Paris, 1900, A. Colin.
I
Montaigne a donné lui-même, de ses Essais, quatre éditions,
lesquelles n'en font que deux, à vrai dire, et qui, d'ailleurs, par
une fortune assez singulière, se trouvent n'être ni l'une ni l'autre
le texte qu'on réédite, qu'on lit, et qu'on commente. La première
est datée de 1580 ; c'est un assez gros volume in-8**, fort bien
imprimé, chez Simon Millanges, & Bordeaux. Il ne contient
qu'une « première » version des deux premiers livres des Essais.
Deux érudits, à qui notre histoire littéraire est redevable de plus
d'un service, et dont les noms sont bien connus, M. Barkhausen
et M. Dezeimeris, ont donné, en deux volumes, élégamment im-
primés, chez Feret, à Bordeaux, en 1873, une « reproduction »
fidèle de l'édition de 1580, avec, au bas des pages, les variantes
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PUBLICATIONS RÉCENTES SUR MONTAIGNE. i93
presque insignifiantes de la deuxième édition, datée de 1582;
et de la troisième, datée de 1587. On semble s'accorder à ne
voir aujourd'hui dans celle-ci qu'une « contrefaçon. »
Personne jusqu'à présent n'a vu ni signalé dans aucune
bibliothèque, la « quatrième édition » des Essais.
Cependant la cinquième n'en porte pas moins le chiffre de
cinquième édition, et elle a vu le jour, non seulement du vivant,
mais par les soins de Montaigne. Elle est la première qui con-
tienne le troisième livre des Essais^ « avec six cents additions
aux deux premiers » : cette' indication est de Montaigne lui-
même. L'édition est datée de 1588, et elle a paru à Paris, eu
un volume in-4®, chez le libraire l'Angelier.
C'est quatre ans plus tard que Montaigne mourait, en 1592,
lassé ou dégoûté de beaucoup de choses, à ce qu'il semble, mais
non pas de se relire, sinon de se mirer dans ses Essais, et de
les enrichir ou de les enfler quotidiennement du profit de ses
lectures et de ses réflexions. Il se servait pour cela d'un exem-
plaire en feuilles de l'édition de 1588, dans les interlignes et
aux marges duquel il consignait ses corrections et additions.
Ce sont ces bonnes feuilles, reliées après sa mort, que l'on
appelle « l'exemplaire de Bordeaux, » et on s'est demandé pen-
dant longtemps, on peut même, nous le verrons, se demander
encore aujourd'hui, quel en est le rapport avec l'exemplaire ou
le manuscrit dont la fille « d'alliance » de Montaigne, la demoi-
selle de Goumay, s'est servie pour établir le grand et superbe
in-folio de 1595, qui a fixé définitivement le texte des Essais.
Une recension du texte de l'exemplaire de Bordeaux, fort mal
faite, en 1802, par un encyclopédiste qui répondait au nom presque
fameux alors de Naigeon, ne nuisit nullement à l'autorité du
texte de M"* de Goumay. Victor Le Clerc, notamment, suivit
la docte fille dans sa belle édition, celle qui fait partie de la
Collection des classiques français, et qui demeure infiniment
précieuse, à cause de la peine qu'il s'y est donnée de remonter
à la source des citations grecques et latines de Montaigne; et,
d'une manière générale, c'est le texte de M"' de Gournay qui
constitue ce que l'on est convenVi de^^.nommer « la vulgate » du
texte de Montaigne. Il convient de noter que l'une des dernières
éditions des Essais^ celle de MM. Motheau et Jouaust, a repro-
duit Tédition de 1588, avec, au bas des pages, les variantes et
additions de 1595. M. Strowski la « recommande » pour l'usage
mm juxv. ^ 1906 13
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194 RBYUB DES DBUX MONDES.
courant, et M. Ghaoïpion estime « qu'elle laisse encore beau-
coup à désirer. »
C'est (( Texemplaire de Bordeaux » que la Commission des
archives municipales de la grande ville a décidé de « repro-
duire^ » et dont nous avons depuis quelques jours le premier
volume sous les yeux. La préparation et la publication en ont
été confiées à un jeime professeur de l'Université de Bordeaux,
M. Fortunat Strowski/ à qui [nous devions un livre essentiel sur
Saint François de Saies et la renaissance du sentiment religieux
au XYIP siècle; et sa nouvelle tâche, extrêmement laborieuse et
délicate, ne lui pas déjà pris moins de deux ou trois ans de sa
vie. Nous espérons pour lui qu'elle lui deviendra plus facile à
mesure de son avancement même. C'est en ces sortes de travaux
qu'on peut dire « qu'il n'y a que le premier pas qui coûte ; » et,
selon toute apparence, les trois volumes qui doivent compléter
¥, l'édition municipale des Essais de Montaigne >» — c'est déjà le
nom qu'on lui donne, — se succéderont assez rapidement. Ni
M. Fortunat Strowski, ni la Commission municipale de Bor-
deaux ne nous en voudront d'ailleurs si nous anticipons sur des
dates encore incertaines, et, dès à présent, si nous essayons de
dire quel est l'intérêt de cette édition.
Disons d'abord quelques mots de la disposition typographique
du texte. La base en est formée par le texte de 1588, que des
indications marginales, A et B, distinguent du texte de 1580-82-87 ;
et tous leb deux A [1580-82-87] + B [1588] nous sont ainsi
donnés à Li suite l'un de l'autre en caractères romains. Les
additions miinuscrites viennent alors, chacune en sa place, im*
primées en caractères italiques, et elles correspondent générale-
ment aux additions imprimées de l'édition de 1595. C'est toute-
fois une corrtispoi^dance qui serait à vérifier pour chaque cas,
M. Strowski n'ayant pas tenu compte, en principe, de l'édition
de 1595, au ti)xte de laquelle il s'agissait précisément pour lui
de substituer on texte « plus approché » de la dernière pensée
de Montaigne. Enfin, au bas des pages, les « variantes » sont
groupées chronologiquement; et on peut dire que, de la sorte,
nous avons, on vérité, sous les yeux, l'entière succession des
différons aspects du texte de Montaigne.
Cette dispoiition est-elle la meilleure? On en pourrait con-
cevoir une autre. Il y a déjà quelques années qu'un certain
nombre d'érudits^ hébraïsans et hellénistes^ se sont ré unis j sous
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PUBL1CATT0NS RÉCENTES SUR BIONTAICWB. 195
la direction do Tuii d'entre eux, le profeBseur Hftupt, pour pu-
blier en même temps, à Londres, New- York, et Stuttgart, un©
version anglaise de la BiblCf qu'ils ont intitulée la Bible poly*
chrome j comme on disait jadis la Bible potygiûtte (1). Il s'agis-
sait, ainsi que ce titre l'indique, de signaler d'ri>erd au lecteur les
différentes « couches » dont la superpo^tion successive a fini
par former, depuis la haute antiquité jusqu'en des temps qu'on
estime assez voisins de nous, le texte unique et consaeré de la
Genèse^ par exemple, ou de la Prophétie (Tlsaïe. Cest la grande
affaire de l'exégèse contemporaine, on le sait; ou, du moins, c'est
le départ en quelque sorte actuel de toute critique bibliqpM.
Remaniés, sinon refaits, retouchés, interpolés, on croit pouveir
aujourd'hui dire avec assurance l'&ge, la nature et la profondeur
des modifications que ces textes vénérés ont subies. Et le moyest
qu'on a donc imaginé pour les rendre sensibles aux yeux a été
tout simplement de les colorier par teintes plates, qui se di-
visent inégalement la page, et qu'on est préalablement convenu
d'affecter, le bistre, je suppose, aux parties les plus anciennes
du texte ; le rose ou le vert, à des parties plus modernes; le gris
à de plus récentes encore, et ainsi de suite. L'invention paraîtra-
t-elle peut-être singulière, dans la description un peu lourde
que nous en donnons? Nous nous bornerons à répondre du
moins qu'en fait, il n'y a rien de plus simple, ni de plus clair,
ni qui réalise mieux l'objet qu'on s'était proposé. Si l'on avait
suivi cette disposition pour la reproduction des Essais, on y dis-
tinguerait tout de suite, sans hésitation, le texte de 1580 d'avec
celui de 1588, et tous les deux d'avec les additions de 1595.
J ajoute que, pour bizarre qu'il eût semblé d'abord, l'exemple
n'en eût pas été dangereux, n'y ayant guère, je pense, plus de
trois textes de notre langue qu'on pût essayer d'imprimer de la
sorte : ce sont ceux de Pascal, et de La Bruyèire, après celui de
Montaigne. Et si les bibliophiles se fussent récriés, on leur eût
dit que les éditions de ce genre ne sont paii faites pour eux, -—
ni peut-être même pour les simples lecteurs : — elles s'adressent
aux philologues, aux bibliographes, aux éditeurs, aux commen-
tateurs et aux critiques de Montaigne.
C'est à ces derniers, tout particulièrement, que nous pren-
drons la liberté de recommander l'édition municipale des Essais.
(i) Holy Bible^ polychrome tdilion, New-York, Londres et StuttganU
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196
REVUE DES DEUX MONDES.
Car, il y a bien quelques exceptions ; — il y a M. F. Slrowski
lui-même, dans une excellente étude qu'il vient de nous donner
sur Montai ff ne, et il y a M. Edme Champion, dans sa substan-
tielle Introduction aux t< Essais » de Montaigne, — mais, d'une
manière générale, en parlant de ces Essais, qui n'ont pas mis
moins de vingt ans, 1572-1592, à prendre aux mains de leur
auteur, une forme qu'à peine peut -on considérer comme défini-
tive; — dont les trois éditions capitales, la première, celle de
1580; la cinquième, celle de 1588 ; et la sixième, celle de 1595,
sont des ouvrages presque différens ; — et qui sont enfin séparées
les unes des autres par des événemens aussi considérables que
les voyages de Montaigne et sa mairie de Bordeaux, la critique
française en a parlé comme de ces livres qui sortent, en quelque
manière, tout armés, un beau matin, du cabinet de leur auteur:
le Discours sur V Histoire Universelle, ou La Recherche de la Vé^
rite. De combien d'erreurs sur la signification des Essais, et sur
le caractère de Montaigne, cette insouciance de la bibliographie
et de la chronologie a été Torigine, on ne saurait le dire ! J'aime
à rappeler, entre autres, quand les circonstances ramènent le
sujet , les jolies phrases de Prévost-Paradol, dans ses Moralistes
français, sur ce style, pour ainsi parler, sans couture, où les
citations des anciens faisaient tellement corps, disait-il, avec la
pensée de Montaigne, qu'on ne pouvait les en séparer sans que
cela fît, en vérité, comme une déchirure. Pour s'apercevoir cepen-
dant, que, s'il n'y a rien de plus joli que ces variations sur le
style sans couture, il n'y a rien de moins juste, il suffisait de
comparer entre elles nos trois éditions capitales, et de constater
comment chacune d'elles s'enrichit, jusqu'à s'en alourdir, de
« citations » qui trop souvent ne sont que des répétitions (1) ;
qui plus souvent encore ne sont dues qu'au hasard des lectures
de Montaigne, s'ajustent assez mal au texte; et qui, non moins
souvent enfin, impriment à sa page une fâcheuse allure de lour-
deur et de péda&tisme. Mais, au temps de Prévost-Paradol, ce
sont là des considérations dans l'examen desquelles n'entrait pas
la critique. Elle planait au-dessus! Et, que le critique s'appelât
Villemain ou Sainte-Beuve, Prévost-Paradol ou Vinet, son objet
n était que de faire briller son originalité personnelle au moyen,
et quelquefois, si besoin était, aux dépens de son auteur. Croyez
(i) On trouvera dans le livre de M. de Zangroniz, pages 94-yv, rindication
d'un certain nombre de ces « répétitions » ou « redites. »
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PUBLICATIONS RÉCENTES SUR MONTATGNG. 197
que, dans les pages justement admirées où Sainte-Beuve s'est
efforcé de caractériser le style de Montaigne, — et on sait qu'il
y a merveilleusement réussi, — Thistorien de Por/-jRoya/ ne son-
geait pas moins à lui-même qu'à Tau leur des Essa4s.
Tel est d'abord Tun des services que rendra l'édition municipale
des Essais. Avant tout, elle obligera la critique à reconnaître ce
qu'il y a de successif dans la composition du livre, et, par con-
séquent, à en tenir compte. Il faudra bien qu'on s'aperçoive que
les voyages de Montaigne en Allemagne et en Italie, que son
passage à la mairie de Bordeaux, — - qui n'a pas occupé moins de
quatre ans de sa vie, — que le lent progrès de la maladie dont il
devait mourir et qu'il avait dans son isolement tout loisir d'ob-
server, ont en plus d'un point modifié sa manière de voir, de
sentir, de penser. Mais surtout on se rendra compte de la manière
dont Montaigne compose, et quand on l'aura bien vu, ce sera
comme un trait de lumière jeté, non seulement sur la signifi-
cation ou la portée littéraire des Essais, mais sur leur intérêt
historique et philosophique.
Le voilà donc, en la quarantième année de son âge, revenu
de bien des illusions, et retiré dans sa « librairie. » Nous
sonimes en 1572, et à la veille ou au lendemain de la Saint-
Barthélémy. A-t-il encore quelques ambitions? On ne sait! ou
s'il a vraiment résolu « de ne se mêler d'autre chose que de
passer en repos et à part le peu qui lui reste de sa vie. » En
attendant, sa solitude ne tarde pas à lui peser, et, par manière de
distraction, il prend la plume, sans intention bien précise, pour
fixer un peu sa pensée vagabonde, et il écrit sur la Tristesse, ou
sur les Cannibales, sur les Senteurs, ou sur F Oisiveté, avec la
même insouciance de toute espèce de choix et d'ordre. Ni le
sujet ne lui importe, comme s'il se tenait pour certain d'y être
toujours égal, et encore moins l'ordre, car il a dû tout de suite
s'apercevoir que l'agrément de ce qu'il écrit était fait, 'même pour
lui, de ce qu'il y a dans le cours de ses idées, de soudain et d'inat-
tendu. Mais, chemin faisant, et comme il a la mémoire mieux
meublée qu'il ne le prétend, il s'avise que ce qu'il vient de dire,
d'autres l'ont dit avant lui, Sénèque, par exemple, en quelqu'une
de ses Lettres, ou Plutarque. Il ne veut pas leur en faire tort;
il va chercher le volume sur un rayon de la bibliothèque, et il
traduit, il copie, il paraphrase le passage. A moins encore
qu'il ne s'y prenne de la façon tout justement inverse, et
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198 REVUB DES DEUX MONDES.
qu'ayant transcrit d'abord, au cours de sa lecture, pour Tingé-
niosité de l'expression ou pour la profondeur de la pensée, le
passage de Sénèque ou de Plutarque, les vers de Virgile ou la
prose de Cicéron, il ne se rappelle qu'il a fait, lui aussi quelque
expérience du même genre; et il prend alors plaisir à se recon-
naître chez les anciens, en y trouvant la preuve de l'une de ses
maximes favorites, que « tout homme porte en soi la forme de
l'humaine condition. » C'est ainsi que lentement, par alluvions
successives, les Essais se composent; et si je ne me trompe, c'est
ce que confirmera l'examen, même superficiel, de « l'exemplaire
de Bordeaux. » On y voit positivement Montaigne à l'œuvre, la
dernière édition de ses Essais ouverte là, devant lui, sur sa table
de travail, se relisant, attentif à se « contre-roller, » comme il dit
quelque part, prenant un livre au hasard dans sa bibliothèque,
le parcourant avec nonchalance, y relevant à la volée, au pas-
sage une anecdote ou une réflexion, les traduisant en sa langue,
et surchargeant ainsi ses marges de toute sorte d'additions et
de renvois, qui finissent pnr rendre la lecture de son texte, non
seulement difficile, mais tout à fait incertaine ou douteuse.
Car une question qu'on ne peut s'empêcher de se poser, et
qu'aucune édition, municipale ou autre, ne résoudra, c'est de
savoir ce que Montaigne lui-même eût fait, s'il eût vécu, des
« additions » qui couvrent les marges de l'exemplaire de Bor-
deaux. Il en annonçait plus de « six cents » dans l'édition
de 1588, et je ne les ai pas comptées, mais je pense qu'en effet
elles y sont : il n'y en a certainement pas moins, dans l'exem-
plaire de Bordeaux. Ces additions, qui répondra que Montaigne
les eût incorporées à son texte, et plutôt, ne s'était-il pas ré-
servé la liberté de faire son choix entre elles au moment de la
publication? C'est pour notre part ce que nous serions bien
tentés de penser. Le Montaigne de 1595, et le nouveau, — celui
de 1906, le Montaigne de l'édition de Bordeaux, — sont des
Montaigne plus complets que nature. Je ferai bien d'en donner
au moins un exemple.
Dans son chapitre du Pédatitisme, Montaigne avait écrit,
en 1580 : « Quand bien nous pourrions être savans du savoir
d'autrui, au moins sages ne pouvons-nous être que de notre
propre sagesse.
Micro) ^oçicrrov, oon; ouj^ àuT<ji abçdç
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PUBUCAT10NS RÉCENTES SUR MONTAIGNE. 199
« Je haïs, dit-il, le sage qui n'est pas sage pour soi-même. »
En 1588, il ajoute à ce vers d'Euripide une citation de Juvénal :
... Si cupiduSf
Si vanus et Euganea quaniumvis vilior agna.
Puis, en 1^90 ou 1592, îl efface la traduction du vers d'Euri-
pide, qu'il estime sans doute superflue; il ajoute, avant la cita-
tion de Juvénal, un passage de Cicéron : « Ex quo Ennius : Ne-
guicguam sapere sapientem, qui ipse sibi prodesse non quiret; »
et, après les vers de Juvénal, il ajoute encore : « Non enim
paranda nobis solum, sedfruenda sapientia e^/.*Dionysius se mo :
quait des grammairiens qui ont soin de s'enquérir des maux
d'Ulysse, et ignorent les [ leurs ] propres ; des musiciens qui
accordent leurs flûtes et n'accordent pas leurs mœurs ; des éco-
.liers qui étudient à dire justice, non à la faire. » On me dira
vainement qu'il y en a d'autres exemples! Je le sais bienl et
j'en remplirais moi-môme plusieurs pages ! Mais on ne me fera
pas croire aisément que Montaigne se proposât d'insérer ces
cinq citations, dans son texte, en enfilade, et à l'appui de quelle
simple et banale observation ! Il eût choisi, sans aucun doute I et
pourquoi n'eût-il pas en même temps effacé quelques redites, et
sacrifié quelques réflexions saugrenues?
On pourra donc se proposer d'établir un « texte critique »
des Essais; nous n'en connaîtrons jamais le texte absolument
« authentique. » Et cela est fâcheux; mais il ne faut rien exa-
gérer, et, après tout, nous n'en serons pas plus troublés dans
notre lecture des Essais que nous ne le sommes par des hési-
tations ou difficultés du même genre dans la lecture des Pèn-
^sées de Pascal. Nous en serons quittes pour nous dire que si
quelques-unes de ces additions, les plus libres, celles qui nous
choquent le plus, ne représentent pas la pensée publique de
Montaigne, elles expriment sa pensée de « derrière la tête. » Et
nous ne regarderons pas l'édition municipale comme l'édition
définitive des Essais, mais, selon le vœu des éditeurs eux-mêmes,
comme la base et la condition de toutes les éditions futures, y
compris celle qui se piquera d'être la « critique, » et la « défini-
tive. »
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200 REVUE DES DEUX MONDES.
II
« Il y a qpeique apparence de faire jugement d'un homme
par les plus communs traits de sa vie, mais, vu la naturelle
instabilité de nos mœurs et opinions, il m'a semblé souvent que
les bons auteurs mêmes ont tort de s'opiniâtrer à former de
nous uae constante et solide con texture. » [Essais, I, 2, 1588»]
En dépit de l'avertissement, c'est une tentation à laquelle nous
voyons qu'on résiste assez malaisément, que celle de vouloir
mettre dans la vie, dans les œuvres, dans les idées d'un grand
écrivain, plus d'ordre, plus de cohésion, plus de logique et de
continuité qu'il n'y en amis lui-même. Nous avons beau savoir
qu'il ne s'est pas appliqué moins de trente ans à son œuvre,
comme l'auteur de C Esprit des Lois, ou vingt ans, comme celui
des Essais; ou encore, s'il a laissé, comme Rousseau, plusieurs
livres, nous avons beau savoir qu'ils sont séparés, comme la Non
velle Héloïse et les Confessions, par des années d'intervalle, ou
par des événemens plus considérables, si je puis dire, que des
années, nous voulons à tout prix que ces manifestations succes-
sives de l'esprit en soient des expressions identiques ou du moins
analogues ; il nous déplaît que le grand homme se soit contre-
dit; nous le ramenons à notre mesure en lui imposant notre
manière de le comprendre ; et nous nous vantons alors d'avoir
« reconstitué » l'unité méconnue de son œuvre et de ^ pensée.
Nous obtenons ainsi des Pascal tout en bronze, des Bossuet tout
en marbre, des Rousseau tout en béton ou en a ciment armé. »
C'est ce qui s'est passé pour Montaigne. Commentateurs, cri-
tiques ou historiens de la littérature, tous ont peiné pour ré-
duire en système l'un des livres assurément les plus décousus
qu'il y ait, et si je ne craignais qu'on ne prît mal le mot, je
dirais l'un des plus « incohérens » que je connaisse dans aucune
littérature. Entre ces Essais, dont le charme est fait pour partie de
n'avoir les uns avec les autres que de lointains rapports, conmie
l'agrément d'un voyage est fait de la succession des aspects im-
prévus et vigoureusement contrastés, qu'il nous offre, on a
essayé d'établir un « enchaînement, » ou un lien. On s'est de-
mandé ce que Montaigne avait « voulu faire; » quel dessein
précis avait été le sien; ce qu'il avait prétendu prouver? Et,
naturellement, & la question ainsi posée, chaque historien ou
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PDBLTCAnONS RÉCENTES SUR MONTAIGNE. 201
critique a trouvé une réponse par le moyen de laquelle le
« beau désordre » de Montaigne se ramenait, bon gré mal gré, à
l'ordonnance d'un « discours suivi. »
Ne serait-il pas temps, peut-être, d'en finir avec cette super-
stition? « Je sais un peu ce que c'est que l'ordre... » dira bien-
tôt quelqu'un, et, celui-là, nous ne ferons pas difficulté de l'en
croire, puisqu'il sera Pascal, mais nous savons bien qu'il n'y a
rien de plus rare que cette science, ou cet art, ou ce don de
l'ordre. C'est encore le cas de rappeler ici, pour demeurer entre
Gascons, ce grand livre de f Esprit des Lois! Il y a du génie dans
f Esprit des Lois, mais, il n'y a point d'ordre; il n'y a pas non
plus d'unité ni de continuité. C'est nous qui nous efforçons d'y
en mettre ce qu'il faut pour que l'analyse de l'ouvrage nous soit
plus facile, et plus facile encore l'expression d'un jugement ou
d'une opinion « personnelle » sur Montesquieu. Seulement il ne
s*agit plus, en ce cas, que de savoir si nous ne défigurons pas
l'écrivain en l'unifiant. Pareillement Montaigne. Ce n'est pas un
portrait de lui que nous retraçons, c'en est le schémay si je puis
ainsi dire, quand nous ramenons ou que nous essayons de ramener
ses Essais à quelques idées prétendues maîtresses, qui s'y retrou-
veraient partout, dans le chapitre sur les Pouces ou dans celui
des Coches, comme dans V Apologie de Raymond de Sebondc.l
« Les Essais^ dit à ce propos M. Edme Champion, ne furent
d'abord qu'un paquet de notes dans lequel Montaigne entassait
pêle-mêle, au hasard, des textes recueillis sans choix, sans
ombre de critique, sans écarter les choses les plus oiseuses et
les plus puériles... Des chapitres entiers sont « un fagotage de
pièces décousues, » — c'est Montaigne qui le reconnaissait lui-
même en 1580, mais il s'en est dédit depuis, — des enfilades
de citations qui n'ont pas même t'excuse de servir de prétexte
à une remarque instructive ou ingénieuse, qui ne s'expliquent
que par le désœu^Tement, le parti pris de s'imposer pendant
quelques heures une tâche propre à passer le temps, en évitant
de réfléchir. » Ces paroles ne sont-elles pas un peu dures? Il est
difficile d'être Michel de Montaigne, et, des heures durant, de
transcrira ou de traduire des textes anciens comme qui dirait
à l'aventure, du Lucrèce et du Virgile, du Sénèque et du Plu-
tarque, et, quand ce serait à l'aventure, sans éprouver le besoin
de commenter pour son compte, et de continuer en la paraphra-
sant, ou de contredire l'idée qu'ils expriment. Mais, tout Montaigne
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202 REVUE DBS DEUX MONDES.
qu'il soit, on ne saurait pourtant disconvenir qu'il y ait du
« fagotage, » beaucoup de « fagotage, » du fatras, dans les Essais;
et M. Champion a raison. Ce serait une entreprise vaine que de
vouloir les rapporter tous à un « dessein principal. » Nous
n'avons point ici affaire avec La Recherche de la Vérité ou V His-
toire des variations. Ce qui d'ailleurs ne veut pas dire que Mon-
taigne ne soit pas un « penseur » ou un philosophe, mais cela
veut dire qu'il ne Test point à la manière de Malebranche ou
de Spinoza ; — que l'ou/se méprend sur le caractère de son livre
et la nature de son génie dès qu'on y cherche une autre « unité »
que celle de sa personne ondoyante; — et que le naturel de cette
personne même consiste précisément à ne rien avoir eu d'un
fabricateur de systèmes, et encore moins d'un pédant. Tel n'était
point, on le sait , l'avis de Malebranche, qui l'appelle assez joli-
ment un « pédant à la cavalière. »
Peut-on dire seulement que l'auteur des Essais ait eu le des-
sein de se peindre lui-même dans son livre, et qu'ainsi l'unité
de son personnage, je veux dire de l'homme réel, de l'homme
vrai qu'il fut, comme nous tous, sans le savoir peut-être, masqpie
et répare l'incohérence ou le « fagotage » de ses Essais? Le mot
de Pascal, à cet égard, a fait autorité : — « Le sot projet qu'il
a de se peindre; et cela non pas en passant et contre ses
maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir ; mais par
ses propres maximes, et par un dessein premier et principal... »
— Et, en effet, sans parler de ri4t/> u Lecteur, si connu et si
souvent cité, les passages abondent où Montaigne nous déclare
qu'il est lui-même « le sujet de son livre, >> et lui-même l'objet
de son propre intérêt ou de sa curiosité. Mais regardons-y de
plus près , remettons ces passages à leur place , les Essais
dans le temps ; et nous ne pourrons nous empêcher d'observer,
avec M. Champion, que ce « dessein principal et premier » semble
entièrement étranger, dans les Essais de 1580, aux quinze ou
vingt premiers chapitres du livre. C'est aussi l'opinion de
M. Strowski. Il est vrai que quand son succès lui aura révélé
la nature de son talent, et quand il se sera rendu compte que ce
qu'on aime en lui, et de lui, c'est lui-même, Montaigne mettra
moins de réserve et, si je l'ose dire, de pudeur dans ses « confes-
sions. » Il feindra de croire, alors, il croira peut-être sincère-
ment que son âge, qui n'est pas très avancé, puisqu'il doit
mourir avant soixante ans, l'autorise à des confidences dont nous
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PUBLICATIONS RÉCENTES SUR MONTAIGNE. 203
nous serions bien passés, et cpiî n'ajoutent rien à la connais-
sance de son caractère ou de son génie. Car, Sainte-Beuve a eu
'beau faire . on no sacitfe pomi encore de qualités de forme ou de
fond, de langage ou de pensée, qui aient des rapports définis avec
la gravelle ; et l:es coliques de Miohtaigne n'expliquent point son
dilettantisme. Il préférait k saveur du poisson à celle de la
viandCi mais le renseignement n'en est pas un sur la nature de
son style, ni même peut-être ce qu'il nous dit de son goût
pour les huîtres et pour le melon.
Mais, en somme, et après tout cela, Montaigne ne nous livre
qu'une très petite part de lui-môme ; et en veut-on la preuve dé-
monstrative? C'est qu'il y a peu de nos grands écrivains qui nous
demeurent plus énigmatiques, et dont nous soyons plus embar-
rassés de dire l'homme vrai qu'ils furent. Se douterait-on seule-
ment que son livre est contemporain de l'une des époques les
plus. troublées de notre histoire? et que le moment môme oii il
écrit est rempli du fracas des guerres de religion ? « Aucuns me
convient, écrit-il dans une addition du nîanuscrit, d'écrire les
affaires de mon temps, estimans que je les vois d'une vue moins
blessée de passion qu'un autre, et de plus près, pour l'accès que
la fortune m'a donné aux chefs des divers partis... » Il ne Ta
cependant pas fait, et ses Essais ne sont point des Mémoires pour
servir à f histoire de son temps. Il n'y a pas fait la confession des
autres avec la sienne. Et combien de traits de sa propre physio-
nomie n'a-t-il point laissés dans Tombre? Que savons-nous par
lui de sa jeunesse? de sa carrière avant 1572, entre vingt-cinq
et quarante ans ? de ses amours? de ses « sentimens de famille? »
ou môme, et finalement, nous Talions voir, de ses <' sentimens
religieux? » puisque, depuis trois cents ans, tandis que les uns
persistent à nous montrer en lui non seulement « un chrétien »
mais un « défenseur du christianisme, » c'est pour beaucoup
d'autres, avec lui, Montaigne, tout au contraire, et par lui, par
la lente et insensible contagion des Essais^ que le doute métho-
dique ou systématique est entré dans le monde moderne, et
non point du tout, comme on continue de l'enseigner, dans nos
écoles, par l'intermédiaire du Discours de la méthode.
On remarquera qu'ici encore, comme plus haut, nous retrou-
vons l'influence et l'autorité de Pascal. Ce Montaigne, non pas
précisément athée, ni libre penseur, ni peut-ôtre sceptique, mais
qu aurait avant tout préoccupé, comme Pascal lui-môme, ta ques*
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204 REVUE DÈS DEUX MONDES.
lion religieuse, c'est le Montaigne de Pascal, et, si j'osais ainsi
dire, c est le Montaigne des Pensées plutôt que celui des Essais.
Quelques critiques reprochent volontiers à Pascal d'avoir « pla-
gié » ou « pillé » Montaigne; — ^|co qui d'ailleurs ne serait juste
que si nous savions Tusage que Pascal se proposait de faire de
tant de fragmens des Essais qu'il a transcrits, paraphrasés quel-
quefois, et généralement abrégés ou résumés. Mais en fait, c'est
donc alors le « plagiaire » dont l'autorité s'est en quelque sorte
imposée à l'original qu'il copiait ; c'est l'accent de Pascal qui se
trouve avoir fixé le sens des passages des Essais qu'il emprunte ;
et depuis plus de deux cents ans, c'est « en fonction » de Pascal
et du dessein des Pensées, que la critique française interpi«^ie
Montaigne. Cependant il y a autre chose dans l^s Essais, et parce
que V Apologie de Raymond de Sebonde en est le chapitre le
plus étendu, en môme temps, sans doute, que l'un des plus im-
porlans, je ne voudrais pas répondre qu'il en fût le plus con-
sidérable. Il en est le plus étendu, parce que Montaigne venait
de traduire ia Théologie naturelle de ce Raymond de Sebonde,
1569, et qu'il était donc encore tout chaud de son auteur, comme
aussi des critiques dont sa traduction avait été l'objet; mais, ne
nous lassons pas de le redire, il y a autre chose dans les Essais;
le dessein de Montaigne ne s'est rencontré qu'incidemment avec
celui de Pascal; et c'était d ailleurs le droit de Pascal, — ceci
encore vaut la peine d'être dit et redit, — c'était absolument son
droit de n' « emprunter » à Montaigne que ce qu'il croyait ana-
logue à son propre dessein. Pascal ne se proposait pas de faire
une étude, ni do porter un jugement sur Montaigne, mais
d'écrire une Apologie de la Religion chrétienne. Nous aurions le
droit, le cas échéant, de faire comme lui. Les idées, une fois
exprimées, et entrées dans ia circulation, deviennent le patri-
moine commun de l'humanité : j'ai le droit de les retourner
môme contre ceux qui les ont exprimées les premiers et qui,
souvent, n'en ont pas connu toute la portée. Mais, évidemment,
je ne l'ai plus quand il s'agit, comme ici, de préciser le sens d'un
texte ou de caractériser la pensée d'un grand écrivain, et cepen-
dant, sans nous en apercevoir, c'est ce que nous faisons depuis
deux cents ans. Nous nous posons, en quelque sorte, le problème
de la signification des Essais, comme nous faisons celui de la si-
gnification des Pensées, et la question religieuse étant la seule
où Pascal s'intéresse, nous raisonnons sur Montaigne comme si
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PUBLICATIONS RÉCaSNTES SUR MONTAIGNB. 205
Montai^es'y était, lui aussi, uniquement appliqué, continûment,
passionnément et tout entier.
Je n'entends pas nier qu'il y ait pris l'intérêt le plus vif.
Mais, d'abord, ce n'est qu'un intérêt presque purement intellec-
tuel, et j'en vois un témoignage dans ce fait assez singulier
qu'étant lui-même, de son propre aveu, l'un des hommes qui
ont eu le plus de peur de la mort, et sa philosophie ne s'étant
employée, pour une part considé;'able, qu'à se prémunir ou à
se fortifier contre cette crainte, il n'a cependant jamais demandé
d'aide contre la mort à la religion. « Il n'est rien de quoi je me
sois dès toujours plus entretenu que des imaginations de la
mort, voire en la saison la plus licencieuse de mon âge,
lucunda quum œtas florida ver agent.
' Parmi les danses et les jeux, tel me pensait empêché à digérer
à part moi quelque jalousie ou l'incertitude de quelque espé-
rance, cependant que je m'entretenais de je ne sais qui, surpris
les jours précédens d'une fièvre chaude et delà mort... et qu'au-
tant m'en pendait îl l'oreille. » [Essais, I, 20, 1580.] Et il est vrai*
qu'à la longue, et à force de méditer sur ce thème favori que
(c philosopher, c'est apprendre à mourir, » il a fini par se com«
poser, en présence de la menace quotidienne de la mort, une
assez belle attitude, mais c'est la philosophie qui l'y a amené, ce
n'est pas la religion. On peut dire, d'un autre côté, que, s'il a
bien senti, et, autant que personne, démontré, soutenu, défendu
l'importance des idées religieuses, j'entends leur importance po-
litique et sociale, c'est assurément une manière de faire l'apolo-
gie de la religion ; mais, pour le chrétien, c'est une apologie qui
n'en est vraiment pas une, à cause qu'elle pourrait tout aussi
bien être l'apologie du bouddhisme et de l'islamisme, et géné-
ralement de toutes les religions qui sont, comme le christianisme,
des « civilisations » en même temps que des religions. Et enfin ne
faut-il pas ajouter que sa manière de poser la question religi'.'Use
est d'un pur « païen, » s'il n'y va pour lui, comme pour les [ihi-
losophes de l'antiquité, que de ce qu'ils appelaient « le souverain
bien, » ou en d'autres termes do « la vie heureuse? » Une reli-
gion qui, comme la chrétienne, doit être et est en efTet avant tout
une règle impérative de conduite, Montaigne n'y a vu que la
matière de \ Apologie de Raymond de Sebonde; — et les juv;os
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206 hbtue des deux mondes.
les plus désintéressés hésitent encore sur le vrai sens du « docu-
ment. »
Quoi donc, alors, et si ce n'est ni de « se peindre lui-même, »
ni d'ajouter un sysième de philosophie à tant d'autres, ni de
présenter une « apologie de la religion chrétienne, » ni enfin, —
et aussi n'en avons-nous point parlé seulement, — de prendre
parti entre les huguenots et les catholiques de son temps, ([uel
a donc été le dessein de Montaigne ; et comment, car c'est là le
véritable intérêt de la question, comment faut-il lire les Essais?
Nous répondrons qu'il faut les lire comme on lirait une « en-
quête; » et, dans Montaigne lui-même, il ne faut voir, sans y cher-
cher tant de mystère ni de profondeur, qu'un incomparable
« curieux. » Nous dif;ons un « curieux, » nous ne disons pas un
M dilettante, » ce qui est presque la même chose, dans le langage
du monde, mais ce ^pii est pourtant, au fond, bien différent. Le
dilettante ne cherche dans la satisfaction de sa curiosité que
l'amusement de son dilettantisme , mais un « curieux » et, sur-
tout un curieux tel que Montaigne, se propose toujours quelque
objet ultérieur à sa. curiosité. Cet objet est sans doute un peu
vague et un peu flottant; le dessein n'en a rien do géométrique
ou de didactique. Également curieux de la nature et de l'homme,
de lui-même et des autres, des opinions des philosophes et de
la diversité des mœurs, desévénemens de l'histoire et de ceux de
la vie commune, Montaigne est curieux de trop de choses à la
fois, pour que sa curiosité se pose et se détermine, et en se dé-
terminant, se limite. Mais il a cependant son dessein, très assuré,
s'il n'est pas très net, et ce dessein n'est autre que de pénétrer
tous les jours plus avant dans la connaissance de lui-même et de
l'homme. Je crois qu'il convient d'insister sur ce point.
III
Il ne semble pas en effet que ce fût un dessein bien original
ni bien neuf, aux environs de 1575, que de se proposer d'étu-
dier l'homme. Quel est, demanderait-on volontiers, le grand
écrivain qui ne s'est point proposé d'étudier l'homme ; et s'ils ne
contenaient rien d'autre ni de plus qu'une étude de l'homme, les
Essais seraient-ils les Essais ? Mais, précisément, ce n'était point
l'avis de Montaigne, qu'on eût fait avant lui ce qu'il allait tenter,
et, à cet égard, il disait, non pas dans sa première édition, ni
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PUBUCATI0N8 RÉCENTES SUR MONTAIGNE. 20T
dans celle de 1588, mais dans une longue addition qui n'a paru
pour la première fois qu'en 1595 : « Nom n'avons nouvelles que
de deux ou trois anciens qui aient battu ce chemin^ et si ne
pouvons nous dire si c'est du tout en pareille manière à celle^
cy, n'en connaissant que les noms. Nul depuis ne s'est jeté sur
leur trace. C'est une épineuse entreprise» et plus qu'il ne semble»
de suivre une allure si vagabonde que celle, de notre esprit, de
pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes, de
choisir et arrêter tant de menus avis de ses agitations... il n'est
description pareille en difficulté à la description de soi-même. »
[EiiSaiSf II, 6.] Et de fait, sans remonter jusqu'aux anciens,
et pour ne pas sortir de Thistoire de notre littérature nationale,
quel est donc, avant Montaigne, celui de nos grands écrivains,
Ronsard ou Rabelais, qui se fût soucié d'« observation psycho*<
logique? » Assurément, et à la manière des anciens, dans la
chaleur de la composition, si quelqu'une de ces vérités, qui
nous découvre le fond de nous-mêmes, s'offrait, pour ainsi dire, \
portée de leur inspiration, ils la reconnaissaient, n'avaient garde
de la laisser passer, et, dans leur prose ou dans leurs vers, ils
essaysdent de la fixer. C'était ce que Montaigne admirait le plus
dans Tacite, — r« omne ignotumpro magnifico est^ » ou le <(facili
credulitate feminarum ad gaudia, » Ronsard, lui, mettait ces
choses entre guillemets. Mais, pas plus que les anciens, ni Ron-i
sard ni Rabelais n'en faisaient leur principale affaire; et qui
jamais entendit parler de la « psychologie » d'Homère ou de
Pindare? Je ne sais pas si celle même de Platon n'est pfis do la
« métaphysique ! » La (c psychologie » de Montaigne est de la
a psychologie ; » elle est un effort habituel pour « pénétrer,
selon son expression, les profondeurs opaques de nos replis
internes;» elle est ^ .lalyse et l'explication des mouvemens qui
nous agitent. « Si, dit-il, vous faites lire à mon page, qui d'ail-
leurs sait fort bien ce que c'est que l'amour, les Dialogues de
Léon Hébrieu, ou les divagations du savant Ficin (1), il n'y com-
prendra goutte, et jamais on ne lui fera croire que ce soit ici
de lui qu'il s'agisse. *> fâchons donc, nous, de faire qu'il nous
comprenne. Décrivons-lui les mouvemens de sa passion avec
assez de fidélité, mais de réalité surtout, — je ne dis pas de
féqlisme^ — pour qu'il s'y reconnaisse, et présentons-lui le mi-
(1) On se rappellera que ce sont ici deux des sources aux(melles avait puisé
kisement la Pléiade.
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208 ilEVUB DES DEUX MONDES.
roir. Voilà toute la psychologie ! Elle n'est pas en l'air, et on ne
la déduit pas des principes. Les propriétés de l'homme ne sont
pas contenues, comme celles du cercle, dans sa définition. On
ne les connaît qu'à Fusage. C'est l'expérience qui nous les
apprendra. Et comme tout le monde n'est pas en état de pro-
fiter de l'expérience, c'est ici que, de l'objet de Montaigne, se
dégage une méthode, un peu^ flottante, elle aussi, comme cet
objet, mais, comme lui, singulièrement féconde, et singulière-
ment originale, comme lui.
Osons le dire franchement : c'est cette méthode, que Pascal,
qui est « un géomètre, » ne comprend point — ni peut-être môme
ce dessein, — quand il reproche à Montaigne de « conter trop
d'histoires. » Non! Montaigne ne conte pas trop d'histoires,
et on se demande comment Pascal n'a point vu l'utilité de ces
histoires pour le dessein de Montaigne. « Ce grand monde,
que les uns multiplient encore comme espèces sous un genre,
c'est le miroir où il nous faut nous regarder pour nous con-
naître de bon biais... Tant d'humeurs, de sectes, d'opinions, do
jugemens, de lois et de coutumes nous apprennent à juger
sainement des nôtres, et apprennent notre jugement à recon-
naître son imperfection et sa naturelle faiblesse, qui n'est pas
un léger apprentissage. Tant de remuemens d'état et change-
mens de fortune nous instruisent à ne pas faire grande recette
de la nôtre. Tant de noms, tant de victoires et conquêtes ense-
velies sous l'oubliance, rendent ridicule l'espérance d'éterniser
notre nom par la prise de dix argoulets et d'un poulailler qui
n'est connu que de sa chute. L'orgueil et la fierté de tant de
pompes étrangères, la majesté si enflée de tant de cours et gran-
deurs nous fermit et assure la vue à soutenir l'éclat des nôtres
sans siller des yeux. Tant de milliasses d'hommes enterrés avant
nous nous encouragent à ne craindre d'aller trouver si bonnp
compagnie en l'autre monde, — et ainsi du reste. » [Essais, 1, 26,
1580.] Nous ne saurions mieux dire qu'il ne fait lui-même en cet
endroit pourquoi, et en quoi, Montaigne a besoin de tant
d' « histoires. » C'est que, sous un autre nom, les « histoires »
c'est l'expérience, et Thistorien n'est que le témoin ou le garant
des faits « humains » qu'il raconte. De là l'admiration de Mon-
taigne, et je ne sais si l'on ne devrait dire sa « dévotion » pour
Plutarque. Et, à vrai dire, qu'est-ce que les Vies parallèles, sinon,
selon l'ingénieuse expression d'Amvot en sa Préface, « des
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PUBLICATIONS RÉCENTES SUR MONTAIGNE. 209
cas humains représentés au vif ?». Pareillement les anecdo es
répandues à profusion dans les Moralia de Plutarque, dont la
traduction achevait de paraître en 1572, dans Tannée même où
Montaigne commençait d'ébaucher ses Essais? Ce sont autant de
renseignemens, et, n'hésitons pas à prononcer le mot, quelque
moderne gu'il soit, ce sont des « documens » pour la connaissance
de rhumanité. C'est aussi bien ce qu'il nous dit lui-même, et,
si spirituellement, dans ce joli passage : « En Tétudo que je fais
de nos mœurs et mouvemens, les témoignages fabuleux, pourvu
qu'ils soient possibles, y servent comme les vrais. Advenu ou
non advenu, à Rome ou à Paris, à Jean ou à Pierre, c'est tou-
jours un tour de l'humaine capacité, duqpel je suis utilement
avisé par ce récit. Je le vois et en fais mon profit également, tant
en ombre (|u'en corps. Et aux diverses leçons qu'ont souvent les
histoires |e prends à me servir de celle qui estia plus rare et mé-
morablt;. » {Essais^ 1, 21, 1595.] L'histoire, et plus particulièrement
rhistoire des mœurs, celle des coutumes, — l'histoire que de nos
jours nous appellerions « anecdotique » et « intime, » — l'his-
toire conçue, dans le temps et dans l'espace, comme le prolon-
gement de notre expérience en tout sens, telle est la matière où
notre application devra donc désormais s'attacher. Un livre est
ouvert devant nous, où nous n'avons qu'à lire, et pour y lire
qu'à ouvrir les yeux : ce sont les « histoires » qui en font la
substance. L'intérêt de ces histoires est de nous montrer
rhomme dans toutes les attitudes; elles sont à la fois l'illustra-
tion et la démonstration de vérités qui ne seraient sans elles
que conjectures ou suppositions. Pour entendre quelque chose
au mécanisme de nos passions, il n'est que de les voir en acte
et de comparer les uns avec les autres les rapports que les his-
toriens nous en font. Et au terme de ces comparaisons, quand
on estime en avoir tiré tout ce que l'on pouvait, il ne reste
plus qu'à faire une dernière démarche qui est, pour ainsi dire,
de vérifier en nous la justesse de nos conclusions.
C'est ici qu'à mon sens, on achève de comprendre Mon-
taigne, et en quoi son projet de se peindre a vraiment con-
sisté. Ne disons rien à ce propos de tant de cyniques montreurs
d'eux-mêmes. Mais les intentions de Montaigne, quand il se.
peint, n'ont rien de commun avec celles de saint Augustin dans
ses Confessions y ou de Rousseau dans les siennes, ou de Cha-
. teaubriand dans ses Mémoires d' Outre-Tombe. Non sans doute
TOiiE XXXV. — 1906. ^ 14
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210 REVUE DES DEUX MONDES.
que, dans le portrait qu'il nous trace de lui-même il ne mêle
inévitablement quelque coquetterie, quelque vanité , quelque
égoïsmé aussi, dont la signification est d'autant plus éloquente
qu'il est plus naïf ou plus inconscient. Le moyen de se raconter,
sans finir par s'admirer soi-même? Il y a donc, nous l'avons dit»
dans les Essais, des aveux dont nous eussions dispensé Mon
taigne ; et ce sont ceux qui ne servent qu'à notre amusement.
Mais, d'une manière générale, s'il « se peint, » c'est en s' étudiant,
pour s'étudier, et la connaissance de lui-même qu'il acquiert
en s'observanty lui sert comme d'un moyen de contrôle pour
apprécier à leur juste valeur les observations qu'il a recueillies
au cours de ses lectures ou de ses méditations.
Joignez encore ceci que, tandis que la plupart des auteurs
de « Confessions » s'efforcent de mettre en lumière ce qu'ils
croient avoir en eux d'original, d'unique et d'exceptionnel, qui
les distingue de tous les autres hommes, lui, Montaigne, au*
contraire, c'est bien ce qu'il a de « personnel » et de « particulier, »
mais, dans ces « particularités » mêmes, ce qu'il s'applique à dé*
mêler, c'est ce qu'elles ont de toujours subsistant et d'éternellement
humain. L'observation de Montaigne est toujours comparative.
On connaît le passage, si souvent cité: « On attache aussi bien
toute la philosophie morale â une vie populaire et privée qu'à
une vie de plus riche étofi'e. Chaque homme porte la forme en-
tière de r humaine condition. Les auteurs se communiquent au
peuple par quelque marque spéciale et étrangère : moiy le pre-
mier^ par mon être universel^ conmie Michel de Montaigne,
non comme grammairien, ou poète, ou jurisconsulte. Si le
monde se plaint de ce que je parle trop de moi, je me plains dp
quoi il ne pense pas seulement à soi, » [111, 1, 1588.] Les phrases
que nous soulignons sont caractéristiques, et si nous les souli-
gnons, c'est qu'on les cite bien, je ne connais guère une « Étude »
3ur Montaigne oti vous ne les retrouviez, et on en sait donc bien
toute l'importance, mais on n'en a pas dégagé toute la significa-
tion. Nous ne manquons ni de grammairiens ni de juriscon-
sultes. Un jurisconsulte, c'est Jean Bodin, AonildL République vient
de paraître en 1576; un poète, c'est Pierre de Ronsard, dont l'édi-
tion définitive, revue, corrigée et ordonnée par lui, va paraître
en 1584; et, pour le grammairien, mettons que ce soit Henri
Esfîenne, avec ses Dialogues du Langage français italianisé,
mai'3 l'homme, se demande Montaigne, parmi tout cela, où est
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PUBLICATIONS RÉCENTES SUR MONTAIGNE. 211
Wionime? « l'être universel, » celui qui n'a pas d' « enseigne, >»
comme on dira plus tard ? et qui ne laisse pas pour cela d'avoir
sa personnalité, d'être Michel de Montaigne, mais qui est en
môme temps un témoin de « l'humaine condition? » La grande
originalité de Montaigne est d'avoir posé presque le premier la
question en ces termes, et, ainsi, d'avoir mis la littérature
française elle-même, tout entière, dans une voie dont elle ne
s*csl plus depuis lors écartée qu'en de rares occasions et tou-
jours à son grand dommage.
En vérité, si l'on peut dire de tous nos grands écrivains,
qu'avant tout et dans le sens large du mot, poètes ou auteurs
dramatiques, orateurs ou romanciers, historiens, critiques, ils
sont des « moralistes, » ce n'est guère que depuis Montaigne, et
c'est bien à l'exemple ou aux leçons des Essais qu'ils le doivent,
On ne l'a peut-être pas assez dit. Car, pourquoi d'autres littéra-
tures, l'italienne, par exemple, après le vif éclat de la Renais-
sance, vont-elles perdre, avec le xvii* siècle naissant, l'autorité
qu'elles avaient exercée dans le monde, se renfermer entre leurs
propres frontières, et, pour cent cinquante ou deux cents ans,
céder la place à la nôtre? C'est qu'elles n'ont pas eu de Mon-
taigne ; — et on achèvera d'entendre ce que nous voulons dire,
si nous rappelons que le grand contemporain italien de l'auteur
des Essais est le virtuose de la Jérusalem délivrée, L'Italie du
Tasse ne s'est pas avisée, — et bien moins encore l'Italie du
cavalier Marin, — que la littérature ne pouvait durer qu'à la
condition d'être quelque chose d'autre et de plus qu'un jeu. Elle
n'est même pas « la littérature, » si son rôle n'est que de nous
divertir, ou de nous étonner, et d'autres moyens conviennent
mieux à cet usage. Mais, précisément, Montaigne en en faisant
l'art do r K observation psychologique et morale >> lui a donné
pour objet la connaissance de l'homme. Qui ne conviendra,
là-dessus, que, si la grande raison de l'universalité de la litté-
rature française est quelque part, elle est là? Les Fables elles-
mêmes de La Fontaine, ou, dans un autre genre, les Contes de
Voltaire, seront, comme le livre de Montaigne, des « vues sur le
inonde, » un jugement sur Thomme, une « conception de la
vie. » Ils seraient sans doute autre chose, mais seraient-ils ce
qu'ils sont si les Essais n'avaient pour ainsi dire orienté notre
littérature cl(issi((ue dans cette direction? En faisant de l' « ob*
servation psychologique et morale, » telle que nous essayons
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âlâ REVUE DES DEUX MONDES.
d'en donner une idée, la matière même de Técrivain et Tobjet
de la « littérature, » Montaigne a posé l'un des fondemens du
classicisme, et celui que Ton n'ébranlera pas. Toute œuvre, en
toute langue, et je dirais volontiers en tout art, sera toujours
classique de la quantité d'observation psychologique ou morale
qu'elle contiendra, et peut-être même ne sera-t-elle classique
que de cela.
Ajouterons-nous que, pour pratiquer cette « observation psy-
chologique et morale » l'auteur des Essais a donné le modèle
d'une manière de style qui n'existait pas avant lui dans notre
langue ? On le pourrait et on le doit donc ! Tandis qu'Henri
Estienne, avec ses Dialogues du Langage français italianisé^
grammairien fanatique, superficiel et mal embouché, s'évertuait
à chercher les moyens de réagir contre la perversion de la langue
française par l'usage italien, et n'en proposait, naturellement, que
de parfaitement vains, Montaigne, lui, faisait quelque chose do
plus efficace ; et il « nationalisait » la langue en la rapprochant
de la vie. Je ne sais encore si l'on a suffisamment appuyé sur
ce caractère du style de Montaigne. On y admire et on y aime
surtout l'abondance, le jaillissement, le naturel de la méta-
phore, mais, tout au rebours de ce que l'on voit d'ordinaire,
chez Ronsard, par exemple, ou chez Rabelais, il faut remarquer
que les métaphores de Montaigne n'ont pas pour objet de rien
« amplifier » ou « magnifier; » et, au contraire, elles ne lui
servent que de moyens de se faire entendre. Son style est un
style « réaliste » ou « réel, » mais dans le sens large du mot, je
veux dire un style qui cherche à épuiser la « réalité » de ce qu'il
représente ; à « enfoncer, comme il dit lui-même, la significa-
tion des mots ; » qui ne se soucie point de subtilité ni d'élé-
gance, qui ne va pas au delà ni ne reste en deçà de la chose, et
dont il faut dire enfin comme lui-même : « Quand je vois ces
bravés formes de s'exprimer, si vives, si profondes, je ne dis pas
que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser, c'est la gaillar-
dise de l'imagination qui élève et enfle les paroles. Nos gens
appellent jugement langage, et beaux mots les pleines concep-
tions. » On connaît encore le passage célèbre : « Quand on m'a
dit ou que moi-même me suis dit : « Tu es trop épais en figures I
Voilà un mot du cru de Gascogne ! Voilà une phrase dangereuse
[je n'en refuis aucune de celles qui s'usent emmy les rues fran-
çaises, ceux qui veulent combattre l'usage par la grammaire
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PUBLICATIONS RÉCENTES SUR MONTAIGNE. 213
se moquent I] Voilà un discours ignorant ! En voilà un trop
fol ! » — Oui, fais-je ! mais je corrige les fautes dlnadvertance,
non celles de coutume. Est-ce pas ainsi que je parle partout?
Ne représenté-jepas vivement? Suffit ! J'ai fait ce que j'ai voulu,
tout le monde me reconnaît en mon livre et mon livre en moi. »
[III, 3, 1588 ]
Nous voyons ici comment le caractère du style de Montaigne
se lie à la nature de son observation. Si nous voulons exprimer
ou représenter fidèlement la vie, c'est à la vie qu'il faut que
nous en demandions les moyens. Toute rhétorique est vaine,
non seulement vaine, mais fausse, mais dangereuse, qui n'aurait
pas uniquement pour objet de nous enseigner l'usage de ces
moyens. Ils sont d'ailleurs à notre portée, sous notre main,
« emmy les rues françaises, » oh nous n'avons qu^à les recon-
naître. Et, après cela, formé ainsi à l'école de la réalité, l'écri-
vain pourra céder quelquefois à la tentation de l'orner, ou de
r« artialiser, «selon l'expression de Montaigne, qui lui-mênie
n'en évitera pas toujours le reproche, qui s'amusera de ses
propres trouvailles, qui ne négligera rien de ce qu'il faudra
faire pour en assurer la fortune, mais qu'importe ? Il y a désor-
mais de par lui, de par ses Essais, une « manière d'écrire » qui est
la bonne, et qui l'est, non point pour telle ou telle raison, qu'on
donne encore dans les écoles, mais parce qu'elle est la plus con-
forme à la réalité, à la « nature » et à la vie. « La manière
d'écrire d'Épictète, de Montaigne et de Salomon de Tultie est la
plus d'usage, qui s'insinue le mieux, qui demeure le plus dans
la mémoire, et qui se fait le plus citer, parce qu'elle est toute
composée de pensées nées sur les entretiens ordinaires de la
vie. » Ce sera la manière. de nos grands écrivains, — de Pascal
et de Bossuet, de La Fontaine et de Molière, de Racine et do
Boileau, — et ce sont les Essais qui l'ont inaugurée dans l'his-
toire de la littérature.
IV
Quant à la philosophie qui ressort des E^ais, — et je ne
pense pas que l'on nie qu'il s'en dégage une, -r— disons d'abord
qu'elle ne fait de Montaigne le disciple d'aucune secte, ni l'éco-
lier d'aucun maître, pas plus de Zenon que d'Épictète ou d'Épi-
cure que de Pyrrhon; et elle n'a pas touiours été la même. Elle
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214 REVUE DES DEUX MONDISSt
a eu ses époques, et c'est la grande originalité du livre de
M. F. Strowski que d'avoir essayé de les distinguer. Gomment
les idées de Montaigne, nées #abord de ses lectures, de s<m-
expérience personnelle et quotidienne de la vie, de ses médita-
tions, se sont ensuite comme engendrées les unes des autres, à
mesure qu'il se relisait, et qu'ainsi lui-même en saisissait mieux
les rapports, ou les contradictions, c'est ce que M. F. Strowski
s'est efforcé de montrer ; et il revendique avec raison l'honneur
de l'avoir tenté le premier. On ne sera d'ailleurs parfaitement
sûr de la Succession de ces idées que quand « l'Édition munici*
pale » sera complète, et que M. Strowski, non seulement nous
aura donné le texte « définitif » de Montaigne, mais encore, et
comme il se propose de le faire, quand il aura daté les différons
chapitres des Essais, L'ordre des chapitres des Essais n'est pas
celui de leur composition. On croit savoir, par exemple, que la
rédaction de V Apologie de Raymond de Sebonde, qui fait partie
du second livre, serait antérieure à celle du chapitre de Vin-
stitution des Enfans, qui fait partie du premier. Mais, pour le
moment, on n'a encore daté, avec une précision facile, que le
texte de 1588 par rapport à celui de 1580, et, par conséquent,
l'ensemble du troisième livre par rapport aux deux premiers.
Quand on aura daté, si l'on y doit réussir, les chapitres des
trois livres par rapport les uns aux autres, on verra bien, ou
on verra mieux, que le « philosophe » de 1572, dont la princi-
pale préoccupation ne semblait être que de vaincre en lui la peur
de la mort, n'est pas le « philosophe » de 1590 ou de 1592.
M. Strowski, qui connaît mieux que personne ce c6té de la ques-
tion, croit pouvoir affirmer dès à présent que Montaigne aurait
passé du « stoïcisme » au « pyrrhonisme » et du « pyrrhonisme »
au dilettantisme.
Cette représentation du rjrthme de la pensée de Montaigne
me semble assez conforme à la réalité. Montaigne a été d'abord
séduit par la grandeur du stoïcisme, et d'un autre côté, par la
rhétorique autant que par la morale des Lettres à Lucilius, Mais
son ironie, plus aiguisée que ne le sera celle de Montesquieu,
n'a pas tardé à reconnaître ce qu'il y avait d'artificiel et de
vain, mais surtout de théâtral, dans Tattitude générale du stoï-
cisme à l'égard de la vie ; et c'est alors que du stoïcisme il aurait
passé au pyrrhonisme. Sachons gré du moins à M. SU-owski
de n'avoir pas ^puyé sur le scepticisme ou le pyrrhonisme de
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PUBUGATI0N8 RÉCENTES 8UK MONTAIGNE. . 215
Montaigne. Et, en effet, doit-on le dire? non seulement on n'est pas
sceptique pour ne pas croire aveuglément tout ce que croiront
un jour Victor Cousin ou Royer-CoUard, mais le doute, un doute
raisonnable, un doute raisonné, le doute, précisément, de Mon-
taigne, n'èst-il pas la seule attitude intellectuelle qu'on puisse
désormais tenir à Tégard de la métaphysique ; ou ne la serait-il
pas, — s'il ne fallait craindre que l'élégance de ce doute n'aboutit
au dilettantisme?
Pour nous, sans nous embarrasser autrement de métaphy-r
sique, de pyrrhonisme ou de stoïcisme, nous dirons tout sim-r
plement, avec moins de précision et plus de vérité, que la philo-
sophie de Montaigne est une « philosophie de la vie. » C'est ce
qui en explique l'apparente incohérence, parce que la vie
humaine, effectivement, n'est pas une chose logique, dont la
conduite appartienne au « discours » ou à la raison, et c'est
pourquoi, quand on Texplore, comme Montaigne, dans toutes les
directions, il n'est pas étonnant que l'on finisse quelquefois par
86 contredire. La vie n'est qu'un tissu de contradictions, et
l'observateur serait infidèle, ou superficiel, qui la décrirait sans
compter avec ces contradictions. Sur quoi, et après l'avoir ampler
ment décrite, et analysée, et commentée, si l'on demandait à Mon*
taigne ce que c'est que la vie, il pourrait presque se dispenser de
répondre, n'ayant en somme rien promis au delà d'une exacte
représentation de la réalité; mais, étant <( moraliste » autant
que « psychologue, » il a voulu répondre ; et on rendrait assez
bien la réponse éparse en quelque manière dans ses Essais, si
l'on disait que, pour lui, « la vie c'est l'adaptation. »
C'est r « adaptation » ou 1' « accominodation ; » et d'abord
l'adaptation aux circonstances, qui ne sont les mêmes, — ou
bien rarement, — ni pour deux d'entre nous, ni pour chacun de
nous, à deux momens différens de son existence. Le monde va
son train, comme l'on dit, sans se soucier de savoir si nous le
suivons et de quelle allure : c'est à nous de nous y conformer;
et, sans doute, pour nous y conformer, il n'est inutile ni de le
connaître, ni de nous connaître nous-mêmes. Notre personna^
lité, si nous en avons une, ne se dégagera que de ce conflit de
tous les jours avec les circonstances. On ne naît pas « soi-même, »
si je puis ainsi dire ; on le devient I Le moyen de le devenir n'est
pas de se soumettre, et de céder en toute occasion à la pression
des circonstances ; mais il n'est pas non plus d'y résister ; il est
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210 BEVUE DES DEUX MONDES.
tantôt d'y résister et tantôt d'y céder; et c'est ce qu'on appelle
« s'adapter. » La vie n'est qu'une adaptation.
Adaptation aux circonstances, d'abord, et, secondement,
adaptation au milieu^ C'est ici la philosophie de Montaigne sur
« la coutume » Combien de coutumes!- et combien diverses! et
non moins bizarres, ou singulières, ou « farouches, » que diverses !
— moins bizarres, à la vérité, que ne l'a cru quelquefois Mon-
taigne, trop facile aux récits des voyageurs et aux fables des an-
ciens, — combien surtout d'illogiques ou d'injustifiables ! Mais
il n'importe ! et ce n'est pas le point ! Il s'agit de vivre, et pour
vivre : « Le sage doit au dedans retirer son âme de la presse et
la tenir en liberté et puissance de juger librement les choses,
mais quant au dehors, il doit suivre entièrement les façons et
formes reçues. La société publique n'a que faire de nos pensées,
mais le demeurant, comme notre travail, nos acticins, nos for-
tunes et notre vie propre, il le faut prêter à son Service et aux
opinions communes. C'est la règle des règlies et générale loi des
lois (jue chacun observe celles du lieu où il est. » [I, 23, 1580.]
Nous nous adapterons donc aux coutumes qui régissent la société
dont nous faisons partie; nous respecterons en elles 1' « arma-
ture » ou le « support » de l'institution sociale ; et si nous avons
besoin, pour nous y décider, — car cela est parfois difficile, —
d'une considération personnelle ou égoïste, nous réfléchirons
que « la liberté du sage » ne peut nous être assurée que par le
moyen de cette adaptation. La vie n'est qu'une adaptation.
Adaptation aux circonstances, venons-nous de dire, et adap-
tation au milieu, mais de plus, et encore, adaptation à la nature.
C'était, on se le rappelle, la formule môme du stoïcisme : Ztîv
o(jLa>oyou(jLcvwç ty) çudsi ; et par où l'on voit tout de suite qu'il ne s'agit
Jiullement de s'abandonner sans contrainte aux impulsions de
l'instinct. A la vérité, je n'en voudrais pas trop dire, et je crains
qu'ici Montaigne ne se séparât un peu de Zenon ou d'Epictète.
La nature, telle qu'il la conçoit, c'est bien la nature ordonnatrice
et souveraine, c'est encore l'Isis féconde et l'institutrice de toutes
les vertus, mais c'est surtout sa nature, à lui, telle que l'observa-
tion de lui-môme, le contact des hommes, l'expérience de la
vie la lui ont révélée; et ceci est un peu différent. Son Essai sur
le Repentir est significatif à cet égard. « Le repentir, y dit-il, est
un mouvement de l'âme que je ne connais guère, pour ma part;
et aussi bien, de quoi me serais-je repenti, n'ayant jamais rien
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PUBLICATIONS RÉCENTES SUR MONTAIGNE. 217
tenté, ni désiré seulement au delà de ma nature ! Quelqu'un la
juge-t-il médiocre? Il me suffit à moi qu'elle soit « mienne; » et
je ne me suis proposé qiie de la développer dans la direction de
ses instincts, non de la perfectionner, et, somme toute, en la
perfectionnant, de la « dénaturer. » Mais, quoi qu'il en soit de
la conception personnelle que Montaigne se forme de la nature,
toujours est-il que le principe de V « adaptation à la nature » en,
général, fait partie de son credo philosophique; et on ne saurait
oublier que, si ce principe est celui de Babelais dans son Pan-
tagruel, il est aussi celui de Marc-Aurèle dans ses Pensées.
Le vice de cette philosophie, que toute notre sympathie pour
Montaigne ne saurait nous dissimuler, c'est de manquer de « sta-
bilité; » d'être une « méthode, » à vrai dire, plutôt qu'une « phi-
losophie; » et, finalement, d'aboutir à im « art de vivre » plutôt
qu'à une « conception de la vie. » C'est donc ici que se pose tout
naturellement la question du « christianisme de Montaigne » et
de la sincérité de sa foi ? Nous avons vu qu'il ne s'était nullement
proposé d'écrire une « Apologétique, » et c'était assurément son
droit. Personne n'est tenu d'écrire une « apologétique. » Mais
cette fixité de principes que ne comportait pas sa philosophie,
puisqu'elle n'était qu'une « quête » ou une « cherche, » dont
nous n'atteindrons jamais le terme, Montaigne estimait-il qu'elle '
se trouvât dans le « christianisme? » et qu'en conséquence une
profession de foi chrétienne fût à la fois le correctif et le cou-
ronnement de ce qu'il y avait d'un peu païen dans sa philoso-
phie ? Nous lisons à ce propos, au chapitre des Vaines subtilités ^
— et le passage n'apparaissant pour la première fois qu'en 1588,
est donc postérieur à V Apologie de Raymond de Sebonde : « Il
se peut dire avec apparence que des esprits simples, moins cu-
rieux et moins savans, il s'en fait de bons chrétiens, qui, par
révérence et par obéissance, croient et se maintiennent sous les
lois. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne science
s'engendre l'erreur des opinions : ils suivent l'apparence du
premier sens, et ont quelque titre d'interpréter à simplicité et
ignorance- de nous arrêter en l'ancien train, regardant à nous
qui n'y sommes pas instruits par étude. Les grands esprits, plus
rassis et plus clairvoyans, font un autre genre de bien croyans,
lesquels, par longue et religieuse investigation, pénètrent une
plus profonde et abstruse lumière es Écritures, et sentent le
mystérieux et divin secret de notre police ecclésiastique. » [I, 64,
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218 REVUE DES DEUX MONDES.
4888.] L'addîtîon me semble d'autant plus significative qu'elle
n'avait, en vérité, que faire, dans un chapitre où> ce qu'il s'agis-
sait de montrer, c'est que « les extrêmes se touchent, n et on
pouvait, je pense, en trouver un autre exemple, plus analogue
à ceux qui le précèdent, lesquels sont tirés de l'extrême chaleur
et de l'extrême froidure, qui toutes deux « cuisent et rôtissent, »
ou « de la peur extrême et de l'extrême ardeur de courage » qui
« troublent également le ventre et le lâchent. » J'incline donc
à croire que, dans ce passage, Montaigne, — et quoiqu'il se
mette lui-même parmi les « esprits du second rang, » — nous
fait discrètement confidence des différens états que sa pensée a
successivement traversés. S'il y a moins de renseignemens
qu'on en voudrait dans les confidences que Montaigne nous
donne comme telles, il y en a plus qu'on ne croirait dans
maint passage où ce n'est pas de lui qu'il semble parler. H a
cru, tout d'abord, de ce qu'on appelle familièrement « la foi du
charbonnier; » puis, les doutes étant survenus et les difficultés
s'étant élevées, son ironie, avec une vivacité qu'explique l'entraî-
nement du bien dire, s'est exercée aux dépens de 1' « ignorance, »
et de la « simplicité » des « bien croyans : » — il dira plus tard,
entre 1588 et 1592, aux dépens de leur « niaiserie » et de leur
« bêtise; » et cette correction n'est-elle pas encore caractéristique?
— jusqu'à ce qu'enfin, après ses voyages d'Allemagne et d'Italie,
après son séjour de Rome, après sa mairie de Bordeaux, après
les épreuves que les guerres de religion ne lui ont pas épar-
gnées, étant désormais d'esprit plus « rassis » et plus « clair-
voyant, » ce qui veut bien dire ici voyant plus clair dans un
sujet obscur, il ait décidé de ranger sa raison sous le sens du
mystère et la nécessité du divin.
Ces indications, très sommaires et un peu vagues encore, se
préciseront sans doute à mesure que paraîtront les volumes
successifs de V « Édition municipale. » Car jusqu'à présent nous
n'en avons que le premier, qui ne comprend, avec une courte et
substantielle Introduction de M. Strowski, que le premier livre
des Essais; et elle en doit former quatre. Nous attendrons sur-
tout avec quelque impatience le quatrième et dernier, dont on
nous promet que les notes auront pour objet : « 1® de déterminer.
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publicahoms récbntes sur montaigne. 219
lorsqu'il sera possible, la date de composition de chaque Essai;
2^ d'indiquer les sources de Montaigne ; 3^ d'expliquer les allu-
sions historiques. » Mais M. Strowski nous . permettra-i-il
d'exprimer un souhait à cet égard, et tandis qu'il sera comme
aux prises avec ces questions d'érudition, ne youdra-t-il pas
nous dire, avec un peu plus d'abondance, et avant tout le reste,
les raisons qu'il a de préférer « absolument » le texte de r« exem^
plaire de Bordeaux » à celui de l'édition de 15957
Il n'y a pas plus de doute sur la provenance que sur l'authen-
ticité de Vu exemplaire de Bordeaux. » Donné aux Feuillans, par la
veuve de l'auteur des Essais, et conservé pieusement dans leur
bibliothèque, comme le corps de Montaigne l'était dans leur
église, il a passé, au temps de la Révolution, dans la biblio-
thèque municipale de Bordeaux; et il n'en est plus sorti depuis
lors. On ne saurait avoir de certificat d'origine plus assuré. On
ne conteste pas non plus que les additions et indications dont il
est surchargé, ne soient en général de la main de Montaigne.
Mais, comme nous avons eu plus haut l'occasion de nous le de-
mander, quel usage Montaigne lui-même eût-il fait de ces « allon-
geails » dans une nouvelle édition des Essais ? Ce qui augmente
ici la difficulté de la question, c'est que l'exemplaire de Bor-
deaux n'a pas passé tout entier ni tel quel dans le texte de
1595. Or, le texte de 1595, c'est le texte fixé, — de concert avec
la veuve de Montaigne et Pierre de Brach, — par M^^' de Gournay,
sa (( fille d'adoption » dont on sait le respect quasi super-
stitieux pour la mémoire de son c( Père; » et aussi l'entière
confiance que celui-ci avait mise en elle. Le passage qui la
concerne, au ( hapitre 17 du second livre des Essais, est môme
assez désobligeant pour la femme et la fille de Montaigne. « Je
ne regarde plus qu'elle au monde, » y dit textuellement Mon-
taigne, non de sa fille, ni de sa femme , mais de M^^^ de
Gournay. Il y a donc des chances pour que M"* de Gournay ait
été le plus scrupuleux, le plus fidèle, le plus consciencieux
des éditeurs. Aussi bien ne craint-elle pas d'en revendiquer
elle-même la louange, et si nous voulions l'en croire, elle se
serait gardée, même de a corriger » ce qu'il pouvait y avoir
de manifestement « corrigeable » dans le texte de Montaigne.
« J'ai secondé, nous dit-elle, ses intentions jusqu'à la super-
stition. Aussi n'ai-je pas rétive, lorsque j'eusse jugé chose corri-
geabk, de plier et prosterner toutes les forces de mon dis-
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f^n^Y'^''^^'^
220 REVUE DES DEUX MONDES.
cours, — c'est-à-dire de mon opinion personnelle, — sous cette
seule considération, que celui qui le voulait ainsi était Père, et
qu'il était Montaigne. » Elle ajoute : « Je le dis afin d'empêcher
que ceux qui se rencontreront sur quelque phrase, ou quelque
obscurité qui les arrête, pour s'amuser à draper l'impression,
comme si elle avait en cela trahi l'auteur, ne perdent la quête du
fruit qui ne peut manquer d*y être, puisqu'elle l'a plus qu'exac-
tement suivi, » Et il est vrai qu'elle ajoute encore : « Dont je
pourrais appeler à témoin une autre copie qui reste à sa mai-
son;.. » et précisément, cette autre copie, c'est 1' « exemplaire
de Bordeaux; » mais la difficulté subsiste; et quand les deux
textes ne sont pas absolument conformes, lequel des deux fau-
dra-t-il préférer? C'est une question que je ne décide point, mais
il ne me semble pas que M. Strowski, ni dans son Introduction^
ni dans le trop court Appendice, où il la pose plutôt qu'il ne la
traite, l'ait, lui non plus, décidée; et je lui demande, dans son
dernier volume, où l'occasion en sera toute naturelle, de vouloir
bien l'examiner à fond. Nous expliquera-t-il aussi comment il se
fait, — car ceci paraît assez singulier,— qu'il y ait, aux marges de
l'exemplaire de Bordeaux, quelques additions qu'on croit de l'écri-
ture de M^^* de Gournay, continuées elles-mêmes, et surchargées
de la main de Montaigne?
Je n'attends pas non plus sans impatience, et les « notes »
où il essaiera de déterminer les dates de composition de chaque
Essai, et surtout celles où il explorera les « sources i\ des Essais.
La tâche, en ce dernier point, lui sera facilitée par les nombreux
commentateurs de Montaigne, au premier rang desquels on ne
saurait oublier Coste, l'éditeur du xviii* siècle, qui rougissait,
dit-on, de modestie, quand on parlait devant lui des Essais;
Victor Le Clerc, l'humaniste; et, à côté d'eux, un jeune
chartiste, M.Joseph de Zangroniz, qui vient de publier sous ce
titre : Montaigne, Amyot et Saliat,VLne très intéressante « Étude
sur les sources des Essais. » Saliat, Pierre Saliat, dont il est fait
à peine mention dans nos histoires de la littérature, est le pre-
mier traducteur français d'Hérodote.
Ce que M. de Zangroniz a bien montré, — sans que toute-
fois son livre « nous ouvre un jour inattendu sur les Essais de
Montaigne, » comme on l'a dit avec un peu d'emphase, — c'est
ce que Montaigne devait à Plutarque, ou, pour; mieux dire, à
Jacques Âmyot, traducteur de Plutaraue, et nous le savions
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PUBLICATIONS RÉCENTES SUR MONTAIGNE. 221
assurément, mais non pas de cette manière exacte, précise, et
complète. On saura désormais que Terreur est fâcheuse, et
pourrait même avoir des conséquences assez graves, qui consiste
à renvoyer du texte de Montaigne à une traduction quelconque de
Plutarque, celle de Clavier, par exemple, ou celle de Ricard.
C'est le texte d'Amyot qu'il faut rapprocher du texte de Mon-
taigne : le iexte de 1859, ou peut-être de 1567, pour les Vies pa-
rallèles; et le texte de 1572, incontestablement, pour les Œuvres
morales et mêlées. Et, en effet, c'est là seulement que nous pou-
vons nous rendre compte comment Montaigne emprunte, imite,
copie, transpose, abrège, allonge, et, finalement, de ses imitations
mêmes, dégage pourtant son originalité. « Tout copiste qu'il est,
a dit quelque part Malebranche, dans un chapitre classique de
La Recherche de la Vérité^ il ne sent point son copiste, et son
imagination forte et hardie donne toujours le tour d'original
aux choses qu'il copie. » Nous pouvons assurer M. de Zan-
groniz, — puisqu'il exprime un doute à cet égard, — que Male-
branche, en écrivant ces lignes, s'est rendu « un compte bien
exact de la vérité de son allégation. » Il avait, sur 1' « invention
littéraire, » les idées de son siècle, qui sont aussi bien celles
des anciens, ou du moins des classiques latins, de Virgile et
d'Horace, par exemple, et, même en grec, les idées de Plutarque,
lequel sans doute, n'est qu'un compilateur, et on pourrait dire,
si l'on le voulait, un plagiaire.
Mais Plutarque, traduit par Amyot, n'est pas le seul ancien
dont se soit inspiré Montaigne. Il a aussi beaucoup lu, souvent
imité Sénèque, et généralement la littérature latine lui est toute
familière. Il connaît moins bien la grecque, ce qui est d'ailleurs
le cas âe la plupart de ses contemporains, par rapport à la géné-
ration précédente, et ce qui confirme ce que nous avons dit plu-
sieurs fois de la «latinisation de la culture » dans les dernières
années du xvi« siècle. En dépit des efforts de quelques érudits,
parmi lesquels Henri Estienne, les Grecs, d'année en année, vont
maintenant perdre du terrain, et les Latins en gagner d'autant.
Les Essais de Montaigne en sont un témoignage. Le moindre
intérêt du petit livre de M. de Zangroniz n'est pas d'avoir mis ce
fait en lumière. Si ce n'était ce qu'il doit à Plutarque, Montaigne
serait tout Latin. Et Plutarque, après tout, est-il tellement Grec?
Il est surtout « cosmopolite, )> comme Sénèque ; et, ainsi que la
critique anglaise l'abien fait voir, — dans des travaux que nous ne
UfsllVGR-VrY
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connaissons pas assez en France, — là même, dans leur cd^mo;»^^
tismey qu'(m pourrait appeler leur humanisme^ au s^ds étymolo-
gique du moty là est l'explication et la raison de TuniversaUté de
leur influence au xvi® siècle : Sénèque, par exemple, n'a pas
exercé moins d'influence sur la première formaticm du théâtre
anglais que sur la formation du nôtre.
On ne saura pas moins de gré à M. de Zangronii d^avoir veulu
suivre, sinon d'année en année, du moins d'édition en édition,
c'est-à-dire de 1580 à 1588, et de 1588 à 1592, le progrès des
lectures de Montaigne. Cela lui a permis de rectifier quelques
erreurs des historiens de Montaigne, de préciser la nature de
ses procédés de composition, et même de pénétrer un peu plus
avant dans son intimité. Par exemple, Montaigne écrit quelque
part, au chapitre viii de son livre III : « Je viens de courre
d'un fil l'histoire de Tacitus, — ce qui ne m'advient guère, il
y a vingt ans que jo n'ai mis en livre une heure de suite, — et l'ai
fait JL la suasion d'un gentilhomme que la France estime beau-
coup; » et on aimerait qu'il eût nommé ce « gentilhomme. »
Mais on a conclu de cette phrase qu'en 1580, c'est-à-dire à l'époque
de la première édition dé son livre, Montaigne n'avait pas encore
(c découvert » ou « retrouvé » Tacitus. M. de Zangroniz n'a pas
eu de peine à montrer que l'on se trompait, et il n'a eu pour
cela qu'à rappeler \e^ nombreux passages de l'édition de 1580 où
Tacitus est cité et nommé. Nous admettrons sans difficulté que
Montaigne a lu plusieurs fois Tacitus. Autre exemple, pour
appuyer et confirmer ce que nous avons dit des procédés de
composition de Montaigne. En 1587, — nous le savons par une
note de son propre exemplaire, qui nous est parvenu, —
Montaigne lit Quinte-Giirce : en conséquence, on trouve donc,
dans l'édition de 1588, une douzaine de citations de Quinte-
Gurce. Il n'y en avait pas ime seule dans l'édition de 1580; il
n'y en a pas une de plus dans l'édition de 1595. La conclusion
est évidente! C'est vraiment au hasard de ses lectures, dont on
voit que le choix n'a ni méthode ni règle, que Montaigne enfle»
pour ainsi parler, ses Essais^ et selon qu'il y trouve la contra-
diction ou la confirmation de son expérience et de ses propres
idées. Autre exemple encore, d'un autre genre. Les citations d'Hé-
rodote, relativement rares en 1580, et même en 1588, devien-
nent plus nombreuses dans l'édition de 1595. Pourquoi cela?
M. de Zangroniz nous en donne la raison, que je crois excellente ;
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PUBLICATIONS RÉCENTES SUR MONTAIGNE. 223
Montaigne s'amuse, ou, selon sa propre expression, il se débauche.
Il use, ou mdme il abuse des libertés qu'il croit ou qu'il feint
que lui donneraient son âge, qui n'est pourtant que de cin-
quante-six ou sept ans, et sa maladie, à laquelle il cherche des
distractions. Et comme aucun autre historien, grec ou latin,
n'est plus abondant en anecdotes surprenantes, parfois môme un
peu scabreuses, en descriptions de coutumes et de mœurs
rares ou extraordinaires, par là s'explique le plaisir que Mon-
taigne éprouve alors à relire Hérodote. M. de Zangroniz à ce
propos note encore ce point que, dans l'édition de 1595, les
citations « nouvelles » de Plutarque sont toutes ou presque
toutes empruntées du traité de V Amour.
Faut-il maintenant aller plus loin, et comme le croit M. de
Zangroniz, la succession seule des lectures de Montaigne, et le
groupement des citations qu'il en tire nous sont-ils un témoignage
assuré de la variation des sentimens de Montaigne? Conformé-
ment aux indications déjà données par M. Strowski — dont il a
d'ailleurs plaisir à se dire l'élève reconnaissant, — M. de Zan-
groniz croit à l'inspiration principalement stoïcienne de la pre-
mière édition des Essais, et il en veut trouver la preuve dans
l'abondance des citations que Montaigne fait de Sénèque, ainsi
que dans le choix de ses citations de Plutarque. Je pense qu'il
ne l'y trouverait point, s'il ne s'était forra^ préalablement une
opinion sur le stoïcisme de la première inspiration des Essais.
Mais, à propos de la seconde édition, je veux dire celle de
1588, quand M. de Zangroniz note « un changement dans l'état
d'âme de Montaigne, » je ne saurais m'er pécher de protester
contre le portrait qu'il nous trace de son auteur. « Il a expéri-
menté, nous dit-il, que le plaisir suprême, le plaisir des dieux,
ne consiste pas, quoi qu'en puissent dire les méchans, les scep-
tiques ou lies stoïciens, dans la vengeance, dans l'indifférence ou
dans l'ataraxie, mais dans le bien qu'on apporte à ses semblables ^
dans le rayon de soleil qui va réchauffer un cœur brisé, dans le
sourire qu^on fait éclore sur des lèvres pâlies, » Ce Montaigne
« faisant éclore des sourires sur les lèvres pâlies, » consolateur et
sentimental; ce bon Montaigne, qui ne respire que l'amour de
l'humanité ; ce Montaigne qui s'oublie lui-même, à procurer sans
relâche, comme maire de Bordeaux, le bien de ses « concitoyens; »
ce Montaigne, en vérité, n'est qu'une caricature de l'auteur des
Essais. Nous en dirions davantage, et notamment de la manière
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224 REVUE DES DEUX MONDES.
dont M. de Zangroniz essaie de défendre Montaigne contre le
reproche d'égoïsme, si, comme on l'aura sans doute remarqué,
nous n'avions voulu nous abstenir, dans cette étude sur les Essais ^
de tout jugement et de toute appréciation sur Thomme. Nous
n'avons voulu parler que du livre, quel qu'en fût, pour ainsi dire,
l'auteur; et le personnage mériterait une étude à part, dont je
ne puis mâme indiquer ici qpielles seraient les conclusions, puis-
qu'en ce cas ce n'est ni du môme point de vue qu'il faudrait en-
visager son livre, ni la même « méthode, » ou plus modestement
les mêmes moyens, qu'on emploierait pour étudier le sujet.
Remercions .donc tout simplement M. de Zangroniz de ce
que son Étude sur les sources des « Essais » contient de précieux
renseignemens, dont on peut dire dès à présent qu'ils passeront
tous dans les commentaires qu'on fera désormais des Essais; et
souhaitons qu'à son tour, dans les « notes » qu'il nous promet,
M. Strowski les complète. Il nous serait utile, en effet, d'en
avoir d'aussi exacts sur « les sources italiennes, )> par exemple,
de Montaigne. Pareillement, ses emprunts à Marsile Ficin, le
traducteur de Platon, sont nombreux; et, dans ï Apologie,
M. Strowski a reconnu des pages entières de Cornélius Agrippa.
Je serais encore étonné que l'auteur des Essais ne dût rien à
Erasme. Mais il nous importerait surtout que l'on mît le texte
des Essais en relation avec quelques-uns des textes français
contemporains, tels c[aeV Apologie pour Hérodote, par exemple,
d*Henri Estienne, ou la République de Jean Bodin. C'est une
étude qu'on n'a pas encore faite. L'intérêt en serait de montrer
comment on peut user diversement des mêmes textes; car ce
sont les mêmes textes, les mêmes anciens, le même jPlutarque,
le même Hérodote, que copient ou que paraphrasent Estienne
et Montaigne, Montaigne et Bodin; ce sont souvent les mêmes
sujets qu'ils traitent, l'autorité de la coutume, ou l'influence des
climats; mais pourquoi cette antiquité n'est-elle dans la Répu-
blique de Bodin qu'une chose morte, et au contraire pourquoi
vit-elle d'une vie qui nous est contemporaine, si je puis ainsi
dire, dans les Essais de Montaigne? Nous avons essayé d'en indi-
quer au moins quelques-unes des raisons, et nous espérons que
dans le quatrième volume de 1' « Édition municipale »
M. Strowski en complétera l'énumération.
Et quand tout cela sera fait, — demandera peut-être quelque
sceptique ou quelque ironiste; — quand on aura épuré, revisé et
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PUBLICATIONS RÉCENTES SUR MONTAIGNE. 225
fixé 7ie varielur le texte de Montaigne ; quand on aura expressé-
ment rapporté chacune de ses imitations à son modèle, et cha-
cune de ses inspirations à sa source ; quand on aura fait, entre
ses idées et celles de ses contemporains tout ce que Ton peut
faire d'ingénieux rapprochemens, qu'en sera-t-il alors? et, par
aventure, lirons-nous « mieux » Montaigne, ou un « autre »
Montaigne que celui de Pascal et de Malebranche, de Voltaire et
de Diderot, de Villemain et de Sainte-Beuve? C'est une question
que l'on peut effectivement se poser; et i) faut avouer que ces
problèmes de philologie, auxquels une nouvelle école voudrait
quelquefois réduire toute la critique et l'histoire littéraire, n'ont
pas toujours l'extrême importance qu'on leur attribue. Les Pensées
mêmes de Pascal étaient les Pensées dans l'édition de Port-Royal,
et les Sermons de Bossuet sont ses Sermons^ même et déjà dans
l'édition de dopi Déforis. Je lis habituellement les Sermons dans
l'édition de Versailles, qui reproduit le texte de dom Déforis;
et je les ai jadis admirés une fois de plus, quand Tabbé Lebarq
en publiait une édition nouvelle, d'après, les manuscrits de la
Bibliothèque nationale, et que, de volume en volume, j'en suivais
le progrès; mais je ne les ai pas admirés davantage. C'est encore
ainsi que je lis les Pensées de Pascal dans l'édition Havet, de pré-
férence à toutes les autres, quoiqu'elle soit très éloignée d'être
aujourd'hui la plus « critique, » et que d'ailleurs l'érudit et
copieux commentaire en soit inspiré du plus pur esprit de secte.
Mais, pour les Essais de Montaigne, le cas est un peu différent:
j'estime que nous n'y saurions regarder de trop près, et je pré-
cise, en terminant, les raisons qu'il y a de penser ainsi.
La première, nous l'avons déjà dite, c'est que les Essais ne
sont pas un livre ordinaire, conçu d'un seul jet, exécuté d'une
même teneur, et « réalisé, » pour ainsi parler, dans une édition
dernière et définitive, par son auteur lui-môme, un livre comme
V Histoire des Variations y par exemple, ou même comme l'Esprit
des Lois, L'Esprit des Lois est un grand livre, incohérent et dé-
cousu, comme les Essais, mais décousu d'une autre manière, et
incohérent pour d'autres motifs. Les Essais, — et l'histoire de
notre littérature n'en offre pas un autre exemple — sont un livre
« successif, » remanié, « ruminé, » retouché, pendant vingl ans,
par l'auteur le plus mobile et le plus « ondoyant » qui fut jamais;
le plus habile à se dérober tout en ayant l'air de se livrer
jusqu'à Tabandon ; le moins soucieux de défendre son unité per-
TOMB XXXV. — 1906. 15
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226 REVUE DES DEUX MONDES.
sonnelle, je ne dis même pas comme écrivain, mais comme
homme, contre le perpétuel écoulement des choses. Rappelons-
nous ces lignes si souvent citées : « Je ne peins pas l'être, je
peins le passage, non un passage d'âge à un autre, ou, comme
dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de mi-
nute en minute;... » et disons le vrai mot : les Essais de 1580,
les Essais de 1S88, les Essais de 1595 font trois livres, et, si ce
n'était renverser tous les usages de la librairie, je les voudrais
imprimés en trois volumes, qui ne seraient chacun que la repro-
duction de Tun des trois textes de 1580, 1588 et de 1595. Mais,
en de semblables conditions, on n'a pas de peine à comprendre
l'importance des moindres variantes, corrections et additions.
Car la succession en est représentative du mouvement ou du
« progrès, » si Ton veut, de la pensée de l'auteur, et, en de sem-
blables conditions, des diflFérences qui ne seraient que de pure
forme ou de style, chez un autre écrivain, intéressent et tou-
chent ici le fond des choses. Ou encore, dans les trois éditions
des Essaisy nous avons trois images du même homme, que nous
ne pouvons un peu connaître que si nous superposons la seconde
à la première, et la troisième aux deux autres; et comment les
« superposerons-nous » si nous n'y apportons une extrême atten-
tion, qui ne néglige aucun détail, et de ces trois images na
d'abord essayé de ressaisir les moindres particularités? 11 y a une
« manière de lire » Montaigne, et ce n'est pas celle de lire les
Amours de Ronsard ou le Pantagruel de Rabelais.
Ajoutons que ce livre est non seulement le premier, mais
vraiment le livre maître et inspirateur de presque toute notre
littérature classique. On n'en peut dire autant ni de ce Panta-
gruel que nous rappelions à l'instant même, ni des Amours^ ou
des Odes, ou des Hymnes de Ronsard. Il a plu à Chateaubriand
de proclamer que Rabelais était « le père des Lettres françaises; »
et sans doute ce n'était de sa part qu'une manière un peu « pon-
cive » d'exprimer son admiration pour Rabelais, comme quand
on appelle Corneille « le père de la tragédie, » mais l'erreur n'en
est pas moins considérable et regrettable. Le xvi« siècle lui
même, — je l'ai montré ailleurs, — n'a guère imité, ni suivi, ni
même beaucoup lu Rabelais; et on pourrait presque prouver que
la fortune littéraire de Pantagruel ne date (jue de la seconde
moitié du xviu* siècle. Nul n'ignore d'autre part en quelle pro-
fondeur d'oubli l'œuvre et le nom de Ronsard ont été pendant
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PUBLICATIONS RÉCENTES SCR MONTAIGNE. 227
^eux èiècles ensevelis. Et, on pourra dire, à la vérité, que les
EssaiSy eux non plus, n'ont pas si brillamment réussi dans leur
nouveauté, puisqpe M"' de Gournay s'en plaint dans la Préface
de Védition de 1595. Elle en est quitte après cela pour soutenir
que cette indifférence même est une preuve de la supériorité de
Montaigne et on songe involontairement à la pkrase : « Si la
foudre tombait sur les lieux bas... » Mais laissons passer seule-
ment quelques années, et Montaigne est dans toutes les mains.
Son influence est universelle. Et voici que, dans les foinnes
encore vides, mais déjà belles et surtout infiniment souples que
les <c humanistes » ont fait passer du grec ou du latin en fran-
çais, si quelque chose s'insinue pour en remplir le contour élé-
gant, c'est du Montaigne, puisque, comme nous l'avons vu, c'est
4e « l'observation psychologique et morale. »
Ai-je tout à l'heure assez insisté sur ce point? ai-je bien
montré ce qu'à sa date, le choix de cette « matière ù mettre en
prose » avait eu de vraiment nouveau? ai-je assez fait voir que
l'essentiel du dessein de Montaigne était là, dans sa curiosité,
dans sa |»nioccupation, dans son souci constant de la vérité
psychologique et morale, là aussi son « classicisme, >» et nulle-
ment dans Tobservation des. règles d'une certaine grammaire ou
dans l'imitation à perpétuité des « modèles antiques? » A-t-on
bien vu, dans ce que nous avons dit des imitations de Montaigne,
<;omment, par quelle transformation féconde, son originalité se
<légageait de ces imitations mêmes ; — et c'est encore une des
leçons que nos classiques ont reçues de lui? Si je n'y ai pas
réussi, un autre sera plus heureux. Mais ce qu'on ne saurait
mettre en doute, — et quoi qu'on en pense par ailleurs, — c'est
l'importance du livre des Essais dans l'histoire, non seulement
de notre littérature nationale, mais de la littérature européenne.
On sait, en particulier, ce que lui doivent Shakspeare et Bacon.
Et on nous accordera que lorsqu'un texte a cette importance,
les philologues, éditeurs, commentateurs et critiques sont excu-
sables de le traiter avec un peu de superstition. Ce sera notre
excuse, à nous aussi, pour avoir parlé peut-être un peu longue-
ment des sources de Montaigne, et de 1' « Édition municipale »
du livre des Essais.
F. Brunetiêre.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
81 août.
L'Encyclique Gravissimo officii a été déjà l'objet de commen-
taires si nombreux et si divers que la clarté n'en a pas été augmen-
tée. Mais chez les catholiques il n'y a eu et il ne pouvait y avoir à
son égard qu'un sentiment et qu'un mouvement : tous, sans excep-
tion, ont déclaré qu'ils s'inclinaient et se soumettaient, sans hésita-
tion ni réticence, sans arrière-pensée ni restriction. Au milieu des
épreuves que l'Eglise traverse, une du moins lui sera donc épargnée.
Ceux qui avaient cru, espéré peut-être, qu'une division se produirait
parmi les catholiques se sont trompés/ Autorité en haut, obéissance
en bas, c'est l'essence même du catholicisme, qui n'est pas seule-
ment on Credo, mais encore un gouvernement fondé sur une hié-
rarchie. Les opinions restent libres jusfu'au moment où l'autorité
suprême s*est prononcée : alors, elles ne sont plus; la cause est
entendue, la controverse n'appartient plus qu'à l'histoire, et il ne
reste, entre ceux qui discutaient la veille, que le devoir de charité
mutuelle que l'Encyclique leur rappelle en ces termes : « Quels
qu'aient été jusqu'à présent, durant la discussion, les avis des ans
ou des autres, que nul ne se permette, nous les en conjurons tous, de
blesser qui que ce soit sous prétexte que sa manière de voir était la
meilleure. » Il est à désirer que cette parole d'apaisement soit enten-
due et respectée, car la situation demeure très grave : peut-être même
ne l'a-t-elle jamais été davantage. Il s'en faut de beaucoup que les
difficultés en aient disparu. L'épiscopat français a une grande tâche
à accomplir. L'Encyclique lui en impose formellement « le fardeau, »
et, certes! ce fardeau est lourd. Nos évoques doivent se réunir le
A septembre pour rechercher le meUleur moyen, dans la situation
qui leur est faite, d' « organiser le culte religieux. » Nous ne pou-
vons désormais qu'attendre l'effet de leurs délibérations.
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REVUE. — CHRONIQUE. 229
Nous voudrions toutefois indiquer, en termes aussi précis que
possible, avec respect mais avec liberté, quelles sont les difficultés
avec lesquelles Tépiscopat français va se trouver aux prises. Le Saint-
Père, dans sa première Encyclique,' promettait de donner par la suite
des instructions pratiques qu*on ne trouve que partiellement dans
la seconde. Elle dit bien ce qu'il ne faut pas faire, mais non pas ce
qu'il faut faire, et laisse à Tépiscopat le soin de se diriger lui-même
dans la voie étroite où il se trouve engagé. La nouvelle Encyclique,
en effet, renouvelle les condamnations déjà portées, non seulement
contre la loi de séparation en général, mais spécialement contre les
associations cultuelles qui en sont une des parties mattresses. On ne
conçoit même pas, au premier abord, comment la loi pourrait être
appliquée dans quelques-unes de ses dispositions essentielles sans
les associations qu'elle a prévues, ou d'autres qui s'en rapproche-
raient : et disons en passant que les dispositions dont il s'agit ne
sont pas parmi les moins favorables à l'Ëglise. Mais nous n'avons pas
à plaider ici la cause des associations cultuelles. L'Encyclique les a
condamnées sans retour; s'il s'en forme, elles seront schismatiques ;
et la question est précisément de savoir ce qu'on peut faire endeliors
d'elles pour assurer <c l'exercice du culte. »
Cette question nous ramène à la réunion que les évoques de
France ont tenue au palais archiépiscopal de Paris le 30 et le 31 mai
dernier. Nous vivons dans im temps de publicité à outrance. Le
secret de leurs délibérations ne pouvait pas être et n'a jamais été bien
gardé: il est aujourd'hui complètement connu, ou peu s'en faut. A la
fin de mai, le Saint-Père ne regardait pas comme insoluble le pro-
blème qui consiste à créer, même dans le système de la loi, des asso-
ciations irréprochables aux yeux de l'Ëglise, puisqu'il le posait aux
évêques, et ceux-ci non plus ne le regardaient pas comme insoluble,
puisqu'ils croyaient bien l'avoir résolu. Le vénérable archevêque de
Paris, après avoir donné, dit-on, une double lecture d'une lettre, du
Pape, exhorta ses frères à répondre aux questions qui leur étaient
posées, (( uniquement au point de vue du bien supérieur des âmes et
de l'intérêt de leur patrie. » On ne pouvait mieux dire, et, en effet, ce
serait une redoutable épreuve pour les catholiques d'être mis en de-
meure de choisir entre leur religion et leur patrie. S'il était permis de
le faire, ce serait seulement en cas de nécessité inéluctable, et après
avoir tout essayé pour concilier ces intérêts sacrés. Le cardinal arche-
vêque de Paris l'a compris. Hâtons-nous de dire que le Saint-Père l'a
compris également lorsqu'il a eu soin de dire dans son Encyclique,
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230 BEVUE DES DEUX MONDES.
comme pour en atténuer certaines conséquences possibles, que les
catholiques, s'ils veulent vraiment loi témoigner leur soumission, de-
vront lutter pour l'Église « avec persévérance «t énergie, sans agir
toutefois d'une façon séditieuse et violente. » Puisse cette prescrip-
tion n'ôtre jamais oubliée. L'assemblée des évèques, s'inspirant des
sentimens qu'on lui recommandait, et à une majorité considérable, —
on assure qu'elle a été de 2^ voix, — a donc approuvé la création
d'associations qu'elle estimait à la fois canoniques et légales. Elles
étaient canoniques, puisqu'elles étaient étroitement soumises à l'au^
torité de la hiérarchie ecclésiastique, et l'État pouvait les considérer
comme légales, puisque les prescriptions matérielles de la loi y avaient
été observées. L'esprit seul avait été changé. L'article i ayant stipulé
que les associations devraient être organisées « conformément *aux
règles générales du culte dont elles se proposaient d'assurer l'exer-
cice, » l'épiscopat seul devait fixer ces règles; l'État n'avait rien à y
voir. Telle est la transaction à laquelle nos évéques se sont arrêtés
à ce moment, et qu'ils ont respectueusement soumise à l'adhésion
du Pape.
A cette ^transaction le Pape n'a pas cru pouvoir adhérer... mais il
faut ici dissiper une confusion que la lecture de l'Encyclique a fait
naître dans quelques esprits, et dont les eimemis du Saint-Siège
cherchent brutalement à tirer avantage contre lui. L'Encyclique
semble donner à croire que le Saint-Père a confirmé purement et sim-
plement de son autorité apostolique « la délibération presque una-
nime » de notre épiscopat. Le malentendu vient, s'il est permis
de le dire, d'une rédaction un peu enchevêtrée. L'assemblée des
évèques avait commencé par condamner avec le Pape la loi de sépa-
ration et les associations cultuelles qu'elle avait organisées, mais
celles-là seulement et non pas toutes les autres qu'on pouvait conce-
voir. L'Encyclique confirme cette première partie de la délibération
dei^ évèques. Après lavoir fait, elle prend en quelque sorte un temps
qui aurait gagné à être plus accentué, et elle continue ainsi : « Mettant
donc de côté ces associations, que la conscience de notre devoir
iious interdit d'approuver, il pourrait paraître opportun d'examiner
s'il est licite d'essayer, à leur place, quelque autre genre d'association
à la fois légal et canonique, et préserver ainsi les catholiques de
France des graves complications qui les menacent. A coup sûr, rien
ne nous préoccupe, rien ne nous tient dans l'angoisse autant que
ces éventualités; et plût au ciel que nous eussions quelque faible
espérance de pouvoir, sans heurter les droits de Dieu, faire cet essai
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REVUE. — CHRONIQUE. 231
et délivrer ainsi nos fils bien-aimés de la crainte de tant et si
grandes épreuves I Mais comme cet espoir nous fait défaut, la loi res-
tant telle quelle, nous déclarons qu'il n'est point permis d'essayer
cet autre genre d'association tant qu'il ne constera pas^ d'une façon
certaine et légale, que la divine constitution de l'Église, les droits
inmiuables du pontife romain et des évoques, comme leur autorité sur
les biens nécessaires à l'Ëglise, particulièrement sur les édifices
sacrés, seront irrévocablement, dans lesdites associations, en pleine
sécurité. » Ce passage de l'Encyclique n'en est pas seulement le plus
important, il est l'Encyclique tout entière. Le Pape n'approuve dé-
cidément pas, — tant que la loi restera ce qu'elle est, — les asso-
ciations sur lesquelles il avait appelé lui-môme Tattention des évéques
et qui avaient paru acceptables dès maintenant à la grande majorité
d'entre eux. n n'a donc pas pu avoir l'intention de dire, et il n'a pas dit
que, sur ce second point conmie sur le premier, il se bornait à con-
firmer leur délibération. La vérité est tout l'opposé: le Pape con-
damne les associations qui lui ont été proposées; et c'est dé là jus-
tement que viennent les difficultés présentes. Elles sont telles que
nous avouons ne pas savoir comment l'épiscopat pourra y pourvoir,
ni, au surplus, comment le gouvernement pourra s'en tirer.
Parlons d'abord de l'épiscopat. Son angoisse n'est pas moins poi-
gnante que celle du Saint-Père à la pensée des épreuves qui attendent
l'Église de France, n en connaît mieux encore peut-être la gravité. Ce
n'est pas la persécution matérielle, directe et violente, que l'Église
doit craindre en ce moment, mais bien une difficulté de vivre qui était
déjà grande avec la loi, et qui le sera davantage sans elle ou contre
elle. Nos évéques s'en rendent compte. Us savent que la foi n'est pas
en progrès dans l'ensemble du pays ; qu'elle y est plutôt en recul, et
que Lamennais a été on peu prophète en dénonçant l'indifTérence
comme le mal qui menaçait chez nous l'idée religieuse. Ce qui est à
redouter pour TÉglise, c'est le détachement des masses, qui feront
le vide autour d'elle si on leur demande un effort dont elles ne sont
pas actuellement capables. L'Église ne périra pas pour cela, mais son
action s'exercera dans un cercle de plus en plus restremt, où de
jour en jour elle sentira diminuer cette influence étendue et profonde
qui a fait autrefois sa force, et son prestige. Les évoques ont vu le
danger. Peut-être n'y ont-ils pas trouvé encore le remède appro-
prié, puisque le Pape n'a pas accepté celui qu'ils proposaient. Il les
invite toutefois à continuer leurs recherches; il ne désespère donc
pas de les voir^ aboutir. Dès lors nous ne devons pas en désespérer
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232 REVUE DES DEUX MONDES.
nous non plus, et nous attendons avec confiance la nouvelle délibéra-
tion des évoques. Quelques catholiques leur ont reproché de n'avoir
pas fait preuve d'une initiative sufGsante dans ces derniers temps.
Assurément ils ne sauraient en déployer une trop active, puisque le
Sainl-Père lui-môme les y encourage; mais les publications récentes
sur leurs travaux antérieurs montrent qu'ils ont fait, à la fin de mai, à
peu près tout ce qu'Us pouvaient faire. Ils n'ont qu'à persévérer, sans
abattement ni faiblesse. A coup sûr, leur rôle est difficile. Le Saint-
Père semble croire qu'il pourra par la suite obtenir des pouvoirs
publics la modification de la loi. Nous sommes convaincu avec lui
que la loi sera modifiée un jour ou l'autre, car il n'y en a pas de per-
pétuelle; rhistoire n'en fournit pas d'exemple; mais l'attente pourra
être longue, et (pii sait môme s'il ne faut pas désirer qu'elle le soit?
La loi, en effet, si elle était modifiée aujourd'hui ou demain, ne
serait pas améliorée; elle serait aggravée.
Que faut-il donc faire? L'embarras des évoques sera grand. Le
Pape ne leur donne aucune direction : il se borne à leur interdire
celle que la loi leur ouvrait, et celle qu'ils avaient cru pouvoir
ouvrir eux-mômes. La seule phrase de TEncyclique où ils puissent
trouver une indication d'ailleurs assez vague est celle-ci : « Il vous
reste à vous, vénérables frères, de vous mettre à l'œuvre et de prendre
tous les moyens que le droit reconnaît à tous les citoyens, pour dis-
poser et organiser le culte religieux. » N'est-ce pas, hélas I devant une
porte fermée et difficile à ouvrir que l'EncycUque place Tépiscopat
français? En parlant du droit commun, elle ne peut viser que le droit
écrit : or, en ce qui concerne l'organisation du culte, le droit écrit
est tout entier dans la loi de séparation de décembre 1905. Il n'y
en a pas d'autre que celui-là. On a dit que l'Encyclique était obs-
cure; elle* l'est, en effet, par endroits, et particulièrement ici; mais
cette obscurité ne vient-elle pas encore de quelque confusion? Le
Saint-Père paraît croire que la loi générale sur les associations,
la loi du i^*" juillet 1901, pourrait à langueur servir à l'organisation
du culte. Rien n'est plus douteux : mais à supposer qu'il y ait là une
Issue, où conduirait-elle? La loi de 1901 donne moins d'avantages
encore, et surtout moins de garanties à TÉglise que celle de 1905. Elle
ne contient pas d'article 4 qui ne reconnaisse d'autres associations
légitimes que celles qui seront conformes aux règles du culte. Elle ne
contient pas non plus tant d'autres dispositions qui, en affranchissant
l'Église de France de liens séculaires, lui laissent une liberté qu'elle
n'a encore jamais eue. Car enfin il faut être juste, môme pour la loi
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REVUE. — CHRONIQUE. 233
de 1905, dans la sévérité qu'elle mérite et que nous lui avons nous-
môme témoignée. On ne veut voir aujourd'hui que ses défauts : n'a-
t-elle pas aussi quelques qualités ? N'est-ce pas, à certains égards, une
loi de délivrance dont on ne retrouverait pas au même degré les
caractères dans celle de 1901 ? Si nous poussions plus loin le paral-
lèle, on verrait que la plus favorable n*est pas la première en date.
Mais à quoi bcin ? Contentons-nous de répéter que la seule loi appli-
cable à l'organisation du culte semble bien être la seconde. Si donc des
organismes quelconques, — nous ne les appellerons pas des associa-
tions,— s'offrent à l'État et sont reconnus par lui au mois de décembre
prochain, c'est à la condition qu'en n'y regardant pas de trop prés,
et en y mettant de la bonne volonté, il puisse croire que, vus du
dehors, ils ressemblent assez à ceux de la loi de 1905 pour qu'il
ait le droit de s'y tromper. Alors on vivra plus ou moins longtemps
dans une équivoque acceptée de part et d'autre, mais que, de part
et d'autre aussi, on pourra dissiper quand on voudra. Ce ne sera pas
pour l'Église une situation forte ; nous en aurions préféré une autre.
Mais il y a des circonstances où, sans sacrifier pourtant aucun de ses
devoirs, il faut songer à vivre. N'en est-ce pas un aussi?
Le moment n'est pas venu de supputer les chances plus ou moins
prochaines ou lointaines d'un rapprochement entre la République
française et le Saint-Siège. L'Encyclique, on le sait, contient, dans
quelques-uns de ses passages, de véritables invites à ce rapproche-
ment. L'ppinion française, toujours un peu simpliste, n'y a rien vu de
semblable au premier abord : au contraire, les journaux avancés ont
crié tout de suite que le Pape nous déclarait la guerre. Mais la
presque unanimité de la presse italienne en a jugé autrement, et les
Italiens sont plus habitués que nous à lire entre les lignes des docu-
mens pontificaux. Nous n'hésitons d'ailleurs pas à croire et nous
avons déjà dit que ce rapprochement s'opérerait tôt ou tard, d'une
manière ou d'une autre. S'opérera-t-il précisément dans les condi-
tions indiqu*ées par l'Encyclique ? C'est peu probable ; mais la question
regarde l'avenir et non pas le présent. Qu'on se reporte au passage
du document pontifical que nous avons cité plus haut. Le Saint-
Père y revendique ses droits immuables, ainsi que ceux des évêques,
coihme leur autorité sur les biens nécessaires à l'Église, particulière-
ment sur les édifices sacrés; il exige que ces biens et ces édifices
soient irrévocablement, dans les futures associations, en pleine
sécurité. Si l'heure de l'entente était sur le point de sonner, quelques
explications seraient ici nécessaires. Nous nous garderons bien de les
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234 REVUE DES DEUX MONDES.
demander prématuréDient. Les esprits sont encore trop échauffés pour
qu'il soit utile de discuter tous ces points, dont quelques-uns sont
fort délicats. Il n'en résulterait qu'un surcroit d'irritation. Attendons
des temps plus calmes. Nous n'avons voulu pour aujourd'hui qu'expri-
mer des réserves sur ce qu'on aperçoit un peu confusément dans
l'Encyclique, et trop clairement dans les conunentaires qu'on en a
quelquefois tirés.
Si d'ailleurs nous voulions justifier autrement que par l'inéluctable
nécessité des choses l'espoir d'une entente future entre l'Église et
l'Etat, nous invoquerions l'espèce de désarroi dont le clan politique
auquel le gouvernement se rattache et le gouvernement lui-même
ont donné le spectacle après la publication de l'Encyclique. Malgré les
bruits qui couraient depuis quelques jours, on ne s'attendait pas à la
décision à laquelle s'est arrêté le Sainl-Père. Sûrement on ne l'avait
pas prévue lorsqu'on a fait la loi de séparation; et, à supposer que
quelques craintes aient subsisté à ce sujet, la délibération de l'épi-
scopat les avait dissipées. On ne croyait pas que le Saint-Père, après
avoir consulté les évoques , passerait outre aux propositions qu'ils
avaient énoncées. Sans doute, on le savait bien, il restait libre de ses
résolutions finales, et, quelles qu'elles fussent, on savait bien aussi
que les catholiques s'y conformeraient. Qui donc oserait, en pleine
bataille, discuter les ordres du chef? On s'y soumet, ou les exécute
quels qu'ils soient; et on suit en cela un sentiment qui n'est pas
moins juste au point de vue humain qu'au point de vue chrétien.
Quels que puissent être, en e£Fet, les inconvéniens de lobéissance
passive, ceux de l'indiscipline seraient encore pires. Au surplus,
il y avait là pour les catholiques un de ces devoirs de conscience
avec lesquels on ne délibère même pas. Le gouvernement et ses
amis ne l'ignoraient point; mais ils pensaient que le Pape céde-
rait. Ds mettaient même quelque afifectation dans leur sécurité :
toutefois elle était sincère , et lorsqu'ils disaient très haut qu'ils
appliqueraient la loi sans y changer un point ni une virgule, ils
espéraient bien que, du côté du clergé, on leur en fournirait bénévo-
lement le moyen. L'invraisemblable peut arriver ; il ne faut pas lui
jeter de défi. L'Encyclique a été pour le monde officiel une terrible
déconvenue en même temps qu'une surprise. C'est au point qu'au pre-
mier abord M. Briand n'a pas pu en croire ses yeux. Pris à l'impro-
viste dans une gare de chemin de fer par un reporter, qui hii deman-
dait si c'était bien la résistance que le Pape préconisait: « Heu! a-t-il
répondu, la résistance, le mot est bien gros. Je vois, en effet, dans ce
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REVUE. — CHRONIQUE. 235
document que le Pape blâme la loi, — ce qui n'est pas nouveau, — et
qu'il réprouve les associations cultuelles. Mais finalement il accepte que
les catholiques en forment, à la condition qu'elles soient canoniques
et légales. » M. Briand se trompait; il retardait; il continuait de vivre
sur ses espérances. S'il avait mieux lu l'Encyclique, il y aurait vu que
le Pape réprouvait toutes les associations qui se proposeraient, en
organisant l'exercice du culte catholique, de s'accorder avec le texte
de la loi de 1905. Il s'en est aperçu, ou on le lui a montré dès son
arrivée à Paris : alors le cas lui a paru grave, n a convoqué autour
de lui le seul pouvoir qui soit toujours en permanence, même pen-
dant les vacances des autres, c'est-à-dire la presse représentée par ses
reporters, et il a fait à ceux-ci des confidences qui, tout en ayant pour
objet d'intimider la Cour romaine, ne laissaient pas de témoigner de
l'embarras où il se trouvait lui-môme. Que fera le gouvernement?
n appliquera la loi, c'est entendu ; mais il sera obligé pour cela de
sortir de son programme, et même de son caractère. Au lieu de faire des
réformes sociales, il sera acculé à faire de la persécution religieuse ;
et c'est ce qu'il n'avait ni prévu, ni voulu. Nous croyons pouvoir lui
rendre, en effet, cette justice qu'il ne l'avait pas voulu. Rien n'était,
en ce moment du moins, plus éloigné de ses intentions. Mais quoi !
la loi est là, et c'est un tyran domestique impérieux qu'une loi qu'on
a introduite chez soi par mégarde. On n'est plus libre, il faut obéir.
L'application de la loi peut faire sans doute beaucoup de mal à
l'Ëglise : le malheur est qu'elle en fera aussi quelque peu au gou-
vernement. M. Briand dissimule mal ses perplexités. On les aper-
çoit sous l'énergie d'ailleurs intermittente et hésitante de ses paroles.
Ah ! qu'il voudrait que tout cela s'arrangeât!
Mais comment? Cette fois, nous ne parlons plus de M. Briand.
D'autres que lui ont songé à une solution qui consisterait à modiOer la
loi. Dans quel sens, c'est ce que nous laissons à penser. M. Clemen-
ceau, qui était à Carlsbad quand a paru l'Encyclique, n'a pas fait de
difficulté à s'en expliquer avec un journaliste américain. Sa première
impression a été plus nette que celle de M. Briand. a C'est une décla-
ration de guerre, » a-t-il dit tout de suite avec l'exagération tran-
chante qu'il met souvent dans sa parole. Cette prétendue déclaration
de guerre, M. Clemenceau est d'avis de la relever. « n est évident,
d'après lui, qu'en principe, une nouvelle situation demande de nou-
velles lois..» M. Maujan, de son côté, a proposé de reviser l'article 4.
M. Guieysse, lui aussi, a annoncé l'intention de demander à la Chambre
la suppression de la phrase incidente qui, dans cet article, oblige les
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236 REVUE DES DEUX MONDES.
associations cultuelles à se conformer aux règles générales du culte.
D sufûrait que des catholiques quelconques, ou soi-disant tels, s'asso-
ciassent d'une manière quelconque, pour obtenir que les biens de
l'ÉgUse leur fussent dévolus. Il n*y a qu'une difficulté, c'est que des
associations de ce genre seraient, comme nous l'avons dit, formelle-
ment schismatiques, que les catholiques qui )es formeraient ces-
seraient de l'être ipso facto ^ et que, par conséquent, ce n'est pas le
culte catholique qu'ils organiseraient. Mais, en quittant la maison, ils
en emporteraient les meubles : c'est le mot de M. Briand au cours de
la discussion de la loi.
Nous ne discuterons par tous ces amendemens, propositions et
suggestions diverses, probablement destinés à rester en route. Conten-
tons-nous de dire que, s'ils aboutissaient, ce serait, en un sens, pour
le Pape un triomphe éclatant : il en résulterait, en effet, avec évi-
dence que son veto aurait suffi pour empêcher l'application de la
loi telle qu'elle est. Et peu importe, à ce point de vue, qu'on l'aggra-
vât ou qu'on l'adoucit! Si on la changeait en quoi que ce fût, comme
on ne l'aurait fait qu'à l'intention du Pape, il deviendrait difficile de
soutenir plus longtemps^ qu'il est inexistant aux yeux de l'État, qu'on
ne le connaît pas et qu'on ne se soucie en aucune façon de ce qull
pense, de ce qu'il dit et de ce qu'il fait. On pourrait ici se donner
quelque amusement en songeant à cette exorbitante prétention de ne
pas connaître le Pape, non plus que la religion dont il est le chef.
Nous avons toujours dit qu'on ne la soutiendrait pas longtemps :
avions-nous tort ? Le Pape a parlé, et voilà tout notre monde poli-
tique en ébullition ! n a écrit une encylique, et nos ministres n'en
reviennent pas! A supposer que la loi de séparation puisse être
appliquée malgré lui, il est clair et certain dès à présent qu'elle ne sera
plus la même. Pour on homme qui n'existe pas, il faut convenir que
le Pape a en main des moyens d'action qui ne laissent pas de sur-
prendre. Le gouvernement de la République en est tout troublé. Il se
demande ce qu'il fera, et ne le sait pas encore : il ne le saura peut-
être que lorsque l'obligation de prendre im parti s'imposera à lui
d'une manière immédiate et pressante. Et alors quel parti prendra-t-il?
Fermera-t-il les églises ? Sur ce point, M. Clemenceau a une opinion
très ferme, c'est qu'à aucun prix, dans aucun cas, on ne doit les fermer.
Ce serait, (îit-il, donner aux catholiques l'occasion de se poser en
ff martyrs I » Qu'on laisse donc les églises ouvertes et que chacun y
entre et en sorte en liberté! Si, faute d'associations cultuelles pour les
recueillir, la propriété en est abandonnée aux conmiunes, ce ne devra
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REVUE. — CHRONIQUE. 237
pas être sans une prescription ou une réserve spéciale quant à l'usage
(jumelles seront tenues d*en faire. On comprend fort bien le plan de
M. Clemenceau. Il résout la question des églises comme il a résolu
celle des inventaires, avec plus de respect pour le sens commun que
pour la loi. Ce n'est d'ailleurs pas nous qui nous en plaindrons. Sa
seule crainte est que des émeutes ne se produisent autour des églises
qu*on voudrait fermer, que le sang ne coule, qu'E n'y ait peut-être
mort d'homme, toutes choses qui sentent terriblement la persécution.
n se contente donc de faire main basse sur les biens de l'Eglise, sur
ceux qu'on peut prendre et attribuer à des œuvres laïques par l'accom-
plissement de simples formalités administratives, sans qu'il y ait rien
d'apparent, ni heurt possible entre la foule catholique et la troupe. Le
plan est ingénieux. On enlève 200 millions aux catholiques sans que
personne puisse s'y opposer ; on leur laisse, au contraire, les églises
ouvertes parce que la solution contraire n'irait pas sans tapage. Soit;
mais tout cela es^-il la loi ? Nous voilà ramenés à la même conclusion,
à savoir que la loi ne peut, sans l'adhésion du Pape, être exécutée dans
l'esprit où elle a été faite et où le gouvernement s'efforçait de la main-
tenir. Gomment le nier? Ce serait nier l'évidence.
Sent-on aujourd'hui la faute qu'on a commise, et dans laquelle on
persévère par amour-propre, en voulant régler, résoudre, trancher des
questions mi-partie politiques et mi-partie religieuses, sans aucune
entente avec Rome ? S'il y a des formalités pour le mariage, il y en a
aussi pour le divorce : il y en a pour toutes les situations où des inté-
rêts communs sont liés ou déliés. Nous ne parlons pas de la haute
hiconvenance d'une rupture unilatérale qu'on n'a même pas notifiée
au Pape, et dont on espère pourtant qu'il ne manquera pas de tenir
compte pour la plus grande tranquillité de la République. On a agi
ainsi envers lui parce qu'il est matériellement faible ; on se serait bien
gardé de le faire s'il avait été fort. Mais quoi ! est-ce qu'il existait ? Il
vient de révéler au gouvernement son existence dans des conditions
qui ne lui permettent plus d'en douter. Le gouvernement compren-
dra-t-il cette leçon? Comprendra-t-il, même s'il ne l'avoue pas encore,
l'obligation pour lui de reprendre contact avec un pouvoir spirituel
qui, dans sa faiblesse apparente, continue de remuer tant de choses
à travers le monde et dispose chez nous de la paix ou de la guerre des
esprits et des consciences? Si l'Etat est un fait, l'Eglise en est un
antre, et le Pape lui aussi en est un dont il n'est pas permis à des
hommes politiques, qui se disent réalistes et positmstes, de faire abs-
traction dans leurs calculs. U faut s'entendre, même pour vivre dans
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238 REVUE DES DEUX MONDES.
la séparation. Et on y arrivera ! S'il est possible d'admettre (jn'en phi-
losophie transcendante, du point dé vue de Sirius, « il n*y ait rien de
plus méprisable qu'un fait, » en histoire, dans la réalité de la vie
quotidienne, de celle des nations comme de celle des individus, les
faits seuls comptent. Ils font plus que compter, ils s'imposent! Ils s'im-
poseront à M. Briand et à M. Clemenceau, comme ils se sont imposés
à de plus fort9 et à de plus grands. Si ce n*est pas à eux qu'ils s'im-
poseront, ce sera à leurs successeurs. Et c'est pourquoi nous ne dou-
tons poiiit que, si la République française et le catholicisme ne se
réconcilient pas, — bien qu'ils n'aient rien d'incompatible, — ils n'en
viennent du moins à im accord, qui se fera, si l'on veut, sur le pied de
la paix armée ou de la défiance réciproque, mais qui n'en sera pas
moins \m accord. L'histoire universelle est pleine d'accords de ce
genre I II faudrait, pour qu'il en fût autrement, supposer chez nous la
destruction radicale du catholicisme, comme la poursuivent brutale-
ment certains sectaires et insidieusement certains autres. Mais le
gouvernement ne prendrait pas tant de mesures ni de précautions
s'il croyait cette ruine imminente: il la laisserait tout doucement
s'accomplir.
Nous ne chercherons pas à prévoir les résolutions finales du gou-
vernement, ni celles de l'épiscopat.Les événemens ont plus d'une fois
déjà déjoué nos prévisions: le mieux est d'attendre, sans renoncer
à notre tour de parole, que l'épiscopat et le gouvernement aient
parlé les premiers, ou plutôt qu'Us aient agi. Sans sortir de la loi de
1905, le gouvernement peut l'appliquer avec plus ou moins de modé-
ration. On a fait remarquer que la lettre de cette loi l'oblige seule-
ment à mettre sous séquestre les biens ecclésiastiques, et nullement
à en faire, dès le li décembre prochain, une attribution immédiate et
définitive. La temporisation lui est encore plus facile pour les églises,
conformétnent au sage désir, au conseil prudent de M. Clemenceau,
puisqu'il n'est, en somme, obligé d'en faire l'attribution à personne et
que, s'il la fait, il peut y mettre à la fois du temps et des conditions.
Mais que décidera-t-il ? En admettant même qu'il n'apporte aucune
hâte à prendre \m parti lorsque la loi ne l'y contraint pas, il est à
craindre, au contraire, qu'il n'use de tous les moyens qu'il trouvera
dans l'arsenal de nos codes pour empêcher l'organisation du culte
sous le régime du « droit commun, » tel que l'Encyclique parait le
croire possible, et là même est le nœud de la difficulté. Comment les
évéques de France le dénoueront-ils ? Comment assureront-ils l'exer-
<^ice public du culte? De quelles ressources disposeront-ils pour cela?
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p^ij^nc*'^
REVUE. CHRONIQUE. 239
A eux de le dire, puisque le Pape leur en a laissé le soin. Nous sou-
haitons de tout notre cœur qu'ils trouvent la solution qu'ils cherchent,
et pourquoi n*y réussiraient-ils pas ? S'il est vrai que TËtat et l'Église
constituent des forces également indestructibles, il faudra bien qu'elles
s'arrangent pour vivre côte à côte. La seule chose qu'elles ne puissent
pas faire, c'est de s'ignorer : elles ne le pourraient du moins que dans
un régime de liberté si éloigné de nos mœurs qu'il reste chimérique.
En pareil cas, les forces mêmes de la nature travaillent à une conci-
liation nécessaire. Nous lisions dernièrement ces lignes d'un vieil au-
teur ; elles sont datées du temps des troubles de la Ligue : <( La société
des hommes se tient et se coud, à quelque prix que ce soit ; en quelque
assiette qu'on les couche, ils s'empilent et se rangent, en se remuant
et s'entassant, conmie des corps mal unis, qu'on emporte sans ordrp
trouvent eux-mêmes la façon de se joindre, et de se placer les unw
parmi les autres, souvent mieux que l'art ne les e4t su disposer. »
Cette observation part d'une sagesse tout humaine, un peu méprisante
et trop optimiste peut-être : elle nous aide pourtant à espérer.
n est une sagesse plus haute sur laquelle nous voulons aussi fonder
notre espérance. Les uns attaquent l'Encyclique du Samt-Père, les
autres la défendent : nous la prenons, elle aussi, comme un fait qui
oblige les catholiques et avec lequel tout le monde est obligé de
compter dorénavant. Elle est ce qu'elle est, une loi impérative pour
ceux à qui elle s'adresse, pour les autres un acte politique d'une
exceptionnelle gravité. La soumission qui lui est due et qu'elle ren-
contre partout ne pourrait que fortifier son auteur dans le sentiment
de sa responsabilité, si un pontife tel que Pie X ne la sentait pas déjà
tout entière. Dans le conflit dont nous cherchons l'apaisement, les
fautes initiales, les fautes lourdes et impardonnables, ont été jus-
qu'ici du côté du gouvernement de la République. Si nous avions
un VŒU à exprimer, ce serait qu'on se montrât aussi sage et conciliant
à Rome qu'on l'a été peu à Paris, du moins au début, et qu'on profitât
aujourd'hui des dispositions adoucies de gouvernement. Alors le monde
entier établirait un parallèle dont le pouvoir pontifical n'aurait
qu'à bénéficier. Est-ce là encore une simple espérance, une illusion
peut-être? 11 y a dans l'institution religieuse comme dans l'insti-
tution sociale une puissance de renouvellement et de vie que ceux-
là seuls méconnaissent dont le regard myope ne s'est jamais étendu
au delà des frontières de leur temps. Nos pères ont connu de
plus mauvais jours que nous. La guerre que se font depuis tant d'an-
nées, avec de courts intervalles de paix, l'Ëtat etl'Ëglise ne se termi-
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240 REVUE DES DEUX MONDES.
nera ni par rextermination de celle-ci, ni par l'anéantissement de
celui-là. Et assurément, comme nous sommes des êtres bornés qui
durons moins que nos institutions, nous ne serions pas fâchés de
vivre dans les intervalles de paixl Nous aimerions aussi que notre ave-
nir, Tavenir des nôtres, celui de la patrie, s*éclairàt à nos yeux d*une
lumière précise et certaine. Mais si la Providence ne Ta pas permis, ce
n'est pas un motif de se décourager. L'Ëglise invoque pour elle les
promesses d'éternité qu'elle tient de son fondateur : quand même elle
ne les aurait pas et en restant placés au point de vue humain, nos
raisons de croire à la perpétuité de ce qu'elle représente se tireraient
encore des leçons de Thistoire, du besoin que nous avons de l'idée
religieuse pour vivre et de notre confiance dans l'avenir de l'humanité.
Nous ne voulons pas abandonner la plume sans exprimer toute
l'indignation que nous cause Teffroyable tentative d'assassinat dont
M. Stoïypiae a failli être victime, et qui en a fait on si grand nombre
autour de lui, jusque parmi les êtres qui lui étaient le plus chers. Il
n'y a pas d'excuses pour un tel crime : rien ne saurait en atténuer
l'horreur. On est surpris que les nihilistes et les révolutionnaires
russes puissent encore, après tant d'expériences qui en ont démontré
l'inefficacité, croire que d'aussi odieux moyens puissent servir leur
cause. Mais quand bien même ils la serviraient autant qu'ils la com-
promettent, il faudrait encore les condamner et flétrir ceux qui y ont
recours. Cette <c pitié humaine » dont un écrivain russe a voulu faire
une religion nouvelle, et qui est d'aUleurs vieille comme le monde, se
soulève avec un mélange de réprobation et de douleur en présence
de tant de barbarie. 11 est à craindre que le procès de la liberté,
loin d'en être hâté en Russie, n'en soit retardé, peut-être pour long-
temps ; et, s'il en était ainsi, ce que nous sommes bien loin de sou-
haiter, le gouvernement impérial ne serait pas sans excuses. M. Sto-
lypine a pu commettre des fautes, mais c'est un homme de bonne
volonté. Il avait déjà l'estime, il a maintenant la sympathie émue
et profonde de l'univers civilisé. C'est tout le résultat qu'ont atteint
les auteurs de ce monstrueux attentat.
FRANaS CUARMES.
Le Directeur-Gérant,
F. Brunetière.
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
QUATBIÂMB PARTIB(l)
IX
« Ma chère Gorta,
« Je n ai malheureusemenl pas de raison pour vous écrira
plus gaiement que la dernière fois. Les choses demeurent dans
le même état. Mon mari habite toujours la prison de Rothberg :
dix jours, au secret, pendant lesquels je n'ai pu communiquer
avec lui. Comme vous Tavez lu sans doute dans les journaux, il
a refusé de désigner un avocat. Aux mterrogations du juge, il
répond que, s'il plaît aux autorités rolhbergeoises de jouer une
comédie, il lui déplaît, à lui, d'y tenir un rôle.
« Vous n'ignorez pas, excellente amie, que la force d'âme
du docteur est invincible. Môme pour les plus petites choses
domestiques, j'ai éprouvé qu'on ne saurait faire changer son
parti, une fois pris. (Ainsi jamais je n'ai obtenu qu'il renonce à
manger des fraises au mois de juillet, bien qu'elles provoquent
chez lui de l'urticaire.) Eitel n'aura qu'un avocat d'office, et
encore cet avocat ne tirera pas de lui une parole. Toute licence
est donc laissée à nos ennemis pour nous accabler. Vous devi-
nez mon anxiété. Moins vaillante et plus sensible qu'Eitel,
l'issue de cette affaire m'épouvante.
« J'ai vu le juge d'instruction ; j'ai vu le ministre de la po-
(1) Voyez la Revue des !•' et 15 août et du 1" septembre.
TOME XXXV. — d906. 10
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242 REVUE DES DEUX MONDES.
lice ; ils m'ont accueillie avec de tels airs de mystère, ils m'ont
parlé avec de telles réticences, en levant les yeux au ciel, en in-
voquant les droits de la société menacée, que j'ai dû battre en
retraite sans obtejair d'eux la moindre réponse à cette question
que je leur posais : « Comment admettre que mon mari, dont
toute la vie est un hymne à la Raison, à la Justice, à la Bonté,
ait commis un acte absurde, inique, cruel?... » Ils hochaient la
tête; ils parlaient de péril social : rien de précis. Dans Iês
vagues commentaires du ministre, j'ai cru cependant com-
prendre qu'ils considéraient le docteur comme un exalté. Ils
traitent de chimères lunatiques les conséquences morales et
quasi religieuses qu'il a tirées de la doctrine moniste ! Nos chères
après-midi d'Iéna, toutes consacrées à célébrer les mystères, les
beautés de la nature, ils veulent les travestir en je ne sais
quelles séances de spiritisme ou d'£marchisme ! Gela vous prête-
rait à rire, n'est-il pas vrai? ainsi qu'à Franz, à Michel, à Albert
et à tous nos amis, si les temps n'étaient beaucoup trop tristes
pour rire...
« Moi, non seulement je ne ris pas, mais j'ai bien delà peine
à m'empêcher de pleurer. Je pense que mon Eitel est seul, dans
une immense chambre aux murs de pierre, probablement hu-
mides. Il a beau m'écrire qu'il se trouve fort bien, dans des
conditions spécialement favorables au travail et à la méditation,
je sais qu'il écrit cela pour me tranquilliser. Son lit peut-îl être
fait comme il en a coutume? Hélas I personne n'est là pour veil-
ler à ce qu'il ne se découvre pas les jambes la nuit : cela lui
arrive souvent, car il est très remuant, même quand il dort. Et
ses repas ! lui qui oublie de se servir, ou qui se sert d'un plat
jusqu'à ce qu'il l'ait vidé, en rêvant aux graves énigmes cos-
miques qui sans cesse occupent son esprit ! La seule pensée des
souffrances qu'il endure ainsi m'ôte, à moi-rflême, tout sommeil
et tout appétit. Si les méchans qui l'ont enfermé, au mépris de
toute justice, finissent par le terrasser, ah! chère Gerta, ce
n'est paalui seul qu'ils auront abattu!
w Mais à quoi bon récriminer? Il faut agir. Votre action à
léna a été des plus efficaces, puisqu'elle a provoqué les protes-
tations signées du corps entier des professeurs, et la lettre du
doyen au chancelier de Tempire. Une autre liste circule en ce
moment à Munich sous les auspices du professeur Max Bischer,
le savant physicien, à qui j'avais écrit en même temps qu'à
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MONSIEUR ET MADABfE MOLOCH. 243
VOUS. J'y relère avec plaisir le nom de Benedikt Kohler; c'est,
vous le savez, l'adversaire Je plus acharné des idées philoso-
phiques de mon mari, et ils se sont l'un et l'autre durement
traités. Mais tout le corps enseignant s'est senti lésé dans la
personno du plus illustre 'de ses membres.
« Vous me demandez, chère Gerta, quel est ici même 1 état
de l'opinion au sujet de cette affaire. Apprenez d'abord dans quel
milieu politique nous vivons. La petite principauté comprend
environ six mille habitans, dont dix-huit cents à Rothberg, trois
mille à Litzendorf, localité voisine, où se trouvent des usines de
céramique. Les douze cents autres sont dispersés dans les ha-
meaux de la montagne. Rothberg, où est le château av^c la pri-
son, et qui, en somme, ne vit que de la Cour et des étrangers^
est naturellement très courtisan. Litzendorf, centre ouvrier, est
libéral. Dès le lendemain de l'attentat, les social-démocrates de
Litzendorf se réunissaient et envoyaient une délégation au prince
pour demander l'élargissement du docteur, arrêté sans preuves...
A Rothberg, au contraire, on hurlait des cris de mort contre
Eitel et même contre moi : le propriétaire du Luftkurort me
chassait de sa villa et je ne trouvais d'asile que chez le savetier
Finck, à Rothberg-Dorf : brave homme, très démocrate, fils de
l'ouvrier qui succéda, dans la même maison, au père de mon
Eitel.
« Aujourd'hui, grâce à l'émotion du monde savant, aux ar-
ticles de la presse libérale, et surtout, je crois, à la nouvelle que
le gouvernement de Tempire, sous prétexte de renforcer ici le
parti de l'ordre, prétendrait profiter de l'incident pour éloigner
la garnison indigène et la remplacer par un régiment prussien,
un revirement est manifeste, môme à Rothberg. Aucune parole,
aucun signe injurieux contre moi, ni dans le Luftkurort ni dans
le village. Je crois n'avoir plus d'ennemi irréductible que Herr
Grana iïui fut mon hôte... Et combien, en somme, je lui sais
gre cte «a goujaterie, et qu'il m'ait, en m'expulsant, donné
Toccasion de vivre aans la maison où le docteur fut petit enfant!
« Car c'est pour moi une consolation, dans ma misère pré-
sente, que de m'imaginer le développement de cette admirable
intelligence, de cette vive sensibilité, devant les mômes images
que voient mes propres yeux. Et vous aussi, j'en suis sûre,
quand vous allez venir ici en délégation des étudians d'Iéna avec
FranK, Albert et Michel, vous aurez le cœur plein d'émoi à
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244 REVUE DES DEUX MONDES.
pénétrer dans cette demeure où s'est allumé, où a jeté ses pre-
miers feux lastre intellectuel que nous vénérons.
« Voilà, chère bonne Gerta, Tétat des choses. Il n'est pas
briMiint, vous le voyez : mais le vaste mouvement de réproba-
ti<m que le monde universitaire et savant de toute rAUemagne
dnssinc en notre faveur me réconforte. Pour moi, je ne me
lîi«?scrni ni de protester, ni de parler, ni d'agir. Ma faible voix
no se taira pas : ma faible main ne cessera pas d'écrire. Au-
jourd'hui môme, j'espère arracher au prince la levée du secret :
un de nos amis, un jeune Français fort distingué, qui tient ici
remploi do précepteur du prince héritier, a demandé cette
faveur par lentremise de la princesse; il a bon espoir de l'ob-
tenir. Il soupe ce soir au château : puissc-t-il en rapporter lo
faveur promise!
« Chère Gerta, mon vœu est que vous et nos amis veniez
bientôt m'encourager et m'aider ici dans ma tache. Ne tardez
pas ! A nous cinq, nous serons une vraie petite armée et nous
entraînerons la foule. Je serre les mains d'Albert, de Franz et
de Michel. J'envoie un souvenir affectueux et un vif remercie-
ment aux professeurs, aux étudians, qui prennent part à l'agita-
tion en faveur de mon mari. Vous, chère Gerta, je vous om-
brasse ainsi que Texcellente Frau Rippert, votre hôtesse.
« Cécile Zimmermann. »
Le jour où fut écrite cette lettre (publiée plus tard dans un
journal libéral, où son allure à la fois tendre et digne fut admi-
rée), nous devions, en eflet, Gritte et moi, souper au château.
Selon notre habitude, nous fîmes ensemble, l'après-midi, une
promenade à pied dans la montagne. Nous marchions côte à
côte, souvent silencieux, essayant pourtant par quelques paroles
de nous cacher lun à l'autre nos préoccupations. Le temps était
chaud, bien que couvert. Comme nous regagnions, au soir qui
tombait, le Luftkurort, Gritte me dit :
— Ne trouves-tu pas, Loup, que Rothberg n'est plus le même
depuis qu'on a arrêté M. Moloch?.Il ne faisait pas beaucoup de
bruit: on ne le voyait guère; et pourtant tout est devenu triste
ici, à partir du Sedanstag, tout : même le temps.
<' Gritte a raison, pensai -je. C'est par un ingénieux contresens*
qu'on a fait dire au poète latin : « Les choses ont des larmes, »
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 245
Mais elles ont assurément leur tristesse ou leur gaieté, suivant
les heures. Et tel autre poète psychologue a fort bien exprimé
que cette tristesse ou cette gaieté des choses, c'est tout simple-
ment, reflétés sur elles, le gris ou le rose de notre cœur... Un
vieux petit savant, assez comique, a été arraché à son labora-
toire et jeté dans la prison du château. Mince événement! mais
Tiniquité soupçonnée accable tout de même la conscience de
tous. Autour d'un cristal jeté dans l'eau saturée de sel les autres
cristaux soudain se forment et se groupent ; ainsi les tristesses,
vaguement dissoutes, parmi nos pensées, se concrètent et se
soudent en cristal mélancolique dans nos âmes, autour de cette
tristesse initiale. Oui, Rothberg a changé depuis que Moloch est
en prison. Les pangermanistes ont le verbe moins haut. Les so-
cialistes font, une assommante figure de martyrs. Le prince est
nerveux : car le matou Empire, las de jouer avec la souris
Rothberg, veut cette fois la dévorer pour de bon : plus de timbre
spécial, et la garnison prussienne ! Le major est remis des suites
de l'explosion, mais il est plus irascible, plus déplaisant que
jamais. Mon élève est redevenu sombre et sournois; je sens qu'il
me cache quelque chose et ne puis deviner quoi... Gritte est
évidemment moins camarade avec lui, sans m avouer le motif de
cette froideur. Vis-à-vis de moi-même je la sens inquiète et je
sais bien ce qui l'inquiète. Quant à Else...
« Ah ! Else seule ne subit pas la tristesse des choses, depuis
l'incarcération de Moloch. Elle ne pense guère à Moloch. Elle
vit dans son rêve. Et ce rêve, c'est la fuite à travers le monde
de la princesse et du précepteur...
« Hélas ! me voilà donc à ce point de la liaison où la femme
maîtrise l'homme, et où l'homme, ton gré mal gré, obéit. Toute
ma raison proteste contre la sottise que je vais faire, et cepen-
dant je ferai cette sottise : j'enlèverai la princesse. Je possé-
derai une femme dont l'amitié amoureuse me suffisait et vers
laquelle ne m'entraîne pas le désir éperdu qui rend acceptables
toutes les contrariétés... »
Comme je méditais ainsi, Gritto, qui me regardait, me dit
(nous arrivions au seuil de notre villa) :
— Loup, tu penses des choses qui t'ennuient et que tu ne
peux pas me raconter.
— Laisse-moi penser comme il me plaît, répliquai-je, agacé
de sa perspicacité.
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246 nKvuE DES deux mondes.
— C'est bon, c'est bon, fit-clle. Je ne croyais pas être indis-
crète.
Elle me bouda jusqu'à l'heure du souper. Mais, vers sept
heures et demie, vêtue de la robe en mousseline brodée qui
naguère, comme elle le disait dans sa langue expressive et ra-
massée, avait fait l'ambassade d'Autwche-Hongrîe, elle pénétra
dans ma chambre d'un air pincé, démenti par le contentement
de son regard :
— Excuse-moi si je t'importune... Je n'ai pas de femme de
chambre pour me dire comment je suis arrangée.
Je la regardai : modestement décolletée, ses bras tout juste
formés, ses épaules où s'effaçaient les lignes ingrates de Ten-
fance, sa taille de fillette-femme, je ne sais quoi de fleur encore
bouton qu'évoquait toute sa personne, composaient un ensemble
délicieux. « Ah! que la jeunesse est divine, pensai-je. Il y a
par le monde un homme heureux, un homme que j'ignore. Il
viendra prendre cette fleur, la respirera, l'emportera... Nul
n'aura eu son parfum plus jeune, sa parure plus fraîche... Voilà
le bonheur qui vaut une vie : un tel bonheur, je ne l'aurai pas
connu. Jamais nulle jeune fille ne s'épanouira dans mes bras.
La fleur que je respirerai tout le long de ma vie est déjà plus
qu'à demi fanée... »
— Eh bien? me dit Gritte sans impatience, tournant lente-
ment sur elle-même et faisant valoir sa taille roulante, sa nuque
mince où foisonnaient des cheveux moins beaux que ceux de la
princesse, mais qui, tout de même, avaient vingt-cinq ans de
moins — et cela se voyait.
Je me levai, je lui pris la taille légèrement par derrière,
dans mes bras tendus, et je baisai les jeunes cheveux fous
échappés du chignon.
— Tu as quinze ans, mon amour de sœur, lui dis-je... Com-
ment peux-tu penser que tu ne seras pas la vraie petite souve-
raine, ce soir?
Elle devint toute rose de plaisir, et, se haussant jusqu'à mon
oreille, elle me dit :
— Toi aussi, tu es beau, avec ta chemise à jabot, ton
habit à boutons d'argent et ta culotte de satin noir. Vois-tu *•
nous ne sommes que des bourgeois, mais nous savons mieux
nous arranger que toutes ces marionnettes, fussent-elles de
.cour...
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 247
Grilte m'avoua cependant, une demi-heure après, que la
scène où jouaient ces marionnettes princières ne manquait pas
de grandeur. La salle des Gardes, la salle des États, la salle des
Chevaux, la salle des Portraits, toute cette enfilade de vastes
pièces de parade aux rares meubles lourds, espacés le long- des
murailles que décoraient des tableaux médiocres, mais authen-
tiques ; l'attitude déférente des valets, presque tous gens d'âge
et d'importance, l'impressionnèrent. C'est que les déclamations
sur l'égalité n'empêcheront jamais Thistoire d'être une chose
réelle: et certaines demeures, certaines familles nous appa-
raissent toutes chargées d'histoire. Vainement un banquier
enrichi, un milliardaire d'Amérique déploiera tout son luxe : il
ne pourra pas faire que les choses somptueuses, autour de lui,
soient le vrai prolongement de sa personne ; elles lui seront seu-
lement juxtaposées. Tandis que dans la demeure ancienpe qu'habite
depuis toujours une famille illustre, la personnalité des habitans,
fussent-ils médiocres, se prolonge, s'accroît de tout le passé
dont ils sont le présent. Et quiconque n'aperçoit pas cela est
dépourvu de sensibilité historique ou aveuglé par une bien sotte
vanité bourgeoise.
C'est dans le salon Empire de la princesse qu'on attendait,
debout, l'annonce du souper. La princesse avait tout de suite
pris ma petite sœur par la main et l'avait présentée, d'abord, k
M"*' de Drontheim, la femme du ministre de la police, lourde
dame à menton élargi, à ventre proéminent, à corsage débordant
sur lequel reposait comme sur un coussin mou un collier de
perles énormes ; à la jolie brune, mince et garçonnière sœur du
môme ministre, nommée Friederika, ou plus familièrement
Prika; puis à M"* de Bohlberg dont le décoUetage, pourtant
sévère, semblait indécent, tant ce qu'il montrait était notoirement
fait pour rester caché.
Le prince, au moment où je le saluai, causait dans une em-
brasure avec le ministre et le major. L'air de leurs visages, môme
si je n'avais pas surpris à distance les mots « chancelier » — ^
« garnison » — « socialisme », m'eût averti qu'ils conversaient
de la politique rothbergeoise. Désireux de ne les point troubler,
je rejoignis mon élève. Max, m'ayant serré la main, se hâta
d'aller présenter ses hommages à son amie Gritte. Le Hof-
Intendant, baron Lipawski, tout son visage de prélat gras-
souillet plissé d'une gaité contenue, me dit à mi-voix:
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248 REVUE DRS DEUX MONDES.
— Cher docteur, nous avons bouleversé ce soir, pour vous,
l'étiquette. Vous êtes à la gauche de la princesse, à titre d'étran-
ger; c'est un liommage rendu à votre belle patrie. Nous deve-
nons très francophiles, en Rothberg...
lit m'entraînant à l'écart sous prétexte de regarder la signa-
ture d'une énorme bataille de Leipzig qui noircissait et enfumait
tout un panneau :
— Avez- vous observé le désarroi de nos grands diplomates ?. . .
Il est arrivé ce soir une dépêche chiffrée de la chancellerie, et
j'ai compris qu'elle avise nos gouvernans qu'ils aient à pourvoir,
partie à Litzendorf, partie à Rothberg, au logement permanent
^'un régiment de fantassins prussiens ; quant à notre garnison
indigène, on l'expédie en Alsace-Lorraine. Le comte do Mar-
bach est atterré. Le ministre a passé sa journée à essayer de
deviner ce qu'eût fait Talleyrand en pareil cas. Quant au prince,
à force de rancune anti-prussienne, il se sent, je crois, devenir
socialiste. Et je m'étonne que le fringant Zimmermann n'ait pas
quitté sa paille humide pour venir souper avec nous... Mais
hâtez-vous d'aller offrir votre bras à la Frau-Polizei-Minister. Et
si vous lui dites des polissonneries à la française, criez un peu,
car la bonne dame est dure d'oreille.
On ouvrait à deux battans les portes du salon, et un vieillard
à mine d'ambassadeur annonçait, de tous les restes de sa voix
déférente, que Leurs Altesses Sérénissimes étaient servies.
Sous l'œil des dames à longs corsages et à paniers, des per-
sonnages antiques à perruque, — devant les chevaux dessinés
el peints paf le prince Conrad (l'ami de Guillaume I"), nous
traversâmes en file solennelle les trois salons pour atteindre la
salle à manger, vaste pièce oblongue exclusivement décorée par
les bois des cerfs qu'ont occis plusieurs générations de princes de
Rothberg. Marbach fit une grimace en constatant qu on m'avait
placé à gauche de la princesse. Le ministre siégeait à droite; on
donna au major, comme compensation, la gauche de Frika, la
tivorite. A ma gauche était le comte Lipawski. La descendante
d'Oltomar le Grand siégeait à droite du ministre, qui, lui-môme,
occupait la droite du prince. Gritte était placée entre le major
et le prince Max.
Le commencement du repas fut assez morne. Les maîtres
d'hôtel servaient silencieusement. La table, rayonnante de vais-
selle plate et de cristaux sous le ruissellement électrique des
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 349
lustres, semblait toute petite dans l'immensité de la salle aux
cornes de cerfs, et cela seul disait que nous n'étions plus un
tableau fait pour ce cadre. Tandis que le ministre expliquait à la
princesse Else le fonctionnement du tribunal criminel à Litzen-
dorf, à propos du jugement prochain du pauvre Moloch, l'inten-
dant me parlait de sa voix blanche, inintelligible pour qui n'était
pas assis juste à côté de lui.
— Aimez- vous le mode ornemental de cette salle? me disait-il.
Moi, si je n'étais un vieux garçon, elle m'épouvanterait. Elle me
rappelle un vers de Scaliger sur les maris :
Heu! crescunt miseris cornua quanta domi!
Mais les Rothberg-Steinach ont toujours goûté les cornes
comme motif de décoration Ils étaient tous chasseurs... et ce
qui s'ensuit. On dirait faite pour eux la ballade de votre poète
national sur la chasse au cerf:
Or, tandis que le sang ruisselle,
Celle
Qu'épousa le prince Alexis
Six,
Sur le frDut ridé du Burgrave,
Grave,
Pauvre cerf! des rameaux aussi...
— Monsieur l'intendant, votre érudition stupéfie mon igno-
rance, répliquai-je, évitant de donner un avis touchant res més-
aventures conjugales des Rothberg-Steinach.
L'intendant était en cÉFet cultivé, mais peu discret; il ne
m'épargnait guère ses allusions à la bienveillance de ma souve-
raine. Juste à ce moment, je sentis un pied déchaussé, un pied
d'une honnête grandeur, s'appuyer sur mon cou-de-pied décou-
vert par l'escarpin à boucle d'argent... Ma souveraine s'offrait
une distraction aux confidences du ministre sur le tribunal de
Litzendorf. Je m'efforçai de faire bonne contenance, mais, juste
à ce moment, mes yeux rencontrèrent les yeux clairs de Gritte
qui cherchaient les miens. Et je rougis, comme si les prunelles
pures de cette enfant eussent pu voir au travers de la table.
— ... Un régiment de fantassins prussiens à Rothberg ! s'écria
le prince; plus de Prussiens ici que de Rothbergeois... J'irai
plutôt à Berlin voir moi-même l'Empereur.
— On pourrait, dit le major qui essuyait sa moustache, les lais-
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250 REVUE DES DEUX MONDES.
ser exclusivement hors de la ville, entre Litzendorf et le château.
— Je n'en veux pas ! s'écria le prince. Je ne veux pas ici d'un
chef militaire qui aura plus d'autorité que moi, car il disposera
de plus de force. Ah! que je voudrais connaître l'ennemi de ma
maison qui a jamais représenté au chancelier ce ridicule inci-
dent Zimmermann comme une importante manifestation anar-
chiste, compromettant la sécurité de la principauté et exigeant
une répression !
Le comte Lipawski profita de ce que le maître d'hôtel nous
versait le Steinberger pour se pencher vers moi et me dire :
— Notre cher souverain oublie qu'il a lui-môme, dans un
télégramme d'ailleurs magnifique, interprété de celte manière
l'incident du Sedanstag.
Comme je n'acquiesçais point, il changea de sujet.
— Au fait, croyez-vous le docteur Zimmermann coupable?
— Pas un instant, répliquai-je, essayant discrètement de
soustraire mon pied au pied de la princesse.
— Eh bien! moi non plus... Tout cela, voyez-vous, à mon
avis, c'est, comme vous dites en France, une affaire de femmes.
Le major n'est pas seulement un hobereau insolent, il est, comme
tout bon hobereau de Brandebourg, un audacieux trousseur de
cotillons. Quelque mari mécontent aura glissé un pétard dans
le caisson de sa voiture, et...
La princesse, se tournant vers moi, coupa notre entretien :
— J'ai reçu, me dit-elle, une supplique de Frau Zimmer-
mann. Elle voudrait être admise à visiter son mari dans la prison.
Cela me paraît tout à fait juste. Et puis, ajouta-t-elle, vous
m'avez dit que vous le désiriez, et cela suffit. Êtes-vous content
d'ôtre à ma gauche ?
Ces derniers mots, prononcés très bas, ne signifiaient point:
« Avez-vous de la joie d'être proche de moi? » mais bien:
« Avez-vous de la fierté de jouir d'une place d'honneur? » Je
protestai de cette fierté. Mais je pensais: « Dans un mois d'ici,
quand nous serons un couple anonyme errant à travers l'Europe,
me fera-t-on toujours sentir l'honneur d'être assis aux côtés de
ma complice?... » Mon cœur plébéien se révolta.
J'observai Gritte. Elle semblait tout à fait apprivoisée aux
moîiirs de la Cour, et causait d'une allure animée avec son voi-
sin Mpx. On eût dit, même, qu'elle le morigénait. Max baissait
la tôte. A on moment, il fit une réplique assez vive, et je m'aper-
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MONSIEUE ET MADAME MOLOCR. 231
Qus qu'à partir de cette réplique Gritte fut silencieuse et bouda.
L'épouse du ministre de la pouce ne proférait pas un mot, mu-
rée dans sa surdité et résolue à ne rien perdre du souper, d'ail-
leurs fort bon. M"' de Bohlberg avait entrepris le ministre sur la
généalogie de sa propre famille, et elle lui racontait comment
un descendant d'Ottomar, vers la fin du via** siècle, avait débar-
qué à Stettin.
— Il s'appelait Engelhardt, disait-elle d'un air pénétré. Vous
trouverez son portrait à Gotheborg dans le château. Il est fort
curieux
Le ministre opinait de la tête, tout en dégustant une glace,
en homme bien résolu à ne jamais affronter les mers pour
contempler en peinture, à Gotheborg, Taïeul de M"* de Bohlberg
Cependant la chaleur du repas montait aux visages avec les
vapeurs du vin. Sauf la Frau Polizei-Minister, tout le monde
parlait à haute voix. Le pied de la princesse, devenu plus auda*
cieux, se livrait autour de ma cheville droite à une gymnastique
sympathique, tisindis que le comte Lipawski discutait avec le
major la question du timbre de Rothberg. Le prince Otto
s'adressa directement à moi :
— Qu'augurez-vous, monsieur le docteur, de la conférence
internationale qui se tient en ce moment ?
— Monseigneur, répliquai-je, je ne lis ici que les journaux
d'Allemagne. Et ils ne me semblent pas très satisfaits.
— Les peuples sont lâches devant un État puissant, reprit le
prince. Ils ne savent que ramper à ses pieds, quand ils se sentent
isolés et trop faibles pour lui tenir tête, ou s'unir en bande
comme des loups dès qu'ils se croient en force pour lui courir
sus... J'estime, moi, que c'est un grand honneur pour l'Alle-
magne de subir en ce moment les suspicions de l'Europe et
même la trahison de ses alliés. On peut dire des nations ce que
Schiller a dit des individus : « C'est quand il est seul que le fort
a plus de force. »
La jambe d'Else s'enlaça amoureusement à la mienne,
sans doute afin de compenser ce que le chauvinisme du prince
pouvait avoir de désobligeant pour moi.
— Les plus glorieuses années commencent pour l'Allemagne,
reprit le major de sa voix de caporal en colère. Rendons grâce
au Dieu tout-puissant de ce que les peuples nous sont hostiles!
Si nulle menace de conflit ne nous avait réveillés, nous risquions
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252 HEVUE pES DEUX MONDES.
de nous assoupir dans le luxe, dans les arts, dans le commerce.
L'Allemand aurait failli à sa mission, qui est de gouverner
TEurope. L'Europe la lui rappelle.
— Tu, regere imperio populos, Germane, mémento, conclut
le prince, se levant de table.
— Principem habemiis adornaium, me glissa le surintendant à
Toreille, tandis que je me précipitais vers le bras robuste de la
ministresse, admirant le goût des Allemands à s'exprimer en latin.
Après les repas intimes comme celui-ci, le prince Otto avait
coutume d'emmener bourgeoisement ses hôtes masculins dans le
fumoir voisin de son cabinet. C'était une pièce aussi simplement
meublée que le cabinet lui-même. Seule différence : les biblio-
thèques, au lieu d'être en chêne clair, étaient en acajou. De
bons fauteuils de cuir, à la mode anglaise, invitaient à la lec-
ture, à la méditation ou à la sieste. Quand nous y fûmes tous
réunis, sauf Max, demeuré avec les femmes, le prince Otto vint
à moi, et, me choisissant lui-même un cigare, ce qui fit pâlir de
jalousie le comte de Marbach :
— J'ai besoin de causer quelques instans avec vous, mon-
sieur Dubert, me dit-il. Passons, je vous prie, dans mon cabinet.
J'obéis. Nous laissâmes dans le fumoir le major, le ministre
et le surintendant, tous trois assez surpris. Quand nous fûmes
assis en tête à tête, de chaque côté de la cheminée, le prince
me dit avec une rondeur aflectée, en coupant son discours de
grosses bouffées de fumée :
— Voilà. Vous savez, monsieur Dubert, que j'ai de l'estime
pour vous. Vous pensez comme un Français, moi comme un
Allemand ; c'est tout naturel. . . et j'ajoute que les Français comme
vous, qui ont de la culture et qui travaillent, représentent favo-
rablement la France en pays étranger. Je suppose que vous ne
vous plaignez pas de la façon dont on vous traite ici? Je recom-
mande toujours qu'on ait les plus grands égards...
— Votre Altesse est parfaitement obéie sur ce point, répli-
quai-je.
— Je vais donc vous parler comme... à un ami, et vous de-
mander franchement votre concours. Voilà. Celte affaire Zim-
mcrmann devient ridicule. Le ministre de la police (qui n'est
pas un aigle) n'est en somme arrivé à rien établir de précis
contre le docteur, mais seulement un ensemble de présomptions.
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCn. 253
Il semble avéré au jourdliui que Zimmermann est sorti de chez
lui, le jour du Sedanstag, emportant comme de coutume sa
boîte à herboriser. Il la déposa dans la remise de la Fasane-
rie, sur la proposition du petit Hans, le frère de lait du
prince Max. Hans en a témoigné. Il vint la reprendre quand on
l'eut expulsé de la tribune. Il faut donc admettre qu'il avait
caché de la cécilite (c'est le nom de Texplosif qu'il a inventé)
dans la boîte; que, sous l'empire de la colère, il a glissé le pé-
tard dans la caisse d'arrière de la voiture... Notez que nul dé-
bris de l'engin n'a été retrouvé. On a bien recueilli un fmgment
qui semble avoir appartenu au culot en cuivre d'une fusée de
feu d'artifice. Mais on avait justement le matin essayé deux des
fusées destinées au feu d'artifice du Sedanslag. Et d'ailleurs,
TelTet n'a rien eu de comparable avec celui d'une fusée. L'hypo-
thèse est donc que le docteur Zimmermann- s'est servi d'un
explosif connu de lui seul, — la cécilite, probablement, — et
que cet explosif peut agir sous un volume extrêmement petit.
N'a-t-il pas parlé lui-même d'un verre de montre? Voilà ce que
soutiendra l'accusation. Qu'en pensez-vous?
— Je pense, monseigneur, qu'on a condamné des innocens
sur de moindres présomptions.
— Mais vous croyez que le docteur est innocent? Qu'il se
défende donc, l'animal ! Le juge d'instruction ne peut pas lui
tirer une parole, et il refuse de prendre un avocat ! Nous sommes
bien forcés de discuter sur des présomptions. Et pendant ce
temps-là, les journaux satiriques de Munich et de Berlin raillent
ce qu'ils appellent le pétard de Rothberg... Avez- vous lu le der-
nier Simplicissimns? On m y représente poursuivant, un grand
sabre à la main, des enfans qui tirent une papillote à capsule !
D'autre part, le Vorwœrts insinue que c'est moi et mon mi-
nistre qui avons organisé l'attentat. Cette chipie de Frau Doçtor,
qui avait l'air le plus inoffensif du monde, tant qu'elle avait son
mari, est devenue enragée depuis qu'on le lui a mis en prison.
Elle inonde de ses écrits tous les journaux d'Allemagne, elle
ameute ce qu'ils appellent les intellectuels : une protestation
court à Munich, une autre à Dresde, et il n'est pas d'écrivain à
un pfennig la ligne qui ne déclare à l'univers que je suis un
bourreau et que Rothberg est pire que l'État russe. Berlin pro-
fite de cela pour essayer de me supprimer des franchises tolé-
rées depuis trois générations princières... Enfin on annonce une
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231 REVUE DES DEUX MONDES.
dëputation des étudians d'Iéna, des élèves de Zimmermann,
quelques balafrés buVeurs de bocks, qui viendront en corps
effarer les hôtes du Luftkurort par leur tenue et (eurs chansons,
sous prétexte de prolester contre Tincarcération de leur maître.
Ah ! maudit, maudit soit le jour où ce vieux fou remit les pieds
sur mon territoire I Je lui ai fait mille politesses : il m'a gros-
sièrement envoyé promener. Il a déblatéré contre l'Empire, un
jour de fête, devant toute ma Cour ; je me suis contenté de
l'expulser de la tribune. Il est probable, en somme^ qu'il a fait
au major une niche de gamin, une niche dangereuse, puisqu'elle a
failli coûter la vie à la victime... J'ai écouté la voix publique, je
l'ai fait arrêter : il est fort à l'aise dans sa prison qui n'est pas un
affreux cachot, comme le prétendent les intellectuels... Et voilà
qu'à cause de lui, on me ridiculise et on me calomnie. J'en ai
assez. Coupable ou non, il paiera pour l'eunui qu'il me vaut!
Le prince s'était levé, et, jetant d'un geste colère son cigare
dans la vaste cheminée, arpentait la pièce de bout en bout. Je
m'étais levé aussi, résolu d'ailleurs à ne pas prononcer une pa-
role s'il ne m'interrogeait. Mais j'admirais l'enchaînement des
événemens et comme, selon la prédiction de Moloch, l'Idée, par
sa seule puissance d'Idée, prenait l'offensive contre ceux qui
avaient voulu la tuer.
— Qu'en dites-vous? questionna finalement le prince, s'ar-
rêtant devant moi.
— Monseigneur, j'attends vos ordres.
Il haussa les épaules.
— Mes ordres ! mes ordres ! Je n'ai pas d'ordres à vous
doaner... en cette matière du moins. Je m'adresse à vous, non
pas comme au précepteur de mon fils, mais comme à un gent-
leman... La FrauDoctor veut qu'on lui laisse voir son mari? Eh
bien! j'y consens. Mais à la condition que vous irez d'abord
trouver ce vieil aliéné, et que vous lui représenterez l'embarras
où il me met injustement en refusant de se défendre et en nous
laissant porter seuls tout le poids du procès. S'il a de bonnes
raisons à nous donner pour établir son innocence, que ne nous
les fournit-il? La justice humaine, en somme, hnplique une
sorte de contrat tacite enti*e l'inculpé et le juge : si le juge doit
être impartial, l'inculpé doit chercher à éclairer cette impartia-
lité. Zimmermann s'imagine-t-il que je veuille condamner un
mnocent ? .
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 255
— Monseigneur, dis-je après une courte réflexion, je vous
remercie d'abord de lever le secret, comme je vous en avais
transmis la requête. Dès demain je verrai le prisonnier. Bien
entendu, je le verrai comme un ami... Je n'ai pas à me mêler
de Tenquête. Mais je lui transmettrai vos intentions bienveil-
lantes... et ce qu'il m'autorisera à vous dire de l'entretien que
j*aurai avec lui, je vous le redirai.
Le visage du prince s'éclaira.
— Bon ! bon !... voilà justement ce que je voulais de vous...
Merci ! je suis sûr que vous vous tirerez très habilement de cette
démarche.
H me tendit la main et serra fortement la mienne. Je vis
qu'il était ému. « C'est un brave homme, au fond, pensai-je,
bien qu'il se déguise en tigre!... »
On frappa à la porte. Le vieux maître d'hôtel entra, courbé
en deux.
— Son Altesse la princesse régnante fait prévenir Son
Altesse Sérénissime qu'elle est sur la terrasse avec les gracieuses
dames et qu'elle prie les messieurs de rejoindre les gracieuses
dames.
— Allons ! allons ! fit le prince... Soyons galans ! N'oublions
pas le beau sexe... Un autre cigare, monsieur Dubert? Non?
Bien ! venez avec moi ! . . .
Il me prit familièrement l'épaule et me ramena ainsi dans le
fumoir : attitude qui excita de nouveau la jalousie du major et
du ministre. Il me pai'ut même (pie l'intendant s'en offusquait
un peu, car, tandis que nous descendions au jardin, il trouva le
moyen de me glisser à l'oreille :
— Morbleu! vous êtes en faveur!... Ah! vous avez pris le
bon moyen, Français que vous êtes... C'est en commençant par
conquérir le cœur des femmes que vos aïeux ont soumis l'Eu-
rope.
La terrasse où nous attendaient les « gracieuses dames » était
un vaste espace sablé, sans, autre verdure que des caisses
d'oranger, situé à l'extrémité du château, de plaiu-pied avec le
parc. Elle surplombait, à pic, la bouèle de la Rolha. On y accé-
dait par un hall vitré, à la fois jardin d'hiver et salle de billard.
Quand nous y arrivâmes, il faisait nuit noire : quelques rares
étoiles clignotaient entre de gros nuages, immobiles. Des boules
électriques, accrochées aux orangers, éclairaient les sièges rus
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'256 RE\1JB DES DEUX MONDES.
♦iques où les dames étaient assises; mais cette lueur, à une toute
petite distance, s'évanouissait, comme absorbée par Timmense
ombre environnante. Notre retour fut saluéj par les plaisanteries
accoutumées sur le goût de s'isoler entre eux qu'ont les hommes,
et rimpossibilité où sont les femmes de se passer 'd'eux... La
princesse me prit bientôt à part.
— Venez avec rooi, dit-elle. Regardons le précipice par la nuit
noire. C'est très effrayant.
Et, m'entraînant, elle ajouta :
— Vous savez que c'est l'usage, ici... Tout le monde se
disperse. Le prince a déjà accaparé cette peste de Frika, et ils
s'en .vont vers le parc.
La mince silhouette de Frika, satellite de l'importante sil-
houette du prince Otto, s'effaçait en effet, déjà, vers les régions
pénombrées qui enveloppaient la terrasse... Autour de la table
rustique sur laquelle étaient disposés les boissons fraîches et les
verres, il n'y avait plus que la Frau Ministerqui digérait dans un
demi-sommeil, le major et le ministre qui menaient une dis-
cussion animée, et, bavardant avec l'intendant, Max et Gritte ré-
conciliés.
Sans souci d'ôtre observée, Else me guida vers le parapet de
la terrasse, dans la direction juste opposée à celle où dispa-
raissaient le prince et Frika. Là, il faisait si noir que nos yeux
ne se voyaient môme plus : mais je distinguais, comme une
vapeur, les blancheurs de la toilette de la princesse, et l'écharpe
qui enveloppait ses épaules.
Elle mit sa main sur ma main : je sentis la fièvre de ses
doigts. Et tout de suile elle parla :
— Cette nuit m'enivre, dit-elle... L'orage est dans l'air : il
éclatera bientôt. 0 mon ami, je ne pouvais plus me passer
de vous plus longtemps. Pendant le souper au moins je vous
voyais, je vous effleurais... Mais depuis que vous étiez parti avec
le prince, je ne vivais plus. C'est pour cela que je vous ai envoyé
chercher.
Je pressai tendrement cette longue main brûlante et je mur-
murai :
— Merci.
A vrai dire, cet isolement h deux, presque sous les yeux des
autres convives, me causait un malaise. Je ne pouvais me dis-
simuler que mon intimité avec Else ne faisai"» plus mystère pour
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■ppgl^PT^rT.'"^'^''*'
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 257
personne : probablement on la croyait plus coupable qu'elle
n'était encore... Je percevais cela non seulement aux allusions
impertinentes du Hof-Intendant, mais aussi dans l'obséquiosité
ironique des serviteurs, et leurs chucbotemens entre eux à ma vue ;
dans la déférence de Graus et des fonctionnaires ; dans la haine
croissante que me témoignait le major, haine agrémentée d'un
effort de' dédain. Il me semblait même deviner une curiosité
malveillante dans les yeux des simples habitans. Tout cela dis-
posait à la nervosité et à l'aigreur. En outre, mes relations avec
Else n'avaient déjà plus le charme imprécis du début. Commen-
cée sans projet, sans rien y mettre de mon coBur^ avec la convie-
lion que c'était une distraction fugitive, une aventure de passage,
comme celle que tout voyageur ébauche et laisse inachevée, il
fallait bien m'avouer qu'elle tournait au contrat, qu'elle devenait
l'acte décisif de ma vie! Et, non sans ennui, je constatais qu6
le flirt impatient et presque innocent, tel, par exemple, que chez
la Gombault le jour du Sedanstag, aurait aujourd'hui comblé
tout mon désir, tandis que l'excès probable de ma fortune m'in-
quiétait...
— Comme vous êtes silencieux, mon ami ! murmura Else.
Cette immensité ouverte devant nous vous émeut, n'est-ce
pas?.,. Ne trouvez -vous pas qu'on voudrait rêver ici toute la
nuit, la main dans la main, sans rien dire?
— Oui, répliquai-je...
Et je pensais: « Puisqu'elle ressent cela, j'espère qu'elle va
s'abstenir de parler, et m'en dispenser aussi. » Mais les, femmes
n'ont, hélas ! aucun souci de rester conséquentes avec elles-
mêmes. Ayant payé au silence ce tribut d'éloges, elle n'arrêta
plus de discourir :
— J'ai été heureuse, pendant le souper. Vous étiez près de
moi, tout près de moi, comme je l'avais voulu, car c'est moi qui
avais dit à Lipawski de vous donner ma gauche... Il est malin :
il a trouvé la justification de cette singulière étiquette dans une
vieille coutume de Litzendorf : on appelait cela le privilège du
passant. Un passant, fût-il un simple laboureur, pouvait souper
une fois l'an h côté du prince. Alors, tandis que les maîtres
d hôtel nous servaient dans cette vieille et magnifique vaisselle
plate qui date de Louis-Ulrich, je regardais la salle des cornes
de cerf, les tapisseries, les portraits, je songeais que cette de-
meure historique était à moi, que j'y étais souveraine, associée
Tors xxiT. — lOCG, 17
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258 REVUE DES DEUX MONDES.
par elle el par mon rang à toute la glorieuse histoire des Roth-
berg et de TAllemagne... Et j'étais heureuse de penser que toutes
ces choses pour lesquelles tant de femmes donneraient leur vie,
je méditais de les abandonner pour vous, de les sacrifier à
Tamour.
Rien n'est si pénible, dans un dialogue sentimental, que le
désaccord du ton entre les interlocuteurs. Or, ce soir, Else se
montait à un diapason sentimental où j'avais peine à me haus-
ser. Le sujet qui la mettait hors d'elle et la faisait planer dans
le ciel, l'émoi du sacrifice qu'elle allait, selon son expression»
faire à l'amour, ce même sujet avait pour effet infaillible de
me ramener sur la terre, de m'inspirer des réflexions mo-
rpses, de me rendre agacé et hostile. Il fallut bien qu'elle s'en
aperçût.
— On dirait, murmura-t-elle, que vous ne comprenez pas
ma joie ou que vous m'en voulez de vous lavouer ?...
— ^ Pardonnez-moi, répliquai-je. Je ne puis m'empêcher de
mesurer, moi aussi, le sacrifice que vous projetez. J'hésite à
l'accepter... Voilà tout.
— Ah! fit-elle en rejetant ma main.... Alors, vous ne m'ai-
mez pas ! .
Mais tout de suite elle reprit ma main et la porta à se»
lèvres.
— Pardonnez-moi à votre tour. Vos scrupules sont ceux d'un
cœur délicat... Mais vous devez les chasser pour Tamour de moi.
Je vais tout renoncer pour vous: famille, situation, une partie
de ma fortune* et aussi le respect du monde ; il faut me récom-
penser de cela en devenant mon fidèle sujet. Si vraiment vous
êtes mon fidèle sujet, vous regarderez comme votre plus cher
devoir d'obéir à votre souveraine et de suivre son bon plaisir.
Rappelez-vous l'histoire de Maria-Helena, la mère du prince
Ernst. Elle aima un simple officier de fortune, celui qu'elle ren-
contrait chaque jour dans le parc, au Maria-Helena-Sitz... L'offi-
cier partit pour la guerre. Un jour, elle ne put se passer de le
voir et lui écrivit de revenir. Il n'hésita pas ; il déserta, fut pris
et fusillé... Voilà l'amour. Seulement, Grets von Billem n'était
pas un frivole Français.
En cet instant, une voix pure, assez jolie, s'éleva dans la nuit
au-dessous de nous, parmi les sombres verdures, et chanta le
lied de Heine ;
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 259
Je ne sais d'où cette trUtesso
M'a pu venir...
Un ionte ancien hante sans cesso
Mon souvenir.
C*étaît Frika, dont la sensibilité allemande, émue aussi sans
doute par la chaude nuit orageuse et peut-être par le vin du
Rhin, donnait au prince Otto l'agrément d'évoquer, par ce chant
célèbre, les coteaux où pousse le généreux raisin de Steinberg.
La princesse écouta le couplet, qui finit brusquement dans un
éclat de rire.
— Il Tembrasse, fit-elle... Autrefois, mon cœur se serrait
quand de semblables choses se passaient autour de moi. Main-
tenant, cela me fait presque plaisir. Cela m'ôte tout scrupule.
Je ne peux pas vivre sans amour, el l'amour du prince n'est pas
pour moi. Alors, je pars...
Le silence redevint si profond qu'on entendit, sur le billard
de la véranda, s'entre-choquer les boules manœuvrées par les
dignitaires... Une profonde tristesse m'envahit. J'eus la sensa-
tion de m'enlizer peu à peu, de m'enfoncer dans d mextricables
nécessités... « C'est fini, pensai-jo... J'aurai beau me débattre...
ce qu'elle veut se fera... Mais pourquoi en ai-je tant de mélan-
colie? »
Je me rappelai des stations sur cette même terrasse, il n'y
avait pas très longtemps, devant de pareilles nuits, où ma sen-
sibilité avait doucement frémi au voisinage de la môme femme
qui était en ce moment près de moi, s'offrant à moi par un réel
sacrifice. Alors, j'avais eu le désir de ses mains longues, de sa
taille, de ses cheveux, de ses yeux et de ses lèvres... A présent
qu'elle allait se donner tout entière, et pour la vie, j'avais peur
de m'apercevoir que ces menues faveurs m'auraient suffi, que,
d'elle, je ne souhaitais rien de plus. Et je sentais aussi que je
n'oserais jamais le lui dire, et je marchais ainsi, de front avec
elle, à un abîme de malentendu sentimental et d'ennui plus pro-
fond que le noir précipice ouvert devant mes yeux.
L'instant où je pensais ces choses mélancoliques fut celui
qu'elle choisit pour murmurer :
— Prenez- moi dans vos bras.
J'obéis; n'était-elle pas ma souveraine? Et puis les hommes
ont, je crois, ime Bbnté, une pitié sentimentale dont les femmes
Aont inca^tables dès qu'elles ne sont plus éprises. Je baisai les
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260 REVUE DES DEL.v MONDES.
yeux et les cheveux d'Else, et je sentis que ma tendresse pour
elle n'était pas morte. Seul, le cauchemar des résolutions pro-
chaines la paralysait... Dès que nous fûmes • désenlacés, elle
reprit, la voix entrecoupée :
— Je ne cesse plus de compter les jours qui me séparent de
ma libération... Nous voilà au 12 septembre : dans six jours
vous m'avez dit que votre charmante petite sœur vous quitte?
Lelendemam, je pars pour Carlsbad, escortée de la seule Bohl-
berg. Ce sera le 19 septembre. Le 20, j expédie Bohlberg à Ma-
rienbad, sous un prétexte quelconque; une demi-heure après
son départ, je pars moi-môme pour Nicklau, en Galicie, où j'ai
une petite maison à moi, que m'a léguée M™* de Nicklau, la
dame d'honneur qui fit mon éducation à Erlenburg... Vous de-
mandez un congé au prince, vous me rejoignez; le 23, nous
sommes réunis, chez moi, dans une demeure à moi, avec des
gens à moi, qui sont des Polonais, sujets autrichiens, et qui
obéissent comme des chiens à leur maîtresse, en léchant les
mains si on les frappe. Dans moins de deux semaines, donc, nous
serons l'un à l'autre.
Sa voix s'était raffermie. Elle parlait maintenant bas et
ferme, comme si elle m'eût donné des ordres. Je murmurai :
— Et le prince?...
— Une lettre que je lui laisserai lui expliquera ma conduite.
Comme je serai arrivée incognito à Carlsbad, dans l'appartement
que vous m'avez choisi et qui est retenu au nom de « la com-
tesse de Grippstein, » le prince aura tout le temps d'aviser à
donner de mon absence une explication plausible. Bien entendu,
je la lui faciliterai, pour que notre divorce ait des motifs
avouables.
J'osai objecter encore :
— Et Max?
Elle soupira, mais ne me parut pas très émue.
— Je laisserai aussi une lettre pour Max... et, connaissant
son cœur, j'ai bon espoir qu'il ne me condamnera pas. Aura-t-il
tant à souffrir de mon départ ? Déjà il ne m'appartient plus : il
est aux mains du major et du prince. D'ailleurs, je ne suis pas
la première femme, ni même la première princesse qui s'évade
de la vie conjugale... Plus je vais, plus je suis convaincue que
j'agis selon le dessein de Dieu ; une lucidité, une énergie que je
ne me connaissais pas me guident, me soutiennent.
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MONSIEUR ET MADAME MOtOCH, 261
Le ciel noir tressaillit d'un lointain éclair. J'admirais comme
les femmes font aisément jouer à Dieu un rôle d'inspirateur et
de complice dans leurs combinaisons sentimentales.
« Non, pensai-je, je ne croirai jamais que la providence
divine s'entremette à de pareilles besognes. Bien plus vraisem-
blablement, un démon spécial est affecté à servir les projets des
femmes en mal d'aventure... Voilà une blonde assez paresseuse
et médiocrement organisatrice hors de son ménage ; elle déploie
soudain une volonté, une habileté, une autorité irréductibles.»
EL je ressentis l'accablement du vaincu, la défaite de l'homme
devant le désir de la femme, fort comme la Fatalité. Elle aussi
avait conscience de sa force, car elle me dictait l'avenir sans
plus même me consulter.
— Ainsi, désormais, conclut-elle, vous êtes bien à moi!
Nicklau est loin de toute ville, à plus de trente kilomètres
d'Olbitz, qui n'a que dix mille âmes. Nous serons entièrement
l'un à l'autre, pour la vie.
Une voix enfantine, non loin de nous, m'épargna d'exprimer
jusqu'à quel point ce tableau m'enchantait. La voix dit, dou-
cement :
— Mère?Êtes-vouslà?
— Ne remuons pas! me souffla la princesse...
Et, tout haut, elle répondit :
— Venez, Max... Nous sommes au bord de la terrasse... par
ici...
Le jeune garçon s'élança vers sa mère. Il l'embrassa :
— Je n'ai pas fait de faute de français de tout ce soir, dit-il,
en causant avec M**' Dubert. Elle n'a pas pu me marquer une
seule faute, et alors elle me doit une discrétion.
Il avait passé son bras sous le bras de sa mère et caressait
doucement sa joue contre l'écharpe dont s'enveloppait à demi ce
bras nu.
— Où est Gritte ? demandai-je, pour dire quelque chose.
— Le comte Lipawski lui donne une leçon de billarcj.
Lentement, tous les trois, nous regagnâmes les régions éclai-
rées de la terrasse.
— Maman, fît Max, toujours appuyé au bras de sa mère, j'ai
une idée. M"' Dubert devrait rester ici et finir son éducation
avec moi. Ainsi, elle ne se séparerait pas de son frère et je suis
sûr qu'elle apprendrait autant qu'en France...
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262 REVUE DES DEUX ^.ONDES.
— Demandez-Ie-lui, fit Else.
— Oh ! pour moi, elle ne voudra pas... Mais si M. le docteur
y consentait!... Et vous savez, maman, M. le docteur fera ce
que vous voudrez.
En arrivant devant le hall vitré, nous trouvâmes Frika, nota-
blement décoiffée, qui humait, avec une paille, une citronade
glacée... Assise à côté de la table rustique, la femme du ministre
dormait profondément, les plis de son menton noyés dans sa
gorge muiivauie. l^e prince, le major et M. de Drontheim, assis,
causaient à Técart. Sous le hall, on apercevait Gritte pointant
sur un pied, contre le billard, dans la position, à peu près, du
génie de la Bastille. Elle tenait la queue par le petit bout, sur
les indications de Lipawski, tentait un coup difficile. Sa langue
rose dépassait «es lèvres.
— A demain, me dit la princesse, effleurant ma main de ses
doigts.
Le prince, m'apercevant, vint à moi :
— Je compte sut» vous pour ce qui est convenu entre nous,
n'est-ce pas, monsieur le docteur?
Je m'inclinai. J'avais une forte envie de rire, car je voyais
le ministre de la police profiter de l'inattention générale pour
réveiller sa femme à force de pinçons dans le gras de son ample
dos nu. La grosse dame, effarée, sursauta d'un sommeil pro-
fond, puis bondit sur ses pieds, épouvantée de se trouver assise
devant ses souverains debout...
Comme de coutume, le couple princier rentra dans les appar-
temens sans prendre congé, et seulement quand il eut disparu
le surintendant commanda aux valets de faire avancer les voi-
tures. Je serrai les mains des fonctionnaires, je baisai les doigts
de la grosse Frau Minister et de la mince Frika. Une bouffée de
vent balayait la terrasse. Quelques éclairs palpitaient, de mi-
nute en minute, derrière Técran des montagnes : et alors la den-
telure des sapins se dessinait un instant sur un ciel électrisé.
Max vint saluer Gritte qui s'emmitouflait dans son manteau :
elle lui répondit par un adieu qui me parut extrêmement froid...
J'avais dit à Herr Graus de n'envoyer de voiture au château pour
Gritte et pour moi, que si le temps se gâtait tout à fait. Il se
trouva que le prévoyant hôtelier nous avait dépêché son meil-
leur landau. Et bien il fit, car à peine avions-nous passé la po-
terne du château que de grosses gouttes de pluie commencèrent
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 263
à tacher les vitres. Gritte s'était blottie contre mon cœur. J'avais
noué mes bras autour d'elle, et sur ma poitrine je sentais déli-
cieusement le mouvement de sa respiration. Elle ne parlait
pas, je ne lui parlais pas; nous sentions bien que nous avions
en ce moment des secrets Tun pour l'autre. Comme la voi-
ture atteignait les premières maisons du Luftkurort, elle se
dégagea :
— N'est-ce pas, Louis, que tu ne m'abandonneras jamais?
Je sentis ses cils mouiller mon visage. Je la serrai étroitement.
— Mais non, ma chérie, je te le promets.
— C'est que je n'ai que toi au monde! fit-elle encore.
Et comme il fallait descendre, la voiture s'étant arrêtée de-:
vaut notre villa, elle ramena son ihanteau sur ses yeux pour que
le cocher ne la vit pas pleurer.
A léna, le célèbre. docteur Zimmermann professait, dans les
salles de l'Université, un cours public et officiel de chimie, bio-
logique, et un autre sur la chimie des explosifs. En outre, il
donnait chaque mardi et chaque samedi, à quatre heures après-
midi, une conférence dans la salle Germania sur la doctrine de
l'évolution moniste. Ces conférences, libres et gratuites, n'avaient
rien d'officiel : l'autorité les considérait même sans bienveil-
lance. Mais la célébrité de Zimmermann, et aussi la tradition
libérale de la vieille cité universitaire avaient toujours empêché
qu'on y imposât aucune entrave. Toutefois, le public ni le ton
des conférences monistes ne ressemblaient en rien au ton et au
public des cours universitaires. Le grand amphithéâtre suffisait à
peine à ceux-ci, fréquentés, non seulement par des apprentis savans
venus de toute l'Europe, mais aussi par un grand nombre d'a-
mateurs mondains des deux sexes. Les conférences de la Ger-
mania ne réunissaient qu'une trentaine de fidèles, recrutés sur-
tout parmi les étudians de philosophie. Peu d'entre eux étaient
riches; un seul visage de femme tranchait sur la monotonie de
leur groupe, pâle visage osseux, que de larges yeux bleu foncé
et de beaux cheveux de cendre et d'or préservaient d'être
laid, mais qui, tout de même, complétait assez misérablement
une petite personne grêle, fiévreuse et toussante, nommée Gerta
Epfenhofi native de Lûbeck.
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261 REVUE DES DEUX MONDES.
Gerta Epfenhof n avait qu'un objet dans la vie : être l'Hypa-
tie de la religion moniste. Elle avait quitta) sa patrie après la
lecture du livre de Zimmermann : Les quatre Problèmes de la
Nature, potir venir à léna recueillir la bonne parole de la
boucbe môme du maître. Autour d'elle s'étaient groupés les plus
fervens auditeurs masculins. C'étaient Franz Kapith, de Franc-
fort-sur-le-Mein, Albert Grippensthal, de Nuremberg, et Michel
Urnitz, de Cronach, près Kœnigsberg. Franz Kapith était un
jeune homme replet, à visage enluminé, rasé comme un prêtre.
Ses traits enfantins étaient à peine dessinés. Il se résumait, au
premier regard, dans deux courtes jambes, un ventre, deux
grosses joues rebondies, rouge brique, presque pas de nez ni
d'yeux, et des cheveux qui, à force d'être rejetés en arrière
comme un ornement superflu, prenaient le parti de déserter en
masse un front inhospitalier. Albert Grippensthal, l'ami, l'insé-
parable compagnon de Kapith, était au contraire un solide
Bavarois de haute stature, à barbe de Gambrinus, d'une force
herculéenne, qu'il dépensait, d'ailleurs, en jeux pleins d'in-
nocence, tels que porter à bras tendu, par un pied, une table
sur laquelle s'asseyait son ami Franz. Il excellait encore aux
paris gastronomiques, tels que manger à lui seul un agneau en
trois jours. Franz et Albert professaient pour Gerta une véhé-
mente admiration : admiration tout intellectuelle chez Franz
(qui se vantait d'ignorer les troubles de l'amour), mais aiguisée
de tendresse sentimentale chez Albert. Bonne camarade avec
tous deux, la jeune fille ne cachait pas ses préférences pour
Michel Urnitz, et expliquait loyalement celte préférence en décla-
rant qu'elle le trouvait beau. Le Germano-Slave Urnitz était en
effet délicat de visage, avec des^prunelles d'un gris très pâle,
des cheveux couleur de paille de blé, l'ovale du menton affiné,
de belles dents, de belles mains. Quoique pauvre, il soignait sa
tenue, contrastant avec le débraillé de ses deux amis, et même
avec le négligé de Gerta. Entre Gerta et Michel, il était convenu
que le mariage serait célébré à la fin de leurs études : tous deux
travaillaient la philosophie, et se destinaient à l'enseignement.
Franz et Albert, au contraire, suivaient les cours de chimie du
docteur et formaient de vagues projets industriels.
A léna, les trois étudians et l'étudiante logeaient chez Frau
Rippert, veuve d'un portier de TUniversité, (fui possédait par
héritage une vieille petite maison à pignon triangulaire donnant
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:^^"
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 2u5
sur lanliquc rue aux Choux. Chacun y avait sa chambre, les
hommes au premier étage, (ierta au rez-de-chaussée, à côté de
Frau Rippert. Pour tout ce monde, la veuve du portier faisait
la cuisine et le ménage. Gerta, par goûl de ménagère, Vy aidait
un peu. Elle employait à ces soins les heures pendant lesquelles
les hommes allaient à la brasserie : car, pour adeptes du néo-
évolutionnisme qu'ils fussent, Franz, Albert et Michel ne re-
nonçaient pas aux coutumes de Tétudiant allemand. Mais Gerta
dépensait surtout ses loisirs à décorer, à entretenir la chapelle
moniste qu'elle avait installé^ dans le grenier de la vieille
maison. Là se réalisaient, bien imparfaitement, les rêves gran-
dioses de M. Moloch. De.s draps blancs, tendus horizontale-
ment sous la charpente, formaient la voûte constellée d'insectes
rares, de curieux coléoptères épingles çà et là sur leur blanche
surface. Au fond, sur une table à tapis rouge qui figurait l'autel,
un appareil rebuté par le musée de l'Université et raccommodé
tant bien que mal, représentait le système astronomique du
monde. Des bocaux, garnissant les étagères, contenaient des
syphonophores et des étoiles de mer. Aux murs étaient appendus
les portraits des apôtres de l'évolution : Darwin, Claude Bernard,
Lister, et enfin Zimmermann.
Chaque dimanche, un abondant et solide repas cuisiné par
Frau Rippert, qu'aidaient Frau Zimmermann et Fraûlein Gerta,
réunissait d'abord les quatre fidèles autour du docteur et de sa
femme. On invitait parfois quelque auditeur zélé des confé-
rences de la Germania : rare faveur, très désirée, très appré-
ciée... Après cette copieuse communion, on montait dans la
chapelle : là, chaque familier retrouvait sa pipe de porcelaine,
et Frau Rippert veillait à ce que la bière ne vînt pas à manquer.
Les plus glorieuses séances étaient celles où le docteur répétait,
en les commentant, quelques-unes des expériences fondamen-
tales de la Doctrine, ou môme apportait la primeur de quelque
expérience nouvelle. A l'ordinaire, l'après-midi se passait en
conversations à la manière des dialogues socratiques. Dans la
fumée des pipes et la vapeur de la bière blonde, les âmes
s'exaltaient. Moloch, s(îs cheveux blancs ébouriffés, discourait à
perdre haleine; Albert applaudissait et grognait de joie, résolu-
ment approbateur; Franz, qui avait des goûts de littérateur et
tournait môme agréablement le vers iambique, notait sur ses
tablettes les répliques mémorables. Michel, de sa voix noncha-
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â66 REVUE DES DEUX MONDES*.
lante, Gerta de sa voix pointue, posaient de perpétuelles objec-
tions dont triomphait aisément la verve combative du maître,
bans cette joute, Frau Zimmermann ne craighait point de dé-
fendre souvent le parti de la tradition : c'était elle que le doc-
teur avait parfois le plus de peine à réduire... Cependant, Frau
Ripport, affolée par le bruit et les disputes qui faisaient retentir
sa \îeille maison d'argile et de bois, se réfugiait dans sa cuisine,
et, un eucologe à gros caractères ouvert sur la table, se bouchait
les oreilles pour relire l'évangile du jour.
... Jamais je n'ai mis les pieds à léna. Jamais je n'ai assisté
aux cours publics, non plus qu'aux conférences privées du doc-
teur Zimmermann. Je n'ai point passé le seuil de la maison de
la rue aux Choux ; je n'ai pris nulle part aux offices de la cha-
pelle moniste, ni aux dialogues sur l'éternité de la matière,
parmi la fumée des pipes de porcelaine et la vapeur savoureuse
de la bière de Mars... Mais j'ai connu le replet Franz Kapith, le
géant Albert, le beau Michel aux prunelles de myosotis. Et mes
yeux ont vu, aussi, Gerta Epfenhof, l'Hypatie moniste. A tous
j'ai parlé; ils m'ont parlé abondamment.
J'ai même assisté à plusieurs de leurs dialogues, et non pas
des moindres, si j'en crois Franz Kapith, le Platon de la bande.
Ces dialogues eurent pour théâtre la prison de Rothberg, située
dans le sous-sol d'une vieille tour qui flanque la porte du
château. Je dois rétablir ici la vérité contre une allégation du
Vorwœrts, que son zèle cette fois emporta trop loin : cette pri-
son n'était nullement un cachot infect, suintant une humidité
verdâtre, asile de serpens et de rats. C'était, au contraire, une
vaste pièce spacieuse, à moitié creusée dans le roc, et qui n'était
en sous-sol que vers l'entrée. Elle avait dû servir jadis de ca-
serne au poste militaire du château. Elle s'éclairait fort bien,
d'autre part, par une grande baie cintrée, dûment grillée, qui
regardait le précipice. Là, chaque après-midi, depuis que le doc-
teur n'était plus au secret, ses fidèles disciples, venus en délé-
gation d'Iéna, lui tenaient compagnie avec Frau Zimmermann.
Et moi-même j'y vins assez souvent. Mes premières visites avaient
eu surtout pour objet de décider le docteur & se défendre et à
choisir un avocat. Mais, même quand j'eus constaté l'inutilité de
mon effort, je me plus à passer presque chaque jour quelques
instans dans cette prison éloquente. Outre le plaisir d'entendre
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MOÎÏSIEUR ET MADAME MOLOCH. 267
les propos d'un sage et de ses adeptes, j'y goûtais un allégement
à mes propres soucis, aggravés à mesure que s'approchait
Téchéance fixée par la princesse. Et mes soucis devenaient si
pressans que parfois je regrettais, en les quittant, ces murs de
roc où je laissais le bon Moloch, murs qui l'isolaient des autres
humains^ et du moins lui garantissaient la liberté de sa pensée
et de son cœur.
Là, dans la société du joyeux Franz, du solide Albert, du
beau Michel et de Tardente et frêle Gerta, j'appris à connaître
une autre Allemagne que celle des cours et des casernes^ TAUe-
magne de la pensée indépendante, patriote à coup sûr, mais
ennemie des brutalités agressives des pangermanistes, un peu
chimérique, mystique par hérédité, et, maintenant qu'elle a
désappris le lied religieux des ancêtres, transportant dans la
science positive son appétit de foi généralisatrice, son goût de
l'analyse et du système, en même temps que son besoin d'évoca-
cation poétique... Là, je connus mieux Tâme sentimentale et
dévouée de M"* Moloch, et Moloch me devint si cher que peu à
peu, moi-même, j'en vins à le considérer comme mon maître.
Aujourd'hui que tout cela est enfoui dans le passé, et que chaque
jour échu met, telle une feuille de papier de soie sur la page
d'un herbier, un voile d'oubli entre le présent et mon séjour en
Thuringe, certes j'évoque avec bienveillance mes discussions po-
litiques avec le prince Otto, mes leçons à Max docile et intelli-
gent, et telles promenades- à deux, avec une dame blonde ro-
manesque, à Maria-Helena-Sitz, à Grippstein, à la petite maison
de la Gombault, ou simplement dans son boudoir jaune, quand
ses longs doigts nerveux attaquaient le Prélude de Parsifal...
Mais le souvenir le plus poignant de mon séjour, ce qui fait que
malgré toutes les billevesées impériales, malgré la Strassbur^
ger-Post et la Norddeutsche Zeitung, malgré M. Schiemann,
malgré les Denkmaler, malgré les brochures pangermanistes, —
un peu de mon cœur reste encore attaché à ce que M. Moloch
appelait la chère Allemagne, — ce sont assurément mes après-
midi passées dans le cachot du docteur prisonnier, et surtout
cette après-midi du 18 septembre, où commença d'être pressenti
Tarrêt du juge d'instruction qui renvoyait Moloch devant la cour
d'assises de Litzendorf. Mon cœur était alors anxieux et sombre.
Le lendemain, Gritte partait pour Paris, et la princesse pour
Carlsbad. Le surlendemain, je devais rejoindre la princesse.
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"^
*268 REVUE DES DEUX MONDES.
Malgré mes propres tracas, je fus tellement frappé de ce quî fut
dit, ce jour-là, qu'ayant observé que Franz Kapith, assis sur un
escabeau près de la baie cintrée, prenait des notes sténogra-
phiques, je lui demandai de me communiquer ces notes, quand
il les aurait développées en clair. J'en reçus dès le lendemain
une copie, que j'ai conservée. Elle n'est point de la main du
rouge enfant de Francfort. L'ardente et frêle Gerta a pris le soin
non seulement de la recopier pour moi, mais même de la tra-
duire en français. Et ce français, pour être un peu scolaire, ne
laisse pas d'avoir une certaine saveur. D'ailleurs il peint plus
fidèlement cet entretien germanique qne je ne l'aurais su faire
avec me.s habitudes de Latin.
MANUSCRIT DE GERTA
Ce jour-là, nous nous rendîmes à la prison plus tôt que de
coutume, parce que le bruit avait couru la veille au soir que
l'arrêt du juge d'instruction allait être rendu. Et en effet, quand
nous arrivâmes devant la porte de la prison, le geôlier nous dit
d'attendre quelques instans : « Car, ajouta-t-il, le capitaine-
directeur est en ce moment auprès du prisonnier et lui apprend
que le juge a signé son renvoi devant le tribunal. »
Quelques momens après on nous ouvrit. En entrant, nous
trouvâmes le docteur assis sur sa couchette de prisonnier, et la
Frau Doctor debout à côté de lui. Elle s'essuyait les yeux sans
parler. Le docteur nous salua :
— Prenez place, nous dit-il. Vous connaissez la nouvelle?
Je vais compai*aître devant la cour d'assises pour répondre d'un
attentat que je n'ai pas commis. Or, comme il n'y a pas de rai-
sons pour que douze Thuringiens jurés aient plus de perspicacité
qu'un seul Thuringien juge, car douze fois zéro égalent encore
zéro, il est probable que je serai condamné...
Ici la Frau Doctor laissa entendre un sanglot étouffé.
— Femme, lui dit son époux en souriant, rappelle-toi que
Xantippe ayant troublé par ses cris la sérénité philosophique de
son dernier entretien, Socrate n'hésita pas à la faire ramener
cher elle par les esclaves de Criton.
La Frau Doctor cessa de gémir. Le professeur français du
jcuuc prince Max, qui était' entré avec nous, dit alors :
— J'ai, malgré tout, plus de confiance dans l'intellect de douze
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 269
bourgeois libres que dans celui d'un fonctionnaire toujours pré-
venu et craintif.
— Vous parlez comme un Français, répliqua le prisonnier.
El encore votre doctrine ne correspond-elle, en France, qu'à un
idéal, et nullement à une réalité. En France comme en Alle-
magne, ce qu'on est convenu d'appeler la justice n'est que l'ap-
pareil social de la Force. Toutefois, je conviens que cet appareil
est particulièrement dangereux dans un petit Etat comme celui-
ci, où le contrôle de l'opinion est insignifiant, et où, de plus,
la servile imitation de la Prusse recommande et fait prévaloir
un idéal de féodalité.
— Le sentiment de la justice, objecta Albert Grippenstahl,
de Nuremberg, qui était demeuré debout, adossé contre la mu-
raille de la vaste pièce, vit cependant et toujours vivra dans le
cœur germanique.
— Vous êtes moral et patriote, Albert, lui répondit le doc-
teur. Belles qualités lorsqu'elles fleurissent naturellement sur
une àme, ainsi que des fleurs sur une plante ! Mais il faut votre
pieux aveuglement pour ne pas voir que ce pays est en train de
mentir à sa tradition et de se dérober à sa mission, justement
parce qu'il a abdiqué ce culte de la justice pour le culte de la
force. Depuis que l'homme néfaste à qui, Taulrc jour, on dres-
sait ici une statue a osé dire : « La force prime le droit, » l'âme
de l'Allemagne a été violentée. Plus tard, un autre de nos chan-
celiers, qui n'est même pas M. de Bismarck, a commenté la
pensée de son maître en disant à son tour : « Plus on est fort,
plus on a de droits. » D'où je conclus que quand on n'a pas de
force on n'a pas de droit du tout. Ce qui est mon cas présent.
Par conséquent je dois être et je sertii condamné. Et cette enfant,
ajouta-t-il en passant sa main dans les cheveux de Gerta
Epfenhof, qui était assise à ses pieds, devra désormais se char-
ger toute seule des soins du culte dans la chapelle la rue aux
Choux.
— Nombre de bons esprits, cependant, — objecta Franz
Kapith de Francfort-sur-le-Main, qui était assis sur un escabeau
auprès de la fenêtre voûtée et, de temps en temps, prenait des
notes, — nombre de bons esprits en Allemagne défendent encore
le parti du droit et de la pensée contre le règne de la Force.
— Pas si nombreux que cela, s'écria le docteur en se levant
du lit où il était assis et en marchant vers Franz Kapith avec une
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270 KEVUE DES DEUX MONDES.
agilité qui évoqua devant nos yeux Tallure habituelle de notre
maître chéri... Ce qui m'inquiète au contraire, c'est que le
lui te de la force s'impose de plus en plus en Allemagne à Cin-
leltigence elle-même. Voulez- vous penser librement? On vous
fait taire par l'argument de la force : et- vous vous taisez. La
force gouyernementale règne par Tinquisition et la brutalité
bureaucratique sur l'intimité même des ménages : est-il un pays
où le fonctionnaire soit plus intolérant et plus intolérable qu'en
Prusse et dans les provinces germaniques d esprit prussien?
Tous les discours du souverain sont des hymnes à la force. On
ne peut inaugurer un hôpital ni une école sans invoquer l'épée
allemande. A quoi bon? L'Allemagne a fait au siècle dernier une
chose magnifique : son unité. Elle pouvait la célébrer par des
monumens : c'était son droit. Elle a préféré célébrer la défaite
d'un ennemi accidentel, qu'elle a vaincu parce qu'elle avait de
plus nombreux soldats et un meilleur armement : contingences
qui peuvent d'un jour à l'autre se retourner contre elle en sens
inverse. Mais l'idée d'unité flatte moins les dévots de la force
que ridée de victoire. Chaque petit Allemand est ainsi accou-
tumé à penser, selon la parole de notre bien-aimé chancelier,
que « celui qui a le plus de force a le plus de droits. » Et il se
soucie par conséquent avant tout d'être fort, ou du moins de
pouvoir user de la force, en guise de droits.
— Eitel, murmura la Frau Doctor, qui maintenant avait
essuyé ses larmes et qui suivait l'entretien avec une merveil-
leuse sérénité; Eitel, je te trouve injuste pour notre chère Ger-
manie. Le culte abusif de la force peut séduire nos gouvernans
aux dépens du droit. Mais l'opinion demeure éprise de justice.
Tu ne peux nier qu'un grand mouvement de sympathie se soit
révélé autour de l'injustice dont tu es victime. Pense aux articles
des feuilles libérales, à la protestation des intellectuels, à la
campagne du Simplicissimus ! Et ne vois-tu pas, dans ta prison,
tes élèves préférés délégués par leurs camarades ?
Le prisonnier secoua la tête; par la fenêtre voûtée pénétrait
un rayon de soleil, qui, se jouant dans ses cheveux blancs, lui
faisait comme une auréole autour du front. Il s'assit sur un
escabeau, près de Franz Kapith.
— Chère épouse, reprit-il, toutes ces manifestations que tu
dis, sauf la présence ici de mes élèves (et ils sont quatre en
tout), ne prouve rien contre les faits que je déplore. Des jour-
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MONSIEUR ET 3IADAME MOLOCH. 271
naux, des intellectuels protestent parce qu'aujourd'hui le péril
de la force leur apparaît dirigé contre eux. Mais eux-mêmes^
crois-le bien, sont intoxiqués par l'encens qui monte de partout;
en Allemagne, vers le Dieu-Force. Le jour où les socialistes alle-
'mands seraient les maîtres, je gage que rien ne changerait aux
mœurs politiques et sociales de T Allemagne. Toujours triom-
pherait la doctrine : « Le plus fort a le plus de droits. » Car de-
puis trente ans les jeunes cerveaux allemands sont façonnés â
ne comprendre que celle-là. Et je trouve cet aphorisme du
chancelier von Bûlow si beau, si significatif, si représentatif dé
TAlIemagne moderne, que, dans les loisirs de ma solitude, je
Tai gravé avec mon canif sur la pierre féodale de ce cachot.
Quand le soleil touchera le mur occidental, encore dans Tombre
à l'heure présente, vous le verrez apparaître.
Comme notre Maître bîen-aimé achevait cette phrase, dési-
gnant du doigt la muraille encore voilée par un pan d'ombre, les
serrures de la porte grincèrent, la porte tourna sur ses gonds,
repoussée par le geôlier, et le geôlier lui-même entra, portant
dans un plateau sept cruches de bière. La mousse débordait, aux
oscillations de sa marche, sous les couvercles d'étain. Il déposa
le tout sur la table du cachot, puis s'avança ensuite vers le doc*
teur, sa casquette à la main, et découvrant ainsi le front chauve
d'un vétéran de la grande guerre :
— Monsieur le docteur et ses hôtes, dit-il respectueusement,
n'ont besoin de rien de plus?
— Non, mon ami, je vous remercie, répliqua le Maître.
Et quand il fut parti :
— Avez-vous observé, nous dit le docteur, combien cet
homme est honnête ? Jamais il ne m'a dit un mot brutal ; il me
sert comme s'il était à moi. Pourtant, comme moi-môme, il a
défendu la patrie au risque de ses jours. Et il n'avait pas eu
besoin, pour cela, pas plus que moi-môme, d'être élevé dans le
mépris du droit, dans le culte de la force... Lorsque je quitterai
cette prison, je donnerai une pièce d'or de vingt marks à ce
guerrier demeuré compatissant.
Le docteur, sur ces paroles, s'approcha de la table, et prenant
one cruche dit :
— Prosit!
Il s'abreuva, et nous après lui. Nous reprîmes ensuite nos
places et notre entretien.
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272 REVUE DES DEUX MONDES.
Michel Urnitz n'avait rien dit encore. Il était à demi étendu,
avec une nonchalance pleine de grâce, sur un banc de bois, pré-
cisément contre le mur où le professeur Zimmermann avait
gravé laphorisme du prince de Bûlow.
— Maître, objecta-t-il, tous les peuples n'ont-ils pas, tou-
jours, adoré le Dieu-Force? La Force romaine a soumis Tunivers,
la Force barbare détruisit l'Empire romain. La Force a démem-
bré la Pologne. La Force française a bousculé l'Europe jusqu'à
l'heure où la Force européenne a bousculé la France... N'est-ce
pas une sorte de loi ethnique, inévitable, et dès lors, u'a-t-on
pas quelque raison de la recommander comme valable? L'étude
de la nature que j'ai entreprise sous vos auspices confirme
l'esprit de l'observateur dans cette doctrine que, s'il est un Dieu,
ce dieu s'appelle Force.
La figure spirituelle de notre maître se plissa dans une con-
traction de gaîté; son rire d'enfant innocent résonna sous les
voûtes de pierre. Il menaça du doigt Michel qui gardait le plus
imperturbable sérieux.
— Slave astucieux! s'écria-t-il... comme il connaît bien les
procédés de la dialectique platonicienne! Comme il sait donner
à ime discussion le propice coup de barre, et faire jaillir les
mots qui doivent être dits!... Michel, poursuivit-il en se tour-
nant vers nous, vient de nous fournir le meilleur argument his-
torique pour démontrer la faiblesse de la force : c'est que toute
force provoque la réaction d'une force adverse. La menace de
cette force adverse inquiète déjà l'Allemagne. Nos gouvernans
ont trop proclamé notre puissance ; nos associations de l'armée
et de la flotte ont trop brusquement bu à l'Allemagne, maîtresse
du monde ; nos théoriciens pangermanistes ont trop averti les
peuples du rôle d'esclaves qu'ils leur destinent. Ils ont inspiré
au monde, pour la force allemande, le genre de respeci que
l'on réserve aux fléaux.
Franz Kapith, qui continuait de prendre des notes, assis
sous la fenêtre voûtée, murmura :
— Peut-être est-ce la menace des autres peuples qui a contraint
l'Allemagne à développer sa force et à ne compter que sur elle.
A peine avait-il prononcé ces paroles que notre Maître se
précipita vers lui, dans une grande agitation :
— Fritz, s'écria-t-il, si tu penses cela sincèrement, lu n'es
qu'un minus habeiis et un sot !
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 273
Fritz lui fit signe de ne pas aller trop vite et sténographia
de son mieux : « un minus habens et un sot. »
Le docteur poursuivit :
— Le règne de la Force a été restauré vers 1848 par la
Prusse, à l'instigation de Bismarck ; les guerres de 1864, de 1866,
de 1870 ont été inventées par la Prusse qui les voulait. C'est Tévi-
dence môme, 'et un pithécanthrope de Java le comprendrait.
— Cependant, insista doucement la Frau Doctor, la France
a voulu longtemps la revanche.
— Madame, objecta le professeur français, n'oubliez pas que
l'idée de revanche est née en France non pas précisément du
fait d'avoir été vaincue, mais de l'acte de spoliation accompli sur
l'Alsace-Lorraine, acte contre lequel Bebel a protesté, et aussi
votre mari.
— Et combien j'eus raison de protester! reprit le docteur.
L'annexion, sans aucun profit pour l'Allemagne, a matérialisé et
perpétué aux yeux de l'Europe le fait de la conquête. Metz, ville
où personne n'entendait l'allemand, fut occupée par les Ger-
mains contre le vœu des habitans. Aucun autre argument que
celui de la force ne peut justifier cela. Ainsi fut inauguré avec
éclat un ordre politique fondé sur la force. Cet ordre ne peut
dnrer qu'à la condition de garder le Dieu-Force avec soi. D'où
la doctrine de Bismarck et de ses successeurs...
En ce moment, le soleil illumina tout le mur jusque-là resté
dans l'ombre, et l'on vit, gravée en caractères gothiques, la pen-
sée de M. de Bûlow:
CELUI QUI A LE PLUS DE FORCE A LE PLUS DE DROITS
Michel Urnitz, que ce rayon de soleil gêna, quitta son banc
et alla s'asseoir sur le colTre grossier où l'on entassait, l'hiver, le
bois de chauffage pour les prisonniers.
— Maître, dit-il, je suis très frappé de votre réplique touchant
la faiblesse réelle de la Force. Mais il me semble que vous n'avez
pas répondu à ma principale objection : que toute la nature nous
enseigne le procédé de la Force, et que rien n'y progresse que
par la Force.
D'un geste vraiment prophétique, le glorieux prisonnier lui
signifia qu'il allait répondre. Nous fîmes un grand silence, car,
malgré nous, la valeur de l'objection de Michel nous inquiétait.
TOM» XXXV. — 1906. iS
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274 REVUE DES DEUX MONDES.
— Écoutez-moi, fit Zimmermann... et qu'une fois pour toutes
ce sophisme soit aboli dans vos pensées.
Il s'approcha de la table, et, oubliant qu'il avait déjà vidé sa
cruche, saisit celle d'Albert, qui demeurait à demi pleine.
— D'abord, poursuivit-il, je nie que les forces destructives
prédominent dans la nature. Bien plutôt m'apparaît la prédomi-
nance des forces constitutives, conservatrices. Ignorez- vous que
la somme des forces attractives qui constituent ce simple pot de
grès (et il brandissait la cruche d'Albert) suffirait, si brusque-
ment elle se lassait de maintenir cohérentes les molécules qui
le composent, à faire sauter cette prison, et le rocher dans lequel
on l'a pratiquée? La prétendue doctrine de la lutte pour la vie
n'est donc qu'une superficielle interprétation des phénomènes,
une interprétation d'ignorans. Les luttes destructives que nous
apercevons à la surface du globe, c'est un remous léger, auprès
du jeu formidable des forces dépensées pour constituer, pour
perfectionner les êtres. 0 nature, la leçon que tu nous donnes
est une leçon d'intégration et non de désagrégation! Que tes
forces aveugles, qui ne sont pas conscientes d'elles-mêmes, se
heurtent parfois et semblent vouloir détruire : autant d'accidens
passagers, comme la rencontre, dans Téther, de deux astres sou-
dain éparpillés en inutile poussière... Mais que la seule force
consciente, la volonté humaine, puisse abuser d'elle-même, con*
trarier son rôle é\ident, et détruire pour détruire, n'est-ce pas
un prodigieux non-sens, une incroyable aberration?... Heureu-
sement, malgré lui-même, l'homme est contraint de collaborer
à l'eflfort universel de la nature: malgré lui, l'Idée le dirige vers
le but commun d'intégration, de conservation, de perfection.
Voilà des milliers d'années que les hommes, à la surface du
globe, ne cherchent en apparence qu'à se dominer ou à se détruire :
et cependant, de siècle en siècle, puis d'année en année, la Force
brutale a reculé devant l'Idée. Le moyen âge, aveugle et sangui-
naire, nous fait horreur ; des temps naîtront pour qui notre époque
apparaîtra barbare comme un autre moyen âge... De gauches
essais de réaction comme celui que tente l'Allemagne depuis
Bismarck n'arrêtent pas l'évolution du monde. Seulement, ils
laissent une tache dans l'histoire : et je m'attriste que cette
tache marque le sol de ma patrie !
Le soleil sur son déclin entrait désormais généreusement par
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 275
la fenêtre voûtée, il illuminait les vieilles pierres abruptes des
murailles, jadis abri de la force féodale, actuellement encore
entraves à la liberté de la pensée. Notre maître les parcourut
du regard : nous devinâmes que sa pensée défiait leur contrainte.
11 leva de nouveau la cruche d'Albert que celui-ci ne pouvait
s'empêcher de suivre des yeux avec quelque inquiétude, car
Tenthousiasme lui donnait soif, et il perdait Tespoir que ce reste
de bière dût servir à le désaltérer.
— Enfans, continua le docteur, je veux, moi aussi, entonner
mon hymne à la Force : mais non pas comme ces sots orgueil-
leux qui, par le mot de Force, entendent oppression ou destruc-
tion. Je veux célébrer la Force de conservation et de cohésion,
qui fait que le monde est monde et que mon moi est moi. La
Force que je célèbre, et en l'honneur de laquelle je lève mon
pot de bière, ne se distingue pas de l'Idée, ou plutôt la plus par-
faite expression en est l'Idée. Idée, tu es bien la vraie Force :
car contre toi, rien ne prévaut. 0 suprême Force de cohésion 1
Toute la Grèce antique a disparu sous les décombres de l'his-
toire : et pourtcmt elle vit encore, elle palpite, toujours jeune
autour d'Homère, de Xénophpn, de Platon, de Sophocle. Vai-
nement les légions et les hordes ont foulé son territoire et en-
chaîné ses enfans : vainement le temps a fait crouler ses fron-
tons et rongé ses portiques; la Grèce du passé demeure une
chose réelle et présente, infiniment plus réelle et mieux présente
que la Grèce d'aujourd'hui, où l'Idée ne revêt encore qu'une ap-
parence informe... Pareillement, l'Allemagne de M. de Bûlow ou
même celle de M. de Bismarck, n'ont qu'une réalité pîussagère;
elles sont Texpression d'une géographie momentanée, comme
l'empire d'Alexandre ou celui de Charles-Quint, comme la France
de 1810. Qu'est-ce que Sedan? Rien. Sedan, moindre qu'Iéna, a
effacé léna. Fit sans doute il existe quelque part à la surface du
globe un petit village dont le nom, quelque jour, effacera Sedan.
Toute œuvre de force brutale n'est, au fond, qu'une manifesta-
tion de faiblesse, puisqu'elle est destinée à être anéantie par une
autre force... Mais il est une Allemagne éternelle, qui défie toute
brutalité hostile des hommes et même Taction du temps : la
Pensée allemande, c'est-à-dire la saveur particulière de la pensée
ûumaine, la vibration particulière de la sensibilité humaine
dans la race allemande, qui lui font comprendre ce que d'autres
peuples n'ont pas compris si bien, ressentir ce que d'autres
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276 ', ÈEVUE DES DEUX MONDES.
peuples n'ont pas ressenti si intensément. Pensée allemande, tu
es la vraie Force allemande. Tu t'appelles Gœthe, Heine, Schiller,
Kant, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche, et aussi Bach, Beetho-
ven, Wagner... Toute l'organisa tion politique et sociale peut
être bouleversée sur le sol germanique, rien n'empêchera la
pensée et la sensibilité allemandes de demeurer vivantes et pré-
sentes dans l'œuvre de ces grands Allemands. 0 Force alle-
mimde, Force-Idée, plus forte que tout, je te vénère ! Je bois à
to\..
Il porta à ses lèvres la cruche d'Albert et la vida d'un trait...
Quand il l'eut reposée sur la table, nous fûmes autour de lui,
même Albert résigné, même le professeur français, à lui serrer
ta main, à l'embrasser. Une violente émotion nous avait saisis,
taiit son visage s'était illuminé, tant sa voix avait pris d'accent
aux derniers mots qu'il prononçait... Maintenant, nous vîmes
quelques larmes heureuses s'échapper de ses yeux et couler sur
ses joues ridées. H murmura :
— Merci... mes amis, merci...
Et, comme les hommes s'écartaient un peu de lui, il garda
un bon moment, serrées contre son cœur, Gerta Epfenhof et
Frau Zimmermann.
Nous n'étions pas encore apaisés, et, comme l'émotion nous
séchait la gorge, nous vidions à notre toulr nos cruches de bière,
quand le porte-clés reparut :
— Monsieur le docteur, dit-il respectueusement, il faut que
messieurs les étudians se retirent et aussi la Fraûlein,ajouta-t^il,
en désignant Gerta Epfenhof... M"' la Frau Doctor et M. le
docteur français peuvent demeurer.
Nous nous regardâmes avec étonnement. Le vieil invalide
semblait embarrassé.
— n vient d'arriver, reprit-il, quelqu'un... une personne de
la Cour qui me défend de la nommer, et qui veut parler à M. le
docteur Zimmermann sans autre témoin que M"' la Frau Doctor
et M. le professeur français.
Le docteur éclata de rire.
— N'essayons pas, enfans, dit-il, de comprendre les caprices
de la Force. Betirez-vous et revenez me voir. demain si cela
VOUS: est encore permis. Peut-être n'aurons-nous plus le loisir
de beaucoup d'entretiens.
Il nous çmbrassa tous ; nous quittâmes ensemble le cachot.
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 277
Le porte-clés referma la porte derrière lui et nous accompagna
jusqu'à rissue des bâtimens. Il nous fut impossible d'apercevoir
le personnage de la Cour qu' nous faisait renvoyer de ia
prison. »
Ici s'arrête le manuscrit de Gerta Epfenhof.
Je le relis souvent, car il évoque pour moi une journée mé-
morable où quelque chose de ma destinée se décida, presque
en dehors de moi, où, pour mieux dire, des événemens qui
semblaient indifférens à mon avenir, modifièrent mon cœur et
mes desseins.
Quand la porte se fut refermée sur les quatre disciples
d'Iéna, nous demeurâmes quelques instans seuls dans le cachot,
les deux vieux époux et moi. M""' Moloch s'écria, les yeux en-
flammés d'amour :
— Eitel, il n'est pas possible qu'un homme tel que toi, que
toute TAllemagne pensante chérit et admire, soit jugé comme-
un malfaiteur vulgaire, comme un imbécile terroriste qui croit
réformer le monde en faisant éclater de la dynamite... Et, bien
sûr, ce personnage de la Cour vient t'annoncer que l'arrêt du
juge n'est pas ton renvoi devant le tribunal, que ton innocence
est reconnue et qu'on va te mettre en liberté.
Moloch hocha la tête et passa ses doigts couleur d'ivoire dans
ses cheveux blancs.
— Femme, dit-il, ne te berce pas de vaines espérances. Je te
répète que nous vivons sous le principat de la Force. A quoi;
bon chercher à prévoir logiquement les actes de la Force, qui
exclut la logique ?
La porte du cachot se rouvrit en cet instant.
Marcel Pkévost.^
{La dernière partie an prochain numéro.)
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HVOLtTION DE LA adESTION D'ORIENT
DEPLÏS LE CONGRÈS DE BERLIN
(1875-1906)
L'Europe, meurtrie en Extrême-Orient par les victoires ia;:()-
naises, aux prises, chez elle, avec l'inconnu des grands l)ouie-
versemens 3ociaux, bercée par les visions toujours séductrices
de la paix et de Tamour universels, pourrait-elle, un jour pro-
chain, se trouver face à face avec la réalité toujours redoutable
d'une crise de la question d'Orient? Il' serait hasardeux de le
prédire, mais plus téméraire encore de le nier.
Les causes spécifiques et locales d'où pourraient surgir, dans
la pé.iinsule balkanique ou dans l'Asie turque, de graves pertur-
bations, une rupture d'équilibre capable d'entraîner des compli-
cations européennes sortent naturellement, comme d'une source
intarissable, du conflit séculaire qui est le fond même de la
question d'Orient, entre le Turc régnant et les peuples jadis con-
quis par lui et aujourd'hui émancipés ou en voie de l'être.
L'exemple des États balkaniques, échappés à la domination otto-
mane, est de nature à encourager et même à susciter le désir de
l'indépendance chez les populations encore sujettes; des peuples
que l'on croyait elTacés de l'histoire par une longue prescrip-
tion font leur rentrée sur la scène politique. C'est ainsi qu'il
existe actuellement, dans les Balkans, une question macédo-
nienne compliquée d'une question albanaise ; dans la mer Egée,
une question crétpise; en Asie, une question arménienne; le
mouvement commence à s'étendra jusque chez les peuples mu-
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l'évolution de la question d'orient. 279
sulmans: nous avons expliqué dernière mejit ici (1), à propos
de l'incident de Tabah, comment les élémens d'une question
arabe paraissent se dégager des profondeurs, jusqu'ici mai con-
nues, de l'Asie occidentale. Une nationalité qui se cherche finit
toujours par se trouver et par naître à la vie en se différenciant
de ses voisines.
Le Sultan, son gouvernement et ses Turcs, d'une part, et, de
l'autre, l'effort continu, mais, selon les momens, plus ou moins
intense, des populations sujettes, pour se soustraire à l'autorité
ottomane, voilà les deux premiers élémens de la question orien-
tale. Entre eux le rapport est simple; mais voici le troisième
terme qui introduit dans Téquation un élément de variation et
d'incertitude: c'est l'intervention des grandes puissances euro-
péennes. On peut dire, d'iine façon générale et l'histoire en main,
que les grandes crises de la question d'Orient se produisent
chaque fois qu'aux élémens permanens de trouble et d'agitation
que renferme l'Empire ottoman, vient s'ajouter, pour les surex-
citer et les diriger, l'intérêt d'une ou de plusieurs puissances
européennes. Aujourd'hui surtout que, dans TEurope occiden-
tale, la forte constitution des nationalités s'oppose aux vastes
entreprises, c'est vers l'Orient, où la pâte est encore malléable et
les frontières mal déterminées, où la péninsule des Balkans et
surtout l'Asie turque offrent un champ tout neuf d'expansion
écoiK)mique et d'influence politique, que les grandes puissances
portent leurs ambitions et leurs rivalités. Enfin l'Empire ottoman
est souverain légitime de quelques-uns de ces points stratégiques
qui commandent les grandes routes du globe, et dont la posses-
sion est la condition de toute domination maritime et de toute
hégémonie mondiale : le Bosphore, les Dardanelles, Suez. Toutes
les routes de l'Inde passent dans les eaux ou sur le territoire de
l'Empire ottoman. Aussi, depuis plus d'un siècle, toutes les
grandes alliances ou ententes européennes ont-elles pivoté autour
de la question d'Orient ; elles se sont presque toujours conclues
OH rompues à propos d'elle, et c'est en connexité avec elle qu'il
convient de les étudier si l'on veut en bien comprendre les ten-
dances et le but. Sans doute, d'autres élémens sont entrés en
ligne de compte; mais être d'accord sur la politique à suivre
vis-à-vis de l'Empire ottoman a toujours été la conailion néces-
(1) Voyez la Revue du 1« JuUlet 1906.
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280 REVUE DES DEUX MONDES.
saire au succès et à la durée de toutes les combinaisons euro-
péennes. Albert Sorel a admirablement montré comment les mo-
narques coalisés contre la Révolution française étaient plus
préoccupés des « jacobins de Pologne » et de l'avenir de la
Turquie que de venger Louis XVI. 11 serait facile de poursuivre,
à travers tout le xix*^ siècle, une démonstration du môme genre.
Il a fallu Tinjure faite, par le traité de Francfort, à la France et
au droit qu'ont les peuples de disposer d'eux-mêmes, pour faire,
pendant quelque temps, prédominer dans les combinaisons
européennes un élément nouveau : la nécessité pour TAUemagne
de garantir et de consacrer ses conquêtes. Encore aurons-nous
Toccasion de montrer que c'est sous leur aspect oriental et en
relation avec les événemens balkaniques qu'il convient d'étudier
les origines, le développement et la décadence de ces conjonc-
tions politiques, plus ou moins étroites et plus ou moins
durables, qui se sont appelées ou s'appellent encore l'Alliance
des trois empereurs, la Triple alliance et la Double alliance.
Vis-à-vis de l'Empire ottoman, les rôles que peuvent prendre
les gi^ands États européens ne sont pas en nombre indéfini; ils
se réduisent en définitive à deux : les uns ont intérêt à préci-
piter la ruine de l'Empire ottoman, pour s'en approprier les
morceaux, les autres préfèrent maintenir la souveraineté du
Sultan et l'intégrité de ses États dans l'espoir d'y exercer une
influence prépondérante ou d'en exclure leurs rivaux; mais,
selon les fluctuations des intérêts et le hasard des circonstances,
ce ne sont pas toujours les mêmes acteurs qui jouent le même
personnage; comme dans le duel d'Hamlet et de Laërte, les
adversaires, dans la chaleur de la lutte, font l'échange de leurs
armes sans interrompre le combat. C'est un chassé-croisé de ce
genre dont nous voudrions précisément montrer les origines et
les causes en suivant l'évolution de la question d'Orient dans
ces trente dernières années. Nous prendrons pour point de
départ la guerre de 1877 et le Congrèç de Berlin qui marquent,
dans les rapports de l'Empire ottoman avec les peuples qui l'ha-
bitent et avec les grandes puissances européennes, un instant
critique et, pour ainsi dire, un point culminant. Nous verrons
comment, à travers des crises successives, les conséquences de
ces grands événemens se sont développées à l'encontre des pré-
visions des politiques qui en avaient réglé la figuration et ma-
chiné rintrigue; et peut-être trouverons-nous, chemin faisant,
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L ÉVOLUTION DE LA QUESTION d'oRIENT. 281
des indications de nature à nous faire comprendre en quels
termes se posent aujourd'hui les divers problèmes dont l'en-
semble constitue la « question d'Orient. »
I
A travers les complications orientales, si l'on veut ihercher
un fil conducteur, il faut d'abord se rendre compte de la contra-
diction initiale qui pèse sur la politique européenne dans l'Em-
pire ottoman et qui l'oblige, quoi qu'elle fasse, à se désavouer
sans cesse elle-même; elle consiste dans la coexistence, lorsqu'il
s'agit de l'Empire turc et de son avenir, de deux états d'esprit
contradictoires dont l'un conduit à la « politique d'intervention, »
l'autre à la « politique d'intégrité. » La première s'inspire d'un
idéal abstrait, religieux, philosophique, humanitaire, et elle est
multiple en ses aspects : jadis elle a fait les croisades, et la laï-
cisation de la politique européenne n'a pas réussi à faire dispa-
raître le sentiment obscur d'une solidarité nécessaire des peuples
chrétiens en face des non chrétiens; souvent, môme dans l'histoire
tout à fait contemporaine, ce ressouvenir de l'unité perdue s'est
manifesté. A ces sur\dvances du vieil idéal de la Chrétienté s'est
substitué, ou plutôt s'est superposé, depuis la Révolution fran-
çaise, un élément nouveau : le droit des peuples, les droits de
rhumanité sont devenus, pour les partis « libéraux » ou « révo-
lutionnaires, » un prétexte à faire campagne contre les
« tyrans, » les oppresseurs, et, en particulier, contre les Turcs.
La politique d'intervention aurait pour terme l'expulsion des
Turcs de tous les pays où ils ne sont pas en majorité et l'affran-
chissement de toutes les « races opprimées. »
Si attrayant est le but, si simples les moyens, si définitives
les solutions, en apparence tout au moins, que la tâche est
rendue singulièrement ingrate aux tenans de la politique
Jïntégrité. Celle-ci est pli^s difficile à définir, puisqu'elle ne se
réclame d'aucune doctrine et qu'elle a pour règle l'utilité et pour
fin l'intérêt. Elle est opportuniste et prosaïque; elle sait que les
grands élans de générosité soulèvent parfois le monde, mais
qu'il retombe bientôt dans le terre à terre de la vie matérielle et
dans la réalité cruelle de la lutte pour l'existence: elle sait que
les peuples, comme le bonhomme Chrysale, vivent d'abord de
bonne soupe. Elle n est cependant pas dépourvue d'idéal, puis-
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282 ItEVUE DES DEUX MONDES.
qu'elle se propose de contribuer à la grandeur et au bonheur des
nations et, par là, de travailler au bonheur de Thumanité. Dans
la question d'Orient, les solutions opportunistes l'emportent pour
la première fois avec notre François P^ : le Turc, sous le patro-
nage du roi Très Chrétien, entre dans la vie européenne ; pour le
maintien entre les grandes puissances d'un équilibre qui n'est, à
le bien prendre, que la garantie indispensable à leur existence, il
devient un facteur si indispensable que « l'intégrité de l'Empire
ottoman » et la « souveraineté du Sultan » ne tardent pas à
compter parmi les fondemens de l'ordre et de la paix. Les puis-
sances s'opposent, même par la guerre, à ce que Tune d'entre
elles obtienne en Orient des avantages exclusifs; elles prennent
de plus en plus les États du Sultan sous leur sauvegarde collec-
tive et font de la question d'Orient la question internationale par
excellence.
Mais il est de l'essence d'une politique réaliste de se garder de
toute intransigeance et de se prémunir contre tout dogmatisme.
Le vieil esprit de croisade ou le nouvel esprit d'émancipation
sont des faits dont une méthode pratique ne se refuse pas à tenir
compte ; les grands politiques savent faire leur part à ces « im-
pondérables, » les discipliner et les tourner à leur avantage. Le
principe d'intégrité lui-même n'a rien d'absolu; il s'adapte aux
besoins et aux circonstances. A chaque crise provoquée en Orient
par la révolte des peuples sujets de la Porte, les cabinets euro-
péens proclament la nécessité de maintenir l'intégrité de l'Em-
pire ottoman; mais, la paix faite, le calme rétabli, il se trouve
qu'un nouveau territoire ou de nouvelles concessions ont été
arrachées au Sultan et que, peu à peu, morceau par morceau,
ses États fondent et se disloquent, tandis que de nouvelles natio-
nalités indépendantes se constituent et se fortifient. Il est
presque sans exemple qu'un pays chrétien, une fois émancipé,
ait été replacé sous le joug; les chancelleries européennes
allèguent que « l'opinion publique ne- le permettrait pas. » Ainsi
la Turquie est européenne sans l'être; les traités lui en confè-
rent le titre; mais, dans la pratique, elle n'en a pas les préro-
gatives; elle est admise dans le « concert, » mais elle y reste
•en tutelle; de temps à autre d'ailleurs, elle semble vouloir dé-
montrer, par quelques « atrocités » comme celles de 1877 ou
celles de 1894-1893, qu'en effet elle a pour gouverner ses sujets
des procédés peu "conformes aux coutumes civilisées. Les traités
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L ÉVOLUTION DE LA QUESTION d'oRIENT. 283
garantissent à la Turquie sa place dans le droit public européen ;
mais, vis-à-vis d'elle, la violation flagrante des engagemens les
plus solennels a été souvent tolérée, approuvée même, pourvu
qu'elle tourne à Tavantage des sujets émancipés du Sultan. En
1856, trois puissances s'engagent, par le traité de Paris, à défendre
par les armes l'intégrité de la Turquie : quand elle est attaquée
en 1877, pas une ne bouge. En bien des circonstances, les Turcs,
pour qu'on leur reconnaisse pleinement raison, nont eu qu'un
tort, celui d'être les Turcs.
Ainsi, en pratique, « la politique d'intervention » et « la
politique d'intégrité » trouvent une conciliation dans l'opportu-
nisme des solutions. La politique française, depuis François !•' '
avait su trouver la combinaison moyenne : elle profitait da'
l'amitié du Turc pour obtenir des mesures de protection dont
bénéficiaient les chrétiens de l'Empire. D'autre part, la protection
des peuples chrétiens soumis aux Turcs devient, entre les mains
des puissances européennes, un moyen d'influence, un motif
permanent de s'immiscer dans les afl'aires orientales. Aussi les
traités n'oublient-ils jamais de stipuler en faveur des chrétiens»
sujets de la Porte : le traité de Paris a son article 9, le traité de
Berlin son article 61. Articles élastiques, traités commodes, qu'il
est aussi facile de passer sous silence, lorsqu'on n'a pas besoin
de les appliquer, que d'invoquer lorsqu'on cherche un prétexte
d'intervention. Ce procédé empirique est devenu une méthode :
c'est la politique des réformes que l'on pourrait définir un com-
promis entre la politique aventureuse d'intervention et la poli-
tique terre à terre des intérêts ; il est aisé d'en rire, et il est avéré
que les réformes, dans la Turquie actuelle, ne sont la plupart
du temps qu'un trompe-l'œil; lentement, toutefois, certains ré-
sultats ont été acquis, et, puisque l'intégrité de l'Empire ottoman
tt le maintien de l'autorité du Sultan sont apparus, jusqu'à pré-
sent, comme des garanties nécessaires à l'ordre et à la paix de
l'Europe, la politique des réformes, si illusoire soit-elle, n'était-
elle pas, en définitive, la seule réalisable et n'a-t-elle pas oSev^
la seule conciliation possible entre une justice idéale, et d'ait,
leurs mal définie, et la réalité quotidienne des solutions pra-
tiques? A cette question la suite de cette étude nous aidera peut-
être à trouver une réponse.
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284 REVUE DES DEUX MONDES.
II
En Orient, la politique des grandes nations européennes est
déterminée par des intérêts si considérables que les abandonner ou
les trahir équivaudrait pour elles à l'abdication et à la déchéance
définitive : des conditions géographiques, historiques, ethnogra-
phiques déterminent ces intérêts et en expliquent la perma-
nence. Ils n'ont jamais été définis avec plus d'ampleur de vues
et une clarté plus prophétique que dans les fameuses conversa-
tions entre le tsar Nicolas I«' et sir George Hamilton Seymour,
qui furent comme la préface de la guerre de Crimée. Si connues
qu'elles soient, elles méritent d'être répétées parce que c'est à
elles qu'il faut toujours se référer quand on veut étudier l'évolu-
tion contemporaine de la question d'Orient. Le 9 janvier 1853, à
une fête chez la grande-duchesse Hélène, le Tsar prend à part
l'ambassadeur :
Tenez, lui dit-il, nous avons sur les bras un homme malade, un homme
très malade ; ce serait, je vous le dis franchement, un grand malheur si, un
de ces jours, il venait à nous échapper, surtout avant que toutes les dispo-
sitions nécessaires fussent prises.
Quelques jours plus tard, le 21 février, nouvel entretien,
décisif:
Eh bien! dit Nicolas, il y a certaines choses que je ne souffrirai jamais :
et d'abord, pour ce qui nous regarde, je ne veux pas de l'occupation per-
manente de Gonstantinople par les Russes; mais je ne veux pas davantage
que Gonstantinople soit jamais occupée ni par les Anglais, ni par les Fran-
çais, ni par aucune des grandes (puissances. Je ne permettrai jamais non
plus qu'on tente de reconstruire un empire byzantin, ni que la Grèce
obtienne une extension de territoire qui ferait d'elle un État puissant. Encore
moins pourrais-je souffrir que la Turquie fût partagée en petites républiques,
asiles tout faits pour les Kossuth, les Mazzini et autres révolutionnaires de
l'Europe. Plutôt que de subir de tels arrangemeiis, je ferais la guerre et je
la continuerais aussi longtemps qu'il me resterait un homme et un fusil...
Dieu me garde d'accuser personne à tort, mais il se passe k Gonstanti-
nople et dans le Monténégro des choses qui sont bien suspectes. On serait
tenté de croire que le gouvernement français cherche à brouiller les
affaires en Orient, dans l'espoir d'arriver plus aisément à ses fins, par
exemple, à la possession de Tunis.
Et pour répondre à une question que s'était permis de poser
l'ambassadeur :
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L*ÉV0LUtlON bE LÀ QUlfiSTlON »*#iHENt. ÔSS
Ah ! TOUS devez savoir que, quand je parU de la Russie, je parle de
rAutriche ; ce qui convienl à l'une convient à l'antre ; nés intérêts en ce
qui regarde la Turquie sont parfaitement identiques...
Quant à l'Egypte, je comprends parfaitement l'importance de ce territoire
pour l'Angleterre. Tout ce que je puis dire, c'est que si, en cas de partage
après la chute de l'Empire ottoman, vous preniez possession de l'Egypte, je
n'auraiâ pas d'objection à faire. J'en dirai autant de Candie ; cette île pour-
rait vous convenir, et je ne vois pas pourquoi elle ne ferait pas partie des
possessions anglaises.
A quoi sir Hamilton repartit :
Ce que l'Angleterre souhaite en Egypte, c'est de s'assurer une rapide et
libre conmunication entre la Métropole et Tlude.
Tels sont bien, en effet, les grands intérêts permanens des
puissances européennes; la seule erreur du Tsar fut de croire à
une conciliation, à un partage possible, en Orient, entre la
Russie et la Grande-Bretagne : cette illusion a conduit Nicolas à
la guerre de Crimée et au traité de Paris, qui évinçait la puis-
sance russe de Constantinople et de la Méditerranée et la met-
tait, jusque dans la Mer-Noire, sous le contrôle de TAngleterre,
L'intérêt anglais, dans la question d'Orient, est bien réellement,
comme Nicolas l'avait très bien vu, en Egypte et dans la domi-
nation de la Méditerranée orientale, ou plutôt, comme l'avait dit
sir Hamilton Seymour, dans l'usage libre et assuré des routes de
rinde; l'Inde, c'est la fortune de l'Angleterre, la condition et le
signe de sa domination maritime et économique; c'est, tel que
Disraeli et ses successeurs Tout conçu, l'Empire. Avant comme
depuis l'ouverture du canal de Suez, un Etat fort qui dominerait
Constantinople et les Dardanelles, qui aurait le libre débouché
sur la mer Egée, ou qui, maître des routes du Caucase, descen
drait, par l'Arménie ou la Perse, vers la Mésopotamie et le
golfe Persique, serait une menace permanente pour les routes
terrestres ou maritimes de l'Inde et du commerce oriental. Les
déserts qui entourent l'Egypte ne sont pas, pour le canal de
Suez, une protection suffisante. Depuis Cambyse et Alexandre,
nombreux sont les conquérans qui, venant d'Asie, ont attaqué
et conquis l'Egypte par terre. Partie du Nil, Tarmée de Bonaparte
a envahi la Syrie, et celle d'Ibrahim a menacé deux fois Con-
stantinople. Le désert n'est donc pas une barrière : possible, au
temps où la redoutaient sir Hamilton Seymour ou Disraeli, une
expédition de ce genre serait aujourd'hui facilitée par les che-
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286 REVUE DES DEUX MONDES.
mins de fer qui traversent une partie de l'Asie Mineure et de la
Syrie et par Tappui qu'elle* pourrait trouver parmi les popula-
tions arméniennes et arabes. Il importait donc à la Grande-Bre-
tagne, depuis qu'elle possède les Indes, il lui importe plus que
jamais aujourd'hui, qu'aucune puissance redoutable ne s'éta-
blisse à Constantinople, dans les montagnes d'Arménie, en Syrie
ou en Perse. La Turquie elle-même si, par ses propres moyens
ou avec le concours d'une nation européenne, elle mettait en
ligne une force militaire imposante, pourrait, à un moment
donné, incarner, pour la puissance maîtresse de l'Egypte, du
canal de Suez et des routes de l'Inde, le péril qu'elle redoute.
Ces vérités d'ordre géographique et historique expliquent en très
grande partie l'évolution de la question d'Orient; elles rendent
compte de faits en apparence contradictoires; elles sont la clé
sans le secours de laquelle le jeu de la politique européenne en
Orient reste inintelligible.
Il n'est pas besoin d'expliquer longuement comment la Russie,
dans ses efforts pour sortir de sa prison continentale, se heurte
fatalement aux intérêts anglais. Tant qu'elle existera comme
grande puissance, la Russie cherchera à trouver, sur les libres
océans, la respiration mantime dont elle a besoin et les limites
naturelles qui lui font défaut au milieu de l'infini déroulement
de ses grandes plaines. Les Anglais pensent que, si elle dominait
à Constantinople, en Arménie, en Perse, en Afghanistan, la
Russie menacerait les routes de l'Inde : c'est ce péril que l'ima-
gination populaire traduit quand elle se représente les cosaques
s'élançant, du haut des monts, à la conquête de THindoustan.
L'antagonisme, entre la poussée russe et l'expansion anglaise,
a été jusqu'à présent irréductible; l'Angleterre ne saurait re-
noncer aux routes de Tlnde à moins d'abdiquer son Empire;
la Russie, tant qu'elle sera la Russie, c'est-à-dire tant qu'elle
gardera, avec son unité, là conscience de ses intérêts et de ses
traditions, tendra d'un effort inlassable à s'assurer la liberté des
détroits : seul le triomphe d'une révolution fédéraliste pourrait
l'amener à oublier momentanément une politique dont la nature
et l'histoire lui ont jusqu'ici fait une nécessité.
Ainsi In Russie et l'Angleterre n'étaient pas libres d'avoir ou
de n'avoir pas une politique et des intérêts engagés dans la
question d' Orient: une politique orientale était, pour l'une
cuunne i)our fautre la conséquence de leur situation dans le
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l'évolution de là question d orient. 287
inonde ; elles ont été, et, jusqu'à ce que les conditions de leur
existence politique ou économique viennent à subir un change-
ment radical) elJes resteront les premières intéressées au sort
de Gonstantinople et de tout l'Empire ottoman. Les intérêts de
l'Autriche-Hongrie dans les Balkans sont devenus considérables,
mais on a toujours pu, on peut encore concevoir, en ce qui concerne
la monarchie austro-hongroise, d'autres directions pour sa poli-
tique, d'autres emplois pour ses énergies ; pour elle, la question
des détroits ne se pose pas, et il n'y a pas, entre ses intérêts et
ceux de la Russie, incompatibilité irréductible : Salonique et
Gonstantinople peuvent devenir, pour ainsi dire, deux solutions
de la question d'Orient ; le sort de l'une n'est pas fatalement lié
à celui de l'autre; aussi a-t-il existé, à diverses reprises, des en-
tentes et des combinaisons entre la politique russe et la politique
austro-hongroise, tandis qu'il n'y en a pas eu, jusqu'à aujour-
d'hui, entre la politique anglaise et la politique russe. De leur
antagonisme sont sorties jusqu'à présent toutes les crises de la
question d'Orient. La Russie a plusieurs fois provoqué ces
crises, mais c'est le cabinet de Londres qui, presque toujours, a
tenu les fils et préparé les solutions. C'est donc du point de vue
anglais que nous devrons le plus souvent regarder les problèmes
orientaux : c'est le meilleur observatoire pour saisir les raisons,
le sens et les conséquences d'une évolution qui dure depuis qu'il
y a, en Europe, un Empire ottoman et qui, sans doute, est encore
loin d'a:voir atteint son terme.
in
Le principe de l'intégrité de l'Empire ottoman, quand lord
Beaconsfield s'en servit comme d'un drapeau, au Congrès de
Berlin (1), pour rallier les puissances à la politique britannique,
était loin d'être une* nouveauté ; il existait depuis longtemps dans
l'arsenal politique de la Grande-Bretagne; il lui avait servi en
1833 contre la Russie, en 1840 contre Méhémet-Ali et Louis-
Philippe. L'armée française, devant Sébastopol, en avait assuré
le triomphe, et le traité de Paris lavait consacré comme l'un
des fondemens de l'équilibre européen. La France, en Crimée,
* ...
(1) U ^ sans dire que, pour tout ce paragraphe, Texcellent ouvrage d'Adolphe
d'Avril : Négociations relatives au traité de Berlin (Leroux, 1886, in-8') nous a
beaucoup servi.
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288 REVUE DES DEUX MONDES.
suivait sa politique traditionnelle : depuis François I«' et
Louis XIV, elle protégeait Findépendance du Sultan pour conti-
nuer à jouir, à Constantinople, d'un crédit dont les populations
chrétiennes de l'Empire étaient les premières bénéficiaires. Pour
TAngleterre, fortifier la Turquie, la placer sous la sauvegarde du
droit public européen, c'était le moyen d'écarter les Russes de la
mer Egée, d'opposer un obstacle infranchissable à toutes leurs
entreprises. Le principe d'intégrité de l'Empire ottoman et de
souveraineté du Sultan était donc, entre les mains de l'Angle-
terre, comme une machine de guerre. Le 19 juin 1877, à la
veille des hostilités, M. Layard, ambassadeur d'Angleterre à
Constantinople, écrira : « La politique qui nous a fait soutenir
la Turquie pour nos propres fins et notre sécurité, et non pas
pour un amour abstrait des Turcs et de leur religion, politique
adoptée et approuvée par les plus grands hommes d'État, n'est
pas de celles que les événemens des derniers mois, n'ayant
aucune relation avec elle , suffiraient pour renverser. Cette poli-
tique est fondée en partie sur la croyance que la Turquie est une
barrière aux desseins ambitieux de la Russie en Orient, et que le
Sultan, chef reconnu de la religion mahoniétane, est un allié
utile, sinon nécessaire, à l'Angleterre, qui a des millions de
musulmans parmi ses sujets... «L'Angleterre fortifie la Turquie,
comme on fortifie un bastion défensif ; elle la pousse dans la voie
des réformes et de la centralisation ; pour supprimer les reven-
dications inquiétantes des populations chrétiennes, elle con-
seille au Sultan de les fondre peu à peu dans une Turquie mo-
dernisée, tolérante, libérale et parlementaire. C'est la période
de la Charte de Gulhané (1839) ei du Tanzimat (1836). On sait
de reste quel fut le résultat de cette application à la Turquie
des principes du gouvernement libéral anglais. Dans un pays
où la religion fait la nationalité, tout essai de centralisation ad-
ministrative était voué d'avance à un échec certain. La réforme
politique et sociale aboutit à un échec complet, tandis que la
suppression des janissaires et la réforme militaire réussissaient :
eu sorte qu'après sa crise de « modernisme, » la Turquie se
retrouvait plus musulmane et plus asiatique, plus forte, à vrai dire,
militairement, mais aussi plus disposée à opprimer les popula-
tions chrétiennes. Exclue des afl'aires allemandes après 1866,
TAutriche-Hongrie, sous l'inspiration du comte de Beust et plus
tard sous l'impulsion d'Andrassy, se tournait décidément vers
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l'évolution de la question d orient. 289
rOrient; elle apportait aux populations slaves de la péninsule
un encouragement nouveau en même temps que, du Nord, la
Pussie panslaviste d'Alexandre II se préparait à leur apporter un
concours plus effectif. Mais ces velléités de gouvernement libé-
ral, ces interventions des États européens dans les affaires
intérieures de la Turquie (1), l'exemple de la Grèce et des Prin-
cipautés, en faisant miroiter aux yeux des populations chré-
tiennes la possibilité de Tautonomie, en avaient surexcité chez
elles l'impérieux désir ; au moment où le gouvernement du
Sultan allait se faire plus oppressif, elles devenaient, elles, plus
impatientes de liberté.
Ainsi, à l'heure où l'insurreetion de l'Herzégovine (1874),
les troubles de Serbie et du Monténégro, laissaient prévoir une
tentative nouvelle d'émancipation des populations slaves et la
prochaine explosion d'une crise orientale, la politique d'inté-
grité, préconisée par l'Angleterre, devenait de plus en plus dif-
ficile à pratiquer ; elle se heurtait à la fois à la résistance déses-
pérée des populations, encouragées par quelques-unes des
grandes puissances européennes, et à la campagne de presse et
d'opinion menée, en Angleterre même, en faveur des chrétiens
opprimés. Par là s'expliquent, dans l'attitude de lord Derby et de
lord Beaconsfield, certaines hésitations, certains tâtonnemens.
Une politique plus alerte aurait peut-être pu trouver l'occasion
d'empêcher la guerre; mais l'Angleterre ne paraît préoccupée
que de comprimer les efforts des populations chrétiennes ver»
l'émancipation ou d'empêcher le succès des réformes quand
c'est la Russie et les puissances de l'Europe centrale qui en re-
commandent l'application; elle ne se réveille qu'en présence du
traité de San Stefano.
Au moment où, à la fin de d878 et en 1876, l'insurrection
tend à gagner toutes les provinces chrétiennes de la péninsule
des Balkans, l'Europe continentale est régie par la combinaison
politique que l'on a appelée « l'Alliance des Trois empereurs. »
Les cabinets de Saint-Pétersbourg, de Berlin et de Vienne ma-
nifestent leur entente et leur volonté de maintenir la paix et le
(!) M. de Moustier provoquait en 1867, à propos des affaires de Turquie, uno
m consultation de médecins, » il préconisait l'unification et la centralisation ; à la
même époque, le comte de Beust se montrait disposé à favoriser parmi les chré-
tiens d'Orient « le développement |de leur autonomie et rétablissement d'un self
govemment limité par un Ûen de vassalité. »
TOME XXXV. — 1906. 19
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290 REVUE DES PEUX MONDES.
Statu quo en. Orient en rédigeant ou en appuyant la note du
30 décembre 1875. Écrite par un Madgyar, par un ami de la
Turquie, la « note Andrassy » renonçait au système anglais des
réformes générales et à la centralisation pour préconiser ie
système des réformes particulières, adaptées aux besoins et au
tempérament de chacune des populations de TEmpire. Le
massacre des consuls de France et d'Allemagne à Salonique, les
progrès de Tinsurrection bulgare, ne tardèrent pas à « engager
les cabinets à resserrer leur entente » et à la constater en rédi-
geantje 13 mai 1876, le mémorandum de Berlin : les trois cours
y recommandaient plus énergiquement des réformes, mais il y
était question, pour la première fois, de « peser » sur le gouver-
nement ottoman et, si besoin était, de faire suivre l'action diplo-
matique de « mesures efficaces. » La France et Tltalie se
hâtèrent d'adhérer au mémorandum^ mais TAngleterre répugnait
à se mettre à la remorque d'une politique qui n'était p£tô la sienne
et qui devait conduire tôt ou tard à l'émancipation des peuples
balkaniques ; elle refusa de se joindre aux gouvernemens du
continent et, pour les décourager de recourir à une pression
armée, elle envoya sa flotte dans la baie de Besika, à l'entrée des
Dardanelles. En même temps, une révolution de palais déposait
Abd-ul-Aziz et mettait sur le trône son héritier Abd-ul-Hamid.
L'intervention des trois empereurs avait échoué : le champ
restait libre pour l'action de l'Angleterre. Tandis qu'Alexandre II
et François-Joseph, persuadés qu'une solution pacifique deve-
nait de plus en plus improbable, se rencontraient le 8 juillet
1876 à Reichstadt et jetaient les bases de l'accord signé le
15 janvier 1877 qui allait assurer à la Russie, en cas de guerre,
la neutralité autrichienne, moyennant l'occupation de la Bosnie
et de l'Herzégovine, lord Derby élaborait un programme de ré-
formes et le soumettait à la Porte ; mais ni les chrétiens révoltés,
auxquels le cabinet de Saint-James refusait toute espèce d'« au-
tonomie locale, » ni le Sultan, qui savait que le gouvernement
britannique repoussait d'avance toute idée de contrainte, ne
firent bon accueil à la note du Foreign Office ; l'heure de l'action
arrivait et, à Londres, où l'on s'y sait peu apte dès qu'il s'agit
d'aller plus loin que l'inoffensive manifestation navale, on cher-
chait le moyen de s'y dérober. La presse libérale, à la suite des
harangues de Gladstone, dénonçait les « horreurs de Bulgarie »
et réclamait une intervention énergique ; mais, sur place , les
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l'évolution de la question d'orient. 291
velléités inopérantes de la politique britannique n'aboutissaient
qu'à encourager la résistance des populations et à multiplier
les massacres : sous les yeux des consuls impuissans et de
rambassadeur désarmé, les autorités turques procédaient à des
pendaisons en masse et terrorisaient la Bulgarie. La crainte du
mouvement panslaviste paralysait à Londres tout désir d'inter-
vention et, plus les événemens lui paraissaient rendre inévitable
une intervention européenne, plus l'Angleterre se barricadait
dans sa politique d'abstention et se retranchait derrière ses
principes d'intégrité et de centralisation libérale. Elle faisait
un suprême effort en demandant la réunion d'une conférence
européenne à Constantinople, tandis que les Turcs promettaient
une fois de plus une constitution et deux Chambres (Constitution
du 23 octobre 1876). La dépèche par laquelle lord Derby reprend,
le 4 novembre 1876, sa proposition de conférence et la réponse
du prince Gortchakof (18 novembre) précisent parfaitement les
points de vue différens des deux gouvernemens. Lord Derby
affirme la nécessité de « l'indépendance et l'intégrité territoriale
de l'Empire ottoman. » Gortchakof répond : « Il importe de recon-
naître que l'indépendance et l'intégrité de la Turquie doivent être*
subordonnées aux garanties réclamées par l'humanité, les senti-
mens de l'Europe chrétienne et le repos général... et, puisque la
Porte est incapable de remplir les engagemens qu'elle a con-
tractés, par le traité de 1856, vis-à-vis de ses sujets chrétiens...
l'Europe a le droit et le devoir de se substituer à elle, en tant
qu'il est nécessaire, pour en assurer l'exécution. »
Aussitôt la guerre déclarée, le cabinet de Londres éprouvait
encore le besoin, le 6 mai, d'adresser à celui de Saint-Péters-
bourg une communication où il spécifiait à quelles conditions il
conserverait la neutralité ; avant tout, ce sont les intérêts britan-
niques en Asie qui y sont invoqués : le canal de Suez restera
libre, TÉgypte ne sera pas comprise dans le rayon des hostilités,
Constantinople restera aux Turcs, le régime du Bosphore et des
Dardanelles ne sera pas modifié ; enfin le cabinet britannique fait
allusion à des intérêts qu'il pourrait avoir à protéger « dans le
golfe Persique. » Le Tsar, dans une conversation avec lord
Loftus, à Livadia, dès le 2 novembre 1876, avait déjà pris soin
de rassurer l'ambassadeur de la Reine ; Gortchakof à son tour
répond, le 20 mai 1877, à la communication de lord Derby en
renouvelant les mômes assurcmces ; il n'entrait pas dans les in-
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292 KEVUE DES DEUl MONDES.
tentions de la Russie de toucher aux intérêts anglais ni en
Egypte, ni dans les détroits, ni sur la route des Indes ou dans
le golfe Persique ; elle ne prétendait pas davantage occuper Con-
stantinople. Mais en retour, ajoutait le prince Gortchakof :
Le cabinet impérial est çn droit d'attendre que le gouvernement anglais,
de son côté, prendra ea sérieuse considération les intérêts spéciaux de la .
Russie engagés dans cette guerre et pour lesquels elle s'est imposé de si !
lourds sacrifices. Ces intérêts consistent dans la nécessité absolue de mettre
fin à la situation déplorable des chrétiens soumis à la domination turque \
et à letat de trouble ckronique domt elle est la cause... Cet état de choses
et les actes de violence qui en résultent répandent en Russie une agitation
provoquée par le sentiment chrétien, si profondément enraciné dans le
peuple russe, et par les liens de race et de religion qui rattachent ce peuple
à une grande partie de la population chrétienne de la Turquie. Le gouver-
nement impérial est d'autant plus obligé de tenir compte de cette agitation
qu'elle réagit sur la situation intérieure et extérieure do l'Empire...
Le but ne saurait être atteint aussi longtemps que les populations chré-
tiennes de la Turquie ne seront pas placées dans une situation dans
laquelle leur vie et leur sécurité soient suffisamment garanties contre les
abus intolérables de l'administration turque. Cet intérêt, qui est un intérêt
vital pour la Russie, n'est en opposition avec aucun des intérêts de l'Eu-
rope, laquelle, d'ailleurs, souffre elle-même de l'état précaire de l'Orient.
Le cabinet impérial avait essayé d'atteindre le but désiré au moyen de la
coopération des puissances amies et alliées. Forcé aujourd'hui de le pour-
suivre tout seul, notre auguste maître est résolu à ne pas déposer les
armes avant de l'avoir atteint sûrement avec des garanties efficaces pour
l'avenir.
Au moment où les bataillons se mettent en marche, les in-
térêts des deux adversaires, — c'est la Russie et TAngleterre que
nous voulons dire, — sont donc nettement définis, et c'est Tem-
pereur autocrate qui fait appel à l'opinion publique et aux liens
de solidarité de race et de religion, tandis que le gouvernement
libéral de la Grande-Bretagne n'invoque que ses intérêts maté-
riels. La question d'Orient, dans cette crise redoutable, apparaît
bien comme un duel entre l'Angleterre et la Russie; Tune et
l'autre combat pour ce qu'elle proclame être ses intérêts essen-
tiels: l'Angleterre pour la défense des routes de Flnde par Tin-
tégrité de la Turquie, la Russie pour la liberté des détroits et
Textension de son influence par raffranchissemeut des Slaves.
Après la victoire des Russes et le traité de San Stefano, au
moment critique où les armées du Tsar campent aux portes de
Çonstantinople et où la flotte anglaise est mouillée à Tentrée du
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l'évolution de la question d'orient. 293
Bosphore, ce qui préoccupe le gouvernement de Londres, ce qui
le décide à une action diplomatique énergique appuyée par des
préparatifs militaires, c'est moins la Bulgarie étendue jusqu'à la
mer Egée, Constantinople menacée, que les progrès des Russes
en Asie, la cession d'un large morceau du massif arménien com-
prenant les sources de TEuphrate, d'où il est facile de descendre
en Mésopotamie, et une partie de la route qui, de Trébizonde, par
Erzeroum, Alachkert et Bayazid, conduit les marchandises an-
glaises jusqu'au cœur de la Perse. S'il s'oppose à la création de
la Grande-Bulgarie de San Stefano, c'est que lord Beaconsfield
la croit destinée à rester dans la mouvance du grand Empire
russe, qui, par là, trouverait un débouché, des ports sur la mer
Egée, et menacerait le canal de Suez! Contre ces périls, si exa-
gérés soient-ils, l'Angleterre met en action toutes les ressources
de sa diplomatie; lord Derby, trop tiède, donne sa démission
(28 mars 1878) ; il est remplacé par lord Salisbury, plus ardent,
mieux pénétré des doctrines impérialistes de Beaconsfield. Les
réserves sont appelées ; des troupes indiennes arrivent à Malte.
Mais c'est toujours la diplomatie qui fait la plus active besogne.
Le comte Schouvalof, ambassadeur de Russie à Berlin, part
de Londres le 8 avril, s'arrête à Berlin où il a une entrevue avec
le prince de Bismai'ck, et arrive à Pétersbourg où il arrête le
texte de deux mémorandum qu'il rapporte à Londres où ils sont
signés le 30 mai : les deux cabinets y précisent, d'un commun
accord, les concessions que, dans l'intérêt de la paix générale,
la Russie consent à faire, tant en Asie qu'en Europe : elle aban-
donne la Grande-Bulgarie, les sources de l'Euphrate, Alachkert et
Bayazid, c'est-à-dire la route de Trébizonde en Perse : dès lors,
l'Angleterre a satisfaction sur les points essentiels ; le Congrès
peut se réunir, il est assuré d'aboutir à un résultat favorable.
En même temps qu elle négociait avec la Russie, l'Angle-
terre prenait ses précautions en Orient. En Asie, où ils conser-
veraient Batoum, Kars et Ardahan, les Russes n'allaient-ils
pas exercer encore une influence prépondérante dans ce massif
montagneux de l'Arménie qui est le nœud stratégique de l'Asie
occidentale, préparer pour l'avenir une descente, soit vers le
golfe Persique, soit vers le golfe d'Alexandrette et la Syrie?
Le contre-coup des défaites subies par les armes turques n'ai
lait-il pas ébranler profondément l'autorité du Sultan, faire
naître, parmi les populations non turques « l'espoir d'un prompt
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294 REVUE DES DEUX MONDES.
changement politique » et inciter « la population de la Syrie, de
TAsie Mineure et de la Mésopotamie à compter sur la prompte
chute de la dynastie ottomane et à tourner les yeux vers son
successeur? » C'est ce que, dans une note du 30 mai, se deman-
dait lord Salisbury. La note était destinée à expliquer et à justi-
fier le traité secret d'« alliance défensive » que signaient le 4 juin,
à Constantinople, M. Layard et Safvet-Pacha « pour la défense
des territoires de Sa Majesté Impériale le Sultan par la force
des armes. » « Afin de mettre TAngleterre en mesure d'assurer
les moyens nécessaires pour l'exécution de ses engagemens, Sa
Majesté Impériale le Sultan consent, en outre, à assigner Tîlede
Chypre, pour être occupée et administrée par elle. » De Chypre,
les forces anglaises seraient en mesure de surveiller FArménie,
l'Asie Mineure, la Syrie ; l'île serait comme un bastion avanci'
flanquant la rente de Tlnde. « Les Anglais ont besoin de Chypre
et la prendront comme compensation. Ils ne feront pas les
affaires des Turcs de nouveau pour rien. » C'est Benjamin Disraeli
qui, en 1847, avait écrit, dans son roman Tancrède, cette phrase
si singulièrement prophétique. Le premier ministre, en 1878, se
chargeait de réaliser lui-même les prédictions du romancier.
De la grande crise de 1877-1878, la Russie sortait victo-
rieuse des Turcs ; mais, dans son duel diplomatique avec l'Angle-
terre, c'est celle-ci qui décidément l'emportait. Pendant que la
lutte absorbait les deux adversaires, des personnages nouveaux
apparaissaient d'ailleurs sur le terrain de leur rivalité séculaire ;
d'autres, qui gravitaient au second plan, passaient décidément au
premier. Après le Congrès de Berlin il y a, dans la péninsule des
Balkans, des États chrétiens, indépendans ou en voie de le deve-
nir, Roumanie, Bulgarie, Serbie, Monténégro, Grèce, dont toute
l'ambition sera de grandir, de s'affranchir de toute espèce de
tutelle et qui n'auront pas, pour leur oppresseur turc, les
mêmes ménagemens que les puissances européennes. Sans
doute, en affranchissant les Slaves, la Russie comptait sur un
bénéfice réel et durable; ses sympathies pour les populations
balkaniques, plus encore que de la parenté de race et de la simi-
litude de religion étaient faites de son espérance de les voir
devenir comme l'avant-garde de l'Empire des tsars sur la mer
Egée; mais il n'en reste pas moins vrai, à l'honneur de la poli-
tique russe, que, de la guerre de 1877, sont sortis la plupart
des États, aujourd'hui si pleins de vie et d'avenir, qui occupeat
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' l'évolution de la question d'orient. 29S
une grande partie diï sol de la péninsule. La Russie qui, depuis
Pierre le Grand, avait rendu aux chrétiens, submergés par Tinva-
sion. musulmane, l'espérance de la délivrance, leur apportait,
cette fois, la réalité de la liberté ; elle est, avec la France, la seule
puissance européenne qui ait efficacement versé son sang pour
Taffranchissement des peuples chrétiens (i). L'existence d'Etats
nouveaux dans la péninsule des Balkans, voilà, après la guerre
de 1877 et le Congrès de Berlin, le premier des deux élémens
qui vont modifier les conditions de la politique européenne vis-
à-vis de l'Empire ottoman. Voici maintenant le second.
Derrière le tapis vert du Congrès de Berlin dont la présidence
lui est dévolue, se profile, puissante et dominatrice, sanglée dans
un uniforme militaire, la silhouette redoutée du hobereau prus-
sien qui, depuis vingt ans, conduit, au mieux des intérêts alle-
mands, les affaires de l'Europe: le prince de Bismarck est entré
dans le jeu oriental et, derrière lui, la force allemande, attirée
par l'Angleterre, va maintenant peser d'un poids lourd sur
les destins de l'Empire ottoman et des peuples balkaniques.
Pour lobservateur attentif aux grandes évolutions de la vie et de
la fortune des peuples, il n'est pas, peut-être, de spectacle plus
digne d'attention que le rôle et l'attitude du prince de Bismarck
pendant toute la crise orientale, de 1878 à 1879. Talleyrand au
Congrès de Vienne, Bismarck au Congrès de Berlin resteront,
pour les diplomates de Tavenir, des sujets de fructueuse médi-
tation. A ce moment, le chancelier a achevé son œuvre euro-
péenne; il est au faîte de la gloire et à l'apogée du génie; mais
il reste peu sensible aux apparences flatteuses d'un rôle décoratif;
sa politique est un chef-d'œuvre de réalisme sans aucun mélange
de cette vanité qur blesse si cruellement les plus faibles sans
profiter aux plus forts, ou de cette générosité sentimentale, peut-
être méritoire, mais si souvent fatale aux princes ou aux Etats
qui s'y laissent entraîner : c'est le système bismarckien dans toute
sa puissance en même temps que dans toute son élasticité. Le
chancelier en a lui-même, dans un chapitre de ses Pensées et
Souvenirs digne de figurer à côté des plus belles pages de Ma-
chiavel ou de notre Philippe de Comrnines, analysé les mobiles,
les ressorts et les fins. L'intérêt allemand, rien que l'intérêt
allemand, c'est tout ce que Bismarck veut voir dans la ques-
(1) Voyez, sur ce point, un article écrit ici môme par M. Julian Klaczko, un
Polonais, donc peu suspect de partialité envers la Russie, le !•' novembre 1878.
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296 BEVUE DES DEUX MONDES.
tion d'Orient, mais il Vy discerne, avec la prodigieuse acuité
de vue qui est la caractéristique de son génie comme de celui
du grand Frédéric, dans toute son ampleur, dans ses détails en
même temps que dans son ensemble, dans son présent comme
dans son avenir, et jusque dans ses contradictions. Dès 1875, le
chancelier prévoit des complications en Orient et s'y prépare:
l'histoire dira peut-être un jour si, en laissant se développer et
s envenimer Tincident de 1873 avec la France, il n'a pas cherché,
pour ainsi dire, à tâter le pouls à l'Europe, à mesurer la capacité
des hommes, la solidité des amitiés, la valeur efficace des ran-
cunes des vaincus et des jalousies des envieux. Il n'a plus, comme
avant 1870, à piloter le royaume de Prusse vers l'hégémonie
de l'Allemagne; il lui faut maintenant diriger à travers le
monde les destins victorieux du nouvel empire : chafrge plus
lourde, devoirs nouveaux et différens, dont il sent toute la res-
ponsabilité. S'il n'était que ministre du roi de Prusse, sa poli-
tique se contenterait de l'amitié séculaire de la Russie à laquelle
le lient solidement l'intérêt dynastique et la vieille complicité
nolonaise; il lui accorderait tout son concours diplomatique,
comme Frédéric-Guillaume l'avait fait durant la guerre de Cri-
mée ; mais il a bâti l'empire allemand et il lui faut veiller sur
son œuvre encore neuve; il sait mieux que personne grâce à
quel concours de circonstances il a pu venir à bout de ses des-
seins et il veut maintenir le même équilibre des forces et des
intérêts qui lui a permis de réaliser son œuvre ; il se souvient
de ses angoisses de Versailles quand^ tandis que le siège de Paris
s'éternisait, la Russie remit sur le tapis la question d'Orient et
lui fit appréhender un instant les surprises d'un congrès euro-
péen. L'amitié des trois empereurs ne saurait être maintenue que
si l'Autriche-Hongrie et la Russie s'entendent sur la politique
balkanique : déjà François-Joseph et Alexandre II, quand ils se
sont mis d'accord à Reichstadt, en juillet 1876, ont cherché à
faire bande à part, à tenir l'Allemagne en dehors de leurs affaires
et du secret de leurs conventions. Il faut encore concilier les
intérêts de la Russie et de l'Autriche avec ceux de la Grande-
Rretagne dont la neutralité bienveillante a permis de signer, en
tête à tête avec la France vaincue, le traité de Francfort. Offen-
ser la Russie, contrecarrer ses intérêts, ce serait ouvrir la porte
à une alliance franco-russe; et cette alliance, depuis les incidens
de 1875, n'apparaîtrait plus comme une impossibilité, n'étaient
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l'évolution de la question d'orient. 297
les relations affectueuses de Guillaume I®'" avec le Tsar son neveu.
Mais il convient, d'autre part, de ménager les intérêts de TAu-
triche, de les favoriser môme en Orient, et de la pousser à s'im-
miscer dans l'imbroglio balkanique, car un rapprochement entre
les vaincus de Sadowa et les vaincus de Sedan peut toujours
menacer l'Allemagne d'une guerre de revanche. Tous ces écueils,
Bismarck les voit, et, avec sa franchise coutumière, il les montre
au Reichstag, dans son discours^ du 19 février 1878; aussi ne
veut-il pas s'engager à fond dans les affaires d'Orient où il risque
de perdre des amitiés plus précieuses que tout ce qu'il y pour-
rait gagner. « Nous ne pouvons que donner des conseils gêné
raux ; suivant moi, la médiation ne consiste pas à fairç l'arbitre,
elle consiste à remplir l'office d'un honnête courtier, réussissant
à mener l'affaire à bonne fin. » Bismarck se garde de la tenta-
tion d'imposer sa loi à l'Europe, il se méfie des allures napo-
léoniennes; loin de faire parade de la puissance de l'Allemagne,
il dissimule, pour la faire mieux accepter, sa suprématie.
Empêcher les heurts trop violons, épargner les blessures pour
éviter les rancunes, donner, avec l'autorité de sa haute fonction,
des conseils et des indications, « ramasser le fil » si d'aventure les
interlocuteurs venaient à le laisser choir, c'est ainsi que Bismarck
comprend son propre rôle et celui de son pays.
Mais l'Empire allemand a, lui aussi, des intérêts en Orient :
on dirait qu'à mesure que les événemens l'obligent à s'occuper
des questions balkaniques, Bismarck prend conscience de ces
intérêts et cherche à les sauvegarder. Si peu enclin qu'il soit au
rêve lointain ou grandiose, il ne peut oublier l'histoire de la race
germanique et de son DraAg nach Osten, de sa poussée vers
rOrient. Il y a là plus qu'une tradition, un intérêt allemand très
précis : l'Allemagne prolifique et commerçante peut être tentée
un jour de chercher un débouché vers la Méditerranée pour les
produits de ses manufactures et le trop-plein de sa population.
En poussant l'Autriche dans la direction de Salonique, Bismarck
lui donnera satisfaction, s'assurera sa fidélité et en môme temps
travaillera dans l'intérêt du germanisme. Les cerveaux les plus
réalistes ne sont pas toujours ceux qui voient le moins loin et le
moins grand : Bismarck a dû songer, durant les séances du Con-
grès, à cette rivalité de la Russie et de l'Angleterre qui pourrait
un jour laisser libre, devant l'expansion germanique, un si beau
champ d'action. Il tient à ménager la Russie et à se montrer
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29S REVUE DES DEUX MONDES.
pour elle un parfait allié, mais il ne lui sacrifiera pas les inté-
rêts allemands ; d'ailleurs il n'a pardonné à Gortchakof ni son
intervention en 1875, dans les incidens franco-allemands, ni la
signature, avec Andrassy, sans le consentement et à l'insu de
Berlin, de la convention de Reichstadt; si maître de ses nerfs
qu'il soit, Bismarck a la rancune tenace et résiste difficilement,
quand il croit pouvoir le faire sans péril, au plaisir d'une ven-
geance. La force des choses, d'ailleurs, aurait eu raison même
des plus habiles précautions du chancelier. Le prestige de la
puissance et de la victoire, l'ascendant du génie donnaient, au
Congrès de Berlin, une telle prééminence au prince de Bismarck
que, si résolu qu'il soit à ne remplir que « l'office d'un honnête
courtier, » il devient l'arbitre de toutes les difficultés. Beacons-
field, qui a invoqué son arbitrage, recourt souvent à son auto-
rité, provoque ses interventions, lui laisse le premier rôle. Les
États secondaires de la péninsule se tournent vers lui : la Rou-
manie, traitée sans ménagemens par lés Russes, contrainte à leur
céder la Bessarabie en échange de la Dobroudja, menacée même
par eux si elle ne consent pas à garantir aux troupes russes qui
occupent la Bulgarie le passage à travers son territoire, mécon
tente d'ailleurs de l'Angleterre, qui voudrait l'obliger à continuer
à payer aux Turcs le tribut de vassalité, se tourne vers l'Alle-
magne. Entrée en campagne alliée de la Russie, la Roumanie
sort du Congrès amie de l'Allemagne; or, par sa position, elle
ferme aux Russes le chemin de Constantinople : qu'elle sorte de
l'orbite de Pétersbourg pour entrer dans celle de Berlin, c'est,
pour la Russie, un coup sensible. Il était naturel que le gou-
vernement russe rendît responsable^le tous ses déboires l'homme
et la puissance qui, au Congrès, avaient exercé une influence pré-
pondérante : même les conséquences de ses propres fautes, c'est
à l'Allemagne et à son chancelier qu'elle en fit porter la respon»
sabilité : les Russes, frustrés des fruits de leur victoire, plus
éloignés, après le Congrès, de réaliser leurs vues dans les Bal-
kans qu'ils ne l'étaient avant la guerre, s'en prirent moins à leurs
rivaux séculaires qu'à leurs amis traditionnels : le ressentiment
fut si vif que non seulement la presse eut toute liberté d'exciter
l'opinion contre l'Allemagne, mais que l'empereur Alexandre
lui-même écrivit à son oncle l'empereur Guillaume une lettre
autographe « qui contenait en deux endroits des menaces de
guerre formulées avec précision et selon les formes usitées dans
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l'évolution de la question d'oriknt. 299
le droit des gens (i). » Mis en demeure de choisir entre la
Russie et ses adversaires, Bismarck déclina Toption : Talliance
franco-russe, comme la Triple alliance, sortit du Congrès de
Berlin.
C'est ainsi que, par la logique de Thistoire, les conséquences
des faits dépassent souvent les prévisions même des esprits les
plus perspicaces. Le prince de Bismarck qui, naguère encore,
déclarait que les affaires d'Orient ne valaient pas le sacrifice de
«la solide charpente d'un grenadier poméranien » et qui se félici-
tait, dans son discours du 19 février, « d'être, vis-à-vis de l'Angle-
terre, dans l'heureuse situation de n'avoir avec elle aucun conflit
d'intérêts, si ce n'est des rivalités commerciales et de ces diffé-
rends passagers qui arrivent partout, » se trouva avoir préparé
l'Allemagne à jouer un grand xôle en Orient et à y devenir la
rivale de l'Angleterre . Le rôle de Bismarck au Congrès de Berlin
est à Torigine de la politique de l'empereur Guillaume II dans
TEmpire ottoman. Ainsi, c'est l'Angleterre elle-même qui, dans
les affaires turques, où jusqu'alors elle se trouvait seule en face
de la Russie, a introduit l'Allemagne qui n'allait pas tarder à
faire à son influence et à son commerce la plus redoutable con-
currence. La question d'Orient va se trouver dédoublée; en même
temps qu'à Constantinople, elle sera désormais à Salonique, but
de l'ambition austro-hongroise et aboutissement du Drang ger-
manique. En face de l'Autriche-Hongrie, maîtresse de la Bosnie
et de l'Herzégovine, autorisée à construire des routes militaires
et à entretenir des garnisons dans le sandjak de Novi-Bazar, la
Grande-Bulgarie de San Stefano aurait pu former une digue,
constituer un obstacle : ainsi ne l'avaient pas voulu lord Bea-
consfield et lord Salisbury; la crainte chimérique de voir la Bul-r
garie rester inféodée à la politique russe, leur avait fait ouvrir, de
leurs propres mains, la route de Salonique à l'influence austro-
hongroise et la porte de la mer Egée à la concurrence germa-
nique. La politique anglaise avait réussi à éloigner du canal de
Suez et des routes de l'Inde la puissance moscovite, mais c'avait
été pour en rapprocher la puissance allemande. Cavour et
l'Italie avaient été, en 1855, les bénéficiaires du Congrès de
Paris; Bismarck et l'AUemagûe étaient, en 1878, les bénéficiaires
du Congrès de Berlin.
(i) P€n9ée$ et Souvenirs de Bismarck* II, p. 259 et 360.
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300 REVUB DBS DEUX MONDES.
IV
Entre « Tintëgrité » préconisée par l'Angleterre et l'affran-
chissement désiré par la Russie, le traité de Berlin était une
transaction. Comme tel, tant parmi les populations orientales
qu'en Europe, il avait semé des germes de mécontentement et
laissé la porte ouverte à de prochaines complications. La pre-
mière crise qui survint fut celle de 1885 et il était naturel qu'elle
fût provoquée par les populations bulgares ; la réunion de la
Roumélie à la Bulgarie, la guerre serbo-bulgare, les incidens de
Grèce en sont les principaux épisodes ; nous nous garderons de
suivre aussi bien les détails compliqués de ces événemens que
les négociations obscures auxquelles ils ont donné lieu : le
Livre Jaune français qui les relate n'a pas moins de 727 pages I
Nous voudrions seulement montrer comment et pourquoi l'atti-
tude de plusieurs des grandes puissances et notamment celle de
l'Angleterre et de la Russie, en face de cette nouvelle phase de
la question d'Orient, sont déjà radicalement différentes de ce
qu'elles avaient été en 1877 et 1878.
Le Congrès de Berlin avait traité les populations balkaniques
comme une matière amorphe, où la volonté des puissances tail-
lait, divisait, au gré d'intérêts qui n'étaient pas ceux des indi-
gènes : il était dans la logique des choses qu'après le Congrès, les
États nouveaux qui en étaient issus cherchassent à adopter une
politique d'autant plus personnelle qu'ils étaient moins indépen-
dans, plus inachevés ou plus fragiles. Nous avons dit pourquoi
la Roumanie, devenue royaume, s'était aussitôt, par crainte de la
Russie, tournée vers l'Allemagne. Au contraire, le Monténégro,
très éloigné des Russes et de la route qui pourrait les mener à
Constantinople, pouvant se croire menacé d'absorption par son
puissant voisin autrichien, allait bientôt devenir, dans la pénin-
sule, « le seul ami » de la Russie. La Serbie redoutait une hégé-
monie autrichienne trop étroite, mais sa vie économique la liait
étroitement au débouché austro-hongrois : sa politique allait être
ballottée entre les deux influences. Quant à la Bulgarie, sa situa-
tion était la plus douloureuse : la guerre, engagée pour sa déli-
vrance, avait ressuscité la Grande-Bulgarie jusqu'à la mer Egée,
aux confins de l'Albanie et aux portes de Salonique ; mais le
traité de Berlin séparait en trois morceaux les populations bui-
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l'évolution de la question d orient. 3,01
gares ; il créait une principauté, la Bulgarie, une province privf-
légiée, la Roumélie ; enfin il replaçait sous Tautorité du Sultan
tous les pays macédoniens. L'Europe, au xix® siècle, a payé cher
la faute d'avoir voulu forcer certaines nationalités à rester divi-
sées en plusieurs tronçons : la volonté des peuples finit toujours
par faire éclater les traités. L'union avec la Roumélie devint,*
après le Congrès de Berlin, la pensée unique de tous les Bul-
gares; l'irritation causée par le traité fut si vive qu'elle rejaillit
sur la Russie ; il aurait fallu, pour que la Russie réussit à se faire
pardonner le bienfait de la délivrance dont les Bulgares lui
étaient redevables, que les officiers et les généraux, qu'elle avait
caisses dans le pays pour assurer son indépendance et organiser
son armée, eussent la main légère et souple ; au contraire, ils se-
montrèrent maladroits, mécontentèrent les populations et firent
naître chez elles la crainte de rester de siiriples satellites de la
grande Russie. Le prince Alexandre de Battenberg, neveu du
Tsar, fut lui-même obligé de suivre le mouvement et de marcher
avec le parti national : en 1883, la rupture entre la Russie et la
Bulgarie est complète. Dans la nuit du 17 au 18 septembre 188S,
un comité à la tête duquel était le patriote Stranski proclamait, à
Philippopoli, l'union de la Roumélie et de la Bulgarie sous le
gouvernement du prince Alexandre qui accourait à Philippopoli
et prenait le titre de prince des deux Bulgaries.
Qu'allait faire l'Europe en présence d'une violation aussi au-
dacieuse du traité de Berlin? Sans doute l'Angleterre, où lord
Salisbury n'avait pas quitté le ministère, interviendrait au nom
de l'intégrité de l'Empire ottoman et de la sécurité de Constan-
tinople, compromise par la suppression de l'obstacle des Bal-
kans. Mais, depuis 1878, les conditions de l'équilibre politique
de l'Europe avaient été modifiées; du traité de Berlin étaient
sorties de nouvelles combinaisons de puissances. La Russie,
irritée contre l'Allemagne, « se recueillait » dans la paix et
dans le silence, tandis que le prince de Bismarck avait, dès le
mois d'août 1879, dans l'entrevue de Gastein avec le comte
Andrassy, jeté les bases de la Triple alliance et en avait imposé
l'approbation, malgré ses vives répugnances, à l'Empereur son
maître. L'alliance de l'Autriche-Hongrie et de l'Allemagne était
destinée à assurer le respect des traités, du traité de Francfort,
mais aussi et surtout du traité de Berlin; l'Autriche n'acceptait
Vaillance défensive contre la France qu'en vue d'obtenir le con-
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302 REVUE DES DEUX MONDES.
cours de TEmpire allemand dans sa politique balkanique et son
appui au cas où sa marche vers Salonique provoquerait une
agression de la Russie. D'ailleurs le développement industriel et
commercial de FAUemagne et, à partir de 1884, son expansion
coloniale, commençaient à faire sentir leur influence sur la poli-
tique du cabinet de Berlin. Quant aux hommes d'État anglais,
ils n'avaient guère tardé à se rendre compte de Tillusion d'op-
tique qui leur avait fait redouter la création d ime Bulgarie in-
féodée à la Russie : le Drang germanique, commençait à les
préoccuper aussi vivement que le testament de Pierre le Grand*
L'attitude nouvelle que la diplomatie britannique allait prendre
dans la question rouméliote est peut-être le premier acte de la
rivalité qui met aujourd'hui aux prises, dans l'Empire ottoman,
l'influence allemande et l'influence anglaise.
La proclamation de l'union et l'acceptation immédiate du
prince de Battenberg plaçaient déjà l'Europe en présence d'un
fait accompli : avantage considérable lorsqu'il s'agit de faire
mouvoir une machine aussi lourde que le concert européen. La
Roumflie bénéficiait en outre de ce qui restait encore en Europe
du vieux sentiment de solidarité chrétienne et de l'idée moderne
du droit des nationalités à disposer d'elles-mêmes; l'opinion
publique, peu soucieuse des traités, se prononçait en faveur de
l'union, et plus d'un gouvernement, tout en rédigeant des circu-
laires sur la nécessité de respecter les décisions du Congrès de
Berlin, souhaitait qu'on trouvât un biais pour permettre l'union
des deux Bulgaries. Le Tsar, qui avait subi le Congrès de Berlin,
fut celui qui se prononça avec le plus d'énergie et d'insistance
pour le respect des traités et le retour au statu quo ante; il rap-.
pela les officiers russes qui restaient encore dans l'armée bulgare
et manifesta ouvertement son mécontentement. Alexandre III
cherchait dans cette attitude un moyen de faire regretter à la
Bulgarie son ingratitude, et de ne pas fortifier un État qui, créé
par la Russie, s'était jeté dans les bras de ses rivaux; il y trou-
vait, en même temps, une occasion de renouer avec la Turquie
des relations plus cordiales. « Le respect des droits de S. M, I.
le Sultan, » l'intégrité de ses Etats, tout ce qui faisait, de 1875
à 1878, le leit-motiv de la diplomatie anglaise, c'est en 1885, la
diplomatie russe qui s'en empare et qui en joue. Et par un
amusant chassé-croisé, w améliorer le sort des populations, exa-
miner leurs griefs, consulter les vœux des populations, » toutes
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l'évolution de la question d'orient. 303
les formules dont la diplomatie russe avait usé avant la guerre
de 1877, c'est sur les lèvres et sous la plume des représentons
de la Grande-Bretagne qu'il les faut chercher. A la conférence
des ambassadeurs à Constantinople, sir W. -White va jusqu'à
demander que l'on parle* le moins possible du traité de Berlin :
« il craindrait que l'expression : dans les limites du traité de
Berlin, ne fût pas comprise ou plutôt qu'elle fût comprise dans
un sens restrictif par les populations dont il s'agit d'améliorer
le sort (1). » Le représentant de la puissance qui avait signé le
traité de San Stefano avait beau jeu pour rappeler, devant l'en-
voyé britannique, un passé encore récent. M. de Nélidow, avec
le tact et la finesse d'un diplomate consoiùmé, sut donner à son
pays cette revanche académique.
La leçon des faits d'ailleurs portait plus loin que l'ironie des
diplomates. Dès qu'il fut certain que les puissances ne s'enten-
draient pas pour rétablir le statu quo en Roumélie, la Serbie
puis la Grèce s'agitèrent et réclamèrent des compensations : là
ce fut la guerre ; ici il fallut appliquer « le blocus pacifique, »
remède nouveau, inauguré sur les instances de l'Angleterre
contre la Grèce en émoi. L'Europe eut toutes les peines du
inonde à apaiser encore une fois, tant bien que mal, les troubles
des Balkans. Quant à la Bulgarie et à la Roumélie, malgré
l'opposition tenace du Tsar, le Sultan, sous la pression des puis-
sances occidentales, consentait à leur union sous le gouverne-
ment du prince Alexandre. Cet avantage que l'Angleterre sur-
tout et la France avaient contribué à faire obtenir aux Bulgares,
c'est l'influence austro-allemcLude qui allait, en définitive, en
profiter. Quand la colère du tsar Alexandre III eut forcé le
prince de Battenberg à abdiquer le trône de Bulgarie, ce fut
sous l'influence de l'Autriche et de l'Allemagne que la Sobraniô
élut, le 7 juillet 1887, le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg-
Gotha, officier dans l'armée austro-hongroise. Le chef du parti
anti-russe, Stambouloff, allait, jusqu'en 1895, gouverner la
Bulgarie. Aussi verra-t-on, — tant est profonde la répercussion
des questions orientales sur toute la politique générale, — tandis
que la Triplice accroît de plus en plus son influence à Constan-
tinople et dans tout l'Empire ottoman, le tsar Alexandre III
conclure alliance avec la République française et diriger l'acti-
vité russe du côté de la Perse et du Pacifique.
(1) Protocole du 28 novembre. — Liwe Jaune, p. 273.
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304 HEVUE DES DEUX MONDES,
« Non, il n'y nr pas de question arménienne. Il y a une grande
et redoutable question d'Orient, dont celle-là n'est qu'une des
faces multiples; et même, à vrai dire, il n'y a pas de question
d'Orient séparée de l'ensemble complexe des difficultés qui
pèsent sur l'Europe moderne. » Ainsi s'exprimait ici môme, le
1^ décembre 1895, M. Francis de Pressensé, et, en vérité, on ne
saurait mieux dire. Diplomatiquement ou politiquement, ou
encore historiquement parlant, la « question arménienne » est
le nom que Ton donAe à la crise de la question d'Orient qui,
de 1895 à' 1897, a troublé si gravement TEurope. Les événe-
mens d'Arménie sont d'ailleurs inséparables de ceux de Crète; ils
ne sauraient être étudiés isolément et, les uns comme les autres,
ils doivent être envisagés en fonction de la politique générale
de l'Europe, sous peine de rester inintelligibles. Depuis la
guerre russo-turque et le Congrès de Berlin, la crise arménienne
est la plus grave et la plus caractéristique qui ait mis en cam-
pagne la diplomatie ; sans en refaire ici l'histoire, nous voudrions
montrer comment la question se posait et quelle a été, en face
d'elle, l'attitude des grandes puissances.
La question arménienne est sortie de l'article 61 du traité de
Berlin ainsi conçu :
La Sublime Porte s'engage à réaliser, sans plus de retard, les amélio-
rations et les réformes qu'exigent les besoins locaux dans les provinces
habitées par les Arméniens, et à garantir leur sécurité contre les Circas-
siens et les Kurdes. Elle donnera connaissance périodiquement des mesiu^es
prises à cet effet aux Puissances, qui en surrcilleront l'application.
Dans presque toutes les grandes conventions orientales on
retrouve un article de même nature que celui-ci; il est, pour
ainsi dire, de style. Mais de telles stipulations sont dépourvues
de sanctions pratiques et restent subordonnées à la bonne vo-
lonté du Sultan dont l'Europe a de bonnes raisons pour respec-
ter la souveraineté et l'indépendance. Ces clauses, si incertaine
qu'en reste l'exécution, ont cependant favorisé l'émancipation
des nationalités balkaniques, mais elles ont, d'autre part, poussé
le gouvernement turc à un système de rigueur et de compres-
sion destiné à étouffer, avant qu'elles se produisent, les protesta.
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L ÉVOLUTION t)E LA QUESTION D ORIENT. SOS
tions des races chrétiennes. La diplomatie européenne est ainsi
acculée à une étrange alternative. « Elle est forcée^ écrivait
en 1805 M. Francis de Pressensé, de pratiquer le culte du fait
accompli. Par là elle se donne Tapparence de pousser aux pires
excès en sens opposé : d'encourager tout ensemble les Turcs à
sauvegarder leur suprématie par tous les moyens, puisqu'une
fois perdue ils ne la retrouveront jamais, et les raïas à secouer
le joug par tous les moyens, puisqu'une fois affranchis, ils ne
seront plus réasservis. C'est immoral : c'est inévitable. » C'est
toute rhistoire de la question arménienne depuis 1895.
L'application de l'article 61 u l'Arménie rencontrait d'autant
plus de difficultés que, ainsi qu'on l'a souvent répété, il y a des
Arméniens, et en grand nombre, mais partout ils sont mélangés,
dans des proportions variables, à des élémens musulmans ; dans
aucun vilayet, ils ne constituent la majorité. A Constantinople,
où ils étaient nombreux, un bon nombre d'entre eux avaient
occupé d'importantes situations; surtout dans la période qui a
précédé les événemens tragiques de 1896, certains d'entre eux
tenaient, par leur fortune ou leur autorité sociale, une place
considérable dans la capitale. Le traité de San Stefano, qui
aurait libéré une bonne partie de l'Arménie, et surtout le traité
d'alliance anglo-turc du 4 juin 1878, suivi du traité de Berlin et
de l'occupation de Chypre par les Anglais, suscitèrent, dans
les classes supérieures du peuple arménien, un espoir qui n'allait
pas tarder à être déçu; il se forma un parti, bien plus nombreux
à Constantinople et en Europe qu'en Arménie môme, qui tra-
vailla à préparer l'émancipation nationale. Des comités armé-
niens révolutionnaires se constituèrent, surtout en Angleterre,
où ils trouvaient un asile et des encouragemens : leur but était
de forcer l'intervention des puissances en leur faveur en tra-
vaillant l'opinion publique européenne et en provoquant des
troubles en Arménie, à Constantinople et dans tout l'Empire.
Ces Arméniens cosmopolites, imbus des doctrines révolution-
naires de l'Europe, affiliés aux organisations secrètes, ne se
rendaient pas compte que leur zèle intempestif et violent
effraierait les gouvernemens, et que leurs infortunés compa-
Wotes seraient les premiers à pâtir de leurs attentats.
Depuis longtemps, la politique anglaise travaillait à se créer
des droits et une influence dans cette Arménie qui s'interpose
entre la poussée russe vers le Sud et les routes de l'Inde. Depuis
TOME XULV. — 1906. 20
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306 -.^ REVUB DES DEUX BLONDES.
la guerre de Crimée, une longue série, très instructive, dé
Livres Bleus, témoigne des efforts du cabinet de Londres pour
faire entrer l'Arménie dans la clientèle de la Grande-Bretagne;
à chacun des actes ou à chacune des publications par lesquelles
la France exerce ou consolide son protectorat sur les catho-
liques de Syrie et de Palestine, l'Angleterre répond par une dé-
marche en faveur des Arméniens; elle patronne en Arménie
des missions pl*otestantes ; elle y envoie des officiers, des voya-
geurs chargés de faire des enquêtes sur la situation du pay^.Au
traité de San Stefano, la Porte s'engageait « ài réaliser sans plus
de retard les améliorations et les réformes exigées par les be-
soins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens et à
garantir leur sécurité contre les Kurdes et les Circassiens. »
Cette clause, d'où aurait pu sortir un droit d'intervention russe
en Arménie, est une de celles qui alarmèrent le plus le gouver-
nement de Londres. Le traité du 4 juin 1878 renversa la situa-
tion à son profit : en échange de l'alliance pour la défense des
territoires du Sultan en Asie, celui-ci « promet à l'Angleterre
d'introduire les réformes nécessaires (à être arrêtées plus tard
par les deux puissances) ayant trait à la bonne administration
et à la protection des sujets chrétiens et autres de la Sublime
Porte qui se trouvent sur les territoires en question... » Le
traité de Berlin annule celui de San Stefano, mais celui du
4 juin reste en vigueur : l'occupation de Chypre en est le signe
manifeste. En fait, malgré le texte de Berlin qui confie « aux
puissances » le droit de surveiller l'application des réformes,
« le règlement des questions arméniennes, constate Adolphe
d'Avril, tend à devenir une affaire anglaise. »
En 1895 et 1896, — années de la crise arménienne, — l'al-
liance franco-russe est dans toute la ferveur de sa nouveauté.
Elle modifie, en le consolidant, l'équilibre européen. La Russie
sort de son recueillement, la France de son isolement, pour
entrer dans une période d'action et d'expansion. La politique
russe, bloquée dans les Balkans par le traité de Berlin, se tourne
vers l'Extrême-Orient : l'ouverture prochaine du chemin de fer
transsibérien préoccupe l'Angleterre. La France achève, avec
méthode et continuité de vues, de constituer son empire colo-
nial; tranquille sur ses frontières européennes, elle prépare la
conquête de Madagascar, elle opère la réunion de ses possessions
africaines, elle résout, sans heurts et sans violences, mais sans
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l'évolution de la question d'orient. SOS
désavantages, ses litiges africains ou asiatiques avec l'Angle-
terre, Successivement, la question du Congo, celle du Siam,
celle de la Côte occidentale d'Afrique, la revision des traités
tunisiens, loyalement abordées, sont résolues dans hî^ esprit de
concorde et de concessions réciproques. Cette politique, toujours
calme, souvent heureuse, mais toujours discrète, n'est pas sans
causer à l'Angleterre quelques embarras ou quelque alarme.
Biieux peut-être que chez nous, la portée de la méthode de
M. Hanotaux et des cabinets modérés est comprise en Angle-
terre : on en pressent l'aboutissement et l'on devine que, tous les
litiges africains résolus., il en faudra venir, bon gré, mal gré, à
aborder la question égyptienne (1). C'est l'échéance que le cabr»
net britannique cherche, à tout prix, à reculer. Dès son retour
aux affaires, à l'automne 1895, c'est la préoccupation dominante'
de lord Salisbury. Contre une alliance franco-russe, la manœuvra
indiquée, classique, c'est de soulever la question qui a brouilIë[
Napoléon et Alexandre P', la question d'Orient : là seulement!
les deux pays peuvent avoir certains intérêts divergens, certaines
traditions opposées. En France, où tout un parti repousse la po-
litique d'alliance russe, une campagne adroitement conduite dans
la presse et dans l'opinion peut trouver des concours d'autant
plus ardens que, chez nous, les sentimens d'humanité et de
justice, lorsqu'ils sont mis en avt^nt, ne restent jamais sans écha.
Nous avons vu comment l'Angleterre, depuis la convention
de Chypre, tenait, pour ainsi dire, en réserve, la question arme*-
nienne et donnait asile aux comités arméniens. Aussi, dès que
des troubles graves furent signalés en Arménie, sa main y
fut-elle soupçonnée. Dès le 20 février 1894, M. Paiul Cambon,
dans une lettre au ministre des Affaires étrangères, M. Casimir-
Perier, expliquait la genèse et le développement des troubles
d'Arménie (2) envenimés par les maladroites rigueurs de la poli-
tique du Sultan; dans l'été de 1894, éclataient des conflits très
graves dans le Sassoun, entre Arméniens et Kurdes; bientôt le
ipouvement « préparé, dit-on, de longue main par la société de
Hentchak dont le siège est actuellement à Tiflis, après avoir été
à Londres et à Athènes (3), » s'étendait au vilayet de Bjilis ei^à
(1) Dans l'hiver 1895-1896, le ministère Brisson-Bourgeois-Berthelot lance en
Afrique l'expédition Marchand.
(2) Livre Jaune, n<» 6.
(3) M. Meyrier, vice-consul à Diarhékir, à M. Hanotaux, 5 octobre 1894. Livre
Jatme, n* 10.
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308 REVUE DES DEUX MONDES.
la région de Mouch. Les Turcs, dans la répression, commettaient
les pires excès. L'Angleterre, par l'application de l'article 61 du
traité de Berlin, demandait à ouvrir une enquête sur ces événe
mens; la France et la Russie joignaient leurs commissaires aux
siens. La question ne sortait pas encore du domaine local pour
entrer dans celui de la politique générale; mais voici qu'à la fin
du mois d'août 1895, lord Salisbury,.qui venait de succéder au
Forcign Office à lord Kimberley, prononçait à Douvres un grand
discours où il prophétisait que la justice de l'histoire ne tarde-
rait pas à amener la disparition de l'Empire turc. « Ne croyez
pas, ajoutait-il, que j'aie l'intention de jouer le rôle de chirur-
gien... mais le danger n'en existe pas moins et continuera d'exis-
ter. Il y a un centre de corruption d'où la maladie et la décom-
position peuvent gagner les parties saines de la communauté
européenne. » Et il concluait : « le temps des efforts n'est pas
passé, encore moins celui des préparatifs. » A plus de quarante
ans de distance, c'était, presque mot pour mot, les paroles de
Nicolas 1*"* à sir Hamilton Seymour, prélude de la guerre de Crimée I
Un tel langage, dans la bouche du Premier ministre conservateur,
venant après la campagne menée par Gladstone, M. Asquith, les
orateurs et les journaux libéraux, et après que le public anglais
avait pu, durant tout l'été, « s'adonner à l'un de ses sports pré-
férés, une croisade de philanthropie agressive qui sert les intérêts
'britanniques (1), » était le plus inquiétant des symptômes. Moins
d'un mois après, au moment où le projet de réforme présenté à
la Porte par les trois ambassadeurs d'Angleterre, de France et de
Russie, était à la veille d'aboutir, M. Cambon recevait, lé 28 sep-
tembre, du comité hentchakiste de Constantinople, une sorte d'ul-
timatum lui signifiant que les Arméniens avaient résolu de faire
une manifestation pacifique et que « l'intervention de la force
armée et de la police pour l'empêcher, pourrait avoir des consé-
quences regrettables doiit le comité repousse d avance toute la
responsabilité. » Le surlendemain, 30 septembre, la manifestation
avait lieu; elle aboutissait à des conflits qui duraient plusieurs
jours et faisaient, parmi les Arméniens, un grand nombre de vic-
times. Bientôt les troubles se répandaient dans tout l'Empire et,
L 31 octobre, M. Cambon signalait la gravité de la situation dans
une dépêche qui ne parvenait à Paris que le 6 novembre, au
(!) ^L'expression est de M. Francis de Pressensé, arlicle cite, p. 681.
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r T '
l'évolution de la question d'ori.ent. 309
moment où la chute du cabinet Ribot-Hanotaux allait appeler au
pouvoir MM. Brisson, Bourgeois et Berthelot. En présence d'une
situation aussi menaçante, de Paris, de Berlin, de Vienne, arrî-
vaient au Sultan de sages avis sur la nécessité d'être prudent et
de faire des réformes ; d'Angleterre au contraire parlaient des
discours de plus en plus provocateurs. Le 10 novembre, au ban^
quet du lord-maire, lord Salisbury faisait le procès du Sultan
et, dans un style tout imprégné de réminiscences bibliques, il
s'écriait qu'il était naturel « que l'injustice conduisît à leur perte
les plus élevés de la terre; » il encourageait à l'espoir les
peuples qui gémissent et il agitait sur la tête de l'oppresseur
les foudres de la colère divine. Le chef du Foreign Office par-
lait aussi de l'entente nécessaire de l'Europe, mais ses fréquentes
allusions à une catastrophe prochaine de l'Empire ottoman, ses
paroles si nettement en opposition avec celles qui venaient des
autres capitales, contredisaient ses déclarations et laissaient pres-
sentir que, conmie le Tsar en 1877, le gouvernement de la Reine
se préparait à« agir seul. » Tandis que l'opinion publique ma-
nifestait un enthousiasme indescriptible et réclamait des solu-
tions immédiates, le 19 novembre, lord Salisbury, après avwr
lu la lettre où le Sultan promettait de faire des réformes, pre-
nait un accent encore plus dur : « 11 faut expier de longues an-
nées d'erreur, s'écriait-il, et une loi cruelle veut que l'expiation
retombe sur ceux qui ont commis les fautes. » Un pareil lan-
gage, dans une telle bouche, ne pouvait manquer d'avoir dans
tout l'Empire ottoman le plus dangereux écho; partout, en
Macédoine, en Crète, les rapports des consuls signalaient l'agi-
tation qui précède d'ordinaire les grandes crises. « S'il se propo-
sait, écrivait excellemment M. Francis Charmes dans sa Chro-
nique du 1®' décembre, d'entretenir l'insurrection arménienne,
de lui envoyer un encouragement officiel et de provoquer, dans
d'autres parties de l'Empire, soit sur le continent, soit dans les
îles de la Méditerranée, des révoltes et des soulèvemens nou-
veaux, à coup sûr, lord Salisbury ne parlerait pas autrement. »
Contre les intentions que paraissait révéler le langage du
Premier ministre de la Reine, la seule contre-mine efficace était
une union étroite du concert européen qui garantirait au Sultan
l'intégrité de ses États, mais qui interviendrait énergiquement
auprès de lui pour obtenir la fin d'atrocités qui révoltaient les
consciences civilisées et la réalisation d'un programme de ré-
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StO RKVUE DES DEUX 310NDES.
foirmes dont les Arméniens bénéficieraient. Mais, tout en exerçant
Bnc pression sur le Sultan, il fallait éviter d'en venir à des me-
sures de coercition sous peine de voir s'ouvrir cette crise de la
question d'Orient que Ton tenait à éviter. Dix-huit vaisseaux
anglais, mouillés à Salonique, pouvaient en quelques heures en-
trer dans les Dardanelles, tandis qu'à Sébastopol l'escadre du Tsar
se tenait prête à appareiller et qu'à Odessa 80 000 Russes se
concentraient. On pouvait se croire à la veille d'une guerre de
Crimée où la France, si elle participait avec TAngleterre à
une intervention armée contre Gonstantinople , se trouverait
entraînée. Le péril était imminent au moment où le cabinet
Brisson-Berthelot envoya l'escadre de la Méditerranée à Smyme.
On s'en tira en demandant au Sultan un firman autorisant
chaque puissance à envoyer dans lefBosphore un second station-
naire; ainsi« on continuait à agir collectivement, et on évitait de
poser la question des détroits.
\ Gonstantinople, le désaccord latent des cabinets européens
et les attentats révolutionnaires des Arméniens, notamment
l'attaque de la Banque ottomane le 26 août 1896, paraljisaient
les gouvernemens en leur faisant craindre de paraître encou-
rager, en Turquie, des crimes contre lesquels ils faisaient,
chez eux, des lois d'exception, et donnaient beau jeu à Abd-ul-
Hamid pour se contenter de promesses vagues, ajourner toute
espèce de réformes et continuer les massacres. Ainsi plus les
révolutionnaires, arméniens s'acharnaient à faire sortir l'Europe
de son attitude passive, plus les moyens auxquels ils avaient
recours les empêchaient de réussir. Lord Salisbury à Londres,
M. P. Gambon à Gonstantinople, suggéraient de recourir à une
mise en demeure formelle, de fixer au Sultan un délai passé
lequel il faudrait avoir recours à des mesures coercitives ; mais,
à Paris et à Pétersbourg, on tenait avant tout à ne pas se laisser
acculer à des mesures auxquelles le cabinet de Berlin refuserait
vraisemblablement de participer et qui pourraient donner à la
politique anglaise l'occasion, qu'elle semblait chercher, d'une
intervention. L'attitude de lord Salisbury, au début de l'au
tomne 1896, vint justifier la prudente réserve des deux gouver-
nemens alliés. Le 25 septembre, le chef du Foreign Office se
mettait d'accord avec le comte Goluchowski, ministre des Affaires
étrangères d'Autriche-Hongrie, sur les moyens de réaliser deft
icrormes et la nécessité de recourir à des mesures d'exécution;
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l'évolution de la question d'orient. 311
puis, le 20 octobre, il lançait un mémorandum aux puissances,
dans lequel il semblait sonner le glas de TEmpire ottoman. Après
avoir affirmé l'échec de la politicpie d'intégrité et de réformes,
il concluait : « Il est devenu évident qu'à moins que ces grands
maux puissent être supprimés, la longanimité des puissances de
l'Europe ne parviendra pas à prolonger l'existence d'un État
que ses propres vices font tomber en ruine. » A ces déclara-
tions alarmantes, M. Hanotaux répondit par le discours du
3 novembre où, définissant les intérêts et les devoirs de la
France, il répudiait pour elle toute politique d'aventure; dans
une note du 12 décembre, il précisait le programme de la poli-
tique franco-russe et fixait les trois points qui devaient servir de
base, et en même temps de limite, aux négociations : maintien de
l'intégrité des États du Sultan, pas de condominium européen,
pas d'action isolée. En même temps il représentait fermement
à la Porte qu'il lui deviendrait impossible de la sauver de la
ruine dont l'Angleterre la menaçait si les massacres ne cessaient
pas et si des satisfactions réelles n'étaient pas données aux exi-
gences de l'Europe. Le 16 novembre, il faisait venir Munir-bey,
et lui déclarait qu'il donnait à M. Cambon l'ordre de quitter
Constantinople, s'il n'obtenait pas l'arrestation immédiate de
Mazhar-bey, assassin du Père Salvatore, la fermeture du tribunal
extraordinaire chargé de juger les Arméniens et l'ordre aux
autorités militaires de la Crète d'obtempérer aux réquisitions du
vali. En même temps que les puissances, alarmées des procédés
de l'Angleterre, se ralliaient autour du programme français, le
Sultan sentait la nécessité de tenir enfin compte de l'irritation
de l'opinion européenne ; il proclamait une amnistie, autorisait
l'élection d'un patriarche arménien, Mgr Ormanian, supprimait
le tribunal d'exception. Peu à peu les troubles s'apaisaient, les
massacres cessaient, les assassinats se faisaient plus rares. A coup
sûr la question arménienne subsistait, et subsiste encore, mais
la crise aiguë de la question d'Orient était passée. La politique
française avait réussi à conjurer le péril qui menaçait l'Europe,
à circonscrire l'incendie, et à prévenir toute complication inter-
nationale. La réconciliation du Tsar avec le prince de Bulgarie,
sous la condition du baptême orthodoxe du prince héritier
Boris, négociée à Paris, dans l'hiver 1896, sous les auspices
d'un haut personnage politique français, avait empêché les
troubles de s'étendre à la Macédoine et la Bulgarie d'entrer en
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312 REVUE DES DEUX MONDES.
branle. Ces résultats que, malgré les difficultés particulièrement
délicates de sa situation, — extérieure et intérieure, — la France
avai! obtenus, elle les devait à la formule « intégrité de
TEmpire ottoman, » qu'elle avait résolument adoptée, non
comme un expédient passager, mais comme Tune des assises
fondamentales de sa politique traditionnelle adaptée à ses be-
soins et à ses intérêts présens. Une Turquie forte, capable de
mettre en ligne une armée solide, pouvait devenir, dans cer-
taines éventualités que Tavenir semblait préparer, un facteur
important dans la politique générale. Là raison d'être ultime
de la politique franco-russe, dans la crise de 1895-1896, c'est
en Egypte qu'il faut aller la chercher. L'Angleterre avait tout
fait pour rompre le bon accord de la France et de la Russie;
elle avait échoué, et il se trouvait que c'était au contraire cette
union qui avait donné le ton au concert européen et réglé les
difficultés orientales. Mais le résultat auquel l'Angleterre n'avait
pu arriver par son action extérieure, l'opposition, en France
môme, allait l'obtenir partiellement en menant, contre le cabinet
Méline-Hanotaux, la plus violente campagne, et en affectant de
rendre la politique franco-russe responsable de massacres que
d'autres avaient provoqués, qu'elle n'avait pas qualité pour
punir, qu'elle a finalement arrêtés, et qu'elle a essayé d'empê-
cher dans toute la mesure où elle le pouvait, sans sacrifier sa
propre sécurité et sans jeter l'Europe dans les complications
redoutables d'une crise orientale. Cette campagq^e ne servit pas
la cause des Arméniens, mais elle réussit à ameuter une partie
de l'opinion française contre une politique qui faisait notre force
dans le monde, mais qui gênait la liberté de mouvemens de
l'Angleterre. Ainsi, indirectement, la politique britannique avait
en partie réussi : elle avait émoussé, dans^ une certaine mesure,
la puissance d'action de l'Alliance franco-russe, en aidant, ep
France, au déchaînement des passions politiques et à l'avène-
ment du parti radical.
L'Allemagne était, cette fois encore, cette fois surtout, la
principale bénéficiaire de la crise. Depuis le Congrès de Berlin,
elle jouissait à Constantinople d'une influence d'autant plus
forte que ses armées étaient plus éloignées et ses flottes moins
redoutables. Dans la crise arménienne son attitude fut nettement
favorable à la Turquie ; elle s'opposa, ou ne donna qu'une adhé-
sion platonique à toutes les mesures proposées, non seulement
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l'évolution be la question d'orient. 313
par l'Angleterre, mais encore par la France et la Russie^ pour
imposer au Sultan des réformes. Elle ne cessa» pas d'agir
« comme un membre libre du concert européen ; » elle ne prit
pour règle de sA conduite que son intérêt immédiat, et son atti-
tude contribua dans une large mesure à encourager la Porte
dans sa résistance aux conseils réitérés de la Russie et de la
France. Le Sultan, entre la Russie et TAutriclie, dont il redou-
tait le voisinage et les armes, TAngleterre, dont les intrigues eu
Arménie et les visées sur Gonstantinople Talarmaient, la France
souvent exigeante quand il s'agissait de ses protégés, le Sultan,
délibérément, choisit l'Allemagne qui, en échange de son puis-
sant appui diplomatique, ne lui demandait que des concession^
de chemins de fer, des commandes pour son industrie, des faci-
lités pour son commerce. Au moment où Ton se plaisait, dans
certains milieux, à croire son influence annihilée pour long-
temps à Gonstantinople, elle était en passe d'y devenir prépon-
dérante.
Les événcmens de Crète et de Grèce allaient, l'année suîvanle,
porter à son apogée le crédit de rAllcmagne à Gonstantinople.
\u moment où les soldats grecs du colonel Vassos débarquaient
en Crète pour venir en aide aux insurgés, Guillaume 11 signifiait
durement son mécontentement au roi Georges, son parent, pro-
posait de bloquer sans délai le Pirée et d'exiger le rappel du c -
loneL Entre une politique si rigoureuse ut les incartades pur
trop imprudentes de la Grèce, il y avait place pour une action
pacificatrice du concert européen. Le cabinet de Londres, effrayé
des conséquences de sa politique de l'année précédente et dôs
progrès de Tinfluence allemande, revenait à des maximes plus
prudentes. Quant à la France, elle était partagée entre ses sym-
pathies traditionnelles pour les Grecs et sa résolution de rester
fidèle à la politique d'intégrité ; dès le début de la crise, elle offrit
aux Grecs l'autonomie de la Crète sous lo gouvernement du
prince Georges, mais sous la suzeraineté de la Porte. Enlever au
Sultan tout droit de souveraineté sur la Crète, c'eût été la mettre
à la merci de l'influence de la puissance prépondérante sur les
mers et maîtresse de l'Egypte, comme l'avait prédit, en 1853,
Nicolas I''^ : ni la France ni la Russie n'y conscnlaient. « 11 n'y a
pas trois politiques en présence, écrivait à cette époque M. Fran-
cis Charmes, il n'y en a que deux : ou le concert européen avec
les obligations qu'il entraîne, avec les lenteurs qu'il impose, avec
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314 REVUE DES DEUX MONDES.
les difficultés qu'il accepte et qu'il essaie de résoudre, ou Tiso-
lement avec la rhétorique pour consolation ou pour amusement. »
On sait comment la Grèce ne se rendit pas au conseil des puis^
sances, et, pour son malheur, partit en guerre, et comment, grâce
à l'Europe, il ne lui en coûta que quelques cantons thessaliens,
tandis que la Crète, tout en restant partie intégrante de l'Empire
ottoman, était remise aux puissances qui, pour la gouverner, dé-
léguaient le prince Georges. Cette nouvelle crise portait à son
apogée l'influence de l'Allemagne à Constantinople : l'attitude
nettement turcophile de son gouvernement, les encouragemens
et les félicitations de l'Empereur à l'armée turque, l'opposition
djB sa diplomatie à toutes les mesures destinées à atténuer le
désastre des Grecs, faisaient de Guillaume II non seulement un
partisan radical de l'intégrité de la Turquie, mais encore, pour
le plus grand bénéfice de l'industrie et du commerce allemand,
l'ami et l'allié du sultan Abd-ul-Hamid. Son voyage à Constan-
tinople et en Palestine, en octobre 1898, fut la manifestation
éclatante de cette intimité nouvelle. L'ère germanique com-
mençait dans l'Empire ottoman.
VI
L'histoire d'une évolution qui n'est pas achevée ne comporte
pas, à proprement parler, de conclusion. Mais, des observations
précédentes, peut-être avons-nous le droit de tirer, pour la poli-
tique d'aujourd'hui et de demain, certaines indications sur les
conditions dans lesquelles, si une crise orientale venait à
s'ouvrir, les grandes puissances s'y trouveraient engagées.
I L'influence économique et politique de l'Allemagne à Con-
stantinople s'est affirmée de plus en plus en ces dernières années;
1 elle s'est manifestée, notamment à propos des affaires de Macé-
doine, dans un sens absolument conservateur de l'intégrité de
l'Empire ottoman, de la souveraineté du Sultan et de son auto-
rité de Commandeur des Croyans. En vain Abd-ul-Hamid a-t-il
parfois timidement essayé de faire contrepoids à Thégémonie
germanique, en reprenant lé jeu de bascule qui lui a si souvent
réussi : il ne saurait plus désormais, même s'il le voulait réso-
lument, échapper complètement à cette protection, un peu
lourde à la vérité, mais qui, pour lui, reste la plus profitable et,
pour le moment, la moins dangereuse de toutes celios qu'il avait
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l'évolution de la oï^bstion d'orient. 315
essayées jusqu'ici. Pour la Russie et même pour l'Autriche-
Hongrie, TEmpire ottoman était un obstacle à une marche vers
la mer Egée ou le golfe Persique; entre les mains de l'Angle-
terre, il était une barrière dressée entre les routes de l'Inde et
la poussée moscovite. Pour l'Allemagne, qui ne confine pas 4
ses frontières, il est l'allié nécessaire, le collaborateur sans lequel
elle ne saurait ni acquérir ni garder les débouchés commerciaux
de l'Orient et les routes de l'Asie. Pour l'Angleterre et la Russie,
il était « un moyen; » pour l'Allemagne, il est un but; c'est lui^
même qui est, pour l'expansion allemande, le champ d'expérience
dont elle manquait : l'intérêt certain, durable, de TAUemagne
est donc de conserver et d^accroltre la puissance turque et de se
servir d'elle pour étendre la sienne propre dans tout le domaine
de l'Islam. Galvaniser « l'homme malade, » fortifier son armée
pour s'en faire une auxiliaire dans ses desseins politiques, c'est
l'intérêt allemand et c'est la politique de l'Empereur. Ainsi sub-
siste l'Empire ottoman, en dépit de tant de prédictions, plu^
solide peut-être qu'il ne l'avait été d^uis longtemps, en tous cas^
plus musulman, plus turc.
Il est parfois périlleux, pour un malade qui a des héritiers,
de paraître reprendre vigueur et santé. L'homme malade turc,
assisté du médecin allemand, inquiète la Grande-Bretagne. Le
rôle qu'elle a tenu en 1878, a passé à rAllemagno : politique
d'intégrité, politique panislamique, elle a tout pris et c'est son
influence dans les Balkans et en Asie qui alarme aujourd'hui la
puissance qui a besoin des routes de l'Inde et qui jouit de Tusu-
fruit de l'Egypte. La formule de « l'intégrité de l'Empire otto-
man, » dont la politique franco-russe n'a pas eu le temps de faire
valoir tout le contenu, est maintenant passée dans le jeu de l'Aile-
magne, qui parait disposée à s'en servir. Pour parer à ce péril, le
seul qui menace aujourd'hui son hégémonie mondiale, l'Angle-
terre pourrait être tentée de hâter la désagrégation de TEmpire
ottoman. Par quels moyens, nous l'avons laissé pressentir rLms
un précédent article sur le conflit anglo- turc, et nous n'y revien-
drons pas. La Grande-Bretagne, depuis que, par l'épée du Japon
!et le concours de l'action révolutionnaire, elle a mis momenta-
inément hors de combat son vieil adversaire russe, n'a plus
besoin de l'écran turc pour arrêter la descente cosaque vers les
Dardanelles ou le golfe Persique; elle serait tentée plutôt de
Rechercher l'amitié du Tsar pour contrerbalancerj, à Constanti-.
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\
âl6 ÎIÈMJÉ DÈS DEUX MONDES.
nople, le trop rapîdo essor do Tinlluence germanique. Elle croît
pouvoir compter, pour seconder éventuellement ses desseins
dans l'Empire ottoman, sur le concours de Tltalie, dont les
espérances dans TAdriatiquc et en Tripolitaine s*accommode-
raient d^me crise orientale. Il est vraisemblable qu'elle cherche-
rait aussi à entraîner -à sa suite la France : la question de savoir
si nos traditions, nos intérêts en Orient et notre situation en
Europe nous engageraient à la suivre est trop délicate pour être
tranchée en quelques lignes: peut-être les observations que nous
avons pu faire, chemin faisant, aideront-elles le lecteur, sinon à
la résoudre, du moins à la poser dans ses vrais termes.
La Russie, pendant toute la période de son expansion en
Extrême-Orient, a gardé, en Orient, une attitude expectante et
réservée; eRe a signé, en 1897, une convention avec TAutriche-
Hongrie pour maintenir le statu quo dans les Balkans, refréner
les ambitions impatientes des nationalités de la péninsule et y
conserver Téquilibre nécessaire à la paix; en 1903, la bonne
entente des deux cabinets de Vienne et de Pétersbourg s'est
encore manifestée par l'adoption du programme de Muerzsteg
pour la pacification et les réformes en Macédoine. Ni à Vienne,
ni à Pétersbourg, on ne prend ombrage des progrès de Tin-
fluence allemande à Constantinople ; à Vienne, on espère être de
moitié dans la politique du Drang ; à PétersbourgTon compte
sûr le système de l'intégrité, jpratiqué par l'Allemagne, pour
empêcher une puissance européenne quelconque de mettre la
main sur les détroits, car, tant qu'ils demeureront aux mains
des Turcs, l'espérance de voir se réaliser un jour les aspira-
tions traditionnelles tant de fois déçues, reste, pour la Russie,
parmi les possibilités de l'avenir. L'Allemagne se trouve donc en
niesùre de profiter de sa grande influence dans l'Empire otto-
man pour y sauvegarder et au besoin pour y favoriser les inté-
rêts de la Russie et ceux de TAutriche, et pour tenter de renouai',
selofli, la tradition bismarckiennc, l'entonte dps trois empereurs.
Ainsi gravitent, aujourd'hui plus quejamais, autour de Constan-
tinople et de Salonique, toutes les combinaisons de la politique
européenne.
René Pinon.
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pp*^"
COMMENT AIMiT LES MISMES (MËTn
Les médecins ont beaucoup étudié les mystiques dans la
seconde moitié du dernier siècle et ils se sont contentés souvent
d'explications trop simples.
Sans s'arrêter sur les rares neurologistes qui n'ont vu dans
Vanalyse des états mystiques qu'une occasion de polémique
antireligieuse, on doit reconnaître que la plupart de ceux qui
ont abordé cette étude ont méconnu la complexité des faits en
admettant que la connaissance de Thystérie suffisait h les
éclaircir. Les jeûnes prolongés, les visions, les extases, les stig-
mates se rencontrant aussi bien dans les hôpitaux que dans les
couvens, ils ont pensé de très bonne foi qu'ils pouvaient consi-
dérer le mysticisme comme une manifestation particulière dé
ce mal. « Un mystique est un hystérique qui tient de son
éducation les idées religieuses qui orientent sa pensée et colo-
rent d'une môme teinte ses divers accidens mentaux, » tel est
le jugement sans appel qui semblait résulter des travaux de
Charcot et de son école.
Il y a beaucoup à dire cependant contre une conception de ce
genre (1), et Ton pcnirrait montrer sans peine que, chez bien
des mystiques, l'hystérie, loin de constituer une condition néces-
saire de la mysticité, n'intervient qu'à titre accessoire ou môme
n'intervient pas du tout. Ce qui est constant dans ces âmes, c'est
l'exaltation du sentiment religieux, Tangoissc du doute, la soif
(1) D'excellents argumens ont été donnés récemment contre celte concept- n
par M. Pierre Janet [Une Extatique, Paris, 1901) et M. Léo Gaubert {la Calaie/^.^ e
chez lu mystiques, ^avht idOZ),
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318 REVUE DES DEUX MONDES.
de la certitude, le désir de la sainteté; ce qui est variable, ce sont
les moyens, consciens ou non, dont elles disposent pour apaiser
leur angoisse et réaliser leurs désirs. Ce n'est pas évidemment par
cet état nerveux que Pascal est arrivé à la joie de la certitude, et,
si sainte Thérèse a été hystérique, on ne saurait prétendre que
son mysticisme d intelligeni et si personnel ait été passivement
conditionné par sa névrose; bien au contraire, elle a su mer-
veilleusement profiter de ses visions et de ses extases pour se
rapprocher de son Dieu, et c'est son hystérie qu'elle a soumise
à son mysticisme. D'ailleurs, à mesure qu'on lit sainte Thérèse,
saint Jean de la Croix, Ruysbroeck, M"' Guyon, on s'aperçoit
que le mysticisme, avec l'ascétisme physique et moral qui pré-
pare l'union divine, et l'extase qui la réalise, implique toute une
philosophie profonde de la vie ; et l'explication de cet état d'âme
par la simple névrose paraît non seulement inexacte, mais infini-
ment courte. En attendant que la critique médicale apporte
dans l'étude générale des phénomènes naystiques plus d'esprit
philosophique, je voudrais aborder un chapitre souvent traité,
celui de l'amour mystique, et ce me sera une occasion de mon-
trer, avec des textes, combien l'analyse est restée jusqu'ici insuf-
fisante par rapport aux sentimens très complexes et très délicats
qu'elle avait la prétention de pénétrer.
I
On a pu avec raison définir le mysticisme « l'amour exclusif
de Dieu. »
Non seulement les grands mystiques aiment Dieu conmie
toutes les âmes religieuses, mais ils aspirent sans cesse à l'aimer
davantage et, partant, à n'aimer que lui. Tous les instincts, tous
les désirs qui n'ont pas Dieu pour objet, leur apparaissent conmie
des ennemis de leur âme, et c'est pour assurer jalousement le
triomphe de l'amour divin sur toute inclination naturelle qu'ils
se soumettent à cette discipline physique et morale qu'on appelle
Tascétisme.
Par le jeûne, ils espèrent soustraire leur esprit à la domina-
tion de la matière et s'affranchir d'un besoin qui rive toute créa-
tm'e à la terre ; par les souffrances et les privations physiques, ils
veulent tuer l'instinct du plaisir sous toutes ses formes, rendre
lem* corps insensible aux excitations légères du goût, de la vue
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COMBÏENT AIMENT LES MYSTIQUES CHRÉTIENS, 319
OU de Touïe, aussi bien qu'aux excitations violentes de la chair;
par les mortifications morales et les humiliations, ils veulent
étouffer les sentimens égoïstes et en particulier le plus dange-
reux de tous, le sentiment de Torgueil.
Ainsi, à mesure qu'ils coupent leurs chaînes, ils s'élèvent
vers le Dieu qu'ils aiment et deviennent plus capables de l'aimer,
puisque, suivant la forte expression de Ruysbroeck : « libre et
puissant par l'ascétisme, le mystique porte son âme dans sa main
et la donne à qui il veut. »
Il ne suffit pas cependant de libérer son âme, il faut encore
lui donner le moyen d'éprouver dans sa plénitude cette affeetion
dont elle a soif. Aussi le mystique s'entraîne-t-il, par des atti-
tudes et par des gestes, à réaliser d'abord dans son être physique
l'expression de Tamour de Dieu; il reste des heures entières
agenouillé ou prosterné devant la croix, il tient ses yeux et ses
mains levés vers le ciel.
Saint François de Sales n'a-t-il pas écrit que « dans les mo-
mens de sécheresse, il convient quelquefois de piquer son cœur
par quelque contenance et mouvement de dévotion extérieure (1)?
Pascal n'a-t-il pas conseillé : « Abêtissez-vous, » et les psycho-
logues modernes n'ont-ils pas souvent répété qu'exprimer un
sentiment, c'est déjà partiellement le ressentir?
Et tandis que le corps se maintient de la sorte en état de grâce,
tandis qu'il aspire tout entier à l'amour divin, voici la raison
qui par la méditation va se convaincre que cet amour est seul
légitime et seul digne d'être éprouvé. Le même saint François
nous dit que dans la méditation « l'espi-it tire à soi les motifs
d'amour et les savoure (2) ; » et sainte Thérèse médite sur les
plaintes de Fâme séparée de Dieu, sur la douleur de Cdme qui
désire Dieu, sur l'excessive bonté de Dieii^ sur co qui peut con-
$oler une âme de son exil; les titres ont beau changer, le thème
Be change guère, et les méditations provoquent ainsi l'adhésion
rationnelle de l'âme à ce sentiment que le corps désire et attend.
Mais ce n'est pas encore assez ; l'amour, comme tous les sen-
timens, ne peut vivre sans des images qui le soutiennent, et, pour
émouvoir fortement la sensibilité, ces images doivent être fixes
La contemplation, d'après saint François de Sales, consiste à
immobiliser sa pensée sur certaines images et choses capables
(1) Introduction à la Vie dévole, II, ch. ix.
(2) Traité de l'Amour de Dieu^ liy. VI, ch. ii.
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320 REVUE DES DEUX MONDES.
de provoquer le sentiment que l'on cherche (1). Pour contem-
pler, le mystique devra donc choisir une image e< la fixer, et s'y
perdre en s'abandonnant sans mesure aux senti mens d'amour, de
tendresse et de reconnaissance qu'il éprouve devant elle. Quel-
quefois, dans cette contemplation, il se donnera éperdument, jus-
qu'à perdre la notion de lui-même, et il aura l'illusion qu'il se
confond avec son Dieu ; d'autres fois, il sera plus conscient et
plus calme; mais il n'en éprouvera pas moins la joie de ne plus
s'appartenir, il aimera son Dieu de tout de son cœur, de toute
son âme et de toute sa pensée. Quelle est la nature de son
amour?
La conception qui prévaut encore parmi les médecins et
môme parmi les psychologues, c'est que l'amour mystique, mal-
gré l'ascétisme physique et moral qui le rend possible, malgré
la méditation et la contemplation religieuses qui le créent, ne
diffère pas^ dans sa racine, de l'amour humain le plus sensuel.
Sans doute Tobjet est Dieu, mais ce n'est pas par son objet qu'un
sentiment se distingue réellement d'un autre ; c'est par les émo-
tions secondaires dont il se compose, par les organes qu'il affecte;
et, considéré sous cet aspect, l'amour de Dieu apparaît comme
une transformation à peine déguisée de l'amour des créatures.
Ce sont les mêmes expressions physiques ou verbales, les mêmes
ardeurs et les mêmes satisfactions.
Les faits ne manquent pas, semble-t-il, pour appuyer la thèse;
ouvrez un mystique au hf^sard et voyez comme il parle : il s'ex-
prime avec le langage de l'amour le plus passionné ; il fait les
mômes protestations qu'un amant, il a les mêmes souffrances et
les mêmes jpies. « Je vous envoie mon cœur pour le donner à
notre tout amour, » écrit la mère Agnès de Langeac à M. Ollier,
« dites hardiment à notre tout aimant que je l'aime ou que je
meure (2). » « 0 hion vrai Dieu, l'époux de mon âme, et toute
la joie de mon cœur, » s'écrie sainte Rose de Lima, « j'ai soif de
vous aimer, ma joie et mon salut, comme vous vous aimez vous-
même. Oh oui! que je sois brûlée, détruite, cmsumée par votre
divin amour, ô Jésus mon bien-aimé (3). » — « Où vous êtes-
vous caché, mon bien-aimé, » disait sainte Catherine de Sienne,
(I) Traité de V Amour de Dieu, ch. m et v.
(ii) Vie par M. de Lantagcs, édition revue par M. l'abbé Lucot, II, p. i37.
{?>) \'ie de sainte Rose de LimUf par le Père Léonard Uansen, p. 215.
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COMMENT AIMENT LES MYSTIQUES CHRÉTIENS. 321
« VOUS m'avez abandonnée dans lesgémissemens. Forêts épaisses,
prés toujours verts, dites-moi si mon amant a passé par vos
campagnes (1) ; » et quand elle Ta trouvé, c'est un mariage éternel
qu'elle lui demande. De môme, Catherine de Ricci, après avoir
longtemps appelé l'époux divin de ses vœux, le voit venir à elle
et lui dire : « Ma fille, reçois cet anneau comme un gage, et un
témoignage que tu es à moi et seras toujours mienne (2). » Et
le biographe ajoute qu'il ne la quitta qu'après lui avoir fait goû-
ter quelques-unes de ces joies pures de l'esprit qu'il réserve à ses
épouses bien-aimées.
Jeanne>Marie de la Croix, après avoir appelé Jésus avec toute
la tendresse de son cœur, après lui avoir consacré son âme et
son corps de vierge, s'entend dire par la voix de l'Époux : « Tu
es pauvre et cependant je t'aime tendrement, et je suis venu avec
joie te visiter. N'es-tu. pas ma fiancée chérie, ne m'as-tu pas
offert ta couronne de virginité (3)? » Une autre fois, pénétrée
d'enthousiasme, elle s'écrie : « Je l'ai trouvé, je l'ai trouvé, celui
que mon cœur aime. Je veux le garder et ne jamais plus le
lâcher. 0 mon doux amour, ô mon divin époux, que vous êtes
beau, que vous êtes gracieux (4) ! »Et quand elle veut exprimer sa
joie : « Mon âme, » dit-elle, « nageait dans un océan de délices,
portée dans les bras de son céleste époux. Dans ce sentiment
d'union avec Dieu, je me sentais purifiée, comme l'or dans la
fournaise, par la flamme du divin anaour (5). »
Dans le môme style, sainte Angèle do Foligno parle de ses
langueurs amoureuses, de ses crucifiemens d'amour, tandis que
Marie de l'Incarnation tend continuellement vers l'amant céleste
« ses bras intérieurs (6). »
Tel est le langage amoureux de la plupart des mystiques
chrétiens, et quelques-uns d'entre eux, plus précis que les pré-
cédens, paraissent s'en être servis pour exprimer, non seulement
des sentimens, mais de véritables sensation» et de véritables
désirs.
Saint François de Sales, par exemple, dans son Traité de
\\) Vie de sainte Catherine de Sienne, par Chavin de Malan, p. 50-51.
(2) Vie de sainte Catherine de Ricci, par Hyacinthe Bayonne, t. I, p. 170.
(3) Vie de Jeanne-Marie de la Ci^oix, par Weber, p. 253 de la traductioa
française.
(4) Ibid., p. 258.
(5) Ibid., par Weber, p. 66 de la traduction française.
(6) Vie de Marie de VIncamation, par l'abbé Chapot, I, 91-93.
TOMK XXXV. — 1900. 21
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322 REVUE DBS DEUX MONDES.
r Amour de DieUy parle un langage très coloré d'imasces amou*
relises, et quand il veut dire les perfections de la Vierge, il le
fait dans des termes qui semblent trahir un sentiment d'ado-
ration sensuelle. Il célèbre « ce corps doux, humble, pur,
obéissant au saint amour, et qui est tout embaumé de mille
suavités sacrées (1). » Marie Âlacoque écrit dans le môme style
à propos de Jésus : « Il me fit comprendre, à la manière des
amans les plus passionnés, qu'il me ferait goûter ce qu'il y avait
de plus doux dans la suavité des caresses de son amour; en effet,
elles furent si excessives qu'elles me mettaient souvent tout
hors de moi (2). » Sainte Thérèse elle-môme n'aurait pas été à
l'abri des confusions de ce genre, si on en croit ses Mémoires.
« A la vérité, » écrit-elle, « quand cet époux très riche veut en-
richir et caresser les âmes davantage, il les unit tellement à lui,
que, pareilles à des personnes que l'excès du plaisir et de la joie
fait défaillir, elles croient être suspendues à ses di\îns bras,
collées à son divin côté, appliquées à ses divines mamelles et ne
savent plus que jouir (3). » Tout le monde connaît l'épisode ce
lèbre de la transverbération immortalisé par le Bernin, et ce»
ravissemens que sainte Thérèse éprouvait, dit-elle, au cours de
certaines extases, à sentir son cœur transpercé par l'épée de
feu d'un séraphin. Les termes dont elle se sert pourraient fa-
cilement s'appliquer à des sensations qui n'ont rien de céleste,
et, à les prendre dans ce sens, on y trouve môme une précisioik
telle que la citation intégrale est impossible ici (4).
Enfin M"' Guyon, si froide envers son mari, parait l'avoir
été beaucoup moins dans ses effusions et ses extases mys-
tiques ; son langage est souvent celui de l'amour, ses can-
tiques sont pour la plupart des cantiques d'amour, et le
rêve qu'elle raconte au deuxième livre de sa vie a prêté à bien
des interprétations fâcheuses. « Le Maître me mena, » dit-elle,
« dans un bois qui était de cèdres. Il y avait, dans ce bois, une
chambre, et dans cette chambre, deux lits. Je lui demandai pour
qui étaient ces deux lits ; il me répondit : Il y en a un pour ma
Mère, et l'autre pour vous, mon Epouse (5). » Bossuet, lorsqu'il
(1) Traité de V Amour de Dieu, liv. lU, ch. vui, p. 183.
(2) Vie et Œuvres de la bienheureuse Marie Alacoque, t. II.
(3) Œuvres de sainte Thérèse. Des pensées sur l'amour de Dieu, ch. iv,
(4) Voyez Autobiographie f ch. xxix.
(5) Autobiographie, U, ch. xvi, p. 178.
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COMMENT AIMENT LES MYSTIQUES CHRÉTIENS. 323
rapporte ces paroles dans sa Relation sUr le Quiétisme, ne paraît
pas avoir eu d'hésitation sur le sens, puisqu'il ajoute en gui»e
de commentaire : « Mais passons, et vous,ô Seigneur, si j'osais,
je vous demanderais un séraphin avec le plus brûlant de tous
ses charbons, pour purifier mes lèvres souillées par oe récit (1),
quoique nécessaire. »
Fondée sur des citations de ce genre (2), la psychologie des
mystiques apparaît comme très simple, malgré les troubles ner-
veux ou mentaux qui viennent la compliquer; ce sont, nous
dit-on, des âmes ardentes, éprises de la Vénus terrestre : sous l'in-
fluence des idées chrétiennes, ils veulent lutter contre la nature,
tuer en eux l'éternel désir par l'ascétisme et les mortifications,
et, très sinc^ement, ils se persuadent qu'ils en sont vainqueurs ;
mais on ne retranche pas de sa vie un instinct aussi puissant
que l'instinct sexuel. Si on lui fait la chasse, si on le traque, on
l'oblige seulement à se déguiser, et c'est lui qui finalement rem-
porte la dernière victoire, puisque, suivant les paroles que
M"' de Se vigne appliquait à Racine, les mystiques aiment Dieu,
comme les amans aiment leurs maîtresses.
On pourrait s'étonner avec quelque raison de rencontrer une
pareille explication de l'amour mystique chez la plupart de ceux
qui considèrent le mysticisme comme une manifestation parti-
culière de l'hystérie. C'est un fait bien connu, en effet, que si
cette névrose s'allie quelquefois, comme on le croit d'ordinaire,
avec l'exaltation des désirs, elle s'associe le plus souvent avec
la frigidité des sens, et dans ce cas on ne voit guère comment
l'amour de Dieu pourrait être la transformation d'un amour
charnel qui n'existe pas. Mais, même en laissant de côté la ques-
tion de rhystérie et les objections d'ordre général, on peut,
par l'analyse directe des faits, apporter à cette conception de
l'amour mystique d'importantes restrictions.
Après les citations que nous avons faites et que nous
aurions pu prolonger, on ne saurait contester que les mystiques
se servent, pour exprimer leur amour de Dieu, du langage de
l'amour humain le plus passionné.
La question est seulement de savoir si la mère Agnès de
(1) Relation sur le Quiétisme, !!• section, p. 98, édition Lâchât.
(2) On en trouvera d'antres dans un intéressant article de M. de Montmoramd
[Rev, Philos,, octobre 1903} auquel j'ai emprunté qii<»IqiioR «ne» des précédentes.
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324 REVUE DES DEUX MONDES.
Langeac, Jeanne-Marie de la Croix, Catherine de Sienne, sainte
Rose de Lima, sainte Angèle de Foligno, M"* Guyon, Marie
Alacoque et toutes celles que je pourrais ajouter, disposaient
pour revêtir leurs sentimens d'un autre langage. Quand elles
parlent de caresses suaves, de joies qui font défaillir, quand
elles appellent Jésus Tépoux céleste, le fiancé, Tamant divin,
quand elles tendent vers le « ravisseur leurs bras intérieurs, »
quand elles se disent crucifiées de langueur, ellos emploient
pour exprimer leur amour mystique les seuls termes qu'ait
inventés pour Tamour la langue des hommes. Bien avant qu'une
sainte Thérèse ou une Marie de la Croix aient senti s'allumer
dans leur cœur la flamme divine, les poètes de toutes les litté-
ratures avaient pleuré sur les tourmens de Tàme qui se sent dé-
laissée, célébré les joies sans fin de celle qui se sent élue; les
premiers, et de tout temps, ils avaient parlé du martyre d amour,
des blessures d'amour, des feux de Tamour, chanté les ravisse-
niens, les extases et ces délires de tendresse où les âmes croient se
confondre. Les mystiques chrétiens n ont eu qu'à puiser dans ce
vocabulaire pour exprimer les élans d'amour qui les entraînaient
vers Dieu et leurs angoisses et leurs tristesses, et leurs espérances
et leurs joies. Et si dans leur langage ils ont trop souvent parlé
des baisers divins, des caresses de lépoux, de ses embrassemens,
c'est que les termes de l'amour humain leur arrivaient tout
chargés d'une sensualité terrestre qui les avait créés pour
s'exprimer (1).
Sans doute, quand on lit sainte Angèle de Foligno, M""* Guyon,
Jeanne-Marie de la Croix, Catherine de Ricci, on épronvo
quelque peine à ne pas prendre au pied de la lettre les déclara-
tions d'amour qu'elles adressent à Jésus; mais on fait plus faci-
lement la part de la métaphore quand on rencontre lus mêmes
phrases tendres ou passionnées chez saint Bernard, chez Tauler
ou chez saint François d'Assise. « Si quelqu'un de nous, » dit
saint Bernard, « trouve, comme le prophète, du bonheur à s'at-
tacher à Dieu; si, pour parler plus clairement, l'un de nous est
tellement un homme de désir qu'il aspire après la mort pour
être uni au Christ, si ses désirs sont ardens, dévorans, conti-
nuels, celui-là recevra le Verbe qui le visitera en Epoux. Il re-
(1) Cf. sur ce point spécial du langage mystique M. de Montmorand {Us Étais
mystiques, Rev, Philos,, juillet 1905) et M. Ribot {Qu'est-ce qu'une Passion, Rev,
PKUos,, mai 1906, p. 474).
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COHMENT AIMENT LES MYSTIQUES CHRÉTIENS. 325
connaîtra l'heure de cette visite, quand il se sentira intérieure-
ment étreint par certains bras de la divine sagesse, et, par suite,
la suavité du saint amour sera versée dans son cœur (1). »
« Quand Tépouse, nous dit Tauler, a tout abandonné et est
devenue pure et parfaitement aimable. Dieu verse sur elle les
torrens de l'amour divin... tellement que Tépouse, enivrée
d'amour, se perd et s'oublie» et toutes les créatures (2). »
« L'amour m'a mis dans le feu, » dit saint François d'Assise,
« je brûle d'amour. Lorsque je commençai à aimer l'époux de
mon &me, il avait la douceur de l'agneau, mais depuis il m'a
percé le cœur d'un fer aigu qu'il a enfoncé profondément (3). »
Le feu de l'amour, le cœur percé, le trait de fer ! Que ne
dirait-on pas si l'on rencontrait toutes ces métaphores sous la
plume d'une femme mystique !
Il convient d'ajouter avec M. de Montmorand (4) que le ca-
tholicisme avait, dès le m« siècle, donné aux mystiques le
modèle de leur langage amoureux en présentant le Cantique des
Cantiques comme ud dialogue de l'Église avec son époux divin.
Si l'Église elle-même a pu dire : « Que mon bien-aimé me baise
du baiser de sa bouche, » et si Jésus a pu répondre : <' Vos deux
mamelles sont comme deux petits jumeaux de la chevrette qui
paissent entre les lis, » sans que ces paroles désignent autre
chose que l'union des âmes ou la fécondité de l'amour divin, les
mystiques avaient le champ libre pour exprimer dans un langage
sensuel des pensées qui n'étaient pas nécessairement sensuelles.
Plusieurs d'entre eux, saint Jean de la Croix, saint Bernard,
sainte Thérèse, M"* Guyon ont commenté le Cantique des Can-
tiques; tous l'ont plus ou moins imité ou paraphrasé dans leurs
effusions, de telle sorte, qu'avec la part du langage métapho-
.rique de l'amour, on doit faire aussi la part d'un langage con-
venu qui s'inspirait aux mêmes sources.
. Par tradition comme par nécessité, les mystiques ont parlé
à leur Dieu le langage amoureux des hommes, et c'est commettre
à la fois une injustice et utie erreur que d'abuser de ce langage
pour assimiler brutalement à l'amour sensuel les sentimens
quils éprouvent.
(1) Saint Bernard, Sermon 32, N» 2.
(2) Tauler, !•' sermon après sa conversion.
(3) Saint bVançois d'Assise, le Cantique de l'Amour»
(Ij Rtvue Philosophique, octobre 1903, p. 391*
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326 REVUE DES DEUX MONDES.
Une fois la part des métaphores faite, ne reste-t-il pas
cependant, dans l'amour mystique, un grand fonds de ten
dresse humnine? Ce serait nier l'évidence que de soutenir le
contraire.
Si les analogies verbales ne prouvent pas tout ce qu'on a
voulu leur faire prouva, elles témoignent au moins d'une cer-
taine parenté entre les deux sentimens ; ce n'est pas l'ambitiony
ou l'avarice qui, sous le couvert des métaphores, pourraient
emprunter k ce point le langage de l'amour. Si les termes de
fiancé mystique, d'époux céleste, de caresses enivrantes revien-
nent si facilement dans la bouche des mystiques, c'est sans
doqte qu'ils correspondent à quelque r^ité et qu'ils expriment
un sentiment très voisin de Tamour humain. En; fait, les
hommes qui ont aimé la vierge Marie d'amour mystique, lui ont
parlé bien souvent comme à la fiancée de leur àme, et la plupart
des femmes qui ont aimé Jésus sont allées vers lui, avec la
partie la plus féminine de leur cœur. Le chercher, soupirer après
lui comme après un fiancé de rêve, reporter sur cet amant idéal
toute raffectJon qu'elles ne donnaient pas à la terre, c'est là ce
qu'elles ont fait presque toutes. Ce qu'il im[lorte toutefois de
remarquer, c'est que la plupart d entre elles ne sont pas venues
à Jésus, comme on le croit trop souvent, après avoir éprouvé
tout ce que l^amour humain contient de désillusions ou d'amer-
tumes ; ce n'est pas une consolation ou une revanche qu'elles ont
demandées k leur époux divin ; elles ne lui ont pas apporté un
cœur tout frémissant encore des passions charnelles, une àme
tout imprégnée de souvenirs sensuels; non, elles sont allées
vers lui, avant de rien connaître de la terre, pour fuir des réalités
que leur esprit jugeait grossières; c'est avec leur âme et non avec
leurs sens que le plus grand nombre d'entre elles ont appelé
l'Époux.
Aussi, malgré les apparences, ont-elles mêlé très rarement
des pensées sensuelles à* leur amour divin, tout débordant qu'elles
l'aient proclamé. Ce sont des chastes que la plupart des
épouses de Jésus ; quand on a fait la part des métaphores, leur
tendresse amoureuse apparaît comme un sentiment épuré, où le
corps proprement dit tient peu de place.
Mais, à parler d'amour sans cesse, à aimer de tout son ^cœur,
on peut quelquefois être dupe et mettre dans son affection une
sensualité qu'on croit avoir à jamais bannie. De là ces quelques
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COMMENT AIMENT LES MYSTIQUES CHRÉTIENS. 327
passages qu'on a si souvent exploités contre les mystiques, et
où, de leur aveu môme, il résulte que leur corps n'a pas toujours
été étranger k leur amour. Sainte Thérèse par exemple écrit à
propos de la Transverbération : « La douleur de cette blessure
était si vive, qu'elle m'arrachait ces faibles soupirs dont je par*
lais naguère, mais cet indicible martyre me faisait goûter en même
temps les plus suaves délices ; aussi je ne pouvais ni en désirer
la fin, ni en trouver le bonheur hors de Dieu. Ce n'est pas une
souffrance corporelle mais toute spirituelle, quoique le corps
ne laisse pas d'y avoir beaucoup de part (1). »
On a le droit de citer ces paroles, et c'est une justice de re-
connaître que les médecins et psychologues qui traitent du mys-
ticisme n'y ont jamais manqué; mais il convient d'ajouter en
même temps que sainte Thérèse a donné souvent de l'union
mystique une description où les sensations du corps ne trou-
vaient pas leur place, et qu'elle a maintes fois célébré dans un
enthousiasme lyrique des joies infinies comme la joie d'être
élue, la joie d'être protégée, qui, pas plus que les joies de Pascal,
ne furent des joies d'amour.
II
Mais si l'amour mystique n'était fait que de tendresse hu-
maine, ce ne serait pas le sentiment durable et puissant que tous
les mystiques nous décrivent. Cet amour de Dieu, si profond
qu'ils peuvent s'y noyer pendant l'extase, si impétueux qu'il les
entraîne comme un torrent, si vivace que, pour beaucoup d'entre
eux, il ne s'éteint qu'avec la vie, ne peut pas avoir son unique
source dans un sentiment plus faible que lui. Ce ne peut être
qu'un sentiment complexe où se résument et s'associent toutes
les tendresses humaines, le faisceau de toutes les puissances
d'aimer. Aussi contient-il l'amour filial comme il contient
l'amour, et bien des mystiques sont-ils allés vers Dieu, non
seulement comme une femm^ va vers un époux, mais avec ce
besoin de protection et cette affection reconnaissante qui serrent
les petits contre leur mère.
A ne considérer que le langage et les métaphores, on trouve-
rait déjà bien des raisons de croire à la parenté des deux senti-
(1) Sainte Thérèse, Autobiographie, ch. xxix.
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328 REVUE DES DEUX BIONDES.
mens. Si Jésus est souvent le ravisseur des cœurs, le fiancé
attendu et rêvé, c'est aussi le nourricier divin qui dispense aux
affamés la nourriture dont ils ont besoin. Saint François de
Sales, qui parlait de la Vierge en termes sensuels, parle dans
des termes aussi sensuels des rapports de Tâme avec Dieu, et la
seule différence, c'est qu'il n'emprunte pas à l'amour, mais à la
maternité ses métaphores, c Ainsi donc, Théotime, Notre Sei-
gneur montrant le très aimable sein de son amour à l'âme dé-
vote, il la ramasse, et, par manière de dire, il replie toutes les
puissances d'icelle dans le giron de sa douceur plus que mater-
nelle, puis brûlant d'amour, il serre l'âme, il la joint, la
presse et colle sur ses lèvres de suavité et sur ses délicieuses
mamelles, la baisant du sacré baiser de sa bouche et lui faisant
savourer ses tétins meilleurs que le vin (1). » Quelques pages
plus bas, il est plus explicite encore : « Si vous prenez garde
aux petits enfans unis et jouant au sein de leurs mères, vous
verrez que de temps en temps, ils se serrent et pressent, par de
petits élans que le plaisir de téter leur donne. Ainsi, en l'orai-
son, le cœur uni à son Dieu, fait maintes fois certaines re-
charges d'union par des mouvemens avec lesquels il se serre et
presse davantage en sa divine douceur (2) . » Il avait d'ailleurs
pu prendre exemple sur sainte Thérèse qui décrit dans des
termes très analogues l'oraison de quiétude :
« L'âme en cet état est comme un enfant à la mamelle,
quand sa mère pour le régaler fait distiller le lait dans sa bouche
sans qu'il remue seulement les lèvres. De môme dans cette orai-
son, la volonté aime sans que l'entendement y contribue par
son travail. Le Seigneur veut que, sans y penser, l'âme sente
qu'elle est avec lui, boive le lait dont ce grand Dieu lui remplit
la bouche et en goûte la douceur (3). »
Ce sont là des métaphores bien précises et dont on pourrait,
avec les mômes réserves, tirer les mêmes conclusions que des
métaphores d'amour, mais nous avons plus que des métaphores
pour établir que les mystiques aiment Dieu d'une affection
filiale. « L'Eternel est mon berger, » dit le psaume, « je n'aurai
point de disette. Il me fait reposer dans des pâturages herbeux,
et me mène le long des eaux tranquilles; il restaure mon âme
(1) Traité de V Amour de Dieu, 1. VII, ch. i.
(2) Id., ibid.
(3j Chemin de la Perreclion, XXXI.
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COMMENT AIMENT LES 3fYSTIQUES CHRÉTIENS. 329
et me conduit... les biens et la miséricorde m'accompagnent (1). »
Beaucoup de mystiques pourraient répéter ce cantique, qui ont
demandé à Dieu d'être le soutien et Tami, celui qui dirige avec
Tautorité et laffection d'un père. « Une âme abandonnée à Dieu, »
dit M"' Guyon, « est en les mains de Dieu, comme un enfant
entre les mains de sa nourrice qui le tient par sa lisière (2). »
X Plus vous serez simple et petit avec Dieu, » di(- Ile encore, « et
plus il vous aimera. Saint Bernard dit que Notre-Scigneur s'est
fait petit afin d'être plus aimable; j'ajoute à cela qu'il se l'est fait
aussi afin de nous apprendre à devenir petits, et c'est le seul
moyen d'être agréable à ses yeux (3). »
Sainte Thérèse, lorsqu'elle se sent tourmentée par le démon,
se tourne de même vers son Dieu comme vers Tami qui ne
trahit pas ; et si elle parvient à retrouver le calme, c'est qu'elle
s'entend dire : « N'ayez point de peur, ma fille, je ne vous aban-
donnerai jamais, n'appréhendez rien (4). » Ne rien craindre,
être apaisée dans ses angoisses, avoir non seulement un époux
mystique qu'on puisse aimer de sa tendresse de femme, mais un
ami sûr qui délivre l'âme des tentations et des doutes où elle
se débat, tel est l'idéal de sainte Thérèse, de M"' Guyon et de
bien d'autres, chez qui la médecine ne veut voir que des amantes
sensuelles de Jésus.
Enfin, on pourrait être tenté de croire que bien des femmes
mystiques ont éprouvé pour Jésus enfant un sentiment très ana-
logue à l'amour maternel. Ce n'est pas toujours Jésus plein de
force et d'humanité qui leur apparaît dans leurs extases; elles
aiment à le voir tout petit, dans la crèche où il naît, à le suivre
en Egypte où il fuit les persécutions d'Hérode, dans le temple
où il étonne les docteurs; à vivre près de lui d'une vie familière
et tendre.
C'est ainsi que sainte Rose de Lima paraît s'être complu
dans la vision de Jésus enfant; sainte Lydwine lui a donné son
cœur dans ses extases, et Elisabeth Ganori Mora l'a entendu lui
dire : « J'ai gravé mon nom dans ton cœur et tu ne pourras
jamais l'oublier (5). » Ce n'est pas cependant l'amour maternel
(1) Psaume XXIII, 1, 6.
Lettre 121.
Lettre 28.
(4) Autobiographie, ch. xxv,
(5) Vie, p. 141.
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330 REVUE DES DEUX MONDES.
qui «e manifeste dans cette adoration de Jésus enfant; Jésus,
même tout petit, est trop chargé de puissances et de grâces aux
yeux des mystiques pour être aimé d'un amour qui implique
quelque supériorité chez celui qui aime. C'est toujours, même
quand il est couché dans ses langes, le Dieu sauveur qui console
et guérit; il ne pouvait pas être l'objet d'une affection qui eût
méconnu à ce point son véritable caractère. Si l'on veut retrou-
ver dans l'amour mystique, l'amour maternel, ou tout au moins
un sentiment qui lui ressemble, c'est ailleurs qu'il faut le cher-
cher : dans la pitié douloureuse, dans la charité compatissante
qu'inspire Jésus crucifié sur le Golgotha ou oppressé d^angoisses
dans le jardin de Gethsémani.
Ici le Dieu redevient assez faible, assez souffrant, assez
homme, pour qu'une affection pitoyable puisse descendre sur
lui. (( Alors, » dit Angèle de Foligno, « je sentis le supplice de
la compassion. Alors, au fond de moi-même, je sentis, dans les
os et dans les jointures, une douleur épouvantable et un cri qui
s'élevait comme une lamentation. Et Jésus s'écria : « Soyez bénie
par la main du Père, vous qui avez partagé et pleuré ma pas-
sion (1). » De même Catherine Emmerich: « Je regardai Jésus
avec effroi et compassion et je croyais que j'allais mourir; mon
cœur était plein d^amertume, de douleur et d'amour (2). »
C'est dans ces momens de pitié ardente que les mystiques
c( tout transformés en Jésus par amour et par compassion, »
suivant les propres termes d'une légende, réclament leur part
de ses souffrances, veulent gravir avec lui la colline de mort,
porter sa croix, être blessés de ses blessures; et s'ils arrivent
quelquefois, comme Véronique Giuliani, à porter sur la tête les
traces de sa couronne d'épines ou sur les pieds et les mains,
comme saint François d'Assise, les stigmates de ses clous, c'est
à force de s'être représenté ses tortures et de les avoir aimées.
L'amour divin est donc infiniment plus riche que tous les
sentimens humains parce qu'il contient les plus forts et les plus
profonds d'entre eux; il est tissé de tendresse conjugale; il est
tissé de tendresse filiale ; il est tissé de compassiop ; et tous ces
sentimens confondus l'alimentent et le renouvellent sans cesse.
L'âme mystique voit son Dieu tantôt sous les traits d'un fiancé
plein de grâce et de beauté, tantôt sous la forme d'un père tout-
(1) Le livre des Visions et des Instructions, ch. xxxiv.
(2) Visions^ tome III, ch. xxx, p. 388.
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COMMENT AIMENT tES MYSTJQUKS CHRÉTIENS. 331
puissant et d'un consolateur, tantôt sous Vapparence d'un homme
souffrant pour elle les pires souffrances, et elle Taime de toutes
ses forces d'amour, de reconnaissance et de pitié.
Ajoutons que, pour définir l'amour mystique, il ne suffit pas
de dire, comme nous venons de le faire, quels scntimens humains
s'unissent en lui. S'il n'était que de la tendresse conjugale, de
l'amour filial et de ta pitié confondus, il ne serait pas encore le
sentiment si durable et si fort, dont tous les mystiques proclament
et subissent l'empire. Ce qu'il ne faut pas oublier, si l'on veut
se faire une idée de sa toute puissance, c'est qu'il a pour objet
les réalités éternelles, qui dans l'esprit du mystique ne souffrent
de comparaison avec aucune des réalités terrestres. Quand Dieu
se présente sous la forme d'un fiancé, il apporte la tendresse qui
ne tarit pas, les joies sans limites et sans fin de l'union divine.
Quand il est le père nourricier ou le protecteur, ce qu'il offre à
l'âme affamée ou craintive, c est le pain de vie éternelle, le port
de refuge où toutes les tempêtes viendront se briser; mémp
quand il baisse, sur la croix, son front couronné d'épines, il lui
apparaît comme la rançon de son salut et âe son bonheur d'outre-<
tombe; quel que soit le sentiment qu'il éveille dans Tâme
humaine, il en est non seulement l'objet idéal, mais l'objet absolu ;
« 0 Dieu et mon tout, » dit Louis de Blois, « ô abime souve-
rainement suave et aimable, rien ne pourrait te remplacer (1). »
Il suit de là que, pour comprendre la tendresse conjugale,
l'affection filiale ou (a pitié qu'une mystique porte à son Dieu,
on doit multiplier l'humanité que ces sentimens contiennent par
eux-mêmes de toute l'étendue et de toute l'énergie qu'y ajoutent
les idées d'éternel, de divin et d'infini. L'amour mystique n'est
certes pas un sentiment mystérieux, tombé du ciel sur les âmes
élues et sans analogue sur la terre; c'est au contraire l'amour
humain, tout l'amour humain, mais projeté sur un centre
nouveau que lœ mystiques appellent Dieu, et c'est de son
objet, comme de ses multiples racines, qu'il tire sa durée et sa
force.
Mais s'il restait toujours multiple dans ses élémens, il ne
serait pas le torrent qui emporte, l'abîme ou l'ftme se perd
comme dans une mer sans fond. Au plus haut degré de l'extase,
nous disent tous les mystiques, l'âme n'est plus éclairée par
(1) Appendice 2.
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332 REVUE DES DEUX MONDES.
auctiiie image, elle ne peut plus se représente;* ni Jésus enfant
dans les bras de sa mère, ni Jésus glorieux et tendre sur la
montagne, ni Jésus pitoyable sur la croix. Klle n'a même plus
quelque image vague, mais lumineuse encore, sur laquelle elle
puisse appuyer sa pensée de Dieu. Suivant les lois qui gouvernent
toutes les formes de la contemplation mentale, elle a vu les
images se raréfier pour se fixer, puis s'unifier et enfin s'appau-
vrir pour disparaître tout à fait. Alors, de l'aveu des mystiques,
la mémoire, l'imagination, Tintelligenco elle-même se perdent,
tandis que la volonté continue d'aimer, et l'amour qui envahit
l'âme, l'amour dépourvu des images qui l'ont soutenu et coloré
jusque-là, n'est plus ni la tendresse, ni la piété filiale, ni la recon-
naissance, ni la compassion ; il est tout cela à la fois, et c'est alors
vraiment qu'il est l'amour infini, la joie de se donner tout entier,
telle que les quiétistes l'ont vécue et l'ont célébrée. Suivant les
propres expressions de M"** Guyon, toute l'occupation de l'âme
n'est plus qu'un amour général sans motif ni raison d'aimer.
a Demandez-lui ce qu'elle fait à l'oraison et durant le jour, elle
vous dira qu'elle aime. Mais quel motif ou raison tirez-vous
d'aimer? Elle n'en sait ni n'en connaît rien. Tout ce qu'elle sait,
c'est qu'elle aime, et qu'elle brûle de souffrir pour ce qu'elle
aime. Mais c'est peut-être la vue des souffrances de votre bien-
aimé, ô âme, qui vous porte aussi à vouloir souffrir? « Hélas! »
dira-t-elle, « elles ne me viennent pas dans l'esprit. — Mais c'est
donc le désir d'imiter les vertus que vous voyez en lui? — Hélas!
je n y pense pas. — Que faites-vous donc? — J'aime. — N'est-ce pas
la vue de la beauté de votre amant qui enlève votre aveu? — Je
ne regarde pas cette beauté (1). » Alors toute image, toute pen-
sée, tout jugement ayant disparu, le mystique est incapable de
savoir pourquoi il aime, et il arrive logiquement à la doctrine
du pur amour : « Si Ton me demandait, » disait encore M"* Guyon,
« pourquoi j'aimais Dieu, si c'était à cause de sa miséricorde et
de sa bonté, je ne savais ce qu'on me disait. Je savais qu'il était
bon, pl^in de miséricorde, et cette perfection me faisait plaisir.
Mais je ne songeais pas à moi pour l'aimer, je Taimais et je brû-
lais de son feu parce que je l'aimais : et je l'aimais de telle sorte
que je ne pouvais aimer que lui ; mais en l'aimant je n'avais nul
motif que lui-même. »
(i) Les Torrenst ch. v, p. 204.
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COMMENT AIMENT LES MYSTIQUES CHRÉTIENS. 333
Tout vide qu'il nous apparaisse, cet amour pur, dernier degré
de Tamour mystique, ne peut être encore que la sublimation de
toutes les affections terrestres ; il ne serait rien sans elles, et il
n'est à tout prendre qu'une résultante, dont les élémens compo-
sans se sont peu à peu confondus et décolorés.
III '
Maïs ce n'est pas connaître vraiment l'amour mystique, que
de le connaître uniquement en lui-même. On doit encore se de-
mander pourquoi certaines âmes en subissent si profondément
l'attrait.
Que beaucoup de mystiques soient allés à l'amour de Dieu,
dous Tinflueuce de l'exemple, on n'en saurait douter. Il fut en
effet des siècles mystiques, au moyen âge; et il fut des cou-
vens mystiques comme la célèbre maison des Unterlinden où
vécurent Elisabeth de Rouffac, Gertrude de Bruck, Adélaïde de
Sicgèlsheim, et tant d'autres. Mais les grands mystiques sont
des âmes trop originales et trop personnelles pour subir profon-
dément les influences de leur milieu ; et la preuve en est qu'on les
rencontre à tous les temps de l'histoire de l'Jîglise. Au xvii* siècle,
quand la religion semble vouloir surtout réaliser l'unité sociale,
l'harmonie collective des cœurs, c'est sainte Chantai, Marie Ala-
coque, la Solitaire des rochers, M"* Guy on, qui s'écartent de la
doctrine commune pour vivre en Dieu. Au xvm? et au xix* siècle,
malgré les progrès du rationalisme, on n'a que l'embarras du
choix pour citer des noms comme Anne de Rémusat ou Cathe-
rine Emmerich. C'est que, pour toutes ces âmes, quelle que fût
par ailleurs la diversité de leurs caractères, le mysticisme a
constitué un besoin irrésistible ; et, pour se faire une idée exacte
^e ce besoin, il est indispensable de pénétrer dans les cœurs qui
l'ont le plus profondément éprouvé.
Avant d'avoir trouvé en Dieu son équilibre et son repos, le
mystique est en général un être qui souffre de toutes les con-
tradictions de la vie intérieure.
Et tout d'abord, chez la plupart d'entre eux, la vie physique
^5st loin d'être normale. Le système nerveux souvent affiné et
troublé par l'hérédité, plus souvent par la vie monacale, ne pré-
sente plus cette stabilité et cette régularité qui fait la santé; des
périodes de dépression ou d'excitation viennent, de temps k autre,
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331 REVUE DES DEUX MOKDES.
apporter, sans cause morale apparente, de longues tristesses et
de longues joies.
Le mystique, interprétant ce rythme qu'il ne comprend pas,
se déclare tantôt plein de vie et de confiance en Dieu, tantôt
plein de sécheresse et d'inquiétude, et il aspire après un équi-
libre d'esprit qui l'assure contre ces chutes multiples où il se
croit chaque fois abandonné de Dieu. Mais les causes de ces
chutes sont si protondes qu'elles disparaissent rarement sous
l'inÛuence de la foi mystique et qu'elles viennent souvent, à
intervalles irréguliers, couper les périodes de grâce, comme chez
^m« Guy on et sainte Rose de Lima.
Uuand le mystique n'est pas sujet à des oscillations aussi
marquées de sa vie nerveuse, il peut encore éprouver, suivant
un rythme inoins apparent, de la gène ou de la facilité k se
recueillir, à concentrer sa pensée sur les choses divines ; et c'est
encore une source d'angoisses que cet éparpillement de son
esprit qaïl ne peut plus coordonner ni diriger à son gré. Sainte
Thérèse décrit très bien cet état de l'âme qui se cherche sans se
trouver et qui ne sait ni penser ni vouloir : « Le démon, » dit-
elle, « parait être alors le maître de l'âme pour l'occuper ainsi
qu'il lui plaît de mille folies, sans qu'elle puisse penser à rien de
bon. Il ne lui représente que des choses impertinentes, ridicules,
inutiles à tout, et qui ne servent qu'à l'embarrasser comme à
l'étouffer, de telle sorte qu'elle ne se reconnaît plus elle-même.
Ainsi il me semblait que les démons se jouaient de moi comme
on se jouerait d'une pelote et qu'il m'était impossible de m'échap-
per de leurs mains. Qui pourrait exprimer ce que l'âme souffre
en cet état? L'âme cherche du secours, et si Dieu ne permet
pas qu'elle en trouve, il ne lui reste que la lumière du franc
arbitre, mais si obscurcie qu'elle serait comme une personne
qui aurait les yeux bandés (1). »
Il y a ainsi dans la vie de tous les mystiques, et surtout dans
la période qui précède l'épanouissement de leur amour, des va-
riations brusques ou lentes de leurs sentimens, de l'instabilité,
des sautes de leur humeur, qui font de leur vie mentale ime
énigme à leurs propres yeux, et leur font souhaiter ardemment
l'appui divin où leur âme trouvera enfin son repos.
Et tandis que leurs sentimens oscillent de la sorte, leur vie
(i) Autobiâgraphii, ch. xzz»
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COMMENT AIMENT LES MYSTIQUES CHRÉTIENS. SSS
morale n'est aussi que contradiction et que trouble. Tous les
moralistes ont opposé la brièveté de la vie à notre désir d'im-
mortalité; le caractère fugitif des joies terrestres à notre soif
inapaisable de bonheur; or cette contradiction de la pensée hu»-
maine qui a fait la religion, les mystiques la connaissent mieux
que personne, car ils la vivent, ils la ressentent dans le plus pro-
fond de leur cœur ; et, par-dessus les bonheilrs qui finissent, ils
aspirent sans cesse au bonheur qui ne finit pas. C'est ainsi que
François Bemadone, qui deyait être saint François, raillé par
des compagnons de fête tandis qu'il méditait dans une rue
d'Assise, et leur entendant dire : « Il songe à prendre femme, »
leur répondit avec un sourire qu'ils ne lui connaissaient pas :
<c Oui, je songe à prendre une femme plus riche, plus belle et
plus pure que vous ne sauriez jamais l'imaginer. »
Mais chez la plupart des mystiques, la victoire du ciel ne
s'opère pas sans luttes ; la terre résiste et triomphe au moment
même où le ciel pouvait sembler vainqueur; un amer dégoût
d'eux-mêmes se .mêle alors aux joies passagères qui les ont
séduits, et l'incertitude de leur volonté produit un état plus dou^
loureux que les oscillations de leur vie nerveuse, car ils ne
peuvent échapper un seul instant à la contradiction de leur
propre cœur. Pendant plus de vingt ans sainte Thérèse a connu
ce genre de souffrances; M"* Guyon s'en plaint à plusieurs
reprises; et, bien que tous les mystiques ne puissent les analyser
avec précision, je n'en connais aucun qui ne les ait profondément
éprouvées.
Enfin, le mystique souffre profondément de sentir présentes
et vivantes dans son cœur ces inclinations contraires qui sont au
fond de la nature humaine et qui s'expliquent à ses yeux par
l'origine divine et par la chute de l'homme.
Il Veut aimer les autres, se dévouer pour eux, et il se sent
prisonnier de son égoïsme. Il rêve une vie pure, austère, consa-
crée tout entière au bien, et il se sent tenté par la passion qu'il
veut fuir entre toutes. Réfugié dans Toraison, il demande à Dieu
de le défendre, et au moment même où il se croit en sûreté, il
s'aperçoit que sa sensibilité est plus forte que lui. Saint Bona-
renture nous parle de ceux qui, au milieu des affections les plus
spirituelles, sont troublés par les émotions de l'amour charnel,
et saint Jean de la Croix nous dit : « Il n'est pas rare que l'esprit
soit recueilli en oraison avec Dieu, tandis que les sens, malgré
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336 REVUE DES DEUX MONDES.
la résistance et les angoisses de Tâme, ressentert passivement
les rébellions et les émotions de la chair (1). »
Mais ce n'est pas seulement le sens de l'amour qui vient
troubler Tânie et l'arracher à l'union divine ; tous les sens con-
spirent contre elle; la vue qui ia retient aux somptuosités de ce
monde et qui lui en apporte les images, môme quand les yeux
sont clos pour la prière; l'ouïe qui se plaît aux vains propos,
aux médisances, à tous les bruits frivoles ou sensuels de la terre;
l'odorat, le goût, le toucher, viennent tour à tour ou ensemble
tirer l'âme vers le monde, la harceler dans sa retraite et l'an-
goisser dans son repos. Alors le mystique prend en horreur ce
corps d'où montent sans cesse tant de désirs vains ou mauvais,
il le traîne comme un boulet de misère, et il rêve de s'en affran-
chir en lui refusant la nourriture, en l'humiliant, en le tortu-
rant; mais le corps ne peut se faire oublier, et, pendant long-
temps, il est, pour beaucoup de mystiques, la source des plus
grandes souffrances.
En présence des mêmes contradictions (2), bien des hommes
trouvent leur repos dans l'indifférence et se contentent de vi\Te
sans y penser. Ceux qui réfléchissent davantage les concilient
p£ir des doctrines philosophiques ou religieuses qui font une
place à l'égoïsme et une place à la charité. Mais le mystique ne
peut se tenir à cette solution commune; ce qu'il cherche, ce
n'est pas une philosophie ou une religion qui lui permette
d'être tantôt à lui-même et tantôt aux autres, de jouir du présent
qui passe en attendant l'avenir. Sa conscience est trop déli-
cate, sa sensibilité trop aiguë, son inquiétude nerveuse trop
profonde pour qu'il puisse prendre son parti de cette diversité.
Peu lui importe qu'elle s'explique dans un système ou dans une
religion; pour lui, le difficile, l'impossible, c'est de la vivre, et ce
qu'il demande c'est de s'en affranchir; or, il ne peut s'affmnchîr
que par un sentiment qui établisse dans son âme la stabilité et
l'unité dont il a besoin, et ce sentiment ne peut être que l'amour
de Dieu.
Il faut que ce sentiment soit assez fort pour vaincre les ins-
tincts les plus vivaces de l'égoïsme et de la chair, et nous avons
(1) La Nuit obscure, I, iv.
(2) On trouvera dans le livre du regretté Murisier une analyse assez exacte de
quelques-unes de ces contradictions {les Maladies du Sentiment religieux, Paris,
F. Alcan).
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C0MM1CNT AIMENT LES MYSTIQUES CHRÉTIENS; . 337
VU qu'il est tissé des plus^ puissantes affections humaines. Que
pourrait-il contre Tamour des sens ou contre les calculs de l'in-
térôt, s'il n'était pas à la fois la tendresse conjugale, la piété
filiale et la pitié? Mais il est tout cela, et s'il arrive à triompher
si complètement dans une âme, c'est qu'il est déjà par lui-môme
cette âme tout entière dans ce qu'elle a de plus profond.
Et cet amour si fort est aussi le seul qui dure, le seul où le
mystique puisse mettre tout son cœur sans avoir à se dire que la
mort est là qui attend. Jésus n'a-t-il pas dit à la Samaritaine::
« Quiconque boit cette eau aura encore soif, mais celui qui boit
de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif, et l'eau que
je lui donnerai deviendra en lui une source qui jaillira pour la
vie étemelle ?»
C'est aussi le seul qui le console et le fortifie contre les an-,
goisses de la tentation et du doute. Dans l'amour de Dieu, lors-
qu'il envahit l'âme, plus de ces hésitations, de ces inquiétudes
qui déchiraient le mystique, mais la certitude d'être aimé, d'être
défendu et d'être sauvé. Un directeur, un confesseur peuvent
-pour un temps lever certains doutes, calmer certaines inquié-
tudes par leurs conseils ou leurs affirmations ; ils ne donnent
jamais cette assurance que le mystique tire de son commerce
avec Dieu. Celui-ci qui s'est entendu dire dans l'extase : « Je suis
avec toi, » peut revenir vers la vie avec le cœur plus tranquille;
les oscillations douloureuses de son âme sont pour longtemps
arrêtées.
Enfin cet amour est le seul qui satisfasse ce besoin de mora-
lité supérieure qui est au fond du mysticisme chrétien. Aimer
Dieu, c'est haïr l'égoïsme, le mensonge, toutes les passions per-
*sonnelles ou basses, et c'est aimer par-dessus tout l'austérité, la
Dureté, la bonté; c'est se soustraire à l'éternel conflit de l'ange
et de la bête par tous les moyens physiques et moraux do»t
l'âme dispose, et par la grande passion d'amour qui lui fait
retrouver les hommes en Dieu ; cette alternance continue des bons
et des mauvais désirs, dont le mystique souffrait à l'excès, ne se
produira plus lorsque Dieu le dominera tout à fait ; ici encore
cest la paix.
Et si la vie nerveuse oscille encore, si le mystique a parfois
des momens d''exaltation où il sent son Dieu près de lui, et des
momens de détresse où il le sent s'éloigner, c'est beaucoup pour
triompher de ces défaillances des nerfs que d'avoir la certitude
TOMB XXXV, — 1906. 22
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338 BEVUE DES DEUX MONDES.
absolue que ce sont de simples épreuves dont il sortira vain-
queur.
Nous avons vu sainte Thérèse souffrir de cette paresse d'es-
prit qu'elle expliquait par les attaques du démon ; elle en souf-
frit pendant des mois et des années, jusqu'au jour où elle crut
entendre la voix de Dieu lui dire : « Je ne vous abandonnerai
jamais; » mais alors elle considéra les attaques des mauvais
esprits avec tant d'assurance que ses appréhensions s'évanouis-
saient.
Ainsi s'établit peu à peu dans l'esprit du mystique la stabi-
lité, Tunité dont il a tant besoin. Sous l'influence de l'amour
de Dieu, les inclinations basses s'atténuent ou disparaissent ; la
certitude d'être protégé, sauvé pour l'éternité remplace les hési-
tations et les angoisses; le mystique connaît dans la vie divine
une tranquillité, une moralité que la terre lui refusait : il a la
santé de l'âme, il a même celle du corps, et c'est bien parce qu'il
a conscience de ces effets salutaires, que de tous ses vœux, de
toutes ses forces, il souhaite et prépare par l'ascétisme le triomphe
complet de l'amour de Dieu.
Qu'est-ce donc en définitive qu'aimer pour le mystique
chrétien?
C'est s'affranchir par l'amour de Dieu, qui ne se sépare pas
de l'amour de la perfection, des oscillations douloureuses de la
vie physique et morale, des contradictions angoissantes de l'âme
et du corps. C'est se créer, au-dessus et en dehors de la terre,
une forme très humaine de bonheur où l'âme puisse répéter à
son Dieu les graves paroles d'Andromaque à Hector : « Tu es
pour moi un père, une vénérable mère, un frère; tu es aussi un
époux brillant de jeunesse. » C'est coordonner autour d'un môme
objet, considéré comme sacré, les sentimens humains les plus
forts ou les plus élevés, et trouver dans ce faisceau d'affections
la satisfaction morale, l'équilibre et la paix.
Georges Dumas.
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LE PARTI OUVRIER ANGLAIS
La poussée ouvrière, qui, avec l'évolution radicale des libé-
raux, caractérise les élections générales de 1906, n'est pas un
accident historique. Nous n'assistons point à une de ces crises
passagères, provoquées par un événement politique ou par des
faits économiques, dont la périodicité caractérise les sociétés
industrielles. Le succès écrasant des candidatures ouvrières n'est
qu'une étape importante dans un mouvement, qui date de qua-.
rante années, et dont le terme final ou même les répercussions
prochaines échappent encore à notre prévision. Après un siècle
et demi d'existence sociale, les travailleurs des usines anglaises,
formés par le maniement^ depuis cinquante ans, d'associations
syndicales et coopératives, entreprennent, avec méthode, sans
précipitation, et aussi sans intermédiaires, la conquête du pou-
voir. Hier, les ouvriers s'introduisaient dans les municipalités
des grandes villes. Aujourd'hui leurs délégués constituent une
fraction importante de la Chambre des communes. Demain, ils
réclameront des sièges sur les bancs réservés aux ministres. La
promotion de J. Burns constituera un précédent.
Il est trop tôt pour écrire l'histoire du mouvement qui, un
siècle après l'avènement des classes moyennes, vient de nouveau
ébranler la moins égali taire et la plus conservatrice des so-
ciétés. Il est cependant possible de rechercher dès aujourd'hui
les origines de cette activité ouvrière.
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340 REVUE DES DEUX MONDES.
LES ORIGINES
Pour l'expliquer, il faut remonter jusqu'au jour, où la pros-
périté de leurs premières associations a révélé aux travailleurs
la force des énergies individuelles, groupées et disciplinées. Dans
les réunions des syndicats, pacifiques depuis l'échec du mouve-
tnent chartiste, ils prennent conscience à la fois de leurs droits
et de leur puissance. Et à mesure que les colères sont atténuées
par la prospérité de l'ère libre-échangiste, les intelligences con-
centrées sur le Parlement qui élargit le droit de cité et amorce
la législation interventionniste, les ouvriers en viennent pro-
gressivement à substituer la pression constante et directe des
associations politiques à l'action éphémère et dangereuse des
manifestations violentes. La loi de 1868 donne le droit de vote
à la majorité des travailleurs et imprime à leur activité un €tafi
nouveau. Les Trade-unions fondent leur premier comité pour la
Représentation du travail. De 1869 à 1873 des élections partielles
permettent de mettre à l'épreuve le nouvel organisme. Aux élec-
tions générales de 1874, il est mis en branle : 17 candidatures
sont posées, 2 réussissent. Pour la première fois, des travailleurs
manuels siègent sur les bancs des Communes. Avec cette mo-
deste victoire de 1874 commence une nouvelle période dans l'his-
toire des classes ouvrières : les éclatans succès de 1906 n'en
constituent qu'un incident. Le nombre des Labour Members gran-
dit lentement; les Parlemens de 1880 et 1885 accueillent 3, puis
11 de ces mandataires. En môme temps, la conquête des muni-
cipalités commence. A Birmingham une Association du Travail
introduit ses représentans sur les bancs du Toum CounciL Timi-
dement les anciens partis entre-bâi lient les portes de l'adminis-
tration. Si sir William Harcourt ou\Te aux Trade-Unionistes les
cadres de l'Inspection du Travail, dès 1882, sir George Trevelyan
Qt lord Chancellor Herrschell les élèvent au rang de magistrates.
Un ouvrier, M. J. Burnet est désigné, pour remplir les fonctions
de secrétaire général de VOffice du Travail; un autre, M. Broad-
hurst, reçoit les galons de sous-secrétaire d'État. L'acti\âté poli-
tique des salariés de l'industrie date du jour, déjà lointain, où,
après avoir pris conscience de leur force matérielle et morale
dans les associations économiques, ils ont trouvé, dans le droit
de vote accordé en 1868, un levier efficace.
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LE PARTI OUVRIER ANGLAIS. S4l
Mais à cette date, le Labour Party n'a ni doctrine propre, ni
tactique indépendante. L'aristocratie ouvrière, qui seule a la
culture et les loisirs nécessaires pour s'intéresser activement aux
luttes électorales, partage les convictions économiques des radi-
caux avancés. Elle croit à l'infaillibilité de leurs lois scientifiques.
Les salaires sont déterminés par» l'offre et la demande. Res-
treindre la main-d'œuvre enfantine et féminine, faciliter l'émi-
gration des adultes, et d'autre part diminuer les impôts indirects,
encourager la petite propriété paysanne, constituent les seuls
moyens pratiques pour améliorer le sort matériel des classes
ouvrières. Les problèmes strictement politiques, l'affranchisse-
sement des individus par le suffrage universel, les privilèges
abolis, l'école neutre et les économies budgétaires, absorbent
l'activité et provoquent l'enthousiasme de cette élite. En 1868,
en 1880, elle vote pour Gladstone et son parti. Mais bientôt les
modifications imposées par lord Beaconsfield et lord Randolph
Churchill à la doctrine des Tories, leurs efforts pour enrayer le
mouvement démocratique par des concessions législatives aux
revendications ouvrières, cette politique conservatrice de l'inter-
vention paternelle de l'État détache du radicalisme nombre de
travailleurs. Déjà, en 1874, ils avaient infligé h Gladstone une
cruelle leçon. Et son hostilité contre la revision de la loi syn-
dicale et la réglementation du travail des femmes, lui avait aliéné
les votes ouvriers. Les audaces du Parlement conservateur de
1886 valent aux adversaires des libéraux leur formidable mino-
rité de 1893, leur majorité de 1895. Tour à tour conquises par
la doctrine du radicalisme démocratique, du conservatisme in-
terventionniste, tour à tour balancées entre les deux partis
historiques, entre les représentans des classes moyennes et les
mandataires de l'oligarchie terrienne, les forces ouvrières ne pré-
tendent ni à une représentation directe, ni à une indépendance
doctrinale. Ces soldats, dont les groupemens constituent déjà une
réalité sociale, n ont encore ni un drapeau, ni une tactique.
»
L'état intellectuel et économique de l'Angleterre contem-
poraine est venu donner à ce mouvement l'orientation qui lui
manquait.
Si de 1834 à 1874 s'étend l'ère de l'hégémonie commerciale,
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342 RBVUB DBS DEUX MONDES.
les vingt années qui suivent, constituent une époque de crises
périodiques et de stagnation générale. La réédification des bar^
rières protectionnistes^ la concurrence des usines neuves
atteignent les fabricans anglais. Les doyennes des industries
britanniques, celles de la laine, du fer et de la toile, constatent
une baisse presque régulière dans les commandes de l'étranger.
En 1877-1879, 1884-1886 deux crises, d'une violence inconnue
depuis Tore libre-échangiste, éveillent les inquiétudes des poli-
tiques, troublent les budgets des syndicats, accroissent le nombre
des chômeurs. Des manifestations violentes se déroulent dans les
rues. Des grèves éclatent de toutes parts. La journée de Trafalgar
Square, le conflit des Dockers de Londres sont des dates dans
l'histoire des classes ouvrières du Royaume-Uni. Sous l'action
de ces misères sociales et de ces luttes corporatives, les Trade^
Unions évoluent. Elles cessent d'être le privilège des ouvriers
spécialisés. Elles ouvrent leurs rangs aux manœuvres et aux jour^
naliers. Elles atténuent leur dignité aristocratique. Un afflux de
sang nouveau ranime leurs forces. Une poussée d'idées nouvelles
rajeunit leur programme.
La thèse économique des libéraux individualistes est atta-^
quée de tous côtés. En Angleterre, l'interventionnisme légis-
latif et la munîcipalisation des industries constituent une doc-
trine sociale proprement anglaise par son dédain pour les idées
abstraites, par sa docilité aux exigences des faits, par la variété
de ses solutions. A côté de cet utilitarisme social, le collectivisme
marxiste, cette déduction du classicisme économique, dont il
conserve les formules abstraites et les lois inflexibles, est intro-
duit en Angleterre. A la suite des conférences faites par Henry
George, les premières associations pour la nationalisation du sol
voient le jour. En 1886 la Social Démocratie Fédération est
fondée : M. Hyndman lui apporte le concours de sa science éco-
nomique, le docteur Aveling et M""* Marx Aveling l'autorité de
leur fidélité dogmatique, le poète William Morris les forces
de sa généreuse activité. Des journaux s'impriment; des bro-
chures circulent; des conférences s'organisent. Mais c'est de la
création de VIndependent Labour Party (1892), que date la con-
version des ouvriers anglais aux principes généraux du collecti-
visme. Avec un personnel plus anglais et une méthode [dus
nationale, l'association nouvelle entreprend de conquérir les
pensées et de discipliner les volontés. Au principe d'une centra-
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LE PARTI OUVRIER ANGLAIS. 343
lisation autoritaire, ses fondateurs substituent la liberté d'une
simple fédération. A la démonstration théorique d'une vérité
abstraite, dont la réalisation sera un jour possible par la force;
ils préfèrent un programme de réformes immédiates et pratiques.
L'étiquette d'une unité dogmatique est remplacée par le drapeau
d'une union corporative. La tactique, la méthode et les insignes
ont été modifiés. Le succès récompense ces efforts pour Nationa-
liser des idées étrangères. En 1896, VIndependeni Labour Party
comptait jusqu'à 20000 adhérens ouvriers, répartis en 318 grou-^
pemens. Sous Tinfluence de cette propagande, dont le résumé
serait incomplet si Ton oubliait la popularité de R. Blatchfordj
le tirage de son journal The Clarion ^l^ succès de son livre
Merrie England^ une évolution se dessine dans les congrès an-
nuels des Trade-Unions. Les motions relatives à la nationali-
sation du sol, aux trois-huit, sont rejetées jpar des majorités qui
diminuent régulièrement, jusqu'au jour, où à Swansea, les dé^^
légués adhèrent aux idées générales du collectivisme. Peu de
temps après, un congrès international se réunissait pour la pre-
mière fois à Londres. Les ouvriers anglais avaient désormais une
doctrine distincte de celle du radicalisme démocratique, du con-
servatisme démagogique. Leurs activités, exaspérées parles crises^
du chômage et les batailles des grèves, se groupent sous un
drapeau indépendant.
Et nous assistons à un nouvel effort pour conquérir le pou-
voir. En 1890 et 1893, les Trade-unions jugent insuffisante
l'action du Comité parlementaire , qu'elles élisent annuellement
pour suivre les travaux des Chambres. Elles se décident, en
principe, à créer deux organismes nouveaux pour subvenir aux
frais et désigner les champions des luttes électorales. Le nombre
d^ députés ouvriers ne recule pas sensiblement, et les Par-
lemena de 1892, 1895 et 1900 comptent 15, 12 et 11 Labour
Members. De 1892 à 1902, Vlndependent Labour Party dispute
2000 mandats municipaux et fait triompher 800 de ses adhérens.
Si dans ces dernières années, nous constatons un réveil de
l'activité politique, c'est que les causes sociales, économiques et
intellectuelles, que nous retrouvons à l'origine de la pousdée
ouvrière, ont reçu une impulsion nouvelle.
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311 REVUE DES DEUX MONDES.
Les organismes économiques, dans lesquels les travailleurs
manuels avaient pris conscience de leur existence et de leur
force, ont été menacés par une triple campagne. A la suite de la
fameuse grève des mécaniciens (1897-1889), les industriels accrois-
sent les ressources du Syndicat jaune, la National Free Labour
Association. Elle compte 80 000 adhérens; envoie, dans les vingt-
quatre heures, des ouvriers au patron dont les travailleurs sont
en grève; fournit un corps de police pour escorter les recrues.
L'évolution de la jurisprudence constitue pour les Trade-Unions
une menace plus redoutable. Le 22 juillet 1901, la Chambre des
lords, tribunal suprême d'interprétation, admet dans le cas de
rupture d'un contrat de travail sans avis préalable, la respon-
sabilité des syndicats : jusqu'alors le droit prétorien ne recon-
naissait pas aux associations professionnelles le caractère d'auto-
rités juridiques. Le 19 décembre 1902, l'arrêt est confirmé par
le Banc du Roi. Le juge Wills condamne comme illégales les
patrouilles et alloue au patron des dommages-intérêts. A la suite
d'une transaction, le chiffre est fixé à 875 000 francs. Les tri-
bunaux locaux cèdent à cette évolution de la jurisprudence et
se montrent d'une rigueur inattendue. Tel d'entre eux interdit
aux syndicats de verser des secours aux grévistes. Tel autre leur
reluse le droit d'organiser des défilés, musique en tête. Et,
comme pour donner à cette lutte professionnelle et juridique
contre les syndicats la sanction de l'opinion, voici que le Times,
dans une enquête publiée de novembre 1901 à janvier 1902,
reproche aux Trade- Unions d'être, par leur hostilité contre les
progrès du machinisme et le travail à la tâche, les auteurs res-
ponsables de l'invasion allemande et américaine.
Le moment choisi pour attaquer les groupemens séculaires,
qui constituent les cadres de la vie sociale des ouvriers anglais,
était singulièrement inopportun. La guerre sud-africaine avait
été suivie d'une des crises les plus violentes qu'ait connues le
marché du travail. A partir de 1900, les salaires qui, depuis 1895,
avaient grandi régulièrement, baissent constamment. En 1901,
910399 ouvriers subissent sur leurs salaires hebdomadaires une
réduction de 78 000 livres sterling. En 1902, 886341 travailleurs
doivent consentir une nouvelle diminution de 72 000 livres.
En 1903, 892 923 salariés enregistrent un nouveau recul de
38 000 livres. En 4904, 795087 ouvriers constatent dans leurs
budgets hebdomadaires un déficit de 39 800 livres. I^e pourcen-
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LE PARTI OUYRIBR ANGLAIS. 345
tage des Trade-Daionistes sans travail qui était de 2,9 en 1900^
monte à 3,8 en 1901, 4,4 en 1902, 3,1 en 1903, 6,5 en 1904. La
moyenne annuelle pour la période 1S94-1903 était de 4,1
liour 100. Les Board of guardians enregistrent, dans les statis-
tiques du paupérisme, une hausse qui les ramène trente ans en
arrière. Et sous la poussée de ces misères, des manifestations
oubliées sont reprises. Des marches de sans-travail sont organi-
sées sur Londres. Des cortèges de chômeurs défilent dans les
rues de la capitale. Des pauvresses pénètrent sur la terrasse des
Communes.
Et en môme temps, une sourde indignation gronde contre
le parti conservateur^ interprète par trop docile de certains
intérèls.
A tort ou à raison, la classe ouvrière a vu dans la loi sur
les Patentes des débits de boisson et la Loi scolaire un effort pour
livrer ses hommes aux fabricans de bière et d'alcool, ses enfans
aux pasteurs de TÉglise anglicane. Les révélations faites par la
presse radicale sur les origines de la guerre sud-africaine et
l'influence des actionnaires des mines d'or et de diamant, plus
tard enfin l'immigration officiellement réglementée des coolies
chinois dans une colonie arrosée par le sang anglais et promise
aux ouvriers sans travail, excitent dans les faubourgs contre
« les millionnaires sud-africains » une animosité, ^ont nous ne
soupçonnons pas l'intensité. L'hostilité de la Chambre des lords
contre toutes les lois ouvrières, son opposition aux demandes
les plus légitimes des municipalités , son refus d'autoriser les
tramways du London County Council à franchir les ponts de la
Tamise, éveillent contre l'oligarchie ploutocra tique une animo-
sité d'autant plus vive que l'indulgence des classes dirigeantes
pour les moin$ respectables des intérêts matériels était plus évi-
dente, leur capacité administrative, depuis les scandales de la
guerre sud-africaine, moins indéniable. El ces colères indignées
ont ranimé la foi aes travailleurs dans la nécessité et la possi-
bilité d'une évolution sociale. Les idées ont retrouvé leur
autorité.
Sous leur impulsion, jointe à celle des griefs économiques
et des intérêts corporatifs, la poussée politique reprend avec une
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'Ml nmi
346 REVUE DES DEUX MONDES.
torce nouvelle. A la suite d'une résolution adoptée par le Con-
grès des Trade- Unions, le Labour Représentation Commit tee est
fondé à Londres, le 27 février 1900, pour grouper, en vue de
l'action électorale, toutes les forces ouvrières. En 1901, un orga-
nisme semblable est créé en Ecosse. U Independent Labour Party^
les radicaux-socialistes de la Fabian Society, les Trade-Councils
ou Bourses du travail, quelques coopératives et la majeure
partie des Trade-unions sont affiliés à ces Fédérations. Les
syndicats contrôlent souverainement ces puissantes associations.
Sur les 226 délégués, qui composent le congrès général du
comité écossais, 161 sont désignés par les Trade-unions, Elles
comptent 9 représentans parmi les 14 membres, qui forment la
Commission exécufive du comité anglais. Elles ont imprimé
leurs caractères corporatif et utilitaire à cet organisme électoral
qui créé des groupes locaux, imprime des brochures, choisit les
candidats et paie les députés. Rebelles en principe à toute
alliance, ces comités pour la Représentation du Travail veulent
« former un parti ouvrier parlementaire, qui aura ses whips et
sa politique particulière sur les problèmes ouvriers; » il évitera
i< absolument de s'identifier avec ou de servir les intérêts de
telle ou telle fraction du parti libéral ou conservateur. » Ce
syndicat politique des intérêts professionnels est rebelle aux dé-
clarations de principes : il repousse Tépithète de socialiste; il
énumère brièvement les formules collectivistes; il discute lon-
guement les réformes pratiques. Son idéal corporatif, sa mé-
thode utilitaire ont assuré le succès de cette fédération électo-
rale. Le nombre des adhérens du comité anglais a passé de
466000 en 1902, à 861 000 en 1903, 900 000 en 1904, 920000 en
1905. Les recettes annuelles du fonds parlementaire seul s'élè-
vent aujourd'hui à 4 500 livres, 112500 francs. Et .facilitées par
cette organisation nouvelle, les victoires politiques se sont multi-
pliées. La conquête des municipalités a continué, celle du Parle-
ment est commencée. De 88000, les votes recueillis par les can-
didats ouvriers sont passés à 453 000. Sur 85 mandataires, 54 ont
été nommés, à savoir 29 adhérens du Labour Représentation
Committee, 12 ouvriers radicaux, 12 mineurs, jusqu'ici indépen-
dans.
1868-1874, 1885-1892, 1900-1906, telles sont les trois étapes
du mouvement ouvrier. Ce mouvement progressif est coupé par
de lents arrêts et de brusques reprises. Seule l'accumulation des
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LU PARTI ÔinmilSA AliaLAIS. S47
sbuffranoes et des colères peut triompher de la lourde résigna-
lion, du conservatisme instinctif du travailleur anglais. A re-
gret, il cède à leur impulsion, il obéit à leurs conseils, et taille
une brèche nouvelle dans Torganisme social, dont ses pères
s'étaient contentés.
n. — LES HOMMES
Le double courant corporatif et intellectuel, que nous re-
^uvons à Torigine du mouvement ouvrier, a marqué de son
empreinte les hommes et les idées.
Bien que les Labour Members appartiennent aux rangs les
plus modestes, bien que tous aient eu à gagner leur vie dans les
professions les plus humbles, il n'en est pas moins possible de
discerner, dans la masse des 54 nouveaux élus, deux noyaux
différons. Les uns, la majorité, sont les doyens ou les chefs des
trade-unionistes, délégués à Westminster pour servir exclusive-
ment les intérêts de leur syndicat. Les autres, la minorité, après
avoir franchi les divers grades de la hiérarchie ouvrière, ont
consacré leur vie à la propagande des idées. Ils sont les doctri-
naires du socialisme anglais, cet utilitarisme collectiviste.
ne
A ce second groupe appartiennent le président et le whip
des 29 députés qui adhèrent aux statuts du Labour Représenta-
tion Committecy la fraction la plus avancée du Parlement anglais,
J. Keir Hardie et J. Ramsay Macdonald.
Par une coïncidence qui ne surprendra point les lecteuis au
courant de la fécondité intellectuelle de cette province celtique,
les deux leaders sont Ecossais. Ils incarnent deux formes ditré-
rentes de l'action politique. J. Keir Hardie est né le 15 août 18(i6,
dans le comté de Lanarkshire, d'un père et d'une mère écossais.
Dès l'âge de sept ans et jusqu'à vingt-quatre, il travaille dans les
mines. La facilité de son intelligence et l'activité de son labeui
le désignent pour remplir les fonctions de secrétaire de la
Lanarkshire Miners' Union. Il partage son temps entre son bu-
reau, sa femme, la fille d'un mineur, et la transcription des chan-
sons et légendes populaires. De 1882 à 1886 J, Keir Hardie
dirige une des feuilles locales, the Cumnock News, et en fait un
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348 REVUE DES DEUX MONDES.
des journaux les plus prospères et les plus littéraires de la région.
Les idées socialistes voient le jour. Le jeune homme apporte à
la cause nouvelle ses dons de journaliste, sa facilité de parole,
son talent d'organisateur. Dès 1888, il se présente comme can-
didat ouvrier dans la circonscription de Mid-Lanarkshire. J. Keir
Hardie joue un rôle important dans VIndependent Labour Party^
fonde et dirige son organe hebdomadaire, the Labour Leader.
Il a donné à ce journal un peu de la certitude religieuse et de
la rigueur farouche qui caractérisent sa physionomie. Sur son
visage les indignations d'une conscience blessée ont laissé leur
dure trace. Au-dçssous du front, barré de rides précoces,
sous les sourcils touffus, le regard brille, immobile, inflexible.
Ni le sourire des lèvres, masquées par une moustache en brous-
saille, ni les traits du visage, voilés par une barbe hirsute, ne
viennent égayer cette expression austère et rude. La conversation
de Keir Hardie dans le modeste local de VIndependent Labour
Party, oii il dicte à sa femme sa volumineuse correspondance,
dans les couloirs des Communes où il promène son veston brun
et sa cravate écarlate, produit une profonde impression de hau-
teur morale. Keir Hardie est l'âme inspiratrice du parti ouvrier.
Il incarne dans sa personnalité la force religieuse, qui anime le
socialisme d'outre-Manche.
J. Ramsay Macdonald, cet autre Écossais, est la cheville
ouvrière du Labour Party. Toute sa personne exprime cette
joie dans Taction disciplinée, qui est une des grandeurs des
ouvriers anglais. Sa vie est traversée par les épreuves les plus
cruelles : elles n'ont pu éteindre la vigueur joyeuse qui se lit
sur le front au-dessous des cheveux ondulés, qui éclate dans la
lumière des yeux bruns, qui anime les lèvres sous la moustache
militaire. Quand il vous expose avec une communicative ardeur
les résultats acquis, tandis que Mrs Ramsay Macdonald, une
fille du docteur Gladstone, collaboratrice fidèle dans les enquêtes
sociales et secrétaire précieux pour les travaux quotidiens, s'em-
presse auprès du visiteur, nul ne saurait deviner, devant cet inté-
rieur paisible et cette narration joyeuse, toutes les difficultés
dont il fallut triompher. J. Ramsay Macdonald est né en 1869
dans le village de Gossiemouth, dans le comté d'Elgin, d'une
vieille famille de pêcheurs et de paysans. Il leur doit sa forte
personnalité, son réalisme politique et aussi son idéalisme reli-
gieux. Remarqué par rin^^tituLeur de son villaije, un de ce^
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LE PARTI OUVRIER ANGLAIS. 349
Dominies, auxquels TÉcosse doit tant, il travaille sous sa direc-
tion, le matin, à laube, avant Theure de la classe. Malgré les
sages conseils de son maître, il se refuse à entrer dans rensei-
gnement; et J. R. Macdonald va chercher fortune à Bristol. Il
dépense ses petites économies et rentre ruiné au logis. Chemin
faisant, il lit i'Ac Christian Socialist;\\Aé\ovQ ProgressandPoverty
dllenry George. Ces lectures accroissent encore son goût in lé
pour les luttes politiques. Président, à dix-neuf ans, de la Gos~
siemouth Démocratie Association^ il joue un rôle dans les élec-
tions de 1885 et soutient les radicaux contre les whigs. L'année
suivante, le jeune homme repart 'pour chercher fortune à.
Londres. Sa barque est sur le point de couler ; il ne trouve pas
de travail fixe; il copie des adresses; il économise sur ses repas
pour acheter des bougies et suivre le soir les cours de Birkbeck
Collège; il tombe malade. Des amis charitables indiquent à
Ramsay Macdonald une place de secrétaire particulier. Pendant,
quatre ans, il travaille sous la direction de M. T. Lough, qui
cherche à enlever au frère de M. J. Chamberlain la circonscrip-^
tion de West Islington. En 1891, il dispose des économies
nécessaires pour retourner à la politique; il adhère à la Fabian
Society et à VIndependeiit Labour Party ; il fait des enquêtes sur
le paupérisme de Londres et le travail des femmes. Ses services
désignent J. R. Macdonald aux socialistes pour lutter dans les
circonscriptions de Southampton en 1895, de Leicester en 1900,
pour diriger en 1901 le secrétariat du Labour Représentation
Committee, Si la fédération électorale a pu progressivement
étendre ses organismes, développer son activité, sans froisser la
prudence conservatrice de certaines Trade-Unions, ni l'intransi-
geance dogmatique de quelques délégués socialistes, c'est grâce
au sens politique de l'ancien président de la Gossiemouth Démo-
cratic Association, Il a compris le goût inné des ouvriers anglais
pour la discipline de l'association, leur méfiance instinctive des
idées abstraites; il leur a donné satisfaction dans les statuts qu'il
a élaborés et les manuels qu'il a rédigés.
Au même groupe de doctrinaires, dont l'idéalisme est singu-
lièrement tempéré par les épreuves subies et les expériences
recueillies, appartiennent encore Valderman F. W. Jowett et
M. Philip Snowden. Le premier cesse à vingt-huit ans de tra-
vailler au tissage de la laine, pour devenir comptable et enfin
directeur. 11 cojusacre ses heures de ioisir h, l'étude des questions
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'-«"'"^'^^s^ill
330 ^ REVUB DÉS DEUX MONDES.
sociales. F. W. Jowett fonde à Bradford une branche de Vlnde-
perùlent Labour Partt/, àingeldi commission municipale d'hygiène.
En récompense de son dévouement h la cause de « l'améliora-
tion sociale, » pour prendre une formule qui lui est chère,
Bradfor^ Ta envoyé à Westminster défendre un certain nombre
de mesures, que Valderman a exposées dans un programme
modéré. P. Snowden remplissait des fonctions modestes dans
Tadministration des finances, lorsqu'un fâcheux accident de
bicyclette l'oblige fit prendre sa retraite prématurément. Il occupe
ses loisirs; il lit; il travaille. Bientôt il apporte à VIndependent
Labour Party son concours ardent et devient un de ses conféren-
ciers les plus écoutés. P. Snowden se distingue de ses collègues
par un dogmatisme plus rigoureux. Mais à ce concours théorique
s'ajoutent les services pratiques qu'a rendus le président de
VIndependent Labour Party^ comme conseiller de paroisse,
conseiller municipal, administrateur du School Board. Lui
aussi, le plus intellectuel, le moins ouvrier du parti, a cepen-
dant franchi tous les degrés de cette administration locale, dans
lesquels les Anglais apprennent leur devoir civique, à l'école
des réalités.
A cette petite phalange d'intellectuels pratiques s'oppose la
nombreuse cohorte des Trade-Unionistes,
m
Quelques-uns ont joué un rôle important dans l'histoire
'des classes ouvrières : J. Bums, le premier ministre qu'aient
fourni à l'Angleterre les travailleurs manuels, une silhouette pe-
tite et caTi'ée, un visa^^e taillé à coups de serpe, à la mâchoire
forte, aux lèvres serrées, sous la moustache militaire, au-dessus
de la barbe en pointe; Will Thorne, le fondateur du néo-Trade-
Unionisme, une physionomie d'ascète, une de ces consciences
inflexibles qui ont la religion du socialisme.
Will Thorne est né, en 1862, dans la misère. Son père et sa
mère travaillaient, l'un et l'autre, aux environs de Birmingham,
dans des briqueteries, la plus pauvre des industries anglaises.
A sept ans, il tourne la roue d'un tisseur de cordes. A huit ans,
il suit SCS parens à la briqueterie. L'année suivante, le père
meurt d'un accident de travail. Will Thorne aide sa mère à faire
vivre les quatre frères ou sœurs. Sans trêve, ni repos, il tra-
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LE PARTI eUVRIBR ANGLÂIâ. 351
vaille. Il' connaît les incertitudes et les chômages du manœuvre.
Tour à tour employé dans une fabrique de plaques de métal, dans
des usines à gaz où il charrie le coke, dans des chantiers de
construction, où il sert de maçon, il va de ville en ville, sou«
vent sans abri, souvent sans pain. A vingt ans, sa vie acquiert un
peu de fixité. L'été, Will Thorne est oecupé dans les briqueteries»
rhiver, il travaille dans les usines à gaz. Cette vie vagabonde,
ces souffrances constantes donnent au jeune homme un peu du
caractère rebelle, de la colère contenue du vagabond. Il parle :
on Técoute. Il dit sa colère. Des grèves éclatent. Will Thorne
passe pour un agitateur dangereux. Les portes se ferment. Il est
mis à l'index. Il quitte les Midlands et gagne Londres, avec deux
francs cinquante dans sa poche (1883). Il s'installe à West Ham»
dans le quartier le plus misérable de la Cité impériale, la ville
des manœuvres, des déclassés, des sans-travail. <( Des milliers de
familles vivent entassées, dans une ou deux chambres, souvent
sans vétemens décens, sans nourriture suffisante. » Will Thorne
est employé comme chauffeur dans les Beckton Gas works, La
frugalité de leur camarade, sa haine de l'alcool, son silence
réservé, ses éloquentes bouffées de colères, sa science de jeune
marxiste produisent sur les ouvriers une profonde impression.
A ceux qui l'ont connu à cette date, l'adhérent de la Social
Démocratie Fédération apparut comme un étrange ascète aux
yeux éclairés par un regard expressif, au visage brûlé par les
flammes du foyer. Peu à peu son autorité, sur ces hommes qui,
dans les fours à charbon des usines à gaz, travaillent douze
heures par jour, grandit rapidement. Un dimanche après-midi,
il les convoque à Ganning-Town, dans un de ces terrains vagues,
dont la verdure, piétinée par les gamins et souillée par les dé*
tritus, entoure d'un cercle ininterrompu les cités anglaises. Dans
ce cadre, 800 chauffeurs acclament Will Thorne et décident de
fonder un syndicat. En deux mois, ils étaient 10000; la grève
est décidée; elle dure trois mois; la journée de huit heures est
accordée. Le secrétaire général organise l'association sur des
bases nouvelles; il réduit les fonds de secours; il augmente la
caisse de grève. Le syndicat devient, avant tout, une arme de
combat. Maigre des défaites retentissantes infligées à Y Union
par sir George Livesey, le directeur des South London Gasworks^
la popularité de Will Thorne reste intacte. En 1899, il est nommé
Deputy-^Mayor du West-Ham Town Council. Sous son influence
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322 REVUE DES DEUX MONDES.
le conseil se lance dans le socialisme municipal, augmente
les salaires, achète de la terre, construit des maisons. Le budget
s'enfle; la dette s'accroît; les impôts grandissent. West-Ham
devient célèbre par ses extravagances financières. Les électeurs
lassés reviennent au parti conservateur. Mais ils conservent Will
Thorne. Ses services passés et sa tactique électorale, ses dis-
cours en argot et ses réunions dans les terrains vagues, le
rendent indéracinable. Il représente à Westminster les ma-
nœuvres et les sans-travail, les déshérités de la société bri-
tannique.
La biographie de Will Thorne peut servir de type. Plus ou
moins dramatiques, toutes les existences des députés Trade-
Unionistes se ressemblent : des origines modestes, une jeunesse
difficile, des qualités administratives et des services rendus.
Ce géant là-bas, c'est David J. Shackleton, le vice-président
des élus du Labour Représentation Committee, le député de Cli-
theroë dans le Lancashire, le représentant des tisseurs de coton.
Né en 1863 à Accrington, dans une boutique d'horloger, élevé au
milieu du tic tac des pendules, il travaille à partir de neuf ans
dans les tissages de Haslingdon. A vingt-quatre ans, ses cama-
rades le choisissent pour diriger leur syndicat, Darwen Weavers
Association. Sa ca4)acité et son jugement le désignent, non
seulement pour remplir les charges municipales, les fonctions
de Justice of Peace mais aussi pour diriger la Fédération des
tisseurs, le Congrès des Trade-Unions. Cette physionomie, si
anglaise par sa rude jovialité, est celle de Will Crooks, l'un
des vétérans du London County Council, le député de Woolwich.
Son éloquence bourrue et concrète, éclairée par d'intarissables
saillies et aussi son dévouement aux intérêts populaires ont fait
du maire de Poplar un des députés les plus acclamés, une des
silhouettes les plus connues du Parlement anglais. Tandis que
son mari portait la chaîne d'or et le manteau d'hermine, insignes
de ses fonctions municipales, Mrs Crooks continuait à diriger
ses quatre enfans, à faire le ménage et à préparer les repas. La
porte est toujours ouverte ; et lorsque les femmes des sans-travail
décidèrent de tenter des démarches auprès du cabinet Balfour,
elles choisirent Mrs Crooks pour conduire la délégation et parler
en son nom. Cette figure jeune et expressive, c'est Arthur Hen-
derson, le député ouvrier, dont la victoire à Barnard Castle
en 1903 fut un des signes avant-coureurs du mouvement ouvrier.
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LE PARTI OUVRIER ANGLAIS. 353
La finesse diplomatique et le sens pratique du jeune Écossais,
— il est né à Glasgow en 1863, — le désignèrent pour servir
d'arbitre entre les maîtres de forges de Newcastle et leurs ouvriers.
C'est un autre Ecossais que G. W. Barnes, le secrétaire général
de V Amalgamated Society of Engineers, Il dirige un^ armée
de 100000 hommes et gère un fonds de réserve qui s'élève à
15 millions de francs. Ce chef assez ferme pour condamner
des ouvriers qui se mettent en grève malgré l'opposition du
Bureau, ce financier est doublé d'un esprit cultivé. Il a donné
au journal de son syndicat une valeur littéraire ; il soutient par
des versemens annuels Ruskin Collège^ l'Université populaire
d'Oxford.
Tels sont les hommes les plus connus de la délégation Trade-
Unioniste. Il conviendrait encore de citer le charpentier J. Jen-
kins, maire de Cardiff et président du Congrès syndical de 1895;
le mécanicien C. Duncan, collaborateur de Tom Mann dans ses
efforts pour faire rentrer les manœuvres dans les cadres des
Trade-unions ; le fondeur d'acier John T. Macpherson, ancien
titulaire d'une bourse créée par son syndicat à Ruskin Collège;
le tapissier James O'Grady, qui, pour organiser la caisse? d'assu-
rances de son syndicat, fit une enquête en Europe; le charpentier
Alexander Wilkie, un Écossais connu pour son enquête sur
l'ouvrier américain, promoteur ardent des organisations fédé-
rales et des idées coopératives; l'homme d'équipe G. Wardle,
directeur du journal du syndicat et auteur d'un volume de vers;
Vivian, l'apôtre de la coopération de production. Pour trouver
leurs mandataires, dans cette nouvelle étape de leur poli-
tique, les ouvriers anglais n'ont point eu à chercher ailleurs que
dans leur classe. Aux intellectuels en disponibilité, aux poli-
ticiens, ils ont préféré des travailleurs manuels éduqués, des
professionnels du syndicat. Ils ont pu trouver, autour d'eux, des
hommes dont l'habileté oratoire, les connaissances pratiques et
le sens politique ont surpris et charmé,
m. — LES GROUPES
Étudié historiquement, ou analysé psychologiquement, le
parti ouvrier anglais nous apparaît comme caractérisé par la
prédominance des facteurs économiques et des groupemens pro-
fessionnels sur les forces intellectuelles et les clubs politiques.
TOME XXXV. — i906. S£.1
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354 REVUE DBS DEUX MONDES.
Ces conclusions sont confirmées par une enquête strictement
parlementaire. Les efforts des doctrinaires pour grouper les élus
ouvriers en un parti homogène et discipliné, prêt à imiter la
tactique des Irlandais et à vendre ses votes au plus offrant et
dernier^ enchérisseur ; les efforts des théoriciens pour imposer
aux nouveaux députés un programme systématique, d'où les
indulgences conservatrices et les transactions utilitaires seraient
également proscrites, paraissent jusqu'ici avoir complètement
échoué.
Les 54 Labour Members, dont 41 sont payés par des Trade-
Unions, n'ont pas tous accepté de s'inscrire au greupe du Labour
Représentation Committee, qui, distingué par ses cravates rouges,
siège sur les bancs de l'opposition. Les 12 élus des ouvriers
mineurs et 12 indépendans figurent dans les rangs de la majo-
rité, appartiennent aux deux groupes radicaux dont l'un est
présidé par sir Charles Dilke et l'autre organisé par la Démo-
cratie League. Ces députés portent l'épithète de Lib-Lab {Libéral-
Labour). Quelques-uns d'entre eux sont dQ3 personnages^ impor-
tons par leur autorité, leur talent ou leurs idées : Richard Bell,
le président du Syndicat des Employés de chemins de fer, John
Burns le ministre des Affaires locales, H. Vi\'ian le coopéra-
teur. D'autres sont des vétérans illustres, W. R. Cremer, le
représentant des charpentiers, William Abraham, Th. Burt,
Chas. Fenwick, les délégués des mineurs. J'entends bien que la
majeure partie des députés ouvriers, — soit 29, — le plus grand
nombre des nouveaux venus, la majorité de ceux qui se sont
signalés dans les luttes récentes sont inscrits au groupe du
Labour Représentation Committee : G. N. Barnes, Will Crooks,
Ch. Duncan. J. Keir Hardie, A. Henderson, J. Jenkins,
F. W. Jowett, J. R. Macdonald, J. T. Macpherson, J. O'Grady,
D. J. Shackleton, Philip Snowden, Will Thorne, G. J. Wardle, etc.
Sans doute la nouvelle Fédération électorale parait devoir
constituer l'ossature du parti ouvrier. Seuls, des individus
et des syndicats assez puissans pour dominer une circonscrip-
tion, pourront s'offrir de plus en plus rarement le luxe de Tin-
dépendance. Encore est-il que môme au soin du groupe le
moins éloigné des partis socialistes européens, les doctrinaires
sont en minorité, les programmes intransigeans à Tindex.
Lorsque les députés inscrits sur les rôles du Labour Repré-
sentation Committee se sont réunis pour constituer leur groupe
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LE PARTI OtrVRl£R AMQLAI&. 3SS
et élire un président, ils se sont trouvés en face de deux candi-
datures, celles de Keir Hardie et de David Shackleton. Le doyen
du socialisme anglais ne l'emporta qu'à une voix de majorité. Ce
vote révélait la présence, au sein du parti, de deux tendances
différentes. Tune plus idéaliste et moins anglaise, attachée aux
formules du socialisme, l'autre plus utilitaire et moins euro^
péenne, fidèle au syndicalisme. Will Thorne, le seul élu des can-
didats patronnés par la Social Démocratie Fédération, le groupe-
ment marxiste, J. Keir Hardie, le fondateur de VTndependent
Labour Party, Phil. Snowden son président, J. Ramsay Macdo-
nald et F. W. Jowett, ses conférenciers, représentent des sympa-
thies, opposées aux personnalités de G. N. Barnes, Will Crooks,
Henderson, J. T. Macpherson, J. O'Grady. Annuellement le
Congrès du Labour Représentation Committee est saisi d'une
motion qui demande que, seuls, les groupemens économiques
soient admis dans la fédération et que les associations socia-
listes en soient définitivement exclues. Sans doute la victoire
de 1906, la valeur qu'elle donne à l'organisme électoral, l'auto-
rité dont elle revêt les fondateurs du parti, condamnent, dès
maintenant, à l'insuccès toute revision des statuts. Il n'en est
pas moins certain que de récentes manifestations sont venues
rappeler au Labour Représentation Committee qu'il serait dan-
gereux de copier fidèlement la tactique des socialistes euro-
péens, de respecter scrupuleusement la lettre de la doctrine.
En Cornouailles, à Camborne, Will Thorne a été roué de
coups et couvert d'ordures par les mineurs gallois pour s'être
permis de soutenir, contre un radical populaire, la candidature
d'un socialiste, plus digne, à ses yeux, de recueillir les votes
ouvriers. Une certaine agitation se manifeste parmi les tis-
seurs du Lancashire. A Burnley, de nombreux adhérens de la
Bumley Weavers' Association en veulent au Labour Représenta^
tion Committee d'avoir adopté aux élections municipales et
législatives la candidature de deux marxistes connus. Dan Irving
et Hyndman. Le 13 février, par 6625 voix contre 5647, le syn-
dicat décide de rompre avec le groupe local du Labour Repré-
sentation Committee, A Blackburn, des bruits de démissions col-
lectives circulent. A Preston, à Accrington, l'hostilité de la
Fédération électorale contre l'enseignement confessionnel pro-
voque le mécontentement de nombreuses ouvrières. Elles seraient
prêtes à exiger que leur syndicat suspendit ses versemens au
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356 REVUE DES DEUX MONDES.
Labour Représentation Comniittee, Ces incidens constituent des
signes, dont on ne saurait impunément méconnaître la portée.
La prudence est d'autant plus nécessaire que, dans de aom-
breuses circonscriptions, les candidatures ouvrières n'ont réussi
que grâce à la défection des travailleurs jusqu'ici inscrits aux clubs
conservateurs. Le fait, depuis confirmé par les agens électoraux
du parti tory (1), a été signalé par M. J. Ramsay Macdonald (2) :
« Il était à la mode, il y a vingt-cinq ans, dit-il, soit de mettre en.
doute Texistence de l'ouvrier tory, soit de se permettre des plai-
santeries à ses dépens. Mais les unionistes ont dû les dix-sept
années de pouvoir, dont ils ont joui depuis 188Si, très largement
à l'appui des classes laborieuses. Dans les cinq élections géné-
rales des vingt dernières années, l'électeur ouvrier conservateur
a joué un rôle prédominant. Aujourd'hui le Labour Party existe
et fait espérer au travailleur qu'il sera possible d'assurer au sein
du Parlement la représentation directe de la classe à laquelle il
appartient. Est-il surprenant qu'il ait apporté son concours à des
hommes de sa classe, qui sont tenus de l'aider dans ses luttes et
qui ne vont point, comme il le sait bien, ni diriger un mou-
vement révolutionnaire, ni « briser l'Empire en morceaux? )^
Et au cours de cette conversation, le whip du parti ouvrier citait
précisément, pour prouver. la volte-face des travailleurs affiliés
aux groupemens conservateurs, l'exemple des circonscriptions
de Preston et Blackburn. Lésâmes scrupuleuses de ces néophytes
doivent être ménagées.
On ne saurait d'ailleurs nier que, dans leur programme et
dans leur tactique, les députés affiliés au Labour Représentation
Committee n'aient témoigné d'un certain respect pour les ten-
dances conservatrices, les traditions parlementaires de l'opinion
britannique.
IV. — LES IDÉES
Il ne convient de prendre au tragique ni les violences de
certains corlèges, ni les intransigeances de certaines revendica-
tions. L'armée des sans-travail qui entra dans les rues de Londres,
drapeau rouge en tête, en poussant, au commandement, des
(1) Sir G. G. T. Bartley, Mrs Thomas Gibson Bowles, George Lane Fox. Mor-
ning Post, 23 janvier 1906.
(2) Moi-ning Posl, 22 janvier 1906.
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LE PARTI OUVRIER ANGLAIS. 357
hourrahs! pour la révolution sociale, en chantant une « Marseil-
laise w inédite (1), ne comptait que cent quaranle-quatre hommes.
Ils obéissaient aux ordres de leurs « officiers » et aux conseils
de leur « chapelain. » Leur tenue réservée et disciplinée inspi-
rait aux spectateurs une bienveillance syrapalhique. Ces révo-
lutionnaires s'amusaient innocemment à essouffler, par leur
marche rapide, les policemen chargés de veiller sur les philo-
sophes péripatéticiens. A la veille des élections, des publications
socialistes avaient affiché d'extraordinaires ambitions. Dans
Britainfor the British^ dans le dernier chapitre To Days workj
Robert Blatchford, le directeur de la feuille indépendante, The
Clarion^ énumérait parmi les mesures, dont la réalisation im-
médiate était nécessaire, le droit pour les municipalités d'expro-
prier les Landlords, la nationalisation des chemins de fer, des
mines, des banques, des assurances sur la vie. L'éditeur du
Reformer's Year Book for 1906 assignait au prochain Parlement
(nov. 1905) la tâche de « réformer radicalement le système
foncier de manière à établir hommes et femmes sur la terre et
à transformer les cités, dont les slums grandissent toujours. ».
Ni ces Intransigeances, ni ces manifestations n'ont exercé
d'influence sur les élus du Labour Représentation Committeey les
plus avancés des députés ouvriers. Pour fêter l'élection de Will
Crooks, ses électeurs organisent un concert à Drill Hall. La salle
est ornée de tentures écarlates, les fauteuils drapés dans des
étoffes éclatantes. Mais cette débauche de couleurs ne doit point
être prise au tragique. Sous les plis du drapeau rouge, Will Crooks
a tenu les propos les plus conservateurs : « On parait très inquiet
de l'avènement du Labour Party, Non, nous n'allons pas jeter à
bas l'Empire demain matin, et il n'y aura pas une mise à l'encan
de lundi en huit... Il y a des siècles, John Bail marcha sur Londres,
pour brûler les maisons des riches. Le nouveau Labour Party ne
fera pas ça. Si nous trouvions l'occasion, nous brûlerions plutôt
les impasses insalubres (s/wms)... Nous allons maintenir les gens
attentifs et veiller à ce que personne ne.s'endorme (6 février 1906;. »
Dans la National Review de décembre 1905, Will Crooks s'était
déjà refusé à dresser un programme méthodique. La double
tâche qui s'impose aux nouveaux élus est de faire « l'éducation »
(1) « Le Jrapeau du Peuple est du roage le plus profond; — il a servi de
Unceul à nos morts martyrisés ; — et avant que leurs membres ne soient devenus
i^ftides et froids^ — le sang de leurs cœurs a teint chacun de ses plis. » <*.
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358 REVUB DBS DEUX MONDES.
du peuple et de réorganiser la machine administrative et parle^
mentaire, de manière qu'elle ne soit plus monopolisée par l'aris-
tocratie. Et l'auteur esquisse un plan de réformes relatif à Toiv
ganisation du ministère et à la procédure du Parlement, qui
reproduit les revendications des libéraux. Avec une précision
plus grande, J. Ramsay Macdonald a défini l'attitude des élus du
Labour Représentation Commute vis-à-vis du socialisme : « En
matière d'administration pratique et de législation, le socialisme
n'est pas une réalité immobile, mais une tendance, une manière
de penser, une idée directrice. Dès lors, ceux qui disent que la
doctrine socialiste domine ou ne domine pas le nouveau parti
ouvrier, ont à la fois tort et raison. Le régime socialiste n'est pas
créé, en un jour, par des décisions du Parlement. Voici quelle est
la profession de foi d'un socialiste. Le Parlement et les autres ser*
vices publics fonctionneront d'une manière pratique. La distri-
bution actuelle des richesses est contraire aux intérêts économiques
et aussi, — il serait possible de le prouver, — à la justice. Des
classée inutiles sociadement ne devront pas être conservées aux
dépens de classes utiles socialement. Chaque classe utile dans la
vie sociale doit être honorée et entretenue d'une manière conve-
nable. L'individu organisé en communauté peut le mieux accom-
plir sa destinée. L'initiative privée et la solidarité générale sont
toutes deux essentielles pour le développement individuel et
social (1). » Après avoir brièvement énuméré des réformes éco-
nomiques et administratives, qui figurent sur le programme ra-
dical (2), l'auteur termine par ces lignes qui résument, dans une
formule heureuse, l'utilitarisme politique et l'idéalisme religieux
dont le mélange caractérise le socialisme anglais : <c II y a une
heure pour des mesures détaillées et des propositions précises. Il
y a une heure pour les principes généraux, qui peuvent être même
assez vagues pour n'être guère plus que des élans et des aspira-
tions. Le parti ouvrier fera bien de mettre en pratique ces deux
états d'esprit. S'il se sert d'une des deux méthodes exclusi-
vement, il n'arrivera à rien. S'il les utilise toutes deux, il
créera une nouvelle opinion publique; il deviendra le germe
d'un nouveau parti, champion de la démocratie intellectuelle et
morale (3). » Deux autres des doctrinaires du Labour Represen-
(1) The Independent Reviev^, mers 1906, p. 264.
(2) /</., p. 268.
' (3) Id., p. 269.
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LE PARTI OUYRIBft ANGLAIS. 359
iaHon Committee ont confirmé cette attitude progressiste et cette
méthode utilitaire. Au Morning Posty le 5 février, F. W, Jowett
déclare : « On ne tentera pas de décider notre groupe à se pro-*
noncer en faveur du socialisme. Nous nous en rapportons à la
logique des événemens. Ce que nous voulons, c'est d'amener les
ouvriers à considérer les questions ouvrières à leur propre point
de vue ; et nous sommes sûrs que, s'ils le font, toutes les me-
sures qu'ils prendront progressivement seront socialistes. » Et
invité par son interlocuteur à formuler un ^programme,
F. W. Jowett parle de reviser la loi sur les Trade-Unions et le
chômage, d'organiser les cantines scolaires, d'établir l'impôt pro-
gressif sur le revenu, de frapper les plus-values foncières,... etc.
Ce socialiste n'est qu'un radical. M. Phil. Snowden, après avoir
esquissé un plan de bataille contre la société capitaliste par
l'extension du socialisme municipal, la nationalisation de la
terre, des mines^ des voies ferrées, termine par ces paroles prur-
dentes : « Mais, pour ce qui est d'un avenir immédiat, le parti
ouvrier, au sein du Parlement, devra se déclarer satisfait s'il
peut décider les autres à marcher dans la voie des réformes. li
se fiera à l'action continue, dans le pays^ des grandes forces éco-
nomiques et intellectuelles qui ont amené la poussée des classes
laborieuses au point où elle en est, pour unir sûrement, dans un
avenir prochain, toutes les forces populaires, dans un parti du
peuple qui réalisera l'œuvre du peuple. » [Daily Mail, 22 jan-
vier.) Et plus récemment à Peckham, le 13 février, J. Keir Hardie,
le leader, met ses auditeurs en garde contre de trop grandes
ambitions : « Je ne dis pas que les trente députés ouvriers soient
des socialistes. Rappelez- vous-le. Je ne dis pas non plus que le
parti ouvrier parlementaire soit lié au socialisme. Rappelez^
vous-le aussi. Le groupe ouvrier est une coalition parfaitement
honnête et loyale entre le parti socialiste et le parti trade-unio-
niste en vue de protéger les intérêts des classes laborieuses. »
Les déclarations individuelles ont été confirmées par les dé-
cisions des groupes. Le Congrès annuel du Labour Representa-
tion Committee (13-16 février), après avoir, pour calmer l'agi-
tation des syndicats du Lancashire, refusé d'imposer à tous ses
candidats la même conception laïque de l'enseignement public,
décide unanimement de ne point dresser de programme systéma-
tique. Les délégués adoptent des motions isolées, demandent la
journée de huit heures et le salaire minimum pour les ouvriers
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360 REVUE DES DEUX MONDES.
des villes et de TÉtat, la revision de la loi sur les Trade-unions
et le chômage, le suffrage universel. Et ils se séparent après avoir
montré, en décidant de remplacer leur ancien titre par celui
de Labour Party^ qu'ils se refusaient à dépasser le cadre primi-
tivement tracé. Le parti ouvrier anglais ne veut être qu'un syn-
dicat politique d'intérêts corporatifs.
Le même utilitarisme caractérise sa tactique parlementaire.
Malgré les gages donnés par les radicaux à la cause ou-
vrière, et les services rendus par les organisations libérales aux
candidatures ouvrières (1), des francs-tireurs du socialisme, en
des articles soigneusement reproduits par la presse conser-
vatrice, saluaient dans l'avènement du parti ouvrier beaucoup
moins un succès sur les unionistes qu'une défaite des libéraux.
Le nouveau groupe parlementaire, avec la coopération des Irlan-
dais, se servira de l'opposition conservatrice pour ruiner la ma-
jorité ministérielle, disloquer l'un des partis séculaires, faire
œuvjre révolutionnaire. Robert Blatchford écrivait dans The Cla-
rion^ le 2 février : « Il est inutile de dépenser de la salive dans
des discours comme ceux de M. Haldane à Edimbourg. Les
socialistes ne peuvent être ni achetés, ni conciliés. Aucun com-
promis n'est possible. Un sacrifice de cinquante centimes par
louis ne servira de rien. Toutes les promesses sont inutiles.
Même si le parti libéral pouvait actuellement donner, — je ne
dis pas promettre, — la moitié de ce que les socialistes de-
mandent, la paix n'aurait pas lieu. Il faut que nous ayons tout.
La bataille doit être décisive. Le mouvement socialiste n*est pas
une petite révolte locale qu'on peut apaiser par de douces
(i) Sous rimpulsion du Libeinil Central Office dirigé par M. George Whiteley,
de nombreux groupemens locaux avaient décidé de soutenir des candidatures ou-
vrières. La presque-unanimité des Lib-Lab ont été élus avec l'appui officiel des
organisations libérales. Cest ainsi qu'elles ont singulièrement facilité la victoire de
Bums a Battersea, de Bell à Derby, de Johnson à Gateshead. 11 a été décidé
de ne pas oppo3er de concurrens aux leaders du Labour Renresenlalion Com-
mittee, Shackleton, Henderson, Reir Hardie, T. Richards, J. R. Macdonald. Sur
37 candidats du L. R. C, élus dans des circonscriptions ayanl droit à un seul
siège, 15 seulement eurent à lutter contre des LibéVaux. Sur 13 candidats du L. R. C*
dans des circonscriptions ayant droit à 2 candidats, 3 seulement eurent à lutter
contre 2 Libéraux. Sur 50 candidatures, 32 eurent Tappui officiel ou officieux des
Libéraux.
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prp^^:
LB PARTI OUVRIER ANGLAIS. 36Î
flatteries et de jolies promesses. C'est le commencement d'une
révolution mondiale... Et, en attendant, nous broierons le parti
libéral, si nous le pouvons. Selah ! » Dans leurs commentaires
sur les résultats des élections générales, Justice, Torgane des
marxistes de la Social Démocratie Fédération (n® du 26 janvier
1906), et Labour Leader, l'organe des possibilistes de Vlndèpen^
dent Labour Party, sont également sévères pour les vainqueurs
de la réaction protectionniste et conservatrice.
Docile aux idées que son fondateur devait, quelques jours
plus tard, exprimer, en adoucissant les termes, dans la Natioval
Beview (n® de février, p. 1003 à 1008), le journal de Keir Hardie
s'exprime comme il suit : « Plus on analyse la liste grandis-
sante des nouveaux députés libéraux, plus on est frappé du pou-
voir énorme du capital organisé. On laisse échapper un soupir
de reconnaissance en songeant que cet événement n'a pas eu
lieu, avant que le travail fût prêt à amener ses bataillons sur le
champ de. bataille. Au cours de cette catastrophe, des plaines
entières de l'agréable féodalité tory ont disparu et les blanches
falaises crayeuses du libéralisme capitaliste dominent le paysage,
flanquées par une colline d'argile schisteuse appelée Lib-Lab^
qui témoigne déjà d'une inquiétante tendance à glisser vers les
blanches falaises. Dans un sain isolement le roc du travail indé-
pendant se dresse comme un, des principaux caractères du
paysage... Le nouveau Parlement n'est plus le « meilleur club
de Londres. » C'est un Parlement de patrons, la forteresse du
pouvoir de l'argent, la vraie citadelle de la domination capitaliste.
Il vaut peut-être mieux qu'il en soit ainsi, car rien ne pouvait
faire plus pour unifier et consolider les nouvelles forces du parti
ouvrier dans une fidélité complète à l'esprit d'indépendance. »
Les survivans du mouvement socialiste de 1883 à 1886 se
croient encore au temps où le parti conservateur, sous l'influence
d'un lord Randolph Churchill et d'un sir John Gorst, se donnait
comme le défenseur des réformes sociales, en face d'un parti li-
béral absorbé par le Home Rule, Vingt ans de pouvoir, la
poussée impérialiste, la réaction protectionniste ont transformé
les caractères du parti conservateur, renouvelé les cadres du
groupe radical. Ils ne représentent plus les mêmes couches
sociales qu'il y a un quart de siècle. Les intransigeans socia-
listes ne furent pas écoutés. Une fois de plus l'utilitarisme des
politiques l'emporte sur la rigidité des doctrinaires.
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362 REVUE DES DEUX MONDES.
Dans VAmalgamated Society of Engineers' Journal^ G. Barnes,
Tua des représentans les plus importans des Trade-Unions^ au
sein du Labour Représentation Committeej écrit : « Le travail a
aidé à débarrasser le pays des agioteurs et des gâcheurs du parti
tory; et aujourd'hui il est prêt à faciliter volontiers rétablisse-
ment d'un meilleur régime dans toutes les branches de la légis-
lation et de l'administration. Sir Henry Campbell Bannerman
a fait appel au cœur et à la conscience de la nation : et nous
sommes sûrs que, si hésitans que puissent être quelques-
uns de ses amis, le parti ouvrier sera toujours du bon côté
dans tous les eiTorts faits pour passer des paroles aux actes. »
M. Phil. Snowden, interviewé par le Yorkshire Post (26 janvier),
déclare qu'à moins que les libéraux ne proposent des mesures
qu'ils dussent désapprouver complètement, Tattitude de ses col-
lègues vis-à-vis de la majorité sera celle « d'une indépendance
sympathique. » M. F. Jowett confirme au Moming Post (S fé-
vrier) cette tactique d'attente et énumère tous les points sur les-
quels le groupe du Labour Représentation Committee est déjà
d'accord avec les libéraux : libre-échange, politique étrangère,
question scolaire, loi syndicale. M. J. Ramsay Macdonald avait
déjà affirmé {Moming Posty 22 janvier) que son parti « n'avait
point l'intention bien arrêtée de pousser l'épée dans les reins
le nouveau gouvernement. Sans doute nous sommes i^solu-
ment libres d'adopter une ligne indépendante à n'importe quel
moment, et sur n'importe quel sujet. Noiis serons surtout
guidés par les événemens. » Le distingué whip du Labour
Parly a depuis précisé la tactique de ses collègues : « Le parti
ouvrier m'apparaît comme le germe d'un parti plus grand et
plus large; et c'est à l'édifier que devraient travailler dès main-
tenant les trente membres du Labour Représentation Corn-
mittee. Une des conditions matérielles de cette œuvre, c'est qu'on
ne les encourage pas à tenter de contraindre le gouvernement.
Aucune méthode politique r'est plus ridicule que celle d'un
groupe, qui rêve de se tenir en équilibre entre deux partis à peu
près égaux, et d'obtenir toutes les améliorations importantes
dans Torganisme social, en jetant son poids tour à tour dans
l'un des plateaux de la balance. Les nationalistes irlandais sont
dans une position très favorable, pour mener à terme cette poli-
tique. Leur demande principale est très simple et n'implique
qu'un problème administratif. Ils sont responsables devant des
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LB PARTI OUVRIER ANGLAIS. 363
électeurs, qui refusent de prendre part avec sympathie à la po-
litique anglaise. Leurs mains sont donc complètement libres
pour culbuter les ministres et triturer les votes. Et encore le
succès qu'ils ont obtenu est assez faible, pour mettre en garde
tout autre parti et écarter la tentation d'adopter une pareille tac-
tique. » Le groupe ouvrier, s'il doit conserver l'indépendance né-
cessaire pour assurer son développement, serait coupable s'il
cherchait à ruiner le parti libéral, maladroit s'il se refusait à
céder aux nécessités politiques.
Les actes ont répondu aux paroles. Les efforts tentés pour
creuser un fossé entre les Labour Members, adhérens aux groupes
radicaux et ceux qui sont affiliés au Labour Représentation Corn-*
mittee ont échoué. La commission, créée en 1895 sous le nom
à'Advisory Board, pour assurer la coopération de tous les élus
ouvriers, quels que fussent leur opinion et leur parti, s'est réunie
le 13 février. Formée des bureaux du Labour Représentation Corn-
mittee^ de la Fédération générale des Trade-unions et du Comité
parlementaire du Congrès des Trade- Unions, elle constituera un ,
lien précieux entre les Lib-Lab, et le groupe indépendant de Keir
Hardie. Elle évitera les ruptures définitives. Le Congrès du La-
bour Représentation Committee (13-16 février) a décidé de favo-»
riser la tâche conciliante de VAdvisorg Board et d'autoriser l'al-
liance avec les Lib-Lab, dans toutes les questions strictement
ouvrières. Mais il y a plus. Le Congrès s'est refusé à interdire à
ses candidats d'insérer, dans leur programme, toute autre pro-'
fession de foi politique que celle du parti. Les délégués ré-
prouvent la discipline marxiste. Et s'ils restent soucieux de con-
server leur liberté, ils s'opposent à l'alliance projetée avec les
nationalistes irlandais. Les statuts sont modifiés dans ce sens.
Par leur indulgence discrète pour le radicalisme démocratique,
par leur tactique d'indépendance sympathique, les élus ouvriers
atténuent, une seconde fois, dans un sens utilitaire, les intransi-
geances révolutionnaires du socialisme collectiviste.
* «
Dans quelle direction évolueront la méthode et la doctrine
du parti ouvrier? Le groupe des Libéral Ijibour Members dispa-
raîtra-t-il aux prochaines élections, ou verra-t-il au contraire
augmenter ses adhérens? Au sein du Labour Représentation
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364 REVUE DES DEUX MONDES.
Com^itte€f devenu le Labour Party, les théoriciens socialistes
développeront-ils leur autorité aux dépens des représentans des
Trade Unions? L'utilitarisme social, dont la méthode progres-
siste, le programme fragmentaire et la tactique indépendante pa-
raissent répondre aux caractères de ce syndicat d'intérêts, rede-
viendra-t-il plus abstrait et plus absolu, sous la poussée d'un
réveil du socialisme européen? *0u, au contraire, ces besoins
concrets et ces tendances conciliantes s'élargiront-ils au point
de faciliter une fusion avec la doctrine radicale, victorieuse elle
aussi des rigidités et des abstractions du libéralisme classique?
Il est difficile de répondre. Seule une crise commerciale, d'une
intensité prolongée, pourrait, par les souffrances provoquées et
les colères éveillées, imposer une réaction politique et intellec-
tuelle, un retour à la tactique révolutionnaire et au dogmatisme
intransigeant, qui paraissent contraires aux tendances actuelles
de l'activité sociale et de la vie psychologique. Une société, où
l'aristocratie ouvrière tend de plus en plus à se constituer en une
petite bourgeoisie correcte et éduquée, plus aisée et plus vigou-
reuse que les classes moyennes, peut assister à une coalition
entre les travailleurs spécialisés, et les petits boutiquiers et jour-
naliers agricoles, ces soldats de l'armée libérale. Un tempéra-
ment, repris par son dédain séculaire des idées générales et son
culte traditionnel de l'utilitarisme concret, est tout naturellement
préparé à préférer aux constructions abstraites, à la logique
absolue d'un socialisme théorique, les réformes immédiates et
les transactions conservatrices du radicalisme. De l'autre côté
de la Manche, tout, dans la société et dans l'individu, est sacrifié
à lactivité du vouloir discipliné. La paix sociale en sera sans
doute la légitime récompense.
Jacques Bardoux.
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UN PEINTRE MÉLOMANE
FANTIN-LATOUR ET LA MUSIQUE
D'APRÈS DES LETTRES INÉDITES
I
Qu'an peintre goûte infiniment la musique et s'y délecte,
qu il s'y exerce môme et qu'il en exécute à ses momens de loisir,
il n'y a rien là que de naturel et tout aussitôt nous revient en
mémoire le souvenir d'In^çres qui n'était pas médiocrement fier
de son agréable talent sur le violon ; mais qu'un peintre aime la
musique au point d'y trouver un puissant réconfort dans ses jours
de fatigue ou de doute, qu'il soit épris de l'art des sons jusqu'à
chercher dans les chefs-d'œuvre des maîtres les sujets de la plu-
part de ses dessins ou toiles d'imagination, lui, le peintre de la
réalité et de la vie, de la vie chez les hommes et chez les fleurs,
voilà ce qui est tout à fait exceptionnel, peut-être unique, et ce
qui est à considérer, pour nous, chez l'artiste dont les maîtresses
œuvres, réunies par les soins de M. Léonce Bénédite, attiraient
récemment la foule à TÉcole des Beaux-Arts.
Par combien de compositions idéales, peintures, pastels ou
lithographies, Fan tin-La tour n'a-t-il pas témoigné de la pro-
fonde admiration que lui inspiraient les plus hautes créations de
l'art musical, de la sensibilité si avisée, de l'instinct si sûr qui
le poussèrent dès le premier jour vers les maîtres discutés, mé-
connus, injuriés, mais à qui un avenir plus ou moins rapproché
réservait une réparation triomphale! Certes ses œuvres peintes
ou gravées parlent avec éloquence et suffiraient à dire à ceux
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366 REVUE BBS DEUX MONDES.
qui ne l'ont pas connu quelle influence ont exercée sur lui les
plus grands maîtres de la musique au xix« siècle; mais peut-
être sera-t-il intéressant de saisir sur le vif, dans l'instant même
où il les ressentait et les confiait à des amis de choix, l'expres-
sion de ses sentimens d'admiration et de son enthousiasme en
présence des œuvres qui se révélaient à lui et le troublaient si
fort qu'il regrettait parfois de n'avoir pas reçu du ciel le don de
création musicale, afin de pouvoir se livrer plus complètement à
l'art qui lui procurait d'aussi vives jouissances.
Si Fantin fut, durant toute sa vie, très désireux d'entendre de
la musique et s'il s'absorbait, des soirées entières, dans l'audition
d'oeuvres exécutées d'une façon plus ou moins brillante par des
amis partageant ses admirations et ses antipathies ; s'il fréquenta
beaucoup les théâtres et les concerts avant de se renfermer dans
sa tour d'ivoire de la rue des Beaux-Arts, ce fut surtout en deux
circonstances qu'il fut profondément bouleversé par le démon
de la musique : d'abord au moment de la grande prospérité des
Concerts populaires qui le passionnèrent, lui et tous ceux de
son âge, en leur révélant quantité de chefs-d'œuvre dont ils ne
connaissaient jusque-là que le titre ou qu'ils devaient se contenter
de jouer au piano ; ensuite, à l'heure des premières représenta-
tions de Bayreuth, auxquelles un ami lui procura inopinément le
moyen d'assister. Or, à ces deux époques, Fantin, qui n'avait
pourtant pas la plume abondante, fut comme emporté par le
désir de communiquer à d'autres ses joies, ses surprises, ses
enthousiasmes; d'enflammer ses amis comme il l'était lui-même,
et ce sont ces lettres-là, toutes inédites jusqu'ici, qui vont nous
permettre de le voir sous le coup immédiat des émotions qu'il
avait ressenties, de les lui entendre traduire en un langage d'au-
tant plus vibrant qu'il est moins apprêté et plus familier.
II
C'est durant les trois séjours que Fantin fit en Angleterre,
en 1859, 1861 et 1864, tantôt à Londres chez le célèbre graveur
Seymour Haden, beau-frère de son ami Whîstler, tantôt à Sun-
bury, chez M. et M"' Edwards, qu'il eut la révélation de la mu-
sique et du maître qui devaient exercer tant d'empire sur lui,
car il rencontra là des dames très au courant de la musique alle-
mande, et il se rappelait toujours avec quelle émotion il avait
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UN PEINTRE MÉLOMANE. 36*7
entendu chanter par une jeune Grecque, M"' lonidès, qui devait
épouser le pianiste, écrivain et conférencier bien connu, Edouard
Dannreuther, une mélodie d'un compositeur totalement inconnu
de lui : Mondnacht [l* Heure du mystère), de Robert Schumann.
Mais comment, lui qui n'aimait guère à quitter son logis, avait-il
été amené à traverser ainsi la Manche jusqu'à trois fois? Uni-
quement par TinQuence ou à cause de Whistler. Tout d'abord il
avait cédé aux instances de son camarade qui désirait lui faire
connaître son pays d'adoption, le présenter dans sa famille; en-
suite il s'était lié à Paris, sur la recommandation de Whistler,
avec un jeune peintre anglais du nom de Ridley, et celui-ci ayant
reçu la visite de son compatriote Edwards, l'avait mis en rap-
port avec Pantin. Le jeune voyageur fut charmé de l'accueil
qu'il reçut en Angleterre, en premier lieu dans la famille de
Whistler, puis chez les Edwards : il se sentit tout de suite en con-
liance avec ses hôtes (c'est en 1861 qu'il commença le portrait
de M"** Edwards seule, terminé en 1864); il les prit dès lors pour
confidens de ses joies, de ses craintes, de ses espoirs, et c'est ainsi
que se noua entre eux et lui une solide et vigilante amitié qui
dura jusqu'au dernier jour, qui dure encore entre M"' Edwards
et M"* Fantin-Latour.
1862 : c'est l'année où le nom de Richard Wagner, hué et
sifflé l'année précédente à notre Opéra, reparaît sur une affiche
à Paris, grâce au courageux Pasdeloup qui, le 10 mai, quatorze
mois après la déroute de Tannhâuser, ose bien jouer pour la pre-
mière fois la grande marche du concours, non sans avoir la
prudence de la mettre à la fin d'un concert de bienfaisance au
profit de l'Œuvre de Notre-Dame-des-Arts. Fantin y court :
« Eh bien ! Wagner marche donc dans l'esprit des foules I écrit^il
sur l'heure à Edwards. Je regrette toujours de voir mes adora*
tions adorées par d'autres, surtout quand cela arrive à la masse
du monde. Je suis très jaloux quand j'aime. » Et d'enthou-
siasme, impatient de proclamer son « amour, » aussi vite qu'il
a pris la plume, il saisit son crayon et, pour célébrer ce pre-
mier triomphe de Wagner à Paris, compose cette belle litho-
graphie du Venusberg, qui, complètement transformée, de-
viendra, deux ans plus tard, le tableau à l'huile admis au Salon
de 1864, en Qiême temps que VHomntage à Delacroix, Au mois
de septembre de cette année 1864, Fantin, alors âgé de vingt-
huit ans, retournait à Sunbury, où la vie était fort agréable où
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368 REVUE DES DEUX MONDES.^
il se faisait expédier par sa mère des pièces de piano, de Schu-
mann, destinées à M"* Edwards ; où il dessinait la curieuse et
très rare eau-forte qui représente Edwards jouant sur la flûte un
morceau de Schumann avec sa femme qui l'accompagne au
piano ; d'où il écrivait enfin à ses parens :
Que vous dirai-je de nouveau? Rien. J'ai commencé à travailler, je suis
heureux, je crois que c'est tout. Ta lettre, ma chère mère, m'a fait grand
plaisir et je vais répondre en la relisant, car que vous dirais-je? Que je
relis les Misérables qui me font grand plaisir, que la musique de Schumann
que Madame joue dans la chambre à côté est superbe, que j'entre dans un
monde musical qui me plaît beaucoup. Cette musique de l'avenir, je la
pressentais. C'est celle-là que j'aimerais faire, si j'étais musicien, hélas I
Ce dernier séjour à Sunbury avait sensiblement resserré les
liens entre ses amis d'Angleterre et Fan tin, si bien que les
lettres qu'ils échangent deviennent plus fréquentes; que leur
correspondance prend alors une tournure plus familière, une
correspondance où la musique tient une large place en raison
des œuvres auxquelles il s'était initié chez les Edwards et de
leur comn:une admiration pour l'auteur de Manfred.
J'envoie en môme temps que* ma lettre, — écrit-il en octobre 1864, soit
très vite après son retour à Paris, — j'envoie en même temps que ma lettre
une Vie de Robert Schumann, que le marchand de musique m'a indiquée.
Madame, lisez-la, je vous prie. Cela vous servira pour jouer cette musique;
c'est court, mais c'est très utile pour comprendre ce grand artiste. 11 faut
s'être attendri, avoir connu les souffrances de cette vie pour bien com-
prendre cette musique. Oh ! je suis tout entier au culte de ces grands ar-
tistes. Voilà ma religion, l'Art; voilà le seul idéal, la seule chose pure dans
l'homme... En attendant le travail, l'envie de reprendre mes études, je me
laisse aller à la musique. Hier c'était le premier Concert populaire de mu-
sique classique, dont je vous ai parlé. J'y ai été. C'était Jubel-Ouverture, de
Weber, avec le chant national anglais à la fin. Une superbe symphonie de
Haydn avec un adorable minuetto. Quelle belle musique ! La polonaise de
Struensée (opéra joué en Allemagne), de Meyerbeer, m'a paru n'avoir pas la
grandeur de toute la musique de ce concert. Un andante de Mozart, vous
savez : Mozart, c'est tout dire, un andante de cet ange ! Puis, pour finir, la
grandiose symphonie de Beethoven en ut mineur. Cest foudroyant, l'on est
emporté dans un monde splendide. Schumann a dit quelque chose de bien :
« Cest haut comme le ciel, c'est profond comme la mer. » Oui, Ton est là,
au centre, pris de vertige ; on ne sait où l'on est entraîné sur ces hauteurs,
dans ces profondeurs...
Puis, après avoir entretenu ses amis de choses qui n'ont pas
trait à notre sujet, il ne se tient pas de terminer sa lettre comme
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UN PEINTRE MÉLOMANE. 3C9
il Tavait commencée, en parlant de Schumann, en célébrant les
louanges de celle auprès de qui, disait-il, le maître, brisé par le
travail, devait être si heureux de reposer sa tête fatiguée.
Je crois que quand vous lirez la vie de Schumann, cela vous intéressera
comme moi, quoique dans un autre milieu. Moi, je l'ai lue sans désemparer.
J'étais au Louvre, assis devant les Rembrandt (c'est mon t éternelle rumeur »
à moi), et j'ai été bien intéressé. Sous cette biographie je vois une nature
que je comprends. Qu'il a été malheureux, que Clara Schumann a dû être
pour lui une Providence ! Elle est bien intéressante, avec cette continuelle
persistance à faire entendre ses œuvres après sa mort. Comme cela doit être
doux pour lui quand il l'entend! Que la femme est merveilleuse quand elle
est comme celle-là!... Vous verrez cette vie terrible avant son mariage,
quand elle jouait dans les concerts, vous le verrez jaloux de ces gens du
monde n'aimant rien et toujours prodigues des complimens qu'ils savent
dire, puisqu'ils les débitent à toutes les femmes. Ce piano devenu presque
impossible, celte famille en lutte, voilà l'explication de sa folie et^ sans Clara,
cela serait venu plus vite; nous lui devons son œuvre peut-être. Ce sera un
pèlerinage pour moi, si cet hiver elle vient à Paris donner des concerts.
Cette admiration reconnaissante pour Clara Schumann en
raison de l'influence qu'une compagne aussi aimante et dévouée
peut et doit exercer sur le génie et les créations de l'artiste à qui
sa vie est associée, se manifeste à diverses reprises dans les lettres
iu peintre, comme s'il eût souhaité, pressenti le bonheur que
l'avenir lui réservait à lui-même. Un jour, comme son enthou-
siasme croissant pour Schumann Tavait fait causer, lui si peu
liant d'habitude, avec un autre habitué des Concerts populaires,
ce dernier qui avait eu plusieurs fois l'occasion d'entendre jouer
Clara, parlait d'elle à Fantin qui se hâtait de rapporter à
M"* Edwards cette conversation si captivante :
« J'avais entendu parler d'elle, de sa tendresse pour son mari, de son
amour pour la bonne musique. Je vis paraître une femme en noir, très
simple, non plus jeune, mais qui avait dû être belle, de cette beauté que les
artistes aiment ; elle se met au piano très simplement, avec respect, sans
musique devant elle, et joue une sonate de Beethoven. Dès les premières
notes, je compris que j'entendais quelque chose de nouveau, c'est-à-diro
une artiste; tous les souvenirs de pianistes s'envolèrent. Je n'avais pas là un
de ces exécutans qui jouent, comme Ton dit, avec inspiration; c'était un jeu
pur, précis, mesuré, rigoureux. Tout d'abord, j'avais été pris d'attention pour
quelque chose de nouveau, puis, au bout d'un quart d'heure, un intérêt très
grand, puis Tenthousiasme, provoqué par le mérite de ce respect pour
l'Art, pour l'œuvre de l'artiste. C'était un respect qui ressemblait au recueil-
lement de la prière; je venais d'entendre enfin la musique d'un homme
aimé, de voir un artiste compris et vénéré. Ce fut très beau lorsqu'elle
TOUB XXXV. — 1906. "'"
24
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370 REVUE DES DEUX MONDES.
joua des œuvres de son mari, et je ne puis vous en dire davantage, il faudrait
l'entendre; c'était la compréhension et le respect môme que le jeu de cette
grande artiste I » — Moi, madame, enthousiaste et bien un peu fou, à ce
que m'a dit cette personne, je pensais que Schumann devait être là, qu'il
était là peut-être, pas l'homme, mais l'artiste, heureux et reconnaissant
Elle doit le penser aussi, j'en suis sûr.
Le jeune peintre va également passer quelques soirées aox
Italiens. Il y entend Don Giovanni , dont l'ouverture lui rappelle
les agréables séances de musique à Sunbury, chez ses amis;
Don Gtovannif merveilleux, dit-il, mais bien mal exécuté par de
mauvais chanteurs, exception faite de la Patti dans Zerline, « avec
un commandeur semblable à un garde national en plâtre et qui
a fait éclater de rire toute la salle. » Il y entend aussi la Traviata,
« musique d*enragé, peu de musique, c'est vrai, mais quelque chose
d'un homme passionné, ce qui est rare aujourd'hui ; » puis, tout
de suite après avoir émis ce jugement qui surprendra un peu ceux
qui se rappellent comment il parlait de Verdi sur la fin de sa vie :
Rentrons dans Tart, ajoute-t-il dédaigneusement ; je suis un fervent du
Concert populaire. J'ai fait amende honorable à Mendelssohn ; vraiment,
pour le bien juger, Torchestre est indispensable. Dans ce Songi d'une nuU
d'été, il est merveilleux de sonorité, il a des effets d'instrumentation
superbes, il remplace beaucoup par cela les idées mélodiques.
Mais quel n'est pas son chagrin, on pourrait presque dire
son désespoir en entendant très peu applaudir et beaucoup siffler
à ce même concert une « superbe symphonie » de Schumann
(c'était celle en si bémolj dont Pasdeloup donnait ce jour-là la
première audition) I «
Les chuti chuti m'entraient dans le cœur, écrit-il. Si vous m'aviez vu,
madame, moi dans la salle, vous m'auriez reconnu rien qu'à la rougeur de
ma figure. J'étais bien malheureux, et pourtant cela m'a fait l'effet du Schu-
mann que M"^* Thompson nous joua : môme grandeur, même abondance de
belles idées, même caractère de cette musique. Je trouve que, là, au milieu
de Haydn, Moaart, Beethoven, il se tient par l'originalité de ses idées qui sont
bien de lui et c'est, je crois, ce qui explique l'opposition qu'il y a contre lui:
on a horreur du nouveau, celanous irrite, nous aimons les redites, nous n'ai-
mons pas les opinions autres, les différons caractères. De ce grand artiste,
j'ai entendu chez U^* Meurice, par elle et M°^* Manet, les Reflets d*Orient k
quatre mains; ce 8ont,madame, les morceaux que jouèrent vos sœiu^. Ohl
que cela est beau 1 J'étais transporté, tellement que Ton s'est moqué de moi;
Ghampfleury m'a appelé Schumanniste, le nom me reste. Eh bien I j'en suis
ûer. Mais nous n'avions entendu que trois de ces morceaux, les trois autres
aussi sont superbes, il y en a un surtout qui est ravissant, c'est inouS.
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UN PEINTRE BfÉLOMANR. 371
Tout & la fin de cette même année 1864, Pantin ressentait une
commotion des plus violentes en entendant Touverture du Vais^
seau fantôme^ que Pasdeloup exécutait pour la première fois :
Hier, écrlYait-il le 26 décembre, j'ai commencé la journée par le concert
dont je m'étais priyé depuis quelque temps. Mais l'on jouait l'ouTcrture du
7at5j«ati fàntàmey de Richard Wagner, dont j'ai été enthousiasmé. Je ne
puis TOUS donner une idée de cette musique. L'orchestre dans ses mains est
inouï, le début de l'ourerture est incomparable : de merveilleuses sonorités,
étrangetés appartenant à lui seul; Ton aurait dit que c'était écrit avec
d'autres notes et d'autres instrumens. Ma pauvre tête a été emportée par
ce tourbillon merveilleux. Je suis rentré chez moi par un froid très dur
sans le sentir, ou plutôt le sentant avec plaisir; ce vent froid me coupait
la figure, me mordait les joues, mais je révais; j'étais transporté. Ohl le
grand bonheur que me donne la musique I Je pensais à ces grands artistes :
quelle belle chose que de produire des œuvres qui peuvent tant remuer les
hommes, de donner sa pensée, son suprême idéal, de dire ce que l'on ne
peut dire avec la voix I
A rapprocher, par curiosité, de ce qu'il avait écrit à ces mômes
amis, juste un mois auparavant, le 27 novembre :
Vous souvenez-vous que dans nos derniers jours ensemble, on pariait
d'un opéra ayant grand succès : Roland à Roncevauxf J'ai eu la curiosité
d'aller l'entendre; ce n'est pas mauvais, c'est pis, c'est plat, médiocre. Oh!
qu'il faut se méfier des grands succès du public I On pourrait établir cet
axiome : Quand tout le monde trouve une chose bien, c'est que c'est médiocre.
Axiome très juste et dont la contre-partie pourrait être for-
mulée ainsi : toute œuvre véritablement neuve et des^née à
braver les atteintes du temps, à marquer une grande étape dans
l'histoire de l'art musical, commence toujours par contrarier et
bouleverser les goûts du public.
La correspondance de Fan tin avec ses amis Edwards prit fin
à l'automne de 1869, — du moins en ce qui touche à la musique,
— et par deux lettres où il leur annonce des choses qui le mettent
en joie. D'abord, c'est qu'il a entendu de nouveaux morceaux
qui l'ont enchanté : presque tout l'œuvre de Schumann, à ce
qu'il croit; puis de nombreuses pages d'un élève de Schumann
Johannès Brahms, qui a un grand talent : « Il me semble,
ajoute-t-il, que de tout ce que j'ai entendu de modemey c'est ce
qui m'a faitle plus d'impression. » Ensuite, c'est que l'hiver qui
vient promet d'être très favorable à la musique :
On ne parle que de ooncertsici, écrit-il le 14 octobre; non seulement
les Concerts populaires et ceux du Conservatoire, mais encore l'Opéra en
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372 RBVUE DES DEUK MONDES.
donne^1it et le Théâtre-Italien, qui annonce Fidelio, de Beethoven, et le
Paradu et la Péri, de Schumann, une sorle de symphonie-oratorio. Cest
un chef-d'œuvre : je Fai entendu au piano; cela me parait si beau que j'ai
hdte de l'entendre à Forchestre...
Ces concerts de TOpéra étaient ceux que Litolff rêvait d'or-
ganiser, qu'il organisa en effet et qui ne dépassèrent pas deux
soirées, au lieu des quatorze annoncées, mais qui eurent ce ré-
sultat inespéré de provoquer un revirement du public en faveur
de Berlioz, mort seulement depuis huit ou neuf mois, tant le
délicieux menuet des Follets, l'exquise danse des Sylphes et la
foudroyante Marche hongroise émurent et bouleversèrent les
auditeurs aux deux concerts, car il avait fallu répéter les deux
fois ces morceaux, la veille encore inconnus, de la Damnation de
Faust. Quant aux promesses faites par le directeur de TOpéra-Ita-
lien, elles furent également tenues, sans beaucoup plus de succès,
— du moins en ce qui concernait Schumann, — et Fantin de
courir à la salle Ventadour. Il fut donc, avec son amiiMaître, avec
i'autres qu'il allait bientôt connaître, un des plus fidèles audi-
teurs de ces représentations de FideHo, de ces exécutions de
le Paradis et la Péri, où brillait la grande tragédienne lyrique
Gabrielle Krauss (car Topera de Beethoven et le poème drama-
tique de Schumann avaient été montés exprès pour elle), et qui
ouvrirent des horizons splendides à ceux qui eurent alors la ré-
vélation de ces chefs-d'œuvre. Le jeune peintre en fut comme
ébloui et des souvenirs de ces soirées inoubliables revenaient
souvent, par la suite, dans les conversations qu'il avait avec ses
amis, lui faisaient même prendre le crayon et dessiner ses deux
premières .lithographies à la gloire de Schumann... Quelques
années plus tard allait éclater le coup de tonnerre de Bayreuth,
qui devait retentir dans tout le monde musical.
III ' '
Un jour du mois d'août 1876, comme Fantin se trouvait chex
sori ami Maître, où il venait passer toutes ses soirées et fumer,
tout en écoutant celui-ci faire de la musique avec quelqu'un que
je ne vous nommerai pas, tout à coup, un autre ami de la maison,
magistrat de race et mélomane passionné qui marchait dès lors
en tête des partisans de Wagner, fit irruption dans la chambre
et mit à la disposition de qui voudrait en profiter une place
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UN PEINTRE MÉLOMANE. 373
pour la troisième série des représentations de F Anneau du
Niebelung au théâtre de Bayreuth. Certes l'offre était des plus
tentantes et cette place, un billet provenant de Léon Lerov,
l'écrivain tout dévoué aux intérêts de Wagner, aurait pu susciter
de vives compétitions : il n'y en eut aucune et Pantin, qui n'était
cependant pas un voyageur déterminé, accepta de partir sur-le-
, champ pour l'Allemagne, bien que cette absence dût faire reculer
un peu son mariage (il comptait d'ailleurs retrouver M"** Dubourg^
et son père à Nuremberg, puis aller avec eux à Munich), tant
sa joie était grande d'être un des premiers, lui si vivement épris
de la musique de Wagner, à visiter la Mecque de Tart de
l'avenir, qui venait de sortir de terre par la volonté d'un homme
et la protection d'un roi.
Mais il ne partit pas sans promettre à ses amis de les tenir
au courant de ces fêtes, et c'est à Edmond Maître qu'il envoya
les quatre lettres, — une après chaque partie du Ring^ — dont
je vais vous communiquer les passages essentiels. Quand je
dis : lettres, le terme est imnronre, car ces extraits n'ont pas de
forme déterminée; ce sont aes notes très rapides en style télé-
graphique, une sorte de mémento que le voyageur rédige pour
lui-même et qu'il communique à ses amis de Paris, mais en
recommandant bien qu'on le lui conserve, car c'est dans ces
feuilles, écrites à la hâte, qu'il retrouvera plus tard ses impres-
sions toutes fraîches, prises sur le vif, au courant de la plume
et sans aucune recherche. En les lisant à votre tour, vous serez
sans doute frappés de leur vivacité, de leur concision impé-
tueuse, et vous ne serez pas sans remarquer à quel point l'œil
du peintre, ici, est vivement frappé par ce qu'il voit, comme
son oreille par ce qu'elle entend : c'est pour le voyageur, de
quelque côté que son attention se tourne, un émerveillement
toujours plus vif.
Dès qu'il arrive à Bayreuth et qu'il ouvre sa fenêtre, le
dimanche 27 août, à cinq heures du matin. Pantin est charmé
par l'aspect agréable et joyeux de la ville qui lui rappelle à là
fois Versailles, La Haye et certains quartiers de Londres. Et
quelle animation partout, dès la matinée! La ville entière est
pavoisée d'oriflammes rouge, blanc et noir ou d'autres bleu et
blanc; des troupes défilent, le Roi vient d'arriver pour la repré-
sentation du soir, les habitans ont pris leur grande tenue du
dimanche^ tandis g[ue les touristes circulent en habits de voyage^.
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?!ri
874 REVUE DCS DBUX MONDES.
jumelles au côté, guide à la main (lui, cependant, promenait
partout un superbe chapeau haut de forme); tout à coup, un
grand vent s'élève et tous ces beaux drapeaux se retournent,
s'accrochent, se déchirent; puis la pluie survient et c'est par un
temps fâcheux, qu'après avoir très médiocrement déjeuné en
ville, Pantin et ses amis (il voyageait avec M. et M"* Lascoux et
Jules Bordier, le fondateur des Concerts populaires d'Angers)
prennent la jolie route qui doit les conduire au théâtre. Mais
le spectacle ne commencera qu'à sept heures : par protection
spéciale, il leur est permis de visiter la machinerie du théâtre,
})uis ils se dédommagent, à la « restauration » du théâtre, de leur
triste repas de midi, et se mêlent à la foule qui attend le passage
du roi. Cependant, le souverain ne paraît toujours pas; une
fanfare retentit, et vite, il leur faut pénétrer dans la salle afin
de s'assurer de leurs fauteuils.
Nous entrons ; très bien l'aspect, sobre et solennel (il n'y a pas d'exté-
rieur du tout, ni façade, rien). A peine deux ou trois Français. Liszt avec
des dames, groupe où l'on parle français. M"^« Cosima se trouve là. Avant
l'obscurité, il y a demi-lumière ; on sent qu'il va se passer quelque chose de
sérieux. Une sonnerie militaire à l'extérieur, c'est le Roi, mais avant qu'on
puisse le voir, le signai se fait entendre, la nuit (presque) se fait Je tou0
assure que cela remue très fort. Puis comme des mugissemens (c'est so-
nore et voilé) ; l'orchestre fait l'eiTet d'une seule voix, orgue immense Oh I
c'est très beau! Unique. Rien n'est comme cela. Cest une sensation non
encore éprouvée. Le rideau s'écarte doucement et voici une chose sans nom,
vague, obscure, petit à petit verdÂtre, s'éclairant lentement; bientôt on aper-
ç'^it des roches, puis tout doucement des formes passent, repassent, les
filles du Rhin dans le haut; dans le bas, Albérich dans le fond des roches. Je
n'ai ïien dans mes souvenirs de plus féerique, de plus beau, de plus réalisé.
Le mouvement des filles du Rhin qui nagent en chantant est parfait. L'AI-
4)érich qui grimpe, qui ravit l'or; l'éclairage, la lueur que jette l'or dans
l'eau, tout est ravissant. Là, comme dans tout le reste, c'est de la sensation.
Pas la musique, pas le décor, pas le sujet; mais un empoignement du spec-
tateur. Ce n'est pas le mot qu'il faut que spectateur, ni auditeur non plus,
c'est tout cela mêlé... L'impression est énorme, malgré mon manque de con-
naissance qui m'empêche de suivre d'un bout à l'autre. Gela me fatigue plus
que l'audition au piano, car l'intensité des impressions est si forte 1 Et la
réunion des décors, de l'action, môme la fatigue de la langue que l'on veut
comprendre I Je me suis vu forcé de lâcher quelquefois, de rester animal, do
3ut)îr, de vivre sans réflexion. Je suis persuadé pourtant que le musicien
possédant sa partition, connaissant cela comme on connaît une langue,
n'éprouverait pas tant de fatigue. Pourtant M. Lascoux vient de me dire
<tu'U a été dans l'impossibilité de dormir. Moi, je dors bien, accablé par
les impressions que j'ai ressenties. Et la bière est si bonne I Noos avons
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UN PEINTRE MÉLOMANE. 375
causé en rentrant vers dix heures. J'aime bien ce pays. J'y retrouve déjà le •
plaisir que j'avais en Angleterre : on est paisible.
Le lendemain, à son réveil, quelle n'est pas la surprise de;
Fantin en entendant sous ses fenêtres un gamin qui siffle l'air
du matelot de Tristan et Iseultl Puis il sort, il arpente la ville, il'
va voir la statue de Jean-Paul; il se rend à la poste où il trouve
deux lettres qui lui font plaisir : l'une de son ami, le peintres
Otto Scholderer, alors fixé à Londres, qui l'engageait vive-
ment à passer par Francfort pour y voir sa famille; l'autre lui
apprenant que son envoi à l'Exposition d'Anvers {Panier de
roses) était très bien placé; il flâne aux devantures des boutiques,
achète quelques souvenirs photographiques pour ses amis, mais
laisse de côté les cravates- Wagner et les casquettes-Bayreuth ; il.
mange à droite, à gauche, là où le hasard le mène avec ses
amis; il déjeune avec tout un groupe de musiciens de l'orchestre,
ce qui l'amuse, et dîne ou soupe au restaurant du théâtre, ce
(fui Penchante, en face du délicieux panorama de la ville et des
coteaux qui bordent la vallée du Mein rouge. Mais le malheur
est qu'il pleut toujours.
Arrivons à la Valkûre, Cest superbe. Splendide est la chevauchée et aussi
l'ensemble des Walkyries ; les reproches de Wotan, leurs cris pendant le
combat, puis en face de Wotan quand elles cachent Brunnhilde, hors de
toute comparaison. Une violence passionnée, inouïe. Bien fatigans les récita
de Wotan, délicieux le lied du Printemps, mais mal chanté par Niemann
qui n'est pas bon. Très bien Brunnhilde et Sieglinde. Belle décoration la de-
meure de Hunding; la porte ouverte par le printemps, l'épée dans l'arbre,
grande idée poétique. Il est rempli d'imagination. Un seul reproche à faire :
son idéal, trop élevé pour le théâtre, est insuffisamment rendu. U tente
rimpossible, mais aussi, quand il réussit, c'est-à-dire quand on le rend
comme il le veut, c'est admirable. Les adieux de Wotan très beaux, très
beaux les cris de Brunnhilde. Dans Tentr'acte, descendu dans l'orchestre,
c'est superbe. Je comparerai cela à une magnifique cuisine, pleine d'usten-
siles de toute sorte (mais je vous dirai cela). Wagner a été aperçu dans un
coin du théâtre ; ce furent des cris, des cris 1 A la fin, c'étaient des trans-
ports enthousiastes. A peine la fanfare (qui me produit toujours grand
effet) se fait-elle entendre que voilà la nuit, et le Roi, suivi de Wagner,,
entre ; mais on peut à peine les voir. Nous avons aperçu MM. Mendès, d'Indy
d'Eichthal, etc., mais il y a très peu de Français ; nous faisons sensation, on
est très aimable partout, très obligeant.
Je ne peux pas rendre ce qui se passe ici, c'est une fête très animée. Ce
théâtre dans les champs, ces belles vues tout autour, les restaurations, tous
ces voyageurs qui vont et viennent. Les habitans paraissent enchantés. La
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376 REVUE DES DEUX MONDES.
présence du Roi anime la ville, qui est paisible comme autrefois Versailles.
Des grandes voitures partout, à ITieure du théâtre, qui se suivent ; pourtant
pas de cris, c'est un public choisi. Je suis enchanté d'être venu. Que je re-
grette de ne pas vous avoir ici! Nous irions où je vais de ce pas, à la
maison de Wagner. Je vais là tous les jours, je tourne autour et je suis
content. Adieu; à demain Siegfried,
Pour les spectateurs de cette troisième série, comme pour
ceux des deux premières qui avaient eu lieu du 13 au 17 août et
du 20 au 23, la soirée la plus brillante et celle qui leur causa à
la fois la surprise la plus vive et Timpression la plus profonde,
ce fut celle où ils entendirent Siegfried, et certes, il fallait que
l'enchantement et Témotion qui se dégageaient de cette partie
de Tœuvre fussent singulièrement puissans pour dépasser l'effet
prodigieux que la Valkyrie avait produit la veille sur tous les
assistans. Pantin ne résista pas plus qu'un autre à l'enthou-
siasme général, et sa troisième lettre n'est, d'un bout à l'autre,
qu'une explosion de joie. délirante.
... Il n*y a rien en musique d'aussi beau, s'écrie-t-il. J'ai été enlevé non
pas seulement un moment, mais constamment et par degrés toujours plus
élevés; le duo est une scène entière^ c'est prodigieux! M°*« Materna est su-
perbe, le ténor moins bien, mais rien n'y fait, c'est la plus grande sensation
encore ressentie I Oh I son éveil ! presque dit seulement par l'orchestre, ra-
vissant et sublime, et la situation , la mise en scène ! Un lever de soleil
.comme effet, ah I que c'est beau 1 Les musiciens ici semblent mettre cela
au-dessus des autres partitions. La scène des oiseaux est charmante, le rôle
de Mime si bien chanté et joué ! Voilà une surprise de trouver Wagner plein
de natiu'el, de comique, lui, le musicien de Lohengnn, Ce Siegfried est si
bien imaginé!...
.'. Que je suis content d'être ici ! J'ai vu Wagner d'assez près. 11 paraît
vieilli, presque tout blanc, il est très petit. Un vieux savant ou diplomate.
Madame ressemble beaucoup à Liszt que l'on voit partout, toujours avec
des femmes autour de lui. Le dîner et souper à la Restauration- Wagner
est très amusant. Lascoux a fait connaissance avec un musicien de Montbé-
liard qui est un grand partisan et est venu s'offrir comme exécutant. La
salle est très chaleureuse. Lé Roi a été acclamé sur la proposition de
M. Feustel (le banquier organisateur), c'a été étourdissant de bruit, cha-
peaux en l'air, etc. U pleut toujours, nous sommes rentrés hier par un
temps! Pluie à verse, des chemins! Heureusement que nous avions bien
soupe. Menu : Sujype Kalb, ragoût de veau, roasibeef et bière Quelle bière !
Que je suis content d'être ici! A demain.
Le Crépuscule des Dieux, en revanche, exerça une action
moins immédiate et moins forte, au moins jusqu'au dernier acte,
sur des auditeurs qui ne connaissaient pas encore assez tous
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UN PEINTRE MÉLOMANE. 377
tes élémens dont se compose cette musique pour en apprécier
l'admirable structure et la grandeur prodigieuse. C'étaient au-
tant de néophytes, pleins de bonne volonté, mais enfin des néo-
phytes, que tous les spectateurs qui se succédèrent à Bayreuth
durant cette première année, et Fantin, comme il le dit lui-
même, n'était pas assez préparé pour ne pas trouver, avec
tous ses amis, que les premières scènes de cette quatrième par-
tie traînaient passablement en longueur; mais quel réveil au
tableau de la chasse et quelle secousse à la mort de Siegfried !
Hier, grande journée, mon cher Maître I Quel plaisir pour un artiste que»
ces fêtes I II faisait beau. Jamais autant de monde sur la route. Les voi-
tures se suivent de chaque côté; les wagnéricns défilent, la population est.
sur le devant des portes; le Roi va passer. De Tesplanade, où nous restons,
un moment, on voit tout ce mouvement : c'est superbe. On apprête Tillu-
mination du soir, il fait grand jour, jamais le paysage n'a été plus char-
mant de ces hauteurs. La fanfare sur Tesplanade se fait entendre, tout le
monde entre, on se presse, puis voilà un monsieur qui adresse de sa place
quelques mots à la salle, on crie, on applaudit, Il compare les wagnériens
qui vont se séparer aux apôtres qui vont porter partout la bonne nouvelle...
La scène des Nomes, le départ de Siegfried, la veillée de Hagen ; connais-
sant peu la partition, cela paraît un peu long ; mais le dernier acte est très
saisissant, le trio des filles du Rhin^ la chasse, le récit, la mort de Siegfried,
la marche funèbre, triple chef-d'œuvre : iwustgue, drame, mise en scène. On
l'emporte sur son bouclier, escorté par tous les guerriers (admirablement
costumés), effet de lune sur une partie du cortège et l'autre dans l'ombre..
Les nuages descendent au-dessus du cortège, paraissent le suivre et le'
couvrent complètement. Admirable. Cest la complète réussite de son idée"
que cette page, et vraiment on sent alors que rien ne peut soutenir la com-'
paraison. C'est un art nouveau, l'art de l'avenir certainement.
Pensez à l'ovation finale! Une tempête, cris, chapeaux, mouchoirs, bou-
quets, couronnes, etc. Enfin il paraît ! Vous n'avez pas d'idée de l'émotion
qui vous gagne de voir cet homme, le chapeau à la main, attitude très
simple, interdit, voulant parler. Derrière lui la toile baissée à ses pieds, ces
fleurs; les larmes me reviennent aux yeux en vous décrivant ce spectacle. Il
parle... applaudissemens et la toile tombe. Encore de grands cris, elle se
relève ; alors tous les chanteurs sont là rangés, il leur adresse quelques
mots qu'il accentue par des frappemens de pied comme s'il conduisait un
orchestre. C'est émouvant!
On sort, nous allons donner un coup d'œil à la scène, nous nous prome-
nons dans les coulisses, nous allons voir Torchestre, on embrasse Wagner,
on l'entoure, Madame embrasse des dames; on pleure, Wilhelmy paraît
très ému. On se dit adieu. Liszt est très entouré; c'est une vraie fête de fa-
mille. J'entends Wagner qui dit à des dames en français : « Prenez garde de*
tomber, » avec un accent très allemand ; il paraît fatigué, comme éteint.
Âhl que je suis content d'avoir assisté à cette fêle! Combien l'on sent ici
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3/8 BEVUE DES DEUX MONDES.
la vie ! Est-ce triste pour nous d'être obligés d'aller dehors pour assister à
une fête artistique, d'aller chercher du soutien pour notre vie d'artiste, car
cela vous fait le plus grand bien, cela rend de l'ardeur. Je ne peux pas
exprimer combien je me sens transporté.
Qu'on se rappelle, après avoir lu ces lignes, par quelles plai-
santeries furent accueillies en France Touverture du théâtre de
Bayreuth et les premières représentations de t Anneau du Niebe-
lung; qu'on se souvienne en particulier des jugemens cruelle-
ment ironiques que portèrent sur cette entreprise et cette œuvre
colossales ceux qui faisaient profession chez nous de juger les
productions de l'esprit et les créations d'art; qu'on compare
cette ignorance arrogante et têtue aux fraîches impressions d'un
artiste qui ressent naïvement les choses sans se targuer de les
juger, mais qui exprime avec une chaleur désordonnée ce qu'il
^ ressenti, et dites de quel côté se trouvent, non pas seulement
l'indépendance et la bonne foi avec lesquelles Wagner a tou-
jours demandé qu'on appréciât ses œuvres, mais aussi la clair-
voyance et la liberté d'esprit.
IV
Les fêtes de Bayreuth sont terminc^es. Fantin, après avoir
rejoint M. et M"' Duboui^ à Nuremberg, va visiter avec eux les
musées de Munich, puis, sans gagner Francfort en raison d'un
deuil survenu dans la famille de Scholderer, il rentre à Paris /'l).
Tout aussitôt germe et monte dans son cerveau cette abondante
moisson, si prompte à lever, de compositions idéales, litho-
graphies d'abord, ensuite pastels et tableaux à l'huile, où les
œuvTOs qu'il aime le plus prennent une nouvelle vie, par les-
quelles les maîtres qu'il admire reçoivent un hommage éclatant;
par lesquelles, lui, simple auditeur ou spectateur, la veille, de-
vient poète et créateur à son tour et remercie à sa façon, en les
glorifiant, Berlioz, Wagner et Schumann des souveraines jouis-
sances qu'ils lui ont procurées. Quelques mois seulement avant
d'aller à Bayreuth, après avoir entendu aux concerts du Châtelet
(1) Moins de trois mois après, le 16 novembre 1876, le mariage de Fantin aveo
M'^ Viotoha Dubourg était célébré, dans TinUmité la plus stricte, en l'église Saint-
Thomas d'Aquin. Les témoins étaient, pour Fantin : ses deux grands amis,
Edouard Manet et Edmond Maitre; pour M''* Dubourg : le graveur Henri Va-
lentin et M. Paul Helder.
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UN PEINTRE MCLOMANE. 379
la deuxième exécution intégrale donnée par M. Colonne du Roméo
€t Juli€it€y de Berlioz (avec M"' Vergin, MM. Fûrst et Bouhy
comme Bolistes), il avait composé sa grande lithographie de
r Anniversaire y en écrivant dans la marge : Souvenir du 5 dé-
cembre 1875y et cette admirable composition, d*où est sorti le
tableau magistral appartenant aujourd'hui au muséede Grenoble,
était la première qui témoignât de son culte pour Berlioz. De
môme, à peine revenu de Bayreuth, il prenait son crayon et
traçait sur la pierre cette délicieuse scène initiale de l'Or du
Rhin, qui devint par la suite un pastel, puis une huile, en inscri-
vant au bas cette dédicace reconnaissante : A monsieur A, Las--
eoux^ souvenir de Bayreuth, C'est ainsi qu'à peu de mois d'in-
tervalle, il se sentit dominé, conquis, emporté par ces maîtres,
et que les délicieuses émotions qu'il avait éprouvées en écoutant
leurs chefs-d œuvre agirent fortement sur son imagination créa-
trice et le poussèrent dans une voie où il ne pensait guère à.
s'engager, quoiqu'il y dût marcher leur égal.
11 faut se rappeler, en effet, qu'avant ces grandes composi-
tions lithographiques de V Anniversaire et du Rheingold, Pantin
n'en avait encore dessiné que six, entre lesquelles trois seule-
ment avaient trait à la musique : d'abord la première de toutes,
le Vcnusberg, de Tannhàuser, composé en 1862 sous le coup de
l'indignation que l'échec de cet opéra à Paris lui avait causée et
de la joie qu'il avait ressentie en entendant jouer la célèbre
marche du concours aux Concerts populaires ; ensuite celles :
A la mémoire de Robert Schumann et la Fée des Alpes y qui jail-
lirent de son cerveau, où elles couvaient depuis longtemps peut-
être, à Toccasion des fêtes organisées à Bonn en l'honneur de
Schumann, durant le mois d'août 1873. Est-ce à dire pour
cela que, sans la vive émotion que lui causèrent l'audition de
Roméo et Juliette et la représentation de C Anneau du Niebelung^
Pantin ne se serait pas senti entraîné quelque jour, comme il
l'avait été déjà en deux circonstances, vers les figures musi-
cales qu'avaient évoquées les maîtres chers à son cœur? Non
certes, et ce serait exagérer que d'aller jusque-là; mais n'y
ayant pas été poussé par une force irrésistible, il aurait mis sans
doute, dans une tâche poursuivie à bâtons rompus, moins
d'élan, moins de fièvre et n'aurait peut-être pas produit une suite
aussi nombreuse, aussi jiche de ces lumineuses transpositions
de la poésie et des sons en dessms, en couleurs.
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380 REVUE DES DKUX MONDES.
■ r
Il ne m'appartient ni de les dénombrer ni de les juger, —
car je ne fais office ici ni de catalogueur ni de critique, — mais il
me sera bien permis de dire, l'ayant vu mieux que personne,
combien Fantin se laissait facilement entraîner à une besogne
qui le charmait et comment, un auteur de ses amis lui ayant
demandé certain jour de vouloir bien dessiner un simple fron-
tispice pour un ouvrage en préparation sur Richard Wagner, le
•pemtre, de fil en aiguille, ne composa pas moins de quatorze
lithographies, jugeant plus naturel de glorifier ainsi chacune
'des grandes œuvres du maître, de telle façon qu'un peu plus
tard, il se vit comme obligé d'en faire autant pour Berlioz, et
'qu'il le fit, du reste, avec autant de joie et d'aussi bon cœur. Nul
Qoute, assurément, que si le même ami l'avait prié de se remettre
!à la besogne afin d'honorer par leurs communs efforts et chacun
dans la mesure de leurs forces le génie de Robert Schumann,
il ne s'y fût prêté avec un empressement tout pareil.
Car Schumann, Berlioz, Wagner étaient les maîtres vers
lesquels son crayon se tournait de préférence, et ce sont appa-
remment ceux dont les inspirations et les créations parlaient le
plus à son esprit, à son cœur; mais Brahms aussi, qu'il aimait
et défendait d'autant plus qu'il le sentait plus injustement com-
battu chez nous, excita plus d'une fois son imagination; Rossini
ne fut pas sans lui inspirer une ou deux compositions; Weber
en fit éclore au moins une, et s'il ne s'est jamais mesuré avec
Beethoven, ce ne fut pas faute de l'admirer, croyez-le bien;
c'est plutôt parce qu'il Tadmirait trop... Et puis, quel besoin
Beethoven, acclamé par tout le monde musical, avait-il de son
aide? En quoi le peintre, qui, dans le fond, il faut bien le dire,
faisait œuvre de propagande et se tournait d'instinct vers les
génies que la foule ignorait ou combattait encore, aurait-il pu
être du moindre secours à l'auteur de Fidelip et de la Symphonie
avec chœur^ et ne valait-il pas mieux qu'il employât tous ses
efforts, qu'il rassemblât toutes ses forces pour faire triompher
dans la musique, ainsi qu'il l'a toujours fait dans. la peinture, les
génies souverains à qui \qs ignorans, les envieux ei le» beaux
esorits p.nt §i longtemps bdrré la route en France?
Adolphe Jullien
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LA CARTE DES PAUVRES
A PARIS
L'enquête que nous entreprenons a pour objet de découvrir
le pauvre au milieu de la population générale qui Tentoure.
Nous voudrions prendre note en même temps des faits phy-
siques, économiques et moraux qui peuvent servir à expliquer
les traits de la misère, suivant les lieux. On s'est demandé s'il
ne convenait pas de traiter les pauvres partout de même manière,
et de donner aux secours publics Vuniforme unité qui est la
règle en matière de voirie, de police ou d'enseignement. Il s'aerit
de savoir si ce désir d'égalité répond exactement aux besoins des
malheureux. Il est permis de penser que le pauvre contribue*
pour sa part à la vie locale de la région qu'il habite, qu'il a une
certaine action sur ses voisins, et que lui-même tire de son
contact avec eux des avantages de subsistance oiï de patronage
qu'il conviendrait de préciser. A ce point de vue la géographie
de Paris est encore à faire. Le but prochain qu'on se propose ici
est de visiter la ville, par arrondissement et par quartier. C'est
une exploration que tout le monde, comme nous, pourrait
faire. Les conclusions se dégageront d'elles-mêmes ae aotre
étude.
I
Paris est divisé en vingt arrondissemens, suivant une* ligae.
en forme de spirale, qui part du centre, se replie deux fois «ur
eile-mêmej et va i:ejoindre la périphérie.
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382 REVUE DES DEUX MONDES.
Dans les deux premiers arrondissemens, on peut dire que le
marché de la confection appelle le passant de tout Téclat de ses
vitrines et enseignes. C'est le domaine du vêtement. Si l'on
s'éloigne, l'offre du commerce se modifie. Elle se rapporte aux
matières qui servent à la confection.
En même temps, ce qui frappe les yeux, c'est le grand
nombre des hôtels et restaurans. Il y en a de premier ordre, et
aussi de fort modestes. Dans la ville, il existe à peu près un
<( garni » par dix maisons; ici, la proportion s'élève à un sur
cinq, et, pour le quartier Bonne-Nouvelle, à un sur trois. C'est
crue le voisinage des jardins et des musées attire le touriste;
que les voyageurs de commerce peuvent de là gagner tous les
points de la ville; et que les autres, tous ceux qui viennent
tenter la chance, espèrent trouver facilement un emploi. Et, en
effet, les bureaux de placement sont là pour répondre au désir
de tous ces hommes qui, demain, seront employés comme garçons
dans les magasins, les restaurans, chez les marchands de vins,
ou bien dans les hôtels. Hôtels et bureaux sont si nombreux
qu'en certains points, ils emplissent la rue.
On se rendra compte du mouvement de cette région qui
absorbe une partie de la population de Paris : — par les Halles,
où les marchandises s'entassent, pour se répartir ensuite aux
devantures des détaillans de la ville ; — par les grands maga*
sins et les manufactures, qui s'emplissent de leurs employés et
ouvriers; — par les musées, les ministères, la Banque, les jar-
dins publics, les comptoirs du commerce, dont les portes sont
franchies par une foule qui augmente avec les heures du jour;
— par les hôtels et restaurans, dont les clieus se renouvellent
sans cesse; — par les bourses aux valeurs et aux marchandises;
par la poste, les bureaux de chemins de fer, aux proportions
inusitées; — par les journaux, dont les porteurs se répandent
en tous sens. Au soir, le calme vient; et c'est le recul de tout
le flot humain, jusqu'à la vague prochaine.
Les deux arrondissemens réunis sont grands comme un
seul, et une bonne part de leur territoire est couverte par des
jardins, des musées et des installations qui ne sont pas faites
pour l'habitation. La population y est cependant pressée comme
nulle part. Il y a des places où l'on compte mille habitans à
l'hectare, contre trois cents en moyenne, pour Paris tout entier.
On peut constater qu'il y a neu d'enfans; un à peine par onze
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LA CARTE DES PAUVRES A PARIS. 383
habitans, alors que la proportion ordinaire est de un sur huit.
C'est qu'on ne réside pas en cette région. Tous ceux qui le
peuvent, cherchent le repos hors du tumulte. Ceux qui restent,
semblent bien y être obligés par leurs fonctions; au contraire
des étrangers, ils ne sont pas là de plein gré.
Si l'on traçait une ligne, partant du Louvre vers les boule-
vards, on isolerait à gauche une région où il n'y a pas de pauvres ;
à droite, il en existe quelques-uns. Ce sont, vers Saint-Germain-
l'Auxerrois, quelques vieillards, et aussi, quelques ouvriers qui
9ont parvenus à découvrir une chambre, non loin de la maison
qui achète leur travail; et, au nord des Halles, une population
très peu stable, qui vit des miettes du marché et de la vente des
journaux. Ainsi, la bonne administration des secours publics
nous apparaît conmie devant tenir compte de ces faits : très peu
de pauvres, peu d'enfans, pas de patronage, c'est-à-dire pas de
riches résidant auprès des malheureux, quelques vieillards et
artisans dont le logement doit être la charge principale et de nom-
breux adultes, en quête d'une place, et qui, n'en trouvant pas,
devraient être aidés, sinon forcés, à rejoindre le lieu d'oti ils
viennent.
On a eu la bonne idée, en 1900, de montrer sous verre, dans
les galeries du Ghamp-de-Mars, une fourmilière au travail. Si Ton
pouvait voir en raccourci le troisième arrondissement, on aurait
une impression semblable. Les rues y sont nombreuses, étroites,
peu régulières, mal soignées, bordées de hautes maisons, oti les
inscriptions s'entre-choquent dans un désordre pittoresque; les
produits d'un travail attentif s'entassent dans ces locaux qui sont
autant de réduits où des artisans de mérite exercent toutes
les qualités qu'ils tiennent de leur race et de la tradition. C'est
le lieu de production de l'article de Paris. Il est fait d'or, d'ar-
gent, de cuivre, d'étain, de plomb, ou bien d'écaillé, d'ivoire,
même de celluloïde : on a trouvé le moyen d'imiter, à s*y
tromper, les pierres précieuses, avec cette matière qui n'a pas
de valeur. On fait des bijoux qui sont des œuvres d'art et des
objets pour les baraques foraines. On travaille la plume, le
caoutchouc, les bois précieux; on invente la forme nouvelle du
jouet, de l'article de pêche, du manche de canne ou de parapluie,
de la gaine pour couteau. On parvient à recueillir jusqu'aux
rognures de toutes ces matières; c'est à cela que s'emploient,
avec profit, les brûleurs de cendres du quartier .des Archives.
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384 REVUE DES DEUX 3I0NDES.
Contrairement à nos constatations antérieures, la population
tout entière réside. Le patron occupe quelques personnes; il
demeure dans les locaux de son Commerce ; il loge une partie
de son personnel dans sa propre demeure; et le reste dans les
maisons voisines. La vente se fait, non pas au passant, mais
entre gens d'affaires qui agissent au nom des grands magasins
ou pour le compte d'intermédiaires dont les boutiques sont rive-
raines des grandes voies. Tout le monde se connaît; et cela se
conçoit, puisque le travail à faire réclame le concours de
rhomme et de la femme, du praticien formé par Texpérience,
et du jeune homme impatient de travail.
On a tenté d'acclimater ici la curatelle des pauvres. L'esprit
de ce système est de confier quelques unités parmi les malheu-
reux au plus grand nombre possible de citoyens établis auprès
d'eux. Peut-être peut-on dire qu'il y a plus de vieill6u*ds vers la
rue de Saintonge et plus de chômeurs vers les Arts et Métiers;
d'une façon générale, la misère apparaît également répartie sur
l'arrondissement tout entier. Il suffirait, pour s'en rendre maître,
d'un léger effort. La population a toutes les qualités pour le
tenter; elle recherche les occasions de groupement; des sociétés,
des comités, des conférences se fondent pour toutes sortes
d'objets. Il faut laisser grandir la curatelle et, pour cela, lui
donner les moyens d'agir.
Les quartiers du quatrième arrondissement ont tous un
aspect différent. Saint-Merri, aux limites du premier et du troi-
sième, participe à la vie de ses voisins. On y remarque de nom-
breuses marchandes des quatre saisons qui trouvent à loger leurs
voitures aux environs de l'Hôtel de Ville; beaucoup de camelots
et de porteurs aux Halles ; enfin, quelques maisons qui fabriquent
de la mercerie, des chaussures et des chapeaux. Tout cela est
dans le rayon d'attraction des marchés de l'alimentation et du
vêtement. Plus loin, les marchands de papier, de confiserie, de
produits chimiques, ont des traits de parenté avec les artisans
dont nous avons noté l'activité patiente dans le troisième. Enfin,
vers le quartier Saint-Gervais, commence à se révéler la présence
de ce type si spécial du juif polonais que l'on retrouve en
d'autres points de Paris. Son occupation essentielle est de faire
dô^ casquettes, sans doute, avec les débris achetés aux ouvriers
tailleurs. Mais il tente aussi la fortune d'autre manière ; tous les
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LA CARTE DES PAUVRES A PARIS. ' 385
métiers lui sont bons, pourvu qu'il y ait à vendre et à acheter.
La proximité du Mont-de-Piété explique, sans doute, un peu la
préférence marquée que cette population a donnée à la région.
A Saint-Gervais se trouve ime Bourse spéciale de travuil. « A
la grève » et « au coin, » les ouvriers terrassiers et les peintres
offrent leurs bras ; les peintres surtout, qui viennent souvent de
très loin sur ce marché où le patron est assuré de trouver tous
les hommes dont il peut avoir besoin, par exemple pour la mise
à neuf, en vingt-quatre heures, des locaux d'un grand magasin.
Le quartier abrite beaucoup de maçons. Ils sont 50 000 dans
Paris, dont un tiers sont ici et dans le cinquième. Ceux qui sont
mariés, occupent des locaux trop étroits pour leurs familles ; les
autres, les célibataires, logent à Thôtel chez un compagnon, avec
qui ils se louent. Parfois, ils regagnent leur pays pour l'hiver^
au moment du chômage; 'malheureusement, cette habitude tend
à se perdre.
L'Arsenal est peuplé de bourgeois généralement aisés. La
bibliothèque, les casernes et la place des Vosges contribuent à
donner à cette région un aspect tranquille. C'est un ancien
quartier riche. Cependant, il y a un assez grand nombre de
vieillards inscrits au bureau de bienfaisance, et aussi quelques
familles de ces juifs polonais dont nous avons parlé.
Dans le quartier Notre-Dame, formé des îles de la Cité et
Saint-Louis, toutes les maisons qui bordent la Seine, sont
occupées par de riches locataires dont quelques-uns ont leurs
bureaux à l'entrepôt Saint-Bernard. Les rues parallèles et trans-
versales sont habitées par une population peu aisée de petits
rentiers, d'ouvriers en chambre, et surtout de sergens de ville,
notamment dans la Cité. Les loyers sont chers; on trouve diffi-
cilement une chambre pour 200 francs.
En somme, dans cet arrondissement, le mouvement commer-
cial perd peu à peu de son intensité ; il s'éteint dans les quartiers
de rÀrsenal et de Notre-Dame. La population à secourir se com-
pose de maçons en chômage, dans le quartier Saint-Gervais; de
journaliers sans travail, à Saint-Merri; de quelques vieillards et
infirmes, dans les îles et à TArsenal; enfin, de ce groupement
5;pécial de juifs polonais, dont la misère se répand dans les qua-
trième, troisième et onzième arrondissemens.
Sur la rive gauche, le boulevard Saint-Michel forme la ligne
TOME XXJV. — 1906. 25
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^■"^'^'^PH
386 REVUE DES DEUX MONDES.
4e partage des cinquième et sixième arrondissemens. Cette voie .
superbe est une artère centrale et non pas une limite. A gauche,
86 trouve la Sorbonne, à droite, l'Institut. A gauche, l'École de
Droit, rÉcole Normale, le Muséum, l'Institut Agronomique; à
droite, l'École de Médecine, l'École des Mines, l'École des Beaux-
Arts, l'École de Pharmacie. A gauche, le lycée Lôuis-le-Grand,
le Collège Sainte-Barbe, l'École de la rue des Postes; à droite,
Saint-Louis, Montaigne, Stanislas. A gauche, les grand et petit
séminaires des prêtres Irlandais et de Notre-Dame du Char-
donnet; à droite, les grand et petit séminaires de Saint-Sulpice
et de Notre-Dame-des-Champs (1). Partout des livres, des mai-
sons d'éducation ou des couvens. C'est la patrie de l'Idée, sous
toutes les formes où elle peut se produire. Il y a des éditeurs pour
tous les livres; des éditeurs aussi pour l'image, la statue, l'orne*
ment d'église, la médaille. La vie qu'on sent ici est moins exté-
rieure que sur la rive droite ; son action n'a pas d'égale, si l'on
songe à l'influence qu'exercent nos auteurs et nos artistes, sur la
France et sur le monde entier. Le territoire qu'il s'agit d'étudier
est grand comme l'ensemble des quatre arrondissemens que nous
venons de quitter.
Dans le cinquième, le quartier de la Sorbonne se distingue
par ses hôtels qui sont aussi nombreux (pi'aux environs des
Halles. Ils servent au logement des étudians, et d'un grand
nombre de journaliers : peintres, terrassiers, couvreurs, maçons,
^porteurs aux Halles^ garçons de café ou de restaurant, qui
consacrent à leur coucher une somme variant de 0 fr. 30 à
4 fr. 50 par jour. La place Maubert est assez exactement le point
central de cette région qui s'étend sur une partie du quartier
Saint- Victor. La misère, se trouve ici dissimulée à l'ombre des
maisons neuves qui bordent les boulevards et les larges rues du
quartier.
Au delà du Panthéon, jusqu'aux boulevards Saint-Michel et
Port-Boyal, se trouve le quartier des couvens dont les dépen-
dances considérables rejettent, vers la vallée de la Bièvre, toute
la population ouvrière. C'est là, dans le quartier du Jardin des
Plantes, que se trouve un des groupemens les plus curieux de
Paris. Il est composé do maçons et de cordonniers en chambre;
d'une colonie de chiffonniers, vers la rue Saint-Médard ; et de
(1) Cet établissement vient d'être transporté hors Paris ài la suite des récens
travaux de prolongement du boulevard Raspail.
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LA CARTB DBS PAUYRES A PARIS. 387
quelques juifs, autour de la Halle aux Cuirs. L'odeur, dont la
Bièvre emplit Tair, a écarté depuis longtemps les délicats; eu
même temps, elle semble avoir servi de guide & tous les ouvriers
qui dans Paris travaillent le cuir. Il est possible qu'une migra-
tion s'opère sous peu ; la rivière, qui est un cloaque, va être
couverte entière ment, et quelques-unes des anciennes tanneries
ont déjà transporté leurs installations à Gentilly.
L'arrondissement contient beaucoup de malheureux. On s'en
rendra compte en remarquant qu'il y a 30 000 logemens de deux
pièces au plus, situés le plus souvent dans des constructions fort
anciennes, pressées les unes contre les autres, et qui sont autant
de défis portés aux plus élémentaires principes de l'hygiène pu-
blique. Il faudrait provoquer l'union de toutes les bonnes volontés
pour livrer bataille à la misère, surtout dans le quartier du Jardin
des Plantes où les familles ont tant d'enfans, et dans les rues qui
avoisinent la Seine où les ouvriers sans travail sont si nombreux.
Le sixième arrondissement semble être le séjour favori de
ceux qui vivent de la plume, de la parole ou du pinceau. Il n'y
a pas de maison où Ton ne trouve des avocats, des fonction-
naires, des hommes de lettres ou des artistes.
Ici, l'élément ouvrier a' presque totalement disparu; et l'on
se rendra compte de l'activité intellectuelle de tout ce monde,
en constatant combien sont nombreuses les Sociétés qui ont
leur siège dans l'arrondissement. Elles sont au moins cinquante
qui demandent asile & la Mairie pour y tenir leurs réunions
annuelles, mensuelles, hebdomadaires et même quelquefois
plus fréquentes; en outre, Thôtel des Sociétés Savantes, la
Société de Géographie et quelques salles moins connues, font,
sur ce terrain, une concurrence active à la mairie du Luxem-
bourg.
Le quartier de la Monnaie fait exception à l'état de choses
qui vient d'être observé. Il est habité surtout par des employés
de conmierce dont les occupations sont dans les grands magasins
de la rive droite ; par un tr«>s grand nombre de petits boutiquiers
et d'employés, tels que : cochers d'omnibus, contrôleurs du
métropolitain , gardiens de la paix, employés des postes et de
l'octroi ; par des garçons de courses, des ouvriers tailleurs ; et aussi
par de nombreux bouquinistes, dont la marchandise emplit les
étroits logemens, avant d'être répandue sur les parapets des
quais. Denuis des siècles^ le bric-à-brae dujivre a élu domicile
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388 REVUE DES DEUX MONDES.
en cet endroit. Il ne cesse de s'étendre. La misère n'a pas l'as-
pect sordide que Ton constate dans le cinquième. Cependant,
xous ces travailleurs qui ont métier ou emploi sont généralement
peu aisés.
Le quartier Saint-Germain-des-Prés ressemble un peu à la
Monnaie, dans la partie qui y confine. Seulement, le bouquin
fait souvent place à Timage ou au dessin. Et les hôtels, au lieu
d'être fréquentés pas des ouvriers ou de petits commis de maga-
sin, le sont par des étudians ou des employés, dont quelques-
uns font des séjours de plusieurs années dans la même maison.
Au delà du boulevard Saint-Germain, tout le territoire des
quartiers Saint-Germain-des-Prés, de TOdéon et de Notre-Dame-
des-Cbamps est habité bourgeoisement. C'est le rendez-vous de
toutes les familles de fortune moyenne, dont le chef est occupé à
son cabinet, ou dans l'une des grandes administrations qui sont
voisines; les enfans trouvent, dans les lycées ou institutions de la
région, l'instruction qui leur est nécessaire. Il convient de noter,
cependant, que les peintres semblent avoir choisi de préférence
les environs du Luxembourg et du boulevard Montparnasse. Il
faut aussi noter, dans le sixième, la présence d'un très grand
nombre de domestiques, surtout des femmes. Il serait difficile
de trouver ailleurs, autant de logeuses de bonnes, notamment
dans la Monnaie, dans les rues du Dragon et de Sèvres.
Pour l'arrondissement, la population à secourir est assez
exactement groupée dans quelques lieux précis : dans la Mon-
naie ; autour du marché Saint-Germain ; dans la rue et la cour du
Dragon; et à l'extrémité de la rue de Sèvres, vers le boulevard
Montparnasse. Elle se compose spécialement de vieillards vers
la rue de Sèvres, et de chômeurs dans la Monnaie. Certains im-
meubles, comme la cour du Dragon et le numéro 105 de la rue
de Sèvres, sont d'importantes cités qui comprennent respective-
ment 105 et 112 ménages et sont remplies de malheureux.
Le septième arrondissement couvre un territoire considé
rable, dont il faut distraire le Ghamp-de-Mars et les Invalides.
Deux parts sont à faire : Tune, qui comprend le faubourg Saint-
Germain, c'est-à-dire les quartiers Saint-Thomas-d'Aquin , des
Invalides et de l'École-Militaire ; l'autre, le quartier du Gros-
Caillou, entre l'Esplanade et le Champ-de-Mars.
Le faubourg Saint-Germain est au chefTlieu..de presijue tous
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LA CARTE DES PAUVRES A PARIS. 389
les ministères : Guerre, Agriculture, Commerce, Postes et Télé-
graphes, Travaux Publics, Instruction Publique, Cultes. De
grandes institutions nationales, comme la Chambre, la Légion
d'Honneur, la Caisse des Dépôts, TArchevêché ; plusieurs ambas-
sades et presque tous les établissemens militaires ont là leurs
bureaux. Pour le reste, Tespace est occupé par quelques hôtels
de vieilles familles et par des maisons d'habitation dont les
locataires ressemblent à ceux du sixième arrondissement. Entré
les Invalides et TEcole-Militaire, des officiers en assez grand
nombre donnent à cette petite région une allure spéciale. Peut-
être la nouvelle gare d'Orléans et la percée du boulevard Raspail
Tont-elles faire naître une certaine animation conmierciale qui,
pour le moment, fait presque totalement défaut, sauf dans la
rue du Bac, particulièrement aux environs du Bon-Marché.
Au faubourg Saint-Germain, il y a deux foyers indigens: l'un,
en haut de la rue de Sèvres, confondu avec celui que nous
avons indiqué dans le sixième ; l'autre, dans les rues de Beaune
et de Verneuil, où se trouvent quelques malheureux qui font
profession de mendier. Ils parviennent assez facilement à trouver
des ressources, grâce à la proximité de riches familles, où quel-
ques-uns ont servi autrefois comme domestiques.
Le Gros-Caillou contient beaucoup de petits logemens. Une
notable fraction de la population est peu aisée. La manufacture
des Tabacs, les manutentions du Louvre et du Bon-Marché, les
équipemens militaires, enfin quelques fabriques d'appareils pho-
tographiques et de câbles télégraphiques assurent le travail k
nombre d'ouvrières. D'autres femmes s'emploient au ménage.
Enfin, quelques-unes travaillent à l'aiguille pour des entrepre-
neuses, ou bien partent chaque jour à leur travail, dans les ate-
liers de la rive droite. Les hommes sont garçons de magasin,
gardiens de la paix au septième ou au huitième, employés d'ad-
ministration, surtout aux Postes; très peu sont ouvriers ou
employés de commerce, les loyers étant encore trop élevés pour
leurs faibles ressources. Dans le Gros-Caillou, il existe quelques
familles nombreuses; beaucoup réclament l'aide des secours
publics. Cependant, nous avons indiqué de nombreuses sources
de travail ; bien des ménages, où tout le monde est occupé, ont
le nécessaire et même une modeste aisance.
Le huitième passe pour être l'arrondissement le plus riche d^
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390 REVUE DBS DEUX MONDES.
Paris. Les hauts fonctionnaires de l'État, dans l'armée et l'admi-
nistration ; l'aristocratie de la banque et du commerce ; enfin
ceux qui jouissent d'une très grosse fortune ont établi là leur
résidence. Une partie du quartier de la Madeleine, du côté des
boulevards et de la rue Royale, contient im certain nombre de
commerçans qui vendent des objets de luxe et des curiosités de
prix. Partout ailleurs, ce ne sont que maisons d'habitation qui
rivalisent de confort et de richesse. On peut constater, dans te
voisinage de FÂro de Triomphe, une importante colonie d'étran-
gers, surtout d'Américains, qui viennent passer là les quelques
mois qu'ils consacrent k Paris. Le quartier de l'Europe, qui mé-
rite si bien son nom, se distingue de ses voisins par le nombre
des jolies et aimables personnes qui l'habitent et qui sont la fine
fleur du monde de la galanterie.
Il y a fort peu de pauvres, è^ peine un millier pour l'arron-
dissement tout entier. Les loyers sont d'un prix si élevé qu'une
modeste chambre se paye couramment cinq cents francs. Com-
ment donc se fait-il qu'il y ait place môme pour un millier de
pauvres? On peut évaluer à quatre cents le nombre de ceux qui
demandent des secours par suite d'un accident de la vie : maladie
ou perte de travail; ce sont généralement des cochers, gens de
maison, garçons coiffeurs ou hommes de peine. Le reste se com-
pose de vieilles femmes, presque toutes anciennes domestiques,
qui ont trouvé, dans de magnifiques maisons, une chambre sous
les toits, dans un coin reculé. La rue du Rocher, dans sa partie
basse, l'impasse Davy et la galerie de Cherbourg sont un lieu
d'asile pour le petit commerce; de là, proviennent quelques de-
mandes de secours; là, demeurent quelques dizaines d'inscrits
au bureau de bienfaisance. Enfin, deux maisons neuves ont été
construites récemment pour recevoir des indigens; ce sont les
immeubles, 3, avenue Beaucour qui ne comprend pas moins de
105 logemens, et 26, rue du Général-Foy, qui en contient presque
autant.' Il semble cpi'on ait eu la crainte de voir disparaître eu--
tièrement, dans cette région, la population nécessiteuse.
Le neuvième est par excellence le lieu des plaisirs. La table,
le spectacle, et le reste, offrent aux étrangers qui s'amusent les der-
niers raffinemens de la vie parisienne. Le quartier Saint-Georges
est bien, à ce point de vue, une suitedu quartier de l'Europe ; mais,
les petites dames qu'on y rencontre ont peut-ôtre une vie plus
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LA CARTE DBS PAUVRES A PARIS. 891
en dehors, avec des allures plus provocantes. Elles ne sont d'ail-
leurs pas seules à occuper la place; il existe une'très nombreuse
population de gens à gros revenus dont les établissemens com-
merciaux ou les bureaux sont dans les deux premiers arrondis-
semens. Ils se trouvent ainsi logés h proximité de leurs affaires.
Le quartier de la Ghaussée-d'Antin, sauf dans la partie qui
comprend les administrations des chemins de fer, est surtout
occupé par la finance, les banques, les grands hôtels et la
colonie commerçante d'Angleterre. Le faubourg Montmartre
est une suite du deuxième arrondissement. Il comprend, comme
lui, une active population commerciale. Le bibelot y a son
temple et ses ministres, à Thôtel des Ventes, et c'est là que se
sont donné rendez-vous presque toutes les rédactions de jour-
naux qui n'ont pas pu trouver à se loger dans la rue Montmartre.
Le quartier Rochechouart donne asile à quelques commission-
naires dont le nombre va grossir dans le dixième. Enfin le
quartier Saint-Georges offre aux artistes, et notamment aux
peintres, un grand nombre d'ateliers. Ils y viennent en foule,
escaladant les premières pentes de la butte Montmartre; et les
modèles (jfui n'ont pas trouvé d'engagement aux environs du
Luxembourg, se présentent ici chaque matin, au choix des
artistes.
La population à secourir n'est pas considérable; elle com-
prend à peine 2500 personnes sur 125000 habitans. Plus des trois
quarts habitent le quartier Rochechouart et le haut du quartier
Saint-Georges. C'est ainsi que 900 indigens, parmi les 1 150 qui
forment le total des inscrits du bureau de bienfaisance, habitent
cette région. La rue et le passage Rodier, la cité Fénelon, l'im-
passe Briare, les rues Rochechouart et Bellefonds, et dans le
quartier Saint-Georges, les rues Bréda, Clauzel et Frochot ren-
ferment quelques grandes maisons où trouvent asile d'anciennes
femmes de ménage, et, pour les hommes, des garçons d'hôtel ou
de café, sans emploi. Il semble que la très grande majorité de
ceux qui demandent des secours appartiennent au monde des
domestiques.
Le onzième arrondissement a des points de ressemblance avec
le troisième. C'est le même assemblage de rues étroites, la môme
densité de population, la même activité. Seulement, le terri-
toire est deux fois plus grand ; au lieu de joujoux, on produit
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392 REVUE DES DEUX MONDES.
de puissantes machines; les maisons n'occupent plus quelques
dizaines d'ouvriers, mais plusieurs centaines; le maître d'entre-
prise est un ingénieur, qui manie le fer, Tacier, le cuivre ou le
bois. Le caractère industriel de Tarrondissement peut être pré-
cisé par cette remarque qu'à Paris il existe 25 usines qui produi-
sent la force motrice pour la vendre; 18 d'entre elles donnent
la vie à tous ces ateliers dont quelques-uns ont une réputation
universelle.
L'aspect général n'est pas séduisant. Si l'on regarde ime
carte, on est surpris du dédale de rues, de passages, d'impasses,
de cités, de cours qui encombrent l'arrondissement tout entier.
Il n y a pas lieu, à ce point de vue, de distinguer entre les quar-
tiers. Tous fourmillent*d'ouvriers. L'industrie du bois est sur-
tout en honneur dans le quartier Sainte-Marguerite ; la métal-
lurgie occupe le reste du territoire, un peu dissimulée par les
maisons d'habitation qui bordent les avenues Philippe-Auguste,
de la République et les boulevards Voltaire et Richard-Lenoir.
La population y est plus considérable que dans les autres
arrondissemens de Paris, sauf le dix-huitième ; mais ce n'est
pas là qu'elle est la plus pau\Te. C'est que les ressources sont
nombreuses; les salaires sont généralement élevés, dans ces
industries qui réclament des connaissances professionnelles très
sérieuses. Il n'est pas rare, parmi les constructeurs de machines
ou les faiseurs de meubles, de rencontrer des ouvriers qui ga-
gnent 10 francs par jour, et parfois davantage. Les femmes«
comme les hommes, trouvent facilement à s'employer dans des
professions qui rapportent; les décolteuses, brunis8euses,riveuses
ont un salaire moyen de 3 francs, et les monteuses de couronnes
6 francs quelquefois. Il peut donc arriver, et il arrive en effet,
que certains ménages ouvriers vivent dans l'aisance. Malheureu-
sement, c'est l'exception. Il faut compter avec les charges de
famille, avec le chômage, et aussi avec l'imprévoyance habituelle
de la classe ouvrière. De plus, à côté de métiers qui payent
bien, il en est d'autres qui assurent à peine la subsistance.
Dans le quartier de la Roquette, aux environs de la Bastille*
^ nous retrouvons les juifs polonais faiseurs de casquettes. Ils
vivent confondus avec les chiffonniers du fer. Il s'agit là d'un
groupement si important qu'il s'est créé pour lui un marché spé
cial où l'on trouve tous les produits alimentaires d'Auvergne, sur-
tout des pâtes, des fromages et de la charcuterie. Le ferrailleur
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LA CARTE DES PAUVRES A PARIS. 393
est vendeur et acheteur de tout objet de fer ayant servi; on
trouve chez lui des clous ou des machines, et ses affaires peuvent
à ce point se développer qu'on en voit parfois acheter au poids
des wagons entiers qu'ils revendent ensuite au détail. A l'autre
ex I rémité du quarlier, dans les terrains qui longent l'avenue
Philippe-Auguste, se trouve un refuge de foraips. Il y là tou-
jours au moins soixante roulottes qui abritent des familles
remarquables par le nombre des enfans. Le ménage peut par-
fois en compter une dizaine qui vivent littéralement les uns sur
les autres. A côté des forains qui sont une exception, se trouvent
en grand nombre des porteurs aux Halles et des marchands des
quatre saisons. Les Halles sont assez loin pour être hors de portée
de la population qui réside ; il y a place, pour les loueurs de
petites voitures, à un certain profit. Les loyers, sans être encore
d'un prix très abordable, sont cependant beaucoup moins chers
que dans le trcisième. On trouve une chambre pour 100 à
200 francs et l'hôtel coûte généralement de 2 fr. 50 à 3 francs
par semaine. Ces prix conviennent non seulement à l'ouvrier qui
fi bri jue en chan bre les objets de bois que Ton vend le samedi,
« à la Trôle, » mais encore à un très grand nombre de journa-
liers qui constituent une bonne part de ceux qui demandent.
Les foyers indigens sont nombreux. Les plus remarquables
s'appellent, dans la Roquette, la cité Levage avec 200 & 300 vieilles
femmes, dont la plupart sont marchandes des quatre saisons,
l'impasse Delaunay et la clé Industrielle, qui à elles deux
comptent bien ^ 50 indigens, les rues Popincourt, de Montreuil
et du faubourg du Temple qui sont très malheureuses. Dans le
quartier Saint-Ambroise, l'impasse Trouillot compte autant
d'inscrits que la cité Industrielle. Pour le reste, la population
nécessiteuse est assez uniformément répartie.
En somme, cet arrondissement mérite de fixer l'attention, à
cause de sa très grosse population ouvrière, des qualités profes-
sionnelles qu'il y a lieu de lui reconnaître, et aussi de ces salaires
élevés qui rendraient l'épargne possible, si les cabarets étaient
plus rares et la vie moins onéreuse.
Il nous a semblé que, pour avoir une impression précise du
dixième arrondissement, il était sage de connaître d'abord ses
voisins dont il n'est guère que le prolongement. D'un côté du
canaU dans le quartier de l'hôpital Saint-Louis, on se croirait
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39 i REVUE DES DEUX MONDES.
encore dans le onzième; ce sont les mômes industries, les mêmes
cités ouvrières, aussi les mômes hôtels. Sur l'autre rive, le quar-
tier Saint- Vincent-de-Paul ressemble au quartier Rochechouart;
on y voit un nombre considérable de commissionnaires, d'em«
balleurs, et de voyageurs de commerce qui ont pris pension
dans les hôtels des environs des gares. Quant aux quartiers de la
Porte-Saint-Denis et de la Porte-Saint-Martin , ils gardent l'as-
pect général du faubourg Montmartre, avec plus de commerce
dans la Porte-Saint-Denis, particulièrement dans les rues de
Paradis et des Petites-Écuries, qui sont comme l'entrepôt des
objets de verre, de porcelaine et de plume; et, plus d'ouvriers
dans la Porte-Saint-Martin, aux abords de la Bourse du Travail.
Les seules particularités de l'arrondissement lui viennent de
la ligne du canal, et des deux gares terminus de l'Est et du
Nord. Toutefois, ce n'est pas là que résident la masse des colti-
neurs et des employés de chemins de fer. Quelques-uns se sont
fixés à l'hôpital Saint-Louis et dans l'espace compris entre les
gares, le canal et l'hôpital Saint-Martin; mais on peut dire que
la très grande majorité a cherché logis dans les dix-huitième
et vingtième arrondissemens, comme la plupart des ouvriers
occupés aux dépôts des omnibus, des petites voitures, aux équi-
pemens militaires et à la raffinerie Lebaudy.
La population est extrêmement variée. Beaucoup d'hommes
et de femmes ont leur travail ailleurs : tels, les apprentis des
deux sexes, les garçons de courses, couturières, lingères, fleu-
ristes, plumassières, modistes, mécaniciennes, dont l'ensemble
peut bien représenter 20000 personnes. L'arrondissement est
déjà comparable à ceux de la périphérie, puisqu'il comprend
une part importante de travailleurs modestes dont le salaire
assure la subsistance, sans cependant apporter l'abondance.
On peut évaluer à 2 200 le nombre des inscrits du bureau de
bienfaisance, et à 5000 celui des nécessiteux d'occasion. Plus de
la moitié de ces nombres est fournie par le quartier de l'hôpital
Saint-Louis qui est très malheureux. Les cours des Bretons, de
la Grâce-de-Dieu, Saint-Maur, sont des immeubles considérables,
comprenant une dizaine d'escaliers qui desservent une quantité
de logemens ouvriers. Avec la rue Bichat et le passage Corbeau,
ce sont les lieux où il y a le plus de malheureux. Le reste de
l'arrondissement est assez aisé.
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LA CAETB DES PAUVRES A PARIS. 395
II
Le Paris des arronoissemens excentriques, c'est la plus grandi^
Tille. Deux parts sont à faire dans* ces arrondissemens : la vie
propre de l'endroit, trouvant son principe dans l'industrie locale;
et la vie de Paris prolongée, dont la source est au centre, maiç
dont les agens résident ici. Par-dessus tout, ce sont des lieux
d'habitation. La population se compose, en partie, d'élémens
nouveaux : toutes les grandes Compagnies de chemins de fer qui
ont établi leurs gares de marchandises à l'extrémité de la ville .
puis, toutes les grandes entreprises de travaux publics et de rou-
lage qui ont trouvé, dans cette région, le terrain nécessaire pour
loger leur matériel; puis, les grosses manufactures et usines;
puis» les métiers de rebut, tels que l'industrie du chiffon, oui
n'auraient pas au centre les tolérances nécessaires; puis^ les
anciens groupemens de communes suburbaines qui parfois ont
des traits de particularisme original. Enfin, une bonne part des
habitans ont leurs occupations journalières dans Paris. Jus-
qu'ici, pour définir le caractère général d'un arrondissement,
d'un quartier, ou même d'une rue, il suffisait d*ouvrir les yeux
Maintenant, les murs sont muets; il faut voir à l'intérieur poui
apprendre ce qui s'y passe.
Au douzième, les quartiers ne se ressemblent pas du tèut.lll
en est deux qui sont en étendue le tiers ou la moitié des autres :
Bel- Air avec 13 000 habitans, et les Quinze-Vingts avec près dt
80 000. Les deux autres, qui occupent les trois quarts de l'arron-
dissement comptent 50000 âmes pour Picpus et 10000 seulement
pour Bercy. De même, les caractères de la population varient
l>eaucoup. A Bel-Air, ce sont des employés ou petits rentiers ;
a.ux Quinze-Vingts et dans une partie de Picpus, des ouvriers et
employés de chemins de fer; le reste de Picpus est habité comme
^el-Air; quant à Bercy, la place presque entière est prise pai
l'entrepôt des vins et par les dépendances de la gare de Lyoïu
X)epuis la place Daumesnil jusqu'à la place de la Nation, il n'y a
{presque que des couvons ; les orphelinats de filles sont si nom-
iDreux, qu'à population égale, il y a 3000 enfans de plus à Picnub
c^u'aux Quinze-Vingts, dont âOOO filles environ. On fait des ton-
neaux à Bercy, des meubles aux Quinze- Vingts. On transporte
8ur le quai de la Râpée de la pierre, des briquet et du sable.
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396 REVUE DES DEUX MONDES. ;
A Tune des extrémités de la rue de Charenton, est située une
importante manufacture des tabacs ; à l'autre bout, à Tangie de
l'avenue Ledru-Rollin, se tient le marché de « la Trôle » où les
ébénistes en chambre vont offrir leur travail. Entre les deux
lignes de Vincennes et de Lyon, et jusqu'à la rue Crozatier,
les petites rues et les passages sont habités par les employés
des Compagnies de chemins de fer. Plus on s'éloigne du centre,
plus la population semble aisée. L'explication de ce fait, qui
semble anormal, est facile à donner. C'est que l'arrondissement
est traversé, d'un bout à l'autre, par la belle avenue Daumesnil
où circulent de rapides voitures électriques. L'employé peut faci-
lement se rendre au lieu de ses occupations; il lui en coûtera
quelques minutes de plus à chaque voyage; et en retour, il aura
un loyer moins cher, et, pour ses heures de loisir, le voisinage
du bois de Vincennes.
Tous, nous connaissons la place de la Nation, pour être allés,
au moins une fois en notre vie, à la foire aux Pains d'épices. En
cet endroit, on peut passer la revue de tous les marchands am-
bulans, forains, acrobates, qui sont maintenant fixés à Paris,
puisque les foires sont perpétuelles. Ils sont 5000 environ; mais
ce n'est pas là qu'ils hivernent. Nous en avons signalé dans le
onzième; il y en a dans le vingtième, dans le treizième, dans le
dix-huitième; le reste trouve refuge, hors de l'enceinte, sur les
terrains soumis à la servitude militaire.
: En somme, l'arrondissement, dans son ensemble, est un des
moins peuplés de Paris. Dans les quartiers de Picpus et de Bel-
Air, on rencontre surtout de petits bourgeois et des employés;
aux Quinze- Vingts, ce sont des ouvriers et agens des chemins de
fer; le reste du territoire est pris par les maraîchers, les entre-
pôts et les gares. Les pauvres sont relativement très nombreux
dans les Quinze-Vingts et dans la partie de Reuilly qui est voi-
sine. L'ilot de maisons où se trouvent le passage Raguinot, le
passage Moulin, l'impasse Jean- Bouton, abrite un grand nombre
d'agens subalternes de la Compagnie des chemins de fer de
Lyon, dont le salaire est d'environ 4 francs par jour et la famille
souvent nombreuse. De même, à l'angle du boulevard Diderot
et de la rue de Reuilly, il existe un important foyer indigent. Aux
numéros 55 et 67 de cette rue, se manifeste la présence de joui-
naliers, manœuvres, terrassiers, hommes de peine, qui très
souvent ont besoin d'être aidés. Enfin, passage Montgallet et
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LA CARTE DES PAUVRES A PARIS. 397
passage Stînville, il y a beaucoup d'inscrits du bureau de bien-
faisance. Quant au quartier des Quinze-Vingts, il est inutile de
préciser; partout, on trouve des malheureux.
Le treizième est un arrondissement perdu, on bout de la ville.
Il est enfermé entre le fleuve, la montagne Sainte-Geneviève et la
vallée de la Bièvre. Il n'y a pas de voie directe pour en sortir,
parce que Tensemble du cinquième arrondissement se dresse
comme un obstacle qu'il faut tourner. On comprend que cet
endroit se trouve désigné pour recevoir la décharge publique.
Les malheureux peuvent y découvrir des moyens d'existence, en
logement et nourriture. Les terrains en contre-bas qui sont inon-
dés chaque hiver et les carrières effondrées permettent à peine
des constructions légères où s'abrite une nombreuse population
composée en partie des élémens malsains des professions déjà
vues. C'est de beaucoup l'arrondissement le plus misérable de
Paris; mais il n'a pas l'aspect maussade: Ses belles avenues, ses
hauteurs et ses plaines, offrent parfois des perspectives d'un
pittoresque saisissant. Il peut plâtre au promeneur.
Victor Hugo a dit quelque part :
On vit de rien, on TÎt de tout, on est content.
Il n'est pas sûr qu'on soit toujours content dans le treizième
arrondissement ; mais, s'il est un endroit où l'on vive à la fois de
rien et de tout, c'est certainement ici. D'après les statisticpies, la
moyenne du loyer annuel par habitant est de S5 francs, alors
que pour Paris il est de 176 francs; les denrées alimentaires
sont à des prix moins élevés qu'aux Halles. Enfin, beaucoup,
parmi les chiffonniers, mangent ce qu'ils trouvent, dans les restes
abandonnés à la porte des belles demeures.
Si l'on demande à quelqpi'un, ayant vécu dans le quartier
de la Salpôtrière, quelles y sont les professions dominantes, tout
de suite, il parle des ouvriers raffineurs, des chiffonniers, des
porteurs aux Halles, des maquignons, des terrassiers; en même
temps, laffirmation revient que tous ces gens sont malheureux et
qu'ils ont un très grand nombre d'enfans. C'est là que se trouvent
la célèbre cité Doré, entièrement habitée par des chiffonniers; les
abattoirs de Villejuif, centre de la boucherie hippophagique; le
marché aux chevaux; et la lugubre rue de Villejuif, où tous les
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39^ REVUB DB8 DEUX MONDES.
joufnaliettr en ^enilles vont faire la noce. Le territoire habité
n'est pas considérable. Il touche au cinquième arrondissement et
a reçu une partie des malheureux qui ont dû quitter le Jardin
des Plantes, à la suite des travaux de voirie qu'on y a faits. C'est
ainsi que les environs de la place d'Italie ont hérité d'un grand
nombre de brocanteurs et chiffonniers, de toute la colonie ita-
lienne des modèles, et de presque tous les journaliers de pro-
fessions équivoques qui fréquentent le mai*ché aux chevaux. On
y trouve aussi un certain nombre des agens de la Salpôtrière et
du Magasin central des Hôpitaux, quelques employés du chemin
de fer d'Orléans, et quelques ouvriers de la raffinerie Say.
Le quartier de la Gare est deux fois plus étendu que son
voisin et deux fois plus peuplé. Un espace considérable est pris
par les dépendances de la gare d'Orléans. Il existe, en bordure du
boulevard de la Gare et de la rue de Tolbiac, quelques industriels
qui fabriquent des tonneaux pour l'entrepôt de Bercy; à côté
d'eux se sont établies quelques entreprises de roulage. Il est
probable que si la gare de chemin de fer n'existait pas, la gare
fluviale qui a donné son nom au quartier, aurait une importance
beaucoup plus apparente. Les débardeurs qui sont occupés sur
les deux rives du fleuve logent ici, ainsi qu'une bonne part des
employés du chemin de fer ; et aussi, malheureusement pour le
quartier, un très grand nombre de journaliers qui se donnent
comme porteurs aux Halles. Ce sont ces gens qui forment le
fond de la population de la cité Jeanne^d'Ârc, fameuse pour tous
ceux qui s'occupent des pauvres à Paris. En ce lieu, les visiteurs
sont mal reçus, même quand ils viennent pour donner; il n'est
pas rare de trouver les marches d'un escalier encombrées par des
filles et leurs souteneurs; et dans la cour, c'est un grouillement
permanent d'enfans malpropres, mal portans et grossiers. La
cité Jeanne-d'Arc est la forme actuelle de la Cour des Miracles.
Un peu plus loin, la rue Nationale apparaît conmie la grand'rue
des chiffonniers. C'est là que se trouvent ces grandes maisons
d'épicerie dont les denrées sont offertes aux plus bas prix qui
soient connus. A l'extrémité de cette rue, vers la Porte d'Ivry,
sont installés les vanniers qui campent sur les terrains non con-
struits; ils vont, quand l'herbe pousse, parcourir les grandes
routes, avec un mauvais cheval dont la nourriture doit ne rien
leur coûter; ils emmènent leurs grands chiens, laissant les vieux
à la garde de la masure et du terrain. Enflui vers la Porte d'Ivry
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LA CARTE DES PAUVRES A PARIS. 399^
se tienf le marché aux ferrailles, qui est la source d'une grande
animation. Marchands et amateurs s'y rendent de bien des points
de la ville et de la banlieue, notamment des onzième et douzième
arrondissemens, aussi du cinquième, en sorte qu'on trouve réunis
en ce lieu, les Auvergnats, les juifs polonais, les cordonniers,
les ouvriers terrassiers et raffineurs, les chiffonniers et journa-
liers dont nous avons eu occasion de noter les groupemens.
Naturellement, tout ce monde est pauvre. Ceux qui ne sont pas
dans le besoin, sont des employés attirés par le bas prix des
loyers et qui n'ont pas craint de s'établir très loin de leur travail.
Tous les autres demandent djBs secours. Mais il comient de remar
quer qu'on peut, avec de faibles sommes, assurer la nourriture et
le logement, ce qui serait impossible en d'autres lieux de Paris.
Groulebarbe est de beaucoup le plus petit des quartiers du
treizième ; il est aussi le moins peuplé et le moins pauvre. La
vallée de la Bièvre le coupe en deux, et sur les rives de la rivière,
qui sera couverte un jour, on voit se succéder de nombreuses
mégisseries, en amont et en aval de la célèbre manufacture des
Gobelins. On a dit tout te bien possible de l'eau de la Bièvre; ]
aujourd'hui, tout le monde est d'accord pour reconnaître qu'elle ;
sent mauvais ; les industriels s'en vont, et l'ingénieur sait déjà
ce qu'il va faire pour transformer en un égout le riant ruisseau
d'autrefois. Pour le moment, il y a là une industrie qui fait vivre
des ouvriers de bons métiers. En môme temps, la propreté régu-
lière des grandes constructions telles que couvens, casernes,
hôpitaux, maisons d'instruction, contribue à donner cette im-
pression que l'aisance peut ici parfois se rencontrer. Enfin, les
belles avenues Arago, de Port-Royal, des Gobelins et lô boule-
vard d'Italie assurent à cette région bon air et beau soleil. Il
semble donc que la misère s'écarte. Elle n'est pas éloignée,
pourtant; car il existe des foyers indigens rue Groulebarbe, rue
de ta Glacière, et, dès nos premiers pas dans le quartier de la
Maison-Blanche, nous la retrouvons avec ses vilains traits.
Deux foyers considérables se distinguent tout de suite : à la
Butte- aux-Cailles et rue de la Santé, en bordure du quatorzième
arrondissement, aux environs du passage et de l'impasse Pré-
vost. Toute cette région est habitée par des chiffonniers. Ici,
les femmes sont ravaudeuses, et c'est dans le vingtième cp'olles
vont vendre leur travail. La Bièvre se montre encore un peu :
par suite, on trouve encore quelques ouvriers du cuir, mais,
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400 REVUE DES DEUX MONDES.
dès la rue de Tolbiac, la Bièvre disparait; il faudrait aller hors
Paris, pour la retrouver. Tout le terrain compris entre cette rue
et l'enceinte est en contre-bas; il sert à la décharge publique,
et les propriétaires attirent à prix d'argent les entrepreneurs et
les charretiers, espérant qu'un jour viendra où l'on pourra
bâtir.
Nous nous trouvons, au quatorzième arrondissement, sur
un territoire où l'on sent venir l'aisance. Au treizième, toutes les
grandes avenues semblaient avoir pour centre la place d'Italie :
elles y faisaient étoile ; ici, l'arrondissement est comme sectionné
par des voies parallèles qui le coupent diagonalement du Sud
au Nord, et à leur extrémité, deux grandes artères, le boulevard
Saint-Michel et la rue de Rennes, aspirent la masse de la popu-
lation vers le centre de Paris.
Les quartiers sont ainsi placés : Montparnasse, en bordure
du sixième arrondissement, puis, sur cette base, deux perpendi-
culaires formées par les rues de la Tombe-lssoire et des Plantes
séparent la Santé, le Petit-Montrouge et Plaisance, qui tous les
trois s'étendent jusqu'aux fortifications.
Ainsi Montparnasse n'est pas excentrique; il n'est pas pauvre,
passe même pour aisé, et est habité comme le sixième arrondisse-
ment par une population bourgeoise de fonctionnaires et d'em-
ployés. Malgré le cimetière, tout ce quartier a vu les maisons
surgir de terre sans arrêt; il ne reste plus que peu de terrains
à construire. Cependant, on y compte seulement 28 000 habitans
contre 57000 à Plaisance qui n'a pas beaucoup plus d'étendue.
C'est que les hôpitaux, hospices, maisons de retraite, couvens,
la prison, l'Observatoire et le cimetière couvrent un espace
considérable. Les pauvres se trouvent aux deux extrémités, rue
du faubourg Saint-Jacques et rue de la Gaîté; puis, dans la partie
comprise entre le cimetière et la rue Daguerre. Ils ne sont pas
très nombreux.
Ils ne le sont pas davantage dans le Petit-Montrouge qui
passe, conmie Montparnasse, pour un quartier de bonne aisance.
Tout près de là, autour de la rue du Commandeur, est situé
un lot *de maisons basses, orientées au hasard, composant une
quinzaine de rues dont les habitans sont pauvres. L'autre foyer
nécessiteux se trouve non loin de la mairie, rue Daguerre et
dans les petites rues qui avoisinent; on trouve là, notamment
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LA CARTE DES PAUVRES A PARIS. 40l
rue Gassendi, beaucoup de baraques en planches où de tout petits
commerçans ont établi leurs étalages.
Le quartier de la Santé touche au treizième arrondissement
dans une de ses parties les plus misérables. On y trouve de très
nombreux chiffonniers, rue de TAmiral-Mouchez et rue de la
Santé. Au numéro 66 de cette rue, ils sont une colonie, dernier
reste de la « fosse aux lions » aujourd'hui démolie, dont le nom
évoque le souvenir d'une extrême détresse. Deux autres taches
se trouvent entre le parc Montsouris et l'arrondissement voisin,
el dans Tespace compris entre les réservoirs et la rue d'Alésia,
près de la rue du Commandeur. Il ne faudrait pas cependant
insister trop sur Taspect nécessiteux du quartier. Beaucoup
d'ouvriers du cuir, mégisseurs, polisseurs, chapeliers, et aussi
<fuelques charretiers, habitent là et travaillent dans le treizième.
ie parc Montsouris offre aux familles bon air et séjour agréable;
de belles constructions s'élèvent; et Ton peut penser qu'il va
©n être de ce quartier comme du Luxembourg, où les maisons
d'habitation n'ont pas cessé, depuis de longues années, de gagner
^n confort.
Plaisance est de beaucoup le quartier le plus peuplé; c'est
^ussi le plus grand et le plus actif; c'est en même temps le plus
pauvre. Les brocheuses, couturières, laveuses, femmes de
Journée, et pour les hommes, les garçons de peine et journa-
jiers, font de fréquens appels aux secours publics. Pourtant,
^* y a de bons métiers. Tous ceux qui concourent à la confection
^^ livre, les cochers des Petites Voitures, les agens des Pompes
*" Uiièbres, les ouvriers du bâtiment, gagnent bien leur vie. On
•^^ovive aussi, non loin des fortifications, beaucoup d'agens des
ateliers du Timbre et du ministère des Postes, et, près la gare
^Montparnasse, quelques employés du chemin de fer. Tout ce
'^Oiîde, sans être précisément au large, peut cependant faire
*^ce aux nécessités de la vie. Les sociétés d'épargne font des
^'^crues dans ce milieu; la société des Prévoyans de l'Avenir y
Compte de nombreux adhérens; des magasins importans de
Nouveautés et de produits alimentaires semblent y faire de
'bonnes affaires ; mais le chômage, l'imprévoyance, la maladie et
*^s charges de famille sont les causes occasionnelles ou perma-
nentes qui font ici trop de nécessiteux; en outre, il est des
*^eux de vraie misère, notamment le long du chemin de fer,
ptesage Léonidas et rue Julie. ' Enfin, pourquoi tant de garnis
TOME XXXV. — 190G. 26
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iOÎ REVUB DES t)EUX MONDES.
OÙ le logement est si cher? Si ron pouvait aider l'ouvrier à
s'étabKr chez lui, il n'aurait plus besoin d'aller au dehors
chercher un peu de bien-être.
En somme, l'impression qu'on emporte de cet arrondissement
n'est pas décourageante. Il y a des ressources, qui proviennent
de l'industrie locale. Les moyens de transport bien réglés et les
voies directes aident à ce mouvement de pénétration. Parmi les
pauvres, dont le nombre tend à décroître, on constate que les
nécessiteux d'occasion résident plutôt à Plaisance et que les
vieillards et infirmes logent surtout aux abords des fortifications
et dans les quartiers de la Santé et du Petit-Montrouge. Il
semble que l'on obtiendrait le concours de nombreux auxiliaires
bénévoles pour l'administration des secours, si l'on le voulait.
Beaucoup de Parisiens ne connaissent pas le quinzième arron-
dissement, qui se trouve pour ainsi dire séparé de Paris, par les
vastes terrains du Ghamp-de-Mars et par les prolongemens des
casernes. Il envoie chaque jour, vers le centre, une part très
importante de ses habitans. L'exode est facilité, comme au qua-
torzième, par des voies parallèles qui le coupent en diagonale et
aboutissent à la rue de Rennes.
Necker touche au sixième arrondissement par le boulevard
du Montparnasse et son contact avec le centre vient de s'étendre,
puisqu'on élève des maisons à toute hauteur, sur les terrains
laissés libres par la disparition de l'abattoir. Ses habitans sont
de petits bourgeois, employés de commerce ou d'administration
gui n'ont pu Ixouver logement dana,Notre-Dame-des-Champs, à
cause de la cherté des loyers. Plus on s'éloigne par les mes
Lecourbe, Blomet et de Vaugirard, plus les loyers baissent de
prix. Il n'y a dans cette région ni industrie locale, ni commerce
spécial. Ceux qui demeurent sont là en famille et vivent des
ressources qu'ils se sont faites ailleurs. Ce fait est encore
confirmé par la présence du lycée Buffon, dont les classes sont
de plus en plus fréquentées. Le seul point où l'on note la pré-
sence d'industries est au boulevard de Vaugirard et rue des
Fourneaux : on y construit des pompes, des appareils à gaz; on
y fond des caractères d'imprimerie ; et de grands éditeurs y ont
établi leurs ateliers ; mais les ouvriers et ouvrières logent ail-
leurs. Il y a peu de pauvres, mais il en existe encore, dans
les maison» basses, élevées d'un rez-de-ohaussée ou d'un étage»
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LA CARTE DES PAUVRES A PARIS. 403
qui sont situées à l'écart des grandes voies, et dans les hôtels
qui, sans être aussi nombreux qu'à Grenelle, servent pour
tant d'abri à plus de 3000 personnes. Parmi elles, on peut
reconnaître quelques journaliers du bâtiment qui vont se louer
« au coin, » 3ur le boulevard, près l'impasse de l'Astrolabe,
quand l'envie leur prend de chercher du travail, et quelques
professionnels de la mendicité dont le terrain d'opérations est
aux abords des églises du sixième arrondissement. Enfin, il n'est
pas possible d'abandonner ce quartier sans avoir constaté la
présence de tous ces établissemens aux longs murs, hôpitaux,
hospices, institutions, maisons de santé et couvens cpii contri?-
buent au calme sourd des rues. L'animation s'éveille aux hev es
de départ pour le travail et h celles du retour ; à ces momens,
la foule se presse^ comme sur nos promenades, aux jours de
fête.
Cette foule se disperse dans Necker, ou va plus loin dans
Saint-Lambert. Là encore, l'habitation est le caractère dominant;
mais l'aisance est moins large. Le prix des denrées s'élève au lieu
de baisser. Gela doit tenir aux crédits que doivent faire les mar*
chands à leur clientèle besogneuse, car les mêmes choses se
trouvent à bon compte sur les marchés en plein vent de la rue
de la Convention, où l'on paie comptant. La population ou-
vrière est assez importante. Elle provient de lusine à gaz, du
dépôt des omnibus, des remises des loueurs de voitures, des
ateliers de charpente, des chantiers de travaux publics où les
charretiers, tailleurs de pierres et maçons se réunissent pour le
travail, du nouvel abattoir de Vaugirard, enfin de la grosse
^lonie de chiffonniers dont le point central est au boulevard
Qiauvelot. Une bonne part du territoire de Saint-Lambert, qui
^t sensiblement plus vaste que celui de ses voisins, était occupée
^^trefois par des maraîchers. Il en existe encore ; mais, peu à peu,
'©u^s terrains se couvrent de maisons. Les officiers des casernes
^^t eu vite fait de découvrir les ressources cpii s'offrent en loge-
^^nt; tous ceux qui n'.ont pu faire leurs cantonnemens au Gros-
^illou, sont ici. A côté d'eux, quelques artistes, des sculpteurs
sur^ut, se sont fait construire d'élégantes villas.
A Grenelle et à Javel, les mes ne sont pas orientées comme
^Necker ou à Saint-Lambert. Les unes partent des fortifications
^^ se dirigent vers le Champ-de-Mars, c'est-à-dire vers le désert;
leB autres coupent les premières à angles droits. Pour aller là.
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REVUE DES DEUX MONDES.
il faut OU bien franchir une solitude, ou bien faire un grand tour,
par le boulevard Garibaldi. Il s agit donc d'une région très isolée
du reste de Paris. Les grands industriels ont pensé qu'ils y
seraient tranquilles ; ils s'y sont établis. D'ailleurs, certains
iloms de rues sont ici comme des enseignes^ par exemple
la rue des Entrepreneurs ou la rue des Usines. Les établisse-
mens Cail sont partis et les terrains abandonnés s'offrent à la
construction. Mais il existe encore d'importantes maisons, où
trouve emploi une très nombreuse population ouvrière : aux
Aciéries de France, aux forges et laminoirs, aux usines où l'on
fabrique de la glace, des parquets de fer, le matériel des che-
mins de fer et les énormes dynamos pour machines électriques.
Comme on le voit, l'industrie de Grenelle rappelle un peu celle
du onzième; les maisons sont moins nombreuses, mais elles
occupent beaucoup plus d'ouvriers. Sur les quais, les débardeurs
et terrassiers ont largement de quoi occuper leurs bras. Ils
concourent au déchargement et au transport du charbon pour
les usines, sur le quai de Grenelle, et des matériaux de con-
struction, sables et pierrçs meulières, sur le quai de Javel. Ces
ûébardeurs gagnent bien leur vie; ils se font parfois 10 et
15 francs par jour ; mais ils dépensent tout leur salaire dans les
bars et couchent dans d'affreux hôtels, où la police fait de fré-
quentes descentes quand elle recherche des malfaiteurs. S'il
survient une crue de la Seine, ces gens, qui n'ont point eu de
prévoyance, demandent de Taide.
Javel, à la suite de Grenelle, contient encore de grands éta-
blissemens. On y fabrique des produits chimiques et des objets
de caoutchouc ; on y façonne, chez les modeleurs-mécaniciens,
les modèles en bois qui doivent servir aux métallurgistes pour
leurs pièces d'acier ou de fonte ; il y a des moulins à farine et
des magasins généraux. Comme à Saint-Lambert, on rencontre
des entrepreneurs de travaux publics, des chantiers de tailleurs
de pierres et du petit camionnage. Les charretiers des tombereaux
sont payés au collier, c'est-à-dire suivant le nombre des chevaux
qu'ils conduisent. Toute une partie de Javel est profondément
niiséraible : 1' « île aux singes » et les rue, passage et impasse
Viguon. L' « île aux singes » est le nom populaire donné h la
région entre la rue de Javel et la rue Cauchy ; elle a sa base à
la Seine et est inondée chaque hiver. Les constructions légères
qui s'y trouvent sont habitées par des chiffonniers qui ont là
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LA CARTE DES PAUVRES A PARTS. 40^
des terrains d'étalage pour leurs papiers, leurs chiffons et leurs
ossemens. A côté d'eux, logent quelques ouvriers et beaucoup
de journaliers qui d'habitude ne travaillent pas, mais s'entendent
à profiter des libéralités auxquelles s'exercent les belles dames
des quartiers riches du seizième arrondissement. D'ailleurs, les
chiffonniers d'ici sont assez accueillans; il n'en est pas de même
passage Vignon. Là, se trouve réunie la plus affreuse popu-
lation qui se puisse voir; l'ordure s'y accumule en tas énormes,
depuis des dizaines dannées, et la menace d'épidémies serait
certaine, si les vastes terrains des alentours n'apportaient,
comme remède, un souffle d'air bienfaisant.
De cette course au travers du quinzième nous rapportons la
conviction qu'il s'agit d'un arrondissement de travail. Travail, sur-
tout d'employés à Necker et à Saint- Lambert ; travail, surtout d'ou-
vriers dans Grenelle et dans Javel. Les pauvres se trouvent tout
le long des rues de Croix-Nivert et de Vaugirard, dans les vieilles
maisons; et plus spécialement à Necker, autour du théâtre et
rue Blomet; à Saint-Lambert, sur le plateau de Villafranca, à
Grenelle, près du boulevard du môme nom; et à Javel, dans
r « île aux singes. » Quant à l'avenir, il est plein de promesses.
Un jour viendra où le Champ-de-Mars sera transformé en beaux
jardins; en même temps, de belles constructions s'élèveront,
pour jouir des arbres et des fleurs prochaines.
Tout le monde connaît le seizième arrondissement. Cest un
séjour de riches; de très riches, à Chaillot, à la Porte Dauphine
et à la Muette; de riches, à Passy et à Auteuil; de petites
bourses, au Point-du-Jour. Les quartiers sont disposés au con-
traire du cours de l'eau ': Auieuil, puis la Muette, Chaillot; el
en retrait, dans l'angle formé par l'avenue Henri-Martin et
l'avenue Malakoff, la Porte Dauphine.
Auteuil est au bout de ce long territoire. Le chemin de fer'
lui sert réellement de ceinture, de la rue de l'Assomption à la
rue Molitor ; là, brusquement, il coupe en deux la région qu'on
appelle Point-du-Jour. A cet endroit, se trouvent les petites
bourses. Il suffit de deux sous pour traverser Paris en bateau.
Les terrains n'ont point encore pris trop de valeur : il y a dtîs
loyers de bas prix qui ont trouvé des amateurs. Ce sont les
pilotes, conducteurs et mécaniciens des bateaux et omnibus, des
employés dont les bureaux sont près de la Seine, des sergens de
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406 REVUE DES DEUX MONDES.
ville, des préposés de Toctroi, de petits employés de commerce
ou de banque, et quelques journaliers de la voie publicpie.
Dans ce milieu, Tœuvre des habitations ouvrières de Passy-
Auteuil a recruté ses locataires et ses propriétaires. Quelques
mauvais hôtels s'y laissent encore voir; il en est ainsi, toutes les
fois que l'élément ouvrier fait son apparition. Pour le reste
d'Auteuil, la population est tout à fait boui^eoise; elle a tenté
do réunir ensemble ces deux avantages^ le séjour de la ville et
la villégiature. A la vérité, les maisons à six étages menacent
les villas. Cependant, il en existe encore ; mais non plus, comme
au temps de Boileau, de Molière et de La Fontaine. Aujour-
d'hui, il y a là près de 25000 âmes. Malgré cela, de tous les
quartiers déjà vus, c'est encore celui qui compte le moins d'ha-
bitans à l'hectare, après Bercy, à l'autre bout du fleuve.
Passy, le vieux Passy, est à cheval sur les deux quartiers
d'Auteuil et de la Muette. Il était autrefois de tradition dans la
ville, parmi les commerçans, bouchers, charcutiers, boulangers,
épiciers, crémiers, tapissiers, coiffeurs, de se retirer là, après
fortune faite. C'est bien ainsi que les choses se passent encore
de nos jours; elles sont nombreuses les familles, dont l'avoir
peut varier entre 25000 et 30000 francs de revenus, gagnés dans
les affaires. Ces gens vivent simplement, dans un confort solide ;
ils n'aiment pas le plaisir, l'ennemi de toute leur vie ; ils n'ont
d'aspirations intellectuelles que pour leurs fils dont les études
se poursuivent à Janson-de-Sailly, après avoir commencé à Jean-
Baptiste-Say. Mais voici que, vers sept heures, un train s'arrête,
en gare de Passy ; en un instant, la place est noire de monde. Ce
sont de beaux messieurs qui reviennent au logis, après un jour
passé à la Bourse, à leur bureau, à leur atelier, ou à leur théâtre.
Ils ont pris le train à Saint-Lazare, ce qui veut dire que leurs
occupations sont au neuvième, au premier ou au deuxième
aiTondissemens. Ils ont plus de désirs de luxe que leurs voisins,
les vieux rentiers. Enfin, il existe dans la grande rue de Passy
quelques familles qui se sont formées là et s'y sont développées.
Ce sont proprement des indigènes, qui ont le monopole du com-
merce local. D'ailleurs, la môme remarque aurait pu être faite à
Plaisance, à Vaugirard, et généralement, dans tous les terri-
toires des anciennes communes annexées. Les pauvres ne sont
pas nombreux. On rencontre quelques vieillards indigens à
Passy et quelques valides nécessiteux au Point-du-Jour. Les
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LA CARTE DES PAUVRES A PARIS. 407
abords de l'usine à gaz, près le pont de Grenelle, la rue
Beethoven, près le pont de Passy et quelques coins le long de la
rue de TAssomption, sont aussi à noter. Les demandes de
secours sont plus fréquentes en été; car les familles aisées se
retirent alors à la campagne, causant ainsi le chômage de beau-
coup de ménagères et journaliers. En même temps, un arrêt se
produit dans l'exercice de la charité, qui pendant les mois
d'hiver se manifeste sous toutes les formes.
Tout le reste de l'arrondissement est occupé par une popula-
tion riche ou très riche. C'est peut-êlre, dans cette région, que
se trouvent le plus de chevaux de maîtres, qui appartiennent, ou
bien aux vieilles familles autrefois fixées dans le faubourg Saint-^
Germain et qui ont émigré ; ou bien aux opulens propriétaires
des comptoirs du luxe et de la banque; ou bien encore, aux
étrangers de marque, notamment aux Anglais et Américains qui
sont venus demeurer à Paris. ïls ont à leur service un nom-
breux personnel de gens de maison, cochers, valets de chambre,
cuisiniers, jardiniers, dont les femmes ou parentes s'occupent ft
la cuisine, à la lingerie ou à la garde des enfans. Le seul point
qui fasse tache, c'est, à deux pas de l'avenue Marceau, la rue de
Chaillot où se trouvent encore quelques vieilles maisons mar-
quées pour une démolition prochaine.
Le territoire du dix-septième arrondissement comprend suc-
cessivement, le long du mur d'enceinte, les Ternes, la plaine
Monceau, BatignoUes et les Épinettes, quatre quartiers qui offrent
de profondes différences.
Comme ses voisins, le quartier des Ternes est habité par une
population à gros et très gros revenus; les hôtels particuliers y
sont nombreux et, aux environs de la place de l'Etoile, on
remarque, comme dans le huitième et dans le seizième, une impor-
tante colonie étrangère. Il y a peu de commerce; mais, ce qui
frappe les yeux, c'est le nombre des maisons qui font et qui vendent
des bicyclettes, des automobiles et des voitures de luxe. Si l'on y
ajoute les établissemens où l'on fabrique les coffres-forts, la
serrurerie d'art, quelques fonderies de statues et les construc-
teurs de machines électriques, cela donne à la région un carac-
tère industriel très apparent. Les objets que l'on produit ici sont
tous d'un prix élevé, en sorte que le constructeur peut supporter
la charge très lourde d'un établissement dans ce séjour de riches.
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408 REVUE DES DEUX MONDES.
Ceux qui demandent sont l'exception, les industries dont nous
parlons ici étant de celles qui payent bien leurs ouvriers; la
plupart, d'ailleurs, ont leurs demeures hors des murs, à Le-
vallois. Cependant, il existe quelques pauvres, notamment à la
villa Saint-Joseph, près de la Porte-Maillot et rue Guillaume-
Tell, pas très loin de la place Pereire.
La plaine Monceau est essentiellement un lieu d'habitation.
L'ancienne population de petite bourgeoisie a complètement
disparu. Elle a laissé la place aux ingénieurs, financiers, gens
de lettres et artistes qui habitent tous ces immeubles, d'un luxe
de fantaisie, quand il s'agit d'hôtels particuliers ou édifiés sur
les plans d'architectes à la mode, quand les maisons sont du do-
maine d'une société immobilière. On ne voit partout que pierres
blanches, glaces transpare^tes, balcons et fers forgés. Le nom
môme des rues est ici symptomatique. C'est un souvenir donné
à Meissonier, à de Neuville, à Puvis de Chavannes, à Gustave
Doré, à Gounod, et à tant d'autres qui ont répandu dans le monde
le goût français. Il n'est pas de quartier qui contienne autant de
belles places : Pereire, Wagram, Malesherbes, à deux pas du
parc Monceau. La misère n'y loge pas.
Il n'en est pas de même aux Batignolles. Il y a bien quelques
rues neuves, mais l'ensemble est étroit et sent le vieux. Les
gens que nous y voyons maintenant sont de petits bourgeois,
tenant boutique ou vivant de leur emploi dans Paris. Beaucoup
de femmes sont ouvrières, modistes ou couturières, travaillant
chez elles ou dans les grands ateliers du centre. Enfin, une part
notable de la population se compose de petits rentiers. Tous ces
traits rappellent un peu Passy. Mais l'aisance est moins large.
Au lieu de pavillons fleuris, ce sont d'étroits logemens. Les
maisons sont hautes, les rues peu larges, le petit commerce
étendu, la population dense ou très dense. C'est dans la maison
des païens, ou à proximité, que les enfans s'installent. Il y a un
rpassé, des souvenirs; c'est une ville à part.
Aux Batignolles, plus de 6000 personnes logent à l'hôtel,
soit le neuvième de la population. Il faudrait aller à la Sorbonne
pour constater une proportion plus élevée. La clientèle de ces
garnis est très variée et mélangée. Mais tout ce monde trouble
peu le calme du quartier; c'est ailleurs qu'il s'agite. Ceux qu'il
faut aider sont assez nombreux. Pour la plupart, ce sont des
vieux qui reçoivent un secours mensuel du bureau de bienfai-
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LA CARTE DES PAUVRES A PARIS. 409
sance; leur situation est connue, définie; ils ont des voisins qui
leur portent intérêt; ils ne sont pas tout à fait isolés. Les né-
cessiteux d'occasion sont plus rares. On en rencontre passage
Cardinet, rue de la Félicité, rue Dulong, rue de Lévis, rue
Salneuve, rue Saussure.
Deux parts sont à faire dans le quartier des Épinettes : Tune
se trouve sur le côté antérieur de la butte Montmartre, l'autre
est enfermée entre la butte et la gare des marchandises de la
Compagnie de TOuest. La première est une suite des Batignolles,
avec plus de commerce, plus de mouvement, plus de circula-
tion, surtout dans l'avenue de Clichy ; la seconde est une région
essentiellement ouvrière. Cette gare des marchandises occupe
plus du tiers des Batignolles, et son personnel est énorme. Il y a
obligation pour beaucoup de loger tout près; car la durée du
service est de dix heures, le travail de jour alternant, toutes les
semaines, avec le travail de nuit. Comme ces familles ont un
très grand nombre d'enfans ; et comme les salaires sont modestes,
elles ont parfois besoin de secours. A côté d'eux, vivent les
cochers des Petites Voitures, les employés de la Compagnie des
Omnibus, les ouvriers de l'usine Gouin, où l'on construit du
matériel de chemins de fer, ceux de Tindustrie métallurgique
des Ternes, enfin des maçons, couvreurs, peintres, et générale-
ment ceux qui appartiennent à l'industrie du bâtiment. Ce sont
e}ix qui ont édifié, depuis trente ans, les maisons neuves des
Ternes, de la plaine Monceau, des Batignolles, et qui maintenant
font la môme chose à Montmartre. Toute cette population vit de
son travail; parfois elle est à Taise; mais il y a des coins de
misère noire. La cité du Nord, par exemple, non loin de la rue
Boulay,est formée de constructions en planches où logent en com-
mun, à la nuit, une colonie de nomades, marchands ambulaus,
journaliers sans profession définie, qui rappellent les figures de lu
cité Jeanne-d' Arc. D'autres foyers sont aussi à noter : l'impasse des
Épinettes, l'impasse Saint-Ange, le passage du Grand-Cerf. Rela-
tivement, il y a beaucoup moins de vieillards qu'aux Batignolles.
Ainsi, pour l'arrondissement, se trouvent localisés des types
d'habitans qu'on est surpris de rencontrer si peu loin les
uns des autres : le gros industriel, le riche propriétaire, le petit
rentier, le modeste employé, l'ouvrier, et le journalier loque^
teux. Ils n'habitent pas les mêmes régions; ils ne se pénètrent
pas et n'ont entre eux aucun rapport.
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no REVUE DBS DEUX MONDES.
Le dix-huitième arrondissement, c'est Montmartre. C'est là
que la population est à la fois la plus forte en nombre et la
plus serrée, en des rues étroites qui se coupent en tous sens.
Sur certains points, les habitans sont 700 à Thectare, proportion
supérieure à celle du centre de Paris, et le territoire est im-
mense. Les quartiers sont disposés en tranches successives : les
Grandes-Carrières, le plus vaste; Clignancourt, le plus peuplé;
la Goutte-d'Or, où il n'existe pas une grande voie ; et La Cha-
pelle, isolé entre les deux gares du Nord et de TEst.
Les Grandes-Carrières ont des aspects bien différens suivant
les régions. De la station Ornano à la Porte Saint-Ouen, entre
l'enceinte et le chemin de fer, est réunie imç tribu de chiffon-
niers, de marchands ambulans et colporteurs, qui est misérable
au delà de toute expression. En bordure de l'avenue de Saint-
Ouen, dans tous les passages, cours, impasses et villas qui avoi-
sinent la rue Championnet, on retrouve la population d'employés
et d'ouvriers qui peuple les Épinettes. Dans le voisinage du ci-
metière, c'est le môme monde qu'aux Batignolles. Boulevard de
Clichy, apparaît ce groupement spécial à Montmartre de gens
de lettres, artistes, musiciens, amateurs d'art et gens de théâtre,
attirés là par tous les bals, concerts, cabarets littéraires. Puis,
sur la butte, les dames hospitalières de la rue Lepic, les petites
couturières et modistes, les amateurs de plein air. De grandes
et belles maisons se dressent maintenant sur les pentes, du côté
de Paris; c'est à peine si l'on peut y noter l'existence d'un jardin.
Sur l'autre versant, il resie encore quelques terrains non con-
struits; mais, dès maintenant, la place est prise par une foule
d'employés et gagne-petit qui espèrent trouver là des loyers
moins lourds qu'ailleurs. Il y a des pauvres un peu partout.
Ceux qui reçoivent des secours mensuels sont très nombreux, et
aussi les nécessiteux d'occasion. Cependant, on peut indiquer,
comme des centres particulièrement désignés d'indigence, la
villa Championnet, l'impasse des Grandes-Carrières, et .toutes
les petites rues, entre la butte et l'enceinte.
Clignancourt est le quartier de Paris qui compte le plusd'habi-
tans. Le boulevard Barbes, les rues de Clignancourt et Ramey sont
les voies directes menant à la ville. Ceux qui connaissent le
quartier assurent qu'une distinction est à faire entre le Nprd »ôt
le Sud de la rue Ordener. Au Nord, entre les vastes ateliers diîs
Petites Voitures, des Omnibus, et de la Compagnie du Nord,
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LA CARTE DEâ PAUVRES A PARIS. 411
i^sîde une population compacte d'employés de chemins de fer,
et d'ouvriers qui travaillent le fer et le bois, pour la construction
des voitures. A côté d'eux, les chiflFonniers sont nombreux; ils
sont là, parce qu'il existe des terrains vagues, dont les plus na-
vrans, aux environs de la rue Letort, sont occupés par les rou-
lottes de bohémiens qui ne parlent pas français. Cet endroit est
particulièrement surveillé par la police; elle y fait parfois de
bonnes prises, car certains hôtels sont un refuge pour receleurs
et malfaiteurs. Les cliens du bureau de bienfaisance sont en
nombre : rue du Poteau, impasse du Mont-Viso, passage du
Mont-Cenis, rue du Roi-d'Alger, passage des Poissonniers. C'est
la partie la plus triste du quartier. Au Sud de la rue Ordener,
la misère est beaucoup moins noire. Il existe encore quelques
terrains; mais ce sont d'anciens jardins, avec de beaux arbres
qui n'ont plus beaucoup à vivre, car on va bâtir. Toutes les
maisons qui sont autour ont pour locataires des employés qui
vivent de leurs emplois. Quelques-uns ont des loyers de 1 500 à
2000 francs; le reste, c'est-à-dire la majorité, habite de petits
logemens; mais ce ne sont pas des malheureux. A droite de la
mairie, rues Marcadet, Senart et Eugène-Sue, dans les bâti-
mens de la Société « La Foncière, » sont recueillis plusieurs
milliers de Roumains et de juifs de la Russie méridionale, qui
sont tous tailleurs et faiseurs de casquettes. Ils ont des mar-
chands et restaurans à eux; ils ne parlent pas français, ont un
très grand nombre d'enfans, et généralement sont malheureux.
Ils demandent souvent des secours. On hésite à leur donner, car
on sait qu'ils sont aidés par les œuvres spéciales. Un peu plus
loin, les magasins Dufayel attirent la clientèle de ceux qui dans
Paris achètent à tempérament. Tout autour, s'est développé un
commerce actif de meubles, vétemens, bijouterie, qui fait con-
currence à Dufayel dans des boutiques, grandes et petites, aux
vitrines engageantes. Sur la butte, l'église du Sacré-Sœur a fait
naître une exposition permanente d'images et objets religieux
destinés aux milliers de fidèles venant des paroisses de Paris.
Toutes les pentes sont habitées comme le quartier voisin ; mais
il y a moins de maisons neuves qu'aux Grandes-Carrières, et
aussi moins de vie galante.
Le territoire de la Goutte-d'Or est occupé, pour plus de
moitié, par les ateliers et la gare aux marchandises de la Com-
pagnie du Nord ; pour le reste, la densité de la population est
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412 REVUE DES DEUX MONDES.
très forte. Dans cet espace qui est grand comme le quart de
Clignancourty bien des points sollicitent l'attention. Ce sont les
bôtels de la rue de la Charbonnière, des rues Caplat et des Islettes,
qui sont autant de refuges de déclassés, épaves des gares d'ar-
rivée du Nord et de TEst, suspects au premier chef et sur-
veillés de près par une police toujours inquiète. Ce sont les
brocanteurs de la rue Myrrha, épars au milieu des petits bou-
tiquiers dont les étalages se pressent au hasard. C'est au passage
Doudeauville une agglomération de journaliers dont les res-
sources doivent être bien incertaines, puisqu'il y a clientèle pour
une boucherie hippophagique. Et pour l'ensemble du quartier,
c'est une population d'employés et d'ouvriers de chemins de
fer, d'écrivains à la tâche qui font des bandes chez Dufayel, de
garçons de courses. et de recouvrement, de livreurs, hommes
de peine, tous gens de petits emplois. La Goutte-d'Or est très
chargée d'indigens et de nécessiteux ; ils sont partout : passage
Doudeauville, rue de la Goutte-d'Or, rue Ernestine, rue Jean-
Robert, rue de la Charbonnière, rue de Chartres.
La Chapelle est un ancien village. Les rues dû Curé, de
l'Evangile, de la Chapelle, des Roses, portent bien "les noms
que l'on retrouve dans les communes rurales. Le quartier est
enfermé entre les immenses dépendances des lignes du Nord et
de l'Est. Il n'est pas isolé; car de très belles voies assurent les
communications avec les boulevards. Sur ce terrain sans acci-
dent, les entrepreneurs de camionnage ont pu loger leur maté-
riel; ils ont pour cliens tout le commerce parisien, et notamment
les grands magasins de nouveautés. Tous ceux qui font le com-
merce du charbon semblent s'être donné rendez-vous aux abords
de la gare du Nord, ainsi que les loueurs de petites voitures
dont quelques-uns déjà s'étaient établis dans la Goutte-d'Or.
Tout ce monde demande peu. Le seul foyer d'indigence est à
l'impasse Peney où se trouvent réunis quelques centaines de
journaliers, marchands anibulans et colporteurs. Partout ail-
leurs, les malheureux sont assez uniformément répartis; ils sont
un peu plus nombreux rue Philippe-de-Girard où logent quelques
ouvriers de la rafûnerie Lebaudy, impasse Dupuy, impasse
Molin, rues de Torcy et des Roses.
Le dix-neuvième arrondissement est à la fois le hangar aux
matériaux et le ^arde-mauger dû Paris. Nous ne sommes pas sur
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. LA CARTE DES PAUVRES À PARIS. 413
lin territoire d'habitation; c'est un lieu d'industrie et de com-
Jtnerce actif, animé, bruyant, qui arttire et captive. Cela du moii s
^st vrai pour les deux premiers quartiers, la Villette et le Pont-
ée-Flandre, qui sont en plaine; les quartiers d'Amérique et du
Combat ont d'autres traits.
A la Villette, la première chose qu'on voit, c'est le canal qui
croupe en deux le quartier. Puis les Magasins Généraux, les éta-
Hissemens de la douane et de l'octroi, la direction des Pompes
ifunèbres, les ateliers de la Compagnie des Petites Voitures, le
^épôt des Omnibus, la raffinerie Lebaudy, et dans le Pont-de-
riandre, mais pas très loin de la Villette, la raffinerie Sommier
^t l'usine à gaz. On a idée déjà du monde qui circule et travaille.
Il faut plusieurs milliers de tombereaux ou de camions pour le
-transport de tout ce charbon, de tous ces bois de construction,
cle toutes ces farines, de tous ces matériaux, cimens, plâtres,
pierres meulières, briques, tuiles, produits chimiques et de ces
pierres de taille qui sont venues par le canal. Il a fallu des con-
ducteurs à ces bateaux; il faut des bras pour la décharge. Les
quais offrent une animation qui ne cesse qu'avec le jour. Le quai-
-tîer compte 50000 habitans, mais il convient d'y ajouter la po-
pulation des bateaux, qui s'élève à plusieurs milliers d'âmes.
C'est un des points les plus vivans de Paris.
Le Pont-de-Flandre a beaucoup moins d'habitans, 15000 en-
viron. La plus grande part de son territoire est prise par les
^battoirs, l'usine à gaz et le canal. L'animation y est intense. Do
^xites parts, par rues, par chemins de fer et par canaux arrivent
^vi marché les moutons, les bœufs et les porcs que les bouchers:
^^ gros et de détail attendent un peu plus loin. Dans la rue de
Flandre, il n'existe pour ainsi dire pas de maison où l'on ne
^^îe boucher, charcutier ou tripier. Les débits de vins sont très
P^ès les uns des autres; à l'intérieur, derrière des grillages
^*ô>^és pour cela, se traitent, entre agriculteurs et marchands, des
^^utes importantes que l'on règle sur place, en argent. Sur les
H^ais, on décharge surtout du charbon pour l'usine à gaz. Dans
^^ ime de Flandre, l'Urbaine a un dépôt de voitures, et de nom-
nrexix intermédiaires ont ouvert des bureaux de placement
Toute cette foule n'habite pas le quartier. Ce sont ou bien des
^îtimerçans de la ville, ou des propriétaires de la campagne,
'^^ des ouvriers, meneurs de bestiaux, tueurs, maîtres ou garçons
fichaudoirs, qui viennent de Pantin ou Saint-Gervais. 11 y a
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414 REVUE DES DEUX MONDES.
de bons métiers; ainsi les conducteurs de fardiers, qui dirigent
do cinq à huit chevaux, reçoivent de bons salaires et des pour-
boires sérieux dans les chantiers où ils déchargent leurs pierres.
Il y a des ressources en nourriture; car les bas morceaux, dont
ne veulent pas les bouchers au détail, sont laissés à bon compte
aux journaliers des abattoirs. Malgré cela, ceux qui manquent
du nécessaire sont nombreux. Les mstitutions du genre de celles
qui sont encouragées par les Compagnies de chemins de fer,
telles qu'économats, caisses de secours, de prêt et d'épargne,
font ici défaut. Les salaires, si gros qu'ils soient, sont absorbés
au jour le jour; en sorte que le chômage et la maladie sont de
véritables fléaux. Cependant, dans le Pont-de-Flandre et la Vil-
lette, le travail manque rarement. Les paresseux, les individus
sans profession, sont la très rare exception. Les lieux les plus
nécessiteux sont : à la Villette, passage Ghoquet où se sont éta-
blis des chiffonniers; rue de Tanger, rue de Flandre, rue Riquet
et passage Join ville, où dominent les nombreuses familles de
raffineurs; rue d'Allemagne, rue de Meaux et rue Petit, où l'on
rencontre beaucoup d'inscrits du bureau de bienfaisance; an
Pont-de-Flandre, les rues de Nantes, de l'Argonne, Rouvet, le
passage Auvry sont une agglomération de malheureux, composée
surtout de débardeurs et sucriers. Et partout, dans l'ensemble
des deux quartiers, on subit le contre-coup des accidens de la.
vie de Paris. Un arrêt dans la batellerie, dans la construction,
ou dans l'aisance générale, et tout ce monde en souffre.
Les quartiers en hauteur, Amérique et Combat, sont moins*
actifs. Il y a trois régions, autour du parc des Buttes-Chaùmont;
le versant de la Villette qui regarde Paris, les côtes du Pont-de—
Flandre et la zone de Belleville. En bas du versant de Paris,
dans toutes les petites voies qui partent de la rue de Bolivar et
aboutissent au boulevard de la Villette, réside ime population très
mêlée. A côté des employés du dépôt des Omnibus, des raffineurs,
des débardeurs, ont trouvé place, surtout vers les rues Asselin
et Monjol, dans des hôtels qui rappellent les plus mauvais lieux
du dix-huitième et du treizième arrondissement, des individus
sans profession, sans métier, dangereux et paresseux, qui ont
valu aux boulevards extérieurs leur mauvais et légitime renom.
Le voisinage du quartier industriel de THôpital-Saint-Louis se
fait aussi sentir. Il existe boulevard de la Villette des entre-
prises qui distribuent à domicile la force motrice, et ceux qui
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LA CARTE DBS PAUVRES A PARIS. 415
en tirent parti sont des ouvriers habiles en chaussures , en
bijouterie, en pièces de fer ou de cuivre. A Textrémité du quar-
tier du Combat, près de la rue de Crimée, on constate, dans les
passages du Nord et du Sud, une réunion assez importante de
chiffonniers. La mairie du dix-neuvième arrondissement est
dans cette région. Chacun sait que le maire est un sculpteur de
grand nom. Les artistes ont, en effet,, découvert qu'on pouvait,
comme à Montmartre, s'établir dans ce lieu d'altitude. Il reste
place aux amateurs, car les terrains non construits occupent
encore de grands espaces. On y voit paître quelques chevaux,
derrière tes murs. Toute la région comprise entre la rue de
Crimée, le parc, et le boulevard de la Yillette, est très mal-
heureuse. Au numéro 32 de la rue de Meaux, par exemple, il
y a plus de 300 ménages dont un quart se compose d'inscrits
du bureau de bienfaisance. Le passage des Fours-à-Chaux, la
rue des Chaufourniers, la rue Petit, ne sont pas beaucoup moins
lamentables.
La région de Belleville, entre le parc et le funiculaire, est un
territoire d'habitation. Il existe encore des terrains vagues; mais
l'œuvre de peuplement s'est accomplie. On peut user d'un moyen
rapide de transport vers le centre. Aussi, un très grand nombre
d'employés, d'ouvrières de l'aiguille, des fleurs et de la plume
ont-ils trouvé pratique de fixer leur domicile dans la rue de
Belleville, sur la pente et sur le plateau. Il y a beaucoup d'ou-
vriers peintres, vitriers et peintres de lettres ou d'enseignes, et
aussi beaucoup de travailleurs en chambre qui produisent, pour
les petits industriels des environs du Temple, les articles dits
« de Paris » et la petite bijouterie. Comme on voit, le voisinage
relatif du canal et des abattoirs n'influe pas sur la composition
des habitans. La configuration du sqI est suffisante pour en
fournir l'explication. Sitôt qu'il faut monter, l'homme cherche
ailleurs, à moins qu'il n'ait une raison pour prendre de la peine.
Le funiculaire offre ses services à la foule qui fréquente la
place de la République; c'est là que la population do Belleville
prend sa source. Les pauvres sont légion. Leur présence se trouve
pour ainsi dire soulignée par l'existence des boucheries hippo-
phagiques. Toutes les fois qu'on en voit quelque part, oi;i peut
être sûr que la région est habitée de la pire façon. A ce point de
vue, les rue, passage et impasse du Plateau, la cité du Tunnel,
Vimpasse Saint- Vincent, la rue Hasard et la rue de la Villelte
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416 REVUE DES DEUX MONDES.
sont les premières à citer, pour la partie haute du plateau. En
avant, il faudrait dire les noms de toutes les rues qui donnent
dans la rue Rébeval.
Les côtes du Pont-de-Flandre comprennent toute la partie du
quartier d'Amérique qui se trouve dans le rayon d'attraction du
canal et de l'abattoir. Les voies d'accès sont la rue de Crimée, la
rue d'Hautpoul et la rue David-d'Angers. Elles sont directes.
Aussi n'est-on pas surpris de retrouver ici la population des
travailleurs des quais, de la raffinerie Sommier et du marché
aux bestiaux. L'agglomération comprend en outre des ouvriers
d'industrie qui s'occupent d'électricité et de machines à vapeur,
et des chiffonniers, qui sont sur un vrai terrain d'élection. Les
uns travaillent pour leur compte, les autres pour de grandes
entreprises qui leur donnent un salaire. Les gros marchands de
chifTons du quartier d'Amérique ont si bien su tirer parti de
leurs rebuts, qu'ils couvrent de vôtemens, ayant l'apparence du
neuf, une partie de la clientèle des grands boulevards. Les pau-
vres sont partout. Les familles sont décimées par l'alcoolisme et
la maladie; môme les femmes s'adonnent à la boisson, au cours
de leurs occupations si dangereuses, puisqu'elles passent leur
vie au milieu de montagnes d'ordures.
Le vingtième arrondissement est logé presque en entier sur
le plateau de Romainville et de Bagnolet; seule une partie du
quartier de Charonne est en plaine. Trois des quartiers touchent
au onzième arrondissement : Belleville, le Père-Lachaise et
Charonne; Saint-Fargeau est tout à fait extérieur; il fait suite
à Belleville et au Père-Lachaise. L'arrondissement compte
130 000 âmes. Il a le triste privilège d'être le plus pauvre de
Paris ; ou, si l'on veut, de venir au môme rang que le treizième-
Par comparaison avec ses voisins, Saint-Fargeau peut passer
pour aisé. Autrefois, toute cette région était occupée par des
maraîchers et des horticulteurs. L'industrie devait être bonne;
car, sur les terrains de culture, il y a maintenant de petites
villas. Ce ne sont pas des constructions luxueuses, comme à la
Muette; mais de très modestes maisons. Ceux de la dernière géné-
ration assurent que de leur temps tout le haut Belleville était
morcelé en petits domaines bourgeois. Cotait le rêve des petits
boutiquiers d'avoir là maison et jardin; et comme il suffisait de
peu d'argent pour s'établir, ils ont eu vite fait de former des
groupemens importans. Le sol ne se prête pas facilement à la
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LA CARTE DES PAUVRES A PARIS. 417
construction de hautes maisons. Le sable et la terre glaise, qu'on
rencontre partout, obligent au creusement de puits profonds pour
les fondations, et à des travaux d'art qui supposent la mise en
œuvre de gros capitaux. Cependant, peu h peu, le quartier se
modifie, la population compte déjà 15000 âmes, les moyens de
transport, dans les directions de l'Opéra et du Château-d'Eau,
s'améliorent tous les jours ; les maraîchers s'en vont, ne laissant
derrière eux que (quelques horticulteurs qui font des fleurs
pour les cimetières; l'aspect champêtre du lieu est évidemment
menacé. Mais la population jouit encore de commodités réelles;
elle est tranquille, vit de ses rentes, ou de son travail; les
mauvais garnis n'ont pas encore paru. C'est un séjour de sages,
quelquefois d'heureux. Il y a des ombres dont nous n'avons
rien dit; l'impasse du Progrès, l'impasse Haxo, le passage
Boudin sont des refuges où les malheureux s'entassent en des
maisons basses, perdues dans des espaces considérables, absolu-
ment dépeuplés, dont quelques-uns mesurent 80 000 mètres
carrés. Là, c'est la solitude qui encadre la misère.
Pour le reste de l'arrondissement, ce qui frappe, ce sont
les différences qu'on constate dans l'extérieur des habitans, sui-
vant qu'on s'approche ou qu'on s'éloigne des boulevards. Ily a
comme une série d'étages dans la population.
En parcourant le quartier du Combat, il a fallu formuler un
regret à la vue de ces misérables garnis qui avoisinent le boule-
vard de la Villette. A Belle ville, c'est une plaie vive qui s'étale
et se prolonge tout le long de Ménilmontant et dans le Père-
Lachaise. Toutes les rues, dans le bas des deux quartiers, sont
remplies de ces affreux immeubles, malpropres, surpeuplés, où
logent, à la semaine, souvent à la nuit, plusieurs milliers de
créatures, hommes et femmes, qui vivent d'expédiens et de
délits. Les souteneurs, les filles, les repris de justice sont là,
comme à l'affût des occasions qui peuvent s'offrir à leur portée.
Pourquoi faut-il que, sous les mômes toits, on trouve des tra-
vailleurs? Ils veulent payer moins cher, ou plus commodément,
leur logement. Ils perdent, à ce calcul, ce qu'ils ont de bon au
cœur et leur moralité. Cette clientèle se tient si mal que les lo-
geurs, aux époques de distribution des bons de logement, reçoi-
vent, comme des hôtes de choix, les malheureux qui leur sont
envoyés par les asiles de nuit. On a beaucoup parlé d'ha-
bitations à construire pour les ouvriers. C'est ici que l'on
TOMK XXXV. — 1906. 21
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■ ■"'^m^
418 REVUE DES DEUX MONDES.
peut mesurer l'étendue des besoins et le néant des résultats.
Il n'est pas possible de n'être pas frappé du nombre et de l'impor-
tance des coopératives ouvrières de consommation qui rayonnent
sur le vingtième, sur le onzième et sur la partie du dix-neuvième
qui se confond avec Belle ville. Il est de ces sociétés qui comptent
20 000 membres, d'autres 10 000, toutes plusieurs milliers. Elles
se proposent d'acheter au meilleur compte et de revendre au
prix coûtant les objets d'alimentation, de vêtement, de chauf-
fage qui sont indispensables pour vivre. Et par année, ou par
semestre, on distribue aux adhérens les bénéfices réalisés sur les
prix de vente. Cet appât du boni à toucher a fait des prodiges.
Dire quelle est la clientèle de ces institutions, c'est passer en
revue tout le meilleur de la population du vingtième. Ce sont des
ouvriers du fer, du bois, du bâtiment qui descendent chaque jour
à leur travail dans le centre de Paris, surtout dans le onzième;
ou bien se rendent par la ligne de ceinture à Montmartre, aux
Ternes, môme à Javel pour s'occuper dans les usines. Ce sont de
petits employés qui appartiennent à des services publics, octroi,
travaux, police, bureaux des préfectures ou des ministères ; ou
à des entreprises privées où ils sont métreurs, comptables, com-
mis de magasins. Ce sont des ouvrières dont le métier se rap-
porte à la passementerie, à la confection, aux modes ; on peut
évaluer à près de 20 000 le nombre des femmes qui, dans
Belleville et le Père-Lachaise, vivent de ces professions. Tout ce
monde est là, parce que les ressources sont modestes et qu'il
fallait trouver au meilleur compte le logement et la nourriture.
On peut dire qu'il n'y a pas d'industrie spéciale au vingtième
arrondissement. Sans doute, on pourrait citer quelques fonderies,
quelques manufactures, quelques fabriques. Mais tout cela ne
peut faire vivre qu'une part infime de la population. Aux pre-
mières heures du jour et le soir, quand est finie la journée de
travail, c'est un mouvement fantastique de tous les adultes,
hommes et femmes, qui s'en vont ou reviennent. Dans la jour-
née, les quartiers sont comme frappés de sommeil. Seuls les
marchés et la rue des Pyrénées ont encore un peu d'animation.
Les ménagères s'occupent des intérieurs, font des provisions et
soignent les enfans. Ici, il y en a presque autant qu'au treizième.
Il en résulte une évidente çbligation d'assistance que les pouvoirs
publics ont volontiers reconnue. Quant aux denrées alimentaires,
elles sont d'un prix extraordinaire de bon marché. On trouve
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LÀ CARTE DES PAUVRES A PARIS. 419
dans ces régions habitées par les pauvres, des viandes, des lé-
gumes et des fruits qu'il serait impossible de découvrir ailleurs.
Peut-être, jusqu'ici, n'avons-nous point insisté suffisamment
sur les manifestations de misère que l'on rencontre partout
Nous savons que 6000 indigens reçoivent des allocations pério-
diques ; le nombre de ceux qui demandent des secours, au cours de
Tannée, est évalué à 40000. Il est de vieux immeubles qpii sont
de véritables casernemens de misérables. De nombreux numéros
seraient à citer; à Belleville : rues de Belleville, de Tourtille,
du Pressoir, Piat; — au Père- La chaise : rues des Amandiers, de
Ménilmontant, Orfila, des Partants, Duris; — à Gharonne : rues
des Haies, Gourât, Saint-Biaise; et, entre tous, l'hôtel du pas-
sage Brémant, qui ne contient pas moins de 400 chambres ou
petits logemens. Sur les terrains non construits notamment
dans la rue des Pyrénées, on rencontre des agglomérations de
roulottes et de baraques faites de planches, de toile, de carton
bitumé, parfois de vieilles boîtes à sardines ; là trouvent refuge
des forains, des brossiers, des repasseurs de couteaux, des ré-
tameurs de casseroles, des fabricans de paniers, des' éleveurs de
pigeons, des brocanteurs et des chiffonniers. Le prix des loyers
varie, de 3 francs par semaine h 5 francs par mois pour un ter-
rain où une famille peu exigeante parvient à camper.
Le brocantage semble être une occupation répandue. On res-
taure du mieux qu'on peut des effets d'habillement pour les
offrir aux amateurs, sur le « marché aux puces, » près la Porte
de Montreuil. Les chiffonnières du treizième viennent y vendre
leur travail; elles s'y rencontrent avec les biffins et chineurs de
Belleville, de la rue des Amandiers et de la place de la
Béunion. Toute la banlieue d'alentour, Montreuil, Bagnolet,
les Lilas, concourent à la foule des acheteurs. G'est le pendant
du marché aux ferrailles de la Porte d'ivry.
Ge marché est à l'extrémité du territoire de Gharonne.
Comme le sol s'est abaissé, l'industrie a reparu. Voici des fabri-
ques de coton, des brasseries, des chocolateries, des entreprises
de transport, l'usine à gaz, le métropolitain ; on parle de con-
struire, vers la rue Saint-Biaise, ime gare aux marchandises. En
attendant la suite de ce projet, les abords du boulevard Davout
sont occupés par une armée de chiffonniers dont beaucoup
entassent des peaux de lapins. Ils trouvent à écouler leurs pro-
visions chez les coupeurs de poils qui préparent les chapeaux
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4 I Ml^^f UIJI5
420' BEVUE DES DEUX MONDES.
de s^ie. Comme on voit, l'ouvrier peut, en cet endroit, trouver
sur "place un sî^laire, et la région se distingue tout à fait, à ce
point de vue, du reste de Tarrondissement.
Nous avons ainsi passé une rapide revue de tous les arron-
dissemens. Si Ton voulait rayer l'un d'eux de la carte, on ferait
beaucoup plus que diminuer la ville; on la priverait d'un
de. ses caractères essentiels. Chacun de ces arrondissemens
a une physionomie originale, et souvent on pourrait faire la
même observation pour les quartiers. Ils se distinguent les uns
des autres, par l'aspect extérieur, par l'étendue, par la densité
de la population , par la nature des professions qu'exercent
leurs habitans.
S'il avait fallu faire une étude complète, nous aurions dû
parler des rapports intimes de Paris avec les grosses aggloméra-
tions de la banlieue qui sont voisines. Les malheureux s'aperçoi-
vent vite que les secours sont plus accessibles dans la ville
que hors des murs. La population de la capitale se charge ainsi
des élémens'les plus suspects des communes suburbaines. C'est
là un phénomène constant, particulièrement sensible dans les
arrondissemens de la périphérie. Mais notre objet n'était pas de
présenter un travail définitif. C'est une simple esquisse que
nous avons présentée, pensant bien qu'il faudrait un autre effort
et d'autres moyens pour dégager tous les traits des arrondisse-
mens parisiens.
Henri Bonnet.
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LES
IRRIGATIONS EN EGYPTE
ET
LES PROJETS RÉCENS DU GOUVERNEMENT ÉGYPTIEN
I
« L'Egypte est un don du NiL » On ne saurait trop citer ce
mot d'Hérodote, En écoulant ses eaux limoneuses dans la Médi-
terranée, le Nil a recouvert de terre végétale Tétroite bande de
désert qu'il arrose. Chaque année, à époque fixe, la masse fluide
charriée à travers la longue oasis formée par le dépôt de la
terre en suspension dans le fleuve, enfle et grossit; son niveau
s'élève rapidement; bientôt elle déborde, fécondant ses rives par
une inondation que l'industrie de l'homme a su rendre régulière
et bienfaisante en la modérant et en la dirigeant. Étrange phé-
nomène, grâce auquel est née une des civilisations les plus
anciennes et dont les causes restèrent si longtemps mysté-
rieuses!
Les explorateurs ont, vers le milieu du xix® siècle, dévoilé ce
mystère. Nul n'ignore maintenant que le Nil proprement dit est
formé par la jonction du Nil Blanc, déversoir des grands lacs
équatoriaux Albert et Victoria, qui se fraye péniblement un
passage à travers d'immenses marécages et du Nil Bleu qui,
sorti du lac abyssin Tsana, parcourt dans un long circuit
1 350 kilomètres avant de rejoindre, en aval de Khartoum, à
pï-ès de 40ÛÛ kilomètres du lac Victoria» l'autre branche* déjà
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422 REVUE DES DEUX MONDES.
grossie de nombreux cours d'eau. A partir de ce point, le grand
fleuve ne reçoit plus qu'un seul affluent digne de mention, c'est
l'Atbara, rivière torrentielle qui joue un rôle important dans la
formation de la crue et dont la source jaillit en Abyssinie. Puis,
de Berber à la Méditerranée, le père des eaux traverse 2700 kilo-
mètres sous le ciel le plus chaud et le plus sec, donnant tou-
jours, ne recevant jamais, cheminant le plus lentement possible
comme pour laisser l'homme jouir tout à son aise des richesses
qu'il transporte. Sa pente est en efi'et très faible; on l'évalue à
8 pour 1 000, de sorte qu'Assouan, située à 86 mètres seulement
au-dessus du niveau de la mer, en est éloignée de 1100 kilomè-
tres. En amont de cette ville, la vallée se relève, il est vrai, asse?
brusquement en étages rocheux qui forment les six fameuses
cataractes et qui se succèdent sur une longueur de 865 kilo-
mètres, avec une hauteur de chute de 200 mètres, mais, plus au
Sud, le sol redevient plat et Khartoum, séparée par 3000 kilo-
mètres de la mer, n'est que de 390 mètres plus élevée qu'elle.
On sait aussi pourquoi le débit du fleuve s'élève chaque
année à date fixe de 400 à 9000 mètres cubes par seconde (1),
coulant tranquillement et parcimonieusement durant l'hiver et
une partie de Tété, s'enflant et roulant tumultueusement des
flots troubles de juillet à novembre. C'est que le Nil Bleu et
l'Atbara, ces deux grands torrens, « lui ap portent , comme le dit
Bossuet (2), les pluies et les neiges » d' Abyssinie.
Si l'Egypte est un don du Nil, c'est un don que l'esprit ingé-
nieux, et les bras infatigables de l'Égyptien ont su faire fructifier.
N'était le travail intense et patient des « fellahs, fils de la terre, »
la rive du Nil serait vraisemblablement restée ce qu'elle était, à
en croire Hérodote, lorsque le roi Mènes devait prot^er par
(1) M. Barois, auteur d'un remarquable ouvrage sur les Irrigations tn Egypte^
a calculé que le Nil charrie au total, en une année moyenne, 94 milliards de mètres
cubes dont 60 durant les mois d'août, de septembre et d'octobre. Mais ces calcula
ne peuvent être qu'approximatifs, car le débit du Nil varie non seulement de saison
en saison, mais d'année en année.
(2) Uùcours sur V histoire universelle f III, 3. L'opinion exprimée par Bossuet
est très ancienne, Hérodote, II, xxn, la réfute vivement. Elle est pourtant
conforme aux dernières observations. « Concluons, dit sir W. Garstin, conseiller
aux Travaux publics en Egypte {Report upon the Basin of tke Upper Nile, 1904.
p. 111) que le Nil blanc ne contribue pratiquement en rien & la crue. Celle-ci dérive
entièrement du Nil bleu et de TAtbara. D'autre part, l'eau qui passe à Àssouan au
printemps et au début de Tété est due presque entièrement aux grands lacs dé-
chargés par le Nil blanc. » Cf, Some problème of the Upper Nile ; Nineteenth cen-
tury Review and after p. 345.
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LES IRRIGATIONS EN EGYPTE.
423 \
-wne digue les environs de Memphis : un vaste marécage, et, sans
le système d'irrigation qui les contient, les canalise et répartit l
leurs eaux, les crues, bienfaits annuels du grand fleuve, ne i
feraient sans doute pas vivre la vingtième partie de la popula* \
^on qui pullule et foisonne joyeusement depuis la région des |
^^ataractes jusqu'aux dunes du Delta. La vieille description qui |
fnontre le Nil débordé, couvrant la plaine de limon et, son 1
^^euvre fécondante accomplie, rentrant paisiblement dans son lit ^
j>our laisser d'heureux cultivateurs ensemencer une terre ameu-
I> lie et fertilisée est tout imaginaire. Au moment de fortes crues,
I^» fellahs ont au contraire beaucoup de peine à défendre contre
I^:s assauts du flot les digues qui abritent leurs champs. Moins
p^^étique peut-être, la réalité n'en est que plus belle. Le système
î ''i j* ïigations qui émerveilla Hérodote est aussi ancien que la
c:k ^«^^ lisation égyptienne. Les bassins, les réservoirs et les canaux
d^<3»ts par le vieux voyageur avaient fait l'Egypte dont ils entre-
t^îEM- ^ient et développaient la vie, ou plutôt ils n'étaient autre chose
q*-^^ l'Egypte elle-même. La situation n'a pas changé, loin delà;
pl"*-*-^ que jamais l'Egypte reçoit la vie des ouvrages d'art qui
er:n. xiimagasinent Teau et la font circuler dans ses terres, tout de
tï^^^K'xie que le sang circule dans nos artères et dans nos veines. Ces
ovi.^^ï^x'ages sont-ils négligés , l'Egypte s'affaiblit et s'appauvrit, son
so\ ^e stérilise, des famines répétées déciment sa population. Aussi
levi^x* établissement, leur surveillance et leur entretien ne sau-
T^i^nt-ils être évidemment abandonnés à l'initiative individuelle,
P^-ï* la force des choses bornée et égoïste. Sans une direction et
^^^ oontrôle uniques, il n'y aurait que désordre et confusion. C'est
doïxo le pouvoir central qui doit distribuer l'eau à toute l'Egypte,
^t l'on peut dire que, nulle part mieux que dans ce pays, la né-
c^^sîté d'un gouvernement éclairé, prévoyant, économe nest
aussi grande, nulle part les charges imposées par le fisc aux
contribuables plus faciles à justifier.
Le problème de l'irrigation, dont je vais dans un instant indi-
quer les données actuelles, s'est posé de tous temps en Egypte,
^^^ ce pays n'a jamais cessé d'être une conquête de l'homme, aidé
i^ Nil, sur le désert. Il y a trois quarts de siècle, ces données
^ sont toutefois modifiées en même temps que l'agriculture égyp-
tienne se transformait. L'introduction de nouveaux produits, tels
(l^e la canne à sucre et le coton, ou plutôt la généralisation de
leur culture, imposèrent un nouveau régime des eaux. Entre-
1
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424 REVUE DES DEUX MONDES.
prise par Mehemet-Ali, complétée par les Anglais, cette œuvre
gigantesque dont le couronnement semblait avoir été réalisé
lorsque fut inauguré le barrage d'Assouan, a-t-elle donné ce que
ses initiateurs en promettaient? Les craintes que son avenir
inspire à certains esprits sont-elles justifiées? Est-elle suscep-
tible de nouveaux développemeHs au moyen de travaux
exécutés dans le Soudan, au besoin en Abyssinie, ou plus sim-
plement en Egypte? Ces questions occupent beaucoup les esprits
depuis quelque temps, au Caire et à Alexandrie, et fournissent
un sérieux aliment aux spéculations des financiers. La décision
prise en mars 1905 par le ministère khédinal des travaux
publics, de surseoir à la surélévation du barrage d'Assouan, le
décret promulgué à la suite de cette décision pour interdire la
vente des biens de FÉtat, sont encore vivement discutés. La con-
struction, décidée récemment d'un nouveau barrage à Esneh,
achève de faire des irrigations égyptiennes, dans le présent et
dans l'avenir, une question d'actualité qu'il est intéressant de
faire connaître, sous une forme accessible, au public français.
II
Maintenir le fleuve dans son lit et ne lui permettre d'en
sortir que pour remplir, aux temps fixés, les bassins et les canaux;
lui emprunter la plus grande quantité d*eau possible; diriger
cette eau de façon à fertiliser la plus vaste superficie de terre,
de la manière la plus efficace ; enfin, point essentiel, l'évacuer
lorsque, devenue inutile, elle menace de nuire au sol autant
qu'elle lui a profité; ainsi se pose le double problème de l'irri-
gation et du drainage.
Jusque vers le milieu du dernier siècle, ce problème fut ré-
solu, plus ou moins efficacement suivant les époques, par un
procédé assez simple, habituellement désigné sous le nom de
système de l'inondation, et qu'on ferait mieux d'appeler le sys-
tème des bassins. Ces bassins sont formés au moyen de digues,
dans la longue cuvette qui sépare les bancs du Nil, surélevés par
les alluvions que le courant y dépose depuis des siècles, du
désert dont les bords surplombent partout d'une dizaine de
mètres, la vallée fertile.
Qu'on se représente deux digues parallèles, distantes de huit
à dix kilomètres et coupant à angle droit, d'un côté une troi-
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LÈS IRRIGATIONS EN ÉGTPTE. 425
sième digue qui longe le rivage, de Tautre le talus du plaieau
des sables. Une prise d*eau, percée en amont dans la digue rive-
raine et plus ou moins prolongée en canal, sert à remplir le
bassin lorsque la crue atteint le point voulu. On ferme la digue
dès que Teau est parvenue à un niveau de l'^jSO, puis, quand
cette nappe liquide a fertilisé le sol, on Tévacue dans le fleuve
au moyen de déversoirs ménagés en aval du bassin.
Tel est, dans ses grandes lignes, le procédé qui fut tant de
siècles seul connu en Egypte et qui y est encore en usage actuelle-
ment dans plusieurs régions. La pratique a compliqué ce schéma
primitif, de diverses modifications. Voici la plus importante :
au moyen d'une digue parallèle, on sectionne la vallée dans les
endroits où elle est très large, en deux bassins qui peuvent être
de niveaux différens. Autre perfectionnement très ancien : les
digues des bassins contigus communiquent de sorte que les
bassins se commandent, le déversoir d'un bassin servant de prise
au bassin inférieur. Une chaîne de bassins qui, sur la rive gauche
du Nil, d'Assouan au Caire, ne mesure pas moins de 900 kilo-
mètres, résulte de cette disposition grâce à laquelle on écono-
mise une énorme quantité d'eau en cas de crue insuffisante, tout
en obtenant une vidange plus régulière.
La mise en œuvre du procédé, si simple en apparence, qui
vient d'être décrit, soulève de grandes difficultés : aussi a-t-elle
subi bien des vicissitudes. Dès qu'un despotisme déréglé épui-
sait l'Egypte ou qu'une anarchie prolongée la laissait retourner
à l'état de nature, ce pays devenait la proie des deux fléaux qui
le guettent : aridité des terres mal irriguées, pestilence maréca-
geuse des terres mal drainées.
Hérodote (1) nous montre la vallée du Nil barrée par d'im-
menses digues qui, creusées de canaux sur mille points, reliaient
entre eux les archipels des villes innombrables, alors que la
crue, régularisée ou, tout au moins, déchargée de son trop-plein
par le lac Mœris, transformait l'Egypte en une autre mer Egée.
A vrai dire, cette description convient bien mieux à l'Egypte de
la belle époque, encore vivante dans l'imagination des prêtres,
qu'aux choses réellement observées par l'historien voyageur.
Déjà, sous la domination persane, cette organisation avait péri*
clité. Les Lagides et les Romains la restaurèrent. Le Delta et la
(1) Histoire, 11, xcvii.
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426 REVUE DES DEUX MONDES.
vallée du Nil étaient alors dits justement le grenier de Rome.
Quelques siècles plus tard, en dépit de la mauvaise administra-
tion des Byzantins, cette contrée était encore si fertile qu'elle
enchanta les Arabes conquérans comme l'image du paradis pro-
mis par le Prophète. Quelles vicissitudes traversèrent ensuite,
sous les diverses dynasties musulmanes, les f^ands travaux qui
dispensent à TÉgypte la vie et la richesse? Pour répondre à
cette question, il faudrait distinguer suivant les époques. Il y
â plus^d'un siècle, au moment où l'oligarchie des Mameluks
fut balayée par l'expédition française, les fellahs, k en croire
un mémoire publié dans la Description de rÉgypte par Le
Père, un des savans qui accompagnaient Bonaparte (1), luttaient
village contre village pour « détourner du réservoir commun
l'eau qui leur était nécessaire, sans égard pour leurs voisins...,
soumettre l'arrosage de tout un canton au sort d'un combat, et
couper à main armée les digues, afin d'évacuer au grand préju-
dice de leurs voisins la surabondance des crues dont ils redou-
taient un trop long séjour sur leur terres. » Ainsi privés d'eau
ou inondés, bon nombre de ces malheureux se réfugiaient dans
le désert où ils demandaient leur subsistance à une vie nomade
et pillarde. Dieu sait ce que l'Egypte serait devenue si cet affreux
désordre avait continué I
III
Méhémet Âli ne se contenta pas d'y. mettre fin : soucieux de
développer dans ses États des cultures nouvelles et rémunéra-
trices, il entreprit une transformation radicale du système tradi-
tionnel des irrigations. Les avantages de ce système sont très
grands : il réduit au minimum le travail agricole et n'épuise
jamais le sol. En revanche, il ne permet normalement qu'une
récolte d'hiver. Dès que l'eau a été évacuée, laissant la terre
humectée, ameublie et recouverte d'une couche fertilisante de
limon, c'est-à-dire entre novembre et décembre, le paysan sème
des céréales, des légumes ou du fourrage, il récolte de mars à
mai. Puis la terre reste en friche jusqu'à ce que le Nil l'ait re-
couverte de nouveau. Exceptionnellement, il est vrai, une
seconde récolte (dite kedi ou nabari) de sorgho, de maïs et
(1) Mémoire sur la vallée du Nil et le migyaz de Rodah, t. XVIIl, édit. de 1824,
p. 583. Ibid,, XVII. p. 14i.
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LES IRRIGATIONS EN EGYPTE. 427
autres produits guf croissent rapidement^ peut être obtenue en
juillet dans les parties basses, susceptibles d'être arrosées au
moyen de Teau des puits ou au contraire sur les terrains élevés
que ta crue atteint plus tardivement. Mais la règle, imposée par
le système de « l'inondation, » est une seule récolte annuelle de
ces produits qui croissent dans les parties froides de TEurope
aussi bien qu'en Egypte et servent essentiellement à la consom-
mation locale.
Devenu le maître omnipotent de l'Egypte, Méhémet Ali,
qui, pour des raisons historiques trop longues à exposer, consi^
dérait ce pays comme sa propriété, vit dans le développement
des cultures industrielles : canne à sucre, coton, etc., le moyen
de se constituer un trésor inépuisable et, par là, d'entretenir
une armée et une flotte invincibles. Pendant que, sous ses ordres,
des ingénieurs anglais et surtout français installaient un peu
partout des sucreries, des filatures, des tissages, des fabriques
de drap et d'autres marchandises dont il se réservait jalousement
le monopole, ses intendans encourageaient et au besoin contrai-
gnaient les fellahs à semer ou à planter les jproduits destinés &
alimenter ses usines de matières premières. 11 serait inexact de
prétendre, comme on le fait souvent, que le pacha introduisit en
Egypte ces cultures riches et épuisantes. Elles s'y trouvaient déjà
lors de l'expédition française, mais seulement à l'état d'exception,
là où le voisinage immédiat du Nil ou du canal permettait
d'arroser toute l'année, et le mémoire de Girard sur l'agriculture
et l'industrie de l'Egypte (1) estime qu'elles y occupaient à peine
la douzième ptLrtie des meilleures terres. Méhémet Ali se borna
à les développer, à les généraliser, à perfectionner les procédés
à l'aide desquels elles étaient obtenues, enfin à améliorer leur
rendement, en substituant la canne des Antilles à la canne indi*
gène et en faisant semer partout les graines d'un cotonnier dé-
couvert en 1821 dans un jardin du Caire par le Français Jumel.
Dans cette intention, il dut transformer le système d'irrigation
traditionnel. Avec ce système, nous l'avons vu, le sol ne pouvait
normalement être cultivé qu'en automne et la récolte devait être
terminée au printemps. Or le coton, planté en avril, ne se
cueille qu'en septembre, et la canne à sucre ne peut être
coupée qu'au début de l'hiver. Pour tirer un excellent parti de
(1) Description de VÊgypte, t. XVII.
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^^^»^^
428 REVUE DES DEUX MONDES.
ces plantes, il fallait donc faire le contraire' de ce qu'on faisait
jusque-là : préserver les terres de l'inondation durant la crue
et les arroser abondamment tant que le fleuve est à Tétiage.
Ce n'est pas tout : ces terres, les meilleures dont il disposât, le
cultivateur se contentait d'autant moins d'en retirer des cultures
d'été là où il pouvait le faire, que ces cultures, très épui-
santes, ne doivent intervenir qu'une année sur deux ou sur
trois. La nécessité de profiter de l'hiver durant ces années inter-
médiaires, pour semer du fourrage ou des céréales, s'imposait
donc à lui.
En tenant compte de toutes ces données, on procéda de la
manière suivante. Le Delta était sillonné de canaux qui alimen-
taient les bassins. Ces canaux furent approfondis jusqu'à ce que
leur plafond se trouvât entre un mètre et un mètre cinquante
au-dessous des basses eaux; ils reçurent des biefs, des vannes et
autres appareils régulateurs appropriés à leur nouveau rôle qui
était de distribuer l'eau toute Tannée et, sur ce modèle, on en
établit de nouveaux. On réalisa ainsi et seulement en Basse-
Egypte, notons-le, une combinaison qui tient à la fois du sys-
tème de l'inondation et de celui de l'irrigation permanente ou
pérenne telle qu'elle fonctionne actuellement. Pendant la crue
on inondait tout le Delta, sauf dans les endroits où le coton
n avait pas encore été enlevé (car Méhémet Ali avait surtout
songé à cette culture) ; la crue passée, on curait les canaux qui
devaient arroser les terres pendant l'étiage. Des machines éléva-
toires à bras ou à manège, plus rarement des pompes, permet-
taient d'utiliser l'eau amenée par les canaux à proximité des
champs. Le tout, observe M. Linant de Bellefonds, un des ingé-
nieurs qui ont le plus efficacement travaillé à l'œuvre des irriga-
tions, « avec beaucoup de peine et de grandes dépenses. »
Le résultat ne répondit psus à l'effort. Les Orientaux 3ont
généralement enclins à « faire grand, » et, plus que personne, le
pacha.était possédé de cette manie. Les canaux, établis avec des
dimensions déniesurées, s'engorgèrent d'autant plus facilement
que leur courant, trop large et trop superficiel, était plus faible.
Quinze mille corvéables durent chaque année travailler quatre
mois à les curer. Au surplus, le plan ne péchait pas seulement
par l'exécution, la conception même en était fausse. S'il est
facile en effet de dériver l'eau du fleuve lorsqu'il coule à pleins
bords, il devient très malaisé de le faire la crue finie, alors que
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LES IRRIGATIONS EN EGYPTE. 429
le courant, lent et bas, suffit à peine à remplir son lit. Com-
ment résoudre cette difficulté ?
Par un travail colossal et sans précédent : un barrage jeté
d'une rive du Nil à l'autre et pouvant refouler Teau jusqu'à la
dernière goutte dans les canaux établis en amont. On devait
ainsi élever le niveau du fleuve au point voulu pour arroser en
toutes saisons les terres les plus hautes. Cette idée, exprimée
par Bonaparte en termes saisissans, donnait la solution du pro-
blème de l'irrigation pérenne. Préparée par des travaux du
même genre établis sur les principaux canaux, elle fut en partie
réalisée, de 1842 à 1863, par Mougel bey, ingénieur français
au service du vice-roi. Il ne pouvait y avoir d'hésitation sur la
partie du fleuve destinée à servir d'assiette au barrage. Ce devait
être le lieu indiqué par Bonaparte, le sommet du Delta, bifurca-
tion des branches de Rosette et de Damiette : « Un travail que
l'on entreprendra un jour, avait dit Bonaparte, sera d'établir des
digues qui barrent les branches du Nil au Ventre de 4a Vache, ce
qui, moyennant des batardeaux, permettra de laisser passer suc-
cessivement toutes les eaux du Nil dans TEst et dans l'Ouest et,
dès lors, de doubler l'inondation. » C'est donc là, dans un site
verdoyant et fleuri, que fut édifié, sur 130 arches armées de portes,
cet ouvrage long de près de deux kilomètres qui commande
cinq grands canaux sans compter les deux bras du Nil. Pressée
par l'impatience de Méhémet Ali, l'exécution en avait été som-
maire et incomplète ; aussi le résultat fut-il presque dérisoire :
un relèvement utile maximum de cinquante centimètres seule-
ment au lieu des quatre mètres cinquante en vue desquels le bar-
rage avait été conçu ! Mais les piles, hâtivement placées sur un
fond instable, ne pouvaient supporter une pression plus forte.
Telles étaient les grandes lignes du plan des irrigations. En
1882, au moment où le contrôle anglais fut établi en Egypte,
ce service fonctionnait, somme toute, mal, et cela en raison
même des perfectionnemens qu'y avaient introduits les khédives.
Le système de l'inondation présente un double avantage : grande
simplicité d'application et d'entretien, conservation indéfinie de
la fertilité du sol. Resté en vigueur dans la moitié du pays, il
avait été remplacé en Basse-Egypte par le système plus savant
et partant plus compliqué, de l'irrigation pérenne qui absorbait
presque entièrement l'attention et les ressources du gouverne-
ment. Le ministère des Travaux publics, préoccupé de dévelop
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-STf-PP^
430 RBVUE DBS OKUZ MONDES.
per la culture riche et intensive du coton, avait négligé Tentre-
tien des bassins sans que le double réseau de canaux et de drains,
grâce auquel s'accomplit l'irrigation estivale, y gagnftt beaucoup.
D'une part, les canaux d'arrosage étaient mal disposés, mal ré-
parés, mal nettoyés, mal défendus contre les rigoles et les pompes
des riverains; leurs vannes, là où il en existait, fonctionnaient
de travers; d'autre part, les canaux de drainage, dont l'utilité ne
se fait sentir qu'à la longue, étaient abandonnés, parfois môme
transformés en canaux d'arrosage. Des régions entières furent
converles ainsi en marécages, d'autres, saturées de sel, devinrent
incultes. Les causes de cet insuccès d'un système ingénieuse-
ment coi^Qu sont très bien mises en relief dans le livre écrit sur
l'œuvre des Anglais en Egypte par lord Milner, ancien sous*
secrétaire d'État au ministère khédivial des Finances. « L'exé-
cution de ce système était trop difficile, étant donnée la situation
des hommes chargés de l'appliquer... Méhémet Ali avait confié
cette mission à des ingénieurs français fort distingués. Conseil-
lers savans et habiles, mais simples conseillers, ils ne pouvaient
surveiller le travail de leurs agens disséminés dans les provinces
ni s'opposer à ce que ceux-ci faisaient contre leurs instructions
à l'instigation des influences locales ou sur l'ordre- de moudirs
(préfets) ignorans (1). » "
IV
Sur ces entrefaites, des ingénieurs anglais, formés par un
séjour dans les parties de l'indoustan que le climat et Tagricul-
ture rapprochent beaucoup de l'Egypte, assumèrent la direction
effective du ministère des Travaux publics, et l'irrigation égyp-
tienne entra dans une phase nouvelle. Ils travaillèrent tout
l'abord à réparer et à corriger l'état de choses existant, se ré-
servant d'innover et de créer au moment opportun. Seul un
technicien écrivant pour des techniciens pourrait décrire ce la-
beur patient et sagace. Bornons-nous à résumer cette première
phase en quelques lignes.
A deux reprises les assises du barrage furent renforcées ou
refaites; pourvu de vannes et d'écluses, il retient maintenant
cinq mètres à Tétlige. Enrichi de nouvelles et importantes
(1) England in Egypt, p. 285-2S6.
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LES IRRIGATIONS EN EGYPTE.
431
unités, le double appareil des canaux d'arrosage et des canaux
de drainage fonctionne désormais régulièrement et efficacement,
il permet d'irriguer toute Tannée les terres soumises à l'irriga-
tion pérenne. Enfin, une fois le système inauguré par Méhémet
Ali rendu efficace et complété, l'antique procédé des bassins fut
à son tour remis en état et perfectionné.
Plus naturel et plus simple que le nouveau, ce mode d'irri-
gation laissait alors moins que lui k désirer. Les ingénieurs
^"^glo-égyptiens, dont l'attention était absorbée par les travaux
d'irrigation pérenne du Delta, le considéraient comme provi-
soire et destiné à être, tôt ou tard, remplacé; mais la mauvaise
crue de 1888 qui laissa en Haute-Egypte 110000 hectares sans
eau et entraîna 300000 livres égyptiennes (1) de perte pour le
Trésor, leur rappela que les bassins qui occupaient une surface
encore si considérable ne pouvaient être impunément négligés.
Lç colonel Ross, alors chef du service, entreprit donc immé-
diatement leur aménagement sur un plan rationnel.
En poursuivant, avec un grand esprit de suite et beaucoup de
patience, cette œuvre technique, les ingénieurs anglo-égyptiens
ne perdaient pas de vue l'organisation administrative de leur
service. Depuis plusieurs années, grftce aux dispositions législa-
tives ou réglementaires qu'ils inspirèrent, gr&ce surtout à la
manière dont ces mesures furent appliquées, une administration
active, éclairée, prévoyante, économe tire le meilleur parti
possible du fleuve, dont elle distribue les eaux suivant des règles
générales et équitables.
La fonction des agens du département de l'irrigation est dif-
ficile autant que laborieuse. Le système de travaux qu'ils ad-
ministrent est encore incomplet et perfectible, ils ont à l'amé-
liorer, à le développer et môme à le transformer, ils ont
surtout à l'entretenir et à le réparer. Aux causes générales qui,
dans tous les pays, contribuent à la détérioration des travaux
de voirie, ^des causes particulières s'ajoutent en Egypte. Très
sèche et très friable, la terre battue dont se composent les digues'
se désagrège et se fend facilement. Le limon que charrie le cou-
rant se dépose dans les canaux qu'il faut curer souvent pour
qu'ils ne s'engorgent pas. L'eau, imparfaitement drainée, sature les
bas-fonds ; ailleurs elle s'évapore au soleil, laissant derrière elle
(1) La livre égyptienne vaut 25 fr. 92.
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432 REVUE DES DEUX MONDES.
des érosions salines d'autant plus stérilisantes qu'elles ne sont
jamais lavées par la pluie. Enfin la crue, qui monte très vite de
juin à juillet, impose chaque année, non seulement des travaux
temporaires destinés à défendre les digues et à protéger les terres
riveraines, mais une surveillance minutieuse et constante à
laquelle la population est tenue par voie de corvée, sans que,
lors des fortes crues, puisse toujours être évitée l'inondation qui
entraîne champs et villages.
Plus délicate et plus périlleuse encore que cette partie tech-
nique, la distribution des eaux, leur ménagement et leur mise
en réserve, la part plus ou moins grande à. laquelle peut pré-
tendre sur elle l'initiative" des populations, exigent une honnê-
teté, une fermeté, un jugement et un tact qu'on imaginerait dif-
ficilement. Longtemps le pouvoir de l'administration fut, non
seulement absolu, mais arbitraire ; aucune règle écrite n'en pré-
cisait les applications et n'assurait de recours aux particuliers
contre les abus qui pouvaient être commis à. leur préjudice.
De cette omnipotence discrétionnaire M. Barois donne deux
raisons plausibles qu'il tire: la première de la condition juri-
dique du sol dont, jusqu'à une époque récente, la propriété, au
moins théorique, appartenait presque entièrement à l'Etat; la
seconde du système d'irrigation par inondation dans lequel toute
la région renfermée dans le^ digues d'une chaîne de bassins est
irriguée puis asséchée d'un seul coup, sans que l'initiative indi-
viduelle ait à intervenir, les particuliers n'agissant guère que
pour satisfaire aux corvées et payer l'impôt.
Aujourd'hui la propriété privée du sol a été établie, par une
série de décrets, sur toutes les terres sans distinction. D'autre
part l'introduction en Egypte de l'irrigation pérenne a donné au
travail des propriétaires agissant isolément une valeur et une
efficacité telles qu'il a fallu le limiter et le réglementer législa-
tivement. Divers décrets promulgués depuis 1880 (1) déterminent
les canaux et les drains qui appartiennent au domaine public,
les travaux publics qui sont h la charge de l'État et ceux qui
restent aux soins des particuliers, les sacrifices susceptibles
d'être imposés aux propriétaires dans un intérêt général et les
indemnités qui peuvent en résulter à leur profit, les cas dans
lesquels la corvée peut être exigée des fellahs suivant certaines
(1) Décrets des 25 janvier 1881, 12 avril 1890, 22 février 1894, 29 juin 1899, etc.
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LES IRRIGATIONS EN EGYPTE. 433
règles nettement précisées, les conditions d'établissement et
d'orïiploi des pompes et machines élévatoires possédées par des
pajrticuliers, etc.
^Nonobstant ces dispositions édictées pour protéger l'individu
coxitre le bon plaisir de Tadministration, celle-ci a gardé un pou-
voir discrétionnaire très considérable qu'elle exerce suivant les
besoins du moment et les exigences de l'intérêt général. Ce pou-
voir va jusqu'à interdire aux propriétaires, lorsque la crue est
trop faible, d'irriguer certaines terres au moyen de machines
élévatoires ou de semer le maïs et le riz avant une certaine
époque, afin de ne rien distraire de l'eau nécessaire au coton,
culture vitale grâce à laquelle l'Egypte paye les intérêts de sa
dette publique et balance ses importations; il se manifeste encore
p^r la mesure prise chaque année depuis 1886 et connue sous le
ïiom de rotations. Dans le système de l'irrigation pérenne, leau
i^'est pas strictement mesurée h chaque champ, mais amenée à
proximité, de façon que les riverains puissent la dériver par une
rigole et l'élever par des machines. Une telle liberté, exercée
lorsque l'eau disponible est insuffisante en permettrait l'accapa-
^*©rnent par les propriétaires placés à l'ouverture du canal: aussi
1<^ ingénieurs chargés de l'irrigation divisent le canal en sec-
tions et permettent ou interdisent alternativement, par des
^**i*êtés fréquemment renouvelés, l'usage de chacune d'elles
<lupant une période de tant de jours (généralement une semaine
^'^iTosage contre deux de chômage), sans préjudice de^ courts
^l^ômages imposés à tous les riverains du canal.
Sur les splendides résultats financiers de l'occupation an-
S'^ise, il ne saurait y avoir de discussion. Tout le monde sait
^^e le principal agent de cette régénération fiscale est le service
^^^ irrigations. Peut-être ne se rend-on généralement pas un
^^^Hipte très exact de la manière dont ce service alimente le
**^sor khédivial. L'impôt foncier de la propriété non bâtie re-
ï^**^sente en effet le 40 pour 100 des revenus fiscaux (1). Or, sont
^^ jettes à l'impôt les seules terres qui ont bénéficié de l'irriga-
^^c>ii dans le cours de l'année. Les autres terres, dites charaki,
(1) Exactement 4 743 350 livres égyptiennes (y compris la dlme des dattiers), sar
^*^ total de recettes de 12 255 000 dans l'état des prévisions de 1905.
TOME XXXV. — 1906.
V
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434 RETUB DBS DEUX MONDES.
ne doiTent aucune contribution. Rendre productif un chami^
grâce k l'eau du Nil, c'est donc augmenter immédiatement 1^
produit de l'impôt foncier (1). Les sommes consacrées aux irriga —
tions par le ministère des Travaux publics constituent ainsi un^
placement, non seulement très productif, mais dont la rémuné —
ration ne se fait pas attendre. C'est ainsi que la crue de 1877, la.
plus basse depuis le commencement du siècle, laissa plus dd
400000 hectares improductifs et fit perdre au Trésor plus de
1100000 livres. Au moins aussi mauyaise, celle de 1899 laissa
seulement 110000 hectares sans eau et 37000 pourvus d'un arro-
sage insuffisant (2).
Dès que le supplément de ressources obtenu par leurs efforts
parut non seulement durable, mais susceptible d'un accroisse-
ment continu, les ingénieurs anglo-égyptiens soAgèrent à en
consacrer une partie à des travaux qui seraient leur œuvre propre,
en vue d'étendre la sphère d'application de l'irrigation pérenne
et de parer à l'insuffisance des crues.
De grands desseins avaient été formés déjà anciennement. La
conquête du Soudan en inspira d'autres, encore plus vastes, que,
sagement, on ajourna pour des temps meilleurs. On se borna à
la réalisation d'un projet dont le plan était, depuis longtemps
déjà, à l'étude : le barrage réservoir d'Assouan. Les deux be-
soins qu'on se proposait ainsi de satisfaire étaient les suivans :
parer k l'insuffisance des crues trop faibles qui ne permettent
pas* d'amener l'eau jusqu'à certaines terres, étendre k la Hante-
Egypte le système de l'irrigation pérenne dont bénéficie depuis
longtemps déjà le Delta. Nous avons vu par quel procédé Mougel-
bey rendit possible la transformation de l'agriculture de cette
région : élever le niveau du fleuve en barrant son cours et
atteindre ainsi, au moyen des canaux, les terres les plus hautes
lorsque le Nil est à l'étiage, c'est-à-dire au moment où il est né-
cessaire d'arroser le coton. Cette conception grandiose a résolu,
une fois pour toutes, le problème des irrigations. Reprise ces
derniers temps, réalisée de nouveau en 1892, avec un succès
remarquable, elle va probablement, dans un délai plus ou moins
(1) Ajoutons que, depois le décret du 10 mai 1899, art. VI, les terres de Haute-
Egypte Jusqu'à présent irriguées par bassins payent, dès qu'elles bénéficient de
l'irrigation pérenne, une surtaxe de 30 ou de 50 piastres par feddan (la piastre vaut
0,2592 et le feddan mesure 4200 m. q.}.
(2) Barois, loe. cU., p. 55.
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LES laRIOATIONS EN tOTPTE. 438
long, prendre de nouvelles formes qui permettront à l'Egypte et
an Soudan égyptien de retirer du Nil tout ce qu'il peut leur
donner. Cette idée a pour succédané celle d'un réservoir établi,
non plus dans le lit même du fleuve, mais dans la vallée paral-
lèle et relié au Nil par des travaux d'art, sur le modèle du fameux
lac Mœris. L'imagination des ingénieurs lui a donné des formes
très diverses, au cours de ces dernières années. Plusieurs empla-
cemens furent proposés. En 1890, sir W. Willcoks, l'éminent
ingénieur, qui dirigea longtemps le service des irrigations,
fut chargé de faire sur la question un rapport définitif. Il n'exa-
mina pas moins de dix projets et donna la préférence à celui
d'entre eux qui tirait parti de la cataracte d'Assouan* Soumis en
1894 à une commission internationale, ce projet fut approuvé
par eUe, puis exécuté en quatre années par une maison anglaise,
an moyen de capitaux fournis par des banquiers britanniques et
remboursables par le gouvernement khédivial en soixante semés-
trialités de 78613 livres égyptiennes. Cet ouvrage fut inauguré
le 10 décembre 1902. Qu'on se représente, au sommet de la
cataracte, un lac parsemé d'ilôts, les uns rocheux, les autres
verdoyans, au milieu desquels se détache en pleine lumière
la fine silhouette du temple de Philœ, maintenant à demi sub-
iMxevgé. Les falaises circulaires de deux montagnes sur-
plcmbent le miroir liquide aux reflets changeans, semblent se
rejoindre dans le fond vers le Sud et n'ouvrent au fleuve, de
l'antre côté, en aval, qu'un chenal assez étroit, tout embalisé de
ST'cs rochers granitiques. Sur ces assises naturelles on a jeté les
o^nt onze arches, armées de vannes en acier derrière lesquelles
l'eau peut monter à. une hauteur de 20 mètres, d'un pont recti-
ligne, continué par un mur plein. Ce barrage, long de 1 966 mètres
7^i ferme la vallée et la transforme en un réservoir de plus d'un
'^^Uîard de mètres cubes, est percé de 180 ouvertures destinées an
Pesage de l'eau et qui en permettent l'écoulement. A son extré-
^ïté gauche, un canal de navigation a été creusé dans le roc.
Tant que le Nil charrie du limon, toutes les portes restent
Ouvertes. Aussitôt que le courant commence à devenir clair, ce
J^i se produit en octobre ou en novembre, suivant les années, on
ï^ruxe graduellement les portes. Le relèvement du niveau du fleuve
^ tait sentir jusqu'à 160 kilomètres en amont. La provision d'eau
^^i^î recueillie a permis d'entreprendre aussitôt l'application de
^îi^gation permanente à 190000 hectares de terres à bassins.
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436 REVUE DES DEUX MONDES.
Achevé presque en même temps que celui d'Assouan sur un
plan bien plus restreint et destiné à élever le fleuve à la prise du
grand canal Ibrahknieh, le barrage d'Assiout a, lui aussi, la
forme d'un pont. Entre ses arches sont des vannes grâce aux-
quelles on règle le débit de ce canal qui irrigue la Moyenne-
Egypte et le Fayôum. La même année 1902 vit encore l'inaugu-
ration du barrage de Zifta établi sur la branche de Damiette pour
compléter l'œuvre de celui du Delta de façon à retenir quatre
mètres d'eau au-dessus du niveau le plus bas du fleuve.
Avant même que ces travaux fussent terminés, leurs auteurs
songeaient déjà à l'agrandissement du plus important d'entre eux
et d'autres ouvrages plus vastes encore, plus hardis surtout,
prenaient forme et hantaient leur imagination.
VI
En préconisant le projet d'un réservoir à la crête de la cata-
racte d'Assouan, sir W. Willcocks proposait de lui donner
28 mètres de retenue et une capacité de 2700 millions de mètres
cubes. Une des raisons qui firent réduire ces mesures à 20 mètres
de hauteur et à un milliard de mètres cubes fut le souci de pré-
server d'une submersion complète le temple de Philœ. Quand
on apprit que Teau du réservoir d'Assouan ne pouvait servir
qu'en faible partie à. la fécondation des terres incultes mais allait
être employée à l'amélioration des cultures existantes, il n'y eut
qu'un cri dans le pays : Agrandissons le réservoir et plaçons le
barrage à la hauteur prévue au projet de M. Willcocks! Ce der-
nier apporta aux intéressés l'appui de sa grande autorité. Avant
de rien entreprendre, le gouvernement consulta le savant ingé-
nieur sir B. Baker, principal membre de la Commission interna-
tionale h laquelle fivait été soumis le projet du réservoir. Sir B.
Baker émit des doutes sur la solidité du barrage ainsi surélevé;
il conseilla d'attendre et d'observer. Le ministère des Travaux
publics s'appropria d'autant plus facilement cet a\îs que sir W.
Garstin, conseiller de ce département, rattache l'agrandissement
du réservoir à une série d'autres œuvres qui devraient être exé-
cutées dans le Soudan et dans la région des lacs équatoriaux,
mais seulement après de longues études. Cette décision eut pour
corollaire la suspension de la vente des terres incultes de l'Etat;
elle causa une vive émotion et souleva d'ardentes protestations.
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LES IRRIGATIONS EN EGYPTE. 437
Le principal emploi des capitaux, indigènes ou européens, placés
en Egypte, est en effet le défrichement, le dessèchement ou
Tamendement, par l'irrigation, le drainage ou le colmatage, des
terres^ incultes ou mauvaises et leur revente aux fellahs après
lotissement. Bien des intérêts se trouvaient lésés et de plus
grands espoirs déçus. Une compensation ne pouvait-elle pas être
apportée par quelque autre projet immédiatement réalisable?
Un rapport des plus intéressans du conseiller aux Travaux
publics a répondu tout récemment à cette question (1 ) . Sir W . Gar-
stin a passé une grande partie de 1904 à étudier l'hydrographie
du Soudan. En livrant au public le résultat de ses observations,
il examine les moyens d'assurer à l'Egypte, par de grands tra-
vaux, une irrigation plus régulière et plus abondante. Il écarte
ou tout au moins ajourne assez sommairement un projet déjà
ancien, celui d'un réservoir à créer dans le Wadi Rayan, dé-
pression naturelle creusée en forme d'entonnoir au Sud du
Fayoum et qui permettrait, en emmagasinant une quantité de
trois milliards de mètres, de compléter l'effet du réservoir
d'Assouan surélevé de six mètres; il ajourne également l'examen
d'un projet de « réservoirs d'une capacité totale de 4 millions
de mètres cubes échelonnés entre la seconde et la sixième cata-
racte... à Tépoque où le relevé de cette partie de la vallée du
JVîI aura été achevé et le débit du fleuve pendant l'hiver gran-
ciement accru. »
En revanche, il préconise deux idées : construire un nouveau
liarrage en aval de celui d'Assouan à Esneh en Haute-Egypte;
ciireuser, élargir et régulariser les deux branches de Damiette et
cie Rosette dont le débit ne suffit pas actuellement à. évacuer
l 'eau du Nil assez rapidement pour que, dans le cas d'une forte
cirue, le Delta soit à l'abri des inondations. Et il est à noter que
ie dernier rapport de lord Cromer annonce la mise en train
immédiate de ces projets (2). Mais la partie la plus importante
cie son œuvre est l'exposé de ses études sur l'utilisation des eaux
de TAbyssinie et du Soudan.
C'est de ces deux pays que l'Egypte reçoit l'eau et, partant, la
"Vie. Étant donnés les progrès accomplis par les sciences tech-
[{) nu même auteur Some problème of the Upper Nite, 1/X*^. Century Review^
sept. 1905, pp. 345-373 et Note sur les projets relatifs au Nil, appendice au rapport
^e lord Cromer pour 1905 sur l'Egypte et le Soudan, p. 145.
(2) P. 60^1.
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438 REVUE DES DEUX MONDES.
niques dont disposent de nos jours les ingénieurs, on peut dire
sans exagération que le maître de l'une de ces deux régions pour-
rait, sinon stériliser toute la vallée du Nil, ainsi qu'on l'a soutenu,
du moins en diminuer sérieusement la productivité. Cette consi*
dération a été la raison décisive qui a triomphé des argumens de
ceux qui s'opposaient & la dernière expédition du SoudÀn. Inverse-
menty en facilitant le cours du Haut-Nil, de ses branches et de ses
affluens, en dégageant le déversoir des grands lacs dont il reçoit
le trop-plein, on peut enrichir à la fois et le Soudan et l'Egypte.
Dans ce dessein sir W. Garstin développe son plan. Il n'en-
visage rien moins que l'aménagement du Nil 31eu au profit de
l'irrigation du Soudan et celui du Nil Blanc, de ses affluens et
de ses dépendances en vue d'alimenter abondamment le Nil
égyptien une fois la crue finie, le Nil Bleu étant, durant cette
période, réservé pour l'irrigation des contrées riveraines. D'une
part, sir W. Garstin, après avoir indiqué en passant les avan-
tages que retireraient l'Egypte et le nord du Soudan de bar-
rages qui transformeraient le lac Tsana en un grand réservoir,
insiste sur l'établissement d'un ouvrage de ce genre en dehors du
territoire abyssin. D'autre part, il propose d'accroître la décharge
des grands lacs par l'établissement de régulateurs aux chutes
Ripon sur le lac Victoria, et & quelques kilomètres en aval du
lac Albert, sur le Bahr-el-Gebel. Un tel projet ne saurait être
utile que si ce fleuve cessait de perdre dans les marc^s une
gi*ande partie de ses eaux. Car la raison pour laquelle le Nil
Blanc et ses tributaires exercent sur la crue une action insigni-
fiante, c'est que leurs eaux sont arrêtées au passage par d'im-
menses marais. Déga(?er celles-ci en les endiguant ou en les cana-
lisaiil serait permettre à l'Egypte d'en tirer abondamment parti
toute Tannée et plus ptirticulièrement à Tépoque de la crue. On
en maintiendrait le courant, ainsi que celui du Bahr-el-Zaiiaf,
soit par l'endiguement ou la surélévation des rives du fleuve, soit,
ce qui serait plus efficace, en coupant la boucle qu'il forme de
Bor à son confluent avec le Sobat, au moyen d'un canal rec^
tiligne, long de 210 kilomètres et muni de régulateurs aux deux
extrémités. D'après ce dernier plan, qui semble avoir le plus de
chances d'être adopté, le premier régulateur du canal serait ouvert
et le second fermé pendant la période d'étiage de façon que les
eaux du Haut-Nil se déversent dans le canal pour alimenter le
Nil Blanc et le Nil égyptien. L'opération inverse aurait lieu pen-
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LES IRKIGATIONS EN EGYPTE. 439
dant la crue, et les eaux, inutiles, souvent dangereuses en ce
moment, seraient ainsi refoulées dans les marais voisins. L'œuvré
se compléterait par l'extraction des végétations marécageuses, les
sadds, qui obstruent le Haut-Nil.
VII
Inutile d'ajouter que cette œuvre gigantesque, dont rachève*»
ment nécessiterait une dépense de 21 400 000 livres égyp-
tiennes (1), n'est pas près d'être accomplie. Sir W. Garstin, après
en avoir dressé le devis, ajoute que « le temps n'est pas encore
venu d'exécuter la majeure partie d'un aussi vaste programme, »
et que, même si l'on disposait de l'argent nécessaire, « une
période de dix à quinze ans suffirait à peine, en supposant
les circonstances les plus favorables (2). » Il indique tojitefois^
par ordre d'importance, les projets suivans « comme plus urgens
et susceptibles d'être poursuivis dans une période relativement
courte... : » la surélévation du barrage d'Assouan, le remanie-
ment des branches de Rosette et de Damiette, celui du Bahr-el-
Gebel, l'élévation des canaux de la Basse et de la Haute-Egypte,
un barrage sur le Nil entre Assiout et Keneh, un;^,second sur
le Nil Bleu et quelques autres travaux de moindre importance
Dans dix ans, la conversion de la dette égyptienne aura, si
elle est alors pratiquement réalisable, fait bénéficier le Trésor
khédivial de disponibilités qui permettront de mener à bonne fin
au moins une partie de tout cela. En attendant, une expérience
déjà suffisamment prolongée instruira l'Egypte sur les résultats
de son nouveau système d'irrigation. Ce système et le régime
qu'il impose à l'agriculture ont enrichi l'Egypte, cela est certain «
Si le. pays retirait normalement de sa terre, comme il le faisait,
il y a trois quarts de sf àcle, une seule récolte de blé, de légumes
ou de fourrage, il ne pourrait pas acquitter les arrérages de ses
emprunts ni même importer, en échange de son coton, les pro-
duits manufacturés dont sa' population ne saurait désormais se
passer.
Reste à savoir si ces brillans résultats sont durables. Le fellah
(i) 13 millions pour le Soudan pour ld05 et 8 400 000 pour l'Egypte. Rapport
Cromer poui* 1905 et Garstin, Report upon the Basin of Ihe Upper Nile, Appendice»
l,p. 13.
(8) aarsUn, Rep<>rt, p. 12.
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440 REVUE DES DEUX MONDES.
n'épuîse-t-îl pas le sol dont il tire des fruits si riches et si abon-
dans? Ne vit-il pas sur son capital, aux dépens de ses enfans ou
de ses petits-enfans? Des esprits sagaces et avertis l'ont soutenu
et leurs démonstrations méritent d'être examinées.
Une remarque qui peut être faite par quiconque étudie avec
quelque attention le procédé de l'irrigation permanente c'est
qu'avec lui le Nil ne dépose plus son limon sur le sol. Pendant
la crue, Teau du fleuve contient par litre 0,015 de matières en
suspension. M. Barois a calculé que, sous le régime des bassins,
chaque hectare reçoit un dépôt de 13 tonnes. La crue finie, le
courant ne contient presque plus de limon. Or c'est à ce mo-
ment-là qu'on le dérive sur les champs complantés de coton ou
de cannes, au moyen de canaux dont les parois retiennent la
petite quantité de limon que peut encore charrier le liquide,
i L'arrosage est complété grâce à l'eau des puits qui est parfaite-
;ment claire. Même durant la crue, l'eau, déversée sur une sur-
face qui s'étend chaque année, ne séjourne pas: elle est évacuée
: avant de s'être dépouillée de son limon.
La terre n'est donc plus fécondée, et pourtant ses maîtres lui
demandent d'être beaucoup plus féconde que jadis. Les cultures
s'y succèdent sans interruption et, parmi elles, les deux princi-
pales qui se développent de plus en plus, le coton et la canne, sont
épuisantes au plus haut point. M.Jean Brunhes trace un tableau
très noir du « surmenage » des bonnes terres du Delta : « Voici
quelques épisodes de l'exploitation triennale: le trèfle d'Egypte
ou bersim est, dans beaucoup d'endroits, coupé ou plus exacte-
ment « brouté )> au moins huit ou dix fois en cinq mois ; car,
durant tout ce temps... tous les animaux vivent aux champs sur
le bersim même; attachés à des pieux, ils broutent jusqu'au ras
du sol, toute l'herbe.:, qu'ils peuvent atteindre... Après plu-
sieurs semaines de ce régime, on obtient encore une dernière
coupe de bersim qui est destinée à être séchée... Or le bersim
a déjà été précédé par le blé ou par l'orge récoltés en mai avant
la crue, puis par le maïs semé en juin et récolté à la fin d'oc-
tobre. Quand cette terre a produit deux récoltes de céréales, puis
dix coupes de bersim, croit-on qu'on soit satisfait?... Comme il
reste encore quelques brins d'herbe, le propriétaire loue son
champ à des bédouins qui arrivent avec leurs moutons (1). »
(1) Llrrigation dans la péninsule ibérique et dans V Afrique du Nord, p. 3^.
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LES IRRIGATIONS EN EGYPTE. 441
Donnant sans cesse, ne recevant jamais rien, par-tiuel miracle^
le sol ne se ruinerait-il pas?
L'épuisement par surmenage n'est pas le seul agent de stéri-
lité dont rÉgypte soit menacée. Les effets de la saturation de
ses terres par le sel sont tout aussi redoutables, a L'eau de la
crue, continue M. Brunhes, est distribuée sur une beaucoup
plus grande étendue grâce à tout im réseau de canaux, grâce
aussi à des travaux d'art anciens et nouveaux qui mettent en
réserve une partie du flot annuel ; il en résulte qu'on a étendu
démesurément la zone que peut arroser, avec un réel profit pour la
terre, Teau du fleuve... Cette eau ne doit pas servir seule-
ment... à arroser les terres en vue de la culture, mais encore à les
arroser en vue du dessalage, ce qui exige une proportion d'eau
beaucoup plus grande par unité de surface (1). » Les terres ne
se dessalent donc pas suffisamment, faute de Teau nécessaire et,
peu à peu, elles se stérilisent.
Ces observations contiennent une certaine part de vérité : il
est vrai que les ingénieurs, choisis dans les Indes, après l'occu-
pation britannique par le gouvernement khédivial, pour re-
prendre et perfectionner l'œuvre des irrigations, ne tinrent pas,
au début, un compte suffisant des différences qui séparent
rÉgypte du pays où ils avaient acquis leur expérience : faible
pente des rives du Nil, défaut presque complet de pluie dans
cette région. Aussi, durant quelque temps, les erreurs anciennes
se maintinrent; les drains déjà existans furent quelque peu né-
gligés, et les drains dont le besoin se faisait sentir furent établis
trop parcimonieusement. Il est encore vrai que bien des fellahs,
déconcertés par le nouvel état de choses, ont fatigué leurs terres
par des cultures épuisantes trop rajpprochées. Mais, depuis lors,
ces erreurs, dont il faut se garder d'exagérer la portée, ont été
réparées. Si, jusqu'en 1885, le service des irrigations ne
s'occupa pour ainsi dire pas de drainage, il a creusé depuis cette
époque jusqu'en 1901, 4 500 kilomètres de drains, améliorant
ainsi les terres cultivées, gagnant dans le Delta près de
250000 hectares improductifs. En outre, le dessalage des terres
a fait d'énormes progrès ces dernières années.
Les terres reçoivent actuellement beaucoup moins de limon
qu'autrefois, le fait est exact. Avant d'en tirer un raisonnement,
(1) Loe. cit., p. 861.
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442 REVUE DBS DEUX MONDES.
OU agirait sagement en recherchant quelle est au juste Taction
de ce limon, ce qu'il est difficile de dire. Un petit livre substan-
tiel de M. Gh. Pensa le décrit comme éminemment argi-
leux, riche en oxyde de fer et pauvre en phosphate. Le même
auteur observe que le Rhône et le Danube transportent deux
fois, et le Mississipi six fois plus de limon que le Nil et il ea
conclut que ce n'est pas tant la quantité que la qualité du limon
nilotique qui donne à l'Egypte sa fécondité. M. Barois, au
contraire, refuse presque toute action fécondante au limon.
D'après lui, l'eau, entrée dans les crevasses qui séparent les
mottes, « exerce par elle-même, indépendamment des matières
qu'elle tient en suspension, une action spéciale fertilisante » et
a en décomposant l'air très divisé qu'elle emprisonne dans ces
minces fissures, elle rend de nouvelles forces à la terre épuisée
par les moissons précédentes (1). »
Sans prendre parti dans ce débat technique, on peut dire que
le sol a partout la profondeur suffisante pour permettre la cul-
ture intensive actuellement pratiquée sur la plus grande partie
du territoire égyptien, pourvu toutefois qu'un bon assolement
soit bien établi. Il faut déplorer sans doute que l'emploi des en-
grais, condition ailleurs nécessaire, ici tout au moins utile, de
la culture intensive, reste si exceptionnel. Néanmoins une expé-
rience acquise dans le Delta par près d'un siècle de culture
ootonnière, semble bien démontrer que, même en l'absence de
ce succédané du limon, l'organisation actuelle est, somme toute,
satisfaisante.
VIII
Ce n'est pas à dire que le régime actuel des irrigations et des
cultures de l'Egypte soit la perfection, ni que ce pays ne puisse
plus en accroître le rendement. Bien des améliorations y pour
raient être introduites par l'administration dont le zèle ne sau-
rait être trop loué, mais dont les ressources sont limitées, et sur-
tout par les particuliers. Avec le système de Tirrigation pérenne,
quand les agens du ministère des Travaux publics ont rempli
leur tâche, qui consiste à conduire l'eau à proximité des terres,
les propriétaires de celles-ci ont encore tout à faire, car ce pro-
(1] Loc. cit., p. 74.
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LES IRRIGATIONS EN EGYPTE. 443
cédé, en apportant de nouvelles richesses à Tagriculteur égj-p-
tien, lui a imposé, comme condition, de nouvelles et plus
lourdes obligations. C'est lui qui doit élever, parfois jusqu'à
cinq mètres de hauteur, l'eau du fleuve ou du canal & ses
champs, après avoir disposé leur surface de. manière à permettre
au liquide de l'arroser tout entière et de s'écouler en temps
voulu. Les instrumens en usage pour cela vont du simple seau
de toile et de branchages jusqu'aux pompes les plus perfection*'
nées. A chaque pas, un chadouf ou une sakieh anime la mono-
tonie plantureuse et plate de la plaine égyptienne. Le premier de
ces appareils se compose de deux poteaux reliés par une tra-^
verse sur laquelle bascule une longue perche dont une extré*
mité retient par une corde un seau de cuir, tandis que l'autre,
grossie d'une lourde motte durcie, sert de contrepoids et per*
met de relever le seau sans grand effort. La sakieh est une roue
en bois, munie d'un chapelet de pots en terre et mue par un
buffle, au moyen d'un système d'engrenage plus ou moins per-
fectionné. Il va sans dire que la moindre pompe donne un re^
sultat infiniment supérieur et, partant, plus économique.
D'après les calculs de l'administration des Domaines de l'Etat,
l'arrosage d'un hectare de coton par ce dernier procédé lui.
revient à 3 fr. 56. Sir W. Willcocks estime que cette opération,
ainsi exécutée, coûte 5 francs au fellah, naturellement moins
habile que les agens de cette administration, et surtout pourvu
d'une pompe moins bonne. Enfin, en évaluant à 75 centimes la
journée d'un ouvrier rural, l'arrosage de ce même hectare de
coton représenterait, avec un chadouf ^ 35 francs et, avec une
sakieh^ 20 francs I
Ne serait-il pas possible de mettre les pompes à la portée
des petits cultivateurs par une combinaison analogue à celle
grâce à laquelle les plus pauvres fermiers français usent de bat-^
teuses ou d'alambics à vapeur?
Une des raisons qui s'opposent à la réalisation de ce vœu
est d'ordre administratif . L'établissement des cA^â^^u/^ est libre,
celui des sakiehs et autres roues mues par des animaux doit être
autorise par le moudir (préfet), celui d'une pompe ne peut être
autorisé que par le ministère des Travaux publics, moyennant
payement d'un droit fixe d'une livre, plus d'un droit d'une demi-
livre par cheval-vapeur. Pour délivrer ces licences on tient
compte de la superficie des terrains à irriguer, et c'est sur cette
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"„ ll.l^^^lllfl
444 REVUE DES DEUX MONDES.'
superficie que le calibre de la pompe est mesuré. Vient-elle à
diminuer, ce calibre doit être réduit proportionnellement. Un
tel système offre l'inconvénient de favoriser la grande propriété,
et cela d'autant plus qu'il se combine avec celui des rotations
dont il a été parlé plus haut. L'autorisation d'établir une pompe
est rarement accordée aux petits propriétaires. D'autre part, un
grand domaine qui confine à plusieurs canaux publics, est assuré
de ne jamais manquer d'eau, car ces canaux ne sont jamais fer-
més simultanément à l'époque des rotations. Plus heureux que
ses voisins, le grand propriétaire peut donc toujours subvenir
aux besoins d'arrosage les plus pressâns.
Et pourtant les grands domaines disparaissent les uns après
les autres, morcelés en menues parcelles que les fellahs se dis-
putent à l'envi. Une bonne partie des sociétés égyptiennes par
actions ont été fondées en vue de poursuivre ce genre d'opéra-
tion dont le gouvernement lui-même donne lexemple, et l'acti-
vité qu'elles mettent à réaliser leur objet, permet presque d'entre-
voir le moment où un domaine de quelques centaines d'hectares
sera une curiosité en Egypte. Heureuse transformation, mais qui,
étant donné ce qui précède, complique singulièrement le pro-
blème de l'irrigation ! Le propriétaire d'une petite parcelle est
incapable d'acheter une pompe ; le pourrait-il même, qu'on ne
saurait l'autoriser à en user pour lui seul, car ce serait organi-
ser le gaspillage du précieux liquide et en rendre l'évacuation
presque impossible.
La disparition de la grande propriété va-t-elle donc être celle
des procédés perfectionnés et le retour aux moyens primitifs
d'arrosage ?
L'association et la coopération résoudront sans doute cette
contradiction. C'est ce que les cultivateurs égyptiens ont déjà
compris. Souvent plusieurs d'entre eux s'entendent pour acheter
une pompe et pour l'exploiter en commun. Plus fréquemment
encore, un riche propriétaire loue à ses voisins l'usage de sa
pompe, ce qui lui confère sur eux un grand ascendant. Cet
exemple a été suivi par des sociétés dont lobjet unique ou prin-
cipal est la fourniture de l'eau d'arrosage, et le gouvernement se
rend si bien compte de l'utilité de cette combinaison, qu'il per-
met à ces sociétés de faire servir à leurs distributions les canaux
publi'*'dont l'entretien est à sa charge. Il y a là comme une dé-
légation faite par l'État égyptien d'un pouvoir qu'il exerce de
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LES IRRIGATIONS EN EGYPTE. 448
temps immémorial. Chacun y trouve son avantage. Les agens
du ministère contrôlent bien plus facilement les engins d'une
compagnie d'irrigation que ceux des petits cultivateurs, et ces
derniers préfèrent traiter avec une entreprise privée intéressée
à satisfaire et à ménager ses cliens, qu'avec une administration
publique plus autoritaire et plus formaliste.
Les habiles techniciens qui dirigent ces riches sociétés sont
plus à môme que n'importe quel propriétaire d'appliquer à l'ar-
rosage les récentes découvertes, par exemple les moteurs à
pétrole qui leur permettraient de réaliser une sérieuse écono-
mie, car le charbon coûte cher en Egypte, ou l'électricité que
fourniraient soit les canaux à pente rapide du Fayoum, soit,
pour la Haute-Egypte, les chutes de la première cataracte, régu-
larisée par le barrage d'Assouan.
. Un tel arrangement marque peut-être le début d'une trans-
formation du rôle respectif de l'Etat et de l'individu dans l'œuvre
vitale de Tirrigation. Depuis que l'Egypte existe et jusqu'aux
premières années du xix® siècle, celte œuvre était, à peu de
chose près, entièrement celle de l'État qui pourvoyait presque
seul à la dérivation de l'eau, h sa restitution au fleuve et à
rinondation des terres. L'irrigation pérenne a contraint à l'ini-
tiative et à l'effort personnel le fellah, jusqu'alors tout passif,
sous la dépendance complète de la volonté de ses administra-
teurs. Actuellement enfin, des personnes morales privées entre-
prennent de décharger le service des irrigations de quelques-
imes de ses fonctions. N'est-il pas permis de prévoir mieux
encore : l'institution de vastes associations syndicales qu,i exé-
cuteraient, au profit de leurs membres, le travail poursuivi par
les compagnies financières en question? L'augmentation con-
stante du nombre des petits et des moyens propriétaires ruraux,
l'accroissement continuel de leur prospérité matérielle, les
remarquables progrès intellectuels et moraux réalisés par eux,
leur docilité, leur sociabilité, leur esprit de corps et de disci-
pline que n'ont pas diminués les conditions nouvelles de leur
existence, tout, sans parler des dispositions nienveillantes du
gouvernement égyptien, permet de considérer comme réalisable
l'organisation que nous souhaitons.
PlERRK ÂRMINJOK EJ BeRNABD. MiCHEL.
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Tf!^
REVUE LITTÉRAIRE
LA QUERBLLE DES AUTEURS ET DES GRITIQUSS
AU THÉÂTRE
Depuis le vienx Geoffroy, qui est Tancétre de la corporation^
presque tous les critiques de thé&tre, sans eu excepter Jules Janin
lui-môme, ont pris soin de réunir leurs feuilletons en volumes. Ou si
quelque scrupule les en a empêchés, une main pieuse, aussitôt Touvrier
disparu, a choisi, pour la publier à nouveau, la meilleure part de
Tœuvre interrompue par la mort. Ces recueils, qui sont fort utiles, le
sont d'abord aux auteurs dramatiques. Car ceuz-d entendent le bruit
des applaudissemens qui éclatent dans la salle, et ils en conçoivent une
légitime fierté; mais, une fois passé le moment de son plaisir, le
public sait-il toujours très nettement à qui il le doit? n lui arrive,
hélas I trop souvent d'embrouiller les noms de ses auteurs favoris,
comme aussi les titres qu'ils ont à sa reconnaissance, et de ne pas
faire très exactes, dans le trésor commun du théâtre contemporain'
les parts individuelles. Les comptes rendus des critiques sont, à tout
le moins, des inventaires où chacun peut retrouver et reprendre son
bien. Ils empêchent en môme temps que beaucoup des ouvrages qui
brillèrent aux feux de la rampe ne disparaissent, sans laisser d'eux-
mômes aucune trace. Les gloires de la scène sont, pour la plupart,
aussi éphémères qu'éclatantes ; des artistes les plus fameux, à peine
est-ce s'il reste un nom, et qui n'évoque plus aucune idée précise ; et
rien n'est plus lamentable que
Du spectacle d'hier Tafflche déchirée.
Parmi les pièces qui furent le chef-d'œuvre de la saison dernière»
combien en est-il dont tout souvenir s'est déjà effacé dans la mémoire
de ceux des spectateurs qui les acclamèrent le plus bruyamment? Et si
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REYUB UTTÉRAIRB. 447
qaelques-unes d'entre elles sont destinées à viTte, ce sont encore les
discussions, les interprétations, même erronées, les appréciations,
môme divergentes, et les controverses des critiques, qoi entretiendront
autour d'elles le mouvement de l'opinion, c'est-à-dire une atmosphère
de vie et de jeunesse.
Aussi tous ceux qu'intéresse l'histoire du théâtre feront-ils bien de
mettre dans leur bibliothèque, à côté des Quarante ans de théâtre {i)
de Francisque Sarcey, dont on a publié récemment le huitième et der-
nier volume, les deux volumes pareillement posthumes d'Études de
critique dramatique (S) de Gustave Larroumet. Professeur disert,
Larroumet conservait, la plume à la main, tous ses dons de facilité
heureuse. Fort instruit, et des choses de la vie comme de celles de
la littérature, doué d'une intelligence plus souple encore que péné-
trante, il plaisait par l'aisance du tour, par une abondance toujours
prête, par l'agrément d'une forme élégante sans excès de subtilité ni
de rafOnement. M. Adelphe Brisson, qui a recueilli au journal le Temp$
la succession de Sarcey et de Larroumet, publie à son tour, sous le titre
de Le Théâtre et les mceurs (3), une première série de ses articles. On les
relit avec plaisir et profit, et on ne cessé d'y goûter ces qualités pré-
cieuses entre toutes : une conscience scrupuleuse, une constante
l'echerche de Tinformation exacte et complète, un souci d'entrer dans
le dessein de l'auteur et de l'expliquer congrûment au public, une
Courtoisie parfaite, un désir charmant de ne faire de peine à personne.
fit voici déjà trois volumes des Propos de théâtre de M. Emile Faguet (4).
X..es critiques d'autrefois adoptaient volontiers des titres un peu ambi-
*tieuz et destinés à donner le change sur ce qu'il y avait dans leurs
études de nécessairement fragmentaire. Cela s'appelait Cours de litté-
"f^ature dramatique, ou bien Histoire du théâtre en France; mais cee
«q>pellations ronflantes n'y faisaient rien; et ce n'étaient malgré tout
que dés morceaux détachés, où manquaient précisément la méthode
qui fait un « cours » et la suite qui fait une « histoire. » Les critiques
de maintenant recherchent les titres les plus modestes et se soucient
uniquement de trouver une étiquette appropriée à leur manière.
^. Jules Lemaltre, en qm s'est personnifiée naguère la critique im-
pressionniste, ne promettait au lecteur de lui donner que ses Impres-
sions de théâtre: M. Faguet nous livre ses « propos » de thé&lre
(1) Quarante ans de théâtre, par Fr. Sarcey, 8 toI. in-12 (Bibliothèqae dei Annales) .
(S) Études de critique dramatique, par G. Larroumet, 2 vol. in-i6 (Hachette).
(3) Le théâtre et les mcaurs, par M. Ad. Brisson, 1 vol. in-i2 (Flammarion).
(4) Propos de théâtre, par M. Emile Faguet, 3 toK in-i8 (Société française d'im-
primerie et de Ubralriâ).
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■'.-■^^fwi^
448 ABVUE DES DEUX MONDES.
parce qu*en effet il entend faire du feuilleton une causerie avec le
public lettré. Il y apporte avec sa verve, sa belle humeur, son savoir
et son esprit, une remarquable liberté d'appréciation et de ton, et
une coquetterie qui est la seule qu'on lui connaisse, celle de la
franchise et de Tindépendance.
Sa préoccupation dominante est de dire ce qu'il pense et d'expri-
mer son opinion, c'est-à-dire une opinion qui soit bien la sienne et
non pas celle d'un autre, ou celle qu'il devrait en partie à ce public
auquel il vient d'être mêlé ou encore celle qui refléterait un jugement
entendu, une influence subie. Tel est le premier et le dernier su^icle
de « l'examen de conscience » auquel il procède en tête d'un de ses
livres ; ou, si vous préférez, c'est le commencement, le milieu et la fin
de sa iHTofession de foi. <v Je suis si persuadé que ce que le public
me demande c'est avant tout d'être moi-même, que quand, au cours
d'une représentation, je cause avec un de mes confrères en critique,
je le mets généralement sur la question d'Orient ou sur l'extinction
du paupérisme. Chargé d'un feuilleton du dimanche, j'évite même
avec la plus grande sollicitude de lire les critiques du lendemain qui
paraissent avant que j'aie pris la plume... Il me serait impossible de
lire tel de mes confrères, dont je fais le plus grand cas, sans que son
opinion, si elle était contraire à la mienne, ne m'amenât à une sorte
de tiers parti, nébuleux et fuligineux... » Cette faiblesse d'être juste-
milieu est celle où M. Faguet risque le moins de tomber. Car non
content d'être de son opinion, il veut en être tout à fait; et pour être
mieux assuré de n'en rien diminuer, il la pousse à bout, écartant les
timides atténuations et les concessions lâches, et fonce dans sa
propre direction avec une fougue des plus divertissantes. Cela fait que
ses jugemens semblent parfois un peu déconcertàns; quelques-unes
de ses opinions, à force d'être personnelles, en deviennent singulières.
Mais alors môme, et par ces jugemens à arêtes vives, cette critique
prime-sautière et hardie appelle la contradiction et incite le lecteur à
réfléchir ; partant, elle est féconde. Parmi les critiques de théâtre restés
fameux, je n'en vois guère qui aient fait circuler dans leur œuvre,
et, par suite, éveillé chez nous, autant d'idées.
Les critiques que je viens de citei^ — et d'autres qui s'appellent
légion, — s'expliquent abondamment chaque mois, chaque semaine,
ou chaque jour, sur le compte des auteuis de leur temps.. Vous
plairait-il inversement de savoir ce que les auteurs pensent de leurs
critiques? Ce n'est pas un grand mystère. Écartons de la question
telles sympathies individuelles et amitiés personnelles; c'est un fait
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REVUE LITTÉRAIRE. 449
que les auteurs ne parlent jamais de la critique sans une amertume
avouée ou secrète, sans une hostilité ou sourde ou déclarée. Jamais
pourtant la critique ne s'était montrée plus accueillante, moins em-
barrassée de partis pris, et plus indulgente; et c'est un des traits par
où elle diffère de ce qu'elle fut jadis. Elle affectait alors de se montrer
sévère et même rogue; on lui reproche plus souvent, aujourd'hui,
de pousser l'indulgence jusqu'à la complaisance, et, par crainte de
se montrer exclusive ou inintelligente, de tout admettre et même de
tout louer. En tout cas, il est difûcile de contester les services émi-
nens qu'elle ne cesse de rendre à la littérature dramatique. Par l'atten-
tion intense et soutenue qu'elle lui prête, elle accrédite cette opinion,
— et peut-être elle crée cette illusion, — que la production théâtrale
est continûment intéressante et que le genre dramatique l'emporte
sur tous les autres. Par ses éloges, elle a tiré hors de pair ceux pré-
cisément des écrivains qm sont aujourd'hui le plus en vue. Elle a dé-'
mêlé dans leurs œuvres, signalé et consacré des mérites que peut-être
le public se fût borné à sentir confusément ou que peut-être il eût
méconnus. Le Cyrano de M. Rostand est tout de suite monté aux
nues : c'est sans doute, par sa vertu propre ; mais il ne lui a pas
nui d'être porté par l'enthousiasme de certain feuilleton célèbre
de M. Emile Faguet. Et quelle dépense d'épithètes pour célébrer la
vigueur de celui-ci et l'éloqunce de celui-là, l'esprit de l'un ou la
pénétration psychologique et le charme, et la grâce et la légèreté des
autres! D'où vient donc le malentendu? Il est bien difficile, et il
serait tout à fait déplaisant, d'admettre que cette animosité collective
des auteurs contre la critique s'expliquât par telles intimes rancunes et
souffrances d'amour-propre blessé, n faut qu'il y ait à ce dissentiment
une raison profonde et qu'il provienne de quelque différence essentielle
de point de vue. C'est ce qu'il nous paraît intéressant de rechercher
ici et de tenter tout au moins de définir.
Car la querelle ne date pas d'hier, non plus qu'elle n'a chance de se
terminer demain. Elle emplit toute l'histoire de la littérature, et, pour
ne pas remonter plus haut, toute celle de notre littérature classique. .
Nos dramatistes du xvii* et du xviii* siècle se plaignaient déjà des
mauvaises chicanes que leur cherchaient les critiques de leur temps..
Ils les accusaient de ne tant admirer les anciens qu'afin de les écraser
eux-mêmes sous la comparaison, et de mieux dénigrer les modernes;
Ils s'insurgeaient contre de prétendues règles qui n'ont été inventées
que pour gêner les auteurs et les empêcher d'être originaux, entre-
prenans, hardis, novateurs. Ils proclamaient que les anciens sont les
TOMK XXXV. — 1906. 29
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-^-^^TTTTTî^
450 ^ RBYUE DES DEUX MOIVDES.
anciens, et qne pour eux, s'adressant aux hommes d'aujourd'hui, ils
leur devaient parler le langage d'aujourd'hui. Ils en appelaient des
jugemens de l'école aux impressions des spectateurs, et, ne reconnais-
sant d'autres décisions que celles du public, concluaient que le grand
secret est de plaire.
n est piquant de retrouver toutes ces déclarations, plusieurs fois
séculaires, dans la bouche de nos contemporains et sous la plume des
plus modernes, entre nos auteurs. Lequel de nos écrivains de théâtre
est plus moderne et lequel est plus parisien que M. Alfred Gapus ? H
faisait, cet hiver, à la Société des Conférences une causerie ingénieuse,
spirituelle, n vient d'en faire paraître le texte en une brochure qu'il
faut lire : Notre époque et le théâtre (1). M. Capus ne s'est nullement
donné pour le porte-parole de ses confrères; mais il ne saurait dé-
plaire aux confrères de M. Gapus que leur cause ait pour représen-
tant celui d'entre eux qui a été le plus constamment favorisé par le
succès. Nous nous bornerons d'ailleurs à prendre en eux-mêmes, dans
ce qu'ils ont de général et d'impersonnel , les principaux de ses
argumenSy et d'en tirer la conclusion.
Personne n'a été plus abondamment loué par la presse que
H. Capus, et, s'il ne songeait donc qu'à lui seul,' il se bornerait sans
doute à remercier ses juges. Mais il s'élève au-dessus de ces considé-
rations personnelles, et, prenant les choses d'ensemble, il se plaint
que la critique travaille obstinément à humilier et entraver les
auteurs. « Aujourd'hui, de toutes parts, on s'applique avec rage à
décourager nos dramaturges, n n'est pas de jour en effet où l'on ne
leur annonce la décadence irrémédiable de leur art, où l'on ne décrète
que, tous les sujets ayant été traités, tout ayant été dit sur la scène,
le public étant las et les artistes étant trop chers, il n'y a par consé-
quent plus rien à faire au théâtre. » Qui l'eût cru, qu'une époque qui
fait tant de cas des comédiens, en Ht si peu des auteurs de comédies?
Mais elle s'abstient de mettre ceux-ci, dès maintenant, sur le même
rang que leurs plus illustres prédécesseurs, et c'est son crime.» Comme
il est universellement admis que l'on n'égalera jamais Corneille, Mo-
lière et Racine, et comme tous les Français sont élevés dans cette idée
désolante, il est évident que la décadence du théâtre a commencé à la
mort de Racine... On a toujours désespéré du théâtre en France, et
c'est même à ce désespoir que l'on reconnaît le véritable amateur de
spectacle, ainsi qu'un critique digne de ce nom. » M. Capus est réputé
(i) Notre époque et 1$ thédtrt, par Alfred Capus (Charpentier et Fasquella).
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RETUB LITTÉRAIRE. 451
pour la légèreté de main avec laquelle il excelle à tout effleurer. La
question est grave et complexe, de savoir s*il est permis de pronon-
cer le mot de décadence, et si ce mot a un sens, quand on l'applique
à une littérature encore vivante. C'est se hâter jm peu trop que de la
supposer résolue et de l'écarter en quelques mots. De môme, il est
évident qu'il y aurait quelque sottise à reprocher aux modernes dra-
matui^es de n'être pas des Racine et des Molière; mais aussi ne le
leur demande-t-on pas. Le culte organisé autour des maîtres du
théâtre a une tout autre signification ; et ceux-là surtout seraient mal
venus à la méconnaître qui ont conçu le projet d'exprimer par les
moyens de la scène leur pensée et leur expérience de la vie. Si Ton
revient sans cesse à l'étude de quelques chefs-d'œuvre consacrés,
et si l'on s'ingénie à y découvrir toujours de nouvelles raisons de
les admirer, c'est qu'on veut par là mesurer le haut degré de dignité
où le théâtre a pu s'élever et où l'heureux accident du génie pourra
donc toujours le replacer. C'est le meilleur argument à l'adresse de
ceux qui tiennent le théâtre pour « un art inférieur; » et ce culte en
l'honneur des anciens est par conséquent un encouragement pour tous
les nouveaux venus. Il leur prouve, comme on prouve le mouvement
en marchant, qu'il n'y a presque pas une nuance du sentiment, ni
un aspect de la vie, qui ne puissent être traduits par la forme du
théâtre; il leur épargne la seule a idée désolante » pour un artiste,
celle qui consiste à douter de la valeur et de la portée de son art; il
entretient ainsi chez eux les plus belles ambitions.
Un autre grief des auteurs dramatiques est que nous les gênons,
en distribuant les œuvres par catégories artificielles et séparées
comme par des cloisons étanches. C'est la coutume en effet de
railler la critique pour ses procédés de classification, pour son besoin
d'introduire partout de l'ordre, et pour sa manie de régler la confu-
sion. Elle s'évertue à établir des distinctions entre la tragédie, la
comédie dramatique, la comédie de caractères, la comédie de mœurs,
la pièce à thèse, la comédie anecdotique, la comédie légère et le
vaudeville. Ce qu'elle ne peut accepter, c'est qu'une pièce soit une
pièce, tout bonnement, et qui fasse rire ou pleurer, suivant que la
situation comporte le rire ou les larmes. Ce qu'elle ne veut pas ad-
mettre c'est l'anarchie, qui pourtant seule est féconde. Ce qu'elle voit'
venir avec mauvaise humeur, ce sont les nouveautés qpi dérangent sa
routine... Mettre au compte de la critique les séparations qu'on ob-
serve entre les genres, c'est dire que le naturaliste crée au moment
qu'il les décrit les caractères dont la nature a fait entre les diverses
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î^TTT^
452 REVUE i)ES DEUX MONDES.
espèces autant de barrières infranchissables. Pour ce qui est de
ranarchie en litj;érature, ce n'est le plus souvent qu'un mot dont on se
sert pour dissimuler ou pour avouer l'ignorance où l'on est du sens vers
lequel tendent des courans encore mal définis. Mais ces courans n'en
existent pas moins. S'il en fallait croire M. Capus, cette anarchie serait
la conséquence d'un immense travail de renouvellement qui irait à
introduire au théâtre des méthodes insoupçonnées, inouïes et totale-
ment difiTérentes de celles qu'on y avait employées jusqu'ici. « Elle
est la conséquence et la somme des efforts prodigieux qu'on fait de
toutes parts sur la scène, efforts qui arriveront bientôt sans doute à
renouveler la construction, la marche, le développement des œuvres,
à transformer le jeu des artistes et jusqu'aux conditions mécaniques
du théâtre. » Peut-être le résultat, d'ailleurs fort appréciable, de ces
« efforts prodigieux, » n'a-t-il rien qui confonde l'imagination ; et
peut-être est-il moins difficile qu'on ne voudrait nous le faire croire
de se débrouiller à travers la prétendue anarchie du théâtre contem-
porain, et de compter les nouveautés qpi, le plus récemment, y ont
fait leur apparition.
Chaque époque littéraire dépend, beaucoup plus qu'on ne se
l'imagine en général, de celle qui l'a précédée, alors même qu'elle
croit la combattre. Il s*est fait, voilà quelque vingt ans, une grande
levée de boucliers contre les modes théâtrales qui s'étaient installées
chez nous vers le milieu duxix» siècle. Il fallait saccager l'art drama-
tique, briser les moules, rejeter des procédés devenus décidément
insupportables. Dumas et Aùgier, Barrière et Sardou, Pailleron et
Gondinet, Meilhac et Halévy étaient ceux auxquels on était prié de ne
pas ressembler. Or on peut faire aujourd'hui la revue des genres en
possession de la scène : ils sont sensiblement les mêmes ^que ceux
du théâtre second-Empire Le genre réputé le plus distingué, — la
grande comédie, si l'on ose l'appeler ainsi, — est toujours la comé-
die dramatique, qui commence en comédie et finit en drame, fait suc-
céder aux tableaux de mœurs les scènes de passion, développe l'idée
ingénieusement exprimée dans le couplet par le raisonneur et, fina-
lement, récompense le personnage sympathique. Chaque fois qu'un
auteur, signalé par ses succès sur de moindres scènes, aborde la
'Comédie-Française, il refait, dans la mesure de ses forces, le Demi"
Monde, ou les Effrontés^ ou Cabotins, On écrit toujours des pièces à
thèse, et on monte toujours des opérettes. De Dumas fils à Meilhac,
les maîtres du théâtre d'hier reconnaîtraient dans les écrivains d'au-
jourd'hui leurs dignes continuateurs.
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REVUE UTTÉRAIRE. 453
Hais en se continuaiit les genres se modifient. Et il le faut bien,
puisque les meilleures pièces du répertoire moderne, — d*où dérive
toute la production d'aujourd'hui, — nous paraissent, à chiaque re^
prise, plus surannées, et ne passent qu'à la faveur du respect dont le
public entoure les réputations. La comédie de l'époque second-Em-
pire se développait lentement, déroulait à loisir ses intrigues parallèles
et ne dédaignait pas le renfort des personnages épisodiques. Cette len-
teur ne s'accorde plus à l'ordinaire allure d'une société où tout marche
vite : il faut que chacun presse le pas. Nous nous souvenons encore
de ce qu'on appelait naguère un causeur : c'était un homme qui
s'accoudait à la cheminée et contait, en prenant des- temps, des anec^
dotes où chaque effet était prévu et chaque intention soulignée. Alors
on faisait cercle autour de lui; aujourd'hui on se sauverait. De même,
au théâtre, les auteurs ont dû précipiter le mouvement, au risque de
se contenter parfois d'un art sommaire et de renoncer au meilleur de
l'ouvrage. D'autre part, la littérature générale, en ces derniers temps,
ayant bousculé beaucoup de convenances, la comédie s'est faite plus
hardie dans ses peintures de mœurs, et plus libre dans le ton de ses
conversations, en un mot, plus brutale. Cette accélération du mouve-
ment et cette aggravation d'audace suffiraient déjà à lui donner un air
de nouveauté.
Mais nous assistons en outre à une transformation plus profonde,
et dont on peut reporter l'origine à la lente influence du théâtre
d'Henry Becque. Elle consiste, non pas du tout à effacer les limites
des genres, mais à les préciser et à les accentuer. Si la comédie drama-
tique a encore de beaux jours devant elle, et si, vraisemblablement,
sa carrière n'est pas à la veille d'être terminée, peu à peu, cependant,
elle tend à éliminer les élémens de comique qui y font disparate avec
les élémens sérieux. « La réforme qui s'opère au théâtre depuis quel-
ques années, remarquait justement Larroumct, et dont M. Uervieu
est un des promoteurs les plus énergiques, tend à rétablir la sépara-
tion de la tragédie et de la comédie par cela seul que cette réforme est
franchement réaliste. En effet, s'il est vrai de dii-e que la vie mêle le
triste et le gai, il ne Test pas moins de dire que nous les séparons.
Toutes les fois que nous sommes en proie à un sentiment violent, qu'il
soit triste ou gai, nous n'éprouvons que ce sentiment-là à l'exclusion
de tout autre... De cette loi résulte la vérité de pièces comme les Te-
nailleSy la Loi de rhomme, la Course du flambeau, qui sont de véritables
tragédies en prose... Je prends l'œuvre de M. Hervieu comme l'exemple
le plus topique de la réforme théâtrale qui se poursuit sous nos
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^^^'fW
454 REVUE DES DEUX MONDES.
yeux. Mais il n'y a pas non plus trace de comique dans Amoti-
reuse de M. de Porto -Riche et dans la Robe Rouge de M. Brieux; il
n'y en a pas davantage dans En paix de M. Bniyerre et dans la Con^
science de V enfant de M. Dévore. » Le môme mouvement s'opère dans
les autres genres, où nous voyons des élémens mal fondus se disso-
cier et reprendre leur indépendance. Les pièces à thèse de M. Brieux
sont de plus en plus des thèses sans pièce. Les pièces d'allure fan-
taisiste cessent de se rattacher par aucun lien à la réalité, et les
pièces bouffonnes ont éliminé le grain d'observation morale que, du
temps de Labiche, on appelait, — sans rire, — une « philosophie. »
Le vaudeville ne prétend plus à nous enseigner la vertu, ni le mélo-
drame à nous enseigner l'histoire. Ainsi chaque genre tend à revenir
à son principe, à se conformer à sa définition, à rentrer dans ses
limites et à s*y enfermer.
On voit à quoi se réduit la fameuse anarchie du théâtre contempo-
rain et combien, à la scène, les innovations sont peu synonymes des
révolutions. Il en est presque toujours ainsi. L'auteur qui, abordant
le théâtre, croirait n'y relever que de sa propre fantaisie, serait dupe
d'une singulière illusion. C'est ce que la critique ne cesse de lui rap-
peler. Elle l'aide ainsi à être original, car l'originalité ne consiste pas
à ne dépendre de rien ni de personne, mais à suivre consciemment,
au point de se les approprier, ou à combattre volontairement, au
point de les faire dévier, les courans généraux.
Plus grave encore est entre auteurs et critiques le dissentiment
qui concerne la façon dont l'auteur doit diriger son observation et la
nature des sujets qu'il doit mettre à la scène. Une idée chère à
M. Gapus est que jamais époque n'a été plus difficile à observer et à
peindre que la nôtre, parce que les changemens y sont trop rapides et
qu'elle est trop diverse. « n y a de moins en moins de traits communs
entre les individus appartenant au même groupe social, ayant à peu
près la même fortune et les mêmes relations, menant des existences
analogues... Rien n'était plus commode pour l'action dramatique que
d'avoir d'avance à sa disposition et avec le consentement du spec-
tateur les lignes générales du bourgeois, du militaire, de l'aris-
tocrate, de l'homme d'argent, ou de la grande dame, de la courti-
sane, de la femme honnête, de l'ouvrière, de la jeune fille. » Ces
assertions étonnent. L'ancienne société, dans la solidité de ses cadres,
était beaucoup plus que la nôtre respectueuse de l'individu. L'origina-
lité pouvait s'y développer tout à l'aise. Les Mémoires nous présentent
à chaque instant des exemples de natures fortement trempées, de
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BEVUE UTTÉRAIRB. 455^
caractères hors dn commun, d'existences extraordinaires et dont on
trouverait difficilement Tanalogue dans notre temps ; c'est notre
époque qui a supprimé les différences, nivelé, uniformisé, banalisée
Si nous n'apercevons plus aujourd'hui que les traits généraux, c'est
qu'à distance eux seuls subsistent, et que les nuances disparaissent:
pure illusion ou simple effet d'optique. C'est à l'Ambigu qu'on s'écrie :
« Nous autres gens du moyen âge ! » et qu'entre^gens du moyen âge,
tout le monde se ressemble. Au temps de saint Louis ou de Louis XIV,
comme en notre temps, on était frappé, d'une génération à l'autre,
de se trouver si dissemblables. Surtout cette simplification est
Toeuvre de la littérature. Jamais personne au monde n'a rencontra
dans la société le bourgeois^ ni le militaire, ni ^aristocrate : c'est la UL
térature qui a créé ces types, en s'efforçant de découvrir ce qu'il y a.
entre les individus, de général, et, sous la réalité, de permanent.
lia conclusion h laquelle M. Gapus veut aboutir est que, la comé*
die ayant épuisé les grands caractères de l'humanité, elle doit tra*
dnire uniquement les nuances les plus récentes de notre sensibilité
et les dernières nouveautés de notre vie sociale, a L'auteur drama^
tique semble n'avoir plus d'autres ressources, d'autre matière que les
passions, les faits et les états d'esprit exactement contemporains.
Et, en effet, il n'y a plus que cela, il faut le dire. » Donc l'actualité et
encore l'actualité I Cherchez-la et tenez-vous-y ! Il n'est pas de conseil
plus dangereux. Sous prétexte de mettre en scène des personnages «
des mœurs, et des sentimens qui soient bien d'aujourd'hui, on en
met qui ne sont d'aucun temps, étant de pure fantaisie. Pour être plus
3ûr d'éviter le déjà vu, on tombe dans le rare, dans l'exceptionnel,
flans l'excentrique et dans l'extravagant. Et toute l'histoire du théâtre
^st là pour attester que les pièces où n'a passé que le reûet de l'actua^
Uté n'ont pas duré. L'actualité ne prend de signification, et, pour
^insi dire, de consistance, que si l'on sait la rattacher à ce qui a pré^*
cédé, et faire deviner, à travers ses expressions éternellement mof
Itâles, réternel visage humain. Au lieu de le confiner dans la repror
onction de ce qui est « exactement contemporain, » la critique
invite donc l'écrivain de théâtre à regarder plus loin, plus avant, plus
profondément, et à dépasser cette surface changeante, mince, légère
^ futile.
Pourquoi, d'ailleurs, l'auteur dramatique est-il si empressé à courir
«prèsTaetuallté ? C'est qu'il sait combien le public aime à en éprouver
la frisson. Nous touchons ici au point essentiel du débat. L'auteur dra^
matique en effet a une tendance à se lenir pour satisfait, s'il a enlevé
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456 REVUE DES DEUX MONDES.
rapprobation du public; et il est hors de doute que le public au.
théâtre ne recherche qae son plaisir. « Le public réclame de Tar^
dramatique Témotion sous ses formes les plus diverses, comique»
tragique, sentimentale, mais lui demande de moins en moins compta
du comment et du pourquoi de cette émotion. Il dit à l'écrivain : « J»
ne vous [chicane plus sur le choix de votre sujet, ni sur le caractère
et la condition sociale de vos personnages... Je n'exige qu'une chose^
mais celle-là, je l'exige bien : intéressez moi, faites-moi pleurer, ou
faites-moi rire. » Ce langage que M. Capus prête au public de sou
temps, est aussi bien le langage du public en tous les temps. Or il y
a, pour l'intéresser, pour le faire pleurer ou pour le faire rire au
théâtre, des moyens qu'enseigne l'expérience et dont l'ensemble
constitue justement ce qu'on appelle « le théâtre. » Il y a au théâtre
une vérité qui se passe de la vérité. Il y a une logique au théâtre qui
est non pas celle de la vie, mais celle de la scène, non pas celle des
caractères, mais celle des rôles, et non pas celle des situations mais
celle des planches. La réalité de théâtre n'est qu'illusion, l'histoire de
théâtre n'est que convention, la morale de théâtre n'est que duperie.
On dte des pièces où il n'y avait ni observation, ni analyse, ni idées,
ni esprit, ni style, et qui ont réussi : il y avait quelque chose en elles
qui les a portées, et qui était « du théâtre. »
Le tort de Sarcey, qui, dans cette expression, découvrait tant de
merveilles, fut de ne pas voir qu'employée sans correctif, elle est non
pas un éloge, mais la pire condamnation d'un ouvrage. Il professait
que le théâtre, comme les autres arts, n'est qu'une grande et magni-
fique tromperie et que le secret y consiste à « mettre dedans son
monde. » Larroumet qui cite cette opinion de « son mattre » y ré-
pond dans une de ses meilleures pages : « Si le théâtre a le plaisir
pour but, s'ensuit-il que le plaisir le plus complet qu'il puisse donner
consiste dans l'illusion de la vraisemblance et dans une surprise '
d'émotion qui cesse dès que la réflexion se met de la partie ? En
ce cas, le théâtre n'existerait pasj comme genre littéraire... » Aussi
le rôle de la critique consiste-t-il à détourner sans cesse Técri-
' vain de théâtre de considérer le théâtre comme un art qui se suffise
à lui-môme et qui, par la perfection de sa technique, réaUse tout son
objet. Son effort constant est de le ramener vers la réalité de la vie et la
vérité du cœur, de le contraindre à mettre la logique du théâtre en ^
accord avec la logique, et de lui persuader que les plus beaux effets de .
théâtre, s'ils ne correspondent à rien d'humain, ne sont que les vaines .
réus^t&s.d'im jeu puériU
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REVUE UrCÉRAïBE. 457
Peut-être voit-on maintenant en quoi consiste la querelle des
auteurs et des critiques et qu'il y a un lien étroit entre les argumens
qu'on invoque de chaque côté. Les auteurs dramatiques, — parmi les-
quels nous faisons les exceptions et les distinctions qui conviennent,
— sont naturellement disposés à ne tenir compte que des goûts du
public et des indications de leur propre tempérament, et ce sont les
nécessités mêmes de leur profession qui les invitent à n'estimer au
théâtre que ce qui est « du théâtre. » La critique, au contraire., s'ap-
puyant sur l'exemple des maîtres, soutient que les seules pièces qui
comptent sont celles où les moyens du théâtre n'ont servi que comme
de support à la psychologie, à l'observation, à la satire, à l'étude
morale. Elle replace le genre dramatique au milieu des autres
genres et soutient qu'il est, comme les autres, soumis à des lois, à
des règles, ou à des exigences, qui sont supérieures au goût des
écrivains et à celui même du public. Elle considère comme un mince
succès celui qui n'est dû qu'à l'accord passager d'une œuvre avec les
modes littéraires ou sociales. Elle ne fait ciédit à l'illusion du théâtre,
que si, par derrière elle, un peu de vérité doit se découvrir... Le mal-
entendu est profond, ou plutôt l'opposition est irréductible et salu-
taire. L'homme de théâtre a dans la criticjue non pas une ennemie,
mais une indispensable auxiliaire, puisqu'elle le pousse sans relâche
à devenir un écrivain. Le théâtre peut à merveille exister en dehors
de la littérature et passer à côté d'elle, et le plus souvent cela n'en vaut
que mieux pour le succès ; mais la critique veut à toute force qu'ils se
-rencontrent. Et c'est donc surtout grâce au génie des auteurs, mais
c'est un peu aussi grâce à la patiente, obscure et ingrate besogne de
tout un peuple de critiques, que quelques chefs-d'œuvre de théâtre
se trouvent être en même temps des chefs-d'œuvre littéraires.
RenA Doumc.
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REVUES ETRANGERES
LES ILES DE LA LAGUNE DE VENISE
Le isole delta Laguna Veneta, par P. Molmentiet D. Mantoyanî. — On voL
in-8*, illustré ; Bergame, Institut d'art graphique.
Est-ce dans Hoffmann, ou dans Achim d'Arnim, que j'ai lu rhis-
toire, — parodiée ensuite par Henri Heine dans son Atta Troll, —
d'une belle jeune femme qui chante, et qui danse, et qui ravit les
cœurs, et qui cependant est morte depuis des années, cadavre que jo
ne sais quelle sorcière, chaque matin, se platt à ranimer d'un sem-
blant de vie 7 Le fait est que cette histoire étrange m'est, invariable^*
ment, revenue en tète, toutes les fois qu'un heureux hasard m'a permis
de demeurer quelque temps à Venise. Car tandis qu'un très grand
nombre d'autres villes italiennes se sont humblement résignées à leur
mort, et n'ont plus à nous offrir, désormais, que le spectacle de leurs
cendres dans de magnifiques ou touchans tombeaux, celle-là, qui avait
toujours été la plus vivante de toutes, n'a pas encore consenti à nous
laisser voir qu'elle ne vivait plus. Semblable à la jeune femme du con-
teur allemand, par mille artifices magiques elle s'est ingéniée à colorer
son teint, à dessiner sur ses lèvres un sourire joyeux, à effacer toute
trace du fatal travail de destruction qui s'opérait en elle. Combien de
ses églises, abattues par la main des hommes ou par cdle de Pieu, se
sont inespérément relevées de terre, de même que va bientôt s'en rele-
ver le clocher de Saint-Marc I Combien de ses palais, que nous avons
connus naguère dévastés, meurtris, à peu près informes, nous émer-
veillent aujourd'hui par la pure élégance de leur façade et de leurs
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REVUES ÉTRANGÈRES. 459
salons : plus splendides, plus intacts, plus parfaitement « vénitiens »
et « quattrocentistes » que lorsque les admirait Philippe de Commines I
Et n'avait-elle pas toute la portée d'un symbole, cette petite paysanne
allemande qui jadis, h Munich, m'a appris qu'elle était engagée à Venise,
pendant a la saison, » pour aller faire de la dentelle « vénitienne »
dans un fameux atelier voisin du Rialto? Nuit et jour, l'adorable fée
de l'Adriatique continue h chanter, à danser, h ravir les cœurs: mais,
avec tout cela, elle est morte ; et c'est ce que ne peuvent s'empôcher
de sentir, tristement, ceux qui l'aiment, sous la gaité brillante, trop
brillante, du a sépulcre blanchi » qu'elle est devenue.
EUe est morte il y a tout juste cent ans: ou plutôt il y a cent ans
que, très gravement malade depuis plus d'un demi-siècle, elle a reçu
on dernier coup, dont il ne lui a pas été possible de guérir. Ce coup
lui a été porté par Napoléon, sous la forme d'un déci'et qui<lacon*
damnait, en 1806, à fermer ses couvens et toutes ses communautés re-'
ligieuses. Dépouillée de son ancienne grandeur et de sa liberté môme,
réduite à ce râle humiliant de vassale qu'elle avait fièrement rôvé d'im-
poser à tout le reste des cités Italiennes, Venise, jusque-là, s'était
pourtant obstinée à vivre, toujours alerte, hardie, pleine de foi dans
son étoile et dans l'impérissable génie de sa race : le décret de Napo-
léon acheva de la tuer. Et comment n'aurait-il pas tué une ville dont
toute la vie sociale, de tout temps, — et plus,peut-ètre,que nulle autre
part, — était née et s'était développée sous l'étroite dépendance de sa
vie religieuse? Il suffit de lire, dans l'excellent Carpaccio de MM. Mol-
mentl et Ludwig (1), les chapitres consacrés h l'organisation des con-
fréries laïques de Venise, depuis l'aristocratique société de la Calza
jusqu'aux diverses sçuole bourgeoises et populaires, pour comprendre
l'influence décisive que n'a pu manquer d'avoir, sur les destinées d'un
peuple déjà usé et affaibli, la brusque suppression de ces couvens à
l'ombre desquels, de génération en génération, toute famille s'était
accoutumée à travailler comme à se reposer, h entremêler commodé-
ment ses journées d'exercices pieux et de parties de a sorts. » Aussi
l'agonie fut-elle rapide, dès ce moment, rapide et navrante. Récits de
voyageurs, tableaux et gravures (recueillis au Musée Civique), toute
sorte de documens nous font assister, presque jour par jour, à la
transformation de la plus vivante des villes en un cimetière. Les
églises s'écroulent, ou se vident de ce qu'elles avaient gardé de leurs
monumens ; autour d'elles, les cloîtres sont remplacés par de misé-
(i) Voy«f la Râmtê du 15 janvier i9û6.
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460 REVUE DES DEUX MONDES.
rables maisons, qaand ce n*est point par des squelettes de fabri«
ques, dont la plupart font banqueroute avant d'être sur pied ;
les palais, délaissés ou habités à contre-cœur, ne se défendent plus
contre Tattaque insidieuse de Teau, leur tenace ennemie; et sans cesse
nous avons l'impression qu'un sommeil plus profond, plus lugubre,
s'étend sur ces canaux et ces places où, tout à l'heure, s'agitait la
délicieuse parade comique des Longhi et des Ooldoni.
Encore Venise, comme je l'ai dit, a-t-elle toujours eu soin de
cacher les signes de sa mort; mais force lui a été d'abandonner à leur
destin la troupe tout entière de ses sœurs, ces glorieuses et véné-
rables lies qui, durant les siècles, avaient partagé ses souffrances aussi
bien que ses fêtes, et que nous voyons se serrer doucement, tendre-
ment, autour d'elle, dans la charmante carte de VIsolario de Benoit
Bordone. Chacune de ces lies a sa physionomie propre, dans la carte
historiée, depuis Torcello jusqu'à Chiozza, depuis Sainte-Hélène jus-
qu'à Saint-Second; et chacune, toutefois, nous présente l'aspect
d'une petite Venise ; et il n'y en a pas une qui ne soit dominée par les
tours massives ou le clocher pointu de son monastère. Lorsque
l'Anglais Coryat vient se repaître les yeux et le cœur de la vue de
Venise, en 1608, il ne trouve pas de mots assez enthousiastes pour dé-
crire l'élégante et diverse beauté des lies de la Lagune, avec « leurs
édifices délectables et leurs plaisans jardins. » Plus tard, l'auteur
anonyme des Délices de ritalie nous promène d'Ile en lie, s'exaltant à
nous énumérer les trésors de Saint-Christophe, de Saint-Michel, de
Saint-Nicolas, mais surtout de ce Murano « où l'on mange les meil-
leures huîtres du pays : » — renseignement que nous avait fourni déjà
Coryat, un siècle auparavant, et en y ajoutant, avec son liabituelle pré-
cision documentaire, que « ces huîtres, en vérité, étaient petites, de
grosseur un peu moindre que les huîtres anglaises de Wainflete, mais
aussi vertes qu'un poireau, et gratissimi soporis etsucci, » Le voyageur
français, lui, poursuit en ces termes sa description de Murano : « C'est
l'endroit où les Vénitiens vont ordinairement se divertir, parce qu'en
effet ce ne sont que maisons de plaisance, palais, et jardins délicieux,
dans lesquels il y a les plus agréables promenades et les meilleurs
fruits, n y a, dans ce petit lieu, plus de monastères et d'églises, toutes
magnifiques, que dans plusieurs grandes vUles d'Italie. » Et ce qu'il dit
là de l'une des îles de la Lagune, il pourrait le répéter de toutes les
autres. Parmi les chefs-d'œuvre vénitiens de l'Académie, des musées
de Milan, de Londres, de Berlin, combien ornaient autrefois des
églises de Sainte-Hélène ou de Saint-Michel, de' Burano ou^ de la
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REVUES ÉTRANGÈRES. 461
Chartreuse ! Hélas ! la mort a pris possession désormais de ces sœurs
de Venise, que naguère le savant cosmographe Vincent Coronelli,
dans son Atlante Veneto, plaçait au premier rang de toutes les lies
du globe : et une mort dont aucun artifice ne tâche à nous déguiser
l'horreur, mais qui plutôt, croirait-on, se complaît à étaler sous nos
yeux son œuvre d'enlaidissement et de profanation. D'un seul coup,
le décret impérial de 1806 a ruiné, anéanti Tarchipel vénitien.
Voici, un peu en arrière de Saint-Georges-Majeur, Tlle delà Grâce.
Elle était célèbre entre toutes, au temps passé, par son hospice de
pèlerins, par l'image miraculeuse de la Vierge que contenait son
église, et par ce couvent de Jéronimites où. la belle et sage Bianca
Spinelli, le soir de ses noces, et avec le consentement de son jeune
mari, était venue sacrifier à Dieu tous ses rêves d'amour et de bonheur
terrestres. L'âme de Bianca Spinelli avait sanctifié, depuis lors, l'exquise
petite île; et je ne connais pas de vision plus touchante, plus vraiment
angélique dans sa limpidité, que celle que nous offre une estampe
italienne représentant l'île de la Grâce, telle qu'elle était encore au
XVIII* siècle, avec ses bouquets d'arbres reflétés dans l'eau, avec le haut
clocher de son couvent et la façade légère de son église, avec le grou-
pement pittoresque de ses toits inégaux sous l'étrange colonnade de
ses cheminées : tout cela immortellement jeune, délicat, recueilli, et
conune parfumé de silence heureux. Mais, en 1806, l'église et le
couvent furent fermés : en 1810, ils furent démolis, et l'on construisit
à leur place une poudrière, que la juste colère du ciel supprima, par
une explosion, quarante ans après. Aujourd'hui l'Ile de la Grâce, sans
autres monumens qu'une longue rangée de hangars et quatre ou cinq
cheminées d'usines, est devenue un potager, d'où le « ventre de
"Venise, » tous les matins, reçoit sa provision de choux, de carottes, et
de céleris.
. Trop heureuse au moins celle-là d'avoir pu, en échange de sa
beauté et de son utilité séculaires, èti*e appelée à une destination
aussi respectable I Mais voici, non loin d'elle, à la pointe orientale des
Jardins Publics, une autre île que tous les visiteurs de Venise doivent
avoir remarquée : car on la découvre de divers endroits, et l'œil €fet
invinciblement attiré par ce qu'il y a, dans sa laideur, de funèbre en
même temps que de monstrueux. Au centre se dresse une énorme
cheminée noire, en forme de cône, et qu'on ne sait quelle secrète pré-
tention artistique rend encore plus affreuse, dans son état présent
d'inertie et de délabrement. Alentour, parmi des terrains vagues et
des tas de décombres, une vingtaine de longues et plates bâtisses de
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462 REVUE DBS DEUX MONDES.
pierre ou de bois, édifiées naguère pour servir d'ateliers et de maga^
sins à une fabrique, mais depuis longtemps fermées et abandonnées,
pourrissant là sans usage possible. Et à ce spectre pitoyable de la
défunte fabrique s'ajoute et s'oppose, non moins pitoyable, le spectre
décharné d'une antique église. Privée de sa façade, avec son énorme
toit nu, ses fenêtres gothiques murées ou béantes, c'est bien l'église
la plus morte que l'on puisse voir ; on serait tenté de penser que les
nouveaux maîtres de l'Ile l'ont mutilée, à dessein, de cette manière,
pour la réduire au ton de laideur des ruines qni l'entourent. Telle
est, à présent, l'Ile de Sainte-Hélène : mais autrefois, avant le
décret de 1806, ce lieu de désolation était le plus précieux joyau de
toute la Lagune, a ToblI des lies vénitiennes, » insularum ocellral
.Dès le milieu du xji* siècle, Tévéque Hichiel avait fondé, dans cette
petite lie, un refuge pour les pèlerins de Terre Sainte et pour les
pauvres voyageurs de toute provenance. En 1205, une grande et
magnifique église y avait été élevée, où Ton avait déposé les restes
vénérés de la mère de Constantin. Deux siècles plus tard, le pape Gré-
goire XII avait concédé l'île aux moines Olivétains ; et ceux-ci, qui
l'avaient habitée jusqu'en 1806, s'étaient toujours pieusement em-
ployés à la rendre belle. Peu d'Iles étaient plus ridies que celle-là
en beaux arbres; le pourtour de Téglise, notamment, était tout planté
d'une végétation dont maint voyageur nous a vanté la fraîche ver-
dure et les charn^ans ombrages. Quant à l'église elle-même, tournant
vers la Lagune sa haute façade, — où, sous la rosace éclatante d'une
verrière, Antoine Rizzo et d'autres maîtres avaient sculpté un superbe
portai], ^les Pères Olivétains l'avaient remplie, trois siècles durant,
de tout ce que Tart vénitien produisait de plus noble et de plus par-
fait. Sans parler de ses chefs-d'œuvre de broderie, d'orfèvrerie, et
d'enluminure, ni des célèbres stalles du chœiu", travaillées en intarse
par le Frère Jean de Vérone, on voyait là une centaine de peintures
fameuses, dont quelques-unes seulement, nous ont été conservéeSé
Toute l'île, d'ailleurs, n'était qu'un musée, dans un jardin de conte de
fées. Jamais rêve plus délicieux ne s'est changé en un plus triste et
vilain cauchemar. Et pourquoi? à quel profit? Le changement ne peut
pas môme, cette fois, se couvrir du pauvre prétexte de l'utilité. C'est
gratuitement, pour la joie de détruire, que l'on a détruit la « pru*
nelle des îles. »
Mais à quoi bon continuer d'évoquer le douloureux martyrologe
des îles vénitiennes? Toujours, que notre barque aborde à l'île du
Saint-Esprit, à la Chartreuse de Saint-André, à Saint-Nicolas du Lido,
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REVUES ÉfmLNGÊRESr 463
c'est tonjonrs le même spectacle qui nons y attend, et la même his-*
toire cpif immaïK^uablement, s'y rappelle ^ nous. Et c'est encore une
histoire pareille que nous racontent celles des îles qui, comme Chiog-
gia, Burano, Mazzorbo, n'ont pas entièrement péri après la suppression
de leurs monastères, mais qui n'en ont pas moins perdu, depuis cent
ans, à la fois leur beauté et leur vie de jadis. Détournons plutôt nos
regards de ces scènes de mort, qui sont décidément, hélas I tout ce
qu'ont aujourd'hui à nous faire voir les îles vénitiennes; et efforçons-
nous de nous représenter l'aspect ancien de ces îles, à l'aide des
renseignemens divers que viennent de recueillir, pour nous, deux
des plus fervens amoureux du passé de Venise, MM* Holmenti et
Mantovanil
Le volume où ils ont recueilli ces renseignemens fait partie d'une
collection entreprise, il y a deux ou trois ans, par l'Institut d'Art Gra-
phique de Bergame, sous le titre général de : Niaiit arfiutique. C'est
une collection de courtes monographies illustrées, dont chacune
s'occupe, tout eosemblCi de décrire l'état présent d'une ville ou d'une
région italienne, et de nous raconter les faits principaux de son his-
toire, ou tout au moins ceux d'entre eux dont un vestige, matériel
ou moral, s'est conservé à travers les siècles. Des collections ana-
logues existent, comme l'on sait, en Allemagne, en Angleterre, et
aussi chez nous : mais je dois dire que l'italienne, prise en bloc, me
parait supérieure à toutes ses rivales. Elle le serait, je crois bien, indé-
pendamment même du talent des auteurs : car où trouverait-on, hors
de l'Italie, d'humbles petits chefs-lieux de département ou de sous-
préfecture qui^ . — pour ne point parler de Sienne, de Pérouse ou de
Parme, — fussent aussi riches de somvenirs historiques et de chefs-
d'œuvre d'art que Vicence, Volterre, Urbin, Ravenne, Gubbio, que
la plupart des villes qui figurent, dès maintenant, sur la liste des vo-
lumes de V Italie artistique ? Mais ce n'est pas tout : j'ajouterais volon-
tiers que, parmi toutes les races de l'Europe, il n'y en a pas qui soit
mieux faite que l'italienne pour produire et pour apprécier des mono-
graphies du genre de celles-là. Car, en vérité, quelque effort que tente
lltalien d'aujourd'hui pour préférer sa grande patrie nouvelle à la
petite patrie locale qu'ont exclusivement aimée et servie ses parens,
c'est toujours encore celle-ci qui, au fond de son cœur, lui reste la
plus chère. Un Siennois, transplanté à Rome ou à Milan, y emporte
l'amour passionné de Sienne ; et non seulement il prend plaisir à en
revoir jusqu'aux moindres ruelles : tout le passé de sa ville survit.
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{64 REVUE DES DEUX MONDES.
pour lui, avec une intensité et une ardeur admirables. Que de fois,
dans une bourgade de Toscane ou d'Ombrie, un brave homme ren-
contré au restaurant, un cocher de voiturin^ m'a appris, sur Thistoire
de tel « sanctuaire » ou de telle « villa, » des détails plus précis et
plus pittoresques que ceux que j'avais lus dans les livres! Et c'est ce
don d'évocation patriotique, cette habitude d'unir dans une môme ten-
dresse le présent et le passé de sa ville natale, qui permettent à l'écri-
vain italien, pour peu qu'il y joigne le génie d'improvisation familier
à sa race, de nous offrir des guides aussi excellens que le sont, par
exemple, dans la collection de l'Institut de Bergame, VUrbin de
M. Lipparini, le Vicence de M. Pettina, le Ravenne et le Volterre de
M. Ricci, ou le livre de MM. Moimenti et Mantovani sur les Iles de la
Lagune de Venise.
Ces lies mortes, les deux auteurs les font revivre, une à une, devant
nous. De la Giudecca à Saint-François du Désert, ils nous racontent
leur gloire de jadis, nous les montrent dans tout l'éclat de leur élégante
et joyeuse beauté, et puis, en deux mots, nous signalent la ruine qu'a
faite, de chacune d'elles, le fatal décret de 1806. Leur admiration pour
l'ancienne civilisation de Venise ne les rend pas injustes pour ce qui,
désormais, s'est substitué à elle ; et c'est même avec un enthousiasme
assez imprévu qu'ils célèbrent, au premier chapitre de leur livre, le
remplacement de l'un des plus vénérables monastères de la Giudecca
par un gigantesque moulin à vapeur, « capable de moudre, tranquille-
ment, 2 750 quintaux de grain toutes les vingt-quatre heures. » Ils
reconnaissent à ce moulin une part de « splendeur et de majesté, »
et même « une certaine poésie, sévère, profonde, quasi symbolique. »
Ils nous mettent en garde contre une tendance, trop commune, à
« condamner, comme inesthétique, toute modernité, pour adorer,
comme toujours belles, les œuvres du passé. » Mais quand, ensuite,
ayant quitté la Giudecca et Saint-Georges-Majeur, ils abordent aux
vraies îles de la Lagune de Venise, leur respect de la « modernité »
ne tient pas devant le spectacle, vingt fois renouvelé, d'une dévasta-
tion plus^ barbare que ne le fut jamais celle des Huns ou des Visigoths.
Et ainsi, de plus en plus, pour échapper à l'âpre tristesse qui les en-
vahit, ils se tournent vers ce « passé » dont, maintenant, en compa-
raison de ce présent trop « moderne, » il n'y a plus œuvre si médiocre
qui ne les ravisse. Eux qui, tout à Theure, s'émerveillaient delà « ma-
jestueuse poésie » d'un mouhn à vapeur, élevé sur le lieud'une vieille
église et d'un vieux couvent, les voici qui, presque arrivés au terme
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REVUES ÉTRANGÈRES. 465
de leur excursion, s*eQhar(lisseDt à déplorer, — et d'ailleurs le plus
justement du monde, — que la « modernité » ail cru devoir « nettoyer
et repolir, » troubler dans son sommeil de mort Tombre de Torcello.
A Tendroit de la place du Dôme où siégeait jadis le Conseil de Torcello,
on a institué un Musée Municipal qu*est venu compléter, plus récemment,
un Musée de l'Estuaire Vénitien. Là se trouvent recueillis et classés avec
grand soin divers objets antiques déterrés dans l'île, ou péchés dans la
Lagune, des morceaux de sculpture romains et byzantins, des vestiges
de l'ancien Torcello, des sceaux et emblèmes de sa Commune; surtout
l'on y admire quelques mosaïques du xi« siècle, la bannière de sainte Fosca,
en fils d'argent et de soie, enfin les restes précieux de Impala d'argent doré
qui était, autrefois, dans Tt^glise Notre-Dame.
Mais celui qui a vu Torcello il y a bien des années, avant que l'impitoyable
curiosité historique soit venue fonder ces établissemens, celui-là se- rap-
pelle combien de particularités pittoresques y séduisaient les yeux, de
toutes parts, lorsque les ruines étaient encore admises à nous garder, direc-
tement, le souvenir du passé. La place, jadis brûlante de vie, n'était toute
que solitude et que sauvagerie; le fabuleux trône de pierre que Ton appe-
lait le Irône d'Attila se dressait au milieu de décombres et de gravats épars,
comme une image de l'œuvre accomplie par le Fléau de Dieu dans les cités
vénitiennes ; et, alentour, c'étaient la Logette, le Palais Communal, et l'ad-
mirable Dôme, et la petite église de Sainte-Fosca : tout cela ne formant
qu'une seule merveille, un fragment authentique du moyen âge, avec sa
grandeur et sa barbarie. Aujourd'hui, tout a été rangé, retouché, restauré ;
rien ne reste plus de cette scène d'abandon solennel qui, hier encore,
Avait un attrait irrésistible pour toute âme plus éprise de la poésie du pasié
que de cette manie égalisatrice de la modernité. Mais il faut,^ décidément,
nous résigner à ce que celle-ci soumette jusqu'aux reliques des siècles dé-
funts à ses règles uniformes, à cet ordre officiel, à ce régime de « caserne
philosophique » où voici déjà que nous vivons, tous, soigneusement aligné!
et numérotés !
Telle qu'elle est, cependant, et malgré ce nouvel assaut de la
« modernité, » Torcello est aujourd'hui la plus attirante des lies véni-
tiennes. Le spectacle de la mort y est d'une beauté si profonde et d
forte que, jusqu'ici, elle a résisté à tous les travaux des « restaura-
teurs; » et nulle autre part, peut-être, la plainte du passé ne nous
parle au cceur plus éloquemment. Sur cette place déserte où, à
l'ombre de Ténor me clocher muet de la cathédrale, repose Tétrange
et léger fantôme de Sainte-Fosca, ne semble- t-il pas qu'un gémis-
sement s'élève du sol, la voix désolée de Tancien Torcello? C'était
autrefois une des plus riches et puissantes cités de la confédéra-
tion vénitienne. Elle avait un grand canal, de larges ponts de pierre,
des palais plus vastes et ornés que ceux de Murano; elle avait une
TOME xixv. — 1906. 30
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466 REVUE DES DEUX MONDES.
magistrature communale, une noblesse, dont chaque membre était
admis aux droits des citoyens de Venise. Elle avait même fini par tra-
fiquer de ses titres de noblesse ; et Goldoni nous fait voir un person-
nage qui était devenu gentilhomme de Torcello pour dix ducats,
« moins que le prix d'un âne. » Désormais, tout cela est mort : au-
cune trace ne subsiste plus de la vie de Tîie. Mais, au moins, son
art lui a survécu, qui Tempéche de sombrer dons Toubli comme
toutes ses sœurs. L'abside byzantine de Sainte-Fosca, Tintérieur de la
cathédrale avec ses mosaïques, sa chaire, et les chapiteaux fleuris de
ses colonnes, ces choses admirables ont beau avoir été remises à neuf,
depuis quelques années : dans le silence et la désolation qui les envi-
ronnent, leur charme pieux nous pénètre merveilleusement; et il y a
peu. d'endroits, à Venise même, où se révèle mieux à nous ce mélange
de fantaisie et de dévotion qui^ pendant les siècles, va devenir la
marque distinctive de Tart vénitiep.
L'illustre voisine de Torcello, Murano, a eu la bonne fortune de
conserver, elle aussi, quelques-unes de ses œuvres d'art. Gâtée par le
a zèle sans pitié » des restaurateurs, l'abside de sa cathédrale n'en
continue pas moins à nous oITrir un ensemble de lignes d'une ampleur
magnifique ; et l'intérieur de cette cathédrale, pour être d'un style plus
pauvre que celui de l'incomparable Notre-Dame de Torcello, a pour-
tant le même caractère de simple et élégante piété. Une autre église.
Saint-Pierre Martyr, possède une dizaine de tableaux, dont l'un, une
Vierge planant au-dessus de Saints, est un des plus beaux poèmes de
couleur et de lumière que nous ait laissés la peinture de Venise; sans
que nous puissions d'ailleurs jamais savoir au juste, probablement, le
nom du poète à qui nous le devons : car son ancienne attribution à
Basait! est inadmissible, et il me parait bien difficile d'admettre, en
échange, l'attribution à Jean Bellin que nous proposent à présent
MM. Molmenti et Mantovani. Sainte-Marie des Anges a im plafond de
Pennacchi, un tombeau mémorable, un Miracle de Saint-Marc de
l'école de Tintoret. Ainsi les œuvres curieuses ne manquent pas, à
Murano ; et il n'y manque pas non plus de vieux palais, ni de ponts
pittoresques : et cependant ni le désert des ruines de Torcello, ni le
spectre lamentable de l'île de Sainte-Hélène, nô nous donnent à un tel
degré l'impression de la mort. « Le souffle du temps, pareil à celui de
la mort, a passé sur l'île, » écrivent les deux auteurs italiens : mais
non, l'on ne peut pas même dire que ce soit « le souffle du temps »
qui ait tué Murano. L'île, qui aujourd'hui a quatre mille habitans, en
avait, encore, plus de trente mille au xviii* siècle. Jusque sous la
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REVUES ÉTRANGÈRES. 461'
domination française, il y a cent ans, les voyageurs nous ont vantéj
la richesse de ses maisons, le charme de ses jardins, la fête perpé-
tuelle qu'y était la vie. Aujourd'hui, les maisons les plus somptueuses,
ont été « profanées, mutilées, abattues, dans une véritable orgie de|
destruction ; » les jardins des Bembo et des Navagero, de Tryphon
Gabriello et de la reine de Chypre, sont devenus des places inutiles oui
des terrains vagues ; et à la fête séculaire des rues et des canaux a,^
succédé une désolation que personne qui l'a vue ne saurait oublier.
Ici conmie dans tout le reste de l'archipel vénitien, la catastrophe
s*est produite brusquement: peu d'années ont suffi pour flétrir et
dégrader la fleur de la Lagune, le « délectable Mur an, » le plus exquisi
lieu de plaisir de^la chrétienté.
La prospérité de Murano a commencé de très bonne heure, dans l'his-'
toire. L'île a servi d'abord de refuge aux habitans d'Aitina, chassés par les-
Huns, puis à ceux d'Opiterge, fuyant les Lombards. Dès Tan millo, cllej
comptait parmi les parties les plus florissantes de la république nouvelle.
Gouvernée, à l'origine, par les tribuns de la République, elle eut, au
x« siècle, ses juges particuliers ; et, en 1275, un patricien de Venise y vint
résider, avec le titre de podestat. Ses communes, du reste, se sont toujours
régies par des lois propres et des statuts très anciens, avec un grand et un;
petit conseils. Elle jouissait de toute sorte de franchises et de privilèges,;
dont le plus curieux était la défense faite au bargello et aux sbires vénitiens!
d'approcher de Tîle. Lorsqu'un délit était commis, les magistrats de l'île
avaient, seuls, le droit d'arrêter le coupable ; et toujours ÎIs l'enfermaient
dans leurs prisons, avant de l'envoyer à Venise pour y être jugé ; privilège
bien étonnant, quand on se rappelle combien le gouvernement vénitien
était jaloux, en général, de ses prérogatives judiciaires. Pouvoir était aussi;
concédé à la commune de Murano de frapper des monnaies d'or et d'argent(
dites os«We (oiselets), et d'en faire don au podestat ou à d'autres fonction-
naires. Et dès le temps du doge Grimani, dans la première moitié du
XVI* siècle, Murano était déjà toute remplie de superbes palais, où les nobles
de Venise venaient s'amuser, les savans se livrer à un heureux repos, les
dames s'entretenir avec d'illustres galans...
De toutes les lies de la Lagune de Venise, deux seulement, parmi
la mort de leurs sœurs, soni restées vivantes : Saint- Lazare, au sud
de Sainte-Hélène, et, au nord-est, par delà Torcello, Saint-François
du-Désert. Toutes deux sont des couvons; et MM. Molmenti et Manto-
-vanî ont négligé de nous apprendre comment Tun de ces couvons
celui de Saint-François, avait pu échapper au décret de 1806 : à moins
€jue, n'y ayant pas plus échappé que les moines de Sainte-Hélène, de'.
Saint-André, et des autres courons, les moines franciscains soient
l*evenus, ensuite, reprendre possession de leur île, avant qu'on se fût
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1168 REVUE DES DEUX MOX^DES.
lencore avisé de la saccager. Quant h Saint-Lazare, ce couvent de Pères
Arméniens, — qui jadis avaient émigré de Morée pour n'avoir pas à
isubir la domination turque, — obtint d'être excepté du décret de
Napoléon en se réclamant du pavillon turc. Il s'est donc maintenu tel
iqu'il était depuis sa fondation, dans les premières années du xviii» siècle :
!et c'est assez de l'apercevoir du dehors, au passage, comme je l'ai
Kait un matin de printemps, pour emporter à jamais de cette vision
[fugitive le charme d'un beau rêve, une adorable image de paix et
'de galté chrétiennes. Vingt îles nous souriaient ainsi dans la Lagune,
lil y a un siècle, accueillantes et jolies autant que celle-là, et avec des
i merveilles d'art autrement précieuses : les chefs-d'œuvre de l'archi-
tecture et de la peinture ilaliennes. ♦
Mais Saint-Lazare n'a pas besoin d'être signalée aux amateurs de
jVenise : tandis que je regrette de ne pouvoir pas citer les pages con-
jsacrées par MM. Molmenti et Mantovani à la seconde des deux îles qui
ont réussi à garder leur destination et leur vie anciennes, Saint-Fran-
<jois-du-Déserl. Non pas que cette île ait jamais eu la vie joyeuse et
brillante d'une Murano, ou même le recueillement souriant de Saint-
Lazare. Un « désert, » telle l'a bien voulue le Pauvre d'Assise, lors-
qu'en 1220, à son retour d'Egypte, il s'y est arrêté pour « bâtir, de ses
tnains, une cabane de joncs cimentée de boue : » mais, à défaut
*4*hommes, d'innombrables oiseaux peuplaient, continuent aujour-
'4'hui à peupler ce désert. « Petits oiseaux, mes frères, interrompez-
Vous un moment de chanter, jusqu'à ce qut nous ayons fini nos
oraisons I » C'est là qu'ont été dites ces paroles célèbres ; et nous
les entendons planer encore sur la petite ile, parmi les vénérables
jcyprès, autour de l'humble et charmant clocher pointu de l'église.
iDe toutes les îles de la Lagune vénitienne, aucune n'est plus dou-
Icement, plus saintement belle. « Nulle part ou n'a plus vraiment
l'impression d'être loin du monde, d'avoir pénétré dans un lieu de
4paix surhumaine. Et l'âme de saint François poursuit immortellement
^a prière, parmi les arbres avec leurs milliers de nids, en face de la
Lagunt outillante de soleil. »
T. Bi Wyxbwa.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
14 Septembre.
La seconde réunion de Tépiscopat français a eu lieu le 4 sep-
tembre, à rarchevôché de Paris. Que s*y est-il passé ? On na le sait
pas encore. Le seul document livré jusqu'ici à la publicité est Tadresse
télégraphique qui a été envoyée au Saint-Père. L'encyclique Gravis-
simo y est qualifiée de « lumineuse » dans les directions qu'elle donne
aux évéques, et ceux-ci y expriment l'espoir que leur union et leur»
efforts « leur permettront de trouver les solutions opportunes pour
la paix publique et le salut de l'Ëglise de France. » Lorsque l'assem-
blée a eu pris fin, une cérémonie imposante a eu lieu à Notre-Dame.
Elle a attiré un concours considérable, non pas seulement de fidèle»
peut-être, et nous n'oserions pjis dire de curieux, mais enfin de per-
sonnes impatientes de connaftre les résolutions qui avaient été prises
à l'archevêché. On a écouté avec une attention profonde le discours
prononcé par Mgr de Cabrières, évéque de Montpellier, qui appartient
à la fraction la plus ardente de Tépiscopat. Le discours a été parfait
de mesure et de discrétion. Il a édifié Tauditoire, mais ne Ta pas éclairé
sur le point qui le préoccupait. Nous n'en avons été d'ailleurs nulle-
ment surpris, car de deux choses Tune : ou nos évéques n'avaient
encore pris aucune décision, et alors Torateur qui parlait en leur nom
ne pouvait rien dire; ou, s'ils en avaient pris une, ils ne pouvaient pas-
la faire connaître avant que le Pape Teût approuvée. On dit main-
tenant qu'ils préparent une importante Lettre pastorale. On dil
encore qu'ils se réuniront de nouveau dans un mois. Nous repro-
duisons tous ces bruits sans en garantir l'exactitude. La seule chose i
qui paraisse à f^^ près sûre est que les évoques n'on^ rien fait \<^
4 septembre, sans doute parce qu'ils n'ont trouvé rien à faire
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470 aEYUB DES D£UX MOKDES,
L'encyclique Gravissimo contient deux parties. La première
condamne les associations cultuelles de la loi de 1905, et aussi toutes
celles qu'on pourrait essayer de former en dehors de garanties « cer-
taines et légales » (jue le Pape énumôre et qu'il déclare indispen-
sables. La seconde s'en remet néanmoins à l'épîscopat du soin de
« prendre tous les moyens qpie le droit reconnaît à toiB les citoyens
pour disposer et organiser le culte religieux. » De ces deux pai lies,
les évéques se sont tenus à la première. Us n*ont tiré aucun parti de
la seconde. Ils ne paraissent même pas l'avoir tenté. La majorité
considérable qui, au mois de mai, s'était ralliée à l'idée d'essayer
quelque chose, a comme fondu sous le souffle du nouveau document
pontiGcal. Elle n'a plus été qu'une minorité inûme ; et c'est un bel
exemple de soumission ou de résignation que l'épiscopat français a
donné. Évidemment, les évéques se sont sentis découragés d'avance.
La tâche qu'on leur avait imposée leur a paru impossible, et nous
reconnaissons volontiers qu'elle était pour le moins bien difficile à
remplir. Dans le doute plein d'angoisse où ils étaient plongés, ils se
sont abstenus. Ils ont pris le parti de laisser aller les choses comme
elles pourraient, comme semblait le vouloir le Pape, comme il plai-
rait à Dieu. Peut-être ne pouvaient-ils pas faire autrement ; mais c'est
de quoi nous gémissons. Les circonstances sont si graves qu'il fallait
plus que jamais dans l'Église catholique une autorité très ferme et
une obéissance très docile. L'obéissance s'est produite, et, quoi qu'il
puisse advenir par la suite, elle méritera toujours d'être approuvée,
car la moindre division aurait été plus funeste que tout. Mais l'auto-
rité, si elle a été revendiquée très ht^t, n'a pas encore été exercée
dans toute sa plénitude. Elle n'a pas tenu tout ce qu'elle avait annoncé.
La logique voudrait, semble-t-il, en présence du renoncement de
l'épiscopat français, que le Saint-Père en revint à sa première pensée,
et qu'il donnât lui-même les instructions pratiques qu'il avait pro-
mises. La fermeté véhémente de son langage avait fait croire que ses
idées étaienl dès lors bien arrêtées, et qu'il n'éprouverait aucun
embarras à dire, quand l'heure en aurait sonné : Voici ce qu'il faut
faire; prenez vos mesures en conséquence ! Mais il n'en a rien été. Le
Pape a commencé par consulter les évoques, qui ont été d'avis de
'ormer des associations « canoniques et légales, » ou « fabriciennes. »
j^eu importe le nom : il s'agissait toujours d'associations formées pour
assurer l'exercice du culte. On se serait contenté de ne pas en
emprunter trop exactement le type à la loi de 1905. Le Pape a réfléchi
longtemps, puis il a opposé son veto à la suggestion de l'épiscopat
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IIIVUE, — CHRONIQUE. 471
français, en le chargeant de chercher autre chose dans le droit com-
mun. Quoiqu'il n'ait pas prononcé le mot, c'est bien au droit commun
qu'il a fait allusion lorsqu'il a parlé des « moyens que le droit recon-
naît à tous les citoyens. » Seulement, l'indication est bien vague, et on
comprend que les évoques aient trouvé quelque difficulté à y donner
suite. Ils ne connaissent que le droit commun français, c'est-à-dire
l'ensemble de nos lois écrites, et ils n'y ont rien trouvé do plus favo-
rable, ni même d'aussi favorable à l'exercice du culte que la loi de
1905. Le Pape, chef d'une institution internationale, entend sans doute
le droit commun d'une manière très large. Il en connaît de très difîé-
rens : qui sait s'il ne les réunit pas tous dans une synthèse supMeure,
où sa pensée se plaît à trouver des facilités et des libertés plus grandes,
et s'il ne confond pas avec le nôtre le droit commun des États-Unis,
du Mexique, du Bf ésil, de l'Angleterre même où il faut toutefois, sur
ce point, distinguer le *roit écrit du droit contumier? N'y a-t-il pas,
là encore, une nouvelle difficulté de s'entendre? Le Pape défend beau-
coup de choses, mais il n'en prescrit aucune. De leur côté, les évoques
déclarent se soumettre, mais leur soumission n'est suivie d'aucune
initiative. Cest un accord tout négatif. Le Pape demande aux évoques
de trouver une solution : les évoques répondent qu'ils veulent ce que
veut le Pape. Comment sortir de ce cercle qui, jusqu'ici du moins,
semble sans issue ? Ne conviendrait-il donc pas que le Pape s'expli-
quât à nouveau? Et, s'il consent à le faire, nous est-il permis de sou-
haiter respectueusement que ce soit avec une précision qui ne se con-
tente pas de dire ce qu'il ne faut pas faire, mais encore ce qu'il veut
qu'on fasse.
Les incertitudes au milieu desquelles nous nous débattons ne
Tiennent pas seulement du côté de l'Église : elles ne sont pas
moindres du côté de l'État. Ici et là, on parle fièrement, comme pour
donner l'impression qu'on a un plan arrêté d'avance et que, quoi
qu'il arrive, on n'en déviera pas d'une ligne. En réaUté, on s'observe
mutuellement avec anxiété; chacun attend que la partie adverse
ait fait un mouvement pour en faire un autre en conséquence ; mais
personne ne bouge, et c'est ce qui rend si difficile de prévoir comment
les choses sont destinées à évoluer. Cette immobilité est, du moins
pour le moment, plus facile au gouvernement qu'à l'Église. Il n'a, lui,
rien à faire jusqu'au 11 décembre : il peut attendre, en déclarant sur
xm ton péremptoire qu'il a prévu toutes les hypothèses et que ses
dispositions sont prises à tout événement. N'a-t-il pas la loi en main)
et la loi n'a-t-elle pas dit ce qu'on devrait faire dans le cas où il n'y
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472 REVUE DES DEUX MONDES.
aurait pas d'associations cultuelles? M. le ministre des Cultes affecte
donc une tranquillité d'esprit, que nous croirions, toutefois, plus
sincère s'il parlait un peu moins. Il semble par momens vouloir
s'étourdir du bruit de ses paroles, tant il lês multiplie. Peut-être aussi
veut-il en étourdir les autres. Quoi qu'il en soit, les journaux ont été
remplis de ses conversations avec une abondance telle, qu'on ne peut
pas l'attribuer seulement à l'empressement curieux que les journa-
listes ont mis à l'interroger, quelque grand qu'il ait pu être, et qu'il
faut bien y reconnaître aussi chez le ministre le désir très vif de
s'expliquer publiquement. M. Briand est d'ailleurs plein d'optimisme.
Rien, dans tout ce qui vient de se passer, n'a ébranlé sa confiance
dans une heureuse solution, n est convaincu qu'on s'entendra. Aucun
évoque, à la vérité, n'est encore venu lui rendre visite, mais il leur
fait savoir par toutes les voix de la presse qu'il le^ attend dans son
cabinet, prêt à causer avec eux et à leur fournir toutes les explica-
tions dont ils auraient besoin. Pour les tenter davantage, il fait de
loin luire et miroiter à leurs yeux ces « biens de l'Ëglise » dont il
ne demande qu'à les faire bénéficier. U en grossit même la valeur,
en capital et en intérêts. On admettait généralement qu'elle s'élevait
à 200 millions. C'est 300, d'après M. Briand, c'est-à-dire, toujours
d'après lui, IS millions de revenus I Que ce soit im peu plus ou un peu
moins, il s'agit certainement d'une somme considérable. « Je ne vois
pas le clergé français s'en priver, » déclare ironiquement le ministre.
Nous ne sommes pas aussi afûrmatif que lui. Le clergé français a tout
l'air, — et nous le déplorons, — de faire le sacrifice de ces biens des
fabriques qui devraient légitimement lui revenir et qu'on est évidem-
ment désireux de lui donner. Mais on veut les lui donner d'une cer-
taine façon, et il ne veut les recevoir que d'une autre.
Tout s'arrangera, répète M. le ministre des Cultes. Hais com-
ment? C'est ici que M. Briand nous semble se faire des illusions. 11
faut toujours en revenir aux associations cultuelles puisque, dans le
système de la loi, s'il n'y en a pas, le il décembre, les biens des fa-
briques devront être mis immédiatement sous séquestre et désaffectés
dans un délai assez bref. — Il n'y en aura pas, disent le Pape et les
évoques ! — Il y en aura ! dit M. Briand, — M. Briand a, en effet,
expliqué dans la plus importante des interviews auxquelles il s'est
abandonné que, si les encycliques pontificales ont interdit aux évéques
et aux curés de former des associations, les fidèles restent libres d'en
prendre l'initiative. Nous avouons ne pas comprendre comment les
interdictions pontificales s'adresseraient au clergé et non pas aut
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W7^\7
REVUE. — CHRONIQUE. 473
fidèles. On nous a d'ailleurs dit et répété à l'excès, depuis quelque!
temps, qu'il serait le plus souvent très difficile et quelquefois même
impossible de trouver en nombre suffisant dans les paroisses les- 1
membres des futures associations : et voilà que la difficulté dis-
paraît conmie par enchantement. Pourquoi ? Est-ce parce que les asso-!
ciations, au lieu d'être faites par les curés et par les évoques, le se-'
raient par les maires et par les sous-préfets? Donnera-t-on par hasard i
aux fonctionnaires l'ordre d'y entrer? Mais alors ces associations?
seront-elles formées conformément aux règles d'organisation géné-
rale du culte qu'elles se proposeront d'organiser ? Cette prescription
de l'article A, — qui aurait dû, à notre sens, assurer le salut de la loi,
— sera-t-elle respectée dans le système de M. le ministre des Cultes ?
Quelle sera enfin, si on se reporte aux deux Encycliques, l'attitude
des curés, des évéques et du Pape à l'égard de ces associations de
contrebande ? M. Briand ne s'en embarrasse pas ! Il va droit au fait
matériel, et déclare que ces associations seront légales jusqu'à ce que.
la preuve aura été faite, devant la juridiction compétente, qu'il leurj
est impossible de réaliser leur objet. Nous craignons que cette preuve!
ne ressorte des faits eux-mêmes avec évidence et qu'elle ne soit très!
facile à faire. Hais, en attendant, les fabriques devront remettre aux'
nouvelles associations les biens qu'elles administrent. Le feront-!
I
elles? n est possible qu'on ait sur leurs membres des moyens:
d'intimidation qui seront quelquefois efficaces: en aura-t-on d'équi-
valens sur les évéques, et obtiendra-t-on d'eux qu'ils opèrent de bon
gré la dévolution de leurs menses ? Non, certainement! Il faudra des
procès, des condamnations, des saisies, toutes choses qui auront déjà
l'apparence d'un commencement de persécution. Mais enfin, soit !
voilà qui est fait, et les associations de M. Briand ont les mains pleines
des dépouilles de l'Église! Leurs membres vont trouver le curé,
dépourvu d'église et de ressources, et ils lui disent : « Vous n'avez
pas les moyens matériels d'assurer l'exercice du culte dans la pa-
roisse ; vous allez être obligé de vous adresser à nous individuelle-
ment pour vous procurer ces moyens. Eh bien, collectivement, nous
vous les fournissons. Voici Téglise, voici les objets du culte, voici
les sommes nécessaires à Texercice de la religion 1 » Tel est le lan-
gage textuel que M. Briand prête aux membres de l'association formée
en dehors du curé et de l'évoque. Il le juge très séduisant : il n'y ré-
sisterait sûrement pas pour son compte, et il demande ce que le curé
pourrait y répondre. Est-il bien nécessaire de le dire et M. Bnaad ne
s'en doute-t-il pas ? De pareilles associations, s'il s'en forme, seront;
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474 REVUE DBS DEUX MONDES.
schjsmatiques au premier chef ; elles seront précisément les associa-
tions laïques repoussées d'abord par TËglise ) elles ne présenteront
même pas les garanties jugées insuffisantes de Tarticle 4. Et alors,
comment partager la confiance de M. Brland ? Quelles que soient les
intentions qui ont ..pu inspirer de pareils projets, et nous voulons
croire qu'elles iont de sa part bienveillantes, l'exécution conduirait
tout droit à une tentative de schisme : à moins, — mais c'est une
hypothèse que M. Briand repousse avec une résolution sans appel,—
à moins de commencer par ouvrir une conversation avec Rome. Ce
serait une « capitulation 1 » dit M. le ministre des Cultes. U ne veut
causer qu'avec les évoques ; il les invite à venir le voir ; il les attend
très obligeamment dans son cabinet. Nous craignons que cette attente
ne soit longue, et, en vérité, que pourraient se dire les évéques et
M. Briand?
Nous nous sommes déjà expliqué sur les conséquences, pour
l'Église, de l'attitude que le Saint-Père a adoptée. La perte probable
de 200 ou de 300 millions serait la plus immédiate, mais non pas
la plus grave. L'organisation du culte deviendrait de plus en plus
difficile dans nos paroisses rurales, et le recrutement du clergé de moins
en moins assuré. Nous ne reviendrons pas aujourd'hui sur ce sujet.
Mais si, de son côté, le gouvernement croit, conmie il se platt à le dire,
. que l'application de la loi pourra se faire, malgré la force d'inertie que
parait vouloir lui opposer le clergé, sans qu'il soit obligé de recourir
lui-même à quelque violence, c'est en quoi il se trompe. Sans doute,
quand certauis évêques ou curés parlent de monter sur l'échafaud,
ils se trompent de siècle ; ils ne sont pas menacés de ces extré-
mités ; mais ils auront à subir beaucoup de vexations, et le gouver-
nement sera obligé de les leur infliger bon gré mal gré. Les poursuites
et les condamnations pleuvront sur eux. C'est du moins ce qu'il faut
conclure des avertissemens que M. Briand leur prodigue par l'inter-
médiaire de la presse. En veut-on un exemple ? La question des églises
le fournira.
Nous disions, il y a quinze jours, que le gouvernement ne serait
pas assez maladroit pour les fermer. M. Clemenceau s'était déjà pro-
noncé sur ce point avec une grande force; il y est revenu depuis,
et toujours dans le même sens; il est même allé jusqu'à dirs
qu'aussi longtemps qu'il resterait ministre, on ne fermerait pas une
seule église sur toute la surface du territoire. Voilà qui est bien;
mais dans ces églises laissées largement ouvertes, les curés pour-
.ront-ils dire la messe et les fidèles Fentendre? Ahl c'est une autre
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REVUE. — CHRONIQUE. 475
affaire. Si nous ne savons pas ce qu'en pense M. Clemenceau, nous
savons du moins ce qu'en a dit M. Briand. Fermer les églises, non,
jamais! Il a expliqué à un journaliste qu'U y avait deux élémens
dans la constitution de FËglise cathoUque : les prêtres et les ûdèles, .
et, oubliant que ce sont ceux-ci aussi bien que ceux-là qui doivent
former des associations cultuelles : « Pourquoi voulez-vous, a-t-il
demandé, que nous punissions les fidèles d'une faute commise par
les prêtres ? Car il y aura délit, quand un prêtre, sans association
cultudle, exercera le culte dans une église quelconque. Nous con-
naissons le ministre du culte, nous ignorons les fidèles. » Singulière
distinction! Survivance partielle, si Ton veut, mais tenace de Fesprit
concordataire! Pourquoi le gouvernement, dans le système de là
séparation, continue-t-il de connaître les prêtres quand il ignore les
fidèles? Gonnalt-il seulement ceux-ci lorsqu'ils commettent un délit?
Mais les fidèles peuvent en commettre également, et si c'en est un
de dire la messe, c'en est un autre d'y assister: c'est un cas de com-
plicité. S'il y a !délit, il y aura poursuite, au moins contre l'auteur
principal. Nous serons curieux, pour la beauté du fait, comme dit
Alceste, de voir un prêtre poursuivi pour avoir dit la messe dans une
église ouverte; et comme le cas se renouvellera tous les jours, pour
tous les prêtres, dans toutes les églises, on voit où le gouvernement
sera conduit par cette accumulation de récidives. M. Briand dira peut-
être qu'il est sûr d'avoir des associations cultuelles; si le clergé ne
les connaît pas, le gouvernement, lui, les connaîtra; elles opéreront
m partibus infidelium, mais n'en protégeront pas moins de leur égide
le clergé qui les ignorera. Tout cela est d'une subtilité bizarre : nous
doutons que l'esprit français s'en accommode. Au surplus, est-ce vrai-
ment un délit de dire ou d'entendre la messe dans une église sans
association cultuelle, et, à supposer que c'en soit un, de quelle peine
est-il frappé? Nous avons cherché dans la loi de 1905, sans y rien
trouver à l'appui des consultations juridiques de M. Briand. Tout au
plus y aurait-il contravention relevant des tribunaux de simple police :
et encore la loi ne le dit pas. U est vrai que M. Combes, qui lui aussi
fait des confidences aux journalistes, a déclaré que, si les lois pénales
étaient insuffisantes, on en ferait d'autres. Eh bien ! qu'on les fasse.
Cela prouvera une fois de plus que celle de 1905 a été mal faite et que,
telle qu'elle est, on ne peut pas l'appliquer.
Que conclure ? Seulement ce que nous avons dit plus haut, qu'en
dépit des apparences dont ils se couvrent, ni TÉglise, ni l'État ne
savent encore aujourd'hui quelles seront les suites de leur rupture.
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'476 REVUE DES DEUX MONDES.
L'Eglise s'appuie sur les encycliques et TËtat sur la loi de séparation.
La loi, assurément, donne une base légale plus solide à toutes les
hypothèses qu*on peut dès maintenant former et aux solutions qu'on
peut essayer d y apporter : cependant, que d'incertitudes encore et que
d'obscurités! Du côté de TËglise, l'incertitude et l'obscurité restent
grandes. La première réunion des ëvéques avait fait une ouverture
par laquelle un peu de lumière avait pénétré : l'ouverture a été brus-
quement fermée, et la nuit est devenue plus noire. Du côté de l'Etat,
c'est tantôt un optimisme de commande que rien ne justifie, tantôt des
menaces, dont quelques-unes au moins peuvent être suivies d'effet et
le seront certainement. De là l'anxiété que tout le monde n'avoue pas,
mais que tout le monde éprouve, du moins parmi ceux qui observent,
réfléchissent et prévoient. Ils ne peuvent ressentir qu'une infinie tris-
tesse, en songeant k tant de bonnes volontés qui se découragent et
dont quelques-unes risquent de s'égarer. Il est encore temps, mais il
n'est que temps de prendre un parti. Ce n'en est pas un de ne rien
faire, ou, si c'en est un, c'est le pire de tous.
Les nouvelles de Russie continuent de présenter sous on jour très
^ombre la situation de ce malheureux pays. Les assassinats et les
désordres se renouvellent partout, et, quelle que soit l'énergie du
gouvernement, on ne voit pas comment il parviendra à refréner
l'audace de révolutionnaires qui, ne craignant rien, ne reculent devant
rien. Dans le programme politique qu'il vient de publier et dont nous
aurons àpiarler, M. Stolypine dit en termes très nobles : « On peut
tuer telle ou telle personne, mais il est impossible de tuer l'idée
dont le gouvernement s'est inspire. » Malheureusement, les révolu-
tionnaires aussi tiennent le même langage en parlant d'eux-mêmes,
et ils ne se contentent pas de parler, ils agissent. S'ils ont le plus
.profond mépris pour la vie des autres, ils n'en ont pas un moindre
Ipour la leur. Ils en ont fait d'avance le sacrifice; ils la jettent en défi
lau gouvernement et à la société; et, soit qu'ils périssent dans l'exé-
cution de leurs attentats, soit qu'ils meurent fusillés ou pendus, ils
I vont à la mort avec une parfaite insouciance. C'est là une maladie
particulière qui s'est emparée de presque toute une génération hu-
( maine et qui passera sans doute avec elle : maie, en attendant, que
Ide crimes n'avons-nous pas déjà et n'aurons-nous pas encore à
' déplorer I
L'attentat contre M. Stolypine a été plus retentissant que les
.'autres : il n'en diffère, toulefois, que par le nombre des victimes et par
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REVUE. — CHRONIQUB. 477
l'intérêt plus touchant qui s'altache aux enfans du premier ministre,
odieusement mutilés. 11 n'a d'ailleurs rien de particulier, et a été
accompli avec une présence d'esprit, un sang-froid, un courage qui,
pour être atroces, n'en sont que plus extraordinaires. Le programme
du gouvernement contient l'énumération des principaux personnages
assassinés dans Tété de 1906; elle est longue et eflrayanle ; mais
combien d'autres, plus humbles et moins en vue que les géné-
raux et les hauts fonctionnaires, ont succombé sur un point ou sur
un autre d*an territoire immense! a La police subit quotidiennement
des pertes éïiormes, » dit le programme-manifeste. Et il faudrait
parler encofe des propriétaires qui succombent obscurément au fond
des campagnes, sous la violence de la crise agraire. Que de sang
répandu I Que de vies humaines perdues ! Le gouvernement regarde
comme le premier de ses devoirs de réprimer ces folies criminelles.
Il opposera, dit-il, la force à la violence, et il aura bien raison de le
faire. Parmi toutes les libertés qu'il se propose d'assurer à la Russie,
figure la « liberté de vivre. x> Il semble que ce soit la première de
toutes; mais c*est aussi la plus difficile à garantir à un pays où est
poussée si loin l'indifTérence à mourir. Ni le gouvernement ni la
révolution ne peuvent grand'chose l'un contre l'autre par ces moyens
implacables ; et le gouvernement le sait bien puisqu'il dit dans son
programme : « Ce serait une grande faute de considérer la répres-
sion des attentats criminels conmie but unique et d'oublier les causes
qui ont engendré les troubles. » 11 faut effectivement s'en prendre à
ces causes elles-mêmes. Le gouvernement ne se fait d'ailleurs pas
non plus rUlusion de croire qu'il suffira de réformes libérales pour
arrêter la révolution, car « les révolutionnaires ne luttent pas,
dit-il, pour les réformes donjt l'introduction est considérée conmie
nécessaire par le gouvernement lui-même, mais pour l'introduction
dans l'Ëtat d'un régime socialiste. » Les révolutionnaires veulent tout
renverser, et d'abord le gouvernement. Celui-ci se défend, ce qui est
son droit. La question est de savoir s'il s'y prend toujours pour le
mieux.
Nous sommes bien obligé de constater que le programme poli-
tique de M. Stolypine n'a pas produit, en Russie, une impression aussi
favorable que nous ^l'aurions désiré. Il t. uoigne cependant d'une
bonne volonté sincère, et, s'il était entièrement réalisé, l'état inté-
rieur du pays en éprouverait une transformation heureuse. Qu'il y ait
des insuffisances et des lacunes dans ce programme, nous le vou-
lons bien ; mais, puisqu'il est impossible de tout faire, doit-on tout
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478 AEVUE DES DEUX MONDES.
promettre à la fois? La Douma Ta fait, et nous ne sommes pas de
ceux quile lui ont le plus amèrement reproché, parce qu'une assem-
blée est en quelque sorte condamnée à un certain nombre de mani-
festations. Mais les obligations d*un gouvernement, qui a en main
le pouroir exécutif, ne sont pas les mêmes : elles sont plus étroites
et plus précises. Le programme de M. Stolypine en remplit quelques-
unes parmi les principales. Pourquoi donc a-t-il été accueilli avec
scepticisine, et même avec un peu d'impatience et d'irritation ? Ne
serait-ce point parce que la Russie ne croit déjà plus aux programmes
et aux promesses qu'ils contiennent, et qu'elle voit dans la bureau-
cratie, à rimage de laquelle le gouvernement est fait, un obstacle
insurmontable à leur réalisation ?
Nous avons signalé, avec tout le monde d'ailleurs, la faute qu'on a
commise en mettant en face de la Douma un ministère de bureaucrates,
et même de bureaucrates de second ordre. La dissolution de l'assem-
blée a été une seconde défaite. Après l'avoir commise, on aurait peut-
être pu en atténuer les conséquences immédiates en composant un
ministère qui aurait été formé, dans une proportion appréciable,
d'élémens représentatifs. On sait que telle a été la première intention
de M. Stolypine ; mais, finalement, il n'y a pas doAué suite, soit qu'il
ait dû céder à des influences qui Ten ont détourné, soit, ce qui est
plus probable, qu'il ait trouvé, chez les parlementaires de la veille,,
les octobristes dont il sollicitait le concours, des exigences qu'il a
jugées excessives et inacceptables. L'étaient- elles? Nous l'ignorons.
En tout cas, l'isolement, l'abandon où est tombé M. Stolypine, la
nécessité qu'il a subie de se contenter ime fois de plus des ressources
et des lumières de la bureaucratie, l'éloignement du pouvoir où ont
été maintenus les anciens représentans du pays dans la Douma ou
même dans les assemblées locales, toutes ces causes diverses agissant
de concert ont amoindri les eflets qu'on pouvait raisonnablement
attendre de la bonne volonté du premier ministre, et de sa probité
morale et politique à laquelle on rend généralement hommage. Quel
qu'en soit le résultat, il restera de son entreprise un souvenir honorable
pour lui ; mais il est à craindre que les causes que nous venons d'in-
diquer, et auxquelles il aurait été sans doute possible d'échapper en
partie, ne permettent pas à un effort aussi considérable que le sien
d'avoir toute l'efficacité qu'il aurait méritée.
Il n'en faut pas moins désirer que le ministère actuel dure asses^
pour atteindre au moins quelques-uns des résultats qu'il poursuit.
M. Stolypine, nous le disons à son honneur, ne s'est pas laissé dé-
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REVUE. — CIIRONIQUB. 479
tourner de son droit chemin par reflroyable attentat dont U a failli être
\ictime. Le programma qu'il a publié le lendemain est certainement
celui qu'il avait préparé et rédigé la veille ; c'est à peine s'il y a
ajouté quelques touches où la tristesse reste unie à la fermeté. L'œuvre
garde un caractère impersonnel et objectif très remarquable en pa-
reille circonstance. 11 y a de la sérénité dans l'attitude de M. Stoly-
pine. Mais ce que nous louons surtout en lui, c'est le calme avec
lequel il prépare le programme des travaux de la future Douma, car la
Douma est toujours l'objet de ses préoccupations: elle y demeure en
quelque sorte invisible et présente. D'où on peut conclure, d'abord
que la promesse de réunir une assemblée nouvelle a été faite et sera
loyalement tenue ; ensuite que le gouvernement, reconnaissant la
faute capitale qu'il a commise avec la première Douma ne la renou-
vellera pas avec la seconde. Gettç faute a été de ne donner à l'assem-
blée rian à faire : comment s'étonner dès lors qu'elle se soit livrée à
des écarts parfois inconsidérés? 11 aurait fallu, au contraire, la mettre
tout de suite aux prises avec des faits concrets, avec un programme,
avec des projets de loi politiques, sociaux, agraires, et lui montrer
un peu de considération et de la conûance dans l'accomplissement
d'une lâche qui devait être commune. Mais laissons le passé. Pour
l'avenir, M. Stolypine prépare, en vue de la Douma, un nombre consi-
dérable de projets de loi, portant sur toutes les questions dont l'opi-
nion s'occupe et pour lesquelles elle se passionne. 11 s'agit d'assurer
la liberté religieuse, l'inviolabilité des personnes, l'égalité civique,
l'amélioration de la propriété foncière des paysans, l'amélioration de
la santé des ouvriers, d'organiser l'assurance de l'Ëtat, de réformer
des gouvernemens locaux, de créer des zemstvos là où il n'y en a pas,
de transformer la justice locale, de réformer l'école, et même d'établir
l'impôt sur le revenu, car U n'y a plus aujourd'hui de progranmie
où l'on croie pouvoir se dispenser de parler de cet impôt. Voilà bien
des choses! La première de toutes est la réforme agraire; mais c'est
aussi la plus difDcile et la plus délicate. Gomment satisfaire les paysans?
Et comment se dispenser de le faire? « Le gouvernement, dit M. Sto-
lypine, assurera à des Commissions locales le moyen de travaUler à
l'amélioration du sort des paysans dans les régions où l'on a souffert
de la pénurie des terres. L'œuvre ainsi accomplie dans ces localités
fournira les matériaux à la Douma pour résoudre cette question ex-
trêmement complexe. » M. StoljTpine indique ime méthode de tra-
vail dont il est difficile de dire par avance quel sera le rendement
utile; mais il reconnaît à la Douma le dro:' de traiter la question et
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480 REVUE DBS DEUX MONDES.
de la résoudre. G*est lui assigner en même temps une immense et
une très lourde tftche. Nous souhaitons qu'elle s'en acquitte, non
pas par des proclamations de principes et par des démonstrations
oratoires, mais par une réforme laborieusement étudiée et pratique-
ment réalisée. Le gouvernement et rassemblée qui lui auraient renda
ce service auraient grandement mérité de la patrie.
On ne peut qu'encourager M. Stolypine dans Tœuvre qu'il a entre-
prise, et exprimer le désir qu'il y soit mieux soutenu qu'il ne Ta été
jusqu'ici. Quoi qu'il fasse, il aura beaucoup de peine à vaincre la dé-
fiance dont il est, et dont tout autre serait l'objet à sa place, car c'est
le gouvernement même qui est suspect. Il est question d'un congrès
que les constitutionnels-démocrates» les cadets, demandent, sans
l'avoir encore obtenue, l'autorisation de tenir. S'ils l'obtiennent, ils
feront bien d'en profiter pour se dégager nettement de certaines soli-
darités que, au milieu de la confusion des événemens, on a essayé
d'établir entre eux et des partis plus avancés, et qui ne peuvent que
les compromettre. Si l'entente n'a pas pu se faire entre le gouverne-
ment et les cadets après la dissolution de la Douma, faut-il désespé-
rer qu'elle se fasse jamais ? Il semble que le spectacle que donne la
Russie, — une anarchie sans précédens, des crimes monstrueux, la
nécessité évidente d'un gouvernement libéral, mais résolu et vigou-
reux contre le désordre, — soit de nature à rapprocher les bons
' citoyens les uns des autres, et, s'il y en a dans l'opposition d'hier,
il y en a aussi dans le gouvernement d'aujourd'hui. Ils se reconnaî-
traient les uns les autres, s'ils n'étaient pas séparés par tant de pré-
ventions : c'est donc à dissiper ces préventions qu'il faudrait d'abord
s'appliquer. Le dernier souhait que nous formions eàt que le gouver-
nement se transforme lui-même, et qu'il ne se présente pas à la
Douma future sans s'être fortifié de quelques élémens nouveaux.
FllANaS CUARMES.
Le Directeur-Gérant^
F. Brunetièrs,
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
DERNIÈRE PARTIE (1)
XI
La porte du cachot se rouvrit, et nous fûmes tous trois éga-
lement surpris de voir s'encadrer dans cette échappée lumineuse
la silhouette du prince Max, en petite tenue de cavalier, bleue à
paremens blancs, et bottes fauves. Il s'arrêta sur le seuil, sa cas-
quette et son stick dans la main droite, la gauche arrangeant
nerveusement ses cheveux blonds sur son front où perlait de la
sueur : car, c'était visible, il avait couru.
— Allez-vous-en, Buders, dit-il au porte-clés.
Il entra : la porte fut refermée derrière lui. Alors il regarda
tour à tour le docteur, Frau Zimmermann et moi. Ses lèvres,
le haut de ses joues, ses paupières, furent agitées par ces con-
tractions à la fois touchantes et comiques qui annoncent les
[Jours sur le visage des enfans. Et, en effet, avant qu'il eût
réussi à proférer une parole, un gros sanglot le secoua... Il se
détourna, jetant sur la table, à côté des cruches vides, sa cas-
quette et son stick. Le cœur de M"' IMoïoch fut aussitôt boule-
versé : elle portait en elle cette âme, maternelle jusqu'à la pas-
sion, des femmes tendres qui ont toujours vainement désiré ôtro
mères. Elle courut à Max et lui saisit les deux mains :
— Ach! GottI Monseigneur... qu'avez- vous ? Vous pleurez?
Êtes-vous malade, mon cher prince ?
(1) Voyez la Revue des 1" et 15 août, !•' et 15 septembre.
TOMI XXXV. — idôd. 31
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482 REVUE DES DEUX MONDES.
Max, sans répondre,. leva vers le docteur qui s'approchait
un visage décomposé. Il hésita encore un instant, puis, soudain,
prenant son élan, il courut à lui, et, avant que ^oloch eût pu
Tempêcher, tomba à genoux devant lui.
— Pardon ! pardon ! sanglotait-il, tandis que Moloch, puis
M""' Moloch tentaient vainement de le relever... Pardon, mon-
sieur le docteur!... répétait-il, sa tête blonde collée aux petites
jambes tortes du vieillard... Pardbn!
— Mais, pardon de quoi, bon Dieu ? fit Moloch avec quelque
impatience.
Moi, je venais de tout comprendre, et je me gourmandais :
« Comment n'ai -je pas deviné plus tôt? »
— Voyons, monseigneur ! dis-je au prince en lui touchant
Tépaule... Relevez-vous I... Je crois savoir ce que vous avez à
avouer au docteur. Avouez-le-lui face à face, comme un homme,
pas conmie un enfant.
On n'en appelait jamais inutilement à l'amour-propre du
prince. Il se remit debout, s'essuya les yeux d'un geste vif, et
assura son regard :
— Monsieur le docteur, fit-il, je suis très coupable envers vous.
Je vous ai laissé accuser, arrêter, mettre en prison... et c'est moi
qui ai fait loger le pétard dans la voiture du comte de Marbach...
Je ne le regrette pas, ajouta-t-il en relevant le front, et nousre-
8;ardant tour à tour d'un regard où un feu intérieur sembla sou-
dain volatiliser les pleurs. Je regrette seulement que mon pétard
n'ait pas fait sauter en l'air le comte de Marbach, ou que l'explo-
sion ne lui ait pas brouillé la cervelle, ou qu'il ne se soit pas
rompu les os à la descente de Litzendorf... parce que je l'exècre
et que je lui souhaite tout ce qu'il y a de pire !
— Oh ! monseigneur... fit M""* Moloch d'un ton de reproche.
Mais M. Moloch et moi, nous aimions mieux le jeune prince
ainsi que tout à l'heure, prostré comme un enfant. Les yeux
toujours secs, sa voix entrecoupée trahissant seule son émotion,
il continua :
— Je hais le major, parce qu'il est méchant, qu'il me veut
du mal, qu'il me maltraite. Il a porté dans Rothberg les mqeurs
de ces casernes où l'on brise les jambes des hommes, où on
leur arrache les oreilles, où on les laisse crever de froid dans
les prisons, sous prétexte de discipline... A moi, prince héri-
tier de Rothberg, il n ose pas casser les jambes ni aiTacher
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 483
les oreilled, et il ne peut pas me mettre en prison ; mais, dès les
premiers jours où il a été chargé de mon instruction militaire
(j'avais neuf ans), il m'a frappé... Oui, monsieur Dubert, oui,
'monsieur le docteur, il m'a donné des coups en essayant chaque
fois de me faire du mal!... Je n'en ai jamais rien dit à per-
sonne, moitié par honte, moitié par peur... Par peur oui,
monsieur Zimmermann, car cet homme m'a rendu lâche, et
c'est de cela que je lui en veux surtout... Il m'a donné la peur
d'être châtié... il m'a habitué à mentir pour ne pas l'être... et
si je n'ai pas dit tout de suite que j'avais mis le pétard, c'est
que ce scélérat m'a accoutumé k avoir peur d'être châtié et à-
mentir...
Nous écoutions, à la fois touchés et attristés. Le visage de
Max était devenu maintenant sombre et haineux; le charme
indécis de l'enfance s'en était évaporé. Il reprit, s adressant à
moi :
— M"" Dubert pourra le confirmer, car, à elle, j'ai fini par
avouer la vérité : je n'ai pas cru un instant que l'arrestation pût
être maintenue. C'était tellement absurde ! Le docteur Zimmer-
mann mettant un engin dans la voiture du major ! Chaque jour,
je pensais : « On va signer l'ordonnance de non-lieu, et tout sera
fini... » C'était lâche, je le sais bien, je le sentais, j'en étais très
malheureux. Mais je ne me décidais toujours pas à parler, et
les jours coulaient. Et chaque jour l'aveu devenait plus difficile,
parce que les journaux s'occupaient de la chose, que cela deve-
nait une affaire politique, une affaire d'Empire... Berlin échan-
geait des télégrammes avec Rothberg. Les démocrates de Litzen-
dorf s'irritaient. Tous les journaux commentaient l'attentat de
Rothberg, pour s'en alarmer ou pour en rire. J'étais épouvanté
de ce que j'avais fait. Monsieur le docteur, je vous supplie de
me pardonner. Je ne suis pas digne de m'appeler Rothberg et
d'occuper la place qu'a tenue l'empereur Giinther... Car (ajou-
ta-t-il en baissant la voix, et les yeux de nouveau gonflés par des
larmes), je ne sais pas si j'aurais avoué, sans M"" Gritte. Elle
m'avait fait promettre d'avouer dans le cas où le docteur serait
renvoyé devant la Cour d'assises. Tout à Thoure, en rentrant de
ma promenade à cheval, j'ai appris qu'on allait signer le ren-
voi. J'ai couru jusqu'ici... Et voilà... Maintenant... advienne que
pourra !
11 fit un effort pour contenir ses larmes et y réussit. J'admi-
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484 REVUE DES DEUX MONDES.
rai combien, dans Taveu le plus embarrassant, il avait su ne
point s'avilir et même garder une jolie allure de noblesse.
— C'est un brave jeune prince, s'écria FrauDoctor, qui, elle,
ne cherchait pas à dissimuler ses pleurs d'émotion. N'est-ce pas,
'£itel, que lu ne lui en veux pas ?
Molocb fît « Non » de la tête, mais ne répondit pas. Il ré-
fléchissait, son front tout ratatiné de plis, comme s'il cherchait
à comprendre une chose inexpliquée. Max se tourna vers moi
'et me dit en français :
— Qu'allez-vous penser de votre élève, maintenant, mon-
sieur?
— Je pense, répondis-je sérieusement, que laisser porter à un
entre le poids de ce qu'on a fait est une vilaine action... Vous
vpus êtes résolu à la réparer de votre mieux, c'est bien. Mais
vous ne pouvez empêcher que le docteur ait souffert injuste-
9ient. Toute faute contient de l'irréparable.
— Quand je serai prince régnant, s'écria Max devenu très
)*ouge, je ferai le docteur ministre de Rothberg, et lui donnerai
un titre de comte et beaucoup d'argent.
Cette déclaration impétueuse dérida enfin Moloch. Il partit
d'un franc éclat de rire, et, posant sa main sur l'épaule de
Max :
— Quand vous serez prince régnant, mon jeime seigneur, il
e^t extrêmement probable que mes titres seront inscrits sur une
pierre funéraire et que ma fortune, outre cette pierre, se bornera
à une bonne boite de chêne doublée de zinc. Vous constaterez
alors, ajouta-t-il en relevant son front de singe intelligent, au-
réolé par les boucles blanches, que le nom de feu le docteur
2immermann sera plus vivant en Allemagne et dans le monde
jue celui du ministre de Rothberg, comte de Dieu-sait-quoi !
N'ayez d'ailleurs pas de souci de vous acquitter envers moi,
pHnce. Je n'ai pas souffert : on est traité humainement dans les
cachots de votre père. Mais puisque vous êtes destiné à exercer
lîn jour de l'autorité sur les hommes, rappelez-vous d'abord,
comme vous le recommandait M. Dubert, que tout homme df <:jie
de ce nom doit signer ses actes. Outre cela, perdez le goût delà
vengeance par violence; la force brutale ne résout rien... A
propos, poursuivit-il d'un ton amical, voyant que les yeux du
jeune prince se remplissaient de larmes, comment diable vous.
Êtes-vous procuré cet engin? Je suis fort curieux de le savoir.
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çy^"'
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 485
car il a eu un effet vraiment énergique... Tenez, prenez plaee
et contez-iÇLoi cela.
. Il offrit à Max un des tabourets *de paille ; M"' Moloch et moi
nous nous assîmes sur le banc, contre la muraille où flamboyait
la pensée de M. de Bulow. Moloch lui-même s'assit sur sa cou-
chette.
— Eh bien ! voilà... fît le jeune prince, rasséréné avec la
gromptitude habituelle à Tenfance... Depuis longtemps j'avais
le projet de me venger Ju major parce qu'il me frappait. J'avais
confié ce projet à Hans, mon frère de lait, qui est un des cochers
de Graus. Nous avions examiné ensemble plusieurs systèmes :
celui que j'aurais le mieux aimé aurait été, naturellement, de
me battre avec lui et de le tuer... mais il n'y avait pas moyen.
Alprs Hans m'avait suggéré d'attacher un petit sac de toile rem-
pli de poivre sous la queue de la jument Dorothée. Avec la cha-
leur de la ûiarche, le poivre aurait incendié peu à peu le der-
rière de la bête, qui est sensible, et elle aurait jeté le major par
terre. Malheureusement il est bon cavalier: il n'était pas sûr
qu'il tombât et qu'il se tuât... Or, vous vous rappelez que récem-
ment une bombe a été jetée à Paris sur le roi d'Espagne. A ce
propos, les journaux ont beaucoup parlé des anarchistes et de
leur science de la chimie. Dans la Kreutz Zeilung, notamment,
il a paru un grand feuilleton où tous les systèmes de bombes
étaient admirablement décrits par un professeur très savant...
— Q science allemande ! interrompit M"' Moloch avec admi-
ration.
— Ce feuilleton, continua le jeune prince, m'a donné l'idée
de fabriquer un engin. J'ai bien étudié Tarticle de la Kreutz
Zeittmg et aussi les traités de chimie que j'ai trouvés dans la
bibliothèque du château.
— Quoi !... s'écria Moloch, vous avez même consulté des traités
de chimie ? Mais voilà qui est très remarquable, très honorable
pour un je une prince ! . . .
. Max rougit, un peu interdit,. craignant que le docteur ne
raillât. Mais le docteur approuvait sincèrement, et, d'un geste
amical, Tincitail à continuer.
— Vous avez alors passé à Texécution de l'engin? question-
na-t-il avec curiosité. Comment vous y êtes-vous pris?
— J'ai d'abord essayé de me procurer une gargousse d'artil-
lerie : mais comme la garde du château ne fait pas de tirs
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i86 HEVUB DBS DEUX MONDES.
d'artillerie, on n'en avait pas ici. Alors Hans s'est procuré à
Steinach une grosse fusée. Pour donner h Tenveloppe plus de
résistance, je l'ai entourée d'une feuille de zinc roulée maintenue
•avec du fil de fer.
— Très bien! très bien ! approuva Moloch.
— J'ai alors fait un mélange, selon la formule de la Kreutz
Zfilunff : poudre à canon que j'avais dérobée au magasin d'artil-
ilerie, charbon et picrate de potasse, que j'avais fabriqué moi-
même. J'y ai ajouté de la sciure de bois, parce que j'avais lu
dans un traité que cela donne de la cohésion au mélange...
— De la sciure de bois ! s'écria Moloch en se mettant brus-
quement debout... Il a eu Tidée de mélanger de la sciure de
bois !... Mais savez- vous, mon cher jeune prince, que vous avez
un véritable talent pour la chimie?... Tenez, il faut que je vous
'embrasse, cdumne praestantissime !
Et, prenant dans ses mains ridées la blonde tète de Max
effaré, Moloch lui remit deux gros baisers sur les joues...
M"" Moloch et moi tenions à peine notre sérieux. J'essayai de
redonner à l'entretien un tour plus grave.
— Dites-moi, monseigneur, demandai-je, ce qui vous a donné
l'idée de choisir la fête du 2 septembre pour consommer votre
attentat ?
Max baissa le front et dit :
— L'avant-veille, le major m'avait... (il hésita et acheva très
bas) m'avait touché^ avec sa canne.
Il hésita encore un instant et, se décidant :
— Et puis... je n'aime ni Bismiu*ck ni aucun Prussien. S'il
n'y avait pas eu Bismarck et les Prussiens, et Sedan, aujour-
d'hui Rothberg ne serait pas séparé de Steinach et je régnerais
vraiment, un jour, sur une vraie principauté... comme mes
aïeux...
— Mais comment, fit Moloch, attaché à son idée, comment
avez- vous fixé la mèche et déposé l'engin?
— J'ai pris pour mèche un cordon de rideau que j'ai imbibé
d'une solution de chlorate de potasse. Hans a glissé le tout
dans la petite caisse d'arrière, sous la capote de la voiture, au
moment où le cocher quittait la remise. Et la longueur de la
mèche était bien calculée, conclut Max, non sans fierté, car
l'explosion a éclaté juste au moment où le major s'asseyait sur la
banquette
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 487
— Oui, fit Moloch; mais votre engin avait un grave défaut:
Tenveloppe de zinc ne donnait de résistance que latéralement;
aux deux bouts, les gaz ont trouvé, en somme, une fenêtre par
où ils ont fait fusée. Voilà ppurquoi n'importe quelle boîte de
conserve aurait mieux valu que la fusée blindée de zinc... Vous
coniprenez, n'est-ce pas? On ressoude la boîte après l'avoir rem-
plie/'ccmme pour un pâté, et comme la soudure est encore plus
résistante que l'enveloppe...
-^ Eitel ! fît doucement M°* Moloch.
Il la dévisagea de/ cet œil comiquement furibond-^qu'il oppo-
sait à tout interrupteur.
— Quoi? quoi? dit-il.
Mais le regard de sa femme le calma.
— Bon! bon! fit-il. Tout cela n'a plus d'intérêt maintenant,
c'est convenu. N'importe, prince, vous avez^ moutré une véri-
table entente de la chimie et une invention personnelle tout à
fait ingénieuse... C'est très bien! très bien ! Cultivez la chimie,
c'est la mère de toutes les sciences et la clé de ta philosophie
moderne. En souvenir de ceci, je vous donnerai mon livre des
Quatre problèmes de la Nature, avec une dédicace.
— Comme vous êtes bon ! monsieur le docteur, fit Max qui
riait et pleurait en même temps. Hélas ! mon père ne me trai-
tera pas comme vous !..r
-^ Avouez d'abord tout à la princesse votre mère, suggéra
M""' Moloch. Elle est bonne et douce. C'est grâce à elle que j'ai
pu voir librement mon mari. Elle amortira le choc.
Les yeux du petit prince s'étaient illuminés.
— N'est-ce pas que ma mère est bonne ? Et si belle ! Il n'y a
. pas déplus belle princesse régnante en Alleniagne... Ah ! si c'était
elle qui puisse s'occuper de moi et non mon père et le major, je
serais meilleur et plus heureux ! Il paraît que c'est impossible,
qpi'il faut qu'un prince soit élevé par des hommes. Enfin, vous
avez raison, Frau Doctor. . C'est à elle que j'irai d'abord... mais
elle ne pourra pas empêcher .que mon père me châtie rudement.
— Je gage au contraire, fit Moloch, qu'on vous infligera une
peine fort légère, car on n'avouera pas officiellement que vous
êtes l'auteur de l'attentat, et il ne faudra pas le laisser soupçon-
ner au public.
— Et puis, monseigneur, ajoutai-je, il faut être prêt à payer
le prix de ses actes.
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488 REVUE DES DEUX MONDES.
— Je le sais, monsieur Dubert, me répondit-il en me regar-
dant bien en face, avec cette jolie fierté que j'aimais et que la
brutalité du major lui ôtait. Je vais trouver ma mère sur-le-
champ, et je vous certifie que j'avouerai tout.
— Laissez-moi vous embrasser, dit M"' Molocli, les larmes
aux yeux.
Elle lo garda un bon moment dans ses bras, murmurant :
— Chère tête blonde ! cher enfant !
Il serra la main du docteur et la mienne, et, sans plus pro-
noncer une parole, alla frapper contre la. porte avec son stick.
Le geôlier, qui attendait dehors, ouvrit et s'effaça respectueuse-
ment. Du seuil, Max nous fit un bonjour mi-triste, mi-souriant.
— Renoncez à ce genre particulier d'expériences, lui cria le
docteur; mais surtout, ne négligez pas pour cela la chimie! Vous
y réussirez.
Et la porte s'étant refermée, nous l'entendîmes s'éloigner
.d'un pas résolu.
31"* Moloch essuyait ses sensibles yeux.
— Ce petit prince, fit-elle, a une nature excellente.
— Avec quelques dangereux penchans, objectai-je.
Moloch secoua la tête.
— Pauvre enfant ! Est-ce donc sa faute s'il a hérité son tem-
pérament d'une vingtaine de maniaques sanguiqaires dont la bar-
barie n'avait pour limite que la barbarie de leurs adversaires prin-
ciers?... N'importe, ajouta-t-il avec son gai rire de collégien,
quel joli article pour le Vorwœrts: « Le prince dynamiteur! »
— Nous ne lirons pas cet article, cher docteur, répliquai-je.
Vous l'avez fort justement dit à Max : jamais on n'avouera que
le prince héritier de Rothberg a voulu faire sauter le major de
la Cour.
— Eitel, interrompit M"* Moloch, je veux que ce soir, pour
célébrer ta mise en liberté, nous vidions une de ces bouteilles
de Johannisberg 98 dont le goût te plaît tant.
Moloch secoua la tête.
— Ne compte pas, femme, sur ma libération pour ce soir, ni
peut-être pour demain. Il faut laisser aux méninges du prince
et des dignitaires le loisir d'inventer une fable... Ah! réjouis-
sons-nous que pareille aventure nous arrive au xx*^ siècle. Il y a
seulement soixante-dix ou quatre-vingts ans, mon sort eût été vite
réglé, et le tien aussi, Cécile, et aussi le vôtre, monsieur Dubert, et
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MONSIEUR ET MADABn: MOLOCH. 489
.^e celui de votre jeune sœur, sans compter le petit Hans, de
li d'ailleurs, même aujourd'hui, je ne payerais pas la peau fort
lier. Quiconque aurait conni; la vérité eût été mis hors d'état de
a divulguer... Malgré tout, le Dieu-Force, dans l'antique Ger-
[nanie, est contraint aujourd'hui, en certaines circonstances, de
compter avec lldée. Et ses adorateurs n'osent parfois lui rendre
]u'un culte honteux.
J'allais prendre congé du vieux couple, quand M"* Moloch
lit, à mi-voix, à son mari :
— Eitel! ne voulais-tu pas parler d'une certaine chose à
1. le docteur Dubert?
Le savant passa ses doigts mobiles dans les boucles de ses
'le veux blancs.
— Bei Gott! fit-il, je le devrais; mais je ne sais comment
. Dubert acceptera mes propos. Qu'en penses-tu, Cécile?
— Je pense, fit la vieille dame, qu'il faut lui parler à cœur
uvert, parce qu'il est véritablement notre ami
Moloch me saisit brusquement le bras et me regarda dans
îs yeux.
— Écoutez, fit-il, j'ai de l'affection pour vous. Bien que fonc-
tioxmaire de la Cour, vous n'avez pas craint de montrer de l'ami-
tié au;. vieux Zimmermann. Quand on l'a incarcéré, vous avez
itt^ tcrcédé pour lui auprès du prince ; vous l'avez visité dans son
^cihot. Le peu que je puis vous rendre en échange, je vous le
onnerai. Ce n'est qu'un conseil. Ne le prenez pas en mauvaise
^x*t... Voilà : tout le monde, à Rothberg, dit que vous êtes l'amant
^ la princesse Else... Bon! ce n'est pas vrai? j'en suis bien
tsc ! On disait que vous alliez l'enlever. Je trouvais cela fâcheux,
t Cécile pensait comme moi. Vous auriez eu une situation hu-
miliée et difficile; vous auriez fait tort à votre charmante petite
^iir. Vous auriez donné un argument à ceux qui, de ce côté
<^s Vosges, accusent la frivolité et le libertinage des Français,
•nfin, vous auriez ôté sa mère à ce pauvre petit prince Ma.v..
^ ne dis pas que ce soit une mère parfaite, mais c'est tout de
^^me une mère, n'est-ce pas ? C'est une femme qui a quelque
-lisibilité. Elle m'a fait un peu de bien et, tout à l'heure, son
ilervention va certainement encore adoucir les choses. Que sera
vie de cet adolescent princier, quand il n'aura plus pour édu-
mteurs que le prince Otto et une Frika?... Max me semble à la
is intelligent et puérili faible et violent. Pourtant, il gouver-
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490 KEVUE DES DEUX MONDES.
nera des hommes. Ne contribuez pas à en faire un mauvais
prince... Maintenant, si vous trouvez que j'ai été indiscret,
appelez-moi vieux fou et oubliez ce que je viens de dire.
Je ne répondis pas, mais je serrai la main des deux époux de
façon à leur faire comprendre que leur intervention ne me cho-
quait point. Et je sortis; je m'en allai vers la villa, le cœur
incertain et lourd.
Je ne pensais plus à l'aventure de Moloch. J'étais tout au
souci égoïste de mon propre lendemain^ et je me demandais :
— Que ferai-je?
XII
Quand j'eus regagné ma chambre, il était environ quatre
heures après midi, heure oii, par les beaux jours comme celui-
ci, les hôtes du Luftkurort excursionnent dans la montagne avec
une conscience vraiment germanique... Gritte, je le savais, était
montée jusqu'au Rennstieg en compagnie d'une famille alle-
mande de notre voisinage, où les deux fillettes étaient devenues
ses amies.
Il ne me déplut pas de me sentir seul pour rêver et méditer,
dans ma chambre close, avec le silence de la maison et du pays
autour de moi. Je m'assis sur la terrasse qui dominait le châ-
teau, la vallée de la Rotha, le massif du Thiergarten. Ma pensée,
comme hésitant à s'engager dans des méditations sérieuses,
voleta sur des réflexions d'une insignifiance absolue. « Les jours
deviennent courts. Il est à peine cinq heures et voici déjà que
les oppositions d'ombre et de lumière, prélude du soir, accusent
la beauté du paysage... Tiens !... On a réparé la toiture ouest du
château, que le récent orage avait abîmée... Les tuiles neuves
dessinent un triangle. » Puis je ne pensai plus à rien du tout;
mes yeux suivirent les évolutions d'une bande de chevreuils qui,
élégans et craintifs, descendaient des bois du Thiergarten vers
la rivière. Et une morne tristesse m'envahit.
— Voyons ! voyons ! m'écriai-jc tout haut... rien n'est encore
accompli : ma destinée est dans mes mains. Au lieu de prendre
tout seul, demain, le train pour la Bohême, qui m'empêche de
prendre avec Gritte le train de Paris?
Oui... il ne tenait qu'à moi de choisir, mais à la condition,
d'abord, de démêler ce que je voulais choisir... L'autre soir,
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fmrr
3I0NSIEUR ET 3IADAME MOLOCH. 491
quand la princesse me parlait avec une amoureuse autorité,
arrangeant Tavenir, disposant de moi comme d'un bien conquis,
pesant sur moi de tout le poids importun de sa fortune, de sa
qualité d'altesse, je m'étais senti une âme de révolté. Alors, j'au-
rais pu dire avec certitude: « Je préfère m'affranchir... » En
était-il de même aujourd'hui, où je méditais face à face avec moi ?
La tristesse de ma libre solitude valait-elle donc la peine d'être
si jalousement défendue contre un tendre esclavage?
« Qu'Else ait ou non la discrétion, la délicatesse désirables,
qu'elle ne m'épargne pas assez les humiliations de mon état, il
n'en est pas moins certain qu'elle m'aime. Quand elle dit : Je
vous donne de mon amour une preuve unique en sacrifiant tant
de choses, elle manquo peut-être de tact, mais elle ne manque
pas de sincérité. Rencontrerai-je jamais une autre femme capable
de m'aimer ainsi et de me le prouver avec tant d'éclat?... »
Des hirondelles vinrent tournoyer sous la terrasse, se pour-
suivirent avec des cris aigus, ces cris où retentit un étrange
appel de mélancolie, cris d'automne évoquant la tristesse des
départs, des voyages lointains. Comme j'étais parfaitement im-
mobile, elles rapprochaient de moi leurs volutes mouvantes;
l'une d'elles se posa un instant sur la rampe du balcon : je distin-
guai de près sa petite tête noire, aux yeux noirs, son poir bec
effilé, la riche mantille bleu sombre de ses ailes repliées et la
découpure cabalistique de sa queue doublement pointue. Sou-
dain, elle plongea de nouveau dans le vide de la vallée, les
ailes d'abord actives, puis planantes, au-dessus de la verte arène
où bouillonnait la Rotha.
i
— Et moi aussi, murmurai-je, renouant mes pensées, moi
aussi j'aime EUse... Mille petits liens mystérieux de tendresse
ui'ont uni à elle, dans cette solitude qu'elle a dotée pour moi
d'un charme imprévu. Le vrai devoir, supérieur à toutes les
conventions artificielles de la société, n'est-il pas de lui rester
fidèle? Ne nous payons pas de mots ! La morale, n'est pour rion
dans mon hésitation présente. J'y démêle au contraire un cer
tain égoïsme, le projet de réserver l'avenir pour quelque autre
femme plus jeune.... Vain projet! car une femme plus jeune
li'aura pas pour moi le jeune, l'ardent désir d'Else... Et moi-
même, ne demeurerai-je pas toute ma vie inconsolable, si je
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492 REVUE DES DEUX MONDES.
n'ai pas reçu d'elle ce don absolu, qui seul apaise l'inquiétude
du désir ?
— Mais je suis absurde! m'écriai-je en me levant, irrité
contre moi-même, et en arpentant ma terrasse. Qu'est-ce que je
veuxenfln, qu'est-ce que je veux, qu'est-ce que je. veux?...
En vérité, je ne le savais plus. Il me parut bien toutefois que,
si je n'écoutais que mon impulsion irréfléchie, je rejoindrais Else.
« Seulement, il y a Gritte... Il y a la répugnante situation
d'un homme pauvre enlevé par une femme riche. Moloch me Ta
dit franchement tout à l'heure : et que de fois je me le suis dit
à moi-même! Cependant, voyons! Gritte n'est pas seule au
monde. C'est par exception qu'en ce moment je suis respon-
sable d'elle. Elle est régulièrement confiée à notre tante de
Mortefontaine, sa tutrice. Elle va retourner à Vernon... Sa tante,
la dotera, la mariera. Gritte aura un mari, le suivra, ne s'in-
quiétera guère de moi. A cause d'elle, qui dans si peu de temps
s'appuiera sur le bras d'un î^utre homme, toute liberté m'est-elle
enlevée pour mon propre bonheur?...
« D'autre part, la situation déshonorante du précepteur
enlevé par la princesse... »
Je fis un acte énergique de sincérité, afin de ne pas poser
devant moi-inôme, ce qui est souvent plus malaisé que de ne
pas poser devant autrui.
« Suis-je réellement arrêté par le scrupule d'associer ma vie
à celle d'une femme plus riche?... Eh bien! en conscience, non.
Il ne m'apparaît pas, là, une déchéance morale irrémédiable.
Ce qui m'irrfte et m'inquiète, c'est la peur d'être dépendant de la
femme plus riche que moi, c'est la . peur qu'elle n'en use pour
m'opprimer et m'asservir. C'est aussi, soyons franc, c'est sur-
tout l'opinion qu'on aura de cette fuite. Les conditions de notre
vie à deux ne devraient être connues que d'Else et de moi, je
m'en accommoderais; mais je frémis rien qu'à imaginer le ri-
dicule et le déshonneur publics qui s'attachent au précepteur
français enlevé par la princesse allemande !
« Et alors?...
« Alors... Je ne sais plus que faire. Je sens bien un attrait
(le tendresse, de reconnaissance et môme de désir pour Else.
J'ai même peut-être, vis-à-vis d'elle, de vagues devoirs : car,
après tout, je lui ai dit : « Je vous aime, » et je n'ai jamais con-
tredit formellement ses projeta d^enlèvement... Mais tout en me
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MONSIEUR ET MADÀM^ MOLOCH. 493
jugeant libre vis-à-vis de Gritte dans le sens strict du devoir,
j'aime trop ma sœurette pour ne pas souffrir de lui faire du tort
et surtout qu'elle puisse penser que je lui fais du tort... De même,
je ne me sens pas déshonoré par l'acte de suivre, pauvre, la des-
tinée d'une femme riche : mais je me juge diminué par la dé-
pendance réelle qui en résulte pour moi, et blessé par l'opinion
qu'en aura le monde... »
A ce point de mes réflexions, je sentis que je n'avançaîs^ plus
et môme que je perdais pied dans ma propre psychologie... Mon
tempérament me suggéra: « Laissons faire!... Laissons s'arran-
ger les événemens! Dans trois jours je serai d'un côté ou de
Tautre de ce que Tirésias appelle : le tranchant du destin. »
Cette solution de veulerie et d'inaction satisfit ma paresse. Je me
penchai au balcon et je regardai. Le soleil déclinant de l'au-
tomne rougissait la massive façade du château : on eût dit in-
cendiées les dernières fenêtres, celles de l'appartement d'Else.
Les montagnes, où déjà les feuilles des hêtres jaunissaient, parmi
l'immuable verdure des sapins, se hérissaient, à la clarté oblique,
d'une infinité de cônes lumineux juxtaposés et d'innombrables
trous d'ombre... La Rotha, dans le fond déjà obscur dû ravin,
mugissait, noire et blanche.
Tout mon séjour dans ces montagnes me revint en mémoire
d'un seul élan : les poignantes angoisses de l'exil, les humilia-
tions ressenties si cruellement en présence du major, du prince,
de Herr Graus, et aussi les joies de l'intimité avec Else, les
premiers frôlemens de nos mains, les premiers baisers. Je me
rappelai la lecture de Michelet, la visite au théâtre de la Gom-
bault... Et surtout ces dernières semaines, si animées, si intenses,
Moloch et sa femme, la présence de Gritte qui avait renouvelé
pour moi l'attrait des paysages, les dialogues dans la prison. —
« Tout cela, bon ou mauvais, hostile ou amical, a été un.mor-
ceau de ma jeunesse... Tout cela vaut mieux que d'avoir continué
ma sotte vie de jeune bourgeois riche... Ici, j'ai compris et j'ai
aimé mon cher pays français comme je ne l'avais jamais compris
et aimé sous le ciel de la patrie. Vieux coin d'Allemagne, quel
que soit demain, je sais bien que je ne te haïrai pas! »
Je fus interrompu dans mes méditations j^ar un truit de. pas
assez pesans dans l'escalier de la Yill&«.«
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491
REVUE DES DEUX MONDES.
H Serait-ce M. Moloch qui rentre, libéré, chez mi? » peÔBai-jo
Et je me hâtai de courir au vestibule pour le saluer. "Matiur:
prise ne fut pas médiocre de me trouver face à face avec M"* de
Buhiberg. Cette vierge Scandinave annexée à Pempire allemand
commença par pousser un soupir de fatigue, sans doute pour
me reprocher la raideur de mon escalier. Puis m'ayant honoré
d'une brusque inclination de sa tête aristocratique^ elle me
dit :
— Son Altesse la Princesse est en bas dans sa voiture, elle
demande si M. le docteur est en état de la recevoir.
— Son Altesse ici ?. . . m'écriai- je.
M""* de Bohlberg leva au plafond ses yeux attristés, comme
pour dire : « Ne me rendez pas responsable de la commission que
je suis forcée de vous faire... L'idée d'une telle inconvenance ne
vient pas de moi ! »
— Je suis aux ordres de Son Altesse, fis-je, reprenant mon
sang-froid.
— Son Altesse vous commande de ne pas venir à sa ren-
contre, et de l'attendre ici, répliqua la demoiselle d'honneur.
Elle redescendit, tandis que, suivant l'ordre de la prfncesse,
j'attendais sur le palier. Tout de suite, Else apparut, suivie de
M"-de Bohlberg.
« — Je ne vous dérange pas? fit-elle avec cette grâce aisée,
certainement la plus incontestable qualité des souverains.
Et me donnant sa main à baiser :
— J'ai un mot à vous dire de la part du prince...
Je la conduisis sur la terrasse de ma chambre en traversant
la chambre de Grîtte.
— Oh! c'est ravissant en effet, cette vue des terrasses...
Regardez donc, Bohlberg! Je n'étais pas venue dans ces villas
depuis que Sa Majesté la Reine de Hollande y vécut quelques
semaines incognito... Bohlberg, allez donc m'attendre dans la
chambre voisine, — la chambre de votre sœur, n'est-ce pas,
monsieur Dubert?
— Oui. princesse, murmurai-je, assez gêné,
M"° de Bohlberg obéit. Dès que la porte se fut refermée sur
elle, Else me tendit ses lèvres à travers la voilette grise. Elk
était toute vêtue de gris, costume tailleur coupé à Vienne, chaJ
peau gris façonné à Paris, gants gris, voilette grise. Cette
Iclte monochrome lui seyait. Son teint se parait de la chaleur <
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MONSIEUR ET MADABnS MOLOÇH. 495
son sang; elle sentait frais, et, il n'y a qu'un mot qui serve, elle
était charmante.
— Oui, fit-elle, m'imposant silence de la main, dès que nos
bouches se quittèrent,... c'est entendu,... je fais une folie, une
imprudence... qu'importe ?. puisque ce sera la dernière... Je vou-
lais vous voir et voir où vous avez vécu depuis un mois... notre
^lus cher mois.
Elle se pendit à mon bras, et laissa traîner son regard sur la
vallée de la Rotha, déjà brumeuse, sur les pentes boisées encore
ensoleillées à leur faîte, sur le château qu'incendiait le soleil
couchant. Et elle se parla à elle-même plutôt qu'elle ne me
parla.
— Comme j'ai souffert du vide de mon cœur, ici!... Je vais
accomplir quelque chose que l'opinion jugera extravagant...
A moi, cela me paraît la seule chose raisonnable.
Elle ramena ses yeux sur mes yeux et ajouta en souriant :
— Officiellement, je suis venue chez vous pour vous dire que
le prince compte sur votre discrétion dans l'affaire de ce fou de
Max. J'ai obtenu qu'on ne lui infligeât qu'une semaine d'arrêts,
comme punition. Le petit H ans, qui est très dévoué, dira que
c'est lui qui avait déposé par mégarde dans la voiture une fusée
destinée au feu d'artifice du soir... enfin, n'importe quoi. On lui
donnera mille marks et on le mettra quinze jours en prison...
Après tout, il a été complice de Max et mérite d'être puni. Le
juge a déchiré son ordonnance de renvoi à la cour et signera ce
soir une ordonnance de non-lieu pour le docteur, qui sera mis
en liberté demain matin... Et ainsi tout sera fini. Au fond, le
prince n'a pas été si en colère que je l'aurais craint, parce que
cette ridicule histoire l'ennuyait et qu'ainsi la voilà liquidée...
Il publiera dans la Gazette de Rothberg un télégramme à sensa-
tion remettant les choses au point...Et puis, tout cela m'est égal...
Je suis à toi, fit-elle plus bas... Je suis à toi, répéta-t-elle. Et je
te permets de me dire : « Je t'aime. »
Elle insista sur le tutoiement comme sur une faveur capitale-
Renversée dans mes bras, elle me regardait avec une réelle ten-
dresse. Pourquoi, à cette minute où elle pouvait supposer que
sa présence me griserait tout à fait, pourquoi me sentis-je bien
plus clairvoyant et bien plus maître de moi que la minute
d'avant, alors que je n'avais pour compagnie que mes rêves?
Peut-être parce que cette visite impromptu m'avait un peu
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496 ' REVUE DES DEUX MONDES.
déplu : lé voisinage de la chambre de Gritte aggravait mon ma-
laise. A chaque instant, je tremblais de voir la porte s'ouvrir et
Gritte paraître. Mon cœur, trop angoissé pour s'attendrir, fut
lucide jusqu'au pressentiment. Pour la première fois, je fus cer-
' tain que cette femme élégante et jolie, actuellement renversée
dans mes bras, ne serait jamais la vraie compagne de ma vie. Et
du même coup m'apparut la solution d'un problème que, tout,
à l'heure, j'avais vainement poursuivie. La question qu'il fallait
poser, qui serait l'épreuve, suprême, me fut mystérieusement
suggérée.
— Oui, chère Else, je t'aime... Mais ce que tu m'as proposé...
je ne peux pas le faire de la façon que tu me le proposes.
Elle se dégagea, toute pâle :
— Que veux-tu dire?... Je ne comprends pas.
— Je sens tout le prix du sacrifice que tu fais... Je t'en re-
mercie. Mais je ne peux pas être, moi pauvre professeur, l'amant
d'une princesse riche évadée de son trône.
— Oh ! fit-elle, toute tremblante, dans quels termes tu me
parles!...
— Pourquoi reculer devant des mots, puisqu'il faut s'expli-
quer clairement? Je ne peux être, ma chère souveraine, que
ton mari, et ton mari pauvre. Veux-tu renoncera ta fortune?...
je ne te permets pas d'en garder un billet de banque ni un
bijou. Veux-tu t'appeler M"* Dubert et vivre en France, de ma
vie, de la vie que je gagnerai par mon travail?... Alors, je suis
à toi. Nous nous rejoindrons après-demain à Carlsbad : dès que
la loi nous le permettra, nous nous épouserons et nous retour-
nerons dans mon pays.
Elle recula un peu et me regarda. Évidemment elle se de-
mandait si j'avais mon bon sens.
— Ce n'est pas sérieux, fit-elle (et son attitude, comme sa
voix, reprenait de la hauteur), ce n'est pas sérieux, ce que vous
me dites là?
La distance s'était refaite entre nous deux; le tutoiement
avait disparu.
— Très sérieux, dis-jc assez froidement. Même d'une femme
que j'aime, je refuse d'être le compagnon salarié. Et, simple^
bourgeois français, je veux vivre en France avec ma femme légi-
time, qui soit mon égale.
• — Ah ! fit Ëlse dont les lèvres tremblaient, j'ai eu bien tort
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 497
de me fier à vous... Vous avez trouvé ce moyen pour vous déro-
ber... Ce n'est pas brave... Vous savez bien que je ne dispose pas
de mon rang ni de mon nom comme une petite ouvrière de
Steinach qu'il vous plairait d'enlever ! Et mieux vaudrait me dire
tout de suite que vous avez changé d'avis, que vous ne m'aimez
plus. Car vous êtes trop intelligent pour avoir jamais pensé que
je vivrais avec les 6 000 marks que vous gagnerez par votre tra-
vail, sous le règne d'un avocat parvenu, dans un pays pourri
par l'anarchie, et cela pour m'appeler : « M"* Dubeft. »
Quand elle prononça d'un ton bien ferme, bien méprisant,
ces deux mots : « M"* Dubert, « je sentis qu'un certain lien
se brisait entre nous et que rien ne le raccommoderait... Je dus
changer de visage, car elle s'aperçut qu'elle m'avait blessé:
— Ne prenez pas en mauvaise part ce que je vous dis là, re-
prit-elle. Certainement vous me comprenez. Aucun être au monde
n'est absolument libre d'attaches. Je romps celles que je peux
rompre. Pensez à ce que je vous sacrifie et ne me demandez pas
l'impossible. Je puis cesser d'être princesse régnante de Roth-
berg, je ne puis cesser d'être princesse allemande... Voilà ce que
j ai voulu dire : rien, bien entendu, qui doive vous froisser.
Je ne répondis rien : et bientôt mon visage n'exprima plus
aucune irritation. Je me sentais au contraire apaisé par la déci-
sion qui s'était spontanément établie en moi. Mais l'habitude de
voir toujours tout le monde leur céder accoutume les princes à
interpréter dans le sens de l'obéissance le silence de leurs inter-
locuteurs.
— N'est-ce pas^ me dit Else, que j'ai raison et que vous
sentez que j'ai raison?
Je répondis hardiment, sincèrement:
— Oui, je sens que vous avez raison.
Et je me répétais à part moi :
« Elle peut cesser d'être mère, cesser d'être honnête femme,
mais elle ne peut pas cesser d'être Allemande et d'être prin-
cesse... »
Des voix nous parvinrent de la chambre voisine. La prin
cesse m'interrogea du regard.
— C'est ma sœur Gritte, dis-jô, qui sans doute rentre de sa
promenade et qui cause avec M"* de Bohlberg.
— Allons, fit Else, il faut que je vous quitte... Pensez à moi.
Pensez que demain matin je serai à Carlsbad et après-demain à
Tnim sttv. — 4906 M
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498 REVUE DES DEUX MONDES.
Niklau... où je vous attendrai. Et chassez les folies de votre
cerveau. Tenez, embrassez-moi.
Relevant sa voilette, elle m'offrit encore ses lèvres, tournant
le dos au paysage que le soir parait de sa féerie. J'hésitai un
instant. Puis je compris qu'il ne fallait pas lui en vouloir,
qu'elle n'était pas spécialement insensible ou perverse, et, qu'en
fait, je ne lui gardais nulle rancune. Allemande et princesse !
pensai-je... Je me penchai sur elle, sa tête renversée sur mon
bras. Dans s^ yeux bleus, encore puérils malgré la meurtris-
sure que les années infligeaient aux paupières, j'aperçus reflété
le paysage romantique de la Rotha, et le ciel où déjà s'allumait
le fanal de Jupiter... Et le baiser que je posai sur sa bouche
chaude de fièvre contînt toute ma reconnaissance pour lé passé,
tout le tendre regret pour un avenir qui ne ferait pas...
— Rohlberg! appela-t-elle après un instant de silence dont
elle usa pour remettre en ordre sa coiffure.
La vieille fille parut sur le seuil : derrière elle, j'aperçus
Gritte, immobile.
— On peut sortir par ici, n'est-ce pas? fit Else en montrant
la porte de ma chambre qui donnait sur le palier.
Sur ma réponse affirmative, elle ouvrit cette porte, et, me
faisant un geste d'adieu où je distinguai un ordre dans l'index
légèrement menaçant, elle s'éloigna, suivie de sa demoiselle
d'honneur.
Gritte, debout dans sa chambre, une main appuyée au bois
de lit, n'avait pas bougé. J'allai à elle. Il ne faisait déjà plus
clair. Quand je fus tout proche, je m'aperçus que son corps trem-
blait et qu'elle pleurait. Elle eut un geste de recul comme pour
éviter mon contact. Ses yeux candides et douloureux ne quit-
taient pas les miens. Je compris qu'il n'y avait rien à lui expli-
quer, et que c'était tant mieux, car je ne trouverais pas de mots.
Mais je compris aussi que jamais, jamais, je ne me résignerais
à être la cause qui faisait pleurer ces yeux et trembler ce corps
innocent.
— Gritte chérie, lui dis-jc, ne crains rien. C'est fini.,.
Elle fit « non » de la tète avec une sorte de violence ner-
veuse.
— Si, ma chérie, repris-je, crois-moi. C'est fini. Je ne te
quitterai pas. Je rentrerai demain h Paris, avec toi.
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 499
Ses yenx s'éclairèrent. D'un de ces mouvemens vifs qui la
faisaient si gracieuse, elle écarta pour ainsi dire les larmes de
ses joues, et releva ses cheveux, que ses sanglots avaient fait
déborder sur son front :
— Est-ce possible? fit-elle.
— C'est certain.
Alors elle s'avança doucement jusqu'à moi et se laissa couler
contre moi, la tête sur mon épaule.
— Merci... mon Loup chéri... merci !
Ses deux mains me caressaient le visage, elle murmura :
— Tu vas avoir du chagrin... Mais je t'aimerai tant, Loup,
tu verras, je t'aimerai tant ! Et puis, vois-tu ? comme ça, ce sera
mieux, pour toi aussi...
XIII
Villa Else, 19 septembre.
(« flhëre Princesse,
« Je vous écris de cette môme terrasse où hier vous avez daigné
me faire un si tendre adieu, dont l'évocation me laisse encore
troublé. Pour vous écrire, je me suis levé avant le jour : tout dort
dans les villas, tout semble dormir au chftteau. La brume bleue
s'évapore lentement des profondeurs où murmure la Rotha... Je
vous écris si tôt parce que je veux que ma lettre vous parvienne
avant l'heure où vous m'attendiez moi-même.
« Chère grande amie, à la minute qui précéda cet inoubliable
baiser d'adieu^ vous me disiez, parmi d'autres propos d'amour :
« Comprenez- vous que je ne puis cesser d'être Allemande et que
je ne puis cesser d'être princesse?... » Et je protestai que je le
comprenais en effet. Je ne mentais pas. Votre formule m'était
apparue comme l'expression même de la vérité et de la sagesse.
Cependant, c'est à la réflexion que j'en éprouvai toute la force,
et qu'elle me péné ii', si l'on peut dire ainsi, jusqu'à s'identifier
avec ma propre pensée... Je n'ai guère dormi cette nuit, prin-
cesse ; ma petite sœur était un peu fiévreuse ; je l'ai veillée jus-
qu'au moment où son sommeil est redevenu calme. Et mon in-
somnie s'employa toute à méditer là-dessus. Je veux vous faire
connaître d'aborâ mes méditations, et ensuite les décisions
qu'ddes m'ont commandées.
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500 REVUE DES DEUX MONDES.
« Vous ne pouvez cesser d'être princesse... Je suis un peu
honteux, aujourd'hui, qu'il ait fallu un an de séjour dans une
cour allemande, et votre amitié, pour me faire comprendre cela...
Pourtant, il est certain qu'il y a onze mois, quand je vins au châ-
teau de Rothberg, j'y apportais d'autres idées. C'étaient, tout
juste, les idées d'un jeune Parisien de la bourgeoisie riche et
mondaine. A Paris, j'avais fréquenté, dans le monde, un ceiiaip
nombre de fe^imes qui mettaient des couronnes sur leur papier
à lettre et sur la portière de leur coupé ; mais je savais, comme
tous les Parisiens, qu'en France cela n'a aucune signification et
aucune importance. Depuis que la noblesse est officiellement sup-
primée, nous donnons, chez nous, du comte, du marquis, voire du
duc et du prince aux gens qui nous en manifestent le plus léger
désir. Qu'une M"* Benoit imprime un tortil sur sa correspon-
dance et se dénomme : Baronne de Benoît, cela ne nous paraît pas
plus choquant que de voir un Durand ou un Dupuis quelconque
signer un livre : Olivier de Montigny ou Carie de la Gérardière.
Ce n'est plus de la noblesse: ce sont des pseudonymes... Vous
concevez donc que ceux qui, comme mon père et moi, continuent
par simple paresse à s'appeler Dubert tout court, ne soient pas
éperdus d'admiration ni de respect pour cette innombrable cohue
de hobereaux ruinés et de boutiquiers décrassés qui prétendent
accroître l'aristocratie française.
« C'est dans cet esprit que j'arrivai, il y a un an, à Rothberg,
et c'est seulement à l'user que je m'aperçus que j'avais les idées
les plus fausses sur le mot ; Princesse, et môme sur le mot : Aris-
tocratie. Lentement, progressivement, je compris que ces mots
peuvent être plus que des mots, peuvent signifier des réalités.
Rothberg est une toute petite principauté, la plus petite de l'Al-
lemagne après Lichtenstein ; mais votre mari est tout de même le
dépositaire authentique d'une autorité qui lui vient d'une longue
suite d'aïeux; des êtres humains lui reconnaissent des droits que
leurs ancêtres reconnaissaient à ses ancêtres. Il est un chaînon de
l'histoire de son petit pays : il n'est pas un fantaisiste isolé qui se
décore lui-même d'un nom de guerre. Et vous aussi, princesse,
vous êtes un chaînon, charmant et brillant, de l'histoire d'Erlen-
burg : votre nom est évocateur d'un certain nombre de faits dans
le passé, d'un certain nombre de privilèges dans le présent. Cela
crée une réelle différence entre vous et un bourgeois.comme moi,
qui n'a^ dans son pays, qu'une histoire anonyme et tes droits de
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 501
tout le monde. Pas plus qu'il ne dépend de moi de faire réellement
noble le nom de Dubert que je porte, il ne dépend de vous de
faire qu'une Erlenburg soit réellement une bourgeoise. Elle ne
sera jamais qu^une princesse travestie...
« Ai-je bien réfléchi? Ai-je bien compris? Oui, n'est-ce pas...
Vcfus allez voir que je n'ai pas moins heureusement médité sur
le second point de votre phrase.
« Vous ne pouvez cesser d'être Allemande. Cela me paraît
aujourd'hui clair comme le soleil qui, en ce moment, dessine si
nettement la dentelure des pins sur le bleu lavé du cieK Et
pourtant, chère princesse, quand je quittai la France pour l'Alle-
magne, vous ne sauriez imaginer (car je ne vous l'ai jamais dit)
à quel point j'étais féru d'internationalisme. L'internationalisme
est une vieille maladie française. Comme les étrangers ont l'air
de se divertir chez nous, nous en concluons aussitôt qu'ils nous
aiment: nous les déclarons nos frères et nous rêvons d'une vaste
embrassade par-dessus les frontières. Ainsi nous chérissons suc-^
cessivement la plupart des peuples étrangers. Aujourd'hui, par
exemple, nous aimons les Anglais. Au moment où j'arrivai à
Rothberg, nous ne^ détestions pas les Allemands. Les jeunes gens
de ma génération notamment, qui n'ont pas vu la guerre, ressen-
taient peu la blessure de l'ancienne défaite... La musique de
Wagner avait atteint bien des cœurs par le chemin des oreilles :
les philosophes comme Schopenhauer et Nietzsche avaient conquis
nos intelligences. Puis, que voulez-vous? candidement, nous
croyions que vous nous aimiez...
« Ah! par exemple, chère princesse, cette illusion-là. ne m'a
pas duré longtemps, une fois passée la frontière ! La moindre
conrversation avec un de vos concitoyens, la plus sommaire lec-
ture de vos journaux, le spectacle seul de vos villes et de vos fêtes
m'ont tout aussitôt désabusé. Je retourne en France, — car j'y
vais retourner, — abasourdi de ma découverte : l'Allemagne nous
DÉTESTE. Pas toute l'Allemagne, soyons juste! Il existe un parti,
dans l'Allemagne des idées, qui sympathise avec la France des
idées: quelques savans, quelques littérateurs, quelques artistes...
hélas! de moins en moins nombreux et aussi, osons le dire, de
moins en moins hardis ! Les autres obéissent au mot d'ordre qui
vient du Nord. Ils nourrissent contre la France un étrange senti-
ment où se mêlent les contradictoires : jalousie pour l'élégance
et dédain pour la faiblessgi déception de n'avoir j[\as détruit le
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502 REVUE DES DEUX MONDES.
vaincu et crainte persistante d'une revanche possible... Huit
jours après mon arrivée à Rotbberg, cbère princesse, j'étais fixé
là-dessus...
« Vous protestez?... Vous dites que ce n'est pas vrai, et qu'en
tout cas ce ne sont pas là vos sentimens, à vous, princesse Else?
Vous avez raison. Vous êtes trop sensible pour n'être pas demeu-
rée quelque peu « vieille Allemagne; » et puis vous avez, per-
sonnellement, souffert un peu de ce qui est « jeune Allemagne »
parmi votre entourage immédiat... Toiit de même, ne tous
croyez pas affranchie des façons de voir et de juger qui offus-
quent le plus un Français ! La France est toujours, pour vous,
le pays de la frivolité sensuelle. Nous n'avons pas le droit dérai-
sonner : il nous faut chanter. Nous sommes en pleine décadence,
sauf que nous sommes d'assez agréables histrions... Regardez
bien dans votre esprit, chère Else, vous y trouverez toutes ces
façons de penser et de sentir... Que voulez- vous? cela nous
blesse. Nous trouvons cela injuste... Nous aussi, par bien des
côtés, nous nous jugeons supérieurs à l'Allemagne, surtout à la
jeune Allemagne chamîne et utilitaire... Nous aimions mille
choses de la vieille Allemagne du Danube et du Rhin... Voilà
que toute l'Allemagne, même celle du Danube et du Rhin, se
met à bomber la poitrine, à marcher à la prussienne, à dire :
« Nous sommes le peuple-roi... » Les Français regimbent, ou
du moins préfèrent vivre le moins possible avec des voisins si
exclusivement satisfaits d'eux-mêmes. Le « moi » national est le
plus haïssable des « moi. »
« J'entends bien votre objection. — Qu'importe tout cela entre
deux êtres qui s'aiment ? Deux êtres qui s'aiment ont-ils besoin,
et ont-ils seulement le temps de discuter politique ou sociolo-
gie?... Et cette objection semble fondée. Il est bien clair que le
matin où Michelet nous prêcha de si savoureuses doctrines sur
la sensibilité des femmes du Nord, ou encore dans la garde-robe
de la Gombault, nous connûmes des minutes de parfait accord,
durant lesquelles nous oubliâmes l'un et l'autre et notre nais-
sance et notre pays... Mais, chère Else, n'avons-nous pas juste-
ment éprouvé que, ces minutes envolées, notre naissance et
notre pays nous ressaisissaient soudain, et de nouveau nous do-
minaient souverainement? Nos différences réelles, irréductibles,
reparaissaient. Nos âmes se retrouvaient doublement étrangères,
et par la caste et par la race... Différence qui sans doute les
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I^pw*'«
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 503
avait d'abord attirées l'une vers Tautre, qui rendait plus poi-
gnantes les minutes d'accord et d'oubli, mais qui (confessez-le,
ma chère souveraine) teintait d'amertume et gâtait d'un air de
dispute les heures intermédiaires.
« Grâce à Dieu, chère princesse, depuis que vous m'avez fait
l'honneur de me permettre de vous aimer, nos « heures intermé-
diaires » ont été extrêmement peu nombreuses : quant à moi,
je pris bien vite auprès de vous la charmante habitude de perdre
la tète... Mais si j'avais obéi à votre tendre injonction, si j'ac-
ceptais le sacrifice que vous m'offrez, si je m'associais à la vie
nouvelle que vous projetez, ne devinez-vous pas que, par les né-
cessités mômes de cette vie commune, les momens de sang- froid
se multiplieraient? Pourriez-vous oublier toujours que vous avez
été princesse régnante, que vous avez eu un mari, que vous aviez
un fils, et que vous n'avez plus rien de tout cela ? Vous serait-
il loisible d'oublier l'opinion qu'a le monde des princesses
errantes, si nombreuses de nos jours, les allemandes surtout?
Tout cela aussi, comme la race et la naissance, c'est des réalités;
il ne tient pas à nous d'empêcher qu'elles se dressent devant nous
et nous dominent. Pourrais-je, moi-même, hors les minutes
d'exaltation qui, naturellement, sont exceptionnelles, ne pas me
souvenir que j'ai, dans l'opinion publique, déshonoré mon nom
en acceptant d'être... disons comme dirait l'opinion : entretenu
par une princesse ? Je sais bien que le plus ou moins d'honneur
attaché au nom de Dubert vous semble une question dénuée
d'intérêt et d'importance ; vous jugez même que c'est tout
honneur pour un simple Dubert que d'être aimé par une
princesse jusqu'au point d'en être gagé. Preuve de plus qu'entre
un bourgeois de France et une princesse. d'Allemagne, les idées
sur l'honneur sont inconciliables... Eh bien ! croyez qu'en France
et parmi les amis de ma famille, l'avenir do ma chère petilo
sœur Gritte serait très compromis s'il était avéré que son frère,
ruiné l'an passé, a choisi pour profession l'intendance sentimen-
tale d'une riche princesse teutonne.
« Tout cela, ma grande amie, — que j'écris bien vite et que
jo vais vous expédier bien vite, pour mettre de l'irrémédialDle
entre nous deux, — tout cela, que vous ne pouvez pas juger dé-
raisonnable, croyez que ma raison ne me le dicte pas sans faire
crier mon cœur... Ce serait bien doux, certes, de vous rejoindre
ce soir à Carlsbad, en un lieu où vos pudeurs T)ro testeraient
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504 RHVUE DES DEUX MONDES.
moins, et où ce qui n'a pas été, dans notre amour, serait enfin!...
Rien qu'à cette imagination, tout mon moi frémit et voudrait
s'élancer vers vous... Ah! la rayonnante lune de nliel dans le
petit château de Galicie!... tout contre vous, encore ignorés du
monde et pouvant nous figurer qu'il nous oublie...
« Mais tout cela ne peut pas ôtre. Tout cela nous mènerait
vite au désaccord, à la rancune, à la rupture... Et que notre
union absolue ne soit qu'un moment de notre destinée, que nous
nous séparions après, me semble indigne de nous deux. L'un de
l'autre, nous valons toute la vie : et justement nous ne pouvons
pas nous la donner. J'aime mieux un adieu qu'une rupture.
« Car c'est un adieu, mon amie... Tout à l'heure, je vais de-
mander au prince Otto de me rendre ma liberté, et, ce soir, je
pars avec Gritte pour Paris... Je quitte Rothberg, où je ne re-
viendrai plus, car je ne serais pas sûï d'avoir, une seconde fois
dans ma vie, la force de décider ce que je décide aujourd'hui.
Déjà j'ai bien de la peine à terminer ma lettre. Je Tai commen-
cée avec un peu d'injuste irritation et de méchante ironie... C'est
qa'ïl me restait de la rancune contre certaines paroles que vous
avez dites hier. Maintenant, au bout de mon message, je ne
ressens plus contre vous la moindre rancune do race ni de
caste... Je suis un pauvre garçon bien seul, qui a les larmes
aux yeux en pensant qu'il perd ^'sa plus chère amie. 0 douce
Else ! Else aux beaux cheveux, aux tendres yeux, aux lèvres sa-
voureuses!... Est-il vrai que ni ce parfum de miel, ni cette
lumière bleue, ni cette saveur de cerises mûres, je ne les con-
naîtrai plus? Rappelez- vous le banc de Maria-Helena... Rappe-
lez-vous les pages de Michelet... et le prélude de Parsifal^ que
j'écoutais à vos pied^, et qui semblait alors l'émanation même
de votre âme ! Rappelez-vous la Fasaneric, et l'appartement de
la Gombault, et les coulisses du petit théâtre, et, hier, la ter-
rasse de ma chambre ! Moi, tous ces souvenirs m'enveloppent à
l'heure présente... Chère, chère Else ! Vous avez été la première
passion de mon cœur : je crois bien que rien ne poussera plus
dans ce cœur que vous avez moissonné... C'est humiliant : voilà
que je pleure comme un enfant. Tout à l'heure j'ai pris ma tète
dans mes mains et j'ai sangloté... Adieu! adieu! ma souveraine,
ma, chérie ; je vous demande encore votre pardon et votre
amour dans un grand baiser, un de ces baisers pendant lesquels
on oublie qu'il y à une Allemagne et une France, de riches
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 505
princesses et de pauvres docteurs... Un baiser sur vos lèvres,
dans vos lèvres, profondément... »
Je glissai cette lettre, sans la relire, dans Tenveloppe, sur
laquelle j'inscrivis l'adresse convenue : Baronne de Grippstein,
4, Grabenstrasse, Carlsbad, Et j'allai sans perdre une minute,
couvrant d'un pardessus mon vêtement du matin, la jeter à la
boîte de la poste... La plupart des habitans du Luftkurort dor-
maient encore; je ne croisai que quelques petites bonnes ébou-
riffées, qui, les yeux chargés de sommeil, descendaient aux
provisions vers le village.
Mais, comme je regagnais la villa, je vis Herr Graus, déjà
rasé et vêtu d'un complet verdàtre, dont l'élégance était certai-
nement redevable à un tailleur berlinois.
Son air était joyeux. Il m'interpella :
— Déjà dehors de si bon matin, monsieur le docteur? Si
c'est pour voir arriver la garnison,' vous êtes en avance. Elle est
annoncée pour après le Mittagessen.
— Quelle garnison ?
— Mais, la garnison prussienne qui va maintenant occuper
Litzendorf et Rothberg... Ah! nous ne manquerons pas d^uni-
formes dans la principauté, et cela réjouit les vrais patriotes.
Je continuai ma îpoute sans lui répondre. Que m'importait
cette histoire de garnison dont on me rebattait les oreilles depuis
quinze jours? Tapi dans l'égoïsme de mes peines, je me sentais
la tête et le cœur à la fois vides et endoloris.
« Quelle pauvre loque je suis!.., J'ai joué à l'ironie dans
toute cette aventure sentimentale, et, aujourd'hui qu'elle est irré-
parablement finie, il me semble que j'ai perdu toute raison de
vivre... Pourquoi ai-je écrit cette lettre? Et pourquoi l'ai-je
écrite ainsi? Elle contient des mots et des phrases qui feront de
la peine à Else... Pourtant elle est sincère ; j'avais sur le cœur
certaines choses que je ne pouvais garder. Maintenant que je
me suis débarrassé de ces choses, il me semble qu'Else m'est
plus chère. »
Preuve qu'elle m'était plus chère : j'éprouvais un peu de
rancune contre Gritte. Pendant que je faisais ma toilette, j'en-
tendis ma sœurette sauter en bas de son lit, marcher dans sa
chambre, ouvrir la fenêtre, se recoucher. D'ordinaire je me
hâtais d'aller aussitôt l'embrasser. Cette fois, je restai dans ma
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50b REVUE DES DEUX MONDES.
chambre, remâchant mes mélancolies. Ce fut elle qui frappa à
ma porte. Ouand elle fut suspendue à mon cou, après m'avoir
regardé d'un air un peu confus, un peu inquiet aussi, je ne sus
plus lui résister.
— Veux-tu, me dit-elle timidement, que je finisse tes malles
pendant que tu donneras ta leçon au prince Max?... Tu verras...
je les ferai très bien.
Ce fut convenu, et nous prîmes notre déjeuner de bonne
amitié, serrés l'un contre Tautre comme deux exilés.
En croquant sa dernière biscotte, Gritte, les yeux médita-
tifs, bavardait.
— Est-ce bizarre ! disait-elle. Le premier soir que j'ai passé
ici, quand je suis arrivée, il y a six semaines, j'étais tellement
ravie d'être en voyage, d'être dans du nouveau, d'être loin, que
j'aurais voulu rester un an comme cela, à l'étranger, avec toi. Et
aujourd'hui, j'ai une telle hâte de rentrer en France ! Il me
semble que c'est loin, loin, la France, et que nous n'y arriverons
jamais...
Je ne répondis pas. Moi aussi, j'entendais cet impérieux appel
du pays natal qui devient un jour irrésistible, en terre étran-
gère. Moi aussi, maintenant que ma décision de rentrer était
prise, j'attendais la France avec une impatience de fiévreux.
De la terrasse où nous avions déjeuné, mes yeux erraient
sur le paysage de la Rotha, sur le château : pourtlant, cette fois,
ce ne fut ni la rivière ni le château qu'ils virent. Une optique
magicienne fit surgir devant eux le paysage de la France loin-
taine, ses coteaux, ses champs, ses vergers et ses vignes, les vil-
lages au clocher d'ardoise, le ciel tempéré sous lequel un air
léger circule, les habitans sobres et gais que ne grèvent pas de
pesantes nourritures, et dont l'âme s'affine aux arômes du vin...
Routes de France, si blanches entre le double cortège des peu-
pliers!... Une fille passe, coquette et rieuse : le garçon cpii la
croise lui jette un propos de galanterie, qu'il s'efforce, avant tout,
d'aiguiser de sel... Dans sa capote bleue, à la fois alerte et
comique, le tourlourou du dimanche se promène, écorçant la
baguette de coudrier : jamais il n'a paru qu'il se battît moins
dru, parce qu'en temps de paix il n'avale pas son ventre, et marche
en ployant le jarret... Proprette, silencieuse, un peu dormante,
voilà la petite ville de province, les remparts, le vieux pont, le
Mail. On y pratique d'instinct la sagesse classique : ne pas perdre
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MONSIEUR m* 3IADAME MOLOCH. 507
en désir le temps du bonheur, se contenter !... Et là-bas, dans le
fond de Thorizon, s'exaltent les tours et les flèches des grandes
cathédrales, Reims, Chartres, Notre-Dame de Paris, épopées de
pierre où le gothique lui-même s'est discipliné à la loi d'ordre^
de goût et de ihesure qui règne sous ce ciel privilégié,,
« Chère, chère douce France ! » pensai-je.
Un violent désir m'échauffa, de la retrouver, non pas le désir
tendre, respectueux d'un fils vers sa mère, mais le désir tumul-
tueux, passionné d'un amant qui va rejoindre une femme ado-
rable, imprudemment quittée, et dont l'absence lui a mieux
révélé la beauté, la bonté, le charme. Chère France dont l'idéal,
malgré la mode du jour, n'est encore d'être ni usine, ni caserne !
France de Racine et de Taine, où les poètes ne s'intitulent pas
« professeurs, » où l'on ne roule pas des yeux furibonds à pro-
pos d'un texte grec ou d'une réaction chimique, où c'est une
grâce, pour les savans, de dissimuler leur savoir! Pays où se
bien battre est peu, sans l'élégance; pays des gardes de Fon-
tenoy, des grognards, des Africains. Seul pays où rien ne vaut,
s'il n'est fait en beauté. Ah ! je te veux, je te veux. J'étouffe loin
de toi, et je ne respirerai bien que quand j'aurai retrouvé ton
air, le plus subtil et le plus savoureux du monde... Gritte me
révèle la source de ma force, où j'ai puisé le courage de rompre
un lien sentin[iental qui tout de même m'a déchiré en se rom-
pant. Plus que toutes les raisons de raison ou môme de cœur,
ma force est le Heimweh, comme ils disent ici, le mal du pays,
cette mystérieuse aimantation qui me tire yers la France. »
A moi aussi, il me parut insupportable de passer un jour de
plus en Allemagne. Elsc disparue avait emporté avec elle la
parure d'illusion qui un temps m'avait fait goûter, en Thuringe,
une espèce de bonheur. Je ne jetai pas un regard au site, pour-
tant aussi merveilleux que jamais en cette pure matinée de
septembre, — tandis que je me rendais au château pour donner
ma leçon quotidienne au prince héritier. En doni^ant à cet enfant
aimable et intelligent cette dernière leçon, je ne sentis ptis |a
tristesse que j'aurais attendue. Ma hâte d'eu finir, de partir, de
regagner la patrie emportait tout. Et, décidément, j'avais épuisé
toute ma force de souffrance et de tristesse tendre en écrivant
ma letti'e à la princesse. Il ne me restait plus qu'un fiévreux
besoin d'absence, de fuite. Max savait que je partais le jouri
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808 REVUE DES DEUX MONDES.
même en congé pour une quinzaine. Je ne lui dis pas que ce
départ était sans retour. L'idée de prononcer et d'entendre des
paroles de séparation m'était insupportable.
En quittant 1 appartement de mon élève, je me rendis chez le
prince Otto. Il fallait bien lui annoncer ma résolution : lui aussi
croyait encore à un simple congé d'une quinzaine. Le valet de
pied par qui je fis transmettre ma demande d'audience revint
me dire que le prince avait en ce moment le comte de Marbach
dans son cabinet, et que l'on me priait d'attendre au fumoir.
Comme j'attendais effectivement, assis dans un d6s fauteuils de
cuir rouge, je vis entrer le comte Lipawski, un portefeuille
sous le bras. Quand il m'eut reconnu, il vint me tendre la
main.
— Ah! cher docteur... Vous venez prendre congé du
prince?
— On vous l'a dit, demandaî-je, ou bien vous le devinez?
— Je le sais... N'allez-vous pas ce soir rejoindre Son Altesse
Sérénissime à Carlsbad, pour continuer, là-bas, à lui donner vos
excellentes leçons?... ajouta-t-il en baissant vers le tapis ses
paupières de prélat.
— Je pars pour Paris avec ma sœur, répliquai-je assez rude-
ment. Et je n'ai pas Tintention de revenir.
Il releva vers moi ses petits yeux clignotans.
— Ah ! bahl... Ah! bah!... Voilà qui est curieux. Pour
Paris? Et sans pensée de retour? Jamais je n aurais cru... Grosse
perte pour la principauté qui est déjà bien éprouvée !... La gar-*
nison prussienne... le timbre prussien... et le départ de M. le
docteur Dubert!... C'est vraiment trop pour un seul jour, et le
Destin nous est sévère...
Un roulement de timbre interrompit l'insupportable persi-
fleur. Le valet de pied traversa vivement le fumoir, entra chez le
prince et ressortit aussitôt pour m'appeler. Je croisai, sur le seuil,
Je comte de Marbach; nous échangeâmes un salut dépourvu de
cordialité.
Le prince Otto était debout, entre son fauteuil et son bureau;
il se penchait sur des papiers posés devant lui, plutôt, je crois,
pour se donner une attitude que pour les lire vraiment. Saps
me regarder, il dit :
— Vous désirez me parler, monsieur le docteur?... Qu'est-cô
qui vous amène? Votre congé annuel?
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. S09
Le ton était volontairement neutre, indifférent. Je répondis:
— Monseigneur, j'ai le regret de demander à Votre Altesse
de vouloir bien me relever de mes fonctions.
Il redressa le haut du corps, et, toujours entre son fauteuil
et son bureau, s'écria :
— Ah ! Pourquoi cela ?
— Des affaires de famille, des affaires imprévues m'appellent
à Paris... Et si Votre Altesse le permet, au lieu de prendre sim-
plement le congé de quinze jours qu'elle m'avait accordé, je par-
tirai aujourd'hui môme pour la France.
— Pour la France ? fit le prince, sans mieux dissimuler son
étonnement que n'avait fait le comte Lipawski. Vraiment, vous
partez pour Paris? Vous rentrez en France... définitivement?
— Définitivement, monseigneur.
Un moment, le prince resta songeur : les crocs de sa mous-
tache montèrent et descendirent, pendant qu'il mordait l'inté-
rieur de ses lèvres.
— Monsieur le docteur, finit-il par dire, je ne saurais vous
retenir de force, bien entendu. Vous me paraissez trop résolu
pour que je puisse contrarier votre décision, votre brusque dé-
cision... que je regrette... Oui, je la regrette vivement. Aucune
affaire ennuyeuse, du moins, ne vous rappelle à Paris?
— Aucune, monseigneur. Des questions d'intérêts... et l'édu-
cation de ma jeune sœur.
— Bon ! bon ! fit-il.
Encore une pause, puis il s'avança vers moi et me regarda
bien en face, selon son habitude.
— J'espère, dit-il (et le son de sa voix était déjà plus naturel
et plus amical), j'espère qu'ici personne ne vous a manqué
d'égards... et que vous ne partez pas mécontent?...
— Je pars très reconnaissant de l'accueil que j'ai reçu chez
Votre Altesse et de Votre Altesse.
— Vraiment?... Pas la moindre difficulté ici, avec personne?
— Pas la moindre.
— Ah ! je suis content. Je suis content.
Il me tendit la main et garda un instant là mienne.
— Vous aviez quelques ennenris à la Cour, monsieur Dubert...
quelques jaloux... qui trouvaient sans doute que... l'on vous y
traitait avec trop de faveur Croiriez-vous que j'ai reçu des dénon-
ciations contre vous? des dénonciations anonymes (sa figure se
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510 REVUE DES DEUX MONDES.
contracta), des infamies que j'ai repoussées du pied, que j'ai
brûlées, bien entendu,.. Enfin!... puisque vous voulez retourner
en France, je suis bien aise que nous nous quittions bons amis*
Je vous regretterai, monsieur Dubert. Vous êtes un brave
homme... et vous aimez bien votre pays.
Je ne pus m'empêcher de répondre :
— Monseigneur, j*ai surtout connu combien je i aimais depuis
que je vis à l'étranger.
Le prince sourit.
— Nous sommes de braves gens aussi, monsieur Dubert, fit-il.
La France et TAllemagne sont deux grandes nations... qui de-
vraient marcher la main dans la main... Malheureusement on
ne s'entend pas. Oh ! je ne dis pas que ce soit... exclusivement
la faute de la France. Notre souverain est un grand souverain...
mais il est parfois mal conseillé. Les plus fidèles amis de l'Empereur
sont parfois cruellement traités... Savez-vous, monsieur Dubert,
qu'on nous met une garnison prussienne dans la principauté?
Aujourd'hui les casques à pointe occuperont le territoire de
l'empereur Gunther. Et le timbre postal de Rothberg sera sup-
primé au 1**" janvier prochain. Le prétexte do tout cela a été
l'absurde aventure de ce docteur Zimmermann, que le diable
enlève!... A ce propos, ajouta-t-il k demi-voix, je compte sur
votre discrétion... au sujet de... rétourderic.de la sottise com-
mise par le prince héritier... N'est-ce pas?
— Assurément, monseigneur.
Je demeurais debout, attendant mon congé.
— Allons, dit le prince Otto en redressant le front... Voilà
une mauvaise journée... D'autant plus qu'on prépare une mani-
festation, dit-on, pour la sortie de prison du docteur Zimmer-
mann. Cette manifestation est-elle dirigée contre moi ou contre
la Prusse? Je n'en sais rien; mais, de toute façon, j'en aurai des
ennuis. Par bonheur, cet insupportable chimiste nous délivre dé
sa présence aujourd'hui même et s'en retourne à léna avec sa
clique. C'est une petite compensation. Ah ! tout n'est pas ravis-
sant dans la vie des souverains. Adieu, monsieur Dubert!...
Gardez-nous un souvenir un peu amical... et revenez nous voir
quelque jour. Je vous souhaite un bon voyage et une heureuse
fortune. Ne parlez pas t^rop mal de nous à vos compatriotes... Et
dites-leur, n'est-ce pas, vous qui maintenant nous connaisseZ|
que nous ne sommes pas des barbares.
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. KH
Je m'inclinai; je serrai encore la main du prince. Nos regards
fie rencontrèrent dans cet adieu, et échangèrent un peu de sym*
pathie humaine.
« Est'Ce bizarre? pensais-je en retraversant les grandes salles
et les vastes vestibules. Voilà un homme que je n'aime point,
dont je ne me sens pas lobligé, puisqu'il a simplement payé ce
qu'il me de\^it, un homme dont Tesprit est infecté du pire virus
tudésque, et dont la vie privée n'est pas admirable... Cependant,
la poignée de main confiante de tout à l'heure est peut-être le
aneilleur loyer de ma continence, la récompense qui me touche
Je plus pour le sacrifice sentimental que j'ai consenti. »
Dans le vestibule, je me rencontrai de nouveau avec le comte
<ie Marbach qui s'en allait chez le prince Max donner sa leçon
<l'art militaire. Je ne résistai pas au désir de le railler un peu.
— Monsieur le major, lui dis- je en le saluant respectueuse-
xnent, j'ai le regret de prendre congé de Votre Excellence. Je pars
I>our Paris.
— Monsieur le docteur, fit-il d'un ton de défensive, je vous
Souhaite un bon voyage.
— Je profite de notre dernière rencontre, monsieur le major,
I>our vous féliciter de ce qu'on ait enfin trouvé le véritable au-
*^xir de l'attentat. Cela ramène cet événement aux proportions
^*xiii simple vaudeville. Nous lirons là-dessus d'amusantes plai-
santeries dans le Simplicissimus.
Je crus qu'il allait me sauter à la figure ; sa face de mauvais
<^liat se hérissa et son dos se courba comme pour la tension d'un
^lan. Mais il se redressa, haussa les épaules et me tourna vive-
^^Xient le dos sans répondre. Comme il s'éloignait, j'entendis qu'il
^^ommelait avec mépris le mot de « Welche ! »
D'un pas allègre, je descendis l'escalier d'honneur; je sortis
^xi château.
A peine dehors, je me heurtai à un rassemblement tenu en
Respect par le portier du château : des habitans de Rothberg-
V^illage, en costume de travail quotidien, et aussi bon nombre
des hôtes du Luftkurort, se massaient à une faible distance de
1^ porte et, bien qu'ils ne fussent en tout guère plus d'une cen-
taine, barraient Tétroite route entre les deux précipices. Cette
ïoule n'était point menaçante ; mais, pour une foule allemande,
^lle me parut agitée. J'y reconnus aisément les sept social-démo-
oxates de Rothberg. Une vingtaine de leurs coreligionnaires poli-
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512 REVUE DES DEUX MONDES.
tiques, à ce qu'il semblait, étaient venus de Litzendorf les ren-
forcer.
Je m'adressai à mon ami Finck, le savetier, hôte de Fraii.
Zimmermann, qui pérorait activement de groupe en groupe.
— De quoi s'iigit-i), ami Finck? Allez- vous prendre d'assaut
le château, armé de votre tranchet?
— Dieu nous garde d'entrer dans ce repaire de la tyrannie !
répliqua Finck qui se servait volontiers du vieux vocabulaire de
la Révolution. Nous sommes ici pour attendre le docteur Zim-
mermann qui va sortir de prison après une injuste détention de
dix-sept jours, et qui me fait l'honneur de descendre dans mon
humble maison, la maison où il est né. Nous sommes quelques-
uns qui voulons lui faire une conduite triomphale. C'est un brave,
celui-là, et qui voit clair... Si des hommes comme lui gouver-
naient la principauté, monsieur le docteur, nous ne souffririons
pas aujourd'hui qu'un contingent prussien occupe Rothberg et
Litzendorf comme un pays conquis.
Une puissante acclamation s'éleva à ce moment ; un remous
poussa la foule et moi-même vers la porte de la prison. On
criait : « Vive Zimmerman ! » et môme (fallait-il en croire mes
oreilles): « Vive la liberté! » Des salves de Hochl accueillirent
la sortie du savant. Il s'avançait, accompagné du ministre de la
police, assez penaud, qui prit congé de lui sur le seuil, avec des
marques de déférence. Il s'avançait, coiffé de son invariable cha-
peau haut de forme à bords plats, sous lequel, à droite et à
gauche, s'envolaient les cheveux blancs. Les pans de sa redin-
gote noire flottaient largement; sa cravate, déjà à demi dénouée,
battait la mesure de sa marche sur le plastron resplendissant
de sa chemise blanche. A côté de lui, sa femme, le dépassant
de toute la tête, fort belle avec ses bandeaux bien nets et sa lui-
sante robe de taffetas aubergine, lui donnait le bras. Leurs deux
visages rayonnaient de bonheur, sous l'énorme porte de pierre
qui les encadrait d'un vain décor de force oppressive. Toutes
les têtes se découvrirent, toutes les bouches clamèrent: « Vive
Zimmermann ! » Et moi aussi, chapeau bas, j'acclamai le couple
symbolique de l'antique Allemagne : la science courageuse, le
dévouement sentimental.
Mais tout à coup s'éleva en chœur, derrière la foule, le chant
bien connu des universités allemandes, le chant de Robert Prutz :
« Noch ist die Freiheit nie ht verloren... »
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MONSIEUR ET MADAME MOLOC" S 13
La liberté n'est pas encore perdue;
Nons ne sommes point tellement à bas !
La liberté renaît dans toutes les cbansons
Que lance le gosier de Talouette...
Non, la liberté n'est pas perdue
Tant qu'un seul cœur d'homme brûle pour elle!...
Les quatre qui chantaient ouvrirent la foule, qui laissa passer
leur groupe harmonieux; ils s'avancèrent en ordre vers le savant.
C'étaient Gerta, Franz, Albert et Michel, Tétudiante et les trois
étudians monistes. Tous, sauf Gerta, étaient coiffés de la cas-
quette universitaire, bleue à bande rouge. Ils marchaient deux
par deux. Gerta donnait la main à Michel; Franz, petit et pansu,
donnait la main au blond géant Albert. Devant leur maître et sa
femme, ils s arrêtèrent net et crièrent : Hoch! Hoch! Hoch!
Moloch ouvrit ses bras, d'abord à Gerta, puis aux trois
hommes. La foule, émue, applaudit à chaque embrassement.
Elle applaudit encore quand Gerta et M""' Moloch s'étreignirent,
ne retenant plus leurs larmes. Et peut-être l'émotion grandis-
sante eût-elle porté les assistans à quelque démonstration hos-
tile dans l'enceinte du château, sans une heureuse inspiration
d'Albert. Toute la sensibilité d'Albert se traduisait par des actes
de force physique. Cette fois, au comble du bonheur et de la
fierté, il saisit sans le prévenir le vieux petit savant, le leva en
l'air, l'assit comme un enfant sur sa large paume droite, faisant
de son autre main un dossier à ce siège improvisé. M"* Moloch,
C[ui savait la force herculéenne d'Albert, ne s'effraya pas. La
foule rit et cria bravo. Alors, Albert se mit en marche, entraî-
nant tout le monde loin du château.
Gerta, M""' Moloch, Franz et Michel escortaient le pavois
^vant sur lequel se dressait Moloch. Et la foule chantait les
vieux chœurs universitaires, accompagnait cette marche triom-
phale. Les refrains latins, les Ergo bibamus! étaient coupés de :
Hoch! de cris de: Vive Rothberg ! de : Vive la liberté!... Et
j'entendis même mon ami le savetier, du Grosse-Platz, lancer
sans soulever la moindre réprobation, un violent : « A bas les
Prussiens! »
Cependant, Albert, qui dirigeait la marche, au lieu de conti-
nuer vers le Luftkurort, tourna sur la droite et prit le chemin
qui descendait vers Rothberg-Dorf. La foule le suivit. La des-
cente était rapide. Albert allongea la marche, entraînant tout le
TOMK XXXV. — 1906. 33
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514 BE\Li5 DES DEUX MONDES.
^monde. Dans les clameurs, dans la poussière, parmi le vol des
petits cailloux qu'arrachaient au chemin les lourdes chaussures
/germaniques, cette trombe humaine victorieuse, — dominée par
Moloch impavide, qui souriait, son chapeau étincelant au soleil
comme une gloire, — atteignit le village et n'arrêta son élan que
devant le pont de la Rotha... Et juste à cette minute apparut, à
l'autre bout du pont, une autre troupe de manifestans qui avait
dévalé en sens inverse vers la Rotha et ne levait pas moins de
poussière, et ne faisait pas moins de fracas : c'étaient les oies,
toutes les oies de Rothberg, les adolescentes et les matrones, les
jeunes oisons et les jars vénérables, leurs ailes en bataille, leur
col tendu, leur jaune bec grand ouvert, d'où s'échappaient des
clameurs; tous firent accueil à Moloch libéré. Et il me parut
bien qu'un \ieux jars, au jabot déplumé, tendant son cou par-
dessus les autres, clamait distinctement : Hoch! Hochl Hochl
XIV
Quand l'antique calèche qui nous emportait, Gritte et moi,
avec nos bagages, vers Steinach, atteignit le tournant d'où se dé-
couvraient une dernière fois le Luftkurort et le château, je priai
le cocher de mettre ses chevaux au pas. La main dans la main,
nous nous retournâmes pour bien emplir nos yeux du paysage.
Il était environ trois heures après midi, le ciel était pur, avec
de légers flocons de nuages blancs, très espacés. Une lumière
plus douce que celle de l'été, mais presque aussi éclatante, bai-
gnait les blanches villas et le château jaune. Le cocher arrêta
tout à fait, et se tournant sur son siège, nous dit :
— La Seigneurie a remarqué que toutes les fenêtres du
château sont fermées aujourd'hui?... C'est qu'on n'est pas con-
tent à cause de la garnison prussienne qui arrive tout ^ l'heure.
Alors le prince a voulu protester.
Nous ne répondîmes pas. Ma main serrait la main de ma
sœurette. Tous les deux, sans nous le dire, nous sentions bien
que nous pensions à la même chose, qui n'était pas du tout ce qui
préoccupait notre cocher, le prince Otto, et la population de
Rothberg. Nous pensions que nous avions regardé ce même
paysage quelques semaines auparavant, animés l'un et l'autre
d'une confuse espérance d'événemens nouveaux, émouvans, ro-
manesques, dans notre vie... que nous nous en éloignions au-
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 515
jourdTiui vraisemblablement pour ne plus jamais revenir... qu'il
ne s'était rien accompli et que, de cette indifférence de la Desti-
née, notre cœur restait un peu endolori.
Le cocher, qui décidément goûtait le plaisir de la conver-
sation, reprit :
— La Seigneurie sait aussi ce qu'on a fait à la statue à la
Fasanerie?
— La statue de Bismarck?
— Oui, de mauvais plaisans ont mis une muselière au dogue
de Bismarck... Oh! ajouta-t-il, à Litzendorf et à Rothberg, il y
a des gens cpii n'aiment pas les Prussiens.
Et, fouettant ses chevaux, il descendit la côte à vive allure.
Bientôt, Te paysage s'étrécit et s'assombrit. La Rotha, bondis-
sant plus près de la route, avec plus de fracas, semblait lutter
^e vitesse avec nous, à cpii, le premier, atteindrait Steinach..^
Les pentes velues, à gauche de la route, s'élevèrent plus raides
et plus hautes. Toute la route fut baignée d'ombre fraîche.
Gritte ramena sur elle les pans de sa cape et se serra contre
moi.
— Sœurette ?
— Quoi, mon Loup ?
— Il y a quelque chose que tu ne m'as pas dit.
Sans répondre, elle nicha sa tète dans le creux de mon
épaule. Et je sentis battre son cœur contre ma poitrine.
Je repris.
— Tu quittes Rothberg sans regret?
— Je suis heureuse de partir avec toi.
— Ah ! petite femme ! comme tu sais déjà éluder une réponse
qui t'embarrasse ! Je te demande si, môme pour revenir à Paris
avec moi, tu n'as du tout de chagrin à quitter ce pays?
— Je regrette la bonne M"''' Moloch et aussi le vieux singe
de savant. Cela me fera plaisir de les retrouver tout k Theure à
la gare de Steinach et de faire route avec eux jusqu'à Erfurt.
Le docteur et sa femme avaient en effet quitté Rothberg une
heure après la mise en liberté, selon le désir exprimé par le
prince. Ils avaient été déjeuner à Steinach. Le même train, à
trois heures cinquante, devait emporter eux et nous... Mais, dé-
cidément, Gritte amusait ma curiosité. J'insistai :
— Alors, chérie, M. et M"' Moloch sont tout ce que tu
regrettes à Rothberg?
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'f^!
516 REVUE DES DEUX MONDES.
Elle leTia vers moi ses yeux si francs, si clairs.
— Max? demanda-t-elle.
— Oui, Max.
Après un instant de réflexion, elle dit :
— Je ne le regrette pas beaucoup.
Je sentis qu'elle parlait sincèrement.
— Mais alors, demandai-je, il s'est passé entre vous deux
quelque chose que tu ne m'as pas conté ; quelque incident vous
a éloignés l'un de l'autre. Car vous étiez bons amis, d'abord.
— Dieu ! que tu es curieux, mon Loup !
Durant quelques minutes, elle ne dit plus rien. C'était le
plus sombre, le plus étroit passage de la gorge de la Rotha,
l'endroit qui impose le silence par sa tragique profondeur, où ne
doivent s'entendre que la voix des vieux arbres et le frémissement
de la rivière devenue torrent. Quand le ravin commença à
ns'élargir et à s'éclaircir, Gritte reprit, cette fois sans me re-
garder :
— Tu veux savoir? Eh bien! voilà... Max a été longtemps
très affectueux, très respectueux... comme un garçon de notre
monde qui aurait été bien élevé... De temps en temps, il
me demandait de m'embrasser les mains... oui, les mains! Et
puis après? fit-elle en levant le front vers moi. Tu as. beau
ouvrir tes énormes yeux de Loup. Tu sais bien que les garçons
embrassent les jeunes filles? Les parens font semblant de ne
pas le savoir, mais au fond, ils s'en doutent bien ! Donc, quel-
quefois, je permettais à Max de m'embrasser la main ou le haut
du poignet...
— Oh! Gritte...
— Attends... Alors, ça ne lui a plus suffi... Il a demandé la
permission de m'embrasser dans le cou. J'ai refusé. Il a insisté.
Il est devenu insupportable... Et, un jour que je lisais, au
Maria-Helena-Sitz, il est venu à pas de voleur derrière moi... et
m'a mis un gros baiser dans le cou... Dame! moi, j'ai été saisie
et, sans réfléchir, je lui ai envoyé une gifle... une bonne gifle
sur la joue et un peu sur le nez... Il est devenu rouge, violet, et,
comme j'avais pris du champ, il a bondi sur moi, sa cravache
levée. Je t'assure qu'il allait me frapper... Mais je l'ai regardé
dans les yeux et je lui ai dit : « Sauvage !» Il a laissé retomber
son bras; il s'est assis sur le banc.de Maria-Helena, boudant,
me tournant le dos... Moi, jo 2uis remontée à la villa, le lais-
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 517
sant là. Depuis, il m'a demandé pardon. Seulement, c'était fini.
Je ne pouvais plus être avec lui comme avant. Je pensais tou-
jours à ses mauvais yeux furieux et à la cravache levée en Tair.
lEt voilà... Mais tu me fais mal, mon Loup!
Je Tavais saisie entre mes bras et je Tembrassais fort, fort,
^omme une chose à moi qu'on avait voulu me prendre ou
xn'abîmer et que j'emportais malgré tout. Je pensais :
<c Chère petite Française, toi aussi, tu as senti comme moi
Je heurt, l'offense de l'âme étrangère ! Seulement, ton instinct
d'enfant à peine femme, ton instinct plus fort, pas encore
érx^oussé par la lâcheté des mœurs ou la tyrannie du désir, ton
in. faillible instinct s'est révolté aussitôt. Tandis que moi, j'ai
sol^tement raisonné, trop longtemps raisonné contre mon
iix^tinct. » '
Nous approchions du Schweizerhaus, et déjà la vallée se
Ta-isait moins sévère, quand notre cocher arrêta sa calèche contre
l'sirOcotement de gauche et nous fit signe d'écouter.
Dans le silence murmurant et frissonnant, on entendait dis-
lÎ¥xctement piétiner une troupe qui montait, encore dissimulée
à nos yeux par le prochain tournant de la route.
■ — Les Prussiens ! fit notre cocher en montrant du fouet la
direction de ce tournant.
Ils apparurent : d'abord les tambours et les fifres, caisse sur
'e flanc et fifre en sautoir; puis les hommes, l'arme en bandou-
lière, les bras ballans, alignés tant bien que mal, car pour gra- .
^^^ cette côte isolée, on les laissait marcher à volonté. Ils mar-
chaient, parlant peu, tête basse, harassés déjà par une autre
étape matinale. Tout le décor de la parade prussienne était
^'^olî : je contemplais une centaine de paysans affublés d'un
l^Urd vêtement de drap, presque tous très jeunes, dont les vi-
S'^ges recuits dehâle, embrasés de soleil, les traits brutalement
^^ssinés, évoquaient les labeurs de la campogne. Seuls, les sous-
^•ficîers, par habitude, marquaient à peu près le temps. Quant au
"^utenant, un enfant de vingt-cinq ans, joufflu, dont la nais-
sante moustache blonde essayait de dessiner des crocs à l'instar
^^ l'empereur, il marchait au pas, impeccablement, la poitrine
^^mbée, le col raide...
Je les regardai sans haine.
<< Peut-être est-il dans les rangs de cette troupe, celui qui me
couchera en joue un jour et me tuera, ou celui qui tombera
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818 REVUE DES DEUX MONDES.'
frappé d'une balle que j'aurai tirée au hasard, dans Thorizon
d'une bataille... »
La troupe suante, poudreuse, montait vers Rothberg. Nous
la suivîmes des yeux, Gritte et moi, jusqu'au moment où elle ne
fut plus quun nuage confus de poussière s'évanouissant dans
la pénombre du chemin. Les pins, les mélèzes, les hêtres, et
aussi les rochers, oh gambade la libre Rotha, semblaient les re-
garder aussi. (( Quels sont ces hommes armés que nous n'avons
jnmais vus? »
; Forêts, rochers de Thuringe, libre Rotha, regardez-les bien :
ce sont vos maîtres qui passent. Et par eux tu es plus vaincue
que nous, ô vieille Allemagne I
La calèche repartit au trot, atteignit bientôt le Schweizer-
haus, puis roula dans la plaine fade qui s'étend du Schweizer-
haus & Steinach. Gritto et moi, nous ne parlions pas. Nos mains
restaient unies. Nous sentions l'un et l'autre que les derniers fils
se rompaient entre co sol étranger et nous. Cela nous faisait
encore un peu mal : mais, à travers l'inévitable mélancolie des
départs, commençait à poindre pour nous l'allégresse du retour.
Et de nouveau nous traversâmes le vieux Steinach ; les pe-
tites maisons en torchis rose et en écailles d'ardoises nous sa-
luèrent au passage, et aussi l'Électeur Louis-Ulrich, raide sur
les reins de son immobile cheval de bronze... La place en demi-
cercle, le Rathaus se reflétèrent un instant dans nos yeux...
Nous passâmes le pont ofi dort la Rotha embourgeoisée. Ce coin
stagnant de la vieille Allemagne, notre pensée ne le séparerait
plus, désormais, d'une certaine image : la jeune fiancée de
M. Moloch, avec son fichu croisé chastement sur la poitrine, et
ses boucles à l'anglaise éparses autour de son visage, s'échappant
de la maison de Frau Traube pour aller rejoindre, à Hambourg,
le fiancé proscrit.
Mais voici déjà la nouvelle partie de la ville, les tramways
électriques, les maisons de pierre rococo-gothiques et gothico-
modern-style, les boutiques à l'instar de Berlin. Des drapeaux
pendent aux fenêtres en l'honneur du contingent prussien arrivé
dans la matinée, à destination de Rothberg et de Litzendorf. Au
croisement de la Moltkestrasse et de la Kaisers trasse, notre voi-
ture s'arrête devant une autre compagnie de fantassins qui
passent, tenue de campagne, paquetage au dos, fusil sur Tépaule...
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCII. 519
Ceux-là marchent comme à la parade, sous rœil émerveillé des
gamins et des bonnes. Us s'engagent dans la vieille ville. Ils
vont montrer au margrave Louis-Ulrich les conquérans de sa
descendance.
A la petite gare de Steinach, nous trouvâmes pas mal de
voyageurs à destination de Weimar. Nous n'aperçûmes ni
Monsieur ni M"® Moloch. Quand nous eûmes fait enregistrer nos
bagages, j'entrai un instant avec Grilte dans le restaurant de la
salle d'attente. M"* Binger:, assise à son comptoir, illumina son
visage en m'apercevant, comme si elle n'eût attendu que moi
pour recouvrer toute la joie de sa vie :
— Oh! monsieur le docteur!... Combien vous vous faites
ratre ! Il est vrai que vous êtes si occupé à la Cour!... Et vous
pax-tez pour Carlsbad avec votre jeune demoiselle, pour rejoindre
So jQ Altesse la Princesse ?
Elle me coula, sur ces derniers mots, un regard chargé de
ni y stère.
Précisément, répliquai-je, m'amusant à brouiller les ra-
coxàtars dans l'étroite cervelle de la caissière. On ne saurait rien
vovis cacher, mademoiselle. Mais, en attendant le train, auriez-
voias la complaisance de me donner une carte postale de
Steinach? Tenez... celle-ci... qui représente la gare, tout sim-
plement.
A.U crayon, tandis que Gritte examinait les affiches coloriées
dô Ict Hambourg-Amerika-Linie,je traçai l'adresse : Comtesse de
^^i/^pslein, 4 y Grabenstrasse , Carlsbad, Et sur le verso j'in-
8t:rîv-îs ces deux vers de V Intermezzo :
« D'épaisses ténèbres m^enveloppent depuis que la lumière
^® tes yeux ne m'éblouit plus, ma bien-aimée... »
Puis j'allai jeter cette carte dans la boîte de la gare, conscient
* accomplir un acte équitable de politesse sentimentale. Mais
pjà je me rendais bien compte que, pour être sincère, il m'eût
î^ilu écrire sur la carte postale précisément le contraire des vers
^^ Heine... Car c'est maintenant que je commençais à voir clair
^^s mon cœur, maintenant que le paysage enchanté de la
^^tha ne m'envoûtait plus... Il me semblait que toute mon
^'^'onture se reculait dans un passé lointain et chimérique, qu'elle
^ réduisait à un rêve léger.
« Quoi! pensai-je, ce ne fut que cela? »
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520 REVUE DES DEUX MONDES.
Avant de rentrer dans la gare, je jetai tout de même un coup
d'œil d'adieu à Steinach. Avec la modernité de ses rues, ses
drapeawx noir, rouge et blanc, son luxe de parvenue, la nou-
velle Steinach, symbole de l'Allemagne nouvelle, m'offusqua
une dernière fois.
— Allemagne nouvelle, lui dis-je, fausse Allemagne, je ne te
regrette pas : tu ne garderas rien de mon cœur...
Comme je me parlais ainsi à moi-même, je vis qu'un soldat,
qui tenait en main deux chevaux de selle au pied du perron de
la gare, me saluait d'un signe de tête.» Il portait l'uniforme des
gardes du château. Je reconnus qu'un des chevaux était celui du
prince Max... En regagnant la salle d'attente, j'aperçus le jeune
prince lui-même en petit uniforme, qui causait avec Gritte.
Il vint k moi :
' — Comme c'est mal, me dit-il d'un ton de reproche ému qui
me toucha, comme c'est mal d'avoir voulu partir sans me dire
adieu 1
— Cher prince, répondis-je, à moi aussi il en coûte de me
séparer de vous. Et c'est pour cela que j'ai voulu nous épargner
la tristesse de l'adieu. Mais puisque vous voilà, laissez-moi vous
dire que je suis heureux de la rencontre. On vous a donc gracié?
— Non, répliqua-t-il (et la malice de l'enfance effaça la tris-
tesse de son visage), j'ai rompu les arrêts, simplement. Aujour-
d'hui, tout est sens dessus dessous au château, à cause de l'arsi-
vée des Prussiens... On me doublera mes arrêts : mais cela
m'est bien égal. Je ne m'ennuierai pas moins libre qu'enfermé,
maintenant que je vais être seul.
A ce moment, une voix suraiguë, une voix de dispute fit
retourner toutes les têtes dans la salle. Nous aperçûmes Moloch,
sa petite figure de singe maculée de poussière et de sueur, ses
cheveux blancs ébouriffés, gesticulant éperdument de ses deux
bras, dont l'un brandissait son chapeau haut de forme tout pou-
dreux, et Vautre un sac de voyage.
— Ma boîte à insectes, s'écria-t-il, qui m'a dérobé ma boîte
à insectes?... Il y a dedans un lépidoptère qui vaut six cents
marks... Et toute la flore de la basse Rotha que j'ai recueillie
ce matin! On m'a volé ma boîte à insectes pendant que je fai-
sais enregistrer mes bagages. J'intenterai un procès au chemin
de fer. Je suis le professeur Zimmermann, de léna.
M"* Moloch arriva à propos pour calmer cette colère ; elle
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MONSIEUK ET MADÀBfC MOLOCH. 821
portait la boite verte. Une certaine curiosité agitait les assistans
autour de ce singulier couple, tnais il me sembla qu'on le
regardait avec moins de sympathie qu'à Rothherg. Steinach
est franchement prussianisé, et les opinions du docteur étaient
connues, ainsi que sa récente aventure.
Gritte, le prince et moi, allâmes vers eux. Le prince salua
le docteur qui manifesta une vive surprise.
— Ah! Monseigneur... Rupture de ban? Ou bien vous en-
verrait-on finir vos études à léna sous ma férule?
— Je rentre tout à l'heure au château, dit Max un peu
gêné; j'ai voulu seulement dire adieu à mon professeur... et à
vous.
Nous gagnâmes ensemble le quai de départ. Moloch déposa
par terre son sac et sa boîte verte, sur lesquels veillèrent les
yeux fidèles de M"** Moloch.
— Vous ne me gardez pas de rancune, monsieur Zimmer-
xnann? demanda le jeune prince à demi-voix.
— Pas la moindre, mon cher prince, répliqua Moloch.
Et, lui tendant la main : .
— Mon seul vœu est que cet incident vous conserve le sens
d^ la justice et de la responsabilité, puisque vous êtes un jour
destiné à être un berger d'hommes.
Max se jeta à son cou et l'embrassa. Après quoi il embrassa
!M"' Moloch, et moi-même. Gritte seule n'avait pas été embras-
8^^ : il se tourna vers elle, hésitant, tout à fait comique. Déjà le
c^t^ef de gare, en costume de général d'opérette, faisait reculer
l^s voyageurs avec force invectives, car le train approchait...
Gritte devint toute rose.
— Vous n'embrassez pas votre petite amie? dis-je à Max.
Tous deux sourirent. Avec un peu d'embarras, ils se donné-
^^^^t un premier baiser cérémonieux. Puis Max, comme malgré
^^^ >, enveloppa la taille de Gritte, l'attira tendrement sur sa poi-
''^^lie, la baisa de nouveau au-dessus du col, dans les derniers
^*^ons des cheveux. Et je vis que la main de Gritte serrait un
P^'U. nerveusement la main de son ami.
Trop charmans! s'écria M"' Moloch.
Et ses tendres yeux s'emplirent de larmes.
tiC train accourait, fracassant l'air, grinçait, stoppait, exha-
^\* comme de grands soupirs las, de tous ses freins... Le pre-
^^^^i-, Moloch se précipita sur un marchepied, faillit culbuter, se
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522 REVUE DES DEUX MONDES.
retint au verrou de la portière contre laquelle il s'escrima inu-
tilement jusqu'à ce que nous l'eussions ouverte. M"'^ Moloch,
Gritte, et moi le dernier, nous montâmes après lui.
Le prince referma la portière; debout sur le quai, il con-
tinua de s'entretenir avec Gritte et moi, tandis que les époux
Moloch installaient au fond du compartiment leurs sacs de
voyage et la précieuse boîte verte.
Les yeux de Max, qui ne voulaient pas pleurer, regardaient
Gritte avec un air de tendre reproche. Puis ils se fixèrent sur
moi, et mon cœur se serra : car, à travers ces yeux si pareils aux
yeux de sa mère, j'avais entrevu l'âme d'Else qui me disait, elle
aussi, ce que les yeux de Max disaient à Gritte :*
M Que t'ai-jo fait? pourquoi t'en vas-tu? »
Le rouge chef de gare siffla. Je serrai la main du prince;
Gritte lui tendit la sienne qu'il baisa au vol.
— Adieu ! adieu ! firent M. et M""* Moloch iie pressant der-
rière nous.
Les muscles du train se tendirent. La locomotive jeta coup
sur coup sa rude haleine. Max demeurait debout sur le mar-
chepied.
— Au revoir! à Paris! cria Gritte.
Le prince sauta à terre. Nous Tcntendîmes encore, qui mur-
murait :
— A Paris? Hélas ! jamais je n'irai !
Marcel Pkévost.
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LA
wmim mmm m Angleterre
AU XIX' SIÈCLE
L'histoire des idées est en elle-même une œuvre très haute ;
la délicatesse s'en accroît lorsqu'elle se confond, en fait, avec
l'histoire des consciences, lorsque, au lieu de se laisser envisager
dans une abstraction sereine, ces idées, sous nos regards, livrent
assaut à des âmes, et lorsque ces âmes, une fois maîtrisées, réa-
gissent à leur tour sur les idées victorieuses, pour les élaborer,
pour les enrichir, et pour en extraire laborieusement des étin-
celles jusqu'alors inaperçues. Aucune lecture n'est plus difficile,
même rétrospectivement, que celle d'une âme en travail: il y
faut des pudeurs infinies, et je ne sais quels talens de confesseur,
expert à pénétrer les secrets les plus intimes. Aucun spectacle
ne comporte des notations plus minutieuses, que le spectacle
d'un long et patient frôlement entre une conscience et une
croyance : il faut être aux aguets pour saisir les minutes do
crise où le drame s.e ramasse, et pour les interpréter exactement.
Rien de commun, par exemple, entre les résistances hautaines
d'une raison qui refuse de se courber, et les reploiemens timides
d'un cœur un peu farouche, sauvage encore à l'endroit de la
lumière, et s'y fermant à demi, comme une sorte de sensitive,
sans pourtant la repousser.
La renaissance catholique en Angleterre au xix* siècle, dont
les troU volumes de M. Thureau-Dangin nous offrent le tableau
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324 : REVUE DES DEUX MONDES.
complet (1), nous fait assister au travail intérieur de quelques
ômes et à la répercussion de ce travail sur Torientation reli-
gieuse d'un peuple. Au point de départ, il y a du mystère, le
mystère de grâces et d'inconscience qui préside, dans la pénombre
des êtres humains, à la lente éclosion des décisions vitales. L^
respect avec lequel M. Thureau-Dangin aborde ces sphères, et
la piété avec laquelle il s'y attarde, contribuent à faire d^. cette
œuvre d'histoire un très beau document de psychtjlogic reli-
gieuse; il se joue, sans jamais se perdre, à travers les niéàndres
les plus furtifs des évolutions iutimes; il en saisit avec sûreté
les nuances subtiles.
Peu d'études sont plus riches et d'une variété plus attirante
que celles qui s'attachent à un certain nombre de convertis et au
caractère personnel que prennent, en chacun d'eux, les motifs
de conversion. Le vieux proverbe : « Tous les chemins mènent
à Rome » se recommande à la méditation des apologistes; au
delà de l'homme abstrait, schématique, si nous osons dire, que
visent les schémas classiques des démonstrations courantes, il
y a, — c'est l'honneur de Newman de l'avoir discerné, — des
hommes concrets, qui se laissent fasciner par tel ou tel aspect
et par telle ou telle parcelle de la vérité intégrale, et qui, sous
l'impression de cet éblouissement, se tracent eux-mêmes leur
route vers cette vérité : route imprévue, semée d'inquiétantes
surprises, et bordée même parfois de fossés suspects; mais telle
quelle, du moment qu'elle mène à Rome, n'a-t-elle pas fait son
office de route? C'est ainsi que toute page d'histoire dans laquelle
on surprend des âmes voyageuses en marche vers l'horizon ro-
main glorifie l'infinie diversité des sollicitations divines. A côté
de VApologia de Newman, à côté de sa Grammaire de rAssenti-
menty on devra lire, désormais, M. Paul Thureau-Dangin : son
récit est comme une illustration de ces deux chefs-d'œuvre, dans
lesquels Newman exposa ses raisons personnelles d'« assenti-
ment » et nota subtilement, pour les philosophes futurs, les fré-
missemens de l'âme « assentante (2). »
(0 La Renaissance catholique en Angleterre au XIX* siècle, par M. Tlurean
D inp:in, 3 vol. in-8. Pion, 1899-1906.
(2) On sait combien s'est développée, dans ces dernières années, la littéiature
neiumanienne. M. Henri Brémond, qui a pour Newman de respectueuses faïutli:.-
rites, vient de lui consacrer, à la librairie Bloud, une biographie psychologique
trèa curieuse qu'il faut bien se garder, dès qu'on''la commence, de ne point lire
jusqu'au bout; en s'arrétant & mi-chemin, radmiraUon pour le grand homme
courrait risque d'être troublée ; mais, si l'on poursuit en toute confiance, on
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LÀ RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE. S25
M. Thureau-Dangin, dans une langue limpide eî grave, dé-
crit un phénomène très complexe, ou, pour mieux dire, deux
phénomènes, les plus attrayans peut-être que nous offre l'his-
toire religieuse du siècle dernier. Deux Églises sont en présence :
la catholique et Tanglicane. Au début du siècle, l'Église catho-
lique, dans le royaume de Grande-Bretagne, semble réduite à une
volontaire insignifiance, à un effacement systématique. Trente
années s'écoulent : sous les regards de cette disgraciée, qui tout
d'abord semble surprise de ses propres succès, voici qu'une
brèche s'ouvre dans l'édifice de l'anglicanisme. Par cette brèche,
des âmes anglicanes s'en vont, qui, spontanément, apportent à
l'Église romaine l'adhésion de leur croyance et l'hommage de
leur dévotion; mais par cette brèche, aussi, s'infiltrent continû-
ment, malgré la surveillance du sacristain d'élite qu'est l'État
anglais, certains rites, certains usages, certains sacremens de
l'Lgîise romaine; et ces rites, ces usages, ces sacremens, pé-
nètrent dans l'anglicanisme avec une indiscrétion tenace et vic-
torieuse. L'observation la plus sommaire, au moment où le siècle
s'achève, constate que la foi catholique a, tout ensemble, reçu
l'assentiment formel d'un certain nombre d'anglicans mal satis-
faits, et mis son empreinte, dans l'Église anglicane môme, sur
de vastes groupemens d'âmes pieuses; il y a là copmie deux
progrès parallèles et divers, et ces deux progrès se poursuivent
toujours.
I
Du haut de la chaire de l'Oratoire, en 1890, Manning octogé-
naire célébrait Newman nonagénaire, qui venait de mourir.
Manning, en très beaux termes, rappelait l'action intérieure
qu'avait exercée dans TÉglise romaine John Henry Newman,
«centre d'âmes innombrables, lumière de printemps, force venue
d*une source naturelle, prêcheur de justice, de piété et de com-
passion. » Mais il aurait cru n'avoir pas dit de Newman tout ce
constate que Newman, observé à la loupe comme un Sainte-Beuve «ût aiaié à le
faire, résiste à cette épreuve et n'en sort nullement diminué. La iij6m<» librairie
Bloud vient de s'attacher à faire connaître l'œuvre entière de Newmau par trois
volumes de la collection de la Pensée chrétienne, dont M. Ilenr» Brémond a
concerté l'ordonnance ; et juste au même instant, les plus belles pa«e» de Newman
Bermonnaire rencontraient, dans la personne de M. Raymond Saieilles, à la
librairie Lethielleux, un traducteur plein de sollicitude et de perspicacité.
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^-ç'-TOf^
526
REVUE DES DEUX MONDES.
qui devait être dit, s'il n'avait pas, auparavant, salué dans ce
cardinal de l'Église romaine « le fondateur de l'Église anglicane
dans son état actuel. » Manning avait raison : l'esprit de New-
man, puissant dans l'Église où il était entré, était demeuré puis-
sant dans l'Église qu'il avait quittée.
Ce qu'était l'anglicanisme avant Newman, nul ne l'a dit avec
plus de vigueur, ni plus de franchise, que Gladstone lui-même,
haranguant en 1874 la Chambre des communes :
Je ne sais, expliquait-il, si la chrétienté offrit jamais le spectacle de
communautés de chrétiens plus froides, plus dénuées de dévotion et de res-
pect religieux. Nos églises et notre culte n'attestaient que trop une indiffé-
rence glaciale... Nos offices étaient probablement sans pendant dans le
monde par leur vulgarité. Ils auraient choqué un brahmane ou un boud-
dhiste, et ils n'eussent certes pas été supportés en Angleterre, si le goût et
la perception de l'idéal n'avaient été engloutis dans le môme naufrage que
la dévotion... L'état des choses était déplorable, au delà de ce que j'ai
jamais lu ou vu... C'était le scandale de la chrétienté.
Scandale peut-être; mais les clergymen, tels que nous les
portraiture Manning, auraient été fort surpris d'un pareil mot.
« Mondains, pédans, sans vie spirituelle et vivant à l'aise, » ils
se drapaient dans une respectabilité confortable et convention-
nelle et géraient froidement, en préfets corrects, rétablissement
religieux auquel l'État les avait préposés.
Il suffit de quelques âmes pieuses, Keble, Pusey, Fronde,
Newman, pour faire s'engouffrer dans cette bâtisse le souffle sub-
versif de l'Esprit. Le mouvement « tractarien » fut, à l'origine,
un soubresaut de l'ascétisme chrétien, assoiffé des anciennes
sources de vie. Entre les âmes en détresse et les sources dé-
laissées, l'État faisait barrière : gardien jaloux des Trente-Neuf
Articles, il les interprétait sévèrement, et interdisait aux con-
sciences serves un certain nombre des moyens de salut que leur
proposait la « superstition romaine. » C'est ainsi que l'État con-
traignait à des allures d'insurgé Tascétisme « tractarien, » et la
piété réveillée fut tout de suite en lutte avec l'autorité légale
qui gouvernait l'Église. Le discours de Keble sur !'« apostasie
nationale, » qui dans l'année 1833 donna le branle au mouve-
ment « tractarien, » fut provoqué par le bill qui supprimait une
partie des évéchés anglicans de l'Irlande; le premier tract publié
par Newman remit en honneur la doctrine de la succesdiou apos-
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m:^'
LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE. 527
tolique, dont les « tractariens » se firent aussitôt uno arme
contre Tassorvissante conceptiou de TÉglise d'État. L'hégémonie
du pouvoir civil sur Tlllglise venait précisément d'être aggravée :
en 1832, la cour des Délégués, composée en partie d'ecclésias-
tiques, et chargée par la Couronne du jugement de certaines causes
spirituelles, avait été dépossédée de cette juridiction au profit
dvL « comité judiciaire du Conseil privé de la Reine, » corps
^x:clusivement laïque et politique ; l'autorité souveraine des
ia^Yques sur les ressorts les pkis délicats du mécanisme anglican
^t^it désormais scellée. Mais la sainteté libère les âmes; et dans
l'a.iitique université d'Oxford, où les hommes mûrs et les vieil-
Ï€Ljnds se contentaient d'un christianisme superficiel, quelques
jeianes iutorsy Newman, Froude, Robert Wilberforce, exerçant
l^'^:M.r fonction comme une sorte d'apostolat pastoral, avaient dé-
veloppé chez un certain nombre d'étudians le désir d'être des
saîxitis. Une partie de la jeunesse universitaire saluait dans les
^^^2^r3 successifs de Newman une révélation et une protestation,
réA»^élation d'un christianisme oublié, protestation contre l'en-
^^^ïXàkrante médiocrité de ce tuteur qu'était l'État.
G'est le propre de la lutte d'accentuer les contrastes: une
'^*«.lité naturelle contraignait l'État anglais à descendre de plus
®^^ plus irrésistiblement la pente où les « tractariens » déplo-
^^î^xit qu'il s'engageât. Alors les tracts se multipliaient, alors
8^<^^sissaîent leurs formats : après Newman, c'était Pusey qui pre-
^^it la plume et la parole, et l'enthousiasme suscité par ses
dissertations théologiques soulevait les consciences contre l'État,
^Tttî trouvait, dans ses sermons, matière à douloureuses chicanes.
^^s Ames priaient, méditaient et souffraient : avec angoisse, elles
^^ga.Tdaient Newman, qui les dépassait toutes par la profon-
^^xxx* de ses méditations et par l'âpreté de ses souffrances. Les
^^xxiarches successives par lesquelles Newman, tantôt à contre-
^^*xi.r, et tantôt à son insu, semblait s'arracher de l'Église angli-
^^^i^e, sanctionnaient en lui, — ses proches le savaient, — les
^^y stérîeux progrès d'une vie intérieure qui réglait son rythme
*^i* le vouloir de Dieu. L'histoire des déchiremens religieux de
^^ grand homme est comme scandée, sans doute, par une série
* épisodes où l'esprit vexatoire de l'État multiplie les provoca-
tions k l'adresse des âmes croyantes ; mais, qu'on y prenne garde,
^«a.oun de ces épisodes succède à un acte de vie intérieure, qui
P^^ parait d'avance Newman à s'élever plus haut. La mesure par
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528 REVUE DÉS DEUX MONDES.
laquelle l'État, en 1837, impose àTuniversité d'Oxford un pro-
fesseur incroyant, n'est si douloureuse au coeur de Newman que
parce que l'habitude qu'ils avait prise, depuis 1836, de lire le
Bréviaire romain, rendait sa foi plus délicate encore, et plus sus-
ceptible sa piété. La condamnation portée contre lui à l'occasion
du tract 90 ne fortifie ses doutes au sujet de Tanglicanisme que
parce qu'en 1839, au cours de ses études sur les Pères, il avait
constaté, non sans un effort de conscience, que la situation de
l'anglicanisme à l'endroit de l'autorité romaine était aussi criti-
quable qu'autrefois celle du monophysisme. La suspension qui
interrompit les sermons de Pusey frappa Newman d'un coup
d'autant plus décisif, que, replié sur lui-même dans la retraite
de Littlemore, il cherchait passionnément où Dieu voulait qu'il
aboutit, et demandait à Dieu de rendre enfin visibles ses fins
invisibles. Observez enfin par quelles réflexions suprêmes ce
martyr de l'expectative divine se raccrochait à l'Eglise anglicane :
les méditations à la suite desquelles il marque un instant le pas
ne sont ni moins graves ni moins déchirantes que celles qui lui
donnent un élan. « Ne faisait-on pas son salut dans Samarie? se
demande-t-il un jour. Le sujet d'Israël n'était pas tenu de quitter
Samarie pour Jérusalem. » Un autre jour, il s'interrogeait sur
les facilités de perfectionnement que l'anglicanisme offrait aux
âmes : les avait-il toutes mises à l'épreuve? en avait-il usé, pro-
fité jusqu'à épuisement? et sinon, pourquoi quitter l'anglica-
nisme ? Il fut, deux ans durant, « sur un lit de mort par rapport
à l'Église anglicane ; )) un jour survint, où il pensa que c'était
peut-être un péché mortel de n'être pas encore romain ; de ce
jour, Newman appartint à Rome. « Ah ! Rome, si tu n'étais pas
Rome ! » avait-il écrit en 1832. Rome était toujours Rome, mais
Newman devenait romain.
Alors, parmi les anglicans, on vit les uns, « tractariens » de
i'avant-veil ou de la veille, conclure à la nécessité pour
l'Eglise anglicane de s'assimiler une forte dose de catholicisme
romain, de peur que les âmes qui avaient les mêmes besoins
que Newman ne s'éloignassent d'elle à leur tour ; et l'on entendit
les autres, joséphistes d'outre-Manche ou théologiens « latitu-
dinaristes, » acclamer d'un cri de triomphe le désastre de leur
Eglise et proclamer que le mouvement « tractarien » devait logi-
quement aboutir à la trahison, et que depuis longtemps (Is
l'avaient prévu. Et les uns et le§ autres redoublaient de zèle, les
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LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE. 529
premiers pour introduire dans Tanglicanisme des innovations
catholiques^ les seconds pour sauver Tanglicanisme du péril
catholique en y fortifiant encore la mainmise de TÉtat. Dans
certaines fractions de TÉglise anglicane, dans celles où prédo-
mioaient les tendances d'un Keble ou d'un Pusey, on avait des
couvens, des confessionnaux, des communions hebdomadaires ;
on s'efforçait de mettre à la disposition des âmes religieuses
toutes les ressources dont disposait l'Église sœur, l'Église de
Rome ; et l'on affectait de mettre en relief tout ce que le Prayer
Book recelait d'inspirations catholiques. Mais au même instant
l'État tuteur de l'Église faisait volontiers étalage des liens qu'il
avait noués en 1841 avec le protestantisme prussien et de l'ini-
tiative commune par laquelle Londres et Berlin avaient fondé un
évèché à Jérusalem. Â mesure que le catholicisme s'infiltrait
dans l'Église anglicane, il semblait que l'État voulût faire front
en s'alliant avec les autres confessions filles de la Réforme. Le
péril, aux yeux de l'État anglais, n'était pas du côté de l'in-
croyance, mais du côté de la foi. Un clergyman du nom de
Gorham, en 1849, fut exclu d'une cure par l'évêque d'Exeter, à
cause des opinions fort incorrectes qu'il professait sur le
baptême: le Comité judiciaire du Conseil privé prit fait et
cause pour Gorham; et, de par la volonté des juridictions d'État,
Gorham devint curé, — curé malgré l'évêque. « Par jugement,
écrivait Gladstone, un principe est posé qui permettra d'ôter
toute leur force aux articles du Credo, l'un après l'autre, à
mesure que, par degrés successifs, l'opinion publique l'admettra
et l'encouragera. Ainsi également un principe est posé, qui per-
mettra à l'État d'assumer habituellement la charge d'inter-
préter le Credo aussi bien que les autres documens de l'Église. »
Maxwell, Allies, Manning, parlaient et écrivaient comme
Gladstone; et leur conversion au catholicisme fut la réponse
des « tractariens » au verdict imprévu par lequel l'État justi-
fiait Gorham. Manning, au lendemain de ce verdict, sentit en
sa conscience une sorte de vide, un vacutim, disait-il ; comme
Newman s'était fait romain, Manning à son U»ur se fit romain ;
et les mêmes commentaires de s'entre-croiser : « C'est la faute de
rÉtat, » disaient les « tractariens » demeurés fidèles à Tanglica-
nisme. — « La faute en est aux « tractariens, » ripostaient les
anglicans attachés à l'hégémonie de l'État... A deux reprises, le
clergé anglican de l'église de Saint-Saviour, dans laquelle Pusey
TOMB XXXV. — 190r, 3i
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530 REVUE DES DEUX MONDES.*
avait institué de nombreuses pratiques romaines, causait à
Pusey la surprise de faire acte d'obédience à l'Église de Rome,
et le dialogue reprenait entre Tanglo-romain qu'était Pusey et
les protestans de Tanglicanisme. » Voilà le résultat de vos per-
sécutions contre les tractariens, » disait Tun. — « Voilà, bien
plutôt, lui répliquaient les autres, le résultat de vos concessions
au papisme. »
Chaque jour le duel devenait plus âpre. La politique reli-
gieuse do rÉtat trouvait, dans les sphères d'Église, des avocats
ardens: Stanley, Jowett, tous deux professeurs à Oxford. Sur
le terrain même où le mouvement « tractarien » s'était déve-
loppé, lord Palmerston avait installé ces deux personnages^
hommes de science plutôt qu'hommes de foi, imbus des con-
clusions de la critique allemande, ennemis élégans et subtils de
l'orthodoxie traditionnelle. « La suprématie de la couronne,
disait Stanley, est pour l'Église d'Angleterre une rare bénédic-
tion de Dieu. » — « Je crois réellement, reprenait Jowett, que
si la religion peut être sauvée, c'est par les hommes d'État, non
par le clergé (1). »
Si en eflfet l'Église d'Angleterre, ainsi que l'expliquait lord
Aberdeen, était en réalité « composée de deux Églises qui
n'étaient maintenues ensemble que par des forces extérieures, »
il convenait que l'État fournît le cadre commode à l'abri duquel
l'incroyance cléricale pouvait continuer d'occuper des chaires
en affrontant les susceptibilités dogmatiques de l'épiscopat. Des
suffrages aussi distingués que celui d'un Stanley, qui en 1862
escortait en Palestine le prince de Galles, ajoutaient une force
singulière aux prétentions de l'État. Mais il résultait, de ces
suffrages mêmes, que l'autorité de l'État, non contente de
mettre entrave aux progrès de la piété dans l'Église anglicane,
ouvrait cette Église, toute grande, à des théories antidogma-
tiques que l'épiscopat jugeait néfastes.
(1) • Fait digne de remarque, écrit M. Thureau-Dangin, des penseurs, étrangers
au fond à toute croyance religieuse, sont, par des raisons analogues à celles des
anglicans du Rroard Church, partisans décidés de l'Église d'État. M. Lecky, par
exemple, voit, dans cette organisation composite et compréhensive de l'Eglise
établie d'Angleterre, une facilité pour une plus grande latitude d'opinion, un
afîaiblissement de la foi dans la certitude et dans la nécessite du dogme, une ga-
rantie contre la tyrannie sacerdotale et la démagogie cléricale. Loin donc
d'aspirer, comme les libéraux du continent, à la séparation de l'Église et [de
l'État, il prétend conserver ce qu'il appelle une machine aussi bienfaisante.
{Democracy and Liberty^ 1. 1, p. 432 et suiv. ; t. II, p. 14.) •
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LA RENAlSSANt!E CATHOLIQUE EN ANGLin;El(RE. 531
Isolé dans Oxford, Pusey assistait aux conquêtes du Broad
Church dans la terre natale du « tractarianisme. » Mais, à dater
de la conversion de Newman, le tractarianisme, émigré de
l'université, avait essaimé dans les paroisses ; et la portée,
somme toute, s'en était accrue. Des résipiscences dogmatiques
n'intéressent jamais qu'un petit nombre; au contraire, des r<5-
f ormes liturgiques, parlantes, aux yeux, captivaient et passion-
naient la foule des fidèles. Entre 4850 et 1860, un mouvement
qu'à l'heure présente l'antique puritanisme désespère d'arrêter,
le mouvement « ritualiste, » commençait de se dessiner. Aux
heures de prière et d'émotion dans lesquelles Newman se deman-
dait pourquoi ses amis, de naguère, pourquoi Pusey, pourquoi
Church, s'attardaient dans l'Église anglicane, il concluait :
Ces hommes sont maintenus de bonne foi, sans plus de lumière qu'ils
n'en ont, étant de bonne foi anglicans, afin de préparer graduellement
leurs auditeurs et leurs lecteurs, en plus grand nombre qu'autrement il
n'eût été possible, pour la foi vraie et parfaite, et afin de les conduire, en
temps opportun, dans l'Église catholique. S'ils eussent eux-mêmes senti
qu'il était de leur devoir de devenir tous catholiques en une fois, l'œuvre
de conversion aurait du môme coup pris fin; il y aurait eu une réaction.
Eux, au contraire, comme saint Jean-Baptiste, font droite la voie du
Christ.
C'est ainsi que, dans le plan divin tel que le commentait
Newman , « tractariens » et <c ritualistes , » demeurés à mi-
chemin, servaient à leur façon ce catholicisme devant lequel ils
refusaient d'abdiquer : ils s'évertuaient à faire catholique leur
Église avant de se connaître eux-mêmes comme catholiques.
Sous les regards embarrassés de l'épiscopat anglicui, une
mêlée s'engageait, qui dure toujours, entre le « latitudinarisme »
fort incorrect du Broad Church et les minutieuses pratiques du
« ritualisme. » Samuel Wilberforce, évêque d'Oxford, s'effor-
çait de rendre à cet épiscopat un certain prestige d'indépen-
dance en ressuscitant la vieille institution des parlemens ecclé-
siastiques, des convocations^ (^omme on les appelait : l'essai
n'avait qu'un médiocre succès; et lorsque, entre 1860 et 1865, la
publication des Essays and Reviews par un groupe de théolo-
giens médiocrement orthodoxes et l'apparition du livre de
V évêque Colenso contre le Pentateuque soulevaient les alarmes
épiscopales, ces alarmes n'avaient qu'à se taire, mortifiées, mais
non rassurées, en nrésence des jugemens souverains par lesquels
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532 REVUE DES DEUX MONDES.
le Conseil privé de la Reine, dans son omnipotence laïque, ac-
quittait les auteurs des Essàys and Reviews et renvoyait in-
demne Tévêque Colenso. Manning alors de conclure :
Si l'Église d'Angleterre était l'Église de Dieu, les tribunaux ne pour-
raient lui faire aucun tort. C'est l'anglicanisme qui engendre les erreurs.
Les tribunaux ne font que les légaliser. Le système anglican est la source
de toutes les confusions que la loi ne fait que tolérer dédaigneusement.
Personne ne cherclie plus dans les évêques un juge dernier et suprême,
investi d'un office surnaturel, ou l'organe d'une divine certitude en matière
de doctrine ou de foi. L'alternative, devant la génération présente, n'est
plus entre l'anglo-catholicisme ou le catholicisme romain ; elle est entre le
rationalisme et le christianisme, c'est-à-dire entre le rationalisme et Rome,
Tandis que six cents consciences anglaises, bon an mal an,
tranchaient l'alternative en passant à l'Église de Rome, le scan-
dale môme que provoquaient, dans les fractions croyantes de
l'Eglise anglicane, les verdicts du Conseil privé, accélérait les
progrès du ritualisme. On affectait d'emprunter à Rome, avec je
ne sais quoi de provocateur, tous les signes extérieurs de cette
foi à laquelle le Conseil privé faisait affront. Le ritualisme avait
dès lors l'ardeur et l'acharnement de véritables représailles. Des
martyrs lui manquaient, tout au moins des confesseurs : on les
lui procura. Les années 1873 à 1892 furent remplies par une
suite de persécutions contre des prêtres ritualistes : l'amende, la
prison, étaient le châtiment. Tait, archevêque de Cantorbery, avait
proposé au Parlement l'établissement d'une juridiction spéciale
pour réprimer les irrégularités rituelles : le Parlement avait
acquiescé en donnant à cette juridiction, contrairement au projet
de Tait, un caractère laïque. Un juge laïque unique pour toute
l'Angleterre devait en première instance frapper les ritualistes ;
leur appel viendrait devant le Conseil privé, composé aussi de
laïques. Les inculpés ritualistes furent nombreux ; les condam-
nations dont ils furent l'objet donnèrent à leurs initiatives beau-
coup de notoriété et un peu de popularité. « Votre meilleur
moyen d'avoir la paix, écrivait à Tait, dès 1878, le doyen Lake,
est d'accepter le ritualisme : c'est de ce côté-là que souffle l'es-
prit religieux de notre époque (1). » Depuis 1892, grâce à l'ar-
chevêque Benson, on n'essaya plus d'insurger la loi contre
l'esprit, et les vexations prirent fin ; mais le péril ritualiste in-
(1) hévmonàtVÊvoluUon du cierge anglican^ p. 20 {Paris, Bloud, 1906).
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' LÀ RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE. S33
quîète toujours les autorités anglicanes ; et dans ces derniers
mois, une commission d'enquête, la troisième constituée depuis
que le ritualisme existe, déposait un nouveau rapport sur ces
délicates questions (1).
Ainsi, dans l'anglicanisme même, la renaissance catholique a
fait son œuvre. La dévotion à la Vierge, Tintercession des saints,
la foi au purgatoire, les prières pour les morts, la confession, la
croyance à la présence objective dû corps et du sang du Christ
dans les espèces consacrées, sont propagées, dans la chrétienté
anglicane, par renseignement et par la liturgie, par les images
et par les pratiques dévotes ; et certains catéchismes en usage
dans les paroisses Bigh Church paraissent copiés sur les caté-
chismes romains. Newman, durant ses années de crise, avait
tracé, par un effort d'intelligence, une sorte de via média qui
permettait d'échapper à la fois au protestantisme et au catholi-
cisme : « Contre le premier, nous dit M. Thureau-Dangin, il re-
vendiquait le principe dogmatique et sacramentel; du second, il
repoussait ce qu'il appelait la corruption. » Un jour vint où
Newman observa que cette via média si péniblement dessinée
« n'existait que sur le papier, » qu'elle était « connue, non posi-
tivement mais négativement, dans ses différences avec les sym-
boles rivaux, non dans ses propriétés à elle, » et qu'elle ne pou-
vait être décrite que « comme un tiers système qui n'était ni l'un
ni l'autre, qui était partiellement tous les deux. » Et Newman,
impitoyable, analysant la via média, la voyait s'effacer devant
lui ; elle ne pouvait orienter son ftme ni même la porter. Mais
le High Church, depuis un demi-siècle, a-t-il fait autre chose que
de s'engager, avec le moins de tâtonnemens possible, dans cette
via média délaissée par Newman ? Elle devient pour certains,
comme elle le fut pour lui-même, une avenue qui conduit à
l'Église romaine : M. Lindsay, qui précéda lord Halifax dans la
présidence de VEnglish church Union, fut naguère accompagné
jusqu'au terme de l'avenue par soixante-dix-sept clergymen, ri-
tualistes également, et devenus aujourd'hui des prêtres de
Rome ; et l'expérience de plusieurs ministres de la religion ro-
maine considère le ritualisme comme une « école préparatoire»
pour le catholicisme. Il est au contraire d'autres ritualistes, —
(1) Qu'on lise sur ce rapport le numéro de la Kenue catholique des Églises, de
Juillet 1906, et qu'on nous permette d'ajouter que cet organe est d'un prix inesti-
mable pour quiconque Yeut se tenir au courant des questions religieuses anglaises
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334 REVUE DES DEUX MONDES."
beaucoup d'autres, — qui trouvent dans la poinpe des rîtes
dans Tattrait des sacremens, dans le luxe souriant des images
et des statues, une satisfaction religieuse assex intense pour que
la via média, monotone comme tout ce qui est indéfiniment
provisoire, leur apparaisse encore supportable. Ils savent, depuis
dix ans, que le jugement de Rome sur l'invalidité des ordina-
tions anglicanes est irrévocable ; ils savent, — pour reprendre
les distinctions très fines que faisait jadis Manning, — que si
TEsprit-Saint peut agir dans l'Église anglicane, comme il peut
agir en d'autres sectes dissidentes et partout d'ailleurs où il le
veut, il n'agit point joar l'Église anglicane ; ils savent enfin que,
lors même qu'ils pourraient donner quelques assises et quelque
consistance à cette via média sur laquelle ils s'attardent, ib n'y
rencontreront jamais le Pape, si loin qu'ils la prolongent. Et peut-
être temporisent-ils d'aut^mt plus, qu'ils savent mieux tout cela
Rome, sans fièvre, les laisse s'approcher ou piétiner, avancer ou
reculer ; elle n'est pas moins patiente que Newman, dont la plus
chère devise était qu'il ne faut pas presser Dieu. Sans nulle ja-
lousie, mais bien plutôt avec fierté, Rome se souvient qu'elle re-
vêtit un jour de sa pourpre ce Newman qui avait présidé à la
résurrection de l'Esprit de vie dans le système anglican ; et
Rome peut se réjouir d'avoir attiré, d'avoir retenu et d'avoir sa^
tisfait cette âme ardente et difficile, qui eut à elle toute seule
assez de vie pour ranimer successivement les deux Églises de sa
terre natale, l'anglicane et la catholique. y
En 1899, étudiant, dans la revue des Jésuites anglais, les
lettres spirituelles de Pusey, le P. Rickaby écrivait :
Le progrès de l'Église catholique ne consiste pas seulement dans f ac-
croissement du nombre de ses fidèles par les conversions. Que des hommes
qui ne sont pas catholiques aient un sens profond de la présence et de la
majesté de Dieu, qu'ils le prient continuellement, qu'ils craignent son éter-
nelle colère, qu'ils tiennent fermement à l'enseignement dogmatique parti-
culièrement sur la Trinité, Tlncarnation, la nécessité de la grâce, qu'ils
soient anxieux de confesser leurs péchés aux ministres du Christ et d'en re-
cevoir l'absolution,' qu'ils aient un désir impatient de se nourrir de la chair
du Christ présent dans l'Eucharistie, que des jeunes hommes fassent effort
pour garder leur pureté, que des hommes dans l'aisance se donnent du mal
pour faire des œuvres de miséricorde, tout cela est un gain pom* le calholi-
cisme, tout cela réjouit le cœur du Pape, tout cela prépare et laboure le
champ (i).
(1) M. Henri Brémond, dans son étude déjà citée sur V Évolution du clergé
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p^l
LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE. S35
S'il était besoin de justifier M. Thureau-Dangin d avoir envi-
sage les progrès (lu ritualisme comme un aspect de la renaissance
catholique, les confiantes paroles du P. Rickaby suffiraient à
légitimer le point de vue de Thistorien. Lorsque le cardinal
Vaughan disait à Ramsgate, à l'occasion du treizième centenaire
de saint Augustin : « Le changement, la conversion survenue en
Angleterre durant ce siècle, sont sans parallèle dans la chré-
tienté : non fecit taliter omni nationi, » cet alléluia cardinalice
faisait allusion aux manifestations du ritualisme non moins
qu'aux nombreuses conquêtes du catholicisme.
II
Conquêtes, le mot, à vrai dire, est-il bien choisi? L'Église
catholique ne les a, strictement parlant, ni préparées, ni con-
certées : ce ne furent point des efforts ou des coups de force,
mais des bonnes fortunes, ce que la théologie appelle des coups
de la grâce ; et le livre de M. Thureau-Dangin nous fait assister
bien plutôt, — le titre qu'il porte e^t parfaitement juste, — à
Tépanouisseraent naturel d'une « renaissance » qu'à l'offensive
militante d'une confession jadis pers(';cutée.
Cette Angleterre, que la philosophie du xviii* siècle se plaisait
à vanter comme la terre du libéralisme et de la tolérance, avait
au contraire, au nom d'une légalité souvent sanguinaire, persé-
cuté plusieurs générations de catholiques avec une froide du-
re té (1). Mais en dépit de ces souvenirs, la renaissance catholique,
au cours du xix® siècle, n'y prit jamais l'aspect d'une revanche.
A peine même cette renaissance fut-elle l'œuvre de l'Église ; elle
se prépara loin des chaires et loin des tabernacles, dans la soli-
anglican (p. 5 et suiv.), montre d'une façon très intéressante comment le progrès
des préoccupations ritualistes a conduit l'opinion anglaise & se faire du ministère
sacerdotal une idée bien plus sévère, bien plus parfaite, bien plus haute qu'autre-
fois, et comment ainsi s'explique, en partie, la diminution croissante dans le recru-
tement du clergé anglican (dearUi of candidates for holy orders). « Les vocations,
dit-il, sont plus rares, précisément, parce qu'on reconnaît aujourd'hui plus que
jamais la nécessité d'une vocation; » et c'est ainsi qu'avec le temps l'un des effets
de la renaissance catholique, qui implanta dans l'anglicanisme la notion de « vo-
cation sacerdotale, » semble devoir être la diminution du nombre des candidats
aux fonctions de clergyman.
(1) On ne saurait à ce sujet ilen lire de plus émouvant que les deux volumes,
puisés aux sources les plus sûres, dans lesquels la comtesse R. dt Courson s'est
efforcée de nous donner les Acta Martyrum de l'Angleterre catholique (Paris,
Didot).
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S36 . REVUE DES DEUX MONDES.
tude des consciences; ces consciences se sentaient portées,
poussées par des élans autonomes, qui les conduisaient à cher-
cher dans l'Église romaine de nouvelles méthodes de vie reli-
gieuse et des véhicules de grâces nouvelles^ et puis à profiter et
de ces méthodes et de ces gr&ces, soit en se faisant naturaliser
dans l'Église qui les détenait,, soit en s'efforçant de les trans-
planter dans l'anglicanisme . Aucun épisode religieux du siècle
passé ne ramena vers la foi catholique, ou ne rapprocha d'elle,
un aussi grand nombre d'âmes séparées ; et ce qui éclate à l'ori-
gine de ce retour, c'est, dans toute la plénitude du terme, la
vertu de l'initiative religieuse. « Nous sommescomme des hommes
escaladant un rocher, écrivait un jour Newman ; ils y déchirent
leurs vètemens et leur chair, glissent ici et là, avancent cepen-
dant. » La soumission de Newman à l'Église romaine fut ainsi
le dernier terme d'une ascension, qu'il avait accomplie laborieu-
sement, douloureusement, nous dirions presque cruellement,
sous les regards lointains et volontairement [discrets de Wise-
man, et parmi Tinattention presque générale des catholiques
anglais. La renaissance catholique, — et c'est un autre trait bien
distinctif de ce très curieux réveil, — se produisit en dehors
d'eux, le plus souvent sans eux, et quelquefois malgré eux : des
cortèges d'âmes s'offraient au vieux clergé d'outre-Manche, gé-
néreux cadeau qu'il n'avait point eu l'idée de briguer; et ces
âmes d'elles-mêmes s'installaient sous sa houlette, malgré les
suspicions qu'il inspirait et malgré les suspicions que lui-même
éprouvait.
Qu'étaient, au début du siècle, les catholiques d'Angleterre ?
Newman, dans un de ses sermons les plus saisissans, les évoque
devant nous, « passant silencieux et tristes, comme un souvenir
de ce qui avait été. »
Les catholiques romains, explique-t-il» n'étaient pas une secte, un corps,
si petit qu'il fût, représentant la grande communion du dehors, mais une
simple poignée d'individus que l'on pouvait compter, comme les pierres et
les débris du grand déluge... Ici, c'était une bande de pauvres Irlandais,
allant et venant au temps de la moisson, ou une colonie d'Irlandais dans un
quartier misérable de la grande métropole ; là, peut-être, c'était un hommo
âgé que Ton voyait se promener dans les rues, grave, solitaire, étrange,
quoique de noble maintien, et dont on disait qu'il était de bonne famille et
u catholique romain;» c'était une maison de vieux style, de sombre appa-
rence, enfermée derrière de grands murs, avec une porte de fer, des ifs :on
racontait que là vivaient des « catholiques romains \ n mais qui ils étaient»
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LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE. 537
ce qu'ils faisaient, ce qu'on voulait dire quand on les appelait catholiques
romains, nul n'aurait pu l'expliquer ; on savait seulement que cela sonnait
mal et parlait de formalisme et de superstition... On ne retrouvait les ca-
tholiques, en Angleterre, que dans les endroits reculés, dans les ruelles,
dans les caves, dans les mansardes ou dans la solitude de la campagne, sé-
parés de la foule au milieu de laquelle ils vivaient ; on les entrevoyait seu-
lement dans l'obscurité, à travers le brouillard ou le crépuscule, fantômes
fuyant de-ci, de-là, devant les fiers protesians, maîtres de la terre.
Lorsque le progrès des mœurs contraignit ces « fiers protes-
tans » d'adoucir les lois et d'accorder aux catholiques l'accès des
fonctions, ceux-ci, semblables à des enfans longuement marty-
risés, avaient pris une telle habitude de l'effacement apeuré,
qu'un évêque même se rencontrait, en pleine année i 830, pour
les dissuader d'entrer dans la carrière publique à cause des dan-
gers qu'y pourrait courir leur foi. A l'école de ce prélat, les ca-
tholiques anglais étaient condamnés à se comporter en émigrés
de l'intérieur, au temps même où devant eux les portes com-
mençaient de se rouvrir : « Leurs chaînes étaient enlevées, disait
tristement Wisemari; non la crampe et l'engourdissement que
ces chaînes avaient produits. »
On eût pu croire que ceg malheureux effarouchés, dans la
retraite où ils se barricadaient, éprouvaient du moins une sorte
d*attrait à garder jalousement, dans toute leur plénitude, l'inté-
gralité des observances romaines. Mais il n'en était rien : ils
semblaient bien plutôt donner au monde cette attristante leçon,
qu'une foi trop longtemps « mise sous le boisseau, » bien loin
d'être protégée, court le risque de se décomposer et de se dimi-
nuer. Ils avaient une peur étrange des pratiques de piété les
plus courantes en terre catholique, rosaire, litanies, exposition
et bénédiction du Saint-Sacrement, vénération des images des
saints ; et si leur répugnance pour les « dévotions italiennes, »
comme ils disaient, s'exprimait parfois avec une fierté tout an-
glaise, on n'avait pas de peine à découvrir, derrière cette appa-
rence de fierté, l'atavisme de la peur. C'était la peur qui avait
amené leurs ancêtres à se détacher de ces pratiques trop pal-
pables, trop tangibles, et dès lors trop aisément exposées à l'œil
du policier, au châtiment du bourreau ; la peur encore, l'in-
consciente peur héréditaire, empêchait l'infortuné troupeau, —
pusillus grexy — de les reprendre et de les remettre en honneur.
Aspirant à être ignorés, à se rendre invisibles, il était nalu-
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5â8 REVUE DES DEUX MONDES.
fel qu'ils fussent méconnus : Newman fut très étonné, après sa
conversion, de ne point rencontrer chez les prêtres du catho-
licisme « ce caractère doucereux et affecté qu'on leur imputait
d'ordinaire; » et Ward, un autre nouveau venu, ne s'était pas
encore corrigé de son injuste sévérité d'anglican lorsqu'il disait
à Jowett : « Les catholiques anglais ne savent pas ce que c'est
que l'éducation. Beaucoup d'entre eux ne peuvent écrire Tan-
giais. Quand l'un d'eux entre en controverse avec un protestant,
c'est un barbare se rencontrant avec un homme civilisé. » Ainsi
parlait un converti, et l'un de ceux qui mettaient au service de
Pie IX l'activité la plus docile et la plus exubérante ; ainsi par-
lait celui qu'on pourrait peut-être dénommer le Louis Veuillot
de l'Angleterre.
« Nous sommes heureux de vous souhaiter la bienvenue,
monsieur Ward, lui avait dit, au surlendemain de sa conver-
sion, Mgr Griffiths, vicaire apostolique de Londres. Du reste,
nous n'avons rien à vous donner à faire. » Ce langage était ré-
vélateur, il attestait le médiocre enthousiasme avec lequel les
catholiques anglais accueillaient une recrue nouvelle; tout
bruit leur était odieux, et les convertis faisaient du bruit autour
de rÉglise et bientôt en feraient dans l'Église. Les catholiques de
naissance, ombrageux et timides, n'aimaient pas que le public
s'occupât trop du catholicisme, et redoutaient aussi, dans leurs
discrètes chapelles, l'intrusion de toute influence imprévue. Ils
avaient crainte des courans d'air, dont parfois l'Esprit a besoin.
Il semblait qu'à leur lit de mort le seul témoignage qu'ils sou-
haitassent de se rendre devant Dieu pût se formuler dans la cé-
lèbre parole de Sieyès : « J'ai vécu. » Et certes, pour leurs an-
cêtres, à qui chaque messe pouvait coûter la pendaison, c'était
beaucoup, apparemment, de pouvoir dire en mourant : a J'ai
vécu, » et le Dieu caché qu'on servait en cachette ne deman-
dait rien de plus. Mais au clair soleil du xix® siècle, les ca-
tholiques anglais, héritiers de trois siècles d'alarmes, avaient
mieux à faire qu'à « avoir vécu ; » ils avaient à vivre ; il leur
fallait, sortant de leurs catacombes, s'arracher à cette sorte de
joug que laisse encore peser sur la liberté des âmes la tyrannie
des bourreaux disparus.
Treize siècles plus tôt, l'Eglise celtique de la Grande-
Bretagne, se repliant devant les Saxons et les Angles, avait
envieusement marchandé à ces barbares le trésor de ses
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LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE. 539
•croyances et de ses sacremens ; elle s'était terrée, elle s'était
tapie, comme une Église qui fuyait le jour, jusqu'à ce que le
pape Grégoire le Grand eût envoyé le moine Augustin, pour que
la lumière chrétienne se fit plus généreuse, plus rayonnante, k
travers les immenses brouillards de là-bas. Les catholiques an-
glais, dans le premier; tiers du xix* siècle, rappelaient en quel-
que mesure, par leur, attitude débile et boudeuse, les CeHes
du vi« ; et ce n'est qu'en reprenant contact avec Rome que le catho-
licisme anglais sortit enfin de son engourdissement solitaire. Il
reprit contact avec Rome par Wiseman, qui fut, sur les bords
du Tibre, élève et recteur du collège anglais ; par Newman, qui,
une fois converti, humilia et paracheva la maturité de son génie
en allant étudier au collège de la Propagande; par Manning,
enfin, d'autant plus attaché aux magnificences du « papisme
romain » qu'il abhorrait les ambitions du « césaropapisme »
britannique. M. Thureau-Dangin consacre d'ailleurs d'attrayans
chapitres aux divergences qui se' parurent ces grands hommes, et
qui leur furent, suivant la belle parole de Newman, une « occa-
sion d'exercer la charité. » Mais Newman lui-même, — si enclin
fût-il, parfois, à craindre qtie l'accent impérieux de certaines
définitions dogmatiques n'eût pour efi'et de « rejeter plus loin
les temps et les momens du triomphe de Dieu, » — Newman,
cependant, sans redouter le reproche d' « ultramontanisme, » se
réjouissait d'acclimater sur lès lèvres anglaises, à la faveur de
son merveilleux petit livre : Méditations et Dévotions (1), un
grand nombre de prières d'origine italienne; et nul ne sut,
comme lui, réveiller chez les catholiques d'Angleterre un besoin
de communion étroite, familière, avec l'Eglise universelle; nul
ne sut comme lui, pour qu'ils trouvassent enfin la cime de cette
Église, tourner leurs regards vers les sept collines. Ainsi les
anciennes familles catholiques, qui ne pouvaient point se glori-
fier, — ou presque point, — d'avoir contribué à la renaissance,
catholique anglaise, recueillaient de cette renaissance non seu-
lement plus de considération parmi leurs concitoyens, mais
aussi un avantage intellectuel et un profit spirituel ; et grâce
à ces anglicans de la veille, elles devenaient en quelque façon
plus catholiques, plus romaines. C'était d'Oxford et de Cam-
bridge, de Londres et de Birmingham que s'envolaient, pour
(1) Ce livre vient d'élre traduit par M'^* Pératé à la librairie Lecoffre, avec une
préface de M. Henri Brémond.
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' 540 REVUE DES DEUX MONDES.
elles, sur les lèvres d'un Newman ou d'un Ward, d'un Man-
ning ou d'un Faber, les mots libérateurs qui les affranchis-
saient de tout respect humain et qui les invitaient à ne rien
estomper de leur personnalité religieuse, fille et sujette de
l'Église romaine.
Au début du mouvement d'Oxford, on entrevoyait l'effort
âpre et personnel de consciences indépendantes, en révolte
contre l'embrigadement de l'Église anglicane, en marche vers
un christianisme plus actif, plus intense, plus fécond en mysté-
rieux effluves; et, dans l'allure de ces consciences, dans la fierté
môme avec laquelle l'une d'entre elles, celle de Newman, croyait
parfois « ne voir ici-bas que deux êtres, Dieu et elle-même, » et
dans l'enthousiaste indépendance avec laquelle elles ressaisis-
saient la tradition comme on prend possession d'une force con-
quise, on retrouvait, encore, fortement accusés, les traits les
plus essentiels de l'individualisme protestant. Les conversions
se multipliaient, par lesquelles cet individualisme achevait de
s'affirmer en commençant volontairement d'abdiquer ; les pro-
pres méthodes de la Réforme avaient raison de la Réforme, et
tout de suite, dès le lendemain, ces évolutions étranges avaient
ce premier résultat de développer, en Angleterre, certaines
maximes et certaines pratiques d'attachement public au Saint-
Siège, et de faire succéder, à l'époque où les catholiques d'An-
gleterre n'étaient romains qu'avec quelque gêne, une autre
époque, toute difi'é rente, où sous la direction d'un Manning, ils
seraient romains avec orgueil. Ouvriers de la onzième heure, les
hommes que l'Église romaine enlevait à l'anglicanisme étaient
tout de suite, quoi qu'il en coûtât aux susceptibilités des catho-
liques anglais, distingués et honorés par l'autorité du Saint-
Siège : la terrible lutte d'influence entre Errington, le catho-
lique de vieille roche, et Manning, le converti de la veille,
aboutissait à la victoire du second. « Si les théologiens d'Oxford
entraient dans l'Église, avait écrit Wiscman en 1841, avant
même qu'aucune conversion ne fût déclarée, nous devrions être
prêts, nous catholiques de jadis, à retomber dans l'ombre et à
passer au second plan. » Le pronostic était perspicace, >non
moins que désintéressé; Pie IX le justifiait, vingt et un ans
après, en faisant de Manning le successeur de Wiscman sur le
siège de Westminster. Rome, ce jour-là, passait outre aux pro-
positions du chapitre, où les préventions contre les convertis
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LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE. 541
demeuraient vivaces; de par la volonté de Rome, — et Rome,
en l'espèce, savait ce qu'elle faisait, — les derniers devenaient
les premiers, et les premiers les derniers; et puisque la renais-
sance catholique anglaise avait pour effet immédiat de rendre
plus étroits et plus robustes les liens de l'Angleterre avec Rome,
il était naturel que l'Église romaine recrutât parmi les agens de
cette renaissance ses dignitaires les plus respectés.
De telles nouveautés survenaient dans un pays où longtemps
certaines familles pieuses avaient dit en leur prière : « Déjoue,
Seigneur, les machinations du papisme, soit au dedans, soit au
dehors de TÉglise. Que toutes les inventions de Tévèque de
Rome contre la vérité sacrée soient confondues. Seigneur 1 puisse
le papisme subir bientôt sa défaite finale, et puisse Rabylone,
depuis longtemps condamnée, cesser d'opprimer la terre! » Non
moins expressive, d'ailleurs, en sa forte brièvetëi, était l'inalté-
rable devise nationale : « No poperyl Point de papisme! »
Aussi les progrès de Rome, de temps à autre, se heurtaient-ils
à des colères : c'était, en 1850, lord John Russell dénonçant
comme une » agression papale » le rétablissement par Pie IX de
la hiérarchie épiscopale; c'était Gladstone, en 1874, déchaînant
son éloquence contre les audaces du « vaticanisme. » Mais le
catholicisme « papiste » passait outre; il affectait, d'autant plus,
de se mêler à la vie intellectuelle et sociale de la nation anglaise.
Wiseman multipliait les conférences sur dès sujets étrangers
aux choses religieuses : art, science, économie sociale, hygiène,
philosophie; il voulait, par là, « montrer aux protestans que les
catholiques pouvaient, aussi bien qu'eux, donner au public un
régal intellectuel. » En quoi Wiseman avait raison : « Les con-
férences de Votre Éminence, lui écrivait un notable catholique,
M. de Lisle, font plus que toutes les controverses du monde,
pour gagner le cœur de la vieille Angleterre. » De môme, il n'y
avait à proprement parler rien d'humain à quoi Manning, suc-
cesseur de Wiseman, consentît à rester étranger : rien no lui
était plus à cœur que de sortir de la sacristie, et de promener sa
pourpre cardinalice partout où des idées se discutaient et partout
où des réformes se concertaient, dans les réunions de la Société
métaphysique comme dans les meetings de l'anti-alcoolisme.
« Toute la vie civile et politique de l'Angleterre, écrivait-il
en 1890, nous est ouverte à nous catholiques, si seulement nous
savons comment y entrer et comment nous y conduire. » £t de
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512 REVUE DES DEUX MONDES.
fait, à la fin du xix« siècle, on voyait les catholiques occuper
quarante et un sièges à la Chambre des lords et détenir toujours
quelque portefeuille dans les ministères successifs ; on voyait
les dignitaires du catholicisme anglais siéger à côté des pré-
lats anglicans, la pourpre cardinalice obtenir une certaine pré-
séance, et les deux convertis les plus illustres de l'Angleterre,
Newman et Manning, conduits par de véritables cortèges natio-
naux à leur suprême lieu de repos.
Le siècle durant lequel les catholiques de Grande-Bretagne
s'étaient abandonnés avec le plus de confiance aux inspirations
romaines était en même temps le siècle durant lequel ils avaient
pénétré dans la vie même de l'Angleterre, et s'étaient fait con-
naître et respecter comme des collaborateurs notoires de la gran-
deur nationale ; les néophytes auxquels Rome confiait les des-
tinées de l'Église d'Angleterre rendaient cette Eglise, tout à la
fois, de plus en plus romaine et de plus en plus anglaise; et les
160000 catholiques qui, dans l'Angleterre de 1815 ou de 1820,
semblaient rougir de vivre et fuir la lumière, — gens lucifugUy
disait un jour Newman, — faisaient place, vers la fin du siècle,
à 1 500000 catholiques, désormais forts de leur nombre môme,
et plus forts encore, peut-être, parce qu'ils se réclamaient, sans
ambages, d'un état civil dressé à Rome, et parce qu'ils n'avaient
nul scrupule à considérer la libre Angleterre comme librement
ouverte à leurs libres énergies. Il était réservé au pays du No
popery de montrer que l'idée catholique, interprétée par un
Manning sous le regard d'un LéonXllI, n'isole point les hommes
de la vie nationale et de la vaste besogne humaine; qu'elle
arrache les persécutés de la veille au rôle de boudeurs et de
frondeurs; qu'elle ne répugne pas à jeter ses adeptes dans le
creuset des nations ; qu'entre elle et l'esprit civique l'alliance est
naturelle ; et la renaissance catholique'en Angleterre, au xix^siècle,
ne fut si somptueuse et si durable que parce qu'elle réintégra,
dans l'esprit des catholiques eux-mêmes, la notion de leurs
devoirs sociaux.
111
S'il est vrai qu'il soit mauvais, pour une religion qui veut
agir, d'être servilement enclose dans le réseau des institutions
d'Etat, on comprendra sans peine que, dans l'Angleterre du
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LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE. 5i3
XIX* siècle, le catholicisme était mieux prédestiné que Tanglica-
nisme à jouer un rôle social.
La renaissance catholique, en effet, coïncidait avec TémaU'
cipation politique des catholiques : par une série de mesures très
franches et très décisives, l'État anglais, aux alentours de 1830,
supprima toutes les vexations et leva tous les ostracismes dont
ils étaient jusque-là les victimes; le fameux bill de 1850, frap-
pant d'une amende de 100 livres toute personne qui accepterait,
dans le Royaume-Uni, les titres épiscopaux créés à nouveau par
Pie IX, ne fut jamais appliqué; etTÉglise romaine se développa,
sous le gouvernement de la Reine, avec une sécurité et un éclat
que tous les autres pays pouvaient envier. L'État anglais, entant
qu'État, fut constamment fidèle, dans les deux derniers tiers du
XIX* siècle, aux maximes de liberté religieuse, et le catholicisme
en bénéficia brillamment.
Mais inversement, à la même époque, l'Église anglicane, en
tant qu'Église, se rangeait de plus en plus étroitement sous la
tutelle des bureaucrates officiels ; et ces bureaucrates et ces
magistrats pesaient sur elle, d'un poids lourd et déprimant,
parce qu'ainsi l'exigeait sa propre constitution ecclésiastique. Il
était désormais dans l'essence de l'État anglais de laisser les
Églises libres; mais il était, de tout temps, dans l'essence de
l'Église anglicane d'être une institution do TÉtat, un départe-
ment de l'Etat. C'est parce qu'anglicans, c'est parce que sujets
de ce département, que les prêtres ritualistes encouraient de
sérieux et perpétuels ennuis : les mêmes pratiques sacramen-
telles qui les exposaient à des pénalités d'État, tant qu'ils demeu-
raient dans l'Église anglicane, devenaient inoflensives, indemnes,
et jouissaient de la tolérance commune, du jour où ils quit-
taient cette Église. L'État anglais ne jouait au théologien et au
liturgiste qu'en tant qu'il s'agissait de l'Église anglicane, à
laquelle il offrait un cadre nécessaire ; hors de cette Eglise, les
âmes anglaises étaient libres. « Nous n'apercevons dans l'Église
anglicane, écrivait Newman, qu'une fonction ou une opération
de l'État, — sans une substance, — une pure agrégation de fonc-
tionnaires dépendans du pouvoir civil souverain et vivant en lui.
Elle n'est responsable de rien ; elle ne peut mériter ni blâme, ni
éloge ; mais les sentimens qu'elle excite, quels qu'ils soient, doivent
être reportés sur le pouvoir suprême qu'elle représente et dont la
volonté est comme sa respiration. » Ainsi^ la vie de l'Église angli-
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54i REVUE DES DEUX MONDES.
cane était serve de TÉtat, parce qu'elle ne pouvait, physîologi-
quement parlant, si nous osons dire, avoir d'autres pulsations
que des pulsations commandées par TÉtat. Le siècle qui, d'une
part, émancipait au delà de la Manche l'Église catholique, ame-
nait au contraire l'Église anglicane à persévérer de plus en plus
impitoyablement dans son être, c'est-à-dire dans sa dépendance;
et la liberté qui s'offrait aux catholiques, et dont ils profi-
taienty semblait au contraire reculer, toujours plus lointaine,
toujours plus inaccessible, devant cette élite d'âmes anglicanes,
qui, par une contradiction féconde en douleurs, persistaient à
l'appeler de leurs vœux.
Mais si rien n'est plus profitable à l'énergie d'une Église que
la pleine liberté de sa vie intérieure, cette situation dififérente
des deux confessions donnait au catholicisme, pour les luttes
permanentes dont l'âme anglaise est l'enjeu, d'étranges et pré-
cieux avantages. L'action sociale qu'exerce une Église est en rai-
son de son indépendance : le peuple, lors même qu'il se sent ou
qu'il se croit représenté par les corps constitués de l'État,
n'attache qu'une médiocre importance religieuse à une Église qui
lui apparaît comme l'émanation de cet État, et dont Newman
pouvait dire qu'elle n'était « qu'une sorte d'accessoire, d'appen-
dice, d'arme ou de parure du pouvoir royal. » C'est ce que sen-
tirent, vers le milieu du siècle dernier, les théologiens qui
s'efforcèrent de créer, sous les auspices de l'anglicanisme, une
sorte de socialisme chrétien, les Denison Maurice et les Antony
Hort. Rattachés au Broad Church par l'élastique complaisance
de leur Credo, ils désapprouvaient l'esprit joséphiste des Stanley
et des Jowett, comme s'il leur eût paru que l'État ne pouvait
que faire obstacle à la vraie popularité du Christ. La « respec-
table » et « confortable » allure qui méritait aux dignitaires de
l'Église anglicane les honneurs décernés par l'État, apparaissait
à ces réformateurs, de même qu'aux « tractariens, » comme un
médiocre moyen de propagande et de conquête ; et ce qu'il y
avait d'un peu haut et d'un peu sec dans la belle et grave
tenue des high fashioned clergymen les prédestinait assez mal au
contact avec la pauvreté.
Cent ans plus tôt, les développemens du prolétariat indus-
triel avaient offert au méthodisme naissant un merveilleux ter-
rain d'action : l'Esprit était descendu vers les pauvres, il les
avait relevés, sans que l'Église anglicane parût envier au mé-
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LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE. 345
thodisme celte prolifique et sordide clientèle. Subitement, en
1831, lorsque la vieille Angleterre se souleva contre Térection
par Pie IX d'un archevêché à Westminster et de douze autres
évêchés, une voix retentit, qui n'était autre que celle du nouvel
archevêque, et qui annonçait aux pauvres les libéralités nou-
velles de l'apostolat catholique.
Wiseman, avec une éloquente ironie, rassurait les inquié-
tudes du chapitre anglican : « Les dignitaires anglicans de Tab-
baye, promettait-il, n'auront rien à souffrir dans leurs droits
temporels ni dans la tranquille possession de leurs titres et de
leurs dignités. Ce splendide bâtiment, ses ti'ésors artistiques et
ses riches revenus ne sont pas la partie de Westminster qui doit
lo'occuper. » Et puis il continuait :
La partie qui m'intéresse forme un effrayant contraste avec toute cette
iiia^nificence, qu*elle touche cependant de très près. Autour de Tabbaye de
IVestminster s'étendent des labyrinthes de ruelles, de cours, d'allées, de
bi^uiges, hideux repaires de l'ignorance, du vice, de la dépravation et du
crime, en môme temps que de la malpropreté, de la misère noire et de la
n[is0.adie. L'atmosphère de ces lieux est le typhus ; leur ventilation est le
<^l^oléra. Une popiflation presque innombrable, qui est en grande partie
ca.t Indique (de nom du moins), y fourmille. Voilà la seule partie de West-
^3al.ci.ster que je convoite, que je serai heureux de réclamer, de visiter comme
'^i^ plturage béni, où je garderai les brebis de la sainte Église. Car c'est là
^r*io l'évêque doit remplir son devoir sacré de consoler, de convertir et de
P^ôserver du mal... Si les richesses de l'abbaye restent inactives et ne se
^^p^ndent pas, si on ne les emploie pas à tirer la population environnante
^e l'abîme où elle est plongée, qu'on ne porte pas envie à l'homme, quel
^^^-'ii soit, qui, sous un nom quelconque, n'ambitionne que cette dernière
î^^i^jSans rien prétendre à c^lle des avantages temporels.
Cet Appel au peuple anglais^ par lequel Wiseman célébrait et
Justifiait la résurrection officielle de l'Église catholique en Angle-
^^x*o, semblait nouer un pacte entre le « romanisme » restauré
^^ les classes les plus déshéritées du royaume. Quelques semaines
^pi*és, les fiers universitaires qui naguère s'attardaient, àSainte-
M^rie d'Oxford, à surprendre l'âme de Newman sur les lèvres
^^ Newman, apprenaient avec stupéfaction que, dans un coin de
"^«"niingham, son éloquence ne croyait pas déchoir en se dépen-
sant pour une quarantaine de pauvres ouvriers irlandais. A son
^Ur, la haute société de Londres était comme ébahie lorsqu'elle
î^Pprenait que Manning, dont les clubs, hier encore, goûtaient
avec ravissement les brillantes qualités de causeur, Manning, à
Tom XXXV. — 1906. 31
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Si6 REVUE DBS DEUX MONDES.
qiM l'on avait songé pour faire de lui l'aumônier de la Reine,
s'(!n allait désormais, à la voix de Wiseman, dans le quartier
déshérité de Bayswater, fonder une communauté d'Oblats de
Saint-Charles, pauvres parmi les pauvres.
Car les missions dans les faubourgs indigens étaient la pre-
mi(*îre préoccupation de Wiseman. Il arrivait, parfois, que cer-
taines congrégations qu'il chargeait de cette besogne excipaient
d'empéchemens provenant de leurs règles particulières. « Presque
toutes les communautés religieuses, ripostait Wiseman avec
quelque tristesse, sollicitent sans cesse des dispenses, les unes
pour le jeûne et l'abstinence, les autres pour le chœur, toutes
pour l'habit, et si on leur demande : Pourquoi ces exemptions?
elles vous répondent : Ce sont les circonstances locales cpii les
exigent. Mais qui donc songe à recourir au même pouvoir dis-
pensateur, pour faire lever des restrictions qui empêchent de faire
le bien de la manière que le pays réclame? » A peine réin-
stallée, la hiérarchie catholique anglaise se préoccupait des
besoins populaires pour y répondre, des désirs populaires pour
les prévenir.
Wiseman préparait le terrain pour Manning. « Pendant plus
de cinquante ans, disait celui-ci en 1890, j'ai vécu au milieu du
peuple, dix-sept ans parmi les laboureurs et les bergers du
Susses, et [dix-neuf ans au milieu du peuple de Londres. J'ai
vu, entendu et connu leurs besoins, leurs souffrances, leurs mi-
sères, l'échec de leurs réclamations et de leurs espérances, et
toute mon âme est avec eux. » Ainsi se définissait, sous l'éclat
de la pourpre romaine, Henry Edward Manning, archevêque de
Westminster. Il était advenu, pour lui, le même phénomène que
pour Ruskin : la Bible l'avait fait sociologue (1). ^< Moïse m'a
rendu radical, » expliquait-il plaisamment. Manning, comme
Ruskin, avait médité les imprécations sans nombre par les-
quelles TAnoien Testament crie vengeance contre le riche pour
Taccablement du pauvre; et, dans son imagination, ces souvenirs ^
bouillonnaient encore, lorsqu'il fut appelé, dans un vaste dio —
cèse, k la royauté des âmes.
Arriver à accomplir un peu de simple justice chrétienne, arec une sin —
cère parole ou action anglaise, faire de la loi chrétienne une règle de Tie^=
et fonder sur elle une réforme sociale ou un désir de réforme, nous
(!) Voyet H.-J. Branhes, Ruskin et la Bible. Paris, Perrin, i9M.
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La RBÇïAlSSANCB CATHOUQUE EN ANGLETERRE. 5^7
trop bien ce que vaut notre foi pour cela! Vous pourriez plutôt extraire ua
éclair de la fumée de Tencens qu'une vraie action ou oassion de votre mo^
aerne religion anglaise (1),
Ainsi parlait Ruekin, en 1864, dans sa conférence des Tré-
sors des rois; il semblait demander compte à l'anglicanisme de
sa stérilité. Mais l'action sqpiale de Manning allait réhabiliter,
aux yeux de l'univers, Tesprit religieux de l'Angleterre. « Dieu
veuille, écrivait Tarchevêque catholique de Westminster, que le
peuple ne nous regarde jamais, nous catholiques, comme des
'iories, appartenant au parti qui fait obstacle à l'amélioration de
sa condition ! Dieu veuille que nous ne paraissions pas les servi-'
teurs de la ploutocratie, au lieu d'être les guides et les protec-
teurs des pauvres I »
Dieu veuille ! disait Manning. Et Dieu voulut, parce que
Mlinning, son serviteur, voulut. Les catholiques cessèrent d'ap-
parattre comme des torieSy ou comme des serviteurs de la plou-
tocratie, en ce jour de 1889 où un vieillard de quatre-vingt-deux
ans s'en fut, pendant cinq longues heures, haranguer le comité
de la grève des dockers, et fit accepter par ces mineurs la trans-
action qui terminait la grève : « Si vous refusez, leur disait-il
audacieusement, j'irai moi-même haranguer la foule des gré-
vistes : 25 000 d'entre eux sont mes fils spirituels; ils m'écoute-
ront. » Manning avait assez aimé le peuple pour être sûr de
laudience du peuple. « Mon radicalisme, déclarait-il, plonge
jusqu'aux racines de ses souffrances. » Autant jadis il avait aimé
lëliégance distante du clergyman anglican et redouté, peut-être,
Jb contact un peu fruste des pauvres prêtres catholiques, autant,
avec Tâge, Manning s'était fait peuple. « L'époque qui vient,
éQTimÀi'\\ en 1891 au comte Albert de Mun, appartiendra, non
&uic capitalistes ni à la bourgeoisie, mais au peuple... La vraie
demeure de l'Église est chez le peuple. » Manning escomptait le
siècle futur : s'adressant à des fidèles dont les grands-pères sem-
blaient gênés par leur propre catholicisme comme on l'est par
^ïx anachronisme, Manning, au contraire, leur ouvrait et leui
^i>?'Tait l'avenir. Il émettait, avant l'heure, dans son livre : De la
^*S^mVe et des droits du travail, certaines thèses que l'école dé
Manchester pouvait à juste titre réputer des affronts, la thèse,
Cl) Ruskin, Sésame et les lys, trad. Marcel Proust, p. 144. (Paris, librairie du
^••"cure de France, 1906.)
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•518
REVUE DES DEUX MOM>ES.
par exemple, de la fixation d'un salaire minimum. Avec Man*
ning, le catholicisme anglais était devenu assez fort pour con-
férer avec l'industrie anglaise, c'est-à-dire avec la puissance qfui
depuis près de deux cents ans assurait à TAngleterre une écla-
tante façade de prospérité ; et devant cette façade, Manning sur-
gissait, porte-voix des pauvres (1).
Un publiciste d'oûtre-Manche, M. George Haw, entreprenait
dernièrement une enquête, auprès des clergymen et des ouvriers
anglais, sur la situation prise par les diverses Églises protestantes
d'Angleterre à Tendroit de la question ouvrière.
Des ecclésiastiques de haut rang, comme le doyen Kitchin,
ne craignaient pas de reconnaître, devant l'interrogateur, ce qu'il
y a de guindé, de trop protecteur, chez beaucoup de membres
du clergé anglican, lents à comprendre que l'Angleterre est de-
venue une démocratie. « Dans Tlrlande catholique, expliquait un
candidat ouvrier, M. George Lansbury, la religion est une chose
plus réelle pour les pauvres qu'elle n'est en Angleterre. » Et la
plupart des interlocuteurs de M. George Haw laissaient voir une
sorte d'antipathie pour le formalisme et la « respectabilité » de
l'Église officielle, un attrait assez vif pour le ntualisme, et le
sentiment que des changemens profonds sont néceseaires pour
que l'anglicanisme exerce une action sociale. « Si le mouvement
High Church ralliait tous les évoques et tous les prêtres de pa-
roisse, disait l'un des clergymen consultés, on unirait dans
l'Église d'Angleterre, considérée comme partie de la CathoUc
Churchy tout ce quïl y a de vraie religion en Angleterre, et si,
dans cette évolution, on perdait l'Église respectable et établie,
alors Laus Deo! » — « Les ouvriers, expliquait un autre, re-
gardent l'Église anglicane comme un gros club conservateur,
opposé aux droits du travail. S'ils subissent quelque action reli-
gieuse, c'est sous l'influence du prêtre du High Church, plei-
nement évangélique, avec de fortes tendances socialistes (2). »
Observez cette coïncidence, sur les mêmes lèvres, entre des
professions de foi ritualistes et le souhait d'une action sociale
sérieuse, profonde et sincère, et cette sorte de persuasion que
(1) Assarémcnt rien n'a pu faire oublier aux lecteurs de la Revue les étades de
M. Francis de Pressensé sur le cardinal Manning; et M. Tabbé Hemmer a donné,
à la librairie Letbielieux, une biographie détaillée du cardinal.
^2; Haw, Chrisiianity and icorkins classes, pp. 167, 251, 255-56, Londres, Mao-
iiiillan,i906.
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LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE. 549
c'est en se montrant de plus en plus hospitalier aux pratiques
romaines que Tanglicanisme reprendrait sur le peuple une in-
fluence bienfaisante. La renaissance catholique, qui se manifesta,
dans le catholicisme anglais, par une incursion des exigences de
rÉvangile dans le domaine économique, serait-elle donc des-
tinée, dans Tanglicanisme même, à préparer et à mûrir un renou-
veau de « christianisme social? »
« Si je n'étais pas devenu catholique, écrivait Manning, je
n'aurais jamais pu travailler pour le peuple, en Angleterre,
comme celui-ci pense que je l'ai fait. L'anglicanisme m'aurait
enchaîné. La liberté de la vérité et de l'Église m'a élevé au-
dessus de toute dépendance et limitation. » Il estimait que
l'Église de l'État ne peut pas être l'Église du peuple ; il consen-
tait joyeusement que le catholicisme laissât à l'anglicanisme la
première estampille. « Ma conviction, disait-il encore, est que
l'Eglise ne se répandra en Angleterre, que si elle manifeste de
larges sympathies populaires qui l'identifient, non avec ceux qui
gouvernent, mais avec les gouvernés. »
Les « tractariens » et Newman avaient apporté à leurs com-
patriotes, en faveur du catholicisme, certaines raisons philoso-
phiques, théologiques, historiques ; Manning apportait des raisons
sociales. Il attribuait à l'Église romaine, avec un acharnement de
preuves, l'honneur de toutes les initiatives pour lesquelles lui-
nnôme était aimé. Parmi les innombrables assistans qui, en 1892,
honorèrent la renaissance catholique elle-même en honorant la
dôpouille mortelle de Manning, d'aucuns peut-être se souvenaient
n*i€ le caractère démocratique de cette renaissance avait été, dès
'g début, pronostiqué par un « Iractarien, » mort tout jeune sur
l^ seuil de l'Église, Hurrell Fronde, et que, dès 1835, ce Fronde,
'^^duit par les idées de Lamennais, rêvait d'une Église s'appuyant
^^ïles classes pau^Tes... Et comme l'anglicanisme n'avait pu
^^ dérober à la gloire onéreuse et paralysante d'être « chose
^'EUit, » c'était le catholicisme qui, par la bouche de Manning,
^vait eu laudace d'(( éveiller chez les dockers^ — suivant les
Propres termes de leur adresse de remerciemens, — la conscience
^o leur dignité d'hommes ; » c'était le catholicisme, libre de
^ allier avec les pauvres, qui avait accompli le rêve du « tracta-
Hen » Froude.
Georges Goyau,
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I.A lITTfiRATDRE «HUO-ROMAINE
ET LES
ORIGINES DE L'ESPRIT FRiNÇAIS
n en est on peu des littératures comme des nombreuses fa-
milles; les derniers venus y sont quelquefois sacrifiés. Les histo-
riens qui ont regardé beaucoup d'hommes et d'ouvrés sentent,
à mesure que leur travail s'avance, leur attention se lasser et
leur curiosité s'émousser; et, quand ils aperçoivent le terme du
chemin, une impatience instinctive les entraîne à presser le pas.
Peut-être aussi sont-ils avertis par un secret pressentiment que
ces productions d'arrière-saison ne leur offriront rien de bien
nouveau: les idées et les émotions qui servent de thèmes à la.
création artistique ne sont pas en nombre illimité ; l'œuvre dans
laquelle chacune d'elles a été consacrée sous une forme définitive
impose sa tyrannique obsession à tous les écrivains qui viennent
ensuite; et, à moins que brusquement les circonstances am-
biantes ne soient transformées, ou qu'il n'éclose un grand géni^
tout à fait original, on est sûr d'avance que les derniers ouvra^es^
d'une littérature ne seront que des répétitions affaiblies, de fade»
« répliques » de ses chefs-d'œuvre essentiels. On en est sûr.., oi»
l'on s'en croit sûr; — et l'on se dispense, sinon d'y aller voir,
au moins d'y regarder de très près. N'est-on pas dupe aussi de
la métaphore par laquelle on assimile l'évolution littéraire d'un
peuple à la vie d'un individu ? et, sous prétexte que notre vieil-
lesse à nous est débile et stérile, ne se hâte-t-on pas un peu trop
de condamner, a priori, à une incurable anémie tout ce qui suit
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LA LITTÉRATURt: GAtLO-RO^À'lXE^ 551
Tépoque de pleine et brillante maturité? Quoi qu'il en soit, on a
longtemps eu Thabitude, — et on ne Ta point encore complète-
ment perdue, — de négliger les périodes dites « de décadence. »
De leur infériorité esthétique, réelle îe plus souvent, un sophisme
a fait conclure h leur insignifiance historique. Au milieu du xix*
siècle, combien d'excellens traités sur la littérature grecque, -^
ceux de Otfried Mûller et de Bernhardy par exemple, — s'arrê-
taient... à Démosthène, comme si la vie et la pensée helléniques
eussent été coupées radicalement à la chute de l'indépendance
athénienne ! Progressivement, lentement, ces limites trop
étroites ont ét^ reculées par l'annexion des Alexandrins, puis des
auteurs gréco-romains ; mais on commence à peine à s'aperce-
voir que, durant les neuf ou dix siècles de l'empire byzantin, il y
a eu des hommes, des hommes qui ont réfléchi, senti et écrit, et
qu'on- ne peut pas faire comme s'ils n'existaient pas. Il n'en va
pas autrement pour la littérature romaine. Si l'on ne professe
pas que tout ce qui est postérieur au siècle d'Auguste ne compte
pas (et encore Ta-t-on quelquefois prétendu), si l'on veut bien
admettre ^que Sénèque et Tacite, Lucain et Juvénal, sans êtref
aussi parfaits que les grands classiques, sont aussi intéressans et
plus vivans peut-être, les critiques les plus libéraux ont long-
temps hésité & dépasser le seuil du ii® siècle. Ce n'est guère que
dans ces dernières années que les beaux travaux de MM. Mon-
oeaux et Guignebert sur Tertullien, de M. Thamin sur saint Am-
fcroise, de M. Puech sur Prudence, et surtout les fines, déli-
tiates et pénétrantes études de M. Gaston Boissier sur la fin du
J>aganisme, ont fait sortir d'un injuste oubli les œu\Tes latines les
;^Ius récentes. Encore lo victoire n'est-elle pas complète: je n'en
'V'eux pour preuve que ce petit fait de statistique. La philologie
o^llemande a l'utile habitude de dresser à intervalles périodiques
le bilan du travail accompli sur chaque point du domaine litté-
ï^aire. Or, parmi ces rapports récapitulatifs, depuis une vingtaine
d'années, six ou sept seulement ont été consacrés à la « basse
latinité, » c'est-à-dire à toute la période postérieure aux Anto-
xiins (1). Horace, à lui seul, atteint le même chiffre dans le
même laps de temps. Ainsi des poètes comme Prudence et Clau-
dien, des historiens" comme Ammien Marcellin et Paul Orose,
des penseurs comme Tertullien, saint Ambroise et saint Augustin,
(1) Voir les JahresberichUde Borsian et Mûller.
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582 REVUE DES DEUX MONDES.
— pour ne rien dire des autres^ — tous, accumulés ensemble,
forment à peine une masse aussi imposante, aussi attractive que
Tunique Horace ! Peu importe que celui-ci ait cent fois moins
d'idées, et d'émotions, et même de « beautés » fortes et pro-
fondes qu'un Augustin par exemple : VÉpitre aux Pisons est une
œuvre classique ; les Confessions rentrent dans le « bas latin ; »
cela dit tout, tant le préjugé est tenace !
Il n'est pas moins fâcheux que tenace, et on voudrait le mon-
trer ici par un exemple particulier, celui que fournit le groupe
des écrivains latins de la Gaule.
I
Certes, on ne les donne pas comme très originaux. L'origi-
nalité, au surplus, n'a jamais été une qualité très prisée des
Latins. Chez eux, en littérature comme en politique, la tradition,
le mos matorum, pèse d'un poids qui serait fort lourd, s'il n'était
aussi volontairement supporté. Les rénovateurs de la poésie ou
de l'éloquence, un Lucain, un Sénèque, sont peu nombreux et
peu favorablement accueillis. *La plupart des écrivains se piquent
avant tout d'être «savans, » docti; comme l'Eumolpe de Pétrone,
ils tiennent que, pour bien écrire, il faut avoir l'âme « saturée de
littérature, » ingenti flumine litterarum inundata, et eux-mêmes
appliquent cette règle (1). Ils pillent à droite, à gauche, tout ce
qu'ils peuvent trouver, idées ou faits, cadres généraux ou épi-
sodes, procédés ou ornemens, détails d'expression même ; et
ils étalent ces emprunts, non seulement sans fausse honte, mai&
avec joie, avec coquetterie presque, sachant bien qu'au fond leur*
public, très instruit lui aussi, trop instruit, n'a pas de plus cher'
plaisir que de retrouver dans leur prose ou leurs vers ses an-
ciennes connaissances. A cette universelle routine, les Gaulois
échappent d'autant moins qu'ils sont plus souples que forts, plu$
capables de s'assimiler les inventions d'autrui que d'en créer par*
eux-mêmes. Je signalais tout à l'heure la révolution littérain^
tentée par les Espagnols Sénèque et Lucain; de même, er»
Afrique, un fantaisiste comme Apulée, un passionné comm^
TertuUien, modifient forcément les thèmes traditionnels par la
eeule vertu de leur tempérament capricieux ou fougueux: nos
(1^ Pétrone, Satiricon, 118 : « Neque concipere aut edere partum mena potestr
nisi ir^enti flumine littcranim inundata. »
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LA LITTÉRATURE GALLO-ROSÎAINE. 553
Gaulois sont plus dociles aux règles reçues, plus fidèles aux ha-
bitudes invétérées, plus respectueux des modèles consacrés. Les
PanéffyriqueSf ces morceaux d'apparat que Ton a rassemblés
comme les échantillons les plus brillans de l'éloquence gauloise,
rappellent à chaque page le Panégyrique de Trajan par Pline,
qui lui-même, pour créer ce genre, s'était inspiré de certains dis-
cours de Cicéron, pour la loi Manilia ou sur les provinces con-
sulaires: c'est de l'imitation à la troisième puissance. Le môme
Cicéron, par l'intermédiaire de Pline encore, est le maître des
épistoliers gallo-latins, d'Ausone, de Paulin de Noie, de Sidoine
Apollinaire. Dans leurs vers, ces auteurs sont naturellement rem-
plis de réminiscences de Virgile, d'Horace, des élégiaques. Pour
écrire l'histoire, Sulpice Sévère se met à l'école de Salluste,
dont il essaie de reproduire l'élégante et fine concision. Bref,
tous ces écrivains s'occupent le plus souvent à un démarquage
consciencieux et patient des maîtres classiques.
Mais ce n'est pas à dire qu'ils soient pour cela indignes d'être
étudiés. Si l'on n'est jamais aussi révolutionnaire qu'on le croit,
on n'est pas non plus aussi conservateur qu'on le désire : on reste
de son temps, même quand on a les yeux fixés sur le passé.
Qu'il s'agisse de littérature comme de politique ou de morale,
deux générations peuvent bien avoir le même idéal : la traduc-
tion approximative qu'en donnera chacune différera si les circon-
stances diffèrent. Or ici elles se sont profondément modifiées.
Quelle distance du siècle de Constantin et de Théodose à l'époque
de César, d'Auguste, ou môme des Antonins! Au lieu d'un gou-
"vernement à forme républicaine, comme l'était celui d'Auguste
ou de Trajan, une monarchie absolue, de style oriental, appuyée
sur une bureaucratie savamment hiérarchisée ; au lieu de la
j)uissance et de la prospérité matérielle, l'incessante menace des
barbares, les troubles intérieurs, l'épuisement économique; au
lieu de croyances routinières et de vagues spéculations phîloso-
])hiques, une religion nouvelle, passionnément discutée, avec ce
cpi'elle soulève de problèmes et de conflits jusqu'alors inconnus :
^out cela peut-il ne pas se refléter dans les œmTCs les plus clas-
siques d'intention? Les Panégyristes mettent leur gloire à décal-
quer les belles périodes cicéroniennes : mais les faits historiques,
les préoccupations politiques du moment, se chargeront de jeter
dans leurs harangues quelque chose de neuf. Et dans ses vers,
coulés dans le moule virgilien ou horatien, l'évoque de Noie
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854 REVUE DES DEUX MONDES.
exprimera forcément des .sentimens ignorés d'Horace et de Vir-
gile. L'imitation ne pourra pas être parfaite; et plus elle cher-
chera à Tétre, plus l'involontaire originalité qui viendra l'altérer
sera significative pour l'historien psychologue.
Ce n'est pas seulement l'influence des époques et des milieux
historiques que cette étude de la littérature gallo-latine permet
de mesurer, c'est aussi celle des races et des pays. Car ne s'abuse-^
t-on pas lorsque l'on parle de la littérature romaine comme si
elle émanait d'un seul et même peuple, au même titre que celle
des Grecs par exemple ou que celle des Hébreux? On en a sou-
vent fait ressortir le caractère national ; on a même écrit sur le
((: génie latin » un bon li^Te, un peu systématiquef peut-être,
mais suggestir et riche d'idées, dans lequel on s'efforce d'expli-
quer par les tendances fondamentales de Tàme romaine, avant
tout utilitaires, politiques et sociales, presque toutes les œuvres
latines (1). Je n'y contredis pas, et je suis convaincu que Rome
a marqué de sa forte empreinte tous ceux qui ont subi sa domi-
nation, parlé sa langue, et participé à sa vie intellectuelle. Seule-*
ment il me parait piquant d'observer que les écrivains en qui
s'est manifesté ce « génie latin » ne sont pas eux-mêmes des
Latins. De Rome même et du pays qui Tentoure, il est sorti bien
peu d'auteurs, qui même sont à peine des a auteurs : » pour un
Gaton, un César, un Varron, un Salluste, un Lucrèce, l'histoire,
Téloquence ou la poésie ne sont guère que des instrumens de
propagande, des moyens d'action politique ou philosophique.
Ce sont les pays ultérieurement soumis, c'est l'ancienne Étrurie
où la Grande-Grèce, ce sont les deux Gaules, l'Espagne ou
l'Afrique, qui ont fourni presque tout le personnel de la litté-
rature latine. Il n'est pas possible que ce fait n'ait pas eu de
conséquences. Si dans l'intérieur d'un seul peuple, uni comme
Test le nôtre, il se manifeste cependant des différences régio*
nales ; si des Tourangeaux ou Angevins comme Ronsard et Du
Bellay, des Normands comme Malherbe et Corneille, des Pari-
siens comme Boileau et Molière, des Bretons comme Chateau-
briand et Renan, tous Français certes, sont plus spécialement
unis par ces mystérieuses affinités qui forment Tair de famille,
à plus forte raison les influences locales doivent-elles apparaître
quand il skgit, non plus de provinces, mais de pays aussi dis*
(1) G. Michaut, le Geniê latin, Pari», 1900,
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LA LITTERATURE GAI*LO-RO»iAiT«û. 555
tincts que la Numidie ou la Gaule Cisalpine. Elles apparaissent
en effet, pour peu qu'on sache les voir. Ainsi les auteurs ori-
ginaires de l'ancienne Étrurie, Perse, Properce, Tacite peut-être,
ont tous quelque chose d'obscur et de tourmenté, tandis que
ceux de l'Italie méridionale, terre à moitié grecque, Horace,
Ovide ou Stace, ont plus d'agrément et d'aisance, plus de légè-
reté de touche. De même l'éloquence copieuse, claire et régulière
des Cisalpins Tite-Live et Pline ne se confond ni avec l'emphase
grandiloquente des Espagnols Sénèque et Lucain, ni avec la
subtilité bizarre et raffinée des Africains Apulée et Tertullien.
Les anciens s'en étaient déjà aperçus : Sidoine Apollinaire dit que
les habitans de l'Afrique ont l'imagination aussi ardente que
leur climat (1), et saint Jérôme oppose à la gravité romaine
Fabondance et l'éclat du style gaulois (2). Encore une fois, je ne
nie pas la parenté réelle des œuvres latines; mais il ne faut pas
juger des choses antiques avec nos tendances centralisatrices.
Dans Tordre politique, la direction venue de Rome, très une et
très forte, n'exclut pas une vie provinciale active, intense, rela-
tivement autonome. Il en est de môme ici. L'éducation, l'usage
de la langue, l'enseignement de la rhétorique, la lecture des
grandes œuvres poétiques ou oratoires, les majestueux souve-
nirs du passé romain, les habitudes morales et sociales, les opi-
nions philosophiques, tout cela constitue une culture identique
^^ tous pays, qui se superpose au caractère, régional, mais qui
no l'efface pas. Les idées et les sentimens dont l'ensemble forme
la civilisation gréco-latine sont autant de thèmes communs que
chaque peuple redit avec un accent et un timbre spécial. Ces
deux élémens, l'un romain et l'autre local, Tun principe d'unité
®^ l'autre de variété, ne doivent être négligés ni Tun ni l'autre.
Ne Voir que le premier conduirait, je le crains, à une générali-
^tion abstraite et arbitraire : le souvenir des diversités provin-
<îiales nous invite au contraire à replacer les hommes et les
ouvres dans leur milieu véritable, à ressaisir, par-dessous Ivs
^^rtnules, la réalité vivante et concrète.
En ce qui concerne la Gaule, cela est d'autant plus iuipor-
*^^t qu'il s'agit cette fois d'un passé qui nous touche de plus
(i) Sidoine Apollinaire, Epist., VIIl, 11 : « Urbium cives arricanarnm, quihuauc
*^ regio sic mens ardentior. » .
(2) Hieron.y Epist., XCV : « Ut ubertatem gallici nitoremque sermonis gravi las
'loa&a condiret. »
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556 REVUE DES DEUX MONDES.
près, plus intimement, qui est nôtre, si je puis dire. Nous avons
jusqu'ici considéré la littérature gallo-latine comme une fin ;
elle ast un comniencen\ent aussi. « La nature ne fait les nais-
sances qu a l'aide des morts : » cette belle parole de Lucrèce (i)
domine le monde des idées comme celui des êtres physiques, et
c'est dans la décomposition de la littérature romaine qu'appa-
raissent quelques traits de ce que sera plus tard, sur ce môme
sol, le caractère et l'esprit français, traits incertains, ébauchés,
reconnaissables pourtant, et dignes d'être observés non seule-
ment avec une curiosité d'historien, mais avec un intérêt plus
vif, avec une sorte de respect ou de piété filiale.
Cette manière de voir, on le sait, n'est pas admise par tout le
monde. « Il serait téméraire, lit-on dans un de nos meilleurs
manuels de littérature française (2), de rechercher dans l'élo-
quence et dans la poésie gallo-romaines une première ébauche
du goût français. Car il s'en faut que, dans la latinité de l'époque
impériale, les écrivains Gaulois fassent un groupe aussi tranché,
aussi caractérisé que les Espagnols et surtout les Africains, n
Voilà qui est bien vite dit, el l'on retournerait volontiers l'argu-
ment. Car enfin, le propre de nos écrivains ne sera-t-il pas d'avoir
une physionomie moins « tranchée » ou moins « caractérisée >*
que leurs voisins, plus moyenne, et plus aisément reconnais-
sable par tous? La Pléiade prendra à l'Italie sa galanterie délicate
et maniérée; Corneille empruntera aux Espagnols leur hé-
roïsme chevaleresque ; les romantiques iront chercher en Angle-
terre et en Allemagne l'âpre tragique shakspearien ou la mé-
lancolie brumeuse : mais tous atténueront ce qu'ils imitent, \^
dépouilleront de ce qu'il peut avoir d'excessif et d'exceptionnel^
le ramèneront à des proportions plus modestes, plus naturelles,,
plus humaines. Si donc les Gaulois de la littérature latine ont^
un talent plus régulier et un aspect plus effacé que leurs con —
temporains d'Espagne ou d'Afrique, je veux bien que cela le^
rende moins intéressans à étudier, mais non pas moins sem^ —
blables à leurs successeurs français, tout au contraire.
Ce n'est pas d'ailleurs la seule analogie qu'on puisse relever •
(1) Lucrèce, De rerum nalura, T, 263 :
Quando alid ex alio re
Rom gigni patitur, nii
(2) G. Lanson, Histoire de la Litlérature française, p. 7.
Quando alid ox alio reflcit natara, nec ullam
Rom gigni patitur, nisi morte adiuta aliéna.
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LA LirrÉRATURE 0 ALLO- ROMAINE. 557
Chaque fois que la communauté des genres ou des thèmes traités
permet de comparer un écrivain gallo-romain avec un latin
d'Italie, d'Afrique ou d'Espagne, on voit poindre chez le pre-
mier les qualités, eu les défauts, qui se retrouveront plus tard
chez bon nombre d'auteurs français. Ainsi, dans l'éloquence
d'apparat, quelle différence entre les Florides d'Apulée et les
Panégyriques d'Eumène ou de Claudius Mamçrtin ! Là, des cau-
series fantaisistes et décousues, pleines de hors-d'œuvre capri-
cieux, brillantes dans le détail, imsigées, curieusement travail-
lées, avec une affectation perpétuelle d'esprit précieux et de style
artiste; ici, des harangues solennelles et régulières, d'un ton sou-
tenu, d'une allure noble, uniforme, tout à fait w académique. »
De même, dans la littérature théologique, saint Hilaire est moins
emporté que Tertullien, moins compliqué que saint Augustin,
moins tourmenté que saint Jérôme ; sa lucidité et sa précision
dans la controverse, sa loyauté dans la polémique, son horreur
des innovations capricieuses et des raffinemens métaphysiques,
son invincible besoin d'y voir clair, sa ferme et fière dignité dans
ses relations avec ses collègues ou avec le pouvoir impérial, en
font déjà, treize cents ans d'avance, un vrai prélat « gallican. »
De même encore, lorsque Prudence et Paulin de Noie, à peu
près en même temps, essaient de crée/ rfne poésie chrétienne,
ils ne s'y prennent pas de la même façon. Du christianisme,
l'Espagnol Prudence envisage surtout le côté sérieux et passionné,
l'héroïsme mystique et Tardent ascétisme; ses hymnes en l'hon-
neur des martyrs, tout brûlans d'une énergie concentrée et
farouche, rappellent l'âpre stoïcisme des Sénèque et des Lucain
^t annoncent la dévotion exaltée des autos sacramentales. Pau-
Xin, sans être moins sincère, est plus léger et plus familier:
xiiême après sa conversion, au sein de la pénitence, il conserve
cies qualités, déjà très françaises, de finesse et de bonne humeur,
d'enjouement aimable et de bonté facile. La bonhomie d'Ausone,
^aic et franche, un peu prosaïque et en quelque sorte « bour-
geoise, » l'élégance ingénieuse et la douce malice de Sulpice
Sévère, la verve satirique et la curiosité amusée de Sidoine
Apollinaire, achèvent de faire de cette littérature gallo-latine
^ne esquisse anticipée de notre littérature à nous, telle qu'elle
^ été dans sa période la plus classique et la plus véritablement
nationale.
N'y a-i-il là qu'une colncidencei une ressemblance fortuite?
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«S58 HBYUE DBS DEUX MONDES:
Je croirais plutôt à une vraie filiation et Ton s en dpercevfïat
davantage si Ton n'avait la fâcheuse habitude de reléguer dans
Tombre plus de la moitié des productions du moyen âge, sous
prétexte qu'elles sont écrites en latin. Elles sont importantes
cependant, et c'est faute d'en tenir assez de compte que l'on
commet les sophismes les plus réjouissans. On se plaint que la
littérature médiévale manque d'idées. Je le crois bien ! on com-
mence par oublier toutes les œuvres où il y en a. Les ouvrages
de langue vulgaire, chansons de geste ou romans de chevalerie»
larces ou fabliaux, dont je ne méconnais point la naïveté tour à
tour émouvante et amusante, ne sont pourtant que des divertis-
semens de grands enfans, destinés au peuple, ou aux barons,
lesquels sont « peuple » par Tesprit. Mais tous ceux qui ont
quelques connaissances et un tant soit peu de force de pensée,
les clercs, les docteurs, les érudits, tous les « intellectuels » du
moyen âge, se servent du latin, qui demeure pour eux et par eux
une langue vivante en même temps qu'une langue savante. Il y a
là une tradition qui, sur notre sol, n'a jamais été tout à lait
interrompue. Après la génération des Salvien et des Sidoine
Apollinaire, qui a assisté à l'écroulement de l'Empire romain,
des poètes comme Fortunat, des historiens comme Grégoire de
Tours et Frédégaire, essaient, — bien gauchement, — de rester
fidèles aux formes classiques. Les compilateurs qui viennent en-
suite conservent au moins le souvenir de la culture gréco-latine,
souvenir assez fort pour susciter encore la courte renaissance
carolingienne. Puis ce sont les docteurs et théologiens de la sco-
lastique, depuis Hincmar et Scot Erigène jusqu'à Gerson; puis
les humanistes du xv® siècle, dont les écrivains de notre Renais-
sance sont les disciples : autant d'anneaux de la chaîne qui, à
travers les siècles, relie les contemporains de François I®*^ à ceux
de Dioclétîen et de Constantin. La littérature gallo-latine est
donc bien Forigine réelle, quoique lointaine, de la nôtre, et
puisque, comme on l'a vu, elle en possède déjà quelques traits
caractéristiques, ce serait à peine user d'une formule paradoxale
qae de l'intituler « la littérature française avant les Francs. »
II
C*est ce qu'avait assez ingénieusement compris, aux temps
du romantisme, un des érudits les plus féconds, les plus bril-
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LÀ LITTÉRATURE GALLO-ROUAINE. 559
lans , encore qu'un peu superficiel : je veux parler de Jean-
Jacques Ampère.
En 1836, chargé d'enseigner au Collège de France l'histoire
de la littérature française, il eut le mérite de s'apercevoir que
cette histoire commençait bien avant celle de la langue fran-
çaise, et qu'on ne pouvait la couper de ses racines romaines. Il
présenta donc d'abord un « tableau de l'état intellectuel et litté-
raire de la France avant le xii® siècle, » et voici en quels termes
il justifiait son dessein : u Ce que nous cherchons dans la litté-
rature, c'est ce qu'y cherchent tous ceux qui en font une étude
sérieuse; nous prétendons tracer l'histoire du développement
intellectuel et moral de notre nation. Que ce développement se
traduise dans une langue ou dans une autre, il est impossible
d'en passer sous silence une portion considérable. Quand on
écrit l'histoire des individus, on ne les prend pas tout formés,
tout développés ; on raconte les années de leur enfance, de leur
jeunesse, et souvent ce récit n'est pas la partie la moins intéres-
sante de leur biographie. Ce n'est pas ma faute, après tout, si
César a conquis les Gaules ; si le christianisme les a trouvées
latines ; si les Barbares ont été forcés de dépouiller leur propre
idiome pour balbutier d'une voix rude la langue des vaincus ; si
l'unique culture du pays que nous habitons, jusqu'au xu* siècle,
« été latine, si le moyen ftge, même après l'introduction de la
littérature vulgaire, a continué l'usage du latin ; si, à la Renais-
eance, l'Europe a été latine encore une fois; si, pour ce qui nous
concerne particulièrement, en France, le xvii® siècle, averti par
son instinct profond du génie de notre langue et de notre litté-
xature, s'est refait presque complètement latin; si enfin, à
l'heure qu'il est, cette langue et cette littérature ont encore leurs
:racines les plus profondes, les plus intimes et les plus vraies, si
Je puis parler ainsi, dans le sol latin... Il y a donc une utilité
toute particulière, une nécessité incontestable à s'enfoncer dans
cette époque préliminaire d'élaboration, de préparation, où les
divers élémens qui vivront plus tard, qui s'organiseront, fer--
mentent et se confondent, s'amalgament de mille manières. Il
est indispensable pour nous de plonger dans ces ténèbres créa-
trices, dans cette ;iuit vivante d'où sortira la lumière, dans ce
chaos fécond qui enfantera un monde (1). »
(1) J.-J. Ampère, Histoire littéraire de h France avant le XII* siècle, pré Tare,
p.x.
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^560 REVUE DES DEUX MONDES.
Il est difficile de montrer plus éloquemraeul, — sinon plu^
simplement, — Tintérét que présente, surtout pour des Français-
la littérature gallo-romaine, et, si Ampère avait aussi exacte^
ment rempli sa tâche qu'il Tavait clairement conçue, nul dont
qu'il n'eût laissé une œuvré définitive. Par malheur, son cours^.^
ou du moins le livre qui en est sorti, ne répond qu'imparfaite^^ ^
ment à ces belles promesses. Au lieu d'étudier les divers ou
vrages gallo-latins pour chercher, en chacun d'eux, les premier
germes de l'esprit français, Ampère se contente d'habitude .d'e
donner une analyse hâtive et vague, entremêlée de réflexior
épisodiques et de creuses généralisations. Comment d'ailieui
suivre le développement réel d'une littérature lorsque, au mépr —
de la chronologie, on passe immédiatement des Panégyristes^^
Ausone et à saint Paulin, pour revenir ensuite à l'arianisme et:::^
saint Hilaire? Enfin, emporté par son zèle de « découvreur.
Ampère veut & tout prix grossir la littérature qui lui appa
tient par droit do conquête; il y incorpore d'office tous les éci
vains qui, sans être nés en Gaule, y ont vécu quelques année
el tous ceux qui y sont nés, n'y eussent-ils pas vécu plus tar
Il écrit, par exemple, un chapitre sur Lactance et trois s — ^ ^r
saint Ambroise. Procédé de confiscation bien étrange car, à
supposer que Lactance ait écrit en Gaule quelques-uns de ^&-^^>s
ouvrages, ses idées et son talent étaient définitivement form -^^s
bien avant qu'il n'y mit le pied ; et si un hasard a fait naîtrez ^
Trêves saint Ambroise, son activité politique et religieuse t
passe singulièrement le cadre du monde gaulois. En somme,
livre d'Ampère est plutôt une compilation, très intéressante
reste, qu'une véritable histoire, puisqu'il n'a de l'histoire ni
méthode, ni l'ordre, ni Tunité.
A peu près à la même époque, dans un chapitre de
Empire romain, Amédée Thierry appelait aussi lattention
public lettré sur les écrivains latins de la Gaule (1). Mais si
livre d'Ampère est trop décousu, l'étude de Thierry, fort re
treinte d'ailleurs, est un peu trop systématique. Il voit bien
rôle qu'ont joué dans la littérature latine les diverses provinc
seulement il établit entre elles une succession chronologiq
qui n existe pas. Il n'y a pas, comme il le croit, une péric
italienne, une période cisalpine, des périodes espagnole, af
(1) Amédée Thierry, Tableau de VEmpire romain, Uv, III, ch. n.
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LA UTTfiRATURE GALLO-ROMAlNES'^f >,^1
caine, gauloise, mais simplement des littératures voisines les
unes des autres, qui commencent plus ou moins tAt, mais qui
se continuent simultanément et parallèlement. Au fond, de cette
question qu'ils ont les premiers aperçue, Ampère et Thierrj' ont
plutôt réussi à montrer Timportance qu'ils ne l'ont vraiment
traitée. Et comme, d'autre part, le grand ouvrage d'Ebert (1),
admirablement documenté, plein de choses et d'idées, n'est pas
spécialement consacré aux écrivains gaulois, mais embrasse tous
ceux de l'Occident, on peut dire que nous n'avons rien de défini-
tif sur notre plus ancienne littérature. Pour ma part, bien au-
dessus des abondantes dissertations d'Ampère et de la théorie
artificielle de Thierry, je mettrais, malgré leur brièveté, quelques
pages de M. Gaston Boissier sur Sulpice Sévère et Paulin d(
Noie (2), pages charmantes, agiles et suggestives comme tou
jours, où sont merveilleusement saisis les aspects les plus frap-
pans de l'âme et de la vie gallo-romaine.
Si quelqu'un voulait aujourd'hui reprendre sur de nouvelles
bases l'œuvre d'Ampère, son premier soin devrait être de
bien délimiter son point de vue, de ne pas embrouiller les
questions en traitant ensemble celles qui sont distinctes, quoique
limitrophes, et de ne pas gâter, en voulant l'élargir, un sujet
déjà bien assez ample. Et d'abord, il faudrait distinguer ce qui
touche à la littérature proprement dite de ce qui concerne la
langue. Qu^il y ait une littérature latine de Gaule et qu'il y ait
une latinité gauloise, ce sont deux problèmes très différens, aux-
quels on peut fort bien répondre d'une façon opposée. Celui de
lo langue a été si souvent discuté et si diversement résolu qu'il
n'est peut-être pas inutile d'en dire quelques mots. A première
vue, il est très séduisant de supposer, comme on l'a fait plus
d'une fois, que le latin s'est diiïérencié suivant les provinces où
il s'est propagé. Les peuples qui l'ont employé n'étaient "les
mêmes ni au physique ni au moral : le mécanisme propre de
leur gosier a dû modifier les sons, celui de leur cerveau a dû
modifier les tours de syntaxe. Chacun a ainsi altéré le latin
dans un sens particulier et déterminé. Et cette hypothèse n'est
pas seulement conforme à la nature des choses : elle est très
commode pour expliquer logiquement la naissance des langues
(1) Ebert, Uistoire générale de la litléralure du moyen âge en Occident, trad.
Aymeric et Condamin. 1. 1.
(2) G. Boissier, la Fin du paganisme, liv. IV, ch. u.
TOME xxxv. — 1900 35
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862 REVUE DES DEUX MONDES.
romanes, toutes dififérentes entre elles et toutes différentes du
latin. Car d'attribuer cette naissance à l'action des Barbares, cela
semble peu aisé : les Lombards ou les Ostrogoths en Italie, les
Francs en Gaule, les Wisigoths en Espagne n'ont été ni assez
nombreux ni assez développés intellectuellement pour influer
beaucoup sur le langage des vaincus. Reste donc que ce lan-
gage se soit transformé spontanément en vertu des tendances
ethniques : l'italien, ce serait le latin prononcé par des bouches
italiennes et construit par des pensées italiennes, et de même
pour le français ou pour l'espagnol. — Ce système ingénieux se
tient très bien : malheureusement il est ruiné par les faits.
Dès que l'on regarde les inscriptions latines de tous les pays
occidentaux, on retrouve partout les mêmes changemens de vo-
cabulaire, de morphologie ou de syntaxe. Ainsi, qu'est-ce qui
caractérise le roman du moyen âge ou le français moderne par
rapport au latin? C'est raccourcissement des mots par la chute
des syllabes atones; c'est le remplacement des cas, des temps et
des modes, en tant qu'expressions des rapports entre les idées,
par des tours périphrastiques formés à l'aide de prépositions, de
conjonctions ou de verbes auxiliaires; c'est enfin la substitution
de l'ordre analytique à l'ordre synthétique. Or il n'est pas un de
ces traits qui ne se retrouve dans le latin gallo-romain, il est
vrai, mais aussi bien dans le latin hispano-romain ou dans le
latin d'Afrique. Voici comment M. Monceaux décrit ce dernier :
« La syllabe accentuée, de plus en plus tyrannique, assourdit,
abrège ou supprime les autres, affaiblit les finales. De là beau
coup d'erreurs dans l'emploi des cas, des genres et des temps, et,
par conséquent, une tendance à simplifier la déclinaison comme
la conjugaison ; puis, la nécessité de recourir aux prépositions,
aux conjonctions et aux verbes auxiliaires pour préciser le rap-
port des mots; enfin, dans la syntaxe, une préférence marquée
pour Tordre analytique. Nous n'insisterons pas sur ces traits
communs au latin ^'ulgaire de toutes les provinces (1). » Ce té-
moignage a d'autant plus de force qu'il émane d'un des savansqui
ont été les plus tentés par l'idée d'une différenciation locale du
latin populaire. Très désireux de retrouver dans la langue des
Africains la même originalité que dans leur génie littéraire,
M. Monceaux croit l'apercevoir dans certaines tendances habi-
(1) Monceaux, les Africains^ p. 105.
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LA UrrrERAluKE GALLO-ROMAIN^ ' 5B3
tueiles atfx iniRBriptions de la région de l'Aifefe et atxx tTUvrages
d'Apulée, de TertuUien et d'Arnobe : Tamour des mots abstraits,
la confusion des cas, des modes et des temps, le besoin de ren-
forcer le sens des mots par des superlatifs hyperboliques ou par
des pléonasmes formant surcharge, et autres habitudes qui,
d'après lui, seraient des traces de l'origine sémitique des popula-
tions de r Afrique du Nord. Mais M. Monceaux se trompe, ce me
semble, non pour avoir mal observé les textes épigraphiques
de l'Afrique, mais pour les avoir trop exclusivement obser-
vés. Les façons de parler qu'il signale sont fréquentes, il est
vrai, dans les inscriptions de la Numidie et de la Mauritanie:
mais elles ne sont pas rares non plus dans celles de l'Espagne
ou de la Narbonnaise, voire dans celles de l'Italie. Les dis-
semblances régionales sont en réalité si subtiles, si insaisis-
sables, que l'auteur d'un eiçcellent livre sur la langue des inscrip-
tions gallo-romaines, M. Pii'son, désespère de les déterminer
avec un tant soit peu de certitude (1). w On peut se demander,
dit-il, si les documens latins que nous possédons nous permet-
tront jamais d'approfondir cette question. On peut en douter
lorsqu'on les compare entre eux ; on constate qu'une foule de
particularités, qu'on serait tout d'abord tenté de considérer
comme spéciales à une province, se retrouvent dans les textes
provenant d'autres régions. D'autre part, les traits qui restent
isolés après la comparaison trahissent des altérations d'im ca-
ractère si général qu'il serait très hasardeux d'y reconnaître des
différences locales. » Je crois en effet qu'il faut dire adieu à cette
chimère des latinités provinciales. Le latin s'altère dans tous les
pays sous l'Empire, il s'altère d'autant plus à mesure qu'on
s'éloigne de l'époque classique, et surtout à mesure que ceux
qui le parlent sont plus dépourvus de culture intellectuelle,
mais il s'altère partout de la même façon. Les seules différences
qu'on puisse apercevoir tiennent à la chronologie ou à la hié-
rarchie sociale, non à la géographie.
(1) J. Pirson, la Langue des inscriptions latines de la Gaule, p. 323. Au cours-
de son étude, M. Pirson multiplie les remarques de ce genre : il montre que Itf
latinité gauloise n'est pas seule à substituer un e long à l't long (p. 11). ou un t à
un • atone (p. 32), ni à employer le génitif illorum au lieu du possessif suui
(p. 203) ; — qu'elle ne compte pas moins de mots dépourvus de s final ou de / final
que celles des autres pays (p. 103); — qu'elle redouble les consonnes aussi bien
que celle de l'Italie (p. 83) ; — qu'elle emploie des formes de noms propres en osu$
et des pléonasmes laudatifs aussi bien aue celle d'Afrique (p. 22t et 307), etc
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564 RE\nUE DES DEUX MONDES.
Mais il y a plus : au point de vue qui nous occupe, peu im-
porterait que le peuple de la Gaule eût parlé une langue uu
peu dififérente de celle des autres populations; le contrecoup
ne s'en serait presque pas fait sentir dans la littérature. Celle-ci
n'a jamais dépendu du parler populaire; elle a toujours eu son
dialecte à part, ce qu'on est convenu d'appeler le « latin clas-
sique, » et qui est en réalité une création artistique, pour ne pas
dire artificielle. Il en était déjà ainsi à Rome même, et à l'époque
de sa plus brillante floraison : ni le vocabulaire, ni la pronon-
ciation, ni la syntaxe de Cicéron ou de César, de Virgile ou de
Tite-Live ne correspondent à ce qu'on parlait autour d'eux. Pen-
dant la période impériale, et dans les provinces, ce divorce
entre l'idiome des lettrés et celui de la foule s'accuse encore.
Sans doute quelques écrivains se laissent contaminer par les
façons dé parler populaires ; mais ils sont assez rares : l'enseigne-
ment de l'école et l'imitation des modèles classiques préservent
la plupart des auteurs des locutions plébéiennes. En Gaule tout
au moins, l'invasion des vulgarismes dans la langue des livres
se réduit à fort peu de chose : les écrivains gallo-romains, très
consen'ateurs de doctrine et très réguliers d'esprit, gardent avec
un soin puriste les habitudes grammaticales de la bonne époque.
Ain^i donc un latin vulgaire à peu près identique à celui
de tous les pays de l'Empire, un latin littéraire fidèlement cal-
qué sur celui des grands auteurs, voilà en somme ce qu'on
trouve dans la Gaule romaine : elle n'a rien créé et ne s'est dis-
tinguée en rien au point de vue de la langue. Cette constatation
s'impose : mais on n'en peut rien préjuger pour ce qui est de
l'originalité littéraire proprement dite. Deux littératures peuvent
fort bien se servir du même idiome et avoir néanmoins des phy-
sionomies nettement distinctes. Du temps où le français était la
langue de tous les Européens cultivés, les écrivains allemands,
russes ou anglais qui en faisaient usage n'étaient pas pour cela
des écrivains français. Aujourd'hui encore, on ne saurait con-
fondre la littérature allemande de Vienne avec celle de Berlin, ni
la littérature anglaise de New- York avec celle de Londres. La
question reste donc entière, et il y aurait, ce me semble, un
égal sophisme à affirmer a priori que le peuple gallo-romain a
dû parler un latin particulier, ou à prétendre qu'ayant eu la
même langue que ses voisins, il n'a pas pu avoir une littérature
à lui.
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LA LITTÉRATURE GALLO-ROMAINE, S65
Non seulement il faut séparer soigneusement la question de
la littérature de celle de la langue, mais dans la littérature
même il importe de faire certaines distinctions. Doit-on, par
exemple, y comprendre les écrivains originaires de la Cisalpine,
nés eUx aussi « en Gaule » pour parler comme les anciens, et
issus d'une race gauloise latinisée? Assurément il serait tentant
de rattacher à la littérature gallo-romaine des auteurs comme
le Véronais Catulle, le Mantouan Virgile, le Padouan Tite-Live,
le Cômais Pline le Jeune. Et les argumens ne manqueraient pas
à qui voudrait retrouver en eux certains caractères de notre
esprit national. Ainsi il suffirait de prendre Catulle, non pas lors-
qu41 s'occupe à traduire ou à « adapter » des poèmes alexan-
drins, mais lorsque, cédant à sa fantaisie spontanée, il écrit des
vers d'amour ou des vers satiriques. Les premiers ont, comme
dit Fénelon, une « simplicité passionnée, » une franchise pré-
cise et directe, une souplesse aisée, qui contraste avec la gau-
cherie pédantesque de Properce et la virtuosité subtile d'Ovide :
ce n'est pas en vain qu'on les a si souvent comparés à ceux de
Musset, le plus français, le plus parisien de nos poètes lyriques.
Quant à ses épigrammes, leur finesse (au moins relative) et leur
naturel se distinguent de l'exagération boufiFonne et triviale de
celles de Martial comme la plaisanterie française s'oppose au
grotesque ou au picaresque espagnol; elles sont dirigées d'ail-
leurs le plus souvent contre les gens qui pèchent par défaut
d'élégance ou de courtoisie, dominées par conséquent par cette
conception de la vie mondaine qui chez nous séduira tant de
poètes de ruelles, de cour ou de salon. — Virgile, de son côté,
Virgile, grec par l'érudition, romain par le patriotisme, est des
nôtres cependant par certaines tendances de son génie, pur sa
facilité à s'assimiler ce qu'il emprunte, son habileté h fondre
ensemble des élémens divers et même opposés, l'égalité de son
inspiration, l'harmonieux équilibre de sa composition, la perfec-
tion mesurée de son style, tout ce qui en un mot le différencie
profondément de l'abrupt Lucrèce ou du fougueux Lucain : ici
encore une comparaison bien souvent répétée, banale môme,
entre lui et notre Racine, nous avertit qu'il n'est pas pour nous
un étranger. Et ce n'en est pas un non plus que Tite-Live. — Des
idées générales judicieuses et moyennes, des alignemens régu-
liers de déductions, des développemens abondans, un beau lan-
gage à la fois facile et précis, peu de couleur, peu d'imaginationj
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566 < REVUE DES DEUX MONDES>
mais une force consciente et maîtresse d'elle-même: n'est-ce pas
là déjà, dans les récits et les discours des Décades , la « raison
oratoire » que Taine présentera comme la faculté maîtresse de
notre art classique? — Pline le Jeune, enfin, aurait-il été déplace
dans les cercles polis de notre xvn« siècle? Son respect des bien
séances, son humeur sociable et accueillante, sa bonne grâce
envers ses égaux, sa douceur pour ses inférieurs, sa modération
dans les désirs, sa gaîté de bon ton, son goût, très vif sinon très
éclairé, des plaisirs de Tesprit, sa finesse ingénieuse, un peu
superficielle à l'ordinaire, non incapable pourtant de sérieuses
réflexions, tout, jusqu'à sa vanité et à sa coquetterie, ne contri-
bue-t-il pas à faire de lui une image anticipée, point sublime,
mais agréable et sympathique en somme, de l'esprit mondain
français ? — Ce qui prouve, au surplus, que tous ces écrivains sont
bien, à des titres divers, nos compatriotes, c'est qu'ils ont tou-
jours été très aimés chez nous. Pline, bien plus que Cicéron, a
été le modèle favori de nos épistoliers. Dès que le goût français
a commencé à prendre conscience de lui-même, à classer et trier
ses lectures après la débauche d'érudition de la Renaissance, il
s'est empressé de mettre Catulle bien au-dessus de Martial et
Virgile bien au-dessus de Lucrèce (1). Virgile notamment a été
l'objet d'un culte ininterrompu, depuis Ronsard jusqu'à Sainte-
Beuve, en passant par Montaigne, Racine, Fénelon, Voltaire,
Chateaubriand et Hugo. Et Tite-Live, s'il est aujourd'hui sacrifié
à Tacite, a eu longtemps une profonde influence : car Tite-Live,
à lui seul, remplit les trois quarts du Contiones; et le Coniiones
avec ses nobles maximes et ses belles tirades, toutes pleines de
l'atnour de la « patrie » et de la « liberté, » c'est la tragédie
classique de Corneille et de Voltaire, c'est la philosophie poli-
tique de Rousseau, c'est Téloquence révolutionnaire, qui en sont
issues en grande partie.
Malgré toutes ces raisons, dont je ne crois pas avoir dissi-
(i) C'est ce qui apparaît nettement dans le chapitre de Montaigne sur les
Livres (ii, x) : « 11 m'a toujours semblé qu'en la poésie, Virgile, Lucrèce, Catulle et
Horace tiennent de bien loin le premier rang ; et signamraent Virgile en ses Géor-
giqueSf que j'estime le plus accompli ouvrage de la poésie... Ceux des temps voi-
sins à Virgile se plaignaient de quoi aucuns lui comparaient Lucrèce ; je suis d'opi-
nion que c'est, à la vérité, une comparaison inégale... 11 n'y a bon juge qui
n'admire plus sans comparaison l'égale polissure et cette perpétuelle douceur et
beauté fleurissante des épigrammes de Catulle que tou« les aiguillons de quel
Martial aieuise la queue ^qs siens. »
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LA LITTÉRATURE GALLO-ROMAINE. ' 667
muIé la force, il me semble plus prudent de ne pas faire entrer
Catulle et Virgile, Tite-Live et Pline, dans une histoire de la
littérature gallo-romaine. La nature de leur talent est trop com-
plexe, et ce serait vraiment la mutiler que de Texaminer à ce
seul point de vue, quelque légitime qu'il pût être. Puis, sur le
sol où ils sont nés, les peuples ont été trop nombreux, trop vite
et trop intimement fondus ensemble, pour que Tinfluence de race
puisse se laisser définir. Surtout, cette influence n'a pas été cor-
Toborée, en ce qui les concerne, par l'action du milieu local :
nés en pays gaulois, c'est à Rome qu'ils ont vécu, c'est pour
Rome qu'ils ont écrit, au même titre que leurs contemporains
d'origine italienne. Leur extraction est bien pour quelque chose
dans la genèse de leui»s œuvres, et c'est parce qu'on l'oublie trop
que j'ai signalé certaines affinités entre leur esprit et le nôtre:
mais ces affinités ne sont pus suffisantes pour qu on puisse les
isoler au sein de la littérature latine classique. Ce sont des
Romains d'origine gauloise, et non des Gallo-Romains.
Pour des raisons analogues, il n'y a pas à insister sur les
premiers écrivains issus de la Gaule transalpine, les poètes Vale-
ri'us Cato, Varron de l'Atax, Cornélius Gallus, les orateurs Votie-
nus Montanus, Domitius Afer, Marcus Aper et Julius Secundus.
D'abord ils nous sont fort mal connus, presque exclusivement
par de rares fragmens ou par des témoignages accidentels, si
bien que toute affirmation sur leur compte reste forcément hy-
pothétique. Sans doute, on croit apercevoir que les rhéteurs
gaulois du i®"^ siècle n'ont pas partagé le goût de leurs voisins
d'Espagne pour la grandiloquence boursouflée : Voticnus blâmait
les traits exagérés ou raffinés de ses confrères, et Domitius Afer,
très moderne par son « arrivisme » dénué de scrupules, était en
littérature très classique et très attaché à l'imitation cicéro-
nienne. Mais ces indications ne peuvent que demeurer fort
vagues avec le peu de renseignemens dont nous disposons. En
aurions-nous davantage, d'ailleurs, que la même question se
poserait toujours : jusqu'à quel point ces auteurs appartiennent
ils à la Gaule? en sont-ils même les fils? ou ne sont-ce pas plu-
tôt des descendans de colons romains établis à Narbonne, à
Nîmes ou à Fréjus ? En tout cas, n'ont-ils pas de très bonne
heure déserté le pays natal pour venir chercher à Home la for-
tune ou la gloire littéraire ? un Cornélius Gallus, ami de Virgile
et gouverneur de l'Egypte, un Domitius Afer, accusateur aux
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5GS REVUE DES DEUX. 3iONDES.
gages de Tibère, puis avocat sous Caligula et Claude, un Aper.
que Tacite nous montre causant familièrement avec le descen-
dant de la vieille maison romaine des Messalla, ne sont-ce pas
là des « déracinés, » chez lesquels la marque locale devait être
singulièrement atténuée ? — J'en dirai autant de Trogue Pompée,
qui était issu dWe ancienne famille gauloise, mais dont le père
était un secrétaire de César, et dont au surplus nous ne con-
naissons que bien imparfaitement l'histoire universelle à travers
le médiocre abrégé de Justin. — J'en dirai autant encore de
Pétrone, dont on a souvent voulu faire un de nos ancêtres. « Si
Pétrone est un Romain véritable, » disait récemment un traduc-
teur américain . du Satiricon, M. H. Thurston Peck, « s'il est
Romain au môme titre que Gicéron ou Tacite, il est étrange
qu'il n'ait pas eu à Rome de précurseur ni de successeur, et qu'il
taille, pour lui Irouver des analogues, descendre jusqu'à la lit-
térature française moderne. » Et M. Collignon, l'homme de
France qui s'est le plus occupé de Pétrone, trouve « tentante, «
lui aussi, cette hypothèse qui ferait de Prtrone « le compatriote
de nos maîtres en l'art du conte et de la nouvelle. » Tentante,
soit! mais pour qu'elle fût vraie, il faudrait d'abord que l'auteur
du Satiricon fût le môme que le chevalier Petronius Arbiter, ce
qui n'est pas sûr; ensuite, que ce Petronius Arbiter fût de Mar-
seille, ce qui n'est pas sûr non plus; et quand tout cela serait
vrai, il resterait que le Satiricon, écrit à la cour de Néron ou
dans quelque villa de Campanie, n'est pas plus un roman mar-
seillais ou gaulois que le Gil Blas de Le Sage n'est un roman
breton. Au fond, Pétrone comme Trogue Pompée, et tous les
orateurs ou poètes qu'a produits la Narbonnaise à la fin de la
République ou au commencement de TEmpire, peuvent bien
figurer, si l'on veut, dans un répertoire des hommes célèbres nés
en Gaule, mais non pas dans une histoire de la littérature gallo-
romaine.
III
Cette littérature ne date en réalité que du iv« siècle, et
j'ajoute qu'elle ne pouvait guère éclore auparavant : il fallait
lour cela que plusieurs conditions préalables se fussent réalisées,
et tout d'abord, que la culture latine eût profondément pénétré
dans toute la Gaule. Or cette diiïusion a dû demander un cer-
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LA LITTÉRATURE GALLO-ROMAINE. 5C9
taîn temps pour être complète et intime : il me semble qu'on en
a quelquefois exagéré la rapidité, parce que l'on confond deux
choses distinctes, les aspirations politiques et les habitudes de la
vie quotidienne. — Assurément les Gaulois sont devenus de très
bonne heure, et de très bon cœur, de fidèles sujets de Rome. Dix
ans de guerre, puis, sous le règne d'Auguste, quelques expédi-
tions sans importance, ont suffi pour détruire toute velléité de
rébellion. Dès lors, il pourra bien y avoir des conspirations in-
dividuelles comme celles de Florus et de Sacrovir, de Sabinus,
Classicus et Tutor (1), des séditions militaires comme celle de
Vindex, des « jacqueries » comme celle des Bagaudes, mais ni
*es unes ni les autres n'auront un caractère national. L'historien
Dion Cassius n'exagère pas lorsqu'il fait dire à Antoine, au len-
demain de la mort de César, que la Gaule est maintenant aussi
soumise et aussi florissante que l'Italie (2), et l'empereur Claude
n'emploie pas une vaine formule quand il résume ainsi l'histoire
des Gaulois dans leurs relations avec Rome : dix ans de lutte,
puis un siècle d'inébranlable obéissance, môme à travers les
circonstances les plus critiques (3). Les faits confirment ces té-
moignages : ainsi, moins de vingt ans après la fondation de Co-
logne chez les Ubiens, cette peuplade pourtant belliqueuse et
remuante est si bien désarmée qu'elle refuse de s'associer à la
rébellion de ses voisins (4). Et enfin, ce qui prouve qu'il ne
s'agit pas seulement d'une résignation passive, mais d'une adhé-
sion spontanée, c'est Tempressement que mettent les vaincus à
accepter, à solliciter môme le droit de cité, ou à défaut le droit
latin, ou à défaut le titre d'(( alliés du peuple romain, » bref à
revêtir le plus qu'ils peuvent la nationalité romaine. — Tout cela
(1) On a quelquefois présenté la révolte de Sabinus, Classicus et Tutor comme
un soulèvement national, mais cette hypothèse tombe devant les faits suivans :
Sabinus attaquait si peu la domination romaine qu'il se prétendait issu du conqué-
rant Jules César ; Classicus portait le costume de général romain ; Civilis même,
Germain d'origine cependant, songeait à une alliance avec le chef des légions Ce-
realis. En tout cas, il n'y eut que 4 tribus gauloises qui se soulevèrent sur 64, et
toutes les quatre étaient de la zone frontière, presque autant germaniques que
gauloises.
(2) Dion Cassius, XLIV, 42 : Ka( vûv SeSovXcorai \t.h TaXoLxia, t) toûc xe Ai^Spcova;
xai Touç K^(ji6pouc ^9' Y)|iâç à?co(rce{Xa<ra x(xi 'xttùp^t'.':oLi irSua wencep aÙTTj t| 'IxaXa.
(3) Discours de Claude (Tables de Lyon) : « Si quis hoc intuetur quod belle per
decem annos exercuerunt diuum Iulium, idem opponat centum annorum immo*
bilem fidem obsequiumque multis trepidis rébus nostris plus quam expertum. » —
Tacite, Annales, XI, 24 : « Si cuncta^bella recenseas, nullum breuiore spatio quam
ad versus Gallos confectum : continua inde ac fida pax. »
(4) Tacite, llistoiers, IV, 65.
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570 REVUE DES DEUX MONDES.
est vrai, maïs autre chose est de se plier aux lois d'une nation
victorieuse, autre chose est d'en prendre les mœurs. Môme
quand on le désire, on réussit moins vite à changer son carac-
tère que sa condition politique. Les documens officiels nous font»
connaître la situation légale de la population gauloise : son
âme nous échappe en partie, et, si nous la connaissions mieux,
peut-être trouverions-nous que, sans répugnance de parti pris,
mais par la seule force des choses, elle s'est plus lentement
transformée qu'on n'est porté à le croire.
En voici quelques indices. Strabon dit que les Romains inter-
dirent aux Gaulois de porter des crânes humains suspendus au
cou de leurs chevaux et d'immoler des hommes à leurs divinités :
c'est donc que d'eux-mêmes ils n'auraient pas renoncé à ces ha-
bitudes sanglantes (i). Claude, pourtant si favorable aux Gaulois,
celui qui leur ouvrit les portes du Sénat et qu'on accusait ironi-
quement « d'avoir conquis Rome comme un franc Gaulois qu'il
était (2), » Claude fut obligé d'exercer des mesures de rigueur
contre les cruelles pratiques du druidisme (3). Voilà ^pour les
mœurs ; quant à la culture intellectuelle, sans doute Martial (4)
et Pline le Jeune (5) se félicitent d'avoir trouvé en Gaule des
lecteurs pour leurs ouvrages ; mais, dans leur joie môme, il entre
un peu d'étonnement, comme si ce pays leur semblait encore à
demi barbare, et bien peu fait pour goûter les productions litté-
raires de Rome. Encore ne parlent-ils que de, colonies romaines,
de Vienne ou de Lyon; mais ailleurs, le même Martial traite de
lourdauds, crassi, les habitans de Bordeaux (6), qui cependant
seront au premier rang de la littérature gallo-romaine quand il
y en aura une. A la vérité, il ne faut pas grossir outre mesure
(1) strabon, IV, 4, 6 : Kaf toutwv î?itau<Tav «Otouc *Pa)(iaïoi.
(2) Sénèque, Apncol.y 6 : « Ad sextum decimum lapidem natus est a Vienna *
Gallus germanus. Itaque, quod Gallum facere oportebat, Romam cepit. •
(3) Suétone, Claude^ 25 : « Druidarum religionem apud Gallos, dirae immani-
tatis, et tantum ciuibus sub Augusto interdictam, penitus aboleuit. »
(4) Martial, Epigr,, VII, 88 :
Fertar habere meos, si nera est fama, libellos
Inter delicias pulchra Vienna suas...
Hoc ego maluerim quam si mea carmina canteot
Qai Nilum ex ipso protinas ore bibunt
Quam meos hispano si me Tagus impleat anro
Pascat et Hybla meaa, pascat Hymettos apea.
Comp. Epigr., VIII, 72 (sur Narbonne).
(3) Pline le Jeune, Epist., IX, H : « Bibliopolas Lugduni esse nonpotabam, ao
tanto libentius ex litteris tuis cognoui uenditari libellos meos. »
(6) Martial, Epigr., IX, 32.
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LA L.lTfËRATURE GALLO-ROMAINE. 5)71
rimpC)naixcfe de ces petits faits; il ne faut pas oublier qu'il ei?
est d'autres qui nous montrent la Gaule initiée largement aux
mœurs de ses vainqueurs. En réalité, il a dû y avoir, depuit
César jusqu'à Constantin, ime pénétration graduelle.
La civilisation latine avait, pour se propager dans les pays
conquis, deux moyens principaux : les colonies et les écoles. Or
les colonies, images ou prolongemens de la cité romaine en terre
étrangère, étaient assez peu nombreuses dans la Gaule. Surtout,
elles lui étaient comme extérieures : la plupart se trouvaient ou
bien dans la Narbonnaise, région depuis longtemps soumise, que
les anciens distinguaient du reste de la Gaule (1), ou bien dans
la Belgique, dans le pays limitrophe de la Germanie, où elles
surveillaient le Jura et le Rhin. Fréjus, Arles et Aix, Narbonne,
Béziers et Nîmes, Orange, Valence et Vienne d'une part, de
''autre Lyon, Besapçon, Langres, Trêves, Cologne, bordaient en
quelque sorte le pays gaulois sans Tenlamer (2). A l'intérieur, il
n'y avait presque que des villes indigènes, qui sans doute reçurent
aussi la culture romaine, mais plus tard, et pour ainsi dire indi-
rectement. — Quant aux écoles, si puissantes pour répandre dans
les provinces la langue, les idées, les croyances, les sentimens,
en un mot le tour d'esprit de la capitale, elles ne furent pas non
plus tout d'abord très multipliées chez les Gaulois (3). Dans les
premiers siècles de la domination romaine, il n'y en avait guère
que deux qui fussent vraiment importantes, celle de Marseille et
celle d'Autun. Encore celle de Marseille, fidèle à ses origines
phocéennes, enseignait surtout la philosophie grecque, l'élo-
quence grecque, la médecine grecque : les grands noms y étaient
Homère et Platon, non Cicéron et Virgile; elle faisait plutôt con-
(!) La Narbonnaise ou vallée inférieure du Rhône avait été réduite en province
Tomaine soixante ans environ avant que César ne mit le pied en Gaule. Elle resta
toujours distincte administrativement de ce qu'on appelait les « trois Gaules, <* et,
par exemple, n'envoya jamais de délégués au conseil fédéral de Lyon.
(2) C'est également dans les mêmes régions que se trouvaient cantonnées les
légions, qui étaient, elles aussi, des centres d'influence romaine très actifs. Enfin,
cette répartition géographique est encore celle des Augustales, ces prêtres de
l'empereur pris dans la plèbe des cités, qui étaient peut-être les sujets les plus
dévoués à Rome : ils paraissent avoir été nombreux surtout dans la Narbonnaise
et la Belgique, plus rares partout ailleurs.
(3) Strabon, IV, i, 5, semble dire le contraire quand il parle des professeurs
appelés et payés par les États ou les particuliers gaulois. Mais son témoignage
parait $e rapporter surtout à la région qui avoisine Marseille. H faudrait aussi dis-
tinguer entre les maîtres élémentaires, litteratoreSf qui ont dû être nombreux, et
les grammairiens et les rhéteurs.
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'^^^Pfl^
5/2 REVUE DES DEUX MONDES.
currence à Athènes dans le monde occidental qu'elle ne servait
Tinfluence romaine. Autun, au contraire, était un centre vrai-
ment latin. Comme, bien avant la conquête, les Éduens avaient
embrassé la cause de Rome et reçu ce titre de « frères du peuple
romain » que leurs descendans portaient encore orgueilleusement
sous Constantin (1), c'est à eux, tout naturellement, qu'allèrent
les premiers bienfaits des vainqueurs, ou plutôt Rome continua
à faire servir à son œuvre d'assimilation ces fidèles amis. De
même que la politique éduenne avait aidé César à conquérir la
Gaule, les écoles des Éduens aidèrent ses successeurs à compléter
par l'autorité intellectuelle l'œuvre commencée par la force.
Sous le règne de Tibère, Tacite nous montre les jeunes nobles
gaulois se portant en foule à Autun pour y apprendre la gram-
maire et la rhétorique latines (2). Mais cette école si brillante
resta longtemps isolée. Ce n'est que plus tard qu'apparurent ses-
rivales, celle de Reims d'abord, puis celles de Narbonnc, de Tou-
louse, d'Auch, de Poitiers, surtout celle de Bordeaux, et cette
extension de l'enseignement coïncide sans nul doute avec celle
de la culture romaine.
Ainsi donc, géographiquement, la civilisation latine en
Gaule s'est développée du dehors au idedans. Quant à sa diffu-
sion sociale, elle s'est opérée de haut en bas. Là comme dans
toutes les provinces, les classes dirigeantes ont été seules, tout
d'abord, à apprendre la langue et à adopter les mœurs de leurs
vainqueurs. Elles y étaient prédisposées par leur souplesse intel-
lectuelle, plus affinée que celle de la foule, et elles y étaient
poussées par leur ambition, puisqu'on ne pouvait recevoir le
droit de cité, à plus forte raison exercer les charges publiques,
si l'on ne connaissait la langue officielle (3). Il est donc pro-
bable que les premiers latinisés furent les grands propriétaires,
descendans des anciens nobles ou des anciens druides, ceux qui
formèrent l'aristocratie municipale des nouvelles cités, et dont
les plus distingués ou les plus riches furent admis au Sénat et
dans l'ordre équestre. Parti de cette élite, le mouvement gagna,
(1) Puîieg., VIII, 2.
(2) Tacite, Annales, III, 43 : « Nobilissima cum Galliarum subole liberalibus
studiis ibi operata. »
(3) Suétone, Claude^ 16 et Dion Cassius, LX, 17, racontent que Claude retira le
droit de cité à un Grec qui ne pouvait répondre à une question faite en latin, et
Dion ajoute qu'il déclara qu'on ne pouvait être Romain sans parler latin, eimov (&i)
C£tv *Pa>{&alov elvat xbv {at^ xa\ tt^v SiàXc^iv ^fciiv i7ci9Tdi(avov*
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LA LITTÉRATURE GALLO-ROMAINE. 5i3
par étapes successives, la bourgeoisie, les commerçans et fabri-
cans, negotiatores, artifices^ puis la plèbe des grandes villes,
puis, plus tard encore, le peuple des campagnes. — Que cette
marche ait été progressive et non brusque, on peut le supposer
pour les mœurs, on en est certain pour la langue. Sous Marc-
Aurèle, les chrétiens de Lyon, voulant profiter de la persécution
pour faire connaître plus largement leurs doctrines, emploient,
non la langue grecque qui est la leur, mais la latine, qui est
celle de la foule : cela est significatif, à la condition qu'on n'ou-
blie pas qu'il s'agit ici de la capitale des Gaules, d'ime ville très
florissante et toute romaine d'origine ; il ne faudrait pas conclure
de la populace de Lyon aux cantons rustiques de la Celtique ou
de TÂquitaine, ni croire le triomphe du latin partout assuré dès
cette époque. Le jurisconsulte Ulpien, au m* siècle, ne dé-
ciare-t-il pas qu'un fidéi-commis peut être valable même s'il est
rédigé en celtique (1) ? et, à la fin du iv* siècle, saint Jérôme n'en-
tend-il pas parler aux environs de Trêves un idiome particulier
dont il retrouvera l'analogue chez les Galates d'Asie, et qui ne
peut par conséquent être que le celtique (2)? Sans doute ce sont
des exceptions : on ne saurait pourtant les oublier. Dans l'en-
semble on peut dire que la victoire du latin n'a pas été définitive
et générale avant le iv« siècle (3). Et comme la langue jest tou-
jours le véhicule d'une masse d'idées, de connaissances, d'habi-
tudes intellectuelles, nécessaires à la production littéraire, on
voit pourquoi il n'y a pas eu auparavant de littérature gallo-
romaine : il ne pouvait y en avoir, puisque la Gaule a mis trois
cents ans environ à devenir romaine par sa faconde penser et de
parler.
Chose très remarquable, et très surprenante pour nous autres
modernes, en même temps qu'elle devenait plus romaine, elle
devenait aussi plus « gauloise, » je veux dire qu'elle prenait plus
nettement conscience de son unité et de son originalité. Ces
deux choses qus nous croirions contradictoires ont pourtant mar-
ché de pair. Beaucoup de nos historiens, jugeant par un anachro-
nisme inconscient la Gaule antique comme s'il s'agissait de la
(n Digeste, XXXII, 11.
(2) S. Jérôme, Commentaire sur YÉpitre aux Galates^ Patrologie de Migne,
t. XXVJ, p. 357.
(3) L'étude de l'onomastique gallo-romaine conduit aux m6mes conclusions.
Les noms romains, qui apparaissent dès le i" siècle à c6té des noms gaulois, ne
triomphent seuls qu'au iy* siôcle.
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8/i REVUE DES OÉiliX MUiiiJ£S«
Prânce aati]ouîd*ftt[i, ont accusé AugOBle (la\uiï* habilement
perfidement combiné ses mesures pour briser la nationalité gau-
loise. Mais pour qu'il pût la briser, il eût fallu qu'elle existât l*
Où Taurail-on rencontrée? Des tribus indépendantes, différentes
de mœurs, de langue et de lois, jalouses, souvent ennemie^-
les unes des autres, à tel point qu'un an se passe rarement san^
que chacune d'elles attaque les autres ou en soit attaquée (IV.
quelquefois des confédérations plus vastes, mais instables et flot^
tantes (Arvemes contre Éduens, Rèmes contre Suessions), jamais
d'union complète, sauf peut-être au dernier moment, trop tard
et avec bien de la peine ; des assemblées générales, mais plus
religieuses que politiques et impuissantes à créer une vraie fra-
ternité; dans chaque tribu, dans chaque canton, dcms chaque
maison presque, des factions hostiles ; c'est dans cet état de mor-
cellement, d'émiettement à l'infini que les Césars ont trouvé la
Gaule. Bien loin de l'y entretenir, ils se sont appliqués à con-
centrer ses forces éparses. Cette unité que les Gaulois indépen-
dans entrevoyaient à peine, c'est dans le cadre et pour ainsi dire
à l'abri de l'Empire romain qu'elle s'est formée. Unité de langue :
les diiïérens dialectes^ celtiques ne sont point proscrits dans la vie
privée; mais en public, dans les curies ou les tribunaux, dans les
temples et dans les écoles, on ne parle que latin. Unité de légis-
lation : si les petits différends restent soumis à des magistrats
locaux, les plus importans sont portés devant les gouverneurs
et tranchés suivant l'immuable loi romaine. Unité militaire :
les soldats recrutés dans toutes les provinces sont employés
presque toujours à défendre contre les Barbares de Germanie
l'intégrité du pays gaulois. Unité administrative ou politique
enfin : le conseil fédéral de Lyon, superposé aux provinces
comme aux cités, est un vrai parlement des Gaules; les délé-
gués de soixante-quatre peuples viennent prier au môme autel,
vénérer en commun la môme divinité de Rome et d'Auguste,
délibérer sur les mômes questions d'intérôt général, juger en-
semble la conduite de leurs gouverneurs, associer leurs plaintes
ou leurs demandes. Bref, la Gaule romaine a tout ce qui constitue
un État homogène : il ne lui manque que de posséder des sou-
verains à elle. Encore en possède-t-elle quelquefois. Au i®^ siècle,
des princes de la maison impériale, Drusus, son fils Germanicus,
(i) César, D^ bello gallico, VI, 15 : « Fere quotannis acoidere solebat nti ant
ipsi iniurias inferrent aut inlatai propulsareat. •
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LA LITTÉRATURE GALLO-ROMAINE. 675
exercent dans les Gaules, où ils habitent souvent, une véritable
vice-royauté. Plus tard, lors de Tanarchie militaire, quand le
pouvoir central n est plus assez fort pour assurer la sécurité des
frontières, la Gaule se crée un empire romain pour elle : Pos-
tume, Laelianus, Victorîn, Marins, Tetricus, continuent dans
les limites du territoire gaulois l'œuvre d'administration et de
défense romaine que les empereurs de Rome ont laissée péricliter
et à laquelle leurs concitoyens tiennent passionnément (1). Et en-
suite, lorsque Tordre est rétabli, les Gaulois se groupent volon-
tiers autour de Tautorité légitime, pourvu qu'un des princes en
qui elle s'incarne réside parmi eux: Constance Chlore pendant
presque toute sa vie, Constantin et Julien pendant leur jeunesse,
Valentinien, Gratien, Hônorius, tous ces empereurs qui prennent
pour capitales Trêves, Lutèce ou Arles, qui s'appuient sur les
Gaulois comme sur leurs plus fermes soutiens contre le péril
Barbare, qui s'entourent de généraux gaulois, de conseillers ou
de rhéteurs gaulois, appartiennent bien plus à la Gaule qu'à
Rome. A ce moment-là, il y a vraiment un État gallo-romain,
et du môme coup se développe ime littérature gallo-romaine.
Nous n'avons plus affaire désormais à ces rhéteurs et à ces
poètes qui, nés par hasard à Narbonne, à Nîmes ou à Marseille,
n'avaient rien de plus pressé que d'aller briller dans les cercles
littéraires de Rome : la littérature duiv* siècle est gauloise d'in-
tention autant que de fait. Quelles sont les occasions qui ont
produit la plupart des Panégyriques? tantôt c'est la fête d'un
souverain particulièrement aimé des Gaulois, Constance Chlore
ou Constantin; tantôt le rétablissement de l'école d'Autun, cette
citadelle intellectuelle du monde gaulois; tantôt une victoire
de Constantin sur Maxence, remportée avec l'aide des troupes
gauloises; tantôt une exemption d'impôts accordée à une ville
de Gaule; toujours des faits qui intéressent plus ou moins
forcément la vie locale. De même, quelle est la matière de la
- (1) C'est bien d'un Empire romain qn'U s'agit et non d'un État barbare. Pos-
tame, par exemj^le, s'intitule auguste, grand pontife, consul, revêtu de la puis-
sance tribunicienne. Lui et ses successeurs combattent contre les Germains. Ils
remplacent plutôt l'empereur de Rome empêché qu'ils ne se dressent contre lui.
As sont, comme le dit un historien postérieur, « les soutiens de la puissance ro-
maine. » (Trebellius PoUio, Trig. Tyr,, V, 5 : « Adsertores romani nominis exstite-
runt. Quos omnes datos diuinitus credo ne, cum illa pestis inauditae luxuriae
impediretur mails, possidendi romanum solum Germanis daretur facultas. Qui si eo
génère non euasissent,...uenerabile hoc romani nominis ûnitum esset imperium.»
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576 REVUE DES DEUX MONDES.
Doésie d'Ausone, j'entends dans la mesure où elle n'est pas un
simple exercice de mnémotechnie érudite? c'est l'histoire de ses
parens, Édnens ou Aquitains ; c'est l'éloge de ses professeurs de
gordeaux, la description de son domaine de Saintonge, celle des
rives de la Moselle, bref les hommes et les choses de la Gaule,
(îèlébrés avec une franche et cordiale sympathie. De même
encore, lorsque Sulpice Sévère exalte avec tant d'ardeur les mi-
racles de saint Martin, il me semble qu'à son admiration pwson-
nelle pour son héros se mêle un peu de patriotisme régional :
il établit une comparaison entre l'évêque de Tours et les soli-
taires de la Thébaïde, et dans cette lutte de piété ascétique et de
puissance surnaturelle, il ne lui déplaît pas que le champion
de la Gaule ait le dessus (1). C'est ainsi que tous ces écrivains
du IV* siècle ont la conscience et le sentiment de leur pays, et
cette tendance est peut-être ce qui donne à leurs écrits le plus
de ressemblance mutuelle comme le plus de vie réelle et
concrète.
i D'autres causes historiques ont concouru aussi à favoriser le
développement de la littérature gallo-romaine au iv« siècle, et
parmi elles l'effort assidu des empereurs pour rendre plus floris-
sante la situation des écoles. Elles avaient bien besoin de cette
protection. Elles avaient beaucoup souffert durant cette époque
de troubles et de violences qu'avait été le m* siècle : des guerres
civiles entre les divers candidats à l'Empire (2), quatre grandes
invasions de Francs et d'Alamans (3) des destructions comme
celle de la ville d'Avenches et du temple de Mercure Arverne (4),
des sièges comme ceux de Tours et d'Autun (5), des soulève-
mens de paysans, des brigandages devenus endémiques, tout
cela constituait un milieu peu propice à la vie intellectuelle. La
\âlle d'Autun, la capitale universitaire de la Gaule, avait vu
ses écoles saccagées avec ses autres monumens. Les empe-
reurs du IV® siècle s'émurent de cette situation et voulurent y
(1) Sulpice Sévère, Dta/., I, 24-26.
(2) Par exemple entre Septime Sévère et Albinus en 197 (c'est dans cette guerre
que fut incendiée la ville de Lyon), entre Postume et les lieutenans de GalUen en
265, entre Postume et Laelianus en 267, entre Tetricus et Claude II en 269, entre
Tetricus et AuréUen en 273.
(3) Sous Caracalla en 213, sous Alexandre Sévère en 235, sous Gallien en 257,
sous Aurélien en 275.
(S) Lors de l'invasion de 257.
(5) Tours fut assiégée par les Fra^ncs en ^57. Antim par les soldats de Tetricus
•B Sfid.
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LA LITTÉRATURE GÀLL0-R0MAÎ1SE> 577
porter remède. Quoiqu'ils fussent, pour la plupart, d'origine peu
; relevée et même peu civilisée, quoiqu'ils eussent vécu dans les
i camps surtout et que leur attention fût à chaque instant solli-
citée par quelque guerre à soutenir ou quelque invasion à re-
pousser, ces soldats daces ou pannoniens parvenus h^ TEmpi' c
ne manquèrent jamais de mettre au premier rang de leurs obi -
gâtions gouvernementales le relèvement de l'enseignement pu-
blic. Ils restaurèrent les édifices scolaires détruits, pourvurent
eux-mêmes aux chaires vacantes, payèrent largement les pro-
fesseurs: Eumène, rhéteur et directeur de l'école d'Autun, reçut
de Constance Chlore un traitement de 600000 sesterces, plus
de 120000 francs (1). Ils encouragèrent les maîtres par une
monnaie qui devait encore plus séduire ces hommes si can-
dides et si sincères, comme dit Pline le Jeune, je veux dire
par l'estime et la considération. Rien n'est plus poli, plus res-
pectueux même que la lettre impériale qui annonce à Eumène
sa nomination à la tête de l'école d'Autun. Et ce n'étaient pas
là de vaines formules protocolaires : les empereurs marquèrent
aux rhéteurs le cas qu'ils faisaient d'eux en les appelant à leur
cour et en leur confiant des charges considérables. Nepotianus et
Exuperius devinrent gouverneurs de provinces, Eumène secré-
tabre des commandemens de Constance; Ausone, précepteur de
Gratien, fut nommé par lui successivement comte, préfet du
prétoire et consul ; un ancien rhéteur, Eugène, arriva même k
i'Empire. Jouant un rôle aussi important, les professeurs se sen-
tirent plus de confiance, parlèrent avec plus d'autorité, furenb
écoutés avec plus d'empressement; il y eut alors, comme le dit;
^un d'eux, une résurrection de la rhétorique romaine (2).
En tout pays une pareille renaissance de l'enseignement aurait
®^ son contre-coup sur la littérature, qui en dépend toujours,
P'vtsou moins étroitement: mais combien cette liaison est plus,
^^^tîme dans le monde latin qu'elle ne peut l'être dans la société',
^^^-xielle ! La littérature romaine a toujours été, pour une largb
P^^t, une littérature d'école : ce sont des professeurs et des sa-
^^^0.8 de métier qui l'ont fondée, et plus tard, sous l'Empire no-
^•^Oament, ses caractères les plus apparens ne sont que des reflets
C*) Paneg,, ly, H.
(^) Paneg., IV, 19 : « Illum «temporum statum quo, ut legimus, romana res
^^^rimum terra et man ualuit ita (btnuin integrari .pulant, si non potentia,
*^^ «liam eloquentia romana reuirescat. •
JOUE zxxv. — 1906» ' 37
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o78 RBVUB DBS DEUX MONDES.
des habitades scolaires prises chez les grammairiens et surtout
chez les rhéteurs. L'éducation avait alors, semble-t-ii, plus d'ac-
tion que chez nous, et cela pour deux motifs. D'abord, eUe se con-
centrait plus exclusivement sur un seul objet, l'apprentissage du
métier oratoire, au lieu de se disperser sur toutes sortes de ma-
tières : l'histoire et la philosophie n'y avaient qu'un rôle auxi-
liaire, et les sciences n'y tenaient presque aucune place. De plus,
elle durait plus longtemps qu'aujourd'hui ; ce qu'il y avait d'es-
sentiel en elle, l'exercice de la rhétorique, se prolongeait bien
avant dans la vie de l'homme mûr : ainsi Tacite a déclamé jus-
qu'à trente ans, Juvénal jusqu'à quarante ; Pline le Jeune reve-
nait sans cesse à ces exercices scolastiques. Ce pli ineffaçable se
retrouve chez les écrivains gallo-romains. Tous les panégyristes,
Eumène, Claudius Mamertin, Nazarius, Pacatus, sont des pro-
fesseurs d'éloquence; Ausone en est un aussi, et l'on s'en aper-
çoit trop à l'aspect didactique et pédantesque de maint de ses
poèmes. Saint flilaire, saint Paulin, Sulpice Sévère, ont com-
mencé également par la rhétorique et en ont gardé l'empreinte
jusque dans leurs traités de théologie ou leurs vers dévots;
Sidoine Apollinaire est un rhéteur, un bon rhéteur, convaincu,
au milieu des conquérans barbares. La rhétorique est partout
dans la littérature du iv« siècle et du v*; elle n'aurait sans doute
pas existé sans le relèvement des écoles et le renouveau des
études, auxquels Dioclétien, ses collaborateurs et ses successeurs
se sont si passionnément attachés.
Ce qui, dans cette littérature, ne vient pas directement de
l'éducation oratoire vient du christianisme : c'est lui qui, chez
les Hilaire, les Paulin et les Sulpice, crée le fond d'idées et de
sentimens auquel la rhétorique classique impose sa^forme. Mais
cette influence du christianisme, qui se combine avec celle de
l'enseignement profane, ne s'est pas exercée et ne pouvait pas
s'exercer, avant le commeacement du rv* siècle. Jusqu'à cette
date, la religion nouvelle ne comptait guère en Gaule. L'Église
de Lyon, grecque d'origine et de langage, grecque d'esprit aussi,
et tournée tout entière vers les spéculations mystiques du
monde oriental, n'avait pas d'attaches dans le reste du pays;
même le doux héroïsme de Pothin, de Blandine et de Ponticus,
ne lui avait pas valu assez de prosélytes pour rompre son isole-
ment. Ce n'est qu'à la fin du ni« siècle que des missionnaires
latins ont opéré cette évangélisation de la Gaule dont les souve-
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LA LITTÉRATURE GALLO-ROMAINE. 879
nîrs, confondus et transfigurés, ont formé l'épopée hagiogra-
phique de notre pays ; ce n'est que sous Constance et Gonstantip
que les classes nobles, riches et instruites ont été à leur tou»
entamées après les humbles ouvriers des grandes villes ; ce n'est
que sous Gratien et Théodose que les campagnes ont été enfin
conquises, grâce au zèle robuste et joyeux du bon apôtre
Martin. — On peut être surpris que le christianisme se soit si
tardivement implanté dans la Gaule, où il devait avoir par la
suite une si brillante floraison. Il est probablement apparu aux
Gaulois comme une doctrine trop originale et trop indépendante,
en opposition avec la société, en lutte avec le gouvernement, en
rupture avec toutes les habitudes traditionnelles : il a dû le&
effaroucher. Notre peuple, malgré son apparente humeur fron-
deuse, a toujours été et est encore très conservateur, voire même:
routinier. Les nouveautés peuvent bien l'attirer un moment : au
fond il s'en méfie, surtout quand elles n'ont pas l'estampille de
i 'autorité officielle. C'est sans doute ce qui fait que les progrès
du christianisme en Gaule ne se sont accélérés que du jour où il
a ^té toléré par Constance, puis favorisé par Constantin et ses suc-
cesseurs. Auparavant, pour devenir chrétiens en grand nombr**
l^s Gaulois étaient, je crois, trop dociles. — J'ajoute qu'ils'
éta,ÎGnt peut-être trop tranquilles. Ni leur esprit ni leur cœur
i^'a, valent soif de la foi nouvelle. Leur intelligence vive et claire,
lï^a-îs un peu superficielle, ne sentait pas le besoin de s'enfoncer
da.ns les ténèbres de la discussion théologique ; et leur âme gaie
®^ bonne, mais un peu frivole, ne réclamait pas ardemment la
coixsolation des mystiques tendresses. Le culte familier des pe-
^^tes divinités locales, dieux des sources, des bois ou des mon .
*^gnes. Nymphes ou Mères, Génies ou Tutelles, ou bien encore
1^ culte officiel de Rome et d'Auguste, suffisaient à ces intelli-
S^Uces paisibles. Ils ne se précipitaient point avec passion au-
devant du christianisme, pas plus d'ailleurs qu'ils ne l'attaquaient
^'^ec acharnement : nulle part, semble-t-il, on ne voit un Gau-
^^îs faire ce qu'ont fait bien des Africains, Tertullien, Arnobe
^^tre autres, c'est-à-dire déclamer violemment contre la religion
Nouvelle, puis tout d'un coup l'embrasser et la défendre avec au-
*^nt de fougue qu'il l'avait combattue. — Mais tout cela change
^ partir du iv« siècle. Plus librement prêché, le christianisme
^^t plus connu, plus fréquemment victorieux, et ce qui nous
^téresse ici, il se traduit en œuvres importantes. Non seule-
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S80 REVUE DES DEUX MONDES.
ment il fait naître de sérieux traités de théologie comme ceux
de saint Hilaire ou de beaux poèmes bibliques comme ceux de
Marins Victor et de saint Avit, mais même entre des hommes
qui par ailleurs seraient assez médiocres, entre un Ausone et un
Paulin, il suscite un conflit qui est en raccourci le conflit de
deux mondes historiques et de deux conceptions de la vie. Et
Ton pressent combien peut être précieuse, — je dis même au
point de vue strictement littéraire, — cette recrudescence de vie
intellectuelle et morale.
On commence à voir se dessiner, ce semble, les diverses
forces qui ont agi sur la littérature gallo-romaine. Il serait
d'ailleurs facile d'en suivre Tentre-croisement k travers le iv* et
le V* siècle. Les Panégyriques nous montreraient ce que peut
au juste l'éducation païenne réduite à elle-même chez les gens
les plus intelligens, ou les plus instruits tout au moins, de cette
époque. Avec saint Hilaire, au contraire, c'est le christianisme
qui se découvre à nous, sous l'aspect plus particulier qu'il prend
dans notre pays. Ce que peuvent donner ces deux influences
s'exerçant sur le fond commun de la race, c'est ce que font voir,
à des degrés différens, et, si je puis dire, dans des coins divers
de la société contemporaine, un auteur profane, Ausone; un
auteur ecclésiastique, Paulin de Noie, et un auteur monastique,
Sulpice Sévère. Les poètes contempot'ains ou immédiatement
nostérieurs incarnent, d'une façon plus artistique, quelques-unes
des tendances morales de cette même société. Et lorsque enfin
elle se trouve en présence des Barbares, son attitude envers eux
56 manifeste à nous dans les œuvres de Salvien et' de Sidoine
Apollinaire. On passe ainsi des contemporains de Dioclétien à
ceux de Clovis et de Théodoric; et, sans doute, entre tous ces
ouvrages, il y a bien des différences d'époque comme bien des
divergences individuelles; mais il semble que dans tous on
retrouve, mélangés à doses inégales, ces trois élémens fonda^
mentaux, l'esprit gaulois, la culture latine et l'inspitation chré^
tienne, qui ont formé la littérature gallo-romaine en attendant
de créer la littérature française.
RfiMÉ PiCHON,
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LE
SOCIALISME EN AUSTRALIE
L'Australie et la Nouvelle-Zélande sont engagées depuis une
quinzaine d'années dans les expériences socialistes. La vie natio-
nale en a été profondément modifiée. De consciencieux travaux,
parmi lesquels il faut citer ceux de MM. Pierre Leroy-Beaulieu,
Louis Vigouroux, André Siegfried, Edouard .Classer et Albert
Métin, ont renseigné le public français sur ces intéressantes ten-
tatives. Sous forme de livres, d'articles de revues et de rapports
officiels, ces enquêtes faites sur place forment dans leur ensemble
un tableau historique assez exact des développemens du mou-
vement socialiste aux antipodes, jusqu'en 1900 ou 1902.
A cette époque, la physionomie générale de ce mouvement
n'était pas encore bien 4essinée, et les auteurs de ces remar-
quables études, n'ayant pu disposer que d'un temps limité, ont
dû se borner à la description des faits. Peut-être serait-il aujour-
d'hui moins difficile, au moyen d'observations poursuivies pen-
dant une plus longue période et jusqu'à une date plus récente,
de dégager cette physionomie.
Nos vieilles sociétés européennes s'accommoderaient mal des
procédés mis en œu^Te dans ces contrées lointaines dont les
conditions climatologiques, économiques et politiques sont si dif-
férentes des nôtres. Les résultats obtenus en Australie ne sont
d'ailleurs pas tous encourageans. Il n'en faudrait pourtant pas
conclure qu'il n'y a rien à apprendre, — ni même rien à prendre,
— de ces initiatives. Leurs mésaventures âus^i bien que leurs*
succès comportent un enseignement -^
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S82 RXYUE DIS DEUX MONDES.
Les partisans de l'« étatisme » en France, malgré leur inten-
tion de réaliser des expériences analogues, n'ont pas encore jugé
opportun de nous entretenir des affaires du monde austral. Cette
discrétion, à première vue surprenante, est on ne peut plus légi-
time. Pour en indiquer les motifs, il suffira de montrer en quoi
nos réformateurs se distinguent des socialistes australiens, et
nous aurons en môme temps mis en évidence un des côtés les
plus intéressans du caractère de ceux-ci.
De part et d'autre, l'objectif est le môme, & savoir la suppres-
sion progressive de la propriété privée ; mais la mentalité est
toute différente. Les socialistes français se détachent de l'idée de
patrie; les modérés du parti l'acceptent encore, d'assez mauvaise
grâce, les avancés la renient. En Australie, le sentiment du pa-
triotisme est puissant et universel. On le trouve impérialiste
chez l€)s uns, strictement local chez les autres ; mais, qu'il soit
de race ou de clocher, c'est un patriotisme ardent, méfiant,
intransigeant jusqu'à l'exclusivisme, vibrant jusqu'à la gascon-
nade.
Le môme contraste, aussi vif, se remarque en ce qui touche
aux sentimens religieux. Les manifesta lions hostiles de nos socia-
listes contre ce qu'ils considèrent comme une aberration des
esprits et des consciences, remplissent l'histoire contemporaine
de la France. Dans le Commonwealth australien, et en Nouvelle*
Zélande, les questions religieuses, en y comprenant celles que
nous appelons cléricales, préoccupent médiocrement les hommes
politiques, et c'est peut-être dans les groupes les plus actifs du
j)arti ouvrier qu'on y prôte le moins d'attention. Les Églises,
parmi lesquelles l'Eglise catholique tient une place fort impor-
tante, ne vivent pas en parfaite intelligence les unes avec 1^
autres. L'État n'en accorde pas moins à tous les cultes, avec la
liberté complète, une protection efficace, impartiale et défé-
rente. Des catholiques ultras y des presbytériens ardens, des
libres penseurs déclarés, des Israélites pratiquans, se rencontrent
dans la vie publique, se classent dans tous les partis, sans qu'il
soit tenu compte de leurs opinions religieuses. Nous avons en-
tendu, en décembre 1904, M. J. C. Watson, chef du labour parhf
au Parlement fédéral, prononcer un discours en faveur du socia —
lisme chrétien. Ses déclarations ne lui firent aucun tort dan^
l'esprit de ses partisans. Il est resté le leader des socialistes.
Une troisième dissemblance est encore à signaler. Le respect
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LE SOCIALISMC EN AUSTRALIE. . 583
de Tordre public est, aux yeux des socialistes français, une
considération plutôt secondaire. La propagande par le fait
auDelle leur indulgence, et l'emploi de la fqrce ne leur semble
conaamnable que si on y a recours contre eux-mêmes. En Aus-
tralie, le respect des personnes et des propriétés est un principe
absolu, bien que la criminalité n'y soit pas au-dessous du niveau
moyen des autres nations civilisées. Il faut remonter aux grandes
grèves de 1890, 1891 et 1892, pour trouver dans les annales des
syndicats ouvriers australiens la trace de désordres sérieux.
Les actes dexâolence, — ou plutôt de brutalité, — qui se sont
produits depuis cette époque, à l'occasion de conflits industriels,
ont été fort rares,' malgré la fréquence de ces conflits. Ils ont
toujours pu être réprimés par les voies légales, sans déploie-
ment de forces, même policières. L'obéissance à la loi a puis-
samment servi le mouvement socialiste australien. L'attitude
correcte du parti ouvrier at fait excuser et, dans nne certaine
mesure, a dissimulé la vigueur de son action, son indifférence
pour les intérêts privés où publics qui n'étcdent pas les siens,
son âpreté à user de ses avantages et à pousser jusqu'à la
tyrannie l'exercice de droits acquis ou seulement tolérés. Dans
cette nation où, comme en tout pays britannique, et plus qu'en
France, les classes sont distinctes- les unes des autres, où se ma-
nifestent entre elles des sentimens de réciproque froideur et
l'habitude de marquer les distances, une conduite moins pru-
dente eût compromis dès le début les efforts du parti socialiste.
Chez nous aussi, les mêmes aspirations eussent rencontré moins
de résistance si les meneurs du mouvement n'avaient eu la ma-
ladresse de s'aliéner les patriotes, d'exaspérer les croyans et
d effrayer les gens paisibles. Ils ont donc commis de graves et
peut-être irréparables fautes; mais elles sont commises. C'est
pourquoi sans doute, ils ne veulent rien savoir de la leçon poli-
^iqvxe qui leur est donnée à l'autre bout du monde, et n'ayant
P^« su en profiter, désirent qu'elle nous»* reste inconnue. Elle
^ ^n est que plus^intéressante.
I
Le labour parti/ australien* hésite- à accepter franchement
^"pithète socialiste. Ses chefs l'emploient depuis peu, l'accom-
P^^ant de restrictions, de réserves et de réticences. C'est ainsi
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584 . REVUE DES DEUX MONDES.
qn on habitue l'esprit public à des conceptions qui lui semblaient
id'abord inquiétantes. Avec le temps, les correctifs s'atténueront,
la pensée dominante se dégagera, jusqu'à découvrir le pro-
gramme socialiste pur et simple, dont le dernier inot est celui de
« collectivisme. »
La modération du langage des socialistes australiens, et plus
encore leur souci de ne s'attacher qu'à des réformes d'une réa-
lisation prochainement accessible, ont contribué à la formation
d'une légende. Des voyageurs, qui avaient étudié le pays un peu
rapidement, ont déclaré que c'était celui du socialisme « sans
doctrine. » Le socialisme étant une doctrine, — même un
dogme, — l'expression manque de clarté. Mais si on a voulu
dire que la politique du parti avancé, en Australie, poursuit des
iléformes administratives, fiscales et judiciaires, ayant pour objet
d'améliorer le sort du plus grand nombre, sans intention de por-
ter atteinte aux principes de liberté et de propriété individuelles
sur lesquels reposent encore les sociétés civilisées (et les mots
« sans doctrine » ne saurcdent avoir un autre sens), on était dans
l'erreur. Le parti socialiste, en Australie comme en Europe, est
le serviteur et l'organe d'une classe qui espère trouver la satisfac-
tion de ses intérêts dans un nivellement égalitaire obtenu par
degrés. Il s'attaque à la constitution du capital parce que cette
constitution est le ressort nécessaire des initiatives privéesf, et
parce que ces initiatives sont la source des inégalités qu'il se
flatte de supprimer. Mais plus sage et plus pratique qu'on ne
l'est en France, il trouve inutile de s'attarder tout d'abord aux
considérations philosophiques, n'en recherche pas la discussion
et par conséquent s'abstient d'en faire parade. Le socialisme aus-
tralien n'est pas sans doctrine. On ferait mieux ressortir la diffé-
rence qui le sépare du nôtre en disant qu'il est sans déclama-
tions. S'il est exclusif et se garde des influences du dehors, tandif
que notre socialisme fait appel au sentiment de la solidarité
internationale, c'est parce que, hostile au principe de libre con-
currence et sappliquant à le détruire en Australie, il ne veut pas
que les autres peuples en fassent l'application à ses dépens. 11
croit que la situation géographique du pays lui permet de faire
son expérience en vase clos, et il écarte ce qui pourrait la trou-
bler. Les socialistes européens ne sont pas dans les mêmes con-
ditions; aussi ont-ils recours à une autre tactique.
Avant laccomplissement de la Fédération (janvier 1901^
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LE SOCIALISSfE EN àusthalie. 5S5
on pouvait contester ces assertions. Les syndicats ouvriers
étaient déjà fortement établis dans les six colonies australienne»
(Nouvelle-Galles du Sud, Victoria, Queensland, Australie Mérf^
di'onale, Australie Occidentale et Tasmanie) et leurs mandataires
occupaient quelques sièges dans les Parlemens locaux. Mais, en
l'absence d'un gouvernement central, ces groupes, dissémines;
sur un très vaste territoire, ne pouvaient assurer un but précis.
à la concentration de leurs efforts. Les rivalités de colonie à
colonie, non moins que les distances considérables qui séparent
leurs capitales, rendaient en outre une entente commune très
difficile. Aussi, Tinfluence de ces syndicats se bornait-elle à
arracher aux modestes budgets coloniaux quelques bribes, sous
forme d'assistance aux unemployedy à réclamer des concessions
sur les salaires et les heures de travail, préparer ou conduire
des grèves, et pousser les candidatures de leurs amis dans les
assemblées ou l'administration.
La Fédération menaçait de troubler ce sport politique dont
les Unions avaient déjà retiré de substantiels profits ; et il ne dé-
pendait que du labour party de la faire échouer. Mais pressen-
tant les avantages qui résulteraient pour lui de l'existence d'un
gouvernement central, s'il parvenait à en devenir l'inspirateur, il
ne s'opposa pas au mouvement d'où naquit le Commonwealth,
L'autorité des Parlemens provinciaux allait décroître, et sans
doute de plus en plus, au profit de celle du Parlement fédéral.
Il fallait donc se mettre en mesure de jouer un rôle dans celui-
ci. Sans négliger l'action directe auprès des gouvernemens des
États qui conservaient, dans le régime nouveau, d'impor-
tantes attributions, le labour party entra résolument en cam-
pagne.
Les circonstances le favorisèrent. Le premier ministère fédé-
J'ai présentait un groupe d'hommes compétens et connus (car î?
^^it formé en majorité des premiers ministres en fonctions dana
'es États fédérés), mais peu homogène. Le président du Conseil,
^^. Edm. Barton (depuis ^ir), était une personnalité sympathique
^i , malgré son expérience des affaires, sa prudence et sa dexte-
'^t^, ne jouissait pas cependant d'un prestige considérable. On
^^ lui accordait ni les hautes ATies générales, ni l'énergie, nî
lô^ppit de suite et de méthode que réclamaient les circonstances.
*^ tievait sa situation à l'intégrité de son caractère, au concours
*^^ événemens et surtout à l'activité 'des ennemis politiques de
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886 REVUE DES DEUX MONDES.
son concurrent, M. G. H. Reid (1). D'antre part, ce gouverne-
ment avait devant lui un parlement divisé sur toutes les ques-
tions intéressant l'avenir du pays. Les perspectives du labour
party étaient donc fort encourageantes, à la condition qu'il gardât
une parfaite discipline; il sut la garder.
Aux premières élections fédérales, son influence dans le Par-
lement s'appuyait sur la possession du cinquième environ des
sièges. La balance du pouvoir lui était assurée, pourvu qu'il en
usât avec modération. Le ministère lui marqua, dès le début de la
législature, des égards qui rendirent les accommodemens faciles.
Aux élections suivantes, en 1903, le labour party avait conquis
le tiers des sièges dans chaque Chambre. Il cessait d'être un allié
pour devenir un protecteur. Dès lors, le cours naturel des évé-
nemens devait l'amener à prendre le pouvoir, ce qui arriva en
avril 1904, et son incapacité à gouverner devait l'en faire tomber
peu de temps après, ce qui eut lieu au mois d'août de la même
année. Pendant cette période de trois ans, le labour party avait, se-
lon les occasions, indiqué son programme, mais toujours et seu-
lement celui du lendemain. Le caractère socialiste des mesures
qu'il recommandait, que, — pour le plus grand nombre, — le
gouvernement consentait à prendre à son compte, et que votait
le Parlement, après de molles résistances, n'était plus contes-
table. Elles avaient toutes pour objet l'intervention de TÉtat
dans les affaires des citoyens et rentraient dans la catégorie que
les Anglais appellent class législation; enfin, elles étaient toutes
antilibérales. Leur objectif immédiat parut être l'isolement de
l'Australie. Ainsi, au moment où cette nation, déjà protégée com-
mercialement par les mers qui la séparent des grands continens,
et politiquement par les flottes de l'Angleterre, venait de s'orga-
niser pour prendre place dans le concert des autres peuples, à
I instant même où l'attention du monde se fixait sur elle, son
premier acte était de s'enfermer, immobile et boudeuse. La ma-
jorité du pays a toléré, sanctionné par sa tolérance même, une
politique dirigée dans un sens diamétralement opposé à ses in-
térêts (2). Sous l'inspiration des socialistes, et en dépit des résis—
(1) La procédure, suivie de 1895 à 1899, pour arriver à une entente des six co-
lonies australiennes, en vue de raccomplissement de la Fédération, est entièrement
rœuvre de M. Reid, premier ministre de la Nouvelle-Galles du Sud pendant ces
cinq années.
(2) Aux élections fédérales de 1903, moins de la moitié des électeurs ont (^^
usage de leurs droits électoraux. Exactement : 46,86 pour 100.
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LB SOCIALISME EN AUSTRALIE. 587
tances d^e Topposition libérale, fut créée une législation animée
d'un esprit étroit et tracassier, complétée par des règlemens
toujours restrictifs et qui furent appliqués avec rigueur, comme
si on eût pris à tâche de décourager les entreprises, d'entraver le
commerce et d'arrêter complètement l'immigration, déjà fort
ralentie; et compensée d'ailleurs, largement, par l'émigration.
Dans le programme présenté au premier ministre, M. Wat-
son, à l'occasion du May day (1« mai 1904), à Melbourne, par
une députation du labour party^ on trouve la déclaration sui-
vante : « Détermination de renverser le salariat et le capitalisme,
de préparer l'avènement d'une société dans laquelle tous les in-
strumens de production seront possédés et administrés par le
peuple, )> et transitoirement : fixation par la loi d'un maxi-
mum de travail journalier de huit heures ou moins, avec salaire
raisonnable, dans toutes les industries et tous les emplois : rè-
glement de tous conflits industriels par l'arbitrage obligatoire,
institution de pensions pour les vieillards à la charge du bud-
get fédéral, création d'une banque d'émission fédérale, etc. »
C'était bien un programme socialiste complet, avec le but indi-
qué, les voies et moyens définis. Le ministre répondit qu'il était
heureux de faire savoir <{ue presque toutes ces résolutions figu-
raient sur le programme du gouvernement, ajoutant qu'il serait
sans doute impossible de donner entière satisfaction au parti
pendant la session en cours. Il était d'ailleurs, à son avis, trop
tôt pour organiser une « Collectivité fédérale » (a collective
Commonwealth)y mais chaque pas en avant rapprochait de l'idéal
désiré.
En avril 1905, — sept mois après la chute du ministère
Watson, — une conférence du Victorian labour party réclamait
^animemeut « la nationalisation graduelle des instrumens de
Production, de distribution et d'échange, » en y joignant le
Mandat impératif aux futurs membres du Parlement de ne
Voter, — sur une question intéressant le sort du ministère, — que
^^nformément aux décisions du groupe et de ne faire partie
^^Ucun gouvernement où la majorité des ministres n'appartien-
^^it pas au parti. En juillet 1905, M. Watson, répondant à une
gestion, rejetait l'épithète de communiste, mais il admettait de
Nouveau que l'ultime objet de sa politique était de substituer la
^* Coopération » à la concurrence, en transmettant à l'Etat la pos-
^^sioa.dû!^ él^mens d» production^ de distribution et d'échange.
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588 REVUE DES DEUX MONDES.
Par une contradiction peut-être seulement apparente, mais qu'il
négligea d'éclaircir, il déclarait en môme temps que les socia-
listes australiens n'avaient pas l'intention de confisquer les pro-
priétés territoriales.
Cependant, l'expression Collective Covimomvealth avait paru
imprudente, tout au moins prématurée. Les complaisances du
ministère (second ministère Deakin) qui avait succédé à celui de
M. Reid (août 1904-juillet 1905) n'allaient pas jusqu'à accepter
cette étiquette. Le labour party la remplaça par un euphémisme
heureusement choisi, « la nationalisation des monopoles. »
Comme il n'existe en Australie d'autres n>^nopoles que ceux des
services publics qui, — y compris les chemins de fer, — sont
aux mains de l'Etat, personne ne pouvait s'y tromper. On ap-
pellerait monopole toute industrie ou exploitation privée dont
l'État manifesterait le désir de s'emparer. Le gouvernement'se
déclara satisfait. Depuis cette époque, la « nationalisation des
monopoles » apparaît de temps en temps dans les déclarations
du gouvernement fédéral. On commencerait par le monopole des
tabacs; on laisse entrevoir qu'on pourrait continuer par celui des
spiritueux, après lequel peut-être viendrait celui des mines, et
ainsi de suite. Toutefois, ces projets ne sont pas encore entrés
dans la phase d'exécution.
Le degré de développement des idées socialistes en Australio
étant sommairement précisé, examinons sous quelles formes,
dans quelles directions et avec quels succès (pour le parti sinon
pour le pays) elles se sont manifestées.
II
Le régime parlementaire établi sur la base d'un sulTrage ^
peu près universel impose à tout gouvernement le devoir ^^
concilier les exigences de la masse populaire avec les intér^^^
généraux du pays. Cette conciliation n'est jamais aisée. Cepeti'
aant, le maintien de certaines traditions, le souvenir d'expo
riences malheureuses, la crainte de complications extérieures, oU
Tç^isten ce d'une élite national assez nombreuse, possédant un^
hauie culture intellectuelle, et capaole d'exercer une influence
politique, peuvent la rendre moins difficile.
L'Australie est encore privée de ces élémens de pondération,
et reste livrée à des aspirations en quelque sorte impulsives.
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LE SOCIALISME EN AUSTRALIE. 5811
Douée d'abondantes richesses exploitables, elle jouit, en outre,
d'un climat dont la douceur invite les habitans aux distractions
de la vie en plein air (1). Tout, dans cet heureux pays, concourt
donc à répandre le goût du superflu et favorise le penchant à la
récréation. Il n'est pas surprenant que la notion du travail né-
cessaire et de sa haute portée moralisatrice s'y soit affaiblie (2).
La conception du rôle de l'État devait s'y transformer en môme
temps, jusqu'à ce qu'on ne vît plus en lui l'organisme destiné à
assurer la liberté el la sécurité des citoyens, mais une divinité
complaisante de laquelle on peut tout attendre, à laquelle, par
conséquent, on peut tout demander.
Ainsi s'est préparé un terrain éminemment propre au déve-
loppement du socialisme, tel qu'il est compris aux antipodes,
patient, persévérant, mais rebelle à toute direction supérieure,
se désintéressant des théories générales, insoucieux des consé-
quences éloignées.
L'activité du mouvement socialiste en Australie, l'esprit qui
l'anime et la direction qu'il suit, ne dérivent pas seulement de
la situation géographique du pays et de la protection de la
Grande-Bretagne. Ils résultent aussi du développement histô-'
rique des rapports entre le travail et le capital pendant les
années qui ont succédé à la première période de sa colonisation.
La mise en valeur du sol australien était alors largement rému-
nératrice. Partout s'exécutaient de grands travaux. De 1851
à 1861, la population de Melbourne passait de 23000 à 140 000 habi-
tans. Les ouvriers, et surtout les ouvriers capables, étaient rares.
Un bon maçon gagnait de 30 à 35 francs par jour. Sans remon-
ter çiussi loin, nous voyons la population d'Adélaïde plus que
doubler de 1871 à 1881, et de 1881 à 1891, celle de Sydney aug-
menter de plus de 100000 personnes. Jusqu'en 1892, les colo-
nies australiennes jouissaient d'un crédit illimité sur le marché
de Londres, et toutes en usaient très largement.
Il fallait bien cependant qu'un certain équilibre s'établît un;
jour entre les dépenses normales et les ressources normales.
(1) Voyez la Revue du 1** septembre : la Société australienne.
(2) Les Unions australl'eimes ont montré autant, sinon plus, de persévérance,
pour obtenir la limitation de la Journée de travail et Taccroissement du nombre*
des jours fériés que pour s'assurer des augmentations de salaires. (Rapport du
Consul général de France en Australie. Office national du Commerce extérieur,
1905, n* 445.^
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590 REVUE DES DEUX MONDES.
 mesure que la main-d'œuvre devenait plus abondante par
l'immigration, — alors encouragée, — et que la concurrence des
entreprises réduisait la marge des bénéfices, le taux des salaires de-
vait baisser. En 1886, époque à laquelle on peut fixer le commen-
cement des difficultés sérieuses entre employeurs et employés,
l'ouvrier de capacité moyenne n'était plus payé que 12 à 14 francs
par jour. C'est un taux encore convenable dans un pays où il
ne gèle jamais et où les nécessités premières de la vie sont
peu coûteuses. Mais certaines habitudes étaient prises, que les
travailleurs manuels ne voulaient pas abandonner: habitudes de
confort, de distractions, et même de luxe. Depuis plusieurs
années, les Unions ouvrières s'étaient organisées, prévoyant
la lutte. Elle s'engagea et aboutit à de formidables grèves.
Celles-ci amenèrent des troubles qui furent sévèrement réprimés
(1890-1892). L'action violente n'avait pas les sympathies de l'opi-
nion publique. Il ne restait donc aux syndicats qu'à tenter de
conquérir l'influence politique. Offrir ses services, puis les im-
poser, tel fut en deux mots le programme initial du labour party.
Les Unions suivirent ce programme avec une patience obstinée,
et c'est ainsi qu'elles acquirent une autorité voisine, à certaines
heures, de la dictature.
Si ces circonstances n'ont pas seules déterminé l'éclosion du
mouvements socialiste en Australie, elles l'ont certainement
hâtée. Leur souvenir l'encourage encore aujourd'hui en entrete-
nant dans l'esprit populaire des illusions sur les véritables condi-
tions économiques du pays. Ainsi se trouve expliqué pourquoi
le parti socialiste australien, négligeant les questions d'organi-
sation générale et de gouvernement, ne s'est engagé, h ses débuts,
que sur celles des salaires et des conditions du travail ; et com-
ment le collectivisme où il tend aujourd'hui, fut d'abord pour
lui « terre inconnue. » Il la voit maintenant parce qu'il s'en est
rapproché : il sait qu'il y va, il le reconnaît, mais ne le savait pas
quand il s'est mis en route. C'est sans enthousiasme. qu'il consi-
dère le but de son voyage et il n'est pas pressé d'arriver.
L'expérience des dernières années permet de discerner dans
la marche du parti qui remorque le Parlement et la nation, trois
mouvemens dont les départs ont été successifs et les actions
parallèles. Le premier, dirigé contre le principe de la concur-
rence, et déjà très avancé ; le second, contre celui de la liberté
individuelle, n'ayant encore gagné que ce qui était nécessaire
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I£ SOCULISME EN AUSTRALIE. 591
aux succès du premier ; le troisième, contre la propriété privée,
désignée sous le nom de capital ou d'instrument de production.
Ce dernier mouvement n'a encore remporté qu'un avantage ap-
préciable, — et peut-être éphémère, — par l'institution et l'appli-
cation, dans un certain esprit, des lois sur l'arbitrage obligatoire
auxquelles nous réservons un chapitre spécial.
Il est sans doute superflu de faire remarquer que cette classi-
fication des visées du parti socialiste australien a surtout pour
objet d'en faciliter l'examen. Les deux premiers mouvemens,
étroitement liés l'un à l'autre, constituent la préparation de lu
victoire du troisième. Tous trois n'ont qu'un but, celui que nous
avons indiqué déjà et que nous avons trouvé, depuis 1904, in-
scrit dans les programmes du parti, le même enfin que poursui-
vent, avec plus d'ardeur et moins de méthode, les socialistes du
vieux monde : le renversement de la société dite capitaliste.
III
Lorsque, en mai 1901, le premier Parlement fédéral com^
mença ses travaux, il avait à accomplir une œuvre presque en-
tièrement administrative. L'objet principal de la Constitution
était en effet, de transférer au gouvernement du Commonwealth
certaines attributions des gouvernemens des États, et non des
moins importantes, puisqu'elles comprenaient les services des
douanes, des postes et télégraphes, et de la défense. Aucun des
autres sujets sur lesquels le Parlement était autorisé à légiférer
' ne réclamait d'urgentes réformes. Le programme de la première
session devait donc consister dcois l'unification des tarifs de
douane des États, la fusion des services transférés, et la solution
des problèmes d'ordre financier et judiciaire se rattachant à ces
transformations. Afin d'abréger la période d'incertitude pendant
laquelle les intérêts de la communauté auraient plus ou moins à
souffrir, il était utile que ce travail fût terminé dans le plus bref
délai possible.
Les bases sur lesquelles étaient établies les administratiims
dont le gouvernement fédéral prenait la charge différaient peu
d'un État à un autre. Leur codification était relativement aisée.
Quant aux tarifs de douane, la situation était tout autre. La
Nouvelle-Galles du Sud vivait sous le régime du libre-échange
depuiscinqans et s'en montrait satisfaite. Les autres États avaient
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592 1 REVUE DES DEUX MONDES.
toujours ' été protectionnistes. Puisqu'il était nécessaire
refondre ces systèmes en un tarif commun, le bon sens sembli
indiquer un procédé rationnel. C'eût été de prendre pour chaq
article la moyenne des tarifs des États, en la modifiant çrop
tionnellement au mouvement d'importation, dans chaque Etat,
l'article considéré. Ainsi, les relations commerciales déjà éi
blies n'eussent éprouvé qu'un minimum de perturbation.
En somme, la tflche du nouveau gouvernement était pi
complexe que difficile. Elle devait s'accomplir d'autant mie
qu'on y introduirait moins de politique, et c'était le cas de
souvenir du vieux proverbe anglais: One does not change C
'horses while crossing a stream.
Cette manière de voir était trop simple, surtout trop modes i
pour être adoptée. Les incidens de la campagne électorale
mars 1901 n'avaient laissé aucun doute sur l'état d'esprit c3
futurs parlementaires fédéraux. Chacun se croyait chargé
créer une nation [io build a nation) et chacun entendait la cr^
selon ses vues. Les protectionnistes, certains d'être en majorL
avaient annoncé leur intention d'écraser leurs adversaires, d^
gués sous le vocable bizarre mais explicite de revenue tarif fi^
Dès l'ouverture du Parlement, de profondes divisions ^
d'autres points s'étaient révélées entre les nouveaux élus.
labour party^ fidèle à sa tactique, fit savoir qu'il laissait à
représentans toute liberté quant aux questions d'intérêt fiscal
national, et que, désireux de conserver la balance du pouv
entre les partis, il réservait son action pour renverser tout g(
vernement qui refuserait d'obéir à « la volonté du peuple
Cette déclaration n'eut pas la vertu de faire réfléchir les aut
députés, qui cependant représentaient un peu aussi « la volo:
du peuple, » et la première législature fut inaugurée sous
peu rassurans auspices.
Le gouvernement n'apporta point de programme, — au S'
usuel de ce mot, — mais une très longue liste des projets d
'il avait l'intention de saisir le Parlement. Nous n'en détacher
que ceux auxquels s'intéressait le labour party. Ce furent d'-^
leurs les seuls, — avec le tarif douanier, — qui firent l'objet^
débats suivis. Notons incidemment que ce tarif ne fut prése^:]
au Parlement qu'en octobre 1901 et ne fut voté qu'en s-^/^
tembre 1902. La plus urgente des mesures nécessitées ^^^
l'accomplissement de la Fédération avait demandé six mois ^^
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LE SOCIALISME EN AUSTRALIE. S93
préparation et onze mois de discussion. On s'était occupé, entre
temps, de questions d'un ordre plus sensationnel.
Pendant cette première période, — nous l'avons dit plus
haut, — le parti socialiste australien s'appliqua à battre en
brèche le principe de la concurrence. Il fallait commencer, évi-
demment, par la concurrence du dehors. On aviserait plus tard
à supprimer la concurrence intérieure. Les avantages que re-
cueilleraient les ouvriers d'une campagne contre le commerce
n'étaient pas très certains ; mais, n'ayant sur la puissance d'achat
du numéraire et les conditions de stabilité des entreprises que
des idées plutôt vagues, et considérant avant tout le chiffre des
salaires, les chefs du parti eurent peu d'hésitations. Au surplus,
l'isolement de l'Australie était nécessaire au succès des nouvelles
expériences. Â leur instigation, le gouvernement fédéral déposa
trois projets de loi : le Customs bill (règlement du service des
douanes), le Post and Telegraph bill (règlement sur le service
des postes), et VImmigration restriction bill, concernant l'immi-
^ation.
A première vue, on comprend que ce dernier projet put
servir la politique du labour party, on s'explique moins comment
il en pouvait être de même de simples règlemens sur les douanes
et les postes. Ils la servirent cependant, et fort bien ; non par
leurs conséquences directes, mais par l'impression produite au
dehors. Ces projets de loi, en effet, n'étaient pas de simples
règlemens. Us jouèrent le rôle de ces détachemens d'avant-garde,
audacieusement engagés, qui apprennent à l'ennemi que la
guerre est déclarée, l'offensive décidée et le contact pris.
Voyons d'abord ce qu'était le Customs bill, devenu Customs
Act, en vertu de l'assentiment royal, le 3 octobre 1901.
Le gouvernement fédéral avait réuni dans un même départe-
ment ministériel le commerce et les douanes. Le service doua-
nier étant fiscal, ses intérêts sont opposés à ceux du commerce.
Il était donc inconséquent de les placer sous la même direction.
Le choix de la personne chargée de ce département permet de
supposer que cette erreur de principe ne fut pas tout à fait invo-
lontaire. Le titulaire de ce double portefeuille fut M. Kingston,
qui le conserva jusqu'en juillet 1903. M. Kingston n'appartenait
pas au labour party, non plus qu'aucun de ses collègues; mais
plus qu'aucun d'eux, il avait les sympathies des socialistes et les
méritait. C'est sans doute pour justifier leur confiance qu'il se
TOUR XXXV. — 1006. 38
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594 KEYUE DES DEUX MONDES.
hâta de présenter, sous le titre de Customs bill^ un projet de
règlement en 277 articles, résumant en un choix intelligent les
dispositions les plus sévères des «ordonnances de douanes, non
seulement des États australiens, mais des pays où les tracasseries
du fisc ont atteint les limites extrêmes.
Ce règlement édictait, pour de simples négligences, de lourdes
pénalités, et prenait soin d'enlever aux Cours de justice le pou-
voir de réduire au-dessous d'un minimum fixé les peines ou
amendes encourues par les délinquans. Des instructions spé-
ciales, destinées, — ainsi que le déclarait sir W. Macmillan au
Parlement fédéral (1), — à maintenir les agens du service dans
la crainte d'être désavoués et punis s'ils n'assuraient l'exécution
la plus rigoureuse de la loi, laissaient d'ailleurs au ministre
un pouvoir discrétionnaire sur la solution des affaires conten-
tieuses.
Les deux années du ministère de M. Kingston furent deux
années de lutte contre le commerce. Il y apporta une obstination
dont le souvenir restera longtemps dans la mémoire des négo-^
cians d'Australie. En tant que ministre des douanes, son désir
d'obtenir de cette administration un maximum de rendement
était légitime, à la condition toutefois de ne pas oublier que c'est
le commerce qui nourrit la douane. Il l'oublia. Comme ministre
du Commerce, il devait faciliter, protéger, encourager les trans-
actions, surtout se renseigner, — il en avait besoin, — sur les
nécessités pratiques, afin d'y satisfaire dans la mesure du pos-
sible. Mais il comprenait autrement sa mission. Dans sa pensée,
le rôle du ministre du Commerce était de réglementer, contenir
et discipliner le commerce. Il fut le ministre du moins de com-
merce possible. Croyant devoir défendre l'État contre les com-
raerçans, il s'était armé pour cette bataille. 11 la poursuivit avec
une si consciencieuse résolution qu'il y ruina en moins de deux
ans sa robuste sauté.
Le commerce maritime, c'est-à-dire l'industrie des transports
par mer, était plus désarmé que le simple négoce contre les ri-
gueurs administratives. Les grandes maisons d'importation
occupent un personnel nombreux, et les chefs de ces établisse-
mens ont en mains de trop grands intérêts pour ne pas disposer
d'une certaine influence; tandis que les compagnies maritimes
(1) Chambre des Représentans. Séanoe du S Jt^n 1^03.
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LE SOQALISME EK AUSTRALIE. 595 ,
ne sont représentées que par des agens. Leurs réclamations ne
peuvent se faire jour jusque dans Ten ceinte parlementaire. Les
procédés dilatoires et les fins de non recevoir suffisent pour en
avoir raison. On avait donc pris soin d'accumuler dans le
Customs bill les dispositions qui avaient paru les plus efficaces
pour gêner l'exploitation de ces compagnies et les exposer^ en
dépit de leur prudence, à de fréquentes contraventions. Ainsi
fut créé un régime d'oppression que les journaux des grands
ports d'Australie définirent en une expression caractéristique :
Harassing shipping,
La plus originale de ces mesures fut celle concernant les
Ships'stores, ou provisions de bord. Elle visait les compagnies
postales de navigation, anglaises et étrangères, dont les bâti-
mens, venant d'Europe ou y retournant, ont à effectuer entre
Fremantle (Australie Occidentale) et Sydney (Nouvelle-Galles du
Sud) un parcours de 4 900 milles marins (aller et retour) (1), coupé
par des relâches dans les principaux ports. Le Customs billov-
donnait que toutes les provisions, de bouche et autres, consom-
mées à bord, seraient passibles des droits de douane, même en
haute mer, depuis l'arrivée du bâtiment sur les côtes d'Australie
jusqu'à son départ du dernier port d'Australie, en route pour
l'Europe. Afin d'assurer la perception des droits, on avait ima-
giné de mettre ces provisions sous scellés à l'arrivée au premier
port de relâche (Fremantle), pour ne les lever qu'au départ de
ce même port, après que le bâtiment aurait achevé son voyage,
aller et retour, sur les côtes du continent australien.
La rupture du sceau de la douane était, bien entendu, inter-
dite ; en sorte que si un paquebot, ayant besoin de ses provi-
sions, en cours de route, se permettait cette infraction, il était,
dès son arrivée au prochain port de relâche, saisi, jugé et con-
damné à une forte amende.
Cette prétention dépassait la mesure tolérable : d'abord, parce
qu'un droit à l'importation ne peut s'appliquer qu'à des marchan-
dises importées, c'est-à-dire consommées dans le pays ou débar-
quées pour cet objet; en second lieu, parce qu'un bâtiment na-
viguant en haute mer cesse d'être sous la juridiction des autorités
douanières, à quelque titre que ce soit. La douane australienne
pouvait, à la rigueur, réclamer le paiement des droits sur les
li) 9 000 kilomètres.
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'^T'rra
596 REVUE DES DEUX MONDES.
provisions consommées dans les porls, mais les scellés apposés
par elle n'avaient plus un caractère légal dès que le bâtimeni
était sorti des eaux territoriales. On a pu soutenir qu'un navire
anglais les devait respecter, sous prétexte que la loi australienne
est aussi loi britannique. En tout cas, cette loi était inapplicable
aux navires étrangers en dehors des eaux australiennes, car il
est 'de principe absolu qu'en haute mer, un bâtiment, quel qu'il
soit, est soumis à la seule loi du* pays dont il porte le pavillon.
La question des Ships'stores donna lieu à quantité de conflits,
de discussions, de jugemens et de condamnations, et même
des « échanges de vues » diplomatiqpes (1). L'émotion se calms
à la stiite d'une transaction entre le gouvernement, représentt^ ^«
par le premier ministre, plus conciliant que M. Kingston, et le^
compagnies. Elle s'éteignit après que chacune des parties, er^
d'officieuses communications à la presse, eut démontré que
c'était l'autre partie qui avait fait toutes les concessions. En
réalité, les compagnies avaient cédé sur la question des droits e^
le gouvernement sur celle des scellés.
Ce n'étaient là que des escarmouches ; mais leur signification
n'était que trop claire. L'intérêt fiscal n'eût pas suffi à expliquer
ces rigueurs. Les droits perçus sur les Ships' stores consommés
à la mer ne s'élevaient pas à 20 000 livres sterling, tandis que
les revenus de la douane, pour Tannée 1901-1902, dépassaient
7600 000 livres. Ce n'était pas assurément en vue de ce minco
résultat qu'on avait pris des dispositions aussi insolites et couru
le risque d'ennuis sérieux, au cas où les puissances étrangères
intéressées auraient porté plus d'attention à ces affaires. D'autre
part, le nouveau règlement douanier, en inquiétant les commer-
çans et créant des difficultés entre eux et leurs correspondans
d'Europe, ne pouvait manquer d'avoir un effet restrictif sur les
importations et par conséquent sur les recettes de la douane. Au
surplus, l'esprit qui avait dicté le Customs bill et présidait à son
application, indiquait assez les intentions du gouvernement pour
révéler à quelle pression il obéissait.
A ce premier avertissement, d'autres allaient succéder. Le
Post and Telegraph bill, qui reçut l'assentiment royal le 16 no-
vembre 1901, était, comme on devait s'y attendre, une compi-
lation des règlemens postaux en vigueur dans les États avant
(1) Voir Th» history of ihe Taxation of Ships'slores. (The commercial vubli'
shing C% Sydney « 1902.)
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LE i SOCIALISME EN AUSTRAL1B. . 597
la Fédération. Il ne présenterait aucun intérêt politique si on n'y
eût introduit une clause dont la conséquence a été de désorga-
niser pendant plus d'une année le service régulier des correspon-
dances de l'Australie avec l'Europe. Par cette clause (article 16),
le gouvernement du Commonwealth s'interdisait de subventionner
un service postal à moins que la Compagnie soumissionnaire eût
pris l'engagement de ne pas employer d'hommes de couleui
sur ses paquebots. On sait que le personnel des bâtimens qui se
rendent d'Europe en Orient par la Mer-Rouge et l'océan Indien
comprend généralement des chauffeurs arabes et des domestiques
indous. Interdire cet usage aux paquebots-poste des lignes
d'Australie devait compromettre le renouvellement des contrais
en cours, auxquels jusqu'alors l'Angleterre et les colonies austra-
liennes avaient participé à frais communs. Ces contrats, en effet,
n'ont pas été renouvelés à leurs échéances. Après de longs
tâtonnemens, on a dû recourir, pour réorganiser le service
postal entre les deux pays, à des expédiens dont l'avenir fera
connaître les mérites.
Cet article 16 avait été imposé, cela va sans dire, parle labour
party. Il est curieux de constater que son insertion dans la loi
ne correspond à aucun intérêt appréciable. Les paquebots-poste
ne recrutent en Australie aucune fraction de leurs équipages.
Les hommes de couleur embarqués à leurs bords ne font donc
pas concurrence à la main-d'œuvre locale. En outre, ces indi-
vidus sont en grande majorité sujets britanniques, ce qui eût
dû les recommander à la bienveillance des Australiens. Malgré
les objections du gouvernement anglais qui refusa, de son côté,
à s'engager dans des contrats postaux excluant de piano les gens
de couleur, le parti pris des socialistes resta inébranlable. C'était
im second avertissement. Le troisième devait être plus si^rieux
IV
Il se présenta sous la forme de V Immigrattffn féstriction
bill, devenu loi du Commonwealth le 23 décembre 1901.
Les deux mots qui forment le titre de cette loi en indiquent
bien l'objet, mais en adoucissent la portée. Il ne s'agissait pas
seulement de restreindre l'immigration, déjà fort restreinte, mais
de la supprimer, tout au moins de la décourager. Le problème
était difficile à résoudre^ car l'accès libre du territoire d'une na-
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S98 REVUE DES DEUX MONDES.
tion civilisée est un principe universellement admis. L'Angle-
terre, plus que tout autre pays, Ta respecté, et cette conception
des devoirs de l'hospitalité internationale honore le caractère
britannique. Les exceptions qui ont été faites, et le sont encore
en certains pays et en certaines cii'constances, n'ont pas infirmé
la règle générale. En se décidant à n'en tenir aucun compte, les
socialistes australiens se plaçaient, dans une certaine mesure, en
dehors du droit des gens. Â cette première difficulté s'en ajoutait
une autre, d'un ordre plus positif. On voulait arrêter d'abord, et
totalement, l'immigration des hommes de couleur. Il eût suffi de
l'interdire purement et simplement ; la question était réglée. Mais
l'Angleterre gouverne plus de 300 millions d'individus qui ne
sont pas de race blanche, et, pour ce motif, le gouvernement
britannique n'était pas disposé à approuver une mesure aussi
radicale. Il fallait donc trouver une formule qui, plaçant le droit
d'exclusion dans les mains du gouvernement, substituât le vague
de l'arbitraire à la précision requise de tout texte légal. Voici
celle qu'on découvrit (1) : « L'immigration dans le Commonwealth
est interdite à toute personne qui, invitée par un fonctionnaire,
ne parvient pas à écrire sous la dictée et à signer en présence
de ce fonctionnaire, un passage de cinquante mots en une langue
européenne choisie par ce fonctionnaire (art. 3). »
Cette disposition fut adoptée, votée, et le gouvernement an-
glais l'approuva. Elle est encore en vigueur et, de temps en temps,
on en fait l'application. Cela s'appelle le test. On l'impose très ra-
rement aux immigrans de race blanche, à l'encontre desquels on
a spécifié d'autres moyens d'exclusion. Cependant, je l'ai vu ap-
pliquée à un sujet allemand, fils de père allemand, qui, en plus de
sa langue nationale, parlait le français et l'anglais. Il ne réussit
pas à faire une dictée en grec, fut, de ce chef, condamné à six
mois de prison, puis expulsé et rapatrié en Allemagne peu de
jours après sa condamnation.
On aurait pu s'en tenir là. Un recueil de dictées choisies, en
russe, en polonais, en norvégien et en turc, eût suffi à rexclu- .
sion de tout le monde, sauf de quelques éminens philologues.
Mais le moindre inconvénient du procédé eût été de couvrir de
(i) Le gouvernement australien n'a eu le mérite, en cette circonstance, que do
transporter, sur une scène beaucoup plus yaste, un subterfuge déjà usité dans de
petites colonies britanniques. On trouve une formule analogue dans le code da
Natal (1891).
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LE SOCULISME EN AUSTRALIE. 599
ridicule le gouvernement australien si le test était devenu une
formalité de pratiqpie journalière, requise de tous les voyageurs
débarquant dans le pays. On le garda donc comme en réserve,
pour les cas exceptionnels, c'est-à-dire ceux oti on désirerait
couvrir un abus de pouvoir des apparences de la légalité. Même
à l'égard des hommes de couleur, on se dispensa souvent du
test. Considérés d'emblée comme immigrans prohibés, on les
arrêta et on les rendit au bâtiment qui les avait amenés, après
avoir infligé une amende au capitaine pour avoir introduit une
brebis galeuse sur le sol du Commonwealth, On agit de même h
l'égard des simples déserteurs, le capitaine étant supposé com-
plice de la désertion. L'autorité de la justice vint parfois tem-
pérer cette ardeur autocratique. A la suite de vives et inu-
tiles réclamations, les tribunaux supérieurs furent saisis. Le
8 août 1902, la cour suprême de Sydney, sur appel de la Com-
pagnie des Messageries maritimes, annula un jugement de la
Water police Court condamnant le capitaine d'un paquebot de
cette compagnie et ordonna la restitution de l'amende. Le motif
de la cassation était que le déserteur, soi-disant imnAj-rant pro-
hibé, n'avait pas été invité à subir Veducational test.
La presse, tant à Londres qu'en Australie, fut à peu près
unanime pour blâmer ces tracasseries ; mais, en ce qui concerne
les gens de couleur, le but était atteint. Ils surent qu'on ne
leur permettait pas d'aborder le territoire australien, et les com-
pagnies de navigation le sachant également, refusèrent d'em-
barquer ceux qui voulaient en tenter l'aventure. Il n'y eut donc
désormais que des passagers de race blanche sur les bâtimens
se rendant en Australie.
En même temps, une loi spéciale, le Pacific Islands laboti-
r^r5 i4c/, ordonnait le rapatriement, échelonné sur une période
de cinq ans, des indigènes polynésiens qui travaillaient dans les
plantations de cannes à sucre de Queensland. Cette industrie,
alors florissante, a été presque ruinée dans les districts du nord
de cet État où la main-d'œuvre blanche est incapable, en raison
du climat, de remplacer le travail des Canaques (1).
Les partisans de la politique d'exclusion et de transportation
(1) En présence des vives réclamations des planteurs, et malgré l'octroi d'une
forte prime à l'emploi dès travailleurs de race blanche, il parait impossible d'ap-
pliquer intégralement la loi. En avril 1906, il restait encore 5000 travailleurs indi-
gènes en Queensland < c'est-à-dire plus de la moitié de l'effectif de 1901.
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600 REVUE DES DEUX MONDES,
ont invoqué pour sa défense la nécessité de maintenir en Aus-
tralie la pureté de la race. L'excuse n'est pas sans valeur, en ce
sens qu'elle eût pu justifier certaines précautions de police. Elle
est insuffisante à rendre acceptable l'application stricte et abso-
lue de la devise While Australia. En admettant que la préser-
vation de la pureté de la race soit, pour la population austra-
lienne, un idéal auquel on ne saurait faire trop de sacrifices, on
est surpris de trouver à l'origine du mouvement, insistant sans
relâche en faveur de la plus grande sévérité, la fraction la moins
idéaliste et la moins attachée aux intérêts généraux du pays. On
se demande alors si une formule de noble apparence ne couvri-
rait pas des mobiles d'un intérêt immédiat; car, enfin, celte
« pureté » ne devait pas être exposée à de fortes tentations. Les
unions entre les gens des races anglo-saxonne et mongole, in-
doue ou mandchoue, ont toujours été fort rares. L'affinité mu-
tuelle leur manque.
Il s'agirait donc plutôt de la crainte d'en envahissement paci-
fique et progressif, que pourrait suivre une attaque à main
armée favorisée par l'existence, sur le sol australien, d'une po-
pulation asiatique. Acceptons l'hypothèse, ou toute autre aussi
vraisemblable. De deux choses l'une: ou la force d'expansion des
peuples d'Extrême-Orient est assez grande pour mettre l'Austra-
lie en danger, — à supposer qu'elle excite violemment leur con-
voitise; — alors, ce danger ne pouvant que croître, ce ne sont
pas les subtilités, déjà un peu chinoises, de VImmigration res-
triction Act qui le pourront prévenir ni même retarder. Ou bien,
ce qui est plus probable, l'Australie, consolidant sa vie nationale,
développant ses ressources, accroissant sa population, organisant
se défense, n'aura rien à craindre des Jaunes. En ce cas, à quoi
bon ces précautions offensantes, et pourquoi ne pas leur laisser,
au contraire, le soin des travauxpénibles, peu rémunérés, si dé-
plaisans à l'Européen, surtout à l'Anglais, et que les Asiatiques,
depuis tant de générations, accomplissent volontiers ? Une bonne
police et quelques règlemens pratiques suffiraient pour que la
nation recueille de leur présence des avantages sérieux sans avoir
à en redouter les inconvéniens.
U Immigration restriction Act contient la réponse à cette der-
nière question. Il donne à l'administration locale le pouvoir
d'interdire l'accès de lAustralie à tout travailleur manuel, — et
ceci s'adresse aux hommes de race blanche :
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LE SOCIALISME EN AUSTRALIE. 601^
« L'îmmigration dans le Commonwealth est interdite à toute
personne qui, dans Topinion du ministre ou d'un fonctionnaire [1
du service compétent (en l'espèce, du service des douanes), -
pourra vraisemblablement [likely) devenir à la charge du public
ou d'une institution charitable.
« Elle est également interdite à toute personne ayant con-
tracté un engagement pour travail manuel à exécuter dans le
Commonwealth; à Texception des ouvriers exemptés par Ip mi-
nistre à raison de leur spécialité demandée [required) en Ans
tralie (art. 3, %b ç^i g). »
Le désir de conserver la pureté de la race est assurément
étranger à la rédaction de ces deux para^ raphes qui se com-
plètent l'un l'autre à merveille. Tout ouvrier se rendant en Aus-
tralie y arrive avec un engagement ou sans engagement. S'il n'a
pas d'engagement (à moins qu'il n'apporte avec lui une somme
ronde, cas improbable), il a de grandes chances de se trouver
bientôt sans ressources : d'où, application du premier para-
graphe, et expulsion. S'il a un engagement comme ouvrier ordi-
naire, application du second paragraphe, et expulsion. Enfin,
s'il est ouvrier de spécialité, et porteur d'un contrat établissant
ce fait, il peut obtenir une exemption ;.mais seulement si, « dans
l'opinion du ministre,.» il n'y a pas en Australie d'ouvriers dis-
ponibles de la même spécialité.
Cette singulière interprétation est celle que le gouvernement
de sir Edm. Barton adopta quand, en décembre 1902, six ouvriers
chapeliers anglais, venant d'Angleterre sur paquebot anglais, et
munis d'un contrat signé par un industriel australien, voulurent
débarquer à Sydney. On leur défendit de mettre le pied à terre
et on les invita à retourner dans leur pays. Le gouvernement
eut, en cette occasion, une très mauvaise presse. Les journaux
du labour party le sommaient de rester inflexible, mais l'opi-
nion publique était manifestement contre lui. Des télégrammes
de Londres annonçaient que cet incident faisait une impression
déplorable en Angleterre (1). Le ministère céda. Il couvrit sa
retraite en déclarant qu'après une minutieuse enquête, il était
établi qu'on ne pouvait pas se procurer en Australie la niain-
d'œuvre nécessaire au travail pour lequel ces ouvriers étaient
engagés. Leur détention à bord avait duré une semaine.
(i) Comrianweallh Qf Australia» Parliamentary papers, 1903, voL IL
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602 REYUE DES DEUX MONDES.
La loi australienne sur rimmîgralion a donc élevé autour du
pays une barrière infranchissable à toute personne de race
blanche ou noire se présentant comme travailleur manuel, et à
toute personne, non de race blanche, à quelque titre qu'elle se
présente. Par la clause concernant les ouvriers pourvus d'un
contrat de travail, la loi annule cet engagement en ne permet-
tant pas qu'il soit exécuté, ce qui constitue une atteinte directe
à la liberté individuelle du patron et de l'ouvrier qui ont signé
l'engagement.
Le gouvernement du Commont/^^aM a répondu aux critiques
formulées de toutes^ parts contre cette étrange législation en
cherchant à démontrer qu'elles étaient fort exagérées. En fait,
disait-il, l'administration appliquait la loi avec mesure, les im-
migrans de race blanche n'étaient presque jamais soumis à
l'épreuve du test, et le nombre des ouvriers auxquels l'autori-
sation de débarquer avait été refusée était insignifiant. Ces asser-
tions étaient exactes. Les statistiques prouvent que très peu de
personnes^ surtout depuis l'année 1903, ont eu à subir les ri-
gueurs de la loi sur l'immigration ; mais ce résultat n'est dû qu'à
la sévérité de la loi^ et l'argument de ses défenseurs se retourne
contre eux. Par les correspondances d'Australie, paiv^ la voix de
la presse d'Angleterre et du continent, par les rapports consu-
laires, la .substance, de cette» loi, dès les premiers mois de
l'année 1902, a été connue dans le monde entier. La réputation
de l'Australie a été faite, en sorte que si on a eu peu* d'expul-
sions à prononcer, c'est parce que presque personne ne s'est pré-
senté. Sauf un nombre infime d'exceptions, l'Australie n'a reçu,
depuis la promulgation de V Immigration restriction Act, que des
voyageurs, |des touristes, des hommes d'affaires venant régler
des questions d'intérêts, mais point d'immigrans au sens usuel
et ordinaire de ce mot.
Le parti qui a voulu et réalisé Tisolement de l'Australie ne
tient pas à provoquer des exclusions. Il lui suffit que les travail-
leurs du dehors ne se mettent pas dans le cas de se faire exclure,
autrement dit restent chez eux ou* cherchent fortune ailleurs
qu'en' Australie. Ainsi la loi, même administrée avec discrétion,
a rempli son objet, à l'égard des blancs aussi bien que des noirs
et des jaunes. Elle en a rempli un autre, pour^ainsi dire éven-
tuel. Ce fut de mettre aux mains du gouvernement un\ instru-
ment solide, une machine souple et bien conditionnée pouvant.
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LE SOCIALISME EN AUSTRALIE. 603
selon les circonstances, fonctionner à haute ou basse pression.
Les socialistes ont prévu que le gouvernement fédéral ne serait
peut-être pas toujours opportuniste, et que, s'ils venaient à occu-
per le pouvoir, Topinion publique étant devenue un peu plus
« avancée, » il leur serait agréable de trouver à leur disposition,
pour supprimer radicalement les compétitions extérieures, uno-
loi toute faite et si bien faite.
Les lois sur i arbitrage entre patrons et ouvriers occupent
une place d'honneur dans la législation socialiste australienne.
Il s'agit de l'arbitrage obligatoire, non accepté de commun
accord, mais démandé par l'une des parties et imposé à
l'autre.
En principe, cet arbitrage, en créant à un propriétaire des
obligations qui ne dérivent pas des engagemens qu'il a consentis,
constitue une dérogation au respect des droits inhérens à la pro-
priété. Il atteint aussi la liberté individuelle, en modifiant les
termes des contrats existans, hors de la volonté des contractans,
ou en fixant les termes des contrats à intervenir entre eux. La
suppression, — ou la suspension pendant une certaine période, —
du droit de grève pour les ouvriers et de celui de fermeture des
ateliers pour les patrons (qui figure dans la législation austra-
lienne) est une restriction de plus à cette liberté.
Ces considérations ne suffiraient pas à justifier, avant toyl
examen, la condamnation du principe de l'arbitrage obligatoire
ni l'application qui en est faite en Australie. Elles établissent'
seulement que la défense d'un intérêt national et important doit
pouvoir être invoquée en faveur de telles dérogations, et que la
loi qui les édicté les doit limiter à la sauvegarde de cet intérêt.
Kous allons rechercher si le type de législation adopté en Aus-
tralie présente à cet égard des garanMes satisfaisantes.
D'après la Constitution, le 'Parlement fédéral peut légiférer
sur la conciliation et l'arbitrage pour prévenir et régler les con-
flits industriels s'étendant « au delà des limites de l'un des États
fédérés. » Ces conflits sont fort rares. Cependant, sous la près*
sien du labour party, le Parlement a voté une loi à \cet effet.
Son application est toute récente et son texte presque identique à
celui de la loi de la Nouvelle-Galles du Sud. Celle-ci fonctionnant
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604 REVUE DES DEUX MONDES.
depuis 1902y nous la prendrons pour base de nos observations [i ).
L'économie de YIndustrial arbitration Act à^ la Nouvelle-
Galles du Sud repose sur la constitution légale et Tenregistre-
ment des Industrial Unions^ ou syndicats, de, patrons, d'une
part, et d'ouvriers, d'autre part. VAct leur concède une per-
sonnalité civile, en en réduisant les responsabilités aux obliga-
tions encourues du fait de la loi d'arbitrage. A partir du moment
où ces Unions ont reçu le certificat d'incorporation (qui leur
serait retiré si elles manquaient aux prescriptions légales), elles
ont le droit de contracter pour des travaux industriels, soit entre
elles, soit avec un patron quelconque. L'industriel employant
plus de 50 personnes peut d'ailleurs se faire enregistrer comme
formant une Union à lui seul.
Ayant ainsi donné un maximum de consistance à l'organisa-
lion ouvrière et à l'organisation patronale, le législateur s'est
appliqué à écarter les réclamations individuelles afin de laisser
les Unions seules en présence de la justice.
Une instance ne peut être introduite devant la Cour d'arbi-
trage que par une Union enregistrée, quoique tous les patrons
soient justiciables de cette Cour. Pendant le temps nécessaire à
cette introduction, et pendant la durée de l'instance, toute grève
et toute fermeture des ateliers sont interdites, ainsi que toute
tentative ou incitation à cet efTet. La Cour, formée d'un juge
inamovible, nommé par le gouvernement, et assisté de deux
assesseurs permanens, désignés, l'un par les Unions des ouvriers,
l'autre par celles des patrons, possède les pouvoirs d'investiga-
tion les plus étendus; elle statue sur toutes les questions qui lui
sont soumises, à la simple majorité, et en dernier ressort. Ses
sentences sont immédiatement exécutoires. Les biens et pro-
priétés des Unions peuvent être saisis pour assurer cette exécu-
tion, le maximum de responsabilité personnelle de chaque
membre, en cas d'insuffisance desdits biens, étant fixé à dix
livres sterling.
L'ensemble de ces dispositions est ingénieux, et l'interdic-
tion de cessation du travail, tant aux patrons qu'aux ouvriers,
comporte, si elle est efficace, des avantages assez considérables
pour que la présomption s'établisse tout de suite en faveur de la
loi. Cependant, presque aussitôt, cîes objections apparaissent, et
(1) La loi de la Nouvelle-Galles du Sud sur l'arbitrage est inspirée par la loi
(le la Nouvellc-Zélaodo (1894) dont elle a emprunté le mécanisme.
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LE SOCIALISME EN AUSTRALIE. 605
la première est celle-ci : lorsque la Cour d'arbitrage aura fixé le
^salaire des ouvi:iers de telle catégorie, employés dans telle
-usine, quel sera le salaire des ouvriers de la même catégorie
^ans une autre usine de la même industrie? S'il est inférieur à
^elui que la Cour a fixé, les ouvriers de la seconde usine, aux-
^piels on continuera à payer ce salaire inférieur, en demande-
x-ont le relèvement; dans le cas contraire, ce seront les patrons
^pii s'adresseront à la Cour, afin de bénéficier de la première
sentence; et successivement, il en sera de même pour toutes les
xisines appartenant à cette industrie.
La loi a prévu cette difficulté. Elle autorise la Cour à rendre
applicable, sur tout le territoire de l'État ou sur une partie de
ee territoire, les sentences qu'elle prononce intéressant une in-
dustrie déterminée. Cela s'appelle le Common ru/e. Le remède
est pire que le mal. Le Common rule supprime la nécessité de
Tendre un grand nombre de sentences se rapportant à des cas à
peu près semblables, mais il fausse lesprit de la loi, dont le
^seul objet était de régler des conflits. L'application du Common
Tule tend à unifier rigoureusement les conditions du travail/
alors que celles-ci, selon les localités, les fluctuations du marché,
le degré de prospérité des entreprises, réclament, au contraire,
un minimum d'élasticité. Par le Common rule, la Cour d'arbi-
trage a été amenée à sortir de son rôle pour devenir le régula-
teur de toutes les industries du pays. Substituant dès lors son
autorité à celle des chefs des établissemens industriels, glissant
à la réglementation des détails techniques, elle s'est bientôt
trouvée en présence d'une responsabilité trop lourde. Dans le
plus grand nombre des cas, les voix des assesseurs, représentant
des intérêts opposés, s'annulaient réciproquement. Cette res-
ponsabilité s'est donc concentrée sur le président; et celui-ci,
malgré ses capacités professionnelles et l'assistance des experts,
n'a pas tardé à s'apercevoir de l'extrême difficulté de sa tâche.
Il était en même temps débordé par la croissante accumulation
des affaires (1).
Les auteurs de ÏIndustrial àrbilration Act, en effet, n'avaient
pas institué de préliminaires de conciliation.
(i) Un relevé officiel, de septembre 1905, constate qu'à cette date 73 instances
attendaient leur tour au greffe de la Cour d'arbitrage de Sydney. Dans ce nombre
n'étaient/pas comprises les affaires en recouvrement d'amendes prononcées pour
non-exécution des sentencei» arbitrales*
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606 REVUE DES DEUX MONDES.
On ne saurait les en blâmer, car les expériences faites en
Nouvelle-Zélande, en Victoria, dans l'Australie méridionale, et
même dans la Nouvelle-Galles du Sud, en avaient démontré
l'inutilité. Mais ils avaient commis une erreur en ne limitant pas
la juridiction de la Cour d'arbitrage. Ils n'avaient pas prévu que
les présidens, secrétaires, et les membres les plus actifs des
Unions d'ouvriers, rivaliseraient de zèle et, trop empressés à
faire valoir l'utilité de leurs services, déféreraient à la Cour une
quantité de petites disputes qui auraient été arrangé^ à
l'amiable, — peut-être mieux, — si on n'avait pas eu d'autre
moyen de les terminer.
On s'était trompé également sur l'effet que devait produire
dans l'esprit des ouvriers l'institution d'un tribunal aisément ac-
cessible, tout-puissant, et dont la bienveillance, avec une
ombre de partialité, leur serait sans doute acquise, puisqu'il
avait été créé à l'instigation des représentans de leur classe. La
tentation d'y avoir recours, même pour d'insignifians motifs, ne
pouvait manquer d'être assez vive, et l'instrument de pacifica-
tion risquait de se transformer en menace jpermanente et fer-
ment d'bostilité contre les patraus.
Enfin, les promoteurs de la loi n'avaient pas vu, — ou
n'avaient pas voulu voir, — - qu'une arrière-pensée toute poli-
tique se dissimulait sous le prétexte d'améliorer les relations
entre le capital et le travail; et que le but, quoique non avouéi
du labour party, était, en enlevant à l'industrie la possibilité de
réaliser les bénéfices nécessaires à son expansion, de préparer
et de faciliter l'p^xaparement progressif des diverses branches
d'industrie par l'État.
Une des dispositions de la loi d'arbitrage dont les consé-
quences ont été les plus fâcheuses, est celle qui est connue sous
le nom de Préférence to Unionists, Elle autorise la Cour à décider
que, dans une industrie déterminée, les patrons devront, lors
de l'embauchage, donner la préférence aux ouvriers membres
des Unions sur les autres ouvriers, et à définir dans quels eas un
patron serait autorisé à donner du travail à un ouvrier ne faisant
pas partie d'une Union. Il y a là une atteinte presque brutale à
la liberté individuelle et à la liberté du travail. Mais cette
clause, conséquente d'ailleurs avec le principe initial de la loi,
a un défaut plus grave, celui d'être inhumaine. Un ouvrier, — et
cela ne s'est vu que trop souvent), — soit parce qu'il n'est pas en
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LE SOCIALISME EN AUSTRALIE. 607
mesure de payer le droit d'entrée et la cotisation, soit parce qu'on
le trouve» peu capable, ou simplement parce que V Union des
ouvriers de sa profession considère le nombre des membres déjà
inscrits comme suffisant, n'est pas admis dans cette Union. Alors
il n'y a point de travail pour lui ; ni au salaire minimum fixé
par la Cour, parce que les Unionists ont pris, par droit de pré-
férence^ les places vacantes ; ni [à un salaire inférieur, parce
que le Common rule ne permet à aucun patron d'employer cet
ouvrier à un salaire inférieur.
Dans la Nouvelle-Galles du Sud, où la proportion des Unio-
nists au nombre total des travailleurs manuels est plus forte que
dans les autres États et qu'en Nouvelle-Zélande, elle n'est ce-
pendant que d'un tiers, et croît lentement. La loi d'arbitrage a
donc eu pour effet, — par la clause de préférence, — de créer une
aristocratie du travail. Il est superflu d'ajouter que cette aristo-
cratie possède la direction du pouvoir politique du labour party.
Si précieux que soit le résultat obtenu par la suppression des
grèves, on l'aurait donc payé cher. Il reste à dire si on l'a obtenu.
On n'a constaté dans la Nouvelle-Galles du Sud que fort peu
de grèves depuis la mise en vigueur de VIndustrial arbitration
Acty et la Cour d'arbitrage a rendu des sentences dans un grand
nombre de cas qui auraient pu donner naissance à des grèves. Il
n'est donc pas contestable que la loi, à ce point de vue, ait été
utile. Ce qui est contestable, c'est la mesure de cette utilité.
Combien, parmi des conflits réglés par la Cour, eussent en-
traîné une grève si la Cour n'avait pas existé? Combien eussent
^té terminés par un accord entre les partie^? Les solutions
adonnées par la Cour ont-elles été plus pratiques ou plus judi-
'^^ieuses que celles qui auraient résulté de ces règlemens à
^'amiable? Personne ne peut répondre à ces questions. On peut
^seulement dire avec certitude, en empruntant les paroles de sir
^K^rederick Darley, Chief Justice de la Nouvelle-Galles du Sud :
-^^'c VIndustrial arbitration Act sl produit une quantité considé-
^^nable et vraiment alarmante de procès, qui ont eux-mêmes causé
"^jn sentiment d'antagonisme et de mauvais vouloir entre les
i ndustriels et les ouvriers et' les ont partagés en deux camps
^^nnemis (1). »
Nous Tift connaissons qu'un cas où la Cour d'arbitrage ait
(i) Audience de la Cour suprême de la NouveUe-6 ailes du Sud, 85 mai 1904.
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608 REVUE DES DEUX MONDES.
été saisie d'un conflit pouvant entraîner de graves conséquences.
Ce fut, en janvier 1905, lorsque les propriétaires des mines du
bassin houiller de Newcastle (Nouvelle-Galles du Sud) mirent
en vigueur un tarif réduisant d'environ 10 pour 100 le salaire de
leurs ouvriers. Cette réduction était imposée par la baisse per-
sistante du cours du charbon, et notification en avait été donnée
au personnel deux mois auparavant. La Fédération des mineurs
en appela à la Cour d'arbitrage, qui lui donna tort. Les mineurs
acceptèrent la décision de la Cour, mais les routeurs (wheelers)^
qui ne faisaient pas partie de la Fédération des mineurs, refu-
sèrent de travailler aux conditions nouvelles et, le 3 janvier, se
mirent en grève. Il eût été facile de les remplacer par des ouvriers
mineurs si ceux-ci y avaient consenti, mais ils déclinèrent la pro-
position qui leur en fut faite. Le 4 janvier, environ 300 rouleurs
et 4000 mineurs étaient inactifs, et l'exploitation était arrêtée
dans les puits de onze compagnies, représentant à peu près la
moitié du bassin houiller, La Cour d'arbitrage, à la requête des
patrons, ordonna la reprise du travail. Les grévistes ne tinrent
aucun compte de cette nouvelle sentence. Il y eut un semblant
de poursuites qui traîna en longueur. Le syndicat des mineurs
n'offrait pas de surface quant au recouvrement des amendes, et
les wheelers n'étaient pas constitués en Union. On ne pouvait
songer à incarcérer 4 000 individus, et la reprise du travail, en
tout cas, n'en eût pas été plus facile. Enfin, les ouvriers mineurs
décidèrent leurs camarades à reprendre le travail aux conditions
notifiées par les compagnies de mines. La grève avait duré
vingt-trois jours , les grévistes avaient perdu 700 000 à 800 000 francs
de salaires, la loi avait été publiquement bafouée, et la Cour
d'arbitrage avait fonctionné dans le vide.
Sur une échelle beaucoup moindre. Tannée précédente, un
fait analogue s'était produit dans le district de Teralba (égale-
ment du district de Newcastle). Les ouvriers de deux des mines
de ce bassin s'étaient mis en grève, en violation d'une sentence
de la Cour d'arbitrage, et il n'y avait pas eu de sanction.
On voit, par ce qui précède, que si la loi sur l'arbitrage
industriel, telle qu'elle existe en Australie, a diminué le nombre
des grèves, il est difficile d'indiquer dans quelle proportion.
L'expérience de son fonctionnement démontre seulement que
cette loi n'a qu'une assez faible autorité en présence de mouve-
mxîus ^[léyistes importans. pouvant compiuinettre un intérêt na
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LE SOCIALISME EN AUSTRALIE. 609
tional, et qu'elle est dépourvue, du moins à l'c^gard des ouvriers,
des sanctions nécessaires au respect de cette autorité.
4
VI
Pour compléter cet aperçu sommaire du mouvement socia-
liste en Australie, il serait utile de donner quelques détails sur
les projets du labour party en faveur de la nationalisation du
sol, des exploitations minières, et de certaines autres indus-
tries, sup les procédés financiers qu'il a suggérés afin de mettre
à la disposition de TÉtat les ressources nécessaires à ces nou-
velles expériences, enfin sur son attitude dans la question de
Timpérialisme britannique et dans celle des relations de TAus-
iralie avec les pays étrangers. Ces développemens m'entraîne-
raient hors des limites dans lesquelles je me dois tenir. J'indi-
querai seulement, autant qu'une impartiale observation le peut
permettre, ce que la situation actuelle du socialisme en Aus-
tralie laisse augurer de son avenir.
Cet avenir ne dépend pas seulement de la direction donnée à
la politique du labour parly, La, facilité avec laquelle il a pu
exercer et exerce encore une influence considérable sur le gou-
vernement du pays, les faibles résistances qu'il a rencontrées,
sont d'insuffisantes garanties de ses progrès futurs.
Dans une période de dépression (1893-1902), on a attribué
au labour party le marasme des affaires et la baisse du crédit;
dans une période de relèvement (1902-1906), le labour party
s est attribué le mérite de l'accroissement de la prospérité géné-
rale. Ce sont là des assertions, non seulement hypothétiques,
mais erronées.
Il y a en Australie un facteur de la richesse publique dont
l'importance est bien au-dessus des agitations politiques, de la
sagacité des gouvernemens et de l'influence.des partis. Ce facteur,
c'est la pluie. L'Australie est, avant tout et pour longtemps,
pastorale et agricole. Pendant les huit ^années qui ont précédé
1903, et surtout pendant la seconde moitié de cette période, la
sécheresse a désolé le pays. Son troupeau de moutons, de plus
de 100 millions de tètes, a été réduit à 55 millions, et les
récoltes des céréales ont donné de déplorables rendemens. En
de telles circonstances, et en quelque pays que ce soit, les mé-
contens deviennent nombreux et remuans. Leur intervention
TOMB XXXV. — 1906. 39
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610 REVUE DES DEUX MONDES.
mapporle point de soulagement à la misère publique, elle retarde
plutôt qu'elle n'avance la fin de la crise, mais n'est pas respon-
sable du mauvais état des affaires.
Depuis 1903, quatre excellentes années se sont succédé en
Australie. Les industries pastorales et agricoles ont retrouvé leur
ancienne prospérité. En 1902-1903, il avait fallu importer 5 mil-
lions d'hectolitres de blé pour compenser l'insuffisance de la
récolte; en 1905-1906, on avait un excédent de 14 millions
d'hectolitres, le nombre des moutons s'était accru de 22 millions^
et l'exportation des laines relevée presque au niveau des bonnes
années d'autrefois.
L'activité et les progrès du mouvement socialiste se sont dé-
veloppés, puis ralentis, sous l'influence de ces changemens éco-
nomiques dont les phénomènes météorologiques étaient les
causes dominantes. Pour la période actuelle, le ralentissement est
sensible. On n'a encore touché que d'une main discrète aux lois
restrictives dont il a été question plus haut, mais on y a touché.
L'opinion publique s'est prononcée en faveur d'une reprise de
l'immigration , et le gouvernement a cédé à cette pression.
L'exclusion des hommes de couleur reste à la mode autant que
par le passé : cependant, on fait des concessions aux Japonais, et
on commence à se demander si la présence de travailleurs agri-
coles du midi de l'Europe ne serait pas utile dans un pays dont
le climat moyen est analogue à celui de l'Italie péninsulaire.
Le labour party, aux élections des Parlemens des États,
notamment en Australie occidentale, en Queensland, dans la
Nouvelle-Galles du Sud, a subi de sérieuses défaites. Enfin, sa
belle et rigide discipline paraît faiblir, et on parle d'une scission
pouvant compromettre son succès aux prochaines élections géné-
rales du Commonwealth.
Aussi, le gouvernement fédéral, sous la direction ondoyante,
mais avisée, de M. Deakin, parait-il s'intéresser davantage aux
affaires sérieuses et se permettre, à l'égard du labour party^ des
libertés d'appréciation que celui-ci n'eût pas tolérées au temps
de sa toute-puissance. Le bon sens de la population a sans doute
une part dans cette apparence d'orientation nouvelle; mais la
véritable cause n'en est autre que la pluie, la bonne et copieuse
soaking rain que tout Australien voit tomber avec joie, et qui
depuis quatre ans, aux saisons de printemps et d'automne, s'est
généreusement répandue sur le sol altéré du pays.
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LE SOCIALISME EN AUSTRALIE. 6H
D'autres années de sécheresse viendront, provoquant de nou-
veau les déceptions, accroissant une fois de plus le nombre des
mécontens, grossissant la foule exigeante des unemployed; et le
labour party en profitera. Doit-on prévoir, après que de bonnes
années auront à leur tour remplacé les mauvaises, et ainsi de
suite, que durant ces alternances, le socialisme se sera plus soli-
dement implanté en Australie ? Toute conjecture à ce sujet ne
peut être que hasardeuse. S'il fallait pourtant se prononcer, je
le ferais dans le sens de la négative.
Les circonstances qui ont favorisé le développement du socia-
lisme aux antipodes résultaient des conditions de la première
période de colonisation, et ne se reproduiront plus. Le caractère
australien est éminemment positif ; or, au point de vue positif,
l'application des théories, même seulement des méthodes socia-
listes, est plutôt inquiétante. L'attrait de ces théories, leur puis-
sance de rayonnement, résident dans leur apparence humani-
taire, dans la promesse de redressement des injustices sociales,
dans, l'exaltation d'un sentiment de fraternité universelle, tout
au moins de fraternité entre les pauvres. C'est par l'exposé de
ces séduisantes conceptions de morale supérieure, s'harmoni-
sant avec l'espoir de la réalisation prochaine d'un idéal d'égalité,
que l'esprit des foules est frappé et leur sens pratique aboli.
Les Australiens ne sont pas insensibles à des considérations
d'un ordre aussi élevé, mais l'intérêt qu'ils y prennent ne saurait
atteindre à l'enthousiasme. L'esprit insulaire de la race cpncourt
avec l'isolement géographique pour les tenir à l'écart de l'in-
ternationalisme, et le socialisme ne peut espérer arriver à ses
fins qu'à la condition d'être international. Ils ont donc peu de
confiance dans le succès définitif des combinaisons politiques du*
labour party, La majorité du pays s'est prêtée à des expériences,
parce qu'on ne lui a montré chaque jour que le programme du
lendemain, et eu se disant qu'après tout, on ne la mènerait pas
l>ien loin. Un peu par ignorance, beaucoup par insouciance, elle
^ laissé faire. Depuis qu'on lui a dit où on voulait la mener, sa
défiance est en éveil. On la trouvera probablement rétive à se
laisser entraîner plus avant.
BiARD d'Aukbt.
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LES ÉPOQUES DE LA MUSiaUE
LS GRAND OPÉRA FRANÇAIS
Je ne sais pas une partition plus belle, et qui me soit plus
cKère, que ma vieille partition des Huguetiots. Sa reliure est de
maroquin vert, avec des filets et des tranches dorées. Sur la
garde de moire, au-dessus^ d'une date déjà lointaine et qui dé-
passe le chiffre de mes années, je regarde parfois, avec une
filiale piété, deux lettres entrelacées et pâlies. Les Huguenots
jadis, — à cause du duo du quatrième acte sans doute, —
étaient,* conmie Tristan peut-être aujourdliui, le don que se
faisaient les fiancés, quand l'amour de la musique se mêlait à
leur amour. Et je n'ai qu'à tourner les feuillets jaunis, pour
sentir se ranimer, après mes premières tendresses, mes admira-
tions premières. Je revois, à la lueur mourante des flambeaux,
Valentine échevelée et traînant sur les pas de Raoul, héroïque-
ment fugitif, la blancheur de ses voiles. Autour de ces deux
fifijures et comme à leur appel, d'autres peu à peu se rassemblent,
ou plutôt elles leur succèdent. Au fond du théâtre, d'un théâtre
où reN-iennent des ombres, Masaniello berce en chantant le triste
sommeil de sa sœur, Guillaume passe, larbalète sur lepaule, et
jette sa réplique farouche à l'insouciante barcarolle du pécheur.
La scène change et, dans leur cloître en ruines, les pâles nonnes
siortent de leurs tombeaux. Puis -le nouveaux décors surgissent,
que peuplent des figures nouvelles. Au fond de son pauvre logis,.
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LES ÉPOQUES DE LA BIUSIQUE. .013
un \aeillard d'Israël célèbre une Pàquefurtive. Bientôt la cathé-
drale de Munster ouvre ses nefs immenses au cortège du cou-
ronnement, et, sur le front, qu'il osa courber, de sa mère, le
prophète anabaptiste étend ses mains impies. Enfin, d'autres
architectures s'élèvent : temples bizarres, entrevus à travers
les palmes et tout retentissans d'étranges incantations. Un
brahmine à la tiare d'or bénit de royales épousailles. Mais elles
ont un lendemain funeste et déjà, sous l'arbre aux grappes de
pourpre, la sombre et magnanime épousée vient chercher l'oubli,
le sommeil et la mort.
« Ils ne chantent plusl » C'est ainsi qu'on parle maintenant,
— et vous savez avec quel mépris ! — de tant de héros et
d'héroïnes d'autrefois : de Raoul et de Yalentine, de Bertram et
d'Alice, de Guillaume et d'Éléazar, de Fidès et de Selika. Sur
la scène en effet, sur la scène visible et réelle, ils rompent rare-
ment le silence que, depuis quinze années, leur impose un
maître impérieux et jaloux. Mais dans Tordre idéal, éternel,
« ils chantent encore. » Et si d'autres voix, plus anciennes ou
plus jeunes même, nous paraissent plus pures et surtout plus
profondes que leurs voix], celles-ci pourtant furent trop hu-
maines, trop pathétiques, pour que jamais elles se taisent, et
pour qu'on refuse ou qu'on dédaigne jamais de les entendre.
Nous vous proposons de les écouter aujourd'hui.
I
lue « grand opéra français, » c'est l'opéra dont un de nos mu-
siciens, Auber, nous a donné le premier et très imparfait exem-
plaire. Un Italien, Rossini, et Meyerbeer, un Allemand, en ont créé
chez nous, pour nous et selon nous, les chefs-d'œuvre. Le second
tiers, à peu près, du siècle dernier «n a vu l'apparition et tout
de suite la gloire. Voilà pour l'origine et pour le « moment, »
ou l'époque, du genre. Et voici pour ses caractères : le « grand
opéra français, » c'est avant tout de la musique de théâtre, de
la musique de drame, de drame historique et pittoresque, et de
la musique à grand spectacle. Mais quelquefois, beaucoup plu§
fet beaucoup plus souvent qu'on n'affecte aujourd'hui de le croire, '
c'est aussi de la musique tout court, ou de la musique pure.
Entre la tragédie de Gluck, de Méhul ensuite, et le grand
opéra français, l'œuvre de Spontini peut servir d'intermédiaire'
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6ii REVUE DES DEUX MONDES.
Pour aller d*Aices(e ou des deux Iphigénies, voire de Joseph , à la
Muette de Portici et à Guillaume Tell, il faut passer par la Ves-
tale, ipar Fernand Cortez et par Olympie. Aussi bien c'est une
assez belle route, et, çà et là, presque royale. Tandis que la Ves-
tale et Olympie représentent en quelque sorte Tadieu de la mu-
sique de théâtre à Tantiquité, si longtemps sujet ou matière de
SCS chefs-d'œuvre, Cor/e2 marque Tapparition du goût historique
el pittoresque dans le drame musical. Le scénario de la pièce est
déjà taillé sur le patron des futurs opéras. Déjà le « poète )x de
Portez, qui sera dans quelque vingt ans un de ceux de Guillaume
7>//, l'académicien de Jouy, s exprime dans le langage du ré-
pertoire prochain. Oyez plutôt ce quatrain, que chantent en mar-
chant à l'assaut, sur un air de pas redoublé, les régimens
espagnols :
Pour enflammer notre audace guerrière,
Cest Mexico qui s'offre à nos regards.
Sur ces rochers, impuissante barrière,
Portons Fairain qui brise les remparts.
Enfin la musique elle-même évolue vers le style d'opéra.
Elle cherche, en un sujet hispano-mexicain, à se donner des
allures, des couleurs exotiques (voyez Tétonnant défilé des
« Indiens Tlascaltètes, auxiliaires des Espagnols »). Si tel chœur
de meurtriers rappelle encore le chœurs des Scythes A'Iphigénie
en Tauridcy le Rossini du second acte de Guillaume Tell el le
Meyerbeer du troisième acte du Prophète s'annoncent, pour
ainsi dire, et, de loin, se laissent entrevoir dans la belle scène
des soldats révoltés.
Après le demi-succès d'0/ym;)t>, que ne put sauver la magni-
ficence du spectacle, Spontini quitta Paris pour Berlin, où le roi
de Prusse l'appelait à la direction générale de sa musique. Ros-
sini parut alors en France. Nommé directeur du Théâtre-Italien
de Paris, il le resta peu d'années. « Inspecteur du chant, » il ne
sut jamais au juste quelle était la nature de ses fonctions. « Il
savait mieux à quoi l'engageait son autre titre de compositeur du
Roi (1). )) Afin de s'en rendre digne, et sentant la nécessité
d'adapter, sans l'y sacrifier, son génie musical au goût drama-
tique du pays dont il devenait l'hôte, il résolut de retoucher,
d'amplifier pour nous, à la française, deux de ses ouvrages ita-
(i) Rossini, par M. Lionel Dauriac dans la collection des Musiciens célèbres
Paris, Henri Laurens
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LES ÉPOQUES DE LA MCSiQUE. OIS
J îens. On sait comment il y réussit et quel fut, à TOpéra, le
& octobre 1826 et le 26 mars 1827, le succès du Siège de
4Dorinthe (l'ancien MaomeUo Secondo) et de Mosé devenu
Moïse.
C'est ici Tune des communications les plus heureuses, Tun
des plus glorieux échanges qui jamais se soient opérés entre la
ïïiusique italienne et la nôtre. Il commence avec le Siège de
C^orinthe et Moïse; Guillaume Tell bientôt le consommera.
Tous les élémens étaient préparés. Auber eut Tesprit et le
talent de les réunir. La Muette de Portici (1828) sembla réaliser
clu premier coup la forme ou le type accompli du genre nou-
vGaxi. Mais justement parce qu'Auber ne possédait guère autre
cbose que du talent et de Tesprit, elle n'en fut en réalité que la
foi-mule extérieure, l'armature ou le cadre encore vide. C'est à
G^^'£ilaume Tell (1829), puis aux ouvrages de Meyerbeer et par-
fois môme d'Halévy, qu'il était réservé de le remplir.
II
31s le remplirent avec magnificence. « L'ébauche d'un grand
^F^^<3tacle, » a-t-on dit, au xvn« siècle, de l'opéra français. Il en a,
*^^ l'origine, été beaucoup plus que l'ébauche et c'est Tun des
^^-^^^ ictères du genre, de n'avoir jamais rien épargné pour le plaisir
A^^ yeux. Faut-il rappeler jusqu'où se porta, s'égara môme, au
^"^^x« et au xvni® siècle, le luxe « de la décoration, l'ingéniosité
*^^ machines, » l'élégance et l'agrément des « entrées, » des
^^"^^^rtissemens et des ballets! De tous les opéras de Quinault et
'^'^^Xly, Phaéton paraît avoir été le plus admiré, sinon le plus
^^ xxiirable, et le plus populaire. 11 se joua pendant huit mois de
^^î te. Or, si nous en croyons un historien digne de foi, l'on y
^^tendait peu de chose. Mais que n'y voyait-on pas ! C'est Protée
^^î sort de la mer, « conduisant les troupeaux de Neptune et
^^^ompagné d'une troupe de dieux marins, dont une partie fait
^^ concert d'instrumens et l'autre partie danse. » Plus loin, « il
®® transforme en lion, en arbre, en fontaine, en monstre marin
^} en flamme. » Les portes du temple d'Isis s'ouvrent et « ce
*^^^, qui avait paru magnifique, n'est; plus qu'un gouffre
^^oyable qui vomit des flammes et d'où sortent des furies et des
*^ïxtômes terribles, qui menacent et effraient l'assemblée. Enfin
Puaéton, assis sur le char du Soleil, s'élève sur l'horizon. La
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616 REVUE DES DEUX MONDES.
terre, consumée, apparaît et suppUc Jupiter; la foudre tombe
et le héros est précipité des cieux (i). »
A cette somptueuse tradition, le siècle suivant ne «e montra
pas infidèle. En 1702, l'auteur d'un Parallèle des Italiens et des
Français en ce qui regarde la musique et les opéras^ Raguenet,
estime encore que « la grande supériorité de Topera français est
dans les chœurs, lesdivertissemens, les danses, les habillemens,
la perfection extérieure et la pompe du spectacle (2). » Le grand
iRameau lui-môme ne songea point à réduire lïmportance de
Tappareil ou de l'apparat scénique. Mais il semble que Gluck y
ait attaché moins de prix. Si pittoresque, si favorable à la mise
en scène que puisse être, dans Orphée, le tableau de TEnfer ou
celui des Champs Élysées, s'il est vrai qyUArmide surtout soit
le plus « opéra » des chefs-d'œuvre du maître, le simple et clas-
sique décor du temple ou du palais pourrait presque suffire à
lia représentation à'Alceste et de Tune et l'autre Iphigénie.
Le jour vint, ou plutôt il revint, où les spectateurs français
réclamèrent davantage. Spontini les servit à souhait. Olympie
« fut annoncée avec pompe et mise en scène avec l'appareil le
plus brillant, le plus formidable que l'Académie eût encore
déployé (3). » Des chevaux y parurent et même des éléphans.
Henri Heine, qui vit la chose à Berlin, a raillé, dans une de ses
lettres de jeunesse, le luxe matériel de la mise en scène et de la
musique elle-même. « Cela ne manquait ni de timbales ni do
trompettes, et quelqu'un proposa, pour éprouver la solidité des
murs du nouveau théâtre, d'y exécuter cet ouvrage. Un autre,
,au sortir de cette bruyante Olympie, entendit passer la retraite
militaire et, reprenant haleine, s'écria : « Enfin, voici d'aimable
musique. » Tout Berlin s'est moqué des innombrables trom-
pettes et des éléphans qui figurent dans le spectacle. Les sourds
étaient ravis de tant de splendeur, assurant qu'on pouvait tou-
cher cette musique, la prendre à pleines mains. Et les fanatiques
de hurler : « Hosannah ! Spontini lui-même est un éléphant
musical. C'est l'ange de la trompette. »
Désormais, à l'Opéra de Paris, le spectacle ne fera que s'ac-
croître et s'embellir. Nous ne pouvons plus guère imaginer au-
(i) Cité par M. Romain Rolland dans son Histoire de VOpéra en Europe oponi
LuHy et Scarlatti, Paris, E. Morin, 1895.
(2) M. Romain RoUand, id., ibid,
(3) Gastil-Blaze, V Académie impériale de musique, de 1645 II 1855.
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LES EPOQUES DE LA BTUSIQUE. 617
jourd'hui le succès de nouveauté, de romantisme, obtenu dans
la. Muette et dans GHilloume Tell, par les paysages d'Italie et de
Suisse : l'effet, entre autres, que dut produire le soleil, éclairant
de ses premiers rayons la (in de la conjuration du Rûtli. On
comprend mieux que Robert le Diable ait trouvé dans le tableau,
véritablement admirable à tous égards, — du cloître de
^ainte-Rosalie et des « nonnes baladines, » un surcroit de
j>oésie et de beauté. Les Huguenots parurent une représentation,
V'isible autant que musicale, de la Renaissance et de la Réforme
a, la fois. Jm Juive, Tannée précédente, avait étalé plus de magni-
0cence encore. Dans le Prophète, le ballet des patineurs et les
pompes du sacre exciteront Tenthousiasme et, longtemps avant
cjue r Africaine soit donnée, on vantera, comme un futur chef-
d'œuvre, au moins de décoration et de machinerie, l'acte musica-
lement le plus faible, celui du vaisseau.
De tout temps, il est vrai, quelques voix s'élevèrent contre
l^'abus de la mise en scène, contre cette prédilection pour le spec-
tacle, qui fit souvent en France le vice ou la faiblesse de la mu-
siq^ue au théâtre et la détourna de sa véritable vocation, plus
intérieure et plus profonde. Elle a trop peu suivi la maxime du
philosophe : « Tôt ou tard on ne jouit que des âmes. » On sait à ce
^^^j et les doléances des grands écrivains du xvu® siècle et les
ï^ioxelles que la plupart d'entre eux cherchèrent à l'opéra naissant,
adulte, après cent cinquante ans écoulés, le genre encourait
'^^^^CDre de semblables reproches. « En sortant de là, » dit Alfred
'^ Musset et c'est du Théâtre-Italien, où Ton donnait Don Gio-
^^^^^Tii, qu'il sortait, « en sortant de là, nous allons voir l'opéra à
^ xiaode. Nous voilà dans une tombe, dans l'enfer, que sais- je?
^^îlà des bourreaux, des chevaux, des armures, des orgies, des-
^^^Vt ps de pistolet; pas une phrase musicale; un bruit à,§e savyeçi
^^^ èi devenir fou. »
Au mois de février 1835, Castil-Blaze rendait compte avec
^^^o verve ironique de la première représentation de la Juive :
*^ ^^ous avons vu ces décors pompeux et resplendissans d^^ployer
*^virs tableaux, où la magie des toiles de fond se mêle aux réa-
*^^*-^s des premiers plans ; .nous avons vu ces luisantes cuirasses,
^^^ habits de satin blasonnés, ces riches caparaçons, ces évoques,
^^s cardinaux, ces moines aux frocs de couleur variée, un popn^
*^re immense, adroitement combiné pour>reffet des costumes.
^ïi les a proclamés les hé;'0.s.de la fiHo ; p.om e.u^ Ji3s '^^'''yo.s sans.
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618 REVUE DES DEUX MONDES.
fin. Honneur aux pages féminins, bicolores, réunissant les qua-
lités des deux espèces de perdrix, jambe grise et jambe rouge.
Honneur aux arbalétriers, aux hallebardiers, aux chevaliers
armés de toutes pièces, aux princes de TÉglise se promenant à
pied, à cheval ! Honneur aux sonneurs de trompette en dalma-
tique, aux dames et damoiselles couvertes des plus belles étofifes
de Florence et de Venise ! Honneur, cent fois honneur aux frin-
gans palefrois, aux coursiers agiles mais prudens, aux dociles
haquenées ! Ces quadrupèdes intelligens méditent, préparent le
triomphe de leur maître de solfège, de leur professeur de mi-
mique théâtrale; ils amènent TOpéra-Franconi sur la noble scène
de notre Académie royale de musique. »
« L'Opéra-Franconi ! » Le mot, qui devait faire fortune, est
im peu gros, un peu dur aussi. H n'en définit que plus forte-
ment un des caractères de notre opéra, que l'opéra de nos voi-
sins ne possède pas au même degré. D'origine mondaine, aristo-
cratique et princière. Topera d'Italie naquit, à vrai dire, parmi
les fêtes et s'entoura d'abord de tous les prestiges du spectacle
et de la féerie. Mais il ne tarda pas très longtemps à s'en déta-
cher. De plus en plus il se réduisit à la musique, se piquant de
la chercher, de la chérir seule et de lui tout sacrifier. Vers le
milieu du XVIII* siècle, c'est une « musicalité » plus dégagée et
plus libre, ce sont de petits chefs-d'œuvTe sans aucun appareil
théâtral, comme la Serva padrona, qui feront, chez nous, le
triomphe des « Boufl'ons; » et notre opéra-comique se formera
sous l'influence de leur génie intime et familier.
Au début du siècle suivant, les œuvres de Rossini, sérieuses
ou légères, — j'entends ses œuvres purement italiennes, — plus
tard les opéras d'un Bellini, d'un Verdi, dédaigneront les secours
de la mise en scène. Ce répertoire ne parlera, ne chantera qu'aux
oreilles; il nofi*rira rien aux regards, et si Ton peut soutenir
aujourd'hui que naguère, en notre Théâtre- Ventadour, il se fil
quelquefois de pauvre musique, on doit reconnaître que du
moins il s'y faisait de la musique seulement.
Musical d'une tout autre manière, l'opéra de Mozart égale-
ment est avant tout, plus que tout musical. Pour nous plaire,
âur la scène française, Don Jna7i s'entoure — et croit s'enrichir
— d'un luxe qui ne fait que l'écraser. Entre tous les ouvrages
du maître, la FliUe enchantée est peut-être le soûl qui prêle, on
se prête au spectacle, et même, pour en manifester le double
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LES ÉPOQUES DE LA MUSIQUE. 619
symbole, il suffirait qu'un décorateur, — qui serait un poète, —
y déployât tour à tour les splendeurs du jour et celles de la nuit.
Mais qu'y a-t-il de commun entre nos brillans opéras français
et ce chef-d'œuvre sombre et morne, le Fidelio de Beethoven,
dont un cachot fait le principal décor, où passe, pour tout cor-
tège, une troupe de prisonniers? Par la mise en scène et le spec-
tacle, ce n'est pas non plus un grand opéra que le Freischûtz et la
symphonie de la « Ponte des balles » exprimerait aussi bien seule,
sans une demi-douzaine de tètes de morts et quelques flammes
de Bengale, toute l'horreur fantastique de la Gorgé du Loup.
Enfin il semble que de notre temps, Wagner lui-môme, en
rêvant de merveilleux tableaux pour illustrer sa musique et la
projeter en quelque sorte dans l'ordre ou le monde visible, 'fee
soit quelque peu mépris sur le génie de sa race et sur son propre
génie. Wagner décorateur a quelquefois trahi Wagner poète et
musicien. Aussi bien son idéal, même pittoresque, ne ressem-
blait guère à celui de Scribe et de Meyerbeer ; il avait avec son
idéal poétique et sonore des affinités plus profondes, et, malgré
la communauté du caractère équestre, nul ne confondra jamais
la chevauchée des Valkyries avec une de nos cavalcades d'opéra.
Mais surtout l'auteur de Tannhàuser et de Lohengrin est celui
de Tristan et Iseult, et l'une des raisons qui font de Tristan le
plus wagnérien peut-être de tous ses ouvrages, celui qui s'éloigne
plus que tous les autres du grand opéra français, c'est que le
matériel scénique et Je spectacle s'y réduit au minimum, on
pourrait dire au néant.
Pour aimer Tristan, ou seulement pour le supporter, il faut
nous résigner, pendant une soirée entière, à ne pas jouir de nos
yeux. Or il n'est pas un sacrifice que nous soyons, — c'est nous.
Français, que je veux dire, — dans un théâtre de musique,
moins capables d'accomplir. Nos compositeurs de grand opéra
se gardèrent prudemment de nous l'imposer. Ils nous connais-
saieat bien et sans doute ils étaient de cet avis, autrefois exprimé
par un éminent critique d'art (1) : « Mettez d'un côté la musique
du plus bel opéra et de l'autre les brillans costumes, les danses,
les changemens à vue et les merveilles de M. Cicéri, puis deman-
dez aux habitués du théâtre ce qu'ils préfèrent. Leur réponse
TOUS apprendra quelle est, même à l'Opéra, la part de la musique. »
(1) Vltet
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629 REVUE DES DEUX MONDES.
En dernière analyse, il semble bien que la mise en scène ou
le spectacle soit, dans notre grand opéra national, l'équivalent
du dialogue dans notre opéra-comique, cet autre genre également
français. Les deux élémens jouent le même rôle et possèdent le
môme avantage : celui de nous distraire de la musique et de nous
en délasser.
III
Autant que des accessoires, ou des ornemens, où aes aenors,
le grand opéra français est fait de Faction et du mouvement scé-
nique. Il lui faut le théâtre, et le théâtre tout entier. On ne sau-
rait Ten détacher sans un péril, sans un dommage même, que
cette séparation ne cause point à la musique dramatique de l'Alle-
magne ou de r Italie.
Prenez au hasard et comme à toutes les extrémités du drame
musical : que ce soit Orphée ou Don Juan, la Flûte enchantée ou
le Freischûtz, Fidelio ou la Walkyrie, Parmi tant d'oeuvres de
théâtre, il n'en est pas une, qui du théâtre pourtant ne sache se
passer. Elle pourra perdre quelque chose à Tépreuve du concert,
mais elle n'y succombera pas. Je doute au contraire que Robert
le Diable et la Juive, que les Huguenots et le Prophète y résistent.
La lecture enûn, la lecture surtout, avantage ou flatte encore
moins ce répertoire, et ce sont des « pièces » admirables, mais
non de beaux livres, que les chefs-d'œuvre même de Meyerbeer.
Le théâtre est si nécessaire à cette musique, il est tellement
de sa nature et de son essence, elle se confond tellement avec
lui, que, pour peu qu'il lui manque, elle manque elle-même. Le
répertoire du grand opéra français ne compte guère plus de deux
ouvertures : celle de la Muette et celle de Guillaume Tell. Quel
opéra d'Italie au contraire, fût-ce le moindre, ne commence par
une sinfonia? Parlerons-nous des ouvertures allemandes? De
ces vastes poèmes sonores, qu'ils i^ oient de Mozart, de Beetho-
ven ou de Weber^ de Mendelssohn ou de Wagner, dirons-nous
la multitude, l'importance et la beauté ? Beethoven n'a pas donné
moins de quatre préfaces instrumentales à son unique Fidelio.
11 semble que la musique d outre-Rhin, avant de se mêler au
théâtre et de s'y soumettre, affirme et rappelle ses droits per-
sonnels et supérieurs, qu elle use magjiifi que ment de sa puis-
sance propre et s'enivre en quelque façoû de sa liberté. Il peut
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XES EPOQUES BE Ul IfUSIQVE. 621 |
même arriver que cela lui suffise. Alors, ayant annencé le drame,
elle le dédaigne ou Toublie, et voilà pourquoi, peut-être, les
grands musiciens d'Allemagne, un Beethoven, un Mendelssohn,
écrivirent parfois les ouvertures, — Corio/an, par exemple, ou
i?î/y Blas, — d'opéras que depuis ils n'ont pas composés.
Musique de théâtre d'abord, la musique de l'opéra français,
— nous ne saurions trop insister sur cette différence ou sur ce
changement, — est aussi musique de drame et non plus du tout
de tragédie. On sait quelles furent autrefois les craintes de
Saint-Evremond, et ses plaintes : « Ce qui me fâche le plus, écri-
vait-il, de l'entêtement où Ton est pour l'opéra, c'est qu'il va
ruiner la tragédie, qui est la plus belle chose que nous ayons, la
plus proprp à élever l'âme et lapins capable de former l'esprit. »
Et cela, en effet, s'est bien vu. Cette tragédie pourtant, la
nôtre, notre opéra, loin de la ruiner, aurait pu la reprendre et
la continuer. Il n'avait qu'à la transposer de Tordre de la poésie
dans l'ordre, aussi pur, aussi intérieur, aussi profond, de la mu-
sique. La plus grande gloire de Gluck est peut-être de n'avoir
pas fait autre chose. Mais soixante ans après lui, les maîtres du
grand opéra français firent à peu près le contraire. Aussi bien,
sur la scène littéraire alors, — et c'était l'un des signes du roman-
tisme naissant, — le drame commençait à remplacer la tragédie,
et les musiciens de théâtre ne pouvaient que recevoir et non
choisir la matière que leur imposait le goût du temps.
Le grand opéra s'éloigne d'abord de la tragédie par la nature
des sujets. Il ne les emprunte plus à l'antiquité. Nous délivrer
des Grecs et des Romains est le premier effet de sa propre éman-
cipation. Le moyen âge, la Renaissance, voilà ses époques pré-
férées, et par là se trahit encore l'influence ou le contre-coup de
révolution romantique sur le genre que nous étudions.
Dramatique plutôt que tragique, l'opéra donne une place, un
rôle à la foule; il la fait vivre, agir; il la met non seulement en
présence des personnages ou des individus, mais en opposition
avec eux. Vrais conducteurs des peuples et maîtres de la multi-
tude, le Rossini de Guillaume Tell, le Meyerbeer des Huguenots ^
du Prophète et de rAfricaine^ sauront tirer de cette union ou de
ce conflit des effets inconnus avant eux et tout-puissans.
L'u.i des points principaux, — le plus apparent peut-être,
étant le plus extérieur, — où l'opéra français du second tiers
du XIX* siècle diffère et dégénère de la tragédie, même de la tra-
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322 REVUE DBS DEUX MONDES.
gédie musicale, c'est le style, le style verbal, autrement dit la
parole (analysant un genre dont le poète fut Scribe, on n'ose
prononcer le mot de poésie). Je suis très loin de souscrire au
fameux, à l'injurieux paradoxe : « Ce qui ne vaut pas la peine
d'être dit, on le chante. » Mais il faut bien avouer que ce qui se
chante n'avait pas encore été dit comme les librettistes d'Auber
et de Rossini, d'Halévy et de Meyerbeer, n'ont pas craint de le
dire. Plus d'un exemple de leur lyrisme est devenu classique. Ce
n'est rien que l'ellipse hardie où se trahit Témoi de Valenline
tremblant pour le salut de Raoul : « Ses jours sont menacés! ah!
je dois ry soustraire, » ou le pléonasme de Selika : « D'ici je
vois la mer immense et sum limites, » Mais Offenbach peut-être,
rOffenbach de la Belle Hélène (Nous dînons à sept heures) y eût
aimé, pour sa couleur épulatoire et familière, ce distique impa-
tient d'un convive sans façons : « De ces lieux enchanteurs châ-
telain respectable, Pourquoi, mon cher Nerers, pourquoi ne pas
nous mettre à table [\)tyi Quant à la vérité historique, si, comme
nous essaierons de le faire voir, elle se trouve souvent dans la
musique de Meyerbeer, les paroles de Scribe n'y atteignent que
rarement. « Mon frère Charles IX, » ainsi commence la reine
Marguerite, haranguant les gentilshommes catholiques et hu-
guenots de sa cour. De même, dans certains autographes de fan-
taisie, on voit Blanche de Castille écrire à son (ils : « Mon cher
saint Louis. » L'invitation au tournoi, de la Juive, est formulée
en ces deux hexamètres :
Au nom de l'Empereur, de Thonneur et des dames,
Qui des nobles guerriers éleclrisent les âmes,
où la métaphore électrique, à l'époque du concile de Constance,
a peut-être quelque chose de prématuré.
Dans un tournoi littéraire ou poétique, avec le librettiste
même des Huguenots et de la Juive, du Prophète et de l'Africaine,
ceux, — car ils se mirent à deux, — ceux de Guillaume Tell,
Hippolyte Bis et de Jouy, pourraient sans crainte se mesurer.
Toi, du berger astre doux et timide,
Qui sur mes pas vas semant tes reflets,
Ah ! sois aussi mon étoile et mon guide,
Comme lui tes rayons sont discrets.
{\) 1^$ Huguenots, acte I*».
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LES EFOQUBS DE La MUSIQUE. 623
Cela, c'est le second couplet de Sombres forêts^ en style élé-
giaque; voici, dans le goût lyrique, la déclaration d'Arnold, un
paysan, à Mathilde, une princesse :
n faut parler! Il faut, dans ce moment
Si cruel et si doux, si dangereux peut-ôtre,
Que la fille des rois apprenne à me conuallre.
J'ose le dire avec un noble orgueil,
Pour vous le ciel m'avait fait naître.
D'un préjugé fatal j'ai mesuré l'écueil.
Il s'élève entre nous de toute sa puissance.
Je puis le respecter... mais c'est en votre absence.
Cependant, à mesure que je transcris ces étonnantes paroles^
voici que, pour ainsi dire, sous mes doigts, les notes, extraordi-
naires autrement, s'éveillent, s'envolent et se mettent à chanter.
Soudain le vide s'emplit, les divagations prennent un sens, une
beauté supérieure, et se transforment presque en délire sacré,
A l'absurde récitatif. d'Arnold, im autre, du Imême héros, et
non moins égaré, celui du premier acte, a beau s'ajouter encore :
-« Contre C avalanche homicide, Ma force teset^vit d'égide. » Gomme
une avalanche aussi, mais que nulle force n'arrête, la musique
roule, se précipite et, dans sa course victorieuse, entraine, abîma
tout, la folie du discours, et nos scrupules, et nos réserves, et
notre résistance môme.
Malgré nous alors, e|t par réaction ou par antithèse, ixous
pensons à d'autres livrets, de vrais poèmes, ceux-là. Ils s'appel-
lent Tannhàuser, ou Lohengrin^ ou Tristan. Tragédies, beaucoup
plus que drames lyriques (ainsi qu'on les a nommés à tort), les
paroles mômes, et môme sans musique, sur un théâtre litté-
raire, en seraient dignes d'être récitées et entendues. A nos opéras
d'abord, il semble que la comparaison ne doive être que fatale.
Mais aussitôt, et par un singulier retour, elle leur rede-
vient favorable. Elle relève le genre que par elle on pouvait
croire humilié. Elle nous montre en effet, que s'il est glorieux
pour la musique d'ajouter encore à la parole, la musique peut
être fière aussi quand elle y supplée, lorsque du néant elle tire la
vie, et qu'avec le médiocre et l'absurde, elle sait faire, comme
elle y a maintes fois réussi dans l'opéra français, de la raison et
de la beauté.
Différent, — ou déchu, — de la tragédie lyrique par le style
ou'il w^pioie et les sujets qu'il traite, l'opéra que nous étudions
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624 REVUE DES DEUX MONDES.
est encore le drame en ceci, qu'il choisit pour matière Faction et
le mouvement plutôt que la nature et le développement des
caractères. Il porte plus d'intérêt aux événemens qu'aux senti-
mens. Il nous montre les personnages, non pas agissans, mais
en quelque sorte agis. Il met en musique le dedans moins que le
dehors, et les faits de préférence aux âmes.
Non point assurément qu'il ignore ou néglige celles-ci. Mais
il ne les étudie, il ne les exprime, il ne les aime pas seules. Il
ne les pénètre pas jusqu'au fond et ne les enveloppe pas tout
entières. Un rien suffit à le détourner d'elles. Le premier inci-
dent venu, le moindre prétexte à chorégraphie ou à cortège dis-
trait le musicien de notre grand opéra, pour ne pas dire qu'il
l'amuse. Et pourquoi, — s'il arrive en effet que ce musicien
s'amuse et rien de plus, — pourquoi ne le dirions-nous pas? Voyez
la manière surtout spirituelle, ironique . môme , dont un Auber
a compris le sujet et le personnage principal de la Muette. Il y
avait sans doute quelque chose' de piquant,* de plaisant, à la ma-
nière française, parisienne peut-être, dans le choix d'une muette
pour l'héroïne d'un drame chanté. Le paradoxe ou la gageure a
séduit le malicieux musicien. Il a soutenu le premier et gagné
la seconde à sa façon, avec esprit et comme en se moquant.
Un maître plus sérieux, soit, par exemple, celui des Hugue-
nots et du Prophète, qui fut musicien de plus d'une scène muette
aussi, mais éloquente, aurait ici trouvé l'occasion d'une alliance
originale, heureuse, entre le geste et la symphonie. Le rôle de
Fenélla pouvait unir alors à la grâce, à la poésie, un pathétique
en quelque sorte mystérieux et voilé; nous donner à penser, ou
du moins à rêver, .à pleurer peut-être. Avec Auber, il ne prèle
guère qu'à sourire. La sœur dq Masaniello mime sur une mu-
siquette puérilement imitative le récit de ses infortunes. Comme
d'autres personnages d'opéra ne sont qu'un ténor, une basse, un
soprano, celui-ci n'est qu'une danseuse. Quelque sentiment que
Fenella veuille exprimer, elle ne le fait, ou l'orchestre pour elle,
que par la musique la plus vive ; musique de danse, mais jamais,
' — si Ion peut dire, — d'attitude ou de physionomie. Son rôle
n'est qu'agilité constante, éternelle volubilité. Son âme s'y révèle
en traits plaisamment ingénus. Dans la scène, — rapide comme
toutes les autres, — de Taveu, lorsqu'elle confesse à son frère
que celui qui la séduite ('sl trop au-dessus d'elle pour qu'elle
p:ji3£e jamais .prétendre à devenir sa femme, un petit motif de
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LES ÉPOQUES DE LÀ MUSIQUE. 625
marche, vraiment comique, nous représente aussitôt le noble
rang du séducteur. Mais surtout, le dénouement du drame est
d'une promptitude étonnante et, qu'on nous passe le mot, d*un
sans façons délicieux. « Fenella jette sur Alphonse un dernier
regard de tendresse et s'élance vers le Vésuve, — elle lève les yeux
au ciel, — elle se précipite dans Tabîme. » Tout cela, y compris
Tascension du Vésuve, et depuis Portici encore ! tout cela, c'est
exactement l'affaire de seize mesures, et de seize mesures près-
tissimo.
Nous ne parlons ici que d'Auber. Les autres maîtres de
Topera vont sans doute porter le drame sur des sommets, le
creuser à des profondeurs où n'atteignit jamais le musicien de
la Muette, Mais tout de même ils ne feront guère que du drame;
ils ne s'élèveront pas souvent plus haut que le genre, ils ne pé-
nétreront pas plus avant. Parlant aux musiciens de France,
en 1825, Vitet s'écriait déjà, d'une voix prophétique :« /Rompez,
rompez tout pacte avec M. Scribe et ses amis. Ce sont gens qui
font trop bien les drames, vrais fléaux pour la musique. » Pour-
quoi, sinon parce qu'ils la restreignent et la rabaissent, la faisaîit
compagne, sinon servante, de l'action, voire de l'intrigue seule,
plutôt que maîtresse avant tout de l'esprit et de l'âme. Voyez ce
qu'est devenu dans Topera de Scribe, dans la Muette, ou dans la
Juive, ou dans P Africaine, un des ressorts passionnels, — pour
ne citer que celui-là, — de la tragédie, au moins de la tragédie
racinienne : Tamour de deux héroïnes rivales pour un unique
héros. Mesurez quel abîme sépare les princesses tragiques,
même du second rang, une Eryphile, une Atalide, une Aricie,
ces créatures vivantes, de ces vaines poupées : Elvire, Eudoxie,
Inès, que sont les princesses d'opéra.
« Ab exterioribus ad interiora; ab interioribus ad superiora.
Du dehors au dedans et du dedans en haut. » C'est la belle de-
vise des mystiques et les artistes aussi la pourraient adopter. 11
est trop rare que les musiciens du grand opéra français la pra-
tiquent et qu'ils franchissent, résolument et tout entier, le pre-
mier de ces deux échelons. La démarche était familière à leu. ^
grands devanciers : aux Mozart, aux Beethoven, aux Weber; et la
reprendre devait être la plus pure gloire de Wagner, leur grand
successeur. C'est pour son caractère éminent d'intériorité, que le
poète-musicien du Vaisseau Fantôme et de Tannhauser, de
Lohengrin et de Tristan, de l'Anneau du Nibelung et de Parsifql
îOMfi XXXV. — 1906. Au
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626 REVUE DES DEbA MONDES,
a préféré la légende à l'histoire. Il s'en est clairement expliqué
dans la lettre fameuse (à Frédéric Villot) qui sert de préface à
ses Quatre poèmes dopera, « Le caractère légendaire du sujet
(il ne s'agit encore ici que du Vaisseau Fantôme) assure dans
Texécution... un avantage du plus haut prix : car, d'une part, la
simplicité de l'action, sa marche, dont l'œil embrasse aisément
toute la suite, permet de ne pas s'arrêter du tout à rexplication
des incidens extérieurs, et elle permet, d'autre part, de consa-
crer la plus grande partie du poème à développer les motifs
intérieurs de l'action, parce que ces motifs éveillent, au fond de
notre cœur, des échos sympathiques.
«... Vous trouverez, je crois, déjà beaucoup plus de force
dans le développement de l'action de Tannhàuser par des motifs
intérieurs. La catastrophe finale naît ici, sans le moindre efifort,
d'une lutte lyrique et poétique où nulle autre puissance que celle
des dispositions morales les plus secrètes n'amène le dénoue*
ment, de sorte que la forme môme de ce dénouement relève
d'un élément purement lyrique.
« L'intérêt de Lohengrin repose tout entier sur ime péripétie
qui s'accomplit dans le cœur d'Eisa et qui touche à tous les
mystères de l'âme. La durée d'un charme qui répand une féli-
cité merveilleuse et remplit tout de la sécurité la plus entière,
dépend d'une seule condition, c'est que jamais ne soit proféiVe
cette question : « D'où viens-tu ? » Mais une profonde, une im-
placable détresse arrache violemment d'un cœur de femme cette
question conmie un cri, et le charme a disparu. »
De Tristan enfin, le plus intérieur assurément et le plus « pu-
rement humain, » — pour employer son langage, — de tous ses
drames lyriques, voici comment Wagner a parlé : « Tous mes
doutes s'étaient dissipés lorsque je me mis à mon Tristan,
Je me plongeai ici avec une entière confiance dans les profon-
deur de l'âme, de ses mystères, et de ce centre intime du monde,
je vis s'épanouir sa forme extérieure. » Ce centre, ce centre intime,
sans même recourir à la légende, en traitant des sujets quel-
conques et par le seul instinct de leur génie, plus simple que
celui de Wagner, * un Mozart, un Beethoven, les plus grands
entre les musiciens, l'avaient déjà possédé et s'y étaient en
quelque sorte établis. Ceux-là, de même qu'ils sont les maîtres
du dedans, ou plutôt parce qu'ils le sont, le sont aussi de tout
l'univers. En leur musique, une seule âme chante j^our toutes
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LIS ÉPOQUES DB LA MUSIQUE. 627
les âmes et toutes les âmes lui répondent. L'étendue de leur do-
maine en égale la profondeur, et ce que Taine eût appelé la
généralité de leur œuvre ne connaît pas de bornes. Écoutez les
Noces de Figaro y Don Juan et la Flûte enchantéey écoutez Fidelio.
Chefs-d'œuvre de la musique, vous dit-on, mais non pas du
théâtre. Répondez : chefs-d'œuvre de la musique, du théâtre et
de bien plus encore ; chefs-d'œuvre de la vie, et de la vie univer-
selle; chefs-d'œuvre de la vérité, et de l'intégrale vérité. Ici le
caractère individuel devient type, et la beauté particulière se dilate
à l'infini. Par la voix de Leporello, surpris et menacé du bâton
sous le manteau de son maître, ce n'est pas seulement le bur-
lesque émoi d'un maraud, c'est la douleur, et toute douleur hu-
maine, fût-ce la plus sérieuse, la plus noble, qui s'exhale en
immortels sanglots. Dans le Voi che sapete^ dans le duo de la
Flûte enchantée, est-il un de nos amours qui ne chante ? Enfin,
quand je ne sais quel critique a nommé Fidelio de ce beau nom :
l'opéra de la délivrance, il avait sans doute, en des pages aussi
vastes que le suprême finale, trouvé l'espoir et la promesse que
nous aussi, nous tous, prisonniers trop longtemps de nos
passions et de nos peines, nous en serons un jour â jamais
affranchis.
La généralité et l'infini de la représentation, le symbolisme
enfin, au sens le plus clair et le plus large du mot, voilà ce qui
manque trop souvent à notre musique française : à notre opéra-
comique, nous l'avons montré naguère (1), et, — nous tâchons
de le faire voir ici, — à notre grand opéra.
Trop souvent, disons-nous. Qu'on ne nous fasse pas dire
toujours. Cette beauté, cette vertu supérieure au sujet particu-
lier et au personnage individuel, mainte page de Meyerbeer ou
de Rossini, fût-ce d'Auber (je pense à l'air du « Sommeil, » de la
Muette) peut la contenir et la répandre. Dans une de ses Lettres
d'un voyageur, à Meyerbeer, George Sand rapporte que, durant
un des plus tristes hivers de sa vie, en proie à des crises de
spleen et presque de désespoir, elle n'avait qu'à se faire jouer cer-
taine modulation d'Alice au pied de la croix (troisième acte de
Robert le Diable) et qu'elle en obtenait aussitôt la fin de son
orage et le retour de son espérance.
On peut dans ce môme Robert, — et nous l'avons essayé, —
(1) Voyez, dans la Revue du 1* septembre 1905, notre article intitulé :
Vopérorcomique,
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628 ftEVDE DES DEUX MONDES.-
chercher et trouver le signe d'une pensée qui dépasse l'ceiîvre.
« Le mot de philosophie de Tart, écrivait naguère radmîrateur
le plus fervent du grand dramaturge lyrique, un bien gros mot
en vérité, sied pourtant merveilleusement à caractériser le génie
de Meyerbeer. Il y a chez lui de ces effets qu-un simple musicien
ne saurait produire. Prenez un Italien de belle et bonne race
et donnez-lui à mettre en musique le trio de Robert le Diable.
Qu'y verra-t-il ? Une situation dramatique, un morceau à effet
pour ténor, soprano et basse. Mais, à ce magnifique résujué de
toute une période de l'histoire, à cette figuration solenneffe da
l'homme entre l'ange et l'esprit du mal, reproduite sur tous les
frontons des cathédrales, croyez bien qu'il ne songera pas une
minute. La musique de Meyerbeer est l'œuvre d'un musicien de
premier ordre, et aussi d'un penseur. En même temps qu^ y a
des idées, il y a aussi l'Idée. »
Blaze de Bury, l'auteur de ces lignes, avait raison; mais seu-
lement à demi. L'Idée est dans cette musique; mais elle n'y pro-
duit pas tout ce qu'elle renferme, elle n'y arrive pas à son déve-
loppement intégral. En l'ajustant à son génie essentiellement
théâtral, Meyerbeer a dramatisé le symbole et Ta peut-être
rétréci. II a créé des individus plutôt que des types. Jusqué*daiis
le trio final, ce génie apparaît ainsi formel et concret. Un testa-
menl, produit au moment favorable, une horloge qui sonne mi-
nuit, des élémens enfin ou des causes extérieures décident de
l'issue de la lutte et la mainmise en quelque sorte visible
^' Alice sur Robert assure la victoire matérielle du bien. Et ce
bien, quel est-il? De ce combat quel est l'enjeu? L'hymen de
l'insipide Isabelle, la princesse d'opéra par excellence, et le prie-
Dieu nuptial qui attend, à côté du sien, devant le maître-autel
de la cathédrale de Palerme, Robert encore frémissant, encore
chaud du souffle de l'enfer. /^
Voilft ^oname il faut entendre, et restreindre l'élément'sym-
bolique dans Robert le Diable^ le seul opéra français peut-être
où Ton en trouve quelque trace. Au contraire nous l'avons trouvé
jadis, cet élément, au centre et comme au cœur de deux opéras
allemands, analogues à Robert le Diable par le sujet, mais, par
l'esprit, très supérieurs : le Freischutz et Tannhàuser (1). L'idée
y est la même sans doute, le bien et le mal s'y livrant le même
ii\ Voyez Tétade sismalée plus haut
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LES ÉPOQUES Jm LA MT]»IQUE. 629
combat ; maïs elle y apparaît plus immatérielle et, si Ton peut
dire, plus idéale. Elle y rayonne aussi davantage ; elle prolonge en
quelque sorte l'un et l'autre drame et les projette à l'infini dans
un double mystère : le Freischutz^ dans celui de la nature et
Tannhaûser dans celui de la foi.
La musique de l'opéra français ne porte et ne nous emporte
guère aussi loin. Pour en résumer le caractère, il semble qu'on
pourrait dire ceci : le drame et les personnages existent, vivent
par elle, plus qu'ils ne représentent et ne signifient; elle les
anime et les remplit, elle ne les dépasse et ne les déborde
pas.
IV
Mais elle les remplit, mais ils vivent, et cette vie, en sa plé-
nitude, suffit àFhonneur du genre que nous étudions.
S'il est une qualité proprement dramatique et qu'on ne
puisse refuser à la musique de Topera français, c'est le mouve-
ment. La Muette elle-même ne languit ni ne traîne jamais. Au
contraire elle est comme emportée en un perpétuel tourbillon.
Elle Test tout de suite, et le début au moins de l'ouverture ofi're,
au plus haut degré, le caractère pathétique. Il le doit au mode
mineur, qui corrige ce que le rythme pourrait avoir de trop
léger et de sautillant, à certaine descente chromatique, et sur-
tout à l'éclat initial, à ce premier coup frappé soudain sur un
accord de septième diminuée, et que, depuis l'attaque de l'ou-
verture de Don Juan peut-être, on n'avait plus ressenti.
Faut-il rappeler de quelle allure marche et se précipite une
scène, une série de scènes plutôt, comme le finale de la conjura-
tion dans Guillaume Tell; comme le cinquième acte de Robert le
Diable, le premier de l'Africaine ou le quatrième ; comme l'acte
de la cathédrale dans le Prophète, ou, dans les Huguenots enfin,
la Bénédiction des poignards et le duo qui lui succède, mais
qu'elle n'écrase point. C'est un chef-d'œuvre dramatique, par la
concision et le raccourci, que le dernier acte de la Juive, Il est
fait de récitatifs, de touches sobres et do justes accens. Pas un
air et par un morceau. A peine quelques mesures de chœur;
deux ou trois mouvemens de compassion ou de fureur populaire.
Tout est bref ici; tout'y est fort. Non, pas tout, et le personnage
de Rachçi au contraire s'y montrp admirable, çà et là, de dé^
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630 REVUE pES DEUX MONDES.
f alliance et de détresse. Il n'est pas jusqu'au premier acte, fort
médiocre en son ensemble, très chargé et encore plus vide, qui
ne trahisse par momens un musicien de théâtre. Songez à Téclat
superbe, — au milieu de tr«p vulgaires éclats, — du cri d'Eléazar :
« 0 ma fille chérie! » Rappelez-vous aussi le début de Touvrage :
comme deux ou trois mesures de Te Deum se mêlent aux propos
de la foule, à Tavis craintif de Rachel : « Mon père, prenez
garde ! )> conmie tout cela pose le drame, les caractères, et crée,
à l'extérieur au moins, le mouvement et la vie.
Autant que la marche de l'action, ou sa course, il serait
juste d'en noter parfois, dans l'opéra français, les haltes ou les
relâches, dramatiques aussi. C'est VariosOy maternel et palpitant,
de Fidès à peine échappée à la hache; l'allocution nuptiale
et déjà funèbre de Marcel aux deux époux, bientôt martyrs;
c'est Tadieu de Selika mourante, la berceuse de Masaniello
veillant sa sœur endormie, le baiser de Guillaume sur le front
qui va s'exposer à sa main paternelle; c'est Éléazar bénissant la
table pascale, c'est Rachel inquiète, épiant dans la nuit les pas
de celui qui « va venir, »
Pastorale avec magnificence au premier acte de Guillaume
Tell, la musique pourtant, de loin et comme au fond, s'y montre
pathétique aussi. Parmi tant d'hymnes de joie et de paix,
plus d'un ne semble célébrer qu'une paix mal assurée, une joio
menacée et timide. L'apostrophe de Guillaume : « // chante
en son ivresse I » éclate avec un bruit de tonnerre dans la sérénité
du matin. Le mode mineur donne je ne sais quelle mélancolie
à certains chœurs (« On entend du haut des montagnes, » ou en-
core : « Hyménée, ta journée.., ») que la rapidité du mouvement
ne ferait que joyeux. Telle phrase inquiète de Guillaume ou
d'Hedwige et, dans Tauguste discours de Melcthal aux jeunes
mariés, de sombres modulations, des accens irrités, passent
comme des nuages sur un ciel qui n'aurait plus rien de drama-
tique, s'il était tout entier radieux.
Tantôt ainsi la force de notre musique d'opéra se répand, et
tantôt elle se rassemble. Elle se concentre volontiers dans la
rencontre, dans le conflit de deux personnages, ou d'un person-
nage avec la foule, dans une « situation, » dans un de ces
« coups de théâtre, » qu'avec autant de puissance que de jus-
tesse, le génie d'un Rossini et celui surtout d'un Meyerbeer tant
de fois a frappés. Je n'en connais pas de plus soudain et d'où
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LES ÉPOQUES DE LA MUSIQUE. 631
jaillisse ensemble plus de dramatique et de musicale beauté, que
la réplique de Guillaume au pêcheur. Beauté dramatique, par le
contraste entre les deux personnages et les deux sentimens, entre
la douceur et la douleur de vivre, plus au fond encore, entre
l'insouciance de la nature et le souci d'un grand cœur. Quant à
la beauté musicale, où donc ici n'est-elle pas : depuis l'ampleur
et l'envergure de la phrase ; depuis le mouvement et le rythme,
non seulement de la mélodie, mais de l'accompagnement;
depuis Varsis ou l'élan de la voix, soulevant par deux fois,
avec un effort redoublé, les deux mots, si lourds, de fardeau
et d'ennui, jusqu'à la plénitude sonore et tonale de toute la pé-
riode, jusqu'à l'énergie et à la richesse croissante des modula-
tions, enfin jusqu'à cet éclat suprême, en majeur, où la honte
môme de la patrie s'efface en quelque sorte et se perd dans
l'orgueil, dans la volupté d'en souffrir et dans l'espoir de la
venger?
D'un bout à l'autre de ce répertoire d'opéra, nous voyons les
personnages dramatiques s'affronter et se heurter ainsi. Chez
Meyerbeer, lamoindre rencontre prend un air de combat. Rappelez-
vous, au premier acte des Huguenots, Marcel trouvant son jeune
maître assis au- festin del'impie, et la rudesse de sa réprimande, la
ferveur de sa prière. Quel débat encore, au dernier acte de Robert
le Diable, entre Bertram et Robert! Comme les répliques se croi-
sent ! Parfois comme elles se joignent et se nouent, jusqu'à ne
former, sur les dernières paroles : « Oui, c'est Dieu lui-même!
— Hélas! oui, c^est Dieu! » et sur un espace de deux octaves
descendantes, qu'un seul et même accord parfait. Alors survient
Alice et l'action se renouvelle et se ravive. L'aetion décidément,
le drame, l'emporte ici sur l'idée et le symboJe. On a raconté
(Blaze de Bury toujours) "que « pendant les dernières répéti-
tions de son ouvrage, Meyerbeer reçut de sa mère xme lettre avec
cette inscription : A ouvrir après la première représentation de
Robert, Sitôt rentré chez lui, le soir du triomphe, le fils rompt
à la hâte l'enveloppe et lit. C'est la bénédiction biblique dans la
simple majesté de son texte : « Que Dieu te bénisse et te garde !
Qu'il fasse luire vers toi sa face et te soit favorable! Qu'il te re-
garde et te donne la paix. » Puis, au bas de ces lignes, la
signature de sa mèie. » Je ne relis jamais le cinquième acte de
Robert sans penser à cette anecdote. Elle l'agrandit et le pro-
longe, nan pas dans le sens du symbolisme, mais dans celui de
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632 REVUE DES DEUX MONDES.
la* vivante ,'hùmâi lié et dramatique réalité. Elle évoque Tombre,
ou Tâme, d'une mère véritable, priant pour le génie et le salut
de son fils.
Si nous passons de Robert au Prophèfe, est-il rien de plus
dramatique, dans la cathédrale et devant la foule attentive au scan-
dale, que les regards, puis les n^ots échangés entre la « pauvre
femme » et son enfant ingrat? Quelle antithèse, — et de quelle
vigueur! — entre l'irrésistible reconnaissance et le reniement
injurieux! Dans les Huguenots enfin, c'est un duel, autant qu'un
duo, que l'immortel dialogue de Raoul et de Yalentine, et leurs
chants à tous deux, tour à tour unanimes et contraires, ne sont
pas moins beaux de l'horreur qui les arrache l'un à l'autre que
de Famour qui les réunit.
Parfois, souvent même, — on l'a noté précédemment, — le
drame, de particulier ou privé qu'il était, devient public. La foule
y intervient, et c'est.une des gloires de notre musique de grand
opéra, que de n'être pas inégale à la foule. Elle fait vivans des
groupes, des multitudes, et nous dirions des masses, comme
on le dit, si le mot, avec autant de puissance, avait moins de
lourdeur et plus de vivacité. La vivacité seule donne de la cou-
leur et du piquant à la scène du marché dans la Muette de Por-
tici. Mais elle ne pouvait suffire à sauver les autres passages
populaires de la trivialité, sinon de la bassesse. A quelle hauteur,
au contraire, s'élèvent et se soutiennent, dans le chef-d'œuvre de
Rossini et dans ceux de Meyerbeer, non seulement des « en-
sembles » et des « finales, » mais quelquefois des actes presque
tout entiers, partagés entre un seul personnage et plusieurs, entre
une voix unique et d'innombrables voix.
De tous côtés, les voyez-vous qui se rassemblent, les chorèges
fameux et leurs chœurs sublimes : les «uns pour conduire et com-
mander; les autres, tantôt pour résister et tantôt pour se sou-
mettre. Ici, Bertram évoque et prend à témoin de son angoisse
paternelle ses sujets infernaux. Là, c'est le vieux Marcel appelant
« tout Israël en émoi » au secours de son maître. Jean de Leyde
au bord de l'étang glacé, courbe ses bataillons rebelles sous le
poids de sa colère, pour les relever aussitôt au souffle de ses
cantiques. Quelques instans après, sa voix, ouvrière encore de
miracle, mais de miracle sacrilège, détournera les fureurs ana-
baptistes du sein de Fidès contrainte à s'accuser de mensonge et
de blasphème. Dautres héros encore, et des héroïnes même : un
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LES ÉPOQUES DE LA MUSIQUE. 633
Vasco, puis une Selika, dans r Africaine, se trouvent en conflit;
lui, le hardi conquérant, avec ses ennemis assemblés ; elle,
la pauvre sauvagesse amoureuse, avec la foule, hostile aussi, de
ses prêtres et de ses guerriers. En tant de rencontres diverses, on
ne sait qu'admirer davantage, si c'est l'action individuelle ou col-
lective, ou leur réaction réciproque, ou peut-être enfin la transi-
tion de Tune à Tautre. Meyerbeer excelle comme personne, le
Rossini de Guillaume Tell excepté, à ménager ce passage, à ré-
pandre et à propager de groupe en groupe, à travers les chœurs,
l'orchestre, ce qu'on pourrait nommer la contagion du pathé-
tique, à retenir enfin et à modérer la force qu'il vient de produire,
avant de tout lui permettre et de lui tout livrer.
Au-dessus de cette série, ou de cette chaîne de chefs-d'œuvre,
la Conjuration du Rutli et la Bénédiction des poignards dres-
sent en quelque sorte leurs cimes jumelles. Les deux scènes
fameuses n'ont pas moins d'étendue que d'élévation. Divers par le
sentiment ou Véthos, animés, transportés, l'un de colère sainte et
l'autre d'atroce fureur; l'un d'ailleurs (celui de Rossini), musi-
cal avec plus d'abondance et de pureté, l'autre, dramatique avec
plus de violence, les deux finales se ressemblent pour le reste et
ne sont pas loin de s'égaler. Le reste, c'est les dimensions et les
proportions, l'ordonnance et l'eurythmie de l'ensemble. C'est
l'enchaînement des épisodes et des effets, c'en est aussi la
variété, la convergence, le progrès et l'aboutissement, logique
et passionnel en même temps, à la conclusion, à l'apothéose.
Enfin c'est le rapport, que nous signalions tout à l'heure,
et la réaction réciproque entre les personnages, entre le chef
et les membres, entre celui qui parle et qui mène et ceux
qui répondent et qui suivent; c'est l'équilibre entre deux forces,
le partage entre deux principes : celui de l'individu et celui du
nombre, dont l'alternance ou l'accord est toujours un élément
de beauté.
Musique de l'action et du drame, la musique de notre grand
opéra l'est aussi des personnages ou des caractères. Les héros de
ce répertoire, qui ne sont qu'eux-mêmes, le sont avec précision,
force et grandeur; avec une vérité concrète, un peu étroite peut-
être, mais vivante, qui s'impose et ne s'oublie pas ; une vérité
qui, sans être infinie, pourrait bien être immortelle. Guillaume,
Bertram, Alice et jusqu'au timide Raimbaud, Éléazar et Rachel,
Marcel, Valentine (encore plus que Raoulj^le farouche Saint-Bris
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634 REVUE DES DEUX MONDES.
et Télégant Nevers, Fidès, Selika, autant de noms et de figures
assurés de ne point périr.
« Dites-nous, » demandait George Sand au musicien des
Huguenots dans la lettre citée plus haut, « dites-nous comment,
avec une trentaine de versiculets insignifians, vous savez dessi-
ner de telles individualités et créer des personnages de premier
ordre là où l'auteur du libretto n'a mis que des accessoires? Ce
vieux serviteur rude, intolérant, fidèle à Tamitié comme à Dieu,
cruel à la guerre, méfiant, inquiet, fanatique de sang-froid, puis
sublime de calme et de joie à l'heure du martyre, n'est-ce pas le
type luthérien dans toute l'étendue du sens poétique, dans toute
l'acception du vrai idéal, du réel artistique, c'est-à-dire de la
perfection possible? Cette grande belle fille brune, courageuse,
entreprenante, exaltée, méprisant le soin de son honneur comme
celui de sa vie, et passant du fanatisme catholique à la sérénité
du martyre protestant, n'est-ce pas aussi une figure généreuse et
forte, digne de prendre place à côté de Marcel I Nevers, ce beau
jeune homme en satin blanc qui a, je crois, quatre paroles à
dire dans le libretto^ vous avez su lui donner une physionomie
gracieuse, élégante, chevaleresque, une nature qu'on chérit mal-
gré son impertinence, et qui parle avec une mélancolie adorable
des nombreux désespoirs des dames de la cour à propos de son
mariage. »
Au-dessous de Valentine et de Marcel, George Sand a placé
Raoul, et c'est justice. Elle a pu raccuser,non sans raison, jus-
qu'aux deux derniers actes, de « niaise étourderie » et le traiter
plaisamment de « hanneton sentiinental. » A l'exception de Jean
de Leyde, qui les domine tous, les ténors de Meyerbeer ne sont
pas à l'abri de tels reproches. Ils montrent parfois de l'inconsis-
tance, et de l'incohérence aussi. Têtes chaudes, et même folles,
un Robert, un Vasco de Gama n'arrivent, par momens, qu'à se
donner des airs de matamore et de casse-cou. (« Je viens à vous
malgré ma haine, » ou bien : « Des chevaliers de ma patrie... »)
Mais ils prennent ailleurs de superbes revanches et Robert, au
dernier acte, Vasco de Gama dans la scène du Conseil, redevien-
nent des héros véritables, vivans.
Héros, héroïnes, ils vivent tous, c'est le mot qu'on ne saurait
trop répéter. Ils vivent tous, y compris ceux de second plan. Mar-
guerite, la Marguerite des Huguenots, qui ne parle pas toujours
comme une reine, chante le plus souvent ainsi, conmie une reine
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LES ÉPOQUES DE LA MUSIQUE. 6Si
intelligente et spirituelle. Au second acte (« Mais calmez-vous ! »)
au troisième (« Elle y venait pour rompre un hymen odieux 1 ») il
ne lui faut qu'un accent dlronie, de pitié moqueuse, pour retenir
cet étourneauy ce hanneton de Raoul, et pour le confondre.
Princesse elle aussi, mais princesse d'opéra dans toute la force,
ou dans toute la faiblesse, et comme dans tout le néant de l'expres-
sion, la Mathilde de Guillaume Tell est cependant enveloppée de
je ne sais quel romantique mystère par le prélude palpitant de
c< Sombres forêts! »
Près de Guillaume lui-môme et comme dans l'ombre chaude
qu'il projette, c'est une silhouette auguste, patriarcale, que celle
du vieux Melcthal bénissant les époux :
Songez, jeunes pasteurs, que la Suisse qui vous contemple,
Demande h votre hymen des appuis, des vengeurs.
Des jeunes montagnards 6 compagnes fidèles.
Dans votre chaste sein dort leur postérité.
Que vos fils soient nombreux I Votre fécondi fé
Fait la richesse des campagnes.
Les mots sont un peu ridicules; mais sublimes les notes,
les modulations, les accords, si bien que ce couplet de concours
régional, où semblaient réunis deux ministères, l'agriculture et
les cultes, devient, par la musique, une strophe deux fois sacrée
où se mêlent, très haut, l'idéal rustique et l'idéal religieux.
Raimbaud, dans Robert le Diable ^ est encore une gentille figu-
rine. On dirait' parfois un petit-neveu, plus honnête et non
moins poltron, de Leporello. Il participe avec ingénuité, avec
inconscience, au fantastique du sujet. Sa ballade imprudente est
cause de tout le drame. Elle est sienne, ou plutôt il est sien, car
elle le possède et, sans qu'il s'en doute, l'innocent troubadour,
elle l'environne de mystère et d effroi.
Parlerons-nous des personnages du premier rang? Si délais-
sés qu'ils soient, leurs traits ne seront pas de sitôt effacés de la
mémoire publique. Qui ne voit Selika, debout à la pointe du cap
et prononçant les mots de pardon et d'adieu devant les flots où
tout s'efface, ainsi que dans son cœur ! Et Guillaume ! Oubliera-
t-on jamais le chef héroïque et grave, et tout ce que, dans la scène
des Cantons, il mêle de sagesse et de prudence à l'inspiration et à
l'enthousiasme ! Quelle créature encore que Fidès ! Ou quelle
création I Quelle mère 1 Quelle matrone I Et quand elle serre entre
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63G REVUE DES DEUX MONDES.
ses bras son fils, je dirais presque son garçon, qui l'a sauvée,
j'allais dire aussi quelle maman ! Où donc enfin trouverez-
vous, dans ia musique de théâtre, une paternité, j'entends une
tendresse paternelle comparable à celle qui remplît et déchire le
cœur de Bertram ! Que le démon ait un fils, et qu'il l'aime, et
qu'il ne le puisse aimer que pour le perdre, cela est beau, de la^
plus dramatique beauté. Il y a dans cette paternité diabolique
une imitation et comme une contre-partie, une contrefaçon^
grandiose de la paternité divine. Voilà ce que Meyerbeer a ma —
gnifiquement exprimé. Relisez le rôle de Bertram, surtout les ré—
citatifs du premier et du cinquième acte ; il n'en est pas un seul^
môme le moindre, qui ne soit un mouvement, un transport, ua.
cri d'infernal et paternel amour.
Pour analyser de telles figures, ce ne sont pas seulement
leurs traits généraux et, en quelque façon, leurs grandes lignes
de vie, qu'il faut suivre. Les moindres mêmes ont leur valeur.
Le cinquième acte de la Juive, on le disait plus haut, est fait de
touches brèves et fortes. Il ne s'agit que de les voir. Un jour
que nous le relisions avec M. Jean de Reszké, je me rappelle
comment le grand artiste comprit ces mots d'Éléazar à Rachel :
a Ils veulent sur ton front verser l'eau du baptême^ »et tout ce qu'il
y sut mettre, outrela tendresse et Tan^oisse, de haine et de mé-
pris. Un détail peut achever ainsi, couronner un caractère. Tel
est, au premier acte, l'éclat d'Eléazar : « 0 ma fille chérie! >y De
même, au début du second acte, lorsque parait chez le vieil
orfèvre son impériale cliente, deux phrases, l'une obséquieuse :
« Et quel honneur pour moi! la Princesse Eudoxie! » puis une
autre, emphatique au contraire : « Une chaîne incrustée! un joyau
magnifique. Que portait autrefois V empereur Constantin! » suf-
fisent à marquer tour à tour la bassesse du juif et l'avide orgueil
du joaillier.
Humanum paucis vivit gcnus. Devant de tels passages, on
serait tenté de prendre, non pas à contresens, mais dans un
>ens détourné, Tadage latin, et d'admirer comme la musique
a besoin de peu de chose potir créer de la vie et de l'hu-
manité.
«
Ces personnages humains et vivans, la musique excelle à les
placer et, comme on dit, à les situer dans le temps et dans l'es-
pace, ou plus prédsément dans une époque et dans un pays. Ce
u est point autre chose qxn forme le sens ou la couleur histo-
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LES ÉPOQUES DE LÀ MUSIQUE. 637
riqu£ et pittoresque de l'opéra français en général et de Topera
de Mfeyerbeer en particulier. i
Historique moins que légendaire, Guillaume Tell est une
séri^ une double série de magnifiques paysages : paysages de
JQurl^u premier acte ; au second, paysages de nuit.
Partagée entre la nature et Taction, l'ouverture elle-même a
fait à la première, et de beaucoup, la meilleure part. S'il pouvait
y avoir, dans le monde sonore, une seconde Symphonie Pasto^
rale,ijeMe serait ici. On sait la beauté des trois tableaux ou des
troisfnoméns rossiniens : le calme, l'orage et le retour du calme.
Le premier est d'une grandeur et d'une mélancolie k la Gha-
teaufriand. (Je songe à ces quatre violoncelles, moins étranges
que fes quatre cors du Freischutz, mais plus tendres, et dont les
voix enlacées et qui montent, font surgir en nous aussi je ne sais
quellJB vague tendresse.)
Uorage est peut-être encore plus saisissant quand il menace,
puis quand il s'éloigne, que lorsqu'il éclate et se développe. Rap-
pelez^vous le malaise, l'angoisse de certaines notes posées en
syncopes, et comme de biais, sur des roulemens continus. Puis,
avec quelle facilité, quel naturel et quel sourire aisément retrouvé
renaît le calme, non plus mélancolique cette fois, mais au con-
traire inondé, ruisselant de joie. Ce chant de ranz, porté sur des
accords de quintes, et qui passe, — un seul moment, — du majeur
au nâineur comme de la lumière h l'ombre, ce chant demeure
jusqu'au bout grave et religieux. Mais autour de lui, d'abord
égayées et vives, bientôt enivrées, éperdues, s'enroulent, se dé-
Toulent et rejaillissent des vocalises de flûte. La symphonie
s'accroît et s'enrichit, elle s'éclaire, elle se transfigure en une
apothéose admirable de plénitude autant que de légèreté. Vrai-
ment cela n'est pas très loin, — pour un instant, car cela ne
^ure pas davantage, — de l'hymne d'actions de grâces par où
» achève le poème beethovenien.
Dix, vingt paysages, dans le premier acte de Guillaume Te/l,
égalent celui-là, sans le reproduire. Le sentiment, ou mieux
tous les sentimens de la nature animent ces chœurs innom-
brables, incomparables môme entre eux, variés comme le mou-
^'cment ou l'action et la contemplation ou le rêve, comme le
torrent dans sa course et le lac dans son calme et sa pureté.
C'est l'idylle d'un peuple, que ce premier acte; mais le
eecond en est l'épopée. Une épopée qui reste pastorale et u^^
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638 REVUE DES DEUK MONDES.
relie encore, je veux dire où les forces de la nature conspirent
avec celles de Thumanité. La nature s*y retrouve partout pré-
sente, agissante partout : dans l'adorable chœur de la nuit,
dans ces quelques arpèges, dans- ce tintement de cloche, et dans
cette harmonie mourante, la chose peut-être la plus exquise, avec
deux fameuses terzines de Dante, de toute la poésie et de
toute la musique du soir.
La nature enveloppe Mathilde, oui, Mathilde elle-même ; elle
Témeut et fait trembler ses pas sur la mousse, tandis qu'un
souffle d'orage traverse le prélude frémissant qui l'accompagne
et vient s'éteindre avec le dernier roulement de timbales de la
ritournelle de Sombres forêts.
Quant au finale du Riitli, ce nom seul, dont il est juste
qu'on le nomme, dirait assez tout ce qu'il doit de beauté sereine et
presque sainte à la nature encore, au triple et secourable mystère
de la nuit, des bois et des eaux. Ici, de nouveau, que de sym-
phonies pastorales ! Que de parfums, d'échos et de murmures I
Que de bruits de pas ou de rames ! Quelle profondeur s'enfonce
sous les arbres et quelle fraîcheur vient des flots ! Comme, à
tout épisode dramatique, à l'arrivée de chacun des trois cantons,
un épisode pittoresque répond ! Comme en la moindre ritournelle,
— et l m voudrait un mot plus relevé pour ces nobles effusions
d'orchestre, — on sent la présence, l'influence, la complicité se-
crète et sacrée des choses, qui sont la patrie aussi, qui semblent
demander qu'on les sauve, et travailler elles-mêmes, tout bas, k
leur salut.
Tout cela, dira-t-on peut-être, c'est la nature sans doute. (Et
ce serait déjà beaucoup.) Mais Guillaume Tell est quelque chose
de plus que lauature : c'est ime nature particulière et précisé-
ment celle dfï'la Suisse, non de la France, ou de l'Allemagne,
ou de l'Italie. Si peu que vous ayez l'oreille et l'âme d'un musi-
cien, avec la mémoire d'un voyageur, vous le reconnaîtrez. Mais
à quoi? D'abord à des analogies, à des équivalences générales
entre les formes visibles et les figures sonores : à la couleur pas-
torale de la partition, à son caractère de laciea ubertas^ de force,
de fraîcheur et de sérénité. Enfin, — et bien que peut-être
on ne l'ait point assez remarqué, rien ne serait plus facile que
de l'établir, — enfin des thèmes de ranz des vaches, ces chants
populaires ou nationaux de la Suisse, ne servent pas seulement
de fonds, mais de motifs à la plupart de ces paysages musicaux.
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THJgmM-
LES ÉPOQUES DE LA MUSIQUE. 639
Rossini, sans les répandre à profusion dans sa partition, les y a
semés -d'une main plus qu'on ne croit attentive. Il en a fait
l'atmosphère qui baigne son œuvre, et qui l'embaume, où cette
œuvre repose et dont parfois elle frémit. Elle leur doit, en plus
d'une page, son caractère local, et comme authentique; par eux
elle se trouve, pour ainsi dire, enxègle si ce n'est avec l'histoire,
au moins avec la géographie.
L'histoire I Si la musique de Guillaume Tell n'évoque ou ne
représente pas celle des temps anciens, elle s'est mêlée un jour
à. celle de son temps, et l'opéra d'un Italien, sur un sujet suisse,
xiè fut pas tout à fait étranger à l'une des révolutions de Paris.
« Le lundi 26 juillet 1830, l'affiche de l'Opéra annonçait pour le
^oir même Guillaume Tell. Le matin, vers midi, tout le per-
sonnel du théâtre était réuni sur la scène. Chacun était pré-
occupé des graves événemens qui se préparaient, car les fameuses
ordonnances avaient été publiées la veille et l'esprit de l'émeute
grondait déjà. On causait de la chose publique et on répétait
4jruillaume Tell. Un raccord avait été jugé nécessaire. J'étais
j)résent à cette répétition, seul dans la salle obscure, oti péné-
-traient par momens des rumeurs lointaines. Lorsqu'on arriva au
trio célèbre, et que Guillaume s'écria : « Ou V indépendance^ ou la
mort! » un frémissement parcourut le théâtre, et les h mmes
qui se tenaient au fond de la scène ou qui remplissaient les cou-
lisses : acteurs, musiciens, machinistes, comparses, soldats de
garde, frappés d'une étincelle soudaine, accoururent et répétèrent
le cri de Guillaume. Jamais mouvement réglé par un habile
metteur en scène ne fut exécuté avec autant de chaleur et d'en-
semble... Ce fut la fin de la répétition. Beaucoup de ces
hommes, cachant sous leurs vêtemens une arm'^ improvisée,
partirent et allèrent grossir les groupes qui agitaie ^t les boule-
vards. Peu d'instans après, on reçut l'ordre de cesser la répéti
tion et de changer le spectacle... L'histoire sait comment il fut
changé (!).>'
Les opéras de Meyerbeer sont historiques d'une autre façon.
Mais de celle-là même, tout actuelle et comme brûlante, on a
prétendu, — plaisamment, — qu'ils l'étaient. « La foule, écrivait
quelques années plus tard Henri Heine, qui n'épargna jamais
son illustre compatriote, la foule se presse encore à l'Académie
(1) Halévy, Derniers souvenirs et portraits.
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6i0 REVUE DES DEUX MONDES
de musique pour voir Hobert le Diable; mais; n'feîf déplaise'* aux
enthousiastes de Meyerbeer, jo pense que beaucoup de gens ne
sont pas seulement attirés par le charme de la musique, mais
bien par le sens politique du livret. Robert le Diable, fils d'un
démon aussi réprouvé que Philippe-Égalité et d'une princesse
aussi pieuse que la fille des Penthièvre, Robert le Diable est
poussé au mal, à la révolution, par l'esprit de son père, et, par
celui de sa mère, au bien, c'est-à-dire vers Tancien régime. Ces
deux natures innées se combattent dans son âme; il flotte
entre les deux principes; il est juste milieu. C'est en vain que
les voix de Tabîme infernal veulent l'entraîner dans le mouve-
ment; en vain qu'il est appelé par les esprits de la Convention,
qui, nonnes révolutionnaires, sortent de leurs tombeaux; en vain
que Robespierre, sous la figure de M"° Taglioni, lui donne
l'accolade. Il résiste à toutes les attaques, à toutes les séduc-
tions. Il est protégé par l'amour d'une princesse des Deux-
Siciles, qui est fort pieuse ; et lui aussi devient pieux ; et nous
l'apercevons à la fin, dans le giron de l'Église, au milieu du
bourdonnement des prêtres et des nuages d'encens. »
Pour « mil huit cent trente » que puisse être par certains
côtés Robert le Diable, il ne l'est tout de même pas à ce point, et
comme sous cet angle-là. Mais qui dira jamais à quel degré les
Huguenots sont « quinze cent soixante-douze, » ou plutôt, —
pour leur donner plus de jeu, — xvi« siècle, et xvi® siècle français,
à demi protestans et catholiques à demi. Réforme et Renaissance
à la fois. George Sand encore l'a dit, — au moins à moitié, — dans
la lettre que nous citions plus haut. Sous les voûtes du temple
de Genève, « à l'heure hardie et vaillante de midi, » elle a \m
« debout cette statue d'airain, couverte de buffle, animée, par le
feu divin que le compositeur a fait descendre en elle... une des
plus grandes figures dramatiques, ime des plus belles personnifi-
cations de ridée religieuse qui aient été produites par les arts
de ce temps-là, le Marcel de Meyerbeer. » El bientôt l'illustre
« voyageur » ne la vit plus seule, cette figure héroïque. Derrière
^lle, avec elle, « la Réforme, cette forte idée sans emblèmes, sans
voiles et sans mystérieux ornemens, m'ap parut dans sa grandeur
et dans sa nudité. Cette église sans tabernacle ni sanctuaire, ces
vitraux blancs éclairés d'un brillant soleil, ces murs froids et
lisses, tout cet aspect d'ordre qui semble établi d'hier dans une
église catholique dévastée, théâtre refroidi d'une installation
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wm^^
LES ÉPOQUES DE LA MUSIQVE. , 641
ion te militaire, me frappèrent de respect et de tristesse... De ces
dalles, que n'échauffent jamais les genoux du protestant, sem-
blaient sortir des voix graves, des accens d'un triomphe calme
et serein, puis des soupirs de mourant et les murmures d'une
agonie tranquille, résignée, confiante, sans un râle et sans un
gémissement. C'était la voix du martyre calviniste, martyre sans
extase et sans délire, supplice dont la souffrance est étouffée
sous l'orgueil austère et la certitude auguste.
<c Naturellement ces chants imaginaires prirent dans mon
cerveau la forme du beau cantique de Topera des Huguenots, » Et
le romaneier-ppète, artiste par surcroît ce jour-là, de s'écrier avec
eritliousiasme : a 0 musicien plus poète qu'aucun de nous, dans
qxiel repli inconnu de votre âme, dans quel trésor caché de votre
intelligence avez- vous trouvé ces traits si nets et si purs, cette
coixoeption simple comme Tanlique, vraie comme l'histoire, lu-
cide comme la conscience, forte comme la foi? »
Encore n'est-ce là qu*uu des aspects historiques du chef-
d'œuvre. La musique des Huguenots a plus d'une façon d'être
« AT raie comme l'histoire. » Elle sait Tôtre (aux deux premiers
ao tes) selon l'esprit de la Renaissance, comme, aux derniers,
sviî vant l'idéal luthérien. Le génie de Meyerbeer, son génie his-
torique, est dans ces rencontres et ces contrastes, àonVie Pro-
p^ète offrirait, après les Huguenots, des exemples non moins
éclatons. Diversité des époques et diversité des pays, la couleur
locale ne consiste que dans le sentiment de l'une et de l'autre,
®^ oette couleur, intense ou légère, il n'est pas un de ses tableaux,
^li de ses décors, où Meyerbeer ne l'ait répandue. Est-il besoin
^® citer les plus fameux et les plus grandioses : le cloître de
^ober^ le Diable^ les paysages exotiques de l'Africaine^ la cathé-
^ï'ale du Prophète et ses liturgies triomphales; au cinquième
^ctçr jgg Huguenots, les abords du temple protestant; au troi-
^lèixie, le Pré aux Clercs, où le couvre-feu se traîne dans la
"^^me chaude d'un soir d'été. Chez Nevers, au premier acte,
ti^avers les ensembles trop, souvent sommaires, un peu gros
^^ Comme brossés, que d'arabesques ïait courir au plafond de la
^^H^ xine ritournelle, une phrase de chant ou d'orchestre, un
T^^logue, un récit! Un peu plus loin, quelle sensation defrai-
f^exxr, d'ombrages et d'eaux courantes nous donne le oirélucîft
^^tmimental et la-première phrase de la reine, dès que ie rideau
^ lè^e sur les jardins et la riyière de Chenonceaux I
tOME XXXY. — 1906. «ï
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èi2 KEVUB DBS DEUX MONDES.
G
Mi Grand opéra français. » En vérité^ je n'en vois pas un autre
i plus que les Huguenots soit digne de ce nom. Cette musique
^est à nous, elle est nôtre par la finesse autant que par la puis-
isance. Elle touche en nous les fibres les plus sensibles et les
cordes les plus délicates. Autant que les grands faits de notre
histoire, elle évoque nos horizons familiers : ceux de notre
Paris, au troisième acte, et, dans les deux premiers, ceux d'une
de nos plus aimables, de nos plus françaises campagnes. « 0
beau pays de la Tourainel » Rien que cet hommage féminin et
royal, avec ses quatre notes et son accompagnement léger,
parmi les fluidités de Torchestre, est quelque chose de délicieux.
Et je ne saurais entendre le début du récit de Raoul : « Non
loin des vieilles tours et des remparts d'Amàoise, » cette intona-
tion mineure et cet accent de mélancolie, et ce nom qui s'élève
et fait silhouette au-dessus d'accords qui tremblent comme les
vapeurs du matin, sans que tout cela rende l'aspect, et j'allais
dire le visage même de notre douce France, un peu plus présent
à ma vue, un peu plus cher à mon cœur.
Voilà de la géographie encore et voilà de l'histoire. On a
contesté souvent à la musique le don de pareilles évocations.
Gomment, ont demandé ceux qui ne la comprennent ni ne la
sentent, comment pourraitr^Ue figurer une époque, un pays? —
Gomment, demanderons-nous à notre tour, comment ne le pour^
rait-elle pas, et pourquoi? Pourquoi l'esprit des temps passés et
des contrées diverses n'habiterait-il point en elle? Sans doute elle
ne l'exprimera pas toute seule, et la parole, et le décor seront là
pour Ty aider. — Alors c'est le décor qui représente et c'est la pa-
role qui décrit? — Essayez seulement de supprimer la musique;
ne conservez que le texte, les châssis et les toiles peintes, et, de
l'histoire et du paysage, vous verrez ce qui restera.
Laissons du moins cet honneur à la musique, et justement à
celle que nous étudions aujourd'hui. S'il est vrai que la mu-
sique du grand opéra français ne « creuse » pas toujours ses
personnages, il n'est pas moins certain qu'elle les enveloppe et
les encadre, qu'elle leur donne le recul ou le lointain du temps
et de l'espace. Et c'est quelque chose encore d'arriver à cette gé-
néralité relative, quand on ne peut ajt.teindi;e à l'universel et à
l'infini.
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LES ÉPOQUES VE LA. MUSIQUE, 643
Elle 7 arrive^ plus d'une fois, à cette généralité, par deS'
moyens proprement musicaux. On éprouve quelque scrupule à
le dire, la chose allant^ semble-t-il, de soi-même, et cependant
il le faut, le c(mtraire ne se disant que trop aujourd'hui : si le
grand opéra français n'est pas comme lopéra de Mozart, voire
celui de Gluck, un des chefs-d'cemvre de la musique, la mu«*
sique y a pourtant sa part.
Grand musicien dramatique, le Rossini de Guillaume Tell
est, de tous les maîtres de notre opéra, le plus purement musi-
eiai, ou le musicien le plus pur. Dans Tordre de la beauté rien
que sonore, je ne sais trop ce que non seulement la Muette ou
la Juive, mais les Huguenots ou le PropA^f^, pourraient offrir
d'égal aux deux premiers actes du chef-d'œpvre de Rossini.
Pourtant, jusque dans cet ordre supérieur, quelques pages
de l'opéra d'Halévy, de l'opéra d'Âuber, sont dignes, — et l'on
peut croire assurées, — de ne jamais périr. Malgré le thème
central, majeur et vulgaire qui la dépare, l'ouverture de la
Muette est musicale autant que dramaticpe. La fameuse Prière
est d'un excellent style polyphonique et, pour le sentiment reli-
gieux, très supérieur au moderne « répertoire >» de nos églises.
C'est une admirable mélodie, annoncée par un récitatif admi-
rable, que l'air du sommeil, ce chant si pur, qui s'élève d'abord,
comme plus d'une phrase illustre, sur les degrés de l'accord par^
fait majeur, pour descendre ensuite, poiir défaillir et tomber
lui-même, sur la modulation mineure qui donne tant de tristesse
et de tendresse à ces mots : « Les larmes qui tombent encore de
ses yeux. »
Belle page aussi de musique, la Pàque de la Juive. Belle, pre-
mièrement par la rectitude et presque par la rigueur des lignes,
par la couleur tonale, par l'originalité de la coupe et du rythme;
belle ensuite, et d'une autre manière, quand la psalmodie se dé^
tend et s'entr'ouvre, et que, sortant comme une fleur mélodique,
des versets et des répons austères, la cantilène d*Éléa£ar monte
et s'épanouit. Enfin le fameux air : « // va venir/ » n'est pas
seulement dramatique ; mêlé de mélodie, de déclamation et
d'orchestre, il est trois fois musical. Symétrique et cependant
libre» entrecoupé de vides, ou de Mlanoeii il développe entre ses
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644 REVUB DES DEUX MONDES.
deux reprises un épisode mineur en triolets, où passe un pres-
sentiment funeste. C'est, au-dessous de la prière d'Agathe et de la
romance de Desdemona, Tun des beaux momens consacrés par
la musique à Tangoisse de l'attente, à Teffroi de la solitude et de
la nuit.
Mais Guillaume Tell^ encore une fois, domine tout le réper-
toire. Les deux premiers actes, à part quelques faiblesses, dé-
bordent vraiment de musique. Mélodie, harmonie, orchestre,
récitatif, l'abondance des formes sonores n'a d'égale ici que leur
pureté. Le chœur d'introduction, tel autre encore (en fa majeur)
semble écrit avec la plume de Mozart. En cette longue suite d'c< en-
sembles, » pas un andante n'est vide et pas un allegro ^ le fmale
excepté, n'est vulgaire. Au second acte, on aimerait pouvoir tran-
scrire le petit chœur de la Nuit, rien que pour montrer à quelle
extrême beauté l'extrême simplicité sait atteindre, et comment,
dans une série d'inoubliables accords, une faute d'harmonie, —
qu'un écolier n'oserait se permettre, — peut être en même temps,
avec la liberté du génie, et commise et rachetée.
Est-il un élément de la perfection sonore qui manque au
prélude romantique, puis à la ritournelle (de quatre mesures),
enfin aux deux strophes, classiques et quasi virgiliennes, de
Sombres forêts? Avec ses trois mouvemens : son premier
allegro qui se modère et se contient, son andante ultra-pathé-
tique et son finale enivré d'enthousiasme, qu'est-ce que le fameux
trio, sinon l'ébauche ou le raccourci d'une symphonie ? En rap-
pellerons-nous les élans, ou les éclats, et le foudroyant effet que
produit, non pas même telle phrase, mais telle note, et certains
sanglots, certains cris d'Arnold, qui demeurent tout de même
un chant.
Dans la vaste scène du Rtitli, tout est musique. Les haran-
gues de Guillaume y sont des chefs-d'œuvre d'éloqpience à la fois
chaude et sobre, de lyrisme verbal et chantant. Partout les chœurs
et les soli se croisent et se font équilibre. De nombreux épisodes
ne forment ici qu'une scène diverse, mais homogène. L'éclat et la
solidité de l'orchestre ne le cèdent en rien à la variété des mélo-
dies, des rythmes et des mouvemens. Ceux-ci, même rapides,
restent graves, et le chœur syllabique sur ces paroles : « Guil-
laume, tu le vois! » doit à sa vivacité môme autant qu'au mode mi-
neur et au pianissimo, son caractère fiévreux et haletant. Tantôt
là polyphonie — des voix ou de l'orchestre — se divise ; tantôt
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LES ÉPOQUES DE LA MUSIQUE. 645
elle se rassemble, et dans un unisson imprévu et terrible (« Un
esclave n'a pas de femme ^ Un esclave n'a pas d'enfant ») elle porte,
elle frappe tout entière et d'un seul coup. Enfin le dernier en-
semble vaudrait à lui seul une longue analyse. Dépouillé du drame,
de la parole et de la décoration, il reste néanmoins ime admirable
période musicale. Il l'est par Tjntroduction rayonnante et triom-
phale, où les accords parfaits, que les trompettes sonnent,
s'étagent comme les degrés d'une échelle de lumière. Il Test par
la noblesse, par l'éclat de la mélodie mère ou maîtresse ; par le
double mouvement, flux et reflux véritable, qui l'apporte et la
remporte tour à tour; il l'est par le développement de l'idée,
aussi bien que par la qualité de Tidée elle-même; il Test, en deux
mots, autant que par la pureté de son principe, par la magnifi-
cence de son progrès et la force irrésistible de son cours.
Oui, le musicien de la scène des Cantons est plus pur que
celui de la Bénédiction des poignards. Mais le second fut maintes
fois un grand musicien aussi. Beaucoup de nos jeunes com-
positeurs le méprisent aujourd'hui, qu'il aurait méprisés bien
davantage. Le nom seul de la Bénédiction des poignards attes-
terait asisez quel ordonnateur, quel architecte de sons fut le com-
positeur des Huguenots, Nous ne verrons pas s'écrouler non
plus, quoi qu'on en dise, la cathédrale de Munster, ou la salle du
« Conseil supérieur de la marine » à Lisbonne, et <( quand il
bâtissait de sa main colossale, » ce n'est pas toujours en drama-
turge seulement que Meyerbeer bâtissait.
Si parfois le théâtre l'emporte, ou l'égaré au delà de la mu-
sique, — pour ne pas dire au-dessous, — comme la musique,
ailleurs, le ramène et le relève ! Alors, entre les deux élémens
de son art, que de conjonctions heureuses ! Au début de la con-
juration des Huguenots^ quel trait de génie, et de génie musical,
que certaine modulation découvrant sous l'appel de Saint-Bris :
« Écoutez! Écoutez! » de nouvelles et terribles profondeurs!
Trouvailles musicales aussi, les accords enharmoniques sur les
premières paroles de la Bénédiction des poignards : « Glaives
pieux! Saintes épées! » et, plus loin, certaine dissonance de se-
conde quand éclate V « Anatfième sw* eux! » plus loin encore,
dans le duo, les quintes, rudes et sinistres, où se pose la sinistre
demande : « Entends-tu ces sons funèbres ? »
A peine mélodiste, disait-on naguère, et trop mélodiste, trop
italien, à ce qu'on prétend aujourd'hui, Meyerbeer, à côté de mé-
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646 RETUE DES DEUX MONDES.
lodies médiocres, en a créé de sublimes. Est-il besoin de citer
les plus beaux de ses cbants : dans le duo des HugenotSy le fameux
« Tu ras dit, » enivré d'amour et d'épouvante ; ou la stropke de
Vasco, saluant, dans l'extase aussi, des rivages nouveaux et
radieux?
L'orchestre de Meyerbeer sait chanter, agir, comme les voix.
C'est lui qui, dés le début du Prophète, nous présente en quelque
sorte Fidès. Il figure sa démarche un peu lasse, im peu lourde,
sa babillarde et souriante bonhomie. Plus tard, sous les voûtes
gothiques, à l'heure de la tragique rencontre du fils et de la
mère, l'orchestre encore intervient et participe. Il s'étosae, il
s'indigne, il finit par céder avec elle ; il ordonne, implore, et
triomphe avec lui. Dans le célèbre unisson de t Africaine^ l'or-
chestre, toujours l'orchestre, sert de héraut funèbre à Selika ve*
nant chercher la mort. Prêt à bénir Valentine et Raoul, tandis
que Marcel un moment se recueille, un instrument, un seul
(clarinette basse) expose en quelque sorte le sujet de la nuptiale
et sombre homélie; il en prononce l'exorde et, triste, pieux et
fidèle, ensuite il y répond.
On sait quelle a toujours été, dans l'opéra français, la valeur
du récitatif. Guillaume Tell et les quatre partitions de Meyer-
beer en offrent à tout moment des exemples et des chefs-d'œu\Te.
Nous avons cité plus haut les sublimes divagations d'Arnold.
Plus retenu, moins libre et, comme on dit, ,« obligé, » mêlé
d'orchestre, en un mot moins italien, le récitatif de Meyerbeer
se compose et s'organise davantage. En outre il se fond mieux
avec les autres élémens du style dramatique et musical. Entre
les ce endroits forts, » selon l'expression du Président de Brosses,
la musique de Meyerbeer ne faiblit ni ne se dérobe. Elle excelle
au contraire dans les transitions. Là, quelques mesures de récit,
mais d'un récit accompagné, commenté; les accens de la voix, le
discours soutenu par quelques accords, quelques mouvemens de
l'orchestre, tout cela donne aux moindres scènes qui séparent
les <c morceaux, » ou plutôt qui les unissent et les soudent en-
semble, un caractère, une vie égale et parfois supérieure à celle
dont les « morceaux » mêmes sont animés.
Il n'est pas jusqu'à la symphonie et au leitmotiv, — cette
application particulière de la symphonie au drame en musique,
— qui ne joue dans l'opéra de Meyerbeer un rôle encore élé-
mentairdy mais déjà cependant un rôle. Dans rintjfodu6tio& des
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W^'
LE8 EPOQUES DE LA MUSIQUE. 617
Huguenots et maintes fois au cours de l'ouvrage, le choral de
Luther ne fait guère que revenir et ne va pas, — ou presque pas,
— jusqu'à se transformer. Le motif éclatant et triomphal par où
commence la marche du Prophète, est celui qui naguère, alors
incertain et timide, annonçait le récit, fait par Jean à ses sombres
conseillers, du songe auquel il refusait de croire. Ici la seule
intensité, le degré de force ou de couleur des sons, marque toute
la différence entre les promesses du rêve et leur accomplisse-
ment. Mais, au premier acte de Robert le Diable, c'est en leit-
motiv véritable, que la ballade de Raimbaud est traitée. Toute
simple d'abord et très claire, il suffit du mode mineur, de
quelques accords de septième, aux intervalles diminués, pour la
coixipliquer et Tassombrir, pour en dégager à demi le mys-
tère et la menace, qu'au début elle ne semblait pas contenir.
Dans ce qu'on nomme la symphonie, il convient de distin-
g^uerdeux élémens, ou deux principes. Le premier n'est guère
o-^tjpe chose que le nombre et la variété des instrumens, leur
tiiKxl)re, ou leur couleur, et leur faculté d'expression. Le second,
plus intellectuel en quelque sorte, et qui tient du raisonnement
^^ de la logique, consiste à développer uujb idée musicale, à la
^^Iti plier par elle-même, à tirer, à déduire d'elle tout ce qu'elle
l'en, ferme et peut donner. De ces deux ordres, qui se touchent et
^^ se confondent pas, le premier est plutôt celui de l'orchestra-
*ioxx ; l'autre, celui de la symphonie proprement dite. Ce dernier
uoiriaine, où Wagner devait un jour entreprendre de transporter,
voxi*e d'enfermer le drame lyrique, ne fut que rarement le ter-
T^^xxx de notre musique et, pour ainsi dire, jamais celui de notre
S^^iicî opéra. Pourtant on trouve çà et là dans l'œuvre, non pas
"^ liossini, mais de Meyerbeer, des esquisses ou des amorces de
^y^^phonie. C'en est une que l'introduction de Robert le Diable,
^^ 1^ motif de la future « Évocation des nonnes » est thémati-
9^^ ixient travaillé. C'en est une encore, — et même un peu plus
^A^^ncée, » ou « poussée, » — que certain passage du quatrième
^*^ du Prophète, où trois ou quatre notes de Fidès (« Et toi, tu
^^^e connais pas ! ») circulant à travers la polyphonie des voix
^ô l'orchestre, la soutiennent et, pour ainsi dire, la nour-
"^^ont tout entière.
j -^insi les diverses formes de la musique, et de la musique
^liéâtre, se partagent, sans que l'une ou l'autre y domine, le
* -^^^^ que nous achevons d'analyser. Nous avons parlé précé-
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648 BStVB lies HBux
déminent d' « opéra récitatif» et d' « opéra mélodique. nVn opéra
symphonique » fera quelque jour l'objet de notre dernière étude.
On pourrait qualifier d'éclectique, ou de composite, le grand
opéra français, et même, pour en définir la nature musicale oa
spécifique, — j'entends celle-là seulement, — ce serût peut-être
le terme le meHleur.
VI
« Les vieilles formes s'usent. L'opéra en cinq actes n'est plus
possible. )) Ainsi parlait déjà Meyerbeer à Blaze de Bury. Et
Richard Waglier, adorant encore ce qu'un jour il devait brûler,
avait écrit cet éloge funèbre de l'opéra meyerbeerien : « En ce
sens, on ne peut rien concevoir de plus élevé. Nous compre-
nons que le point culminant, dans toute l'acception du mot, a
été atteint, et de môme que le plus grand génie éclaterait, s'il
voulait, dans l'ordre d'idées de Beethoven, non pas même enché-
rir sur sa dernière symphonie, mais seulement essayer de par-
tir de là pour aller plus loin, de même il parait impossible que,
dans cet ordre d'idées où Meyerbeer a touché la limite extrême,
on veuille encore s'avancer au delà.
(( II nous faut nous arrêter à l'opinion que cette dernière
époque de la musique dr»na tique s'est fermée avec Mey^beer,
et qu'après lui, comoM après Haendel, Gluck, Mozart et Beetho-
ven, Tidéal peur cette période doit être considéré comme atteint
et impossibto à dépasser; mais aussi que, dans sa puissance infa*
tigable de création, le temps apportera une nouvelle direction
qui permettra de faire ce que ces héros ont fait (1). »
Le temps, on le sait, n'a pas été sourd à l'appel de Wagnes,
infidèle à son espérance. Wagner, accomplissant lui-même ^a^
prophétie, le Wagner d'après Rienzi, le Wagner du Vaisse^^
Fan/âme, de Tannhàuser et de Lahengrin, devait donner V
« nouvelle direction,» tracer lefutm* chemin et le suivre ensu^Si
jusqu'au bout. L'ancienne voie, celle que nous venons de parcour "i
est aujourd'hui presque déserte; elle garde pour seule parure ^
magnificence de ses ruines et de ses tombeaux. Aucun de ce- ^^
iqui, depuis uu demi -siècle peut-être, y passèrent, ne sembl^^' }
avoir élevé de monument immortel. Avant même de subir l'K-B-
(1) Traduit par MM. Soubies et Malherbe dans un article sur Wagner et Me^<0A
Jœer {Mélanges sur Wagner).
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^T^ppw
LES ÉPOQUES DE LÀ MUSIQUE. 649
fliience, retetîvement récente encore, de Wagner, la musique
françafee avait d'elhe-méme cherché d'autres routes. Ce n*est pas
dans la mesure où il se rapproche du « grand opéra, » mais au
contraire dans celle où il s'en éloigne, que le Faust de Gounod
parut et demeure en France un chef-d'œuvre sans précédent.'»Et
depuis, on peut assurer que l'évolution de notre musique ''de
t-héâtre s'est opérée en dehors, si ce n'est à l'encontre du genre
^ue nous achevons d'étudier. Sans doute on l'a vu se défendre,
r>ii se survivre, et pousser quelques rejets encore. Par exemple,
.Bnmlei, le Roi de Lahore et Patrie furent très loin de rendre à
1 ^idéal ancien c^s hommages sans éclat. Mais, tout de même, les
.^^^ri VIII et les Ascanio, ses « grands opéras, » ne font pas
«Kussi grand un Saint-Saëns, que sa tragédie musicale ou son
oratorio dramatique de Samson et Dalila. Plus on regarde
o.t:&jourd'hui, — ou plus on écoute, ^- et plus on trouve ailleurs
qxjÊ. ^ dans le grand opéra, je veux dire en des œuvres plus sobres
ot plus intimes, dépourvues d'apparat et d'appareil, qu'elles se
xio>:wQment d'ailleurs Carmen ou le Foi cTVSy Manon ou Wprthûr
l'fc^onneur actuel de la musique française renouvelée.
Aimez, » a dit le poète,
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.
Aimons ainsi notre grand ppéra national. Aimons-ie d'uiï'
^-^''inour en quelque sorte historique et rétrospectif. Aimons-le-
^^^ luons-le, car nous ne le reverrons plus.
Gamilli:: Bkllauguk.
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/
iES TBMMHAUOI de LKRnTDRe
LE CRÉDIT AGRICOLE
I. — LE CRÉDIT AGRICOLE EN ALLEMAGNE : CAISSES SCHULTZE-DEUTSC^
BT CAISSES RAIFFEISBN
Parmi les questions qui, depuis une quinzaine d'années,
préoccupent hommes politiques» agriculteurs, économistes, il
convient de rappeler tout spécialem^ent le crédit agricole. Le
crédit, cette alchimie réalisée, cette algèbre de la richesse, cet
idéal de l'argent, est-il utile, nécessaire, applicable à Tagricul-
ture? ytile, nécessaire : comment en doutei^ en présence de cette
concurrence étrangère qpi, toujours menaçante, prescrit impé-
rieusement de perfectionner sans cesse les méthodes, de trans-
former Toutillage, toutes choses qui exigent de nouveaux capi-
taux? Et, en descendant du général au particulier, le cultivateur
n'a-t-il pas besoin de trouver de Targent à bon marché eu cer-
tains cas, afin de parer à des pertes imprévues, de franchir une
crise momentanée, d'échapper à l'usurier des campagnes,
d'attendre l'instant favorable pour livrer au commerce sav récolte?
Applicable : ici commence la difficulté ; maint effort a déjà été
tenté, maint projet mis en avant, discuté savamment, mainte
tentative a avorté : on échouait pour avoir méconnu les diffé-
rences profondes qui séparent le crédit commercial et le crédit
(1) Voyez la Revue des i" décembre 1904, 15 juillet 1905 et 1*' mai 1906.
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LES TRANBFOSlMATIOIfS DE L'AGRICULTURE. 631
agricole. Tout distingue, en effet, le fabricant et Tagriculteur :
procédés, but, moyens, nature des choses. Le premier achète de
la matière première pour la transformer; le second crée lui-
même la matière première pour les plantes et les animaux, il
dispose de la vie, selon le mot de Laveleye, de la puissance de
muHiplication ; le fonds de roulement de l'un est essentiellement
mobile, se renouvelle toujours, celui de l'autre est par essence
fixe, immeuble par destination. Le fabricant achète et revend à
terme, Tagriculteur opère presque toujours argent comptant. Les
opérations de l'industrie et du commerce sont rapides, les béné-
fices faciles à prévoir; les opérations de ^ragriculture sont à
long terme ; elle fait à la terre des avances qui ne lui sont pas
toujours remboursées, car le soleil, la pluie, deviennent parfois
ses collaborateurs et parfois ses plus cruels ennemis : une sèche*
resse, un orage violent, une épizootie peuvent détruire en quel-
ques jours les plans les mieux concertés. Elle ne saurait donc,
comme le commerce et l'industrie, s'accommoder dupapier court,
il lui faut du papier long, il lui faut du temps. Or ce qui fait le
profit du banquier, c'est le mouvement de l'argent; donc, toutes
choses égales, l'escompte agricole sera moins rémunérateur que
Tescompte commercial. D'autre part, la situation du cultivateur,
moins exposé aux brusques virevoltes de la fortune, ne se dissi-
mule pas aisément; de plusieurs lieues à la ronde, on sait s'il
est mal dans ses affaires ou s'il a de quoi. Il suffit, au contraire,
d'une spécuidlion malheureuse pour qu'un industriel, bon au-
jourd'hui, devienne mauvais demain. Il y a donc moins de
danger à consentir un an de crédit à celui-là que trois mois à
celui-ci : crédit signifie confiance, et qui, mieux que la terre et
l'homme de la terre, mérite d'inspirer confiance?
Mais ce sentiment qui va se monnayer, peut-on dire qu'on le
retrouve dans le crédit foncier ? Celui-ci livre un immeuble
conune garantie d'une dette? Est-ce là le crédit, ou n'en est-ce
pas un peu l'antipode, je dis un peu, car il comporte lui-même
quelque aléa, l'immeuble pouvant être atteint par une déprécia-
*tion impossible à prévoir, le débiteur recourant parfois et avec
succès à des ruses qui font plus d'honneur à son sens diploma-
tique qu'à sa bonne foi. Le prêt sur hypothèque, cela rappelle
en quelque n^sure les contrats par lesquels le beau-père marie
sa fille selon la coutume de Normandie, l'épée au côté : il ne se
méfie pas, mais il ne se fie point, et préfère la précaution inu-
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652 -.-. REVUE DES DEUX MONDES.
tile à Tabsence de précautions; on peut le comparer à un général
avisé qui envoie de toutes parts des éclaireurs, des espions,
place lui-même ses grand'gardes, et n'abandonne au hasard que
ce qu'il ne peut lui enlever.
Le crédit agricole proprement dit suppose Tabsence de toute
garantie foncière, soit que le débiteur ne puisse, soit qu'il ne
veuille la consentir. Il peut avoir besoin d'argent pour acheter
des engrais, du bétail, des instrumens : il le trouve cet argent,
mais à quel prix ! Que de contrats usuriers, ne fût-ce que ce
système de ia retenue, consacré en fait par le Code civil et très
usité dan3 l'Est, où le bailleur donne du bétail au preneur, mais
partage avec lui le profit et la perte : ainsi il retire son capital
plus la moitié du croit, et le preneur qui garde, soigne, nourrit
les bfttes, n'a que l'autre moitié.
Il fallait donc en passer par la volonté de ces usuriers ou
demi-usuriers ruraux, qui, après tout, rendent encore des ser-
vices à leurs... victimes : car on ne pouvait donner en gage ni
les récoltes engrangées, ni les animaux à l'étable, l'article 2076
du Gode civil ne permettant la constitution du gage mobilier
qu'avec déplacement de l'objet. Donc, point de crédit réel mobi-
lier (1). Le cultivateur avait-il du moins la ressource du crédit
personnel, pouvait-il trouver du crédit sur sa seule signature?
Ici encore, d'autres difficultés surgissaient : privilège du bailleur
vis-à-vis du fermier, juridiction commerciale fermée aux créan-
ciers obligés de subir les longues et coûteuses formalités des
tribunaux civils, papier du cultivateur repoussé par la Banque
de France.
Utile, nécessaire, difficile à organiser, le crédit rural offre
aussi ses dangers, dangers tels que certains esprits timorés ont
conclu contre lui, parce qu'il conduit souvent à la ruine le culti-
vateur en le surchargeant de dettes qu'il ne peut amortir avec
les revenus de sa terre; c'est sans doute en ce sens qu'on a
affirme que le crédit soutient l'agriculteur comme la corde sou-
tient le pendu. Là comme ailleurs, tout dépend de l'usage qu'on
eu fait, et il est certain que beaucoup de propriétaires animés do
(i) On dit que le crédit est personnel lorsqu'il a pour seule base la confiance
qu'inspire la personne de l'emprunteur ; il est réel lorsqu'il a pour garantie les
biens du débiteur. Ce crédit réel est mobilier ou hypothécaire^ suivant que les
biens donnés en garantie sont meubles ou immeubles. En réalité, le crédit est
]'::ciiange d'une valeur présvr.le ovec une autre dans l'avenir.
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LES TRANSFORMATIONS DE L AGRICULTURE. 653
l'esprit d'utopie, ou ayant plus grands yeux que grand ventre^
comptent sur leurs champs comme Perrette sur son pot au lait,
et jonglent avec leur patrimoine comme certains financiers avec
les milliards du budget de TÉtat. // proprietario si mangia il
podere. Proscrire cependant le crédit agricole parce qu'il pré-
sente ces inconvéniens, ce serait raisonner à la façon de ceux
qui condamnent l'instruction, les chemins de fer, Tautomobile,
l'électricité, parce qu'ils font des victimes.
Ce n'est pas que le problème n'ait préoccupé en France maint
esprit; au xviii^ siècle, on publiait déjà des projets de crédit
agricole, et, en 1840, le ministre de TAgriculture chargeait
M. Royer d'étudier les sociétés de crédit agricole eu Allemagne.
Mais tandis que nous cherchions vainement la formule libé-
ratrice, d'autres pays avaient réussi : leur exemple démontra
quïl n y a rien ici de chimérique, et qu'on ne s'acharne pas à la
découverte de la pierre philosophale. En Allemagne, les pre-
mières sociétés de crédit ont plus d'un siècle d'existence : les
Landschaften provinciales (corporations de propriétaires) émet-
taient des obligations foncières au moyen desquelles on faisait
des prêts hypothécaires entre associés. Voilà Torigine du crédit
•foncier. Aujourd'hui elles consentent des prêts remboursables
en cinquante-cinq ans, à 4 et demi pour 100, intérêts et amor-
tissement compris; ne touchant aucun dividende, elles n'exi-
gent du débiteur que les frais d'administration, à peine un quart
pour 100. Beaucoup prélèvent sur leur réserve la somme néces-
saire pour créer, au profit de leurs membres, un crédit agricole
mutuel mobilier. Ainsi fit, il y a vingt-sept ans, la Landschaft
de Brandebourg, qui avança 500 000 marks pour accorder à ses
adhérens des prêts sans hypothèque. Ailleurs, ce sont les États
provinciaux qui fournissent aux sociétés d'agriculteurs les fonds
nécessaires : la caisse agricole de Lausitz a pris naissance de la
sorte au moyen d'une avance de 4 500000 marks.
Les associations Schultze-Delitsch (Worschuss-vereine) ou
sociétés d'avance sont surtout urbaines, comprennent assez
souvent plusieurs communes, possèdent un capital. Quand on
-voit ce qu'il a fallu de dévouement, d'intelligence, de travail
doux et patient à des hommes comme Schultze et Raiffeisen pour
réussir et mener à bien leur apostolat, on s'étonne, — et l'on ne
peut s'empêcher d'admirer, d'avoir confiance dans les destinées
de rhumanité qui, dans tous les ordres, voit sans cesse surgii
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68i RETCB DS8 DEUX JffOBîDi».
des êtres vraiment providentiels. Schuitze n'eut pas seulen^eotà
triompher des habitudes, des préjugés ruraux, il dut combattre
et les socialistes qui, Lassalle en tète, se montrèrent violem*
ment hostiles.au « réformateur bourgeois, » et les gouvememens
qui se méfiaient de ses tendances et ne comprenaient poîat la
portée de son œuvre. Il livra une longue bataille, plus longue
que le siège de Troie et finit par la gagner (1). Ses sociétés
d'avance, complétées, disciplinées par deux institutions, la Fédé-
ration générale et la Caisse centrale, ont pris un grand essor et
prospèrent partout. On peut définir le Worschuss-verein : une
société mutuelle entre ouvriers, petits industriels et agricultmirs,
ayant pour ^bjet de leur procurer, au moy^a du crédit, les fonds
nécessaires à l'exercice de leur profession. Pour figurer comme
associé, il suffit d'être laborieux et honnête, de jouir de ses
droits civils, et d'accepter le principe de la responsabilité illi-
mitée vis-à-vis du déposant (depuis 1889 seulement, beaucoup
de sociétés ont consacré le principe d'une responsabilité limi-
tée) ; il faut aussi prendre une action, une part sociale (6e»chafts
antheil) dont la valeur oscille entre 100 marks (125 francs), et
200 thalers (7S0 francs). Chaque associé ne peut avoir qu'une
seule action; il se libère, s'il le veut,, par de miniuEies verse-
mens mensuels ou hebdomadaires ; la part sociale devient ainsi
une sorte d'épargne obligatoire, et fournit à la société une ga-
rantie réelle. L'intérêt payé par les associés emprunteurs est en
général de 8 à 9 pour 100, et ce taux, trop élevé pour la classe
rurale, éloigne de l'idéal poursuivi le crédit à bon naarché :
ainsi la fonction sociale de l'institution tend à se déplacer, celle-
ci perd en partie son caractère humanitaire, excite à l'épargne
plutôt qu'elle ne réalise le crédit personnel, et la majorité des
sociétaires se compose aujourd'hui de petits patrons attirés
avant tout par l'appât de gros dividendes. Formées presque tou-
jours dans les grandes villes et dans les centres industriels,
(1) Eugène Rostand : la Réforme des Caisses d'épargne françaises; — Blondel :
Étude sur les populations rurales de F Allemagne et la crise agraire; — Bodenhei-
mer ; le Crédit agricole coopératif, Strasbourg, 1890 ; — Louis Durand : le Crédit
agricole en France et à V étranger; — Claudio Jannet : le Crédit populaire et (ex
banques en Italie du XV* au XVIU* siècle; — Le Barbier : le Crédit en Allemagne,
Nancy, 1890 ; — Micha : Histoire du crédit agricole en Europe; — Henri Piersa-
geli : De la mnlualUé appluiuée au crédit agricole en France et à l'étranger; —
Lassalle : Capdal et travail: — Tisserand et Lefebvre : Études sur l'économie ru-
rale de r Alsace; — [Jeilmann : les Paysans de l'Alsace : P Impôt et Vusure; —
Gauwès : Cours d'économie politique*
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LES TRANSFORMATIONS DE L AGRICULTURE. 655
elles sont trop éloignées des paysans, ne les connaissent pas:
assez, et ceux-ci ne profitent des prêts que dans la proportion d^
20 pour 100 au maximum. Garantie solide pour le crédit per-
sonnel, brève échéance de trois mois, telle fut la manière favo-
rite de Schultze, mais cette limitation même ne permet guère
« la rédemption économique, » la reconstitution du capital
dans cette industrie agricole pour laquelle le temps, les longs
espoirs sont synonymes de sécurité et de bonheur, qui répugne
au provisoire, à ce que Lafcadio Hearn appelle V impermanent.
Cependant les Worschuss-vereine ont rendu un immense
service en luttant avec succès contre Tusure qui, presque au<T-
tant qu*en Italie, rongeait les classes laborieuses, prenait tous
les déguisemens, passait à travers les mailles de la loi et appli»
quait le droit de manière à le rendre cruellement injuste : usure
d'argent, geld tmd Creditwucher^ Tusurier prêtant l'argent à
brève échéance, et par exemple exigeant 5 ou 10 centimes par.
jour ou par semaine; l'usure dans le commerce du bétail (Fie^-
wucher)^ le bétail vendu à crédit aux petits cultivateurs, avec»
une majoration de 50 pour 100, l'échéance fixée à une époque
où le débiteur ne pourra payer, celui-ci obligé de subir les con^»
ditions léonines de son créancier, Shylock stipulant un intérêt
très élevé, ou prenant à un prix dérisoire le bétail qui se trouva
dans retable; — l'usure en marchandises [Waarenwucher) qui
revêt des formes différentes suivant les régions ; l'usure sur Ta
terre [Guterwucher) ^ plusieurs s'associant pour acheter db
grandes étendues de terrains, et les revendant par parcelles à des
prix exorbitans grâce à des manœuvres plus ou moins immo-*
raies, mais légales.- Gomme on voit, les usuriers allemands
n'avaient pas attendu les Américains pour inaugurer le régime
des trusts : et ils pratiquent aussi avec succès le cheptel des bes-
tiaux, le système de la retenue. Heilmann cite un district où
les vaches qui font l'objet de ce commerce représentaient un
capital de 1 05 000 marks, et laissaient un bénéfice de 35 000 marks
aux propriétaires.
Les associations Raiffeisen (Darlehenskassen) sont exclusi::
vement rurales, ont en général pour limite le territoire d'une'
commune, se fondent sans apport des sociétaires. Instituées il y
a environ cinquante ans, par M. Raiffeisen, bourgmestre de
Neuwied, qu'on a surnommé le Schultze-Delitsch des campagnes,
ces bananes paysannes qui ont commencé dans la Prussio^rhé-
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65fi REVUE DES DEUX MONDES.
nane, en Westphalie, se sont répandues dans toute rAUemagne,
en Alsace. Leur fondateur partit de ce principe qu'il fallait habi-
tuer le peuple à compter sur sa propre initiative pour amélio-
rer sa condition. Et puis, le cultivateur n'a pas toujours l'emploi
immédiat du produit de ses ventes; ces sommes, il les garde
souvent chez lui, où elles sommeillent au lieu de travailler,
exposant leur possesseur à la tentation du gaspillage, au vol, au
crime. Ne vaut-il pas mieux qu'il en touche les intérêts avec la
certitude d'être remboursé à l'échéance? Dans ce dessein, quelques
propriétaires aisés se syndiquent, auxquels les cultivateurs
confient leurs fonds disponibles; ces fonds sont prêtés aux culti-
vateurs qui ont besoin d'argent pour acheter du bétail, et même
pour construire ou acquérir des terres, ce qui devient alors du
crédit foncier. L'intérêt payé par les sociétaires n'a jamais dé-
passé 7 pour 100, et les caisses RailTeisen n'ont jamais non plus
emprunté à un taux plus élevé que 6 1/2 pour 100; le taux
moyen est -de 4 1/2 à 5 pour 100. Quelques prêts se font pour
une durée de dix ans, la plupart pour neuf mois, un an, deux ans.
L'administration est gratuite ; seul le caissier teneur de livres
reçoit une rétribution; la banque étant locale, groupant autour
d'elle prêteurs et emprunteurs, l'administration se simplifie, et
la surveillance des sociétaires devient plus facile. «Nous sommes
cent membres qui nous épions les uns les autres, » disait un pay-
san italien. Comme dans les sociétés Schultze-Delitsch, le bail-
leur de fonds a pour garantie la solidarité illimitée de chaque
membre: aussi les yeux sont-ils braqués, les oreilles tendues du
côté de celui qui semble mal tourner et qui pourrait faire perdre
quelque chose à tous les autres ; le moindrcMndice, la plus faible
présomption, sont aussitôt notés, commentés, dénoncés. D'ail-
leurs le comité de direction contrôle Temploi de l'argent em-
prunté. Dans un roman de Tolstoï, le barine dit à son serviteur:
« Je vois ce qui se passe en toi, je vois en toi à deux archines
de profondeur. » Les paysans sont d'admirables psychologues
quand il s'agit de mesurer la fortune d'un voisin ; il faut les en-
tendre raisonner là-dessus; on dirait qu'ils voient les écus, si
bien cachés cependant, qu'ils ont tout pesé dans une balance de
précision. Si l'emprunteur ne présente plus les mêmes garanties
de solvabilité qu'au début, la société a le droit d'exiger le rem-
boursement intégral du prêt, en prévenant quatre semaines
i avance.
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LES TRANSFORMATIONS DE L AGRICULTURE. 657
La caisse de crédit devient ainsi une école de comptabilité et
d*économie, une école de morale, unq école de solidarité; elle
donne au papier escompté la garantie de la solvabilité solidaire:
revêtu de son aval, le papier circule, reçu aux meilleures condi-
tions. Le paysan apprécie bBaucoup l'avantage d'avoir à sa portée
un établissement qui lui sert un intérêt, qui, depuis quelques
années, reçoit même des timbres-poste, et facilite l'épargne des
plus petites sommes. Un certain nombre de ces caisses forment
un syndicat général qui siège à Neuwied, et versent une partie
de leurs fonds de réserve à une caisse centrale qui perme» *'^
parer aux éventualités. D'ailleurs, les pertes sont insignifiantes :
les caisses Raiffeisen ont traversé sans crise les guerres de i86<6,
de 1870, et n'ont pas souflert de ce danger qui consiste à prêter
à long terme des dépôts qu'on peut réclamer à bref délai. Par-
tout elles mettent fin à lusure, ce fléau des campagnes. Dans le
local même de la banque, se forme souvent une espèce de casino,
où l'on s'entretient des améliorations à réaliser, où l'on trouve
des livres, des journaux agricoles. Les caisses Raiffeisen pros-
pèrent; à la fin de 1898 elles étaient au nombre de 8575. ""
Voilà donc les caractères généraux des Darlehenskassen .
point de parts sociales, gratuité de l'administration, indivisi-
bilité du fonds social, longue durée du prêt, cadre restreint des
opérations, absence d'esprit de spéculation, responsabilité illi-
mitée entre sociétaires ; cette dernière garantie rassure les prê-
teurs les plus timorés, si bien que Targent n'a jamais fait d(^faut
aux caisses Raiffeisen, et qu'on a pu dire qu'elle est l'épine dor
sale du système. D'ailleurs, grftce aux précautions prises, le dan-
ger est plus apparent que réel : M. Raiffeisen a dit fort sage-
ment : (( Le district dans lequel la caisse fonctionné doit être h
plus petit possible. Il doit être assez petit pour ' que tous les
membres du comité de direction puissent parfaitement conui ♦tre
la situation morale et matérielle de tous les sociétaires. Il doit
être assez grand pour que les affaires sociales soient assez nom-
breuses pour pouvoir couvrir les frais et former une réserve . »
Détail picruant: Raiffeisen eut pour principal adversaire le pro
moteur même du mouvement coopératif en Allemagne : bro-
chures, articles de journaux, conférences, commissions d'en-
quêtes parlementaires, tout fut mis en œuvre dans cette lutte
épique entre les deux réformateurs. Tant de fiel entre-t-il en
Tâme des... philanthropes? Les disciples de Schultze firent enfin
Tom XXXV. — 1906. 42
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6S8 REVUE DES DEUX MONDES.
voter la loi de 1889, dirigée surtout contre les caisses Raiffeisen;
mais celles-ci respectèrent la loi en la tournant un peu, à
l'exemple de certain notaire du théâtre d'Emile Augier. Ainsi
elle prescrivait l'émission de parts sociales, mais sans fixer le
minimum de chaque action ; les Darlehenskassen ont réduit ces
parts à un chiffre tellement infime que les choses n'ont point
changé en fait(l). D'ailleurs la loi de 1889 qui autorise la forma-
tion des sociétés anonymes à responsabilité limitée, conserve la
société à responsabilité illimitée que Schultze-Delitsch ne cessa
de préconiser : « Rejeter. celle-ci, disait-il, serait imiter un
homme qui préférerait un couteau sans tranchant à une lame
bien aiguisée, de peur de se couper les doigts. » Aucune caisse
de la Fédération de Neuwied n'a fait faillite; aucune n'a dû
recourir au droit de dénonciation à quatre semaines; aucune
panique ne s'est produite. Quelle réponse aux accusations lancées
contre le système de Raiffeisen !
En Alsace-Lorraine, on comptait, en 1902, 421 caisses succur-
sales du type Raiffeisen (402 en 1901), et voici leur situation
économique. Recettes 13 $85 031 ; dépenses, 12 711 773 ; bénéfices,
164816; capital constitué et réserve, 1220000; placemens
d'épargne dans les caisses, 37 millions et demi de francs; em-
prunts, 26 327 500 francs ; dépôts en comptes courans, 101 millions
de francs; nombre des sociétaires 40 500. L'association des caisses
rurales d'Alsace-Lorraine a constitué avec succès des syndicats
pour l'achat, la vente des céréales, vins, houblons.
II. — LE CRÉDIT AGRICOLE EN ITALIE : BANQUES POPULAIRES,
CHAIRES AMBULANTES, CAISSES D'ÂPARGNE
Un spectacle non moins curieux nous attend en Italie où,
gr&ce à M. Luzzatti, les banques populaires de crédit mutuel ont
rendu les plus grands services et libéré lagriculture de ce pays :
l'usure (2), l'hypothèque, des impôts formidables, le latifondisme,
l'absentéisme, tantôt un morcellement excessif, tantôt d'immenses
domaines administrés à merveille en Lombardie, mais aban-
(1) D'après M. Blonde!, il y avait, en 1897, 9 938 associations aUemandes de
crédit; 3 005 du type Schultze-Delitsch ; 2 447 de l'Union d'Offenbach; 2245 du
type Raiffeisen; 2241 associations dissidentes.
(2) Dans la province de Modène, l'usure monti^t à 1 000 pour 100 ; le préteur
exigeait un franc par semaine pour un prêt de cinq francs, ou bien achetait
d'avance la récolte à des prix dérisoires.
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LES TRANSFOUMATIONS DB l' AGRICULTURE. 659
donnés dans le Midi à des gérans peu fidèles, dont la plupart
auraient mérité la réponse d'un grand seigneur du xvin^ siècle
à son intendant : « Je te donne pour tes étrennes tout ce que tu
m'as volé cette année; » le sol tombant peu à peu en friche et
ne trouvant plus acquéreurs ni fermiers, -^ de telles misères
semblaient défier les remèdes, poussant les victimes vers
l'inertie, le banditisme, Témigration, le communisme. La main
de Thomme se retirait de la terre, et la terre le punissait sévère-
ment, les marais se reformaient, les maladies endémiques dévo-
raient certaines provinces. Dans plusieurs régions, la produc-
tion du blé, même en 1885, ne dépassait pas six hectolitres à
l'hectare.
Les abus de la grande propriété se faisaient durement sentir,
ceux de Témiettement du sol {atomisining) n'étaient pas moins
fAcheux. « Par legs du passé, écrivait en 1898 M. Léopold Ma-
billeau, H existe, dans les seules provinces dépendant de Naples
et de Sicile, 560 000 hectares de <( terres publiques, » 1 85 000
en Sardaigne, 200000 dans leB anciens États pontificaux. Et la
saisie des propriétés pour lesquelles l'impM n'a pu être acquitté,
vient augmenter chaque jour cette espèce de fonds de main-
morte... Selon V Annuaire du Ministère des Finances pour
l'année 1880, sur 3500000 propriétaires contribuables inscrits
seulement au rôle foncier... il y enavait 3 millions qui payaient
moins de 20 lires d'impôts à l'État et à la province réunis et
376000 qui payaient moins de 40 lires... Dans certaines pro-
vinces, comme la Ligurie, l'Emilie, la Toscane et les Marches,
la propriété rurale se fractionne jusqu'à des cotes infinitésimales :
25 pour 100 des domaines inférieurs à iO ares, 33 pour 100 à
1 hectare (1)... »
(1) Rayneri, Mabilleau et Rocquigny ; la Prévoyance sociale en Italie; — Léon
Say : J>ix jours dans la Haute Italie, avec une préface de M. Eugène Rostand,
2* édition, 1S96 ; — Albert Jarriii : Us Caisses d'épargne italiennes et le Crédit agri-
cole, in-8*, Gbambéry» 1900 ; — C. Guerci : Inslituzioni a^rarie délia provincia d»
Parma, 1895; — Bodio ; la Statistique des langues populaires, avec une préface de
M. Luzzatti» 1895 ; — Luigi Battei : Les institutions agraires de la province de
Parme; — Gasca : U credito e Vagricultura; — De Laveleye : Nouvelles lettres
dltalie; — Valentini : Il credito in Italia; — Morpurgo : Rapport sur la situation
des paysans en Vénétie; — Levi : le Banche popolari; — Aies. Rossi : // credito»
^opolare nelle mssocimsiam eooperativi ; — WoUenborg : les Caisses rurales italiennes ;
— Andisio : le Caisse rurali cattoliche; — Luigi Cerutti : Studio sulle casse rurali
eattoliche di Prestiti; — Tite Poggi : Origine, organisation et résultats de l'ensei"
gnement agricole ambulant en Italie; — VU* Congrès international d'agrienltore.
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6G0 REVUE DES DEUX MONDES.
Dans ce pays où la richesse agricole paie encore un tiers au
moins du revenu, les ventes judiciaires pour non-paiement des
taxes se multipliaient; en 1892, on compte 1881 ventes pu-
bliques pour des cotes inférieures à deux lires (la lire équivaut
à notre franc) ; de telle sorte que, pour recouvrer 2 à 3 000 lires
d'impôts, le Trésor a jeté sur le pavé 1 881 propriétaires avec
leurs familles, et qu'on a pu dire en un sens « que le fisc italien
est le plus socialiste de l'Europe. » Même en Vénétie, la plus
riche province de l'Italie, là propriété changeait de mains avec
une rapidité inquiétante. A la fin de 1894, on évaluait la dette
hypothécaire portant intérêt, debito fruttifero^ à 10 milliards
82 millions.
Mais en même temps de grandes choses s'accomplissaient:
(c En dix ans, ajoute M. Mabilleau, malgré le krach des banques,
les révoltes de Sicile et les folies de la politique mégalomane,
malgré les charges militaires et les catastrophes coloniales,
l'Italie est arrivée à égaliser presque son agio, à supprimer le
déficit de ses budgets, et à porter sa rente tout près du pair,
à 98. Mieux que cela : elle a su créer des modèles d'exploitation
agricole, de gestion financière et d'organisation sociale. Sur plus
d'un point, elle a pris l'avance dans la voie du progrès écono-
mique, et ses maltresses d'hier, l'Angleterre et l'Allemagne, ne
dédaignent pas de venir, après la Belgique et la Suisse, lui de-
mander des leçons... »
Et comment de tels progrès se sont-ils réalisés ? C'est grâce
au crédit coopératif, aux caisses d'épargne, à une législation
intelligente et libérale que des hommes de grand cœur et de grand
esprit, secondés avec énergie parle gouvernement, ont obtenue et
appliquée. Instituée en 1865 avec un capital de 27 000 francs, la
banque populaire de Milan avait, en 1883, 7891000 francs, un
fonds de réservée de 3314 000 francs, 17 millions déposés à la
Caisse d'épargne ; elle réalisait 1 231 000 francs de bénéfices
en 1882. Au 1«^ janvier 1896, son capital atteint 8 598 300 lires,
sa réserve 4299150 lires, ses dépôts dépassent 51 millions, et
elle a 17 860 sociétaires. Dans la Haute-Italie et l'Italie centrale,
le chiffre des dépôts, les transactions, la prospérité des banques
populaires s'accroissent partout dans les mêmes proportions; la
plupart traversent victorieusement les crises économiques, les
paniques, Xépreuve du fetiy selon le mot de Luzzatti. Et Ton a.
remarqué que les institutions de crédit coopératif avaient été
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LES TRANSFORMATIONS DE l' AGRICULTURE. 661
beaucoup moins gravement atteintes que les institutions de crédit
ordinaire : leur force de résistance a étonné les fondateurs eux-
mêmes. De 1887 à 1895, le nombre des banques populaires
s'éleva de 618 à 720; et dans ces chiffres ne sont pas comprises
les caisses rurales.
Les Banques populairesitaliennessont, depuis tantôt vingt ans,
fédérées en une grande association : Associazione italiana délie
Banche popolari.
L'administration est toute de dévouement: députés, séna-
teurs, anciens ministres, les hommes les plus distingués, sans
distinction d'opinions, y prennent part avec un zèle qui ne s'est
jamais ralenti. « Là, comme partout, il ne suffit pas d'avoir une
bonne machine, il faut un bon mécanicien. » Pour cliens, des
commerçans, des industriels, des cultivateurs; la Banque de
Milan correspond avec toutes les banques populaires de la Haute-
Italie : et, partant de ce principe que le travail et la probité sont
le capital des pauvres gens, elle cherche à instituer le crédit
personnel en leur faveur au moyen de prêts sur parole ou prêts
d'honneur, qui, il est vrai, leur donnent de quoi vivre et non de
quoi se rendre utiles, font ce qu'on a appelé le a*édù à la con-
sommation, tandis que le vrai crédit personnel est un moyen de
travail, une avance à la production. Ces prêts, qui ne peuvent
dépasser 200 francs, sont absolument gratuits, mais l'emprunteur
doit en indiquer l'emploi et se présenter sous je patronage de
deux personnes qui, sans répondre de lui pécuniairement, certi-
fient qu'il saura remplir ses engagemens. En 1893, 70 banques
populaires consentaient des prêts d'honneur. Â Lodi par exemple,
10 000 francs sont affectés à des achats de machines à coudre,
la banque populaire règle elle-même le marchand et se substitue
à lui pour recevoir des acomptes ; ailleurs, les crédits visent la
fourniture d'outils, de matières nécessaires au travail, la loca-
tion de boutiques, l'entretien d'apprentis, etc. « Le crédit sui
gage, remarque Léon Say, n'a jamais été que l'enfance du cré-
dit. Le crédit public n'existait pas, quand les rois empruntaient
sur leurs reliques ou bien sur leurs bijoux; il n'a été véritable-
ment fondé que lorsqu'il est devenu en quelque sorte personnel,
que lorsque l'État a pu trouver des capitaux sur la confiance qu'il
inspirait, et lorsque les créanciers de la nation ont eu pour gage
général les revenus publics sans affectation spéciale. Le crédit
commercial a passé par les mêmes phases. Le crédit agricole est
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G62 RBYUE DES DEUX MONDES.
encore dans Tenfance, justement parce qu'il n'est pas personnel;
il n'existe que quand il est le crédit tout court et sans phrases, k
Les banques populaires ne se contentent pas d'escompter le
papier commercial et industriel: elles s'occupent de distribuer
et faire fructifier l'épargne née du travail aisé, d'encourager le&
efforts du travail dénué de ressources et qui a besoin de bé-
quilles ou d'échasses pour franchir un mauvais pas ; elles orga-
nisent le crédit agricole, le crédit ouvrier, favorisent de leur
mieux la coopération ' de consommation, la coopération de pro-
duction, les laiteries coopératives, les caisses agraires, les can-
tines sociales, « et toute autre forme de la mutualité conseillée
par le génie du bien, » Partout les institutions de crédit gran-
dissent, se développent à vue d'œil : le moins d'entraves possible,
peu de formalités, une décentralisation économique très avancée,
aucune distinction entre les effets commerciaux et les effets agri
coles ; qu'il soit souscrit par un cultivateur ou par un négociant,
l'effet à ordre a la même valeur, entraîne la même responsa-
bilité, la même procédure expéditive. Ainsi les banques popu-
laires font du crédit personnel , comme le prouve cette statis-
tique publiée lors du Congrès de Bologne. Sur 405341 sociétaires,
elles comptaient 88000 petits agriculteurs (1895), 17 000 ouvriers
agricoles, 29000 ouvriers journaliers {contadini giomcUieri)^
69000 employés ou fonctionnaires, 92000 commerçans de détail *
les rentiers et personnes sans profession n'y représentaient qub
7 p. 100 du chiffre total. Leur portefeuille a passé de 25534 000 lires
en 1870, à 214490000 livres en 1894. D'ailleurs, le mélange
d'effets courts industriels et d'effets longs agricoles continue de
s'opérer avec succès, et c'est même cette ingénieuse combinaison
du portefeuille commercial avec le portefeuille agricole, qui rend
possibles et pratiques les prêts ruraux. Ainsi, en Italie, le crédit
des campagnes est sorti des villes. La plupart des sociétés de crédit
mutuel sont en quelque sorte adossées à une caisse d'épai^ne,
se confondent avec elle ; l'argent des membres déposans sert à
faire des prêts aux autres membres, si bien que la société joue
vis-à-vis d'eux le rôle de maître Jacques, tantôt créancière et
tantôt débitrice ou dépositaire. On a le choix entre ie livret no-
minatif ou le livret au porteur, et c^lui qui présente ce dernier
est considéré comme mandataire régulier de la personne au nom
de laquelle le livret est inscrit. Si vous agissez comme déposant
au nom de plusieurs, on ne vous demandera ni acte de société,
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LES TRAN8F0RMATI0^S DE L A(ÎRICULTURE. 663
ni pouvoir pour retirer Targent, A la succursale de Magenta,
Léon Say vit une jeune fille apportant une somme de 9 lires au
nom d'une société composée de quatre de ses amies et de cinq
garçons, qui formaient une cagnotte et donnaient 1 lire par
semaine pour faire plus tard une excursion.
Il convient de rappeler aussi l'Association des banques popu-
laires avec VUnion Militaire (la plus importante des Coopératives
après le Navy and Army Store) qui non seulement a réduit de 25
à 30 p. 100 le coût de la vie pour ses membres officiers, mais
encore a entrepris l'exportation de vins purs à types constans,
huiles, beurres, fromages, légumes, les offrant aux coopératives
de consommation étrangères^ et les faisant produire par des
coopératives indigènes.
Le crédit agricole est un des modes du crédit personnel, et
bien qu'il entraîne quelques risques, puisqu'on prête ici non à
la terre, mais au travail, il réussit plus facilement que le crédit
ouvrier. L'homme de la terre ne s'en isole pas, on la sent der-
rière lui, protectrice, nourricière et amie, fournissant une espèce
de garantie morale, et le principal, l'éternel moyen de travail.
Sa grande ombre plane sur ses fils, et elle demeure pour eux
l'instrument du crédit, de la résurrection par le travail. M. Enea
Cavalieri a dit justement : « Tout prêt réclame deux signatures ;
ici le paysan en donne une ; la terre donne Tautre. »
Le prêt agricole en Italie exige en général un triple con-
cours : le syndicat agricole dont fait partie l'emprunteur, le pro-
fesseur d'agriculture, nommé là-bas le titulaire de la chaire am-
bulante, qui est l'homme du pays, de la région, et non l'homme
de l'autorité centrale comme chez nous, choisi, subventionné,
dirigé, stimulé, contrôlé, par les autorités locales. Différence
considérable qui entraîne des conséquences non moins impor-
tantes et tout à l'avantage de nos voisins ; l'Italien peut opposer
son veto, examine tout d'abord l'utilité de l'achat, la moralité de
l'emprunteur, et, après la livraison des fonds, surveille minu-
iieusemeùt leur emploi. Enfin la Caisse d'épargne ou Caisse
agraire qui prête les fonds, débite le syndicat agricole et le cré-
dite quand l'argent est rendu. Les Caisses n'ont en général qu'un
compte unique avec le syndicat agricole. Comme on voit, le
professeur d'agriculture, qui va prêchant les bons usages du cré-
dit [cattedra ambulante), est la cheville ouvrière de l'opération.
Il y a là, selon le mot de M. Rayneri, « un surcroît de garantie.
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664 REVUC DES DEUX MONDES.
une heureuse coordination des trois principaux facteurs du cré-
dit agricole : la science, le crédit et la suppression des intermé-
diaires. »
Le budget de la chaire ambulante d'agriculture pour la pro-
vince de Parme s^établissait de la sorte en 1894 :
Irai temenl du professeur 4 000 francs.
— de Tassistant 2 000 —
Conférences el visites 1500 —
Subventions pour les champs d'expériences. . i 000 —
Bulletin mensuel 500 —
Imprimés, frais de poste et menues dépenses. 500 «-
Dépenses imprévues , 500 —
10 000 —
La Caisse d'épargne de Parme paie une partie de cette somme,
3250 francs; le Conseil provincial concourt pour le reste. C'est à
propos de cette œuvre do décentralisation pratique que M. Guerci
reniarquait avec humour: « Un centimètre carré de faits vaut
mieux qu'un kilomètrç carré d'idées. »
Conférences, consultations agricoles, champs d'expériences
et de démonstrations, bulletin delà chaire, cours de taille et de
greffage, amélioration du bétail, vigilance antiphylloxérique,
laiteries coopératives, caisses agraires, syndicats agricoles, voilà
le terrain d'action de la chaire ambulante. Le professeur vulga-
rise les conquêtes de la science agronomique, aide ses auditeurs
à franchir le pas difficile, qui, dit un proverbe italien, est celui
de la porte; il se met à leur portée, inspire confiance, visite
champs et vignes, introduit des reproducteurs dans leurs com-
munes, va au besoin les acheter lui-même dans d'autres pays,
installe des stations de monte, propage le système de culture
améliorante quo Georges Ville appelle la sidération, et que là-
bas on nomme Vinduction^ l'induction gratuite de l'azote atmo-
sphérique par les plantes légumineuses, trèfles, luzernes. Nos
professeurs d'agriculture, fort instruits, mais trop théoriciens,
peu pratiques, auraient grand besoin de prendre exemple sur les
titulaires de chaires ambulantes, en particulier sur M. Bizorrero,
auquel les paysans de la province de Parme ont décerné le sur-
nom de saint de la Coopération. Ainsi la chaire ambulante, c'est,
en toute vérité, l'école qui marche, va trouver ses élèves chez
. eux, les remue, les convertit ; la conférence n'a pas le caractère
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LES TRANSFORMATIONS DE l'aGRICULTURE. 665
d'une leçon académique, mais d'une leçon de choses faites en
action. Au !•*' janvier 1903, il y avait en Italie 66 chaires ambu-
lantes ; la première date de 1890.
Un trait particulier de l'économie publique italienne, c'est
l'autonomie de la Caisse d'épargne. Qu'il s'agisse de la grande
Caisse d'épargne de Milan, qui, en 1893, avait 526882358 lires de
dépôt, et une réserve de 63788364 lires, ou des petites sociétés
agricoles, toutes restent entre les mains d'administrations pri-
vées. Au lieu d'alimenter là dette flottante, les grands travaux
de l'État, leurs capitaux demeurent là où ils ont été produits,
fécondant de nouveau le travail d'où ils sortent, remplissant en
même temps l'office de canaux de drainage et d'irrigation. L'État
n'a pas, comme en France, la gestion des fonds ni la responsa-
bilité; un ministère à bout de ressources n'y saurait puiser à
pleines mains pour dissimuler ses gaspillages et retarder des em-
prunts inévitables. Que l'épargne, qui est de la production capi-
talisée, revienne à la production pour la féconder, que le capi-
tal garde le souvenir de son origine et la tendance à y retourner,
voilà l'idéal poursuivi par M. Luzzatti et ses dévoués collabora-
teurs MM. Cavalieri, Schiratti, Pepoli, Isolani, V. Sani, Vivante,
Maffi, Guerci, etc. Et cet idéal, ils l'ont réalisé avec une téna-
cité merveilleuse, inaccessibles au découragement, inventant sur-
le-champ la formule, le moyen le plus propre à la contrée où
ils opéraient, faisant des prosélytes parmi les hommes les plus
routiniers du monde, recommençant vingt fois, cent fois la
démonstration, insensibles aux critiques, aux calomnies qui as-
saillent toujours les bienfaiteurs de l'humanité. Décentraliser le
crédit, liquider sans hésitation les pertes, interdire les affaires
aux administrateurs et aux employés, renforcer les réserves, limi-
ter les dividendes, marcher pas à pas, aVec une sévère prudence,
tel est le mot d'ordre. Y a-t-il un meilleur procédé, pour enlever
des recrues au socialisme, que de prouver aux pauvres gens
qu'ils ont intérêt au maintien de la société, de montrer que
leur travail est un capital dont ils peuvent être fiers, que la pro-
priété, ce terme magique, est aussi à leur portée ? Grâce aux fon-
dateurs du crédit agricole, seuls les paresseux, les envieux, les
fous, les malhonnêtes gens ont encore intérêt à grossir les rangs
du parti communiste.
vOn a défini la Caisse d'épargne de Milan : un grand banquier
privé qui fait toutes les affaires de bancrue, prête sur marchan-
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666 KËVUE DES DEUX MONDES.
dises et sur hypothèque, et qui est un crédit foncier en même
temps qu'une banque d'escompte. Elle sert un intérêt de 3 1/2
pour 100 aux livrets au porteur, de 4 pour 100 aux livrets nomi-
natifs, mais ne délivre ceux-ci qu'aux agriculteurs qui travaillent
la terre de leurs mains, aux ouvriers, artisans et gens de métier;
tandis que la Banque de France ne ^ert pas d'intérêts à ses dé-
posans pour pouvoir en donner aux actionnaires, ces banques
italiennes paient un intérêt aux déposans et n'accordent aucun
dividende aux actionnaires. Détail assez curieux : ce sont les
caisses d'épargne qui là-bas dirigent les bureaux de perception,
adjugés aux enchères à ceux qui, tout en offrant certaines ga-
ranties, soumissionnent au taux le plus bas: elles entretiennent
les rapports les plus intimes avec les banques populaires, avec
les sociétés de secours mutuels, conseillent celles-ci, les subven-
tionnent, répandent partout les institutions de prévoyance. En
1895, la Caisse de Parme consacrait 58904 francs à des œu\Tes
de charité et de prévoyance.
La loi du 15 juillet 1888 est en quelque sorte la grande charte
des caisses d'épargne en Italie. Elles jouissent de la personnalité
juridique, peuvent recevoir des donations et des legs; la loi les
autorise à ouvrir dans une certaine mesure des livrets spéciaux
en faveur de certaines institutions de bienfaisance, telles que les
sociétés delogemens hygiéniques des manœuvres {braccianti) (1),
journaliers, instituteurs, avec versement plus réduit et vtaux
d'intérêt plus élevé. Elles disposent librement des fonds qui leur
sont confiés, et jouent le rôle de véritables banques, d'après les
règles établies par leurs statuts ; bien entendu elles sont inspec-
tées par des délégués ministériels, et doivent envoyer tous les
six mois un état de leur situation au ministère de l'Agriculture
et du Commerce. Prêts sur hypothèques, ouvertures de comptes
courans àdes corps moraux avec garanties hypothécaires ou chiro-
graphaires, avances sur effets portant deux ou plusieurs signa-
tures, avances sur titres et valeurs, crédit agricole,... telles sont
leurs opérations les plus fréquentes. Partout où il y a une caisse
d'épargne, il y a ime caisse de prêts : casse di rispannio e près-'
(1) Sur les Sociétés de Braccianti, voyez Rayneri, p. 347 et suiv. : une loi de
1889 leur confère la facilité de prendre part aux adjudications inférieures à
100 000 francs : la ville de Parme a confié aux coopératives de travail la construc-
tion des abattoirs, le percement des boulevards, et elle n'a pas eu à.s'en repentir;
dans cette ville les travaux sont répartis suir plusieurs années et s'exécutent en
hiver, saison de chômage.
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LES TRAÎfSrOBMATlOlfS DE L* AGRICULTURE. 667
titi; les deux caisses n'en font qu'une. La Caisse d'épargne reçoit
et prête ; on peut la comparer à un fleuve qui sur sa route se
grossit de nombreux affluens et, par des canaux adroitement amé-
nagés, va porter au loin Teau, la force motrice aux pays déshé-
rités.
Au !•» janvier 1884, on comptait 223 caisses d'épargne ordi-
naires avec 172 succursales, et 4679 bureaux de poste faisant
fonction de caisses d'épargne; en 1897, la fortune personnelle des
233 caisses libres s'élevait à 166 370 516 lires, leurs dépôts à
1 346 230 lires, les dépôts des caisses postales à 500 millions.
D'aucuns reprochent au crédit populaire d'être assez cher et
inégal : il varie de 5 à 8 pour 100 dans les prêts, de 4 1/2 h
d pour 100 dans les escomptes. Tel qu'il existe, il constitue ul
immense bienfait : à côté de taux d'usure qui s'élevaient à 100,
même à 150 pour 100, les cultivateurs ont béni ceux qui leur
apportaient de l'argent à 6 ou 7 pour 100, ils le considèrent
•uomme une manne providentielle. « Je crois être en paradis,
disait un nouveau client des banques ruraleà, lorsque je compare
ce que je paie maintenant à ce que je donnais autrefois aux
usuriers. »
A côté des banques populaires Luzzatti, conçues sur le mo^
dèle des banques Schultze-Delitsch, un autre savant doublé
d'un homme de bien, le professeur Léon WoUenborg, a fondé
îes caisses rurales de prêt d'après le type Raiffeisen. «Combattre
l'usure, raviver l'industrie languissante des petits cultivateurs,
leur assurer l'appui du capital, voilà mon but, » écrit M. Wollen-
borg. Les prêts vont de 25 à 600 lires et, comme pour les
banques populaires, n'entraînent que des pertes insignifiantes:
ils ont en général pour objet l'achat d'une paire de bœufs, d'une
vache, d'un cheval, de brebis, parfois de fourrages ou d'instru-
mens aratoires; en Piémont, ils permettent une culture intensive
de la vigne; ailleurs, ils facilitent l'élevage des vers à soie. Tel
associé qui a acheté une vache a pu, avec la vente du lait et du
fromage, payer sa dette à la Société et conserver le veau de la
bête, résultat qu'il n'aurait jamais obtenu sans ce concours.
Ici comme ailleurs, l'initiative, la persévérance ont fait des
prodiges : WoUenborg dut lutter longtemps pouf vaincre
/inertie rurale, rassurer ses concitoyens sur les conséquences de
la solidarité, « ce fantôme effrayant qui, comme tous les fan-
tômes, se réduit à rien dès qu'on se donne la peiiie de le regarder
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66S REVUE DBS DEUX MONDES.
de près. » Il finit cependant par persuader les habitans de
Loreggia, sa commune; sans doute, lorsqu'ils virent que ce mil-
lionnaire faisait partie de la Société, pensèrent-ils qu'il risquait
plus qu'eux, et qu'il supporterait les pertes éventuelles. En 1897,
les caisses WoUenborg étaient environ au nombre de cent;
sauf quelques détails, l'œuvre de Raiflfeisen revit tout entière
dans les caisses rurales italiennes.
Presque partout le médecin, le curé, l'instituteur en font
partie, et tous leurs membres sont des agriculteurs : chaque di-
manche, les instituteurs font déposer par leurs écoliers à la
caisse rurale leurs petites économies de la semaine. Le curé de
Loreggia, collaborateur fort zélé de M. WoUenborg (celui-ci est
isFaélite), écrivait à un journal de Venise : « On va maintenant
moins au cabaret, on travaille mieux et davantage. Les gens ho-
norables étant seuls admis comme associés, on a vu des ivrognes
promettre de ne plus entrer au cabaret, et tenir parole. On a vu
des ignorans, de cinquante ans et plus, apprendre à écrire pour
savoir signer leurs demandes d'argent et leurs billets. Tel indi-
vidu, repoussé parce qu'il est inscrit au bureau de bienfaisance,
a fait les démarches nécessaires pour que son nom fût rayé de
la liste de secours, et désormais, au lieu de vivre d aumône, il
vit de son travail (1). » Fondées le plus souvent avec l'appui du
clergé, les caisses rurales WoUenborg répudient avec soin toute
tendance confessionnelle.
Au contraire, les caisses rurales catholiques, instituées par
dom Luigi Cerutti et dom Giuseppe Resch, qui en 1897 s'éle-
vaient au chiffre de S40, sont nettement confessionnelles ; des
économistes, des philanthropes tels que M. Eugène Rostand,
désapprouvent formellement cette confusion des principes : c( Les
prêtres catholiques de la Véitétie, remarque ce dernier, avaient
pris dès l'origine une part intelligente et généreuse à la diffusion
des caisses rurales : pourquoi les faire sortir de ce rôle juste et
si profitable à leur prestige moral? Par elle-même la coopération
est une école de vertus, prévoyance, sacrifice, amour mutuel : la
subordonner à des fins qui sont en dehors et au-dessus d'elle,
est une faute. Œuvre économique, il n'est bon ni de la fonder
sur des bases mystiques, ni de l'enfermer entre croyans d'une
(j) « La laiterie coopérative est un professeur d'arithmétique,» répétait souvent
l'initiateur de ce mouvement si heureux, dom Antonio délia Lucia. Autant peut-on
dire de ia caisse agraire.
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LES TRANSFORMATIONS DB l' AGRICULTURE . 669'
Eglise : sa nature est d'être ouverte à tous sans autre condition
que l'honnêteté et le travail. Les promoteurs des caisses catho-
liques exigent^ même dans leurs statuts, un acte confessionnel,
en font dépendre la dispensation du crédit, placent dans le clergé
le pivot de mécanismes financiers : autant de dangers, les
mêmes que si -l'on inféodait la Coopération à un parti politique,
et plus graves en ce qu'un intérêt moral plus élevé peut être
compromis. La meilleure et la plus irrécusable preuve de l'alté-
ration qu'il apporte à l'activité coopérative est dans les immé-
diates dissensions qu'il a fait succéder à la tolérance mutuelle
jusqu'alors générale, et dans les accusations outrageantes,
absurdes, d'athéisme ou de franc-maçonnerie dirigées par les
guides du mouvement contre les hommes du plus haut senti-
ment religieux, dès que ceux-ci ont résisté. »
Il existe enfin un troisième groupe de caisses agraires, celles
par exemple dont la caisse d'épargne de Parme a favorisé l'éclo-
sion, qui restent en dehors de toute inOuence politique : sociétés
coopératives en nom collectif, dont le capital, constitué par les
bénéfices de chaque année, sert avant tout à couvrir les pertes
éventuelles et les bénéfices, et peut, lorsqu'il a atteint un cer-
tain chiffre, être affecté à des œuvres d'utilité locale. En 1897,
la Caisse d'épargne leur accordait des emprunts au taux de
4 pour 100, mais elles ne peuvent emprunter et verser leurs
dépôts ailleurs qu'à la Caisse d'épargne, qui exerce ici une véri-
table tutelle. Les avances aux sociétaires sont faites à courte
échéance, mais peuvent durer deux ans, grâce aux renouvelle-
mens trimestriels successifs ; la caisse veut se réserver le droit
de redemander le paiement intégral à l'échéance ; on fait aussi
des prêts à longue échéance, des prêts de dix ans. Il fallait, re-
marque M. Guerci, ime institution pouvant faciliter l'œuvre de
la Chaire ambulante, paralyser les obstacles pour la défense, une
institution tenant du comice ou du syndicat agricole, un pied-à-
terre à la campagne, d'où la Chaire pourrait développer plus ra-
pidement son action.
La loi du 7 juillet 1901 ne fait aucun appel à l'intervention
de l'État, et l'épargne continue d'aller au travail. En 1897, les
dépôts confiés à la Caisse d'épargne du Banco di Napoli dé-
passaient à peine 30 millions; en 1902, il y avait des succursales
de cette caisse d'épargne dans toutes les provinces du Midi, et
les dépôts dépassaient 60 millions.
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6T0 RKYUE DES DEUX MONDES*
En Sardai^e s'épanouit une institution locale fort ancienne,
les monts frumentaîres, monii disocorso frumentarie e numerari,
créés en 1420 pour protéger les paysans contre Tusure, leur
avancer des semences remboursables à la fin de la récolte, de
l'argent, des instrumens agricoles. En 1898, un décret royal les
a réglementés et placés sous le contrôle de l'État ; chaque com-
mune, aux termes de ce décret, doit former un mont de secours
autonome, les prêts produisent un intérêt de 4 à 5 pour iOO, la
caisse dite ademprivile est alimentée en partie par le produit
des baux emphytéotiques.
m. — LE CRÉDIT AGRICOLE EN BELGIQUE. l'ABBÉ MELLAERTS.
LE BOBRENBOND
Qu'on l'approuve ou non, toutes les institutions agricoles en
Belgique présentent un caractère politique et confessionnel; so-
cialistes et catholiques le reconnaissent, le proclament au be*
soin : des partis nettement tranchés, luttant avec àpreté pour la
vie, c'est-à-dire pour le pouvoir, des convictions très ardentes,
une certaine tendance à se grouper, à s'associer, sans doute en
souvenir des ghildes du moyen âge, le goût de la bataille, le
sens de l'organisation pratique, uni h une singulière faculté
d'idéalisme chez ce peuple plus grand par le caractère et par
ses actions que par le nombre des habitans et l'étendue du terri-
toire, une telle situation explique peut-être le trait particulier,
et aussi le succès d'une semblable combinaison. A vrai dire, elle
a réussi brillamment du côté catholique, et assez médiocre-
ment du côté socialiste; le principal le^er et écrivain socia-
liste, M. Emile Vandervelde, reconnaît avec mélancolie que
le parti ouvrier n'a presque rien conquis sur ces paysans
« avec lesquels on peut tout, sans lesquels on ne peut rien. »
S'il a cependant réussi à implanter dans les pays agricoles
{lerrœ incognité) quelques comices et syndicats, un petit nombre
de laiteries coopératives et de sociétés coopératives rurales de
consommation, c'est grâce aux trains ouvriers qui, le soir, ra-
mènent à la campagne beaucoup de travailleurs des usines et
des ateliers : ainsi, pour 50 kilomètres, ils paient leur coupon
de semaine 2 fr. 25, alors que les voyageurs ordinaires versent
3 fr. 25 pour leur unique billet d'aller et retour. Inconnus
dans les districts de petite culture, sporadiques et intermittens
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LES TRANSFORMATIONS DE l' AGRICULTURE. 67 1
parmi les bûcherons des forêts ardennaises , permanens dans
ia seule région de grande culture, les syndicats socialistes res-^
tent clairsemés : point de crédit agricole socialiste ; d'ailleurs
le crédit agricole jure avec la fgrmule communiste > comme
oui jure avec non, blanc avec noir, bon sens avec utopie ; il
en est la négation directe, puisqu'il fortifie, consolide, accroît,
étend la propriété ; et, quel que soit Tillogisme des abstracteurs
de quintessence chimérique, ils hésiteraient à fournir des armes
contre eux-mêmes.
C'est le parti catholique qui a institué en Belgique le crédit
agricole; l'abbé Mellaerts, après avoir étudié en Allemagne le
mécanisme des caisses Raiffeisen, les introduisit avec les tempe-
ramens que comportent la législation et l'esprit de ses compa-
triotes. Une loi de 1884, créant des Comptoirs agricoles, n^ayoU
abouti qu'à faciliter les prêts pour les gros propriétaires (1). Il
fallait aller jusqu'aux petits ; dans ses conférences, dans ses bro-
chures, l'abbé Mellaerts précisa fort nettement les conditions,
les exigences du crédit rural : 1*" Empêcher que l'argent ne
sommeille chez ses possesseurs, ou qu'il n'aille dans les villes
alimenter l'industrie et le commerce. 2"^ Prêts à long terme,
époque du remboursement fixée en raison de l'emploi auquel est
destiné l'emprunt ; le crédit à court terme, au lieu de présenter
des avantages, ne cause que des préjudices, et livre les emprun-
teurs aux usuriers ; la durée des prêts variera donc entre cent
jours et dix ans ; 3^ Permettre le remboursement des emprunts
par acomptes, à des dates fixées d'avance; ces dates correspon-
dront aux époques où le cultivateur réalise ses produits : rem-
(1) Max Tannann : Les Associations agricoles en Belgique. « Mellaerts : Les
' Gaietés rurales d'épargne et de crédit; — VII* Congrès international d' agriculture ,
tome I"; — La Ligue du Coin de terre et du Foyer insaisissable, par Joseph Goe-
maere, p. 23 et suiv. ; — Participation de la Caisse générale d'épargne au fonc^
a&nnement du crédit agricole en Belgique, par M. Orner Lépreux, 65 et suiv.; -^
Monographies agricoles des différentes régions de la Belgique; — Congrès national
é^ agriculture, 2 vol., 1901 ; — Vandervelde : Essais sur la Question agraire en
Belgique; Syndicats agricoles et Coopératives socialistes (Mouvement socialiête,
i*' et IB avril 1901); — Vlieberg : Le Socialisme agraire [Revue sociale catholique,
février 1900) ; — Wauquez : Le Crédit agricole en Belgique {Revue d^s Questions
scientifiques, 1899); — Maurice Damoiseaux : Les prêts des Caisses Raiffeisen et
leurs garanties; ^ Les Minques coopératives pour la vente du beurre et des œufs,
0. Scbepens, 1902; ^ Malherbe et Fabry : Les Banques populaires agricoles, 1903»
0. Schepens ; — Monographie de ta Caisse rurale d'Hooglede; — Em. Tibbaut : Les
Atùpes de la MutualUé rurale, 1903; — Les Caisses rurales en Belgique et à Vétran*
9«r; oySciièpens, 1903; — Louis Varies : Lee Associations ruralee en Bfjlgigue*
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r 672 REVUE DES DEUX MONDES.
t
bourser par acomptes, cest épargner et faire œuvre de pré-
voyance; 4^ Les prêts au moindre intérêt possible; 5<* Tous
doivent pouvoir emprunter avec le moins de démarches et de
formalités possible. Exiger comme oondition de crédit une part
dans le capital de la banque, c'est couper bras et jambes au
paysan ; Tépargne mensuelle, très sagement exigée de l'artisan et
de l'ouvrier des villes, devient un non-sens vis-à-vis de l'agricul-
teur qui ne fait des recettes qu'au moment de la vente de sa ré-
colte ou de son bétail. « La vraie caisse d'épargne du cultivateur,
remarque M. Louis Durand, c'est son écurie, où chaque jour
ses élèves croissent et prennent de la valeur ; ce sont ses terres,
bien cultivées, et portant des récoltes d*autant plus belles qu'on
y a dépensé plus de travail et plus de capital circulant, sous
forme d'engrais et de semences de choix. »
La loi belge ne tolérant ni l'exclusion de capital, ni l'exclu-
sion de dividende, ni la règle de l'indivisibilité de la réserve,
les caisses rurales durent admettre un capital de parts sociales,
la distribution de dividendes, la divisibilité de la réserve. Mais,
pour ne pas s'éloigner du type Raiffeisen, on prit un certain
nombre de mesures, telles que : parts sociales fixées au chiffre
le plus faible, deux ou trois francs par membre, taux des divi-
dendes limité de manière à ne pas dépasser le taux normal de
Imtérêt, statuts rendant très difficile à obtenir la dissolution de
l'association.
La caisse rurale est une société coopérative avec engagement
solidaire et illimité de ses membres. Ne peuvent en faire partie
que « les personnes domiciliées dans la commime qui, recon-
naissant la religion, la famille et la propriété comme bases de
la société, y conforment leur conduite, possèdent leurs droits
civils, et sont aptes à s'engager par contrat. » Voici les princi-
paux cas d'exclusion : insolvabilité, déchéance des droits civils,
retard de quatre mois pour le paiement de la part ou mise, in-
conduite notoire, engagemens commerciaux avec des gens
considérés comme des usuriers, persistance du membre à faire
partie d'une autre société de crédit reposant aussi sur la respon-
sabilité illimitée. La caisse rurale est autonome, gère elle-même
.ses affaires par le conseil d'administration, le caissier, le con-
seil de surveillance et l'assemblée générale. Elle a un service
des dépôts, un service des comptes courans et un service des
prêts : les deux premiers ouverts aux étrans:ers. le troisième i
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|rr',\i^fT"''
LES TRANSFORMATIONS DE l'aGRTCULTURE. 673
réservé aux sociétaires, pour des emplois productifs et rémuné-
rateurs. Elle puise à trois sources : son capital social; les dépôts
qu'elle reçoit; enfin, elle emprunte en cas de besoin, soit auprès
de la Caisse générale d'épargne, soit auprès des caisses centrales
de crédit. Quant à l'intérêt des sommes prêtées, l'expérience a
démontré la sagesse de ce précepte : la différence entre les inté-
rêts que la caisse paie pour ses emprunts et les intérêts qu'elle
exige pour ses avances, doit être de trois quarts à 1 pour 100 en
faveur des opérations de prêts. Ainsi la caisse rurale paie d'ordi-
naire 3 pour 100 d'intérêls pour ses dépôts d'épargne, pour ses
emprunts, et elle demande 4 pour 100 pour ses prêts. Point de
prêts de consommation, mais des prêts de production pouvant
rapporter un intérêt supérieur à celui que l'emprunteur doit
payer. La responsabilité solidaire, illimitée, a pour contrepoids
des précautions multiples et fort minutieuses; ainsi la caisse ne
prête qu'à ses membres, à des habîtans connus de la paroisse ou dq
la commune, dans un dessein d'utilité : l'assemblée générale fixe
le chiffre maximum des prêts ; le conseil de surveillance examine
1:^us les trois mois les affaires en cours ; les membres du con-
seil d'administration remplissent leurs fonctions gratuitement,
^t doivent, sous leur responsabilité personnelle, éviter les opéra-
lions présentant quelque danger. Enfin l'emprunteur fournit des
garanties sérieuses : hypothèque, gage, privilège agricole, eau-
lion. Avec un semblable arsenal de mesures protectrices, les
pertes ne sont guère à redouter ; et de fait, ni en Belgique ni en
Allemagne on na eu à déplorer une seule faillite de caisse ru-
xale.
L'avoir social comprend le montant des droits d'entrée, le
total des mises, la réserve, les parts que la société possède dans
une caisse centrale de crédit. En effet, les 366 caisses rurales
sont arfiliées à un groupement régional, et, depuis la loi de
1894, en rapport d'affaires avec la Caisse générale d'épargne.
Les Caisses centrales, , organes fédératifs, ayant pour but d'éta-
blir entre les caisses rurales des relations de bonne confraternité,
de leur rendre des services d'ordre administratif et financier,
sont au nombre de huit, dont la principale siège à Louvain. Elles
contrôlent les caisses rurales, reçoivent le trop-plein des dépôts
des unes, consentent des prêts aux autres, les cautionnent en-
vers la Caisse d'épargne. Elles perçoivent un double ducroire,
c'est-à-dire une double commission, l'un pour tout emprunt fait
TOMi XXXV. — 1906. 43
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674 REVUE DBS DEUX MONDES.
à la Gaisde d'épargne par leur intermédiaire, celui-là égal au
douzième des intérêts payés à la Caisse d'épargne; Tautre,
double de la première, éventuel et à terme, pour le cas où la
caisse locale entre en liquidation, ou ne fait plus partie de la
Caisse centrale.
Quant à la Caisse générale d'épargne, bien qu'elle fonctionne
«veo l'aide de l'État, sous sa surveillance et sous sa garantie, elle
a son existence propre, son autonomie; créée afin de favo-
riser la pratique de l'épargne et le développement des idées
de prévoyance, elle prête à 3,25 pour 100 aux caisses rurales
affiliées à une Caisse centrale de crédit agricole.
L'abbé Mellaerts, fondateur du Boerenbond ou Ligue des
Paysans, institua en 1892 à Rillaer la première caisse agraire :
au 31 .décembre 1903, on en comptait 386, leurs dépôts en
comptes courans et sur livrets d'épargne atteignaient le chiffre de
7036748 francs; elles n'avaient utilisé leur crédit à la Caisse
d'épargne que pour 94128 francs, et elles avaient consenti des
prêts pour une somme de 18876513 francs. On l'a vu, le
clergé joue ici un grand rôle, non seulement lorsqu'il s'agit
de créer et donner le branle, mais pour faire vivre, marcher et
progresser l'œuvre : souvent le curé du village accepte les fonc-
tions de caissier, et les paroissiens insistent pour qu'il ne se
dérobe pas. Le Boerenbond reste ime fédération agricole catho-
lique qui a ses journaux, protège énergiquement ses membres,
veille aux intérêts moraux et matériels des ouvriers qui tra-
vaillent en France : rien de ce qui touche la campagne ne lui
est étranger, et chaque année est en quelque sorte marquée par
une nouvelle victoire sur ces éternels ennemis, la misère, l'igno-
rance et la routine qui ne désarment jamais, re\îennent toujours
à la charge, et reparaissent sous des costumes divers; car, hélas I
ils prennent parfois la forme de l'inquiétude, du mécontentement,
plus âpres à mesure qu'on leur enlève leurs légitimes griefs; et
les peuples les plus riches, les plus heureux, sont souvent les
moins reconnaissans envers le destin. Les véritables apôtres le
savent, et cette pensée douloureuse ne les décourage point : ils
savent aussi que le mal est immense encore, s'appliquent, à en
resserrer les limites ; mais ils comptent un peu sur cette petite
goutte de bon sens, sur cette poussière céleste qui combat en
nous les impulsions^de haine et de bouleversement.
Mentionnons encore la Ligue du coin de terre et du foyer
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LES TRANSFORMATIONS DE L AGRICULTURE. 676
insaisissable qui n'est pas du crédit agricole proprement dit, mais
aboutit à des effets assez semblables : donner à l'ouvrier urbain
la jouissance d'un jardinet, le détourner ainsi du cabaret et de
l'ivresse plus dangereuse de l'alcool anarchiste, le ramener à la
vérité familiale et au bonheur par la sérénité, inculquer le sens
et faciliter l'accès de la propriété, faire goûter la paix de l'âme
qui tombe de celle-ci, tel semble le but de cette Ligue qui rem-
place la bienfaisance en argent par la bienfaisance en terre et en
foyer (1).
IV. — LE CRÉDIT AGRICOLE EN FRANCE : ÉTAT ACTUEL DE LA LÉGISLATION
Grâce aux efforts du législateur, et surtout à l'initiative, au
dévouement des propriétaires amis du progrès, les préjugés
contre le crédit agricole commencent à disparaître dans nos
campagnes; beaucoup comprennent qu'il peut rendre des services
à toutes les classes d'agriculteurs, que ceux-ci ne doivent pas se
croire humiliés en allant demander un prêt, une avance, à la
caisse rurale dont ils sont sociétaires, que ce prêt témoigne en
faveur de la confiance qu'ils inspirent. C'est là un grand pas de
fait, et l'on ne saurait trop multiplier les preuves, trop répéter
les argumens, car Ta routine, l'ignorance d'une part, d'autre part
l'esprit de dol et de fraude se coalisent sans cesse contre le pro-
grès, la lumière, la probité; la spéculation de mauvais aloi joue
en perfection le grand air de la calomnie. Les caisses locales et
régionales s'efforcent d'arracher le paysan aux griffes de l'usu-
rier; celui-ci met les ruses de Basile au service de Shylock, et
lutte par tous les moyens. Cependant la victoire se dessine en
faveur des mutualistes, et, pour n'avoir pas beaucoup d'années
d'existence, les institutions de crédit agricole franchissent rapi-
dement les étapes de l'adolescence à la virilité. On veut rattra-
per le temps perdu, l'exemple des autres peuples semble avoir
inspiré une émulation généreuse ; des faits comme ceux-ci, que
j'emprunte à un excellent Guide pratique publié par le ministère
de l'Agriculture, impressionnent sensiblement nos ruraux qui
plus ou moins ressemblent à saint Thomas : ils veulent voir les
pieds et les mains, toucher du doigt le bénéfice.
(i) La place me manque aujourd'hui pour examiner la question du crédit agri-
cole en Autriche-Hongrie, Danemark, Russie, Ecosse, etc. ; j'espère avoir l'occ»-
tion d'en parler dans une autre étude.
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676 REVUE DES DEUX MONDES.
Un cultivateur avait dans ses granges force pailles et four-
rages dont il ne pouvait se défaire qu'à vil prix : pas de capi-
taux disponibles pour Tachât des bestiaux d'élevage ou d'engrais-
sement. Mais la caisse de Chartres lui fournit les capitaux
nécessaires, et, six mois plus tard, la plus-value du bétail lui
procurait un bénéfice très supérieur à celui qu'aurait procuré la
vente des denrées; il lui restait encore le fumier produit par ses
animaux, et il avait respecté cette règle de bon sens : Qui vend
son grenier, vend sa terre.
Un fermier delà Mayenne, débiteur de 1 500 francs déchéance
;fixe, avait 500 boisseaux de froment à vendre ; le blé était à
.3 francs, une hausse semblait certaine, mais comment attendre?
Un ami lui conseille de s'adresser à la caisse rurale; il se laisse
convaincre, on l'admet comme membre du syndicat des agri-
culteurs de la Mayenne et de la caisse locale de Chàteau-
Gontîer: huit jours après, il recevait une avance, signait un bil-
let au taux de 4,50 pour iOO par mois; le blé ne tardait pas è
atteindre le cours de 3 fr. 30 centimes; notre homme vendit
aussitôt ses 500 boisseaux, réalisa un gain de 150 francs, paya
il francs pour l'intérêt de 1 500 francs pendant trois mois: bé-
néfice net, 133 francs.
Le crédit agricole sous la forme de prêts d'animaux (cheptel-
bétail) est à l'ordre du jour dans les congrès et les écrits des
spécialistes; plus d'un syndicat Ta très heureusement résolu, et
sur ce point comme sur d'autres, le législateur n'aura qu'à s'in-
spirer des mœurs et pratiques nouvelles. Dans l'Est, mainte caisse
agricole achète elle-même des animaux qu'elle vend ensuite à
crédit à ses membres, ou leur prête à 4 pour 100. A Langres,
par exemple, le prêt a lieu sous la garantie d'un bail avec pro-
messe de vente et billet à ordre représentant la valeur du bétail
ainsi que les intérêts dus à l'échéance. Quelle différence entre
cette opération et la retenue ou cheptel consenti par un capita-
liste ! Soit une vache de 300 francs, donnant en trois ans, trois
veaux estimés 450 francs; le bailleur et le preneur se partageant
ces 459 francs, touchent 225 francs chacun ; le preneur conserve
la vache, mais il redoit 75 francs; plus même, si la vache est
assurée. En s'adressant à une caisse de crédit, le preneur aura à
payer: assurance 14 fr. 36, intérêts 36 francs, billets (timbres
el droit) 4 fr. 35; cotisation du syndicat, trois ans à 50 centimes,
i fr. 50; en bloc, 60 fr. 21 centimes ; mais tous les produite étant
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LES TRANSFORMATIONS DE L AGRICULTURE. 677
sa propriété, il a 390 francs ; différence en faveur du second sys-
tème : 165 francs. Dans le bail à cheptel ordinaire, le preneur
ne supporte, il est vrai, que 50 pour 100 des risques, tandis
qu'ici il les a tous, mais grâce aux assurances mutuelles contre
la mortalité du bétail, il se décharge des deux tiers de ces
risques.
On s occupe beaucoup du crédit agricole depuis une dou-
ziine d'années; les inspirateurs des syndicats ont mis la ques-
tion à la mode, les candidats aux fonctions électives Tinscrivent
dans leurs programmes, et iîne se passe pas d'année sans que
plusieurs volumes et thèses de doctorat attestent Tintérêt du
sujet. Diverses lois sont intervenues, diverses propositions
attendent le bon plaisir des Chambres; au ministère de TAgri-
culture, on prépare un projet d'ensemble qui, tout en. tenant
compte des premières expériences, établirait Tordre et l'harmo-
nie dans toutes ces dispositions, et constituerait en quelque sorte
le code de la matière.
La loi du 19 février 1889 restreint le privil<6ge*du bailleur à
la garantie des fermages de deux années échues, de Tannée cou-
rante et de Tannée à venir.
La loi du 5 novembre 1894 accorde un régime de faveur
aux sociétés de crédit agricole fondées sur la mutualité : elles
peuvent recevoir des dépôts de fonds en comptes courans, avec
ousaHs intérêts, et remplir le rôle de véritables caisses d'épargne,
se charger des recouvremens et des payemens, contracter les
emprunts nécessaires pour constituer ou augmenter leur capital
tic roulement, devenir de véritables banquiers des agriculteurs
et des syndicats.
La loi permet aussi de commercialiser les engagemens agri-
coles, ce qui leur ouvre, en cas de contestation, la juridiction
ccmsulaire ; enfin, elle exemple les sociétés de crédit agricole de
la patente et de Timpôt sur les matières mobilières, et simplifie
les formalités de publicité.
La loi du 20 juillet 1905, qui réforme le régime des caisses
d'épargne, confère à toutes les caisses d'épargne ordinaires, auto-
nomes ou municipales, la libre disposition d'une partie de leur
fortune personnelle : ainsi elles peuvent consacrer le cinquième
de leur capital et la totalité de leurs revenus à des prêts aux
sociétés, de crédit agricole. La fortune personnelle des caisses
d'épargne étant de 92 millions de francs, voilà donc une somme
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678 REVUE DES DEUX MONDES.
de 19 millions, sans compter le revenu annuel, qui pourrait ser-
vir au crédit agricole.
La Convention du SI octobre 1896 ^ qui assure è« la Banque
de France le renouvellement ''de son privilège, a stipulé que
celle-ci avancerait à TÉtat, sans intérêts, une somme de 40 mil-
Tlions. L'article 5 de la loi du 17 novembre 1897, approuvant
'Cette convention, a décidé en outre que la Banque verserait
chaque année, jusques et y compris 1920, une redevance qui ne
doit jamais s'abaisser au-dessous de deux millions. Cette rede-
vance s'est élevée h 4300 000 francs pour l'année 1903, et le
total des sommes versées à ce titre atteignait, au commencement
de 1904, le chiffre de 28 700 000 francs qui, joints à l'avance de
40 millions, forment environ 69 millions mis gratuitement à la
disposition du crédit agricole. L'article 2 de la loi autorise la
Banque de France à escompter « les lettres de change et autres
eflFets de commerce à ordre souscrits par des syndicats agricoles
ou autres (1). »
D'après la loi du 31 mars 1899, l'avance de 40 millions et la
redevance annuelle de la Banque de France sont mises à la dis-
qposition du gouvernement pour être attribuées, à titre à! avances
sans intérêts^ aux caisses régionales de crédit agricole mutuel
'constituées conformément à la loi du 5 novembre 1894. Ces
caisses régionales ont pour objet de faciliter les opérations effec-
tuées par les membres des caisses locales de leur circonscrip*
tion. Elles escomptent les effets garantis par celles-ci, leur
(1) Ministère de F Agriculture : Guide pratique pour la création de Caisses de
crédit agricole mutuel ; Bulletin mensuel de l Office des renseignements agricoles ;
— /F« Congrès national des Syndicats agricoles à Arras , dans le Journal cTAgri
culture pratique, 14 juillet 1904 ; — Congrès du Crédit populaire et agricole^ Nancy,
du 7 au 10 novembre 1904; — Foumier-Sarlovôze : A propos des Caisses rurales;
— F//" Congrès international d'agriculture , tenu à Rome, avril et mai 1903, 2 vol. :
^ Rapport de Af. Tisserand*» sur le Concours M éline entre les Sociétés de crédit
agricole mutuel; — Louis Durand: Le Crédit agricole en France et à l'étranger;
— Félix Moustier : Questions rurales; — Louis Dop : Le Crédit agricole; — Jarrin
Albert : Les Caisses d'épargne italiennes et le Crédit obligatoire; — Rostand : La
fié/orme des Caisses 'd'épargne françaises, 2 vol., 1891 ; ~ Pierangeli : De la Mutua-
lité appliquée au Crédit agricole en France et à Vétranger^ 1897 ; — D'Anglade :
©u Crédit agricole personnel et mobilier ; — Barbery : La Banque de France et le
Crédit agricole; — Galliet : Le gage sans dessaisissement et le crédit agricole; —
Geffriand : Les Caisses régionales de Crédit agricole mutuel; — De Laveleye :
Nouvelles lettres d'Italie; — Lavigne : Le Crédit agricole mobilier, les Warrants
agricotfs; — Pierre Caziot : Le Crédit agricole en France et à l'étranger; — André
Avenel : Le Crédit agHcole et le Cheptel-Bétail {Journal d'Agriculture pratique,
14 janvier iy04); — François Bernard : Le Crédit aux améliorations agricoles, dant
le Journal de l'Agriculture, 30 janvier 1904.
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LES TRANSFORMATIONS DE l'aGRICULTURE. 679
consentent des avances pour fonds de roulement, peuvent rées-
compter tout ou, partie de leur portefeuille à la Banque de
France ou aux grands établissemens de crédit ; leur papier por-
tant trois signatures, celles de Temprunteur, de la société locale
et de la caisse, est bancable, circulant, vivant, produisant tous
effets légaux. Il va de soi que toute spéculation demeure interdite
aux caisses régionales. Quant à la loi du 25 décembre 1900,
elle stipule que les caisses régionales pourront recevoir de l'État
des avances égales au quadruple de leur capital versé en
espèces.
Enfin une loi du 18 juillet 1898 a créé un nouvel. instrument
de crédit sur gages, le warrant agricole que les agriculteurs
peuvent escompter dorénavant et utiliser au même titre que le
commerçant ou Tindustriel utilisent le warrant commercial :
voici les produits agricoles susceptibles d'être warrantés : cé-
réales en gerbe ou battues, fourrages secs, légumes secs, fruits
séchés et fécules, matières textiles, animales ou végétales,
graines, vins, cidres, eaux-de-vie et alcools de nature diverse,
cocons, bois exploités, résines et écorces à tan, fromages, miels
et cires, huiles végétales, sel marin. Ainsi le cultivateur pour-
rait aujourd'hui emprunter sur ses récoltes en grange ou en
grenier, et attendre le moment opportun pour la vente : mais
cette loi jusqu'ici n'a rien produit, car elle méconnaît certains ob-
stacles pratiques, la difficulté du contrôle pour le prêteur un
peu éloigné, le gage de celui-ci disparaissant si l'emprunteur le
vend dans une foire, le privilège du bailleur qui prime le droit
du porteur de warrant ; par-dessus tout, les formalités, lenteurs
et frais qu'entraîne la constitution d'un warrant. La réforme en
a déjà été discutée par le Sénat, et il semble fort difficile d'a-
boutir. On propose que le prêteur puisse exiger le dépôt des
produits dans les magasins d'un syndicat ou chez une tierce
personne à sa convenance, si l'emprunteur ne lui inspire pas
confiance. Cela suffira-t-il pour vivifier une loi anémique?
Peut-être.
Les véritables apôtres du crédit agricole n'avaient pas attendu
cette double manne financière tombant de TEmpyrée législatif,
pour se mettre à l'œuvre : ici comme ailleurs, M. Louis Milcent
et d'autres propriétaires du Jura, le marquis de Froissard,
M. Alfred Bouvet, s'étaient mis à la tête du mouvement syndical
dans le Jura, et les premiers donnaient l'exemple. Ils s'appliquè-
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680 REVITE DES DEUX MONDES.
rent d'abord à créer une certaine atmosphère morale, pour que
le crédit mutuel pût fleurir, car celui-ci, pensaient-ils, ne se
produit pas par une sorte de p^énération spontanée, il sort d'un
état social préexistant, comme le fruit survient après la fleur.
Le goût et l'habitude de l'association, le concours d'initiatires
dévouées, la sélection de cultivateurs d'élite, un cercle d'opéra-
tions restreint, telles apparurent les premières conditions du
snrcès. Le syndicat agricole devint tout naturellement le point
de départ et comme la pépinière de la société, parce qu'il réunit
en un faisceau les diverses classes d'agriculteurs, parce que ceux-
ci, dans cette école primaire de solidarité, ont appris à apprécier
les avantages de Tentente. La première caisse rurale française
fut organisée par ses fondateurs sous forme de société anonyme
à capital variable : le capital social, fixé à 20 000 francs, fut
représenté par 40 actions de 500 francs chacune, dont l'intérêt
ne doit pas dépasser 3 pour 100; mais il peut y avoir des cou-
pures de 50 francs, pour faciliter l'entrée aux associés peu for-
tunés, et la loi de 1867 n'exige que le versement du dixième.
L'administration demeure gratuite; afin de limiter les risques,
et parce qu'elle est une véritable coopérative de crédit, la caisse
ne fait d'afTaires qu'avec les membres, exige de l'emprunteur
une caution solvable, et les prêts ne dépassent point le chiffre
de 600 francs. Comme on voit, ce sont les capitaux des uns
qui permettent de faire des avances aux autres. L'emprunteur,
dans sa demande, spécifie ses raisons, qui doivent être des rai-
sons d'ordre agricole : achats de bestiaux, semences, engrais,
instrumens ; le conseil d'administration consulte la section can-
tonale correspondante du syndicat ; s'il agrée la demande, l'em-
prunteur signe un billet à ordre de trois mois (billet qu'il
pourra renouveler trois fois) ; il le fait endosser par un autre
membre; la société appose la troisième signature; et voilà un
simple cultivateur qui va obtenir; de l'argent au taux de
3 pour 100, auquel s'ajoute la commission bien modique de un
quart ou un demi pour 100 que prélève la caisse pour ses pro-
pres frais. Ce système de responsabilité limitée aux seuls action-
naires peut paraître inférieur au système allemand ; mais au mo-
ment où fut fondée la caisse de Poligny, il ne semblait pas pos-
sible encore d'éti^blir le crédit mutuel sur le principe de la
solidarité complète.
Depuis sa fondation, c'est-à-dire depuis 1883, jusqu'en 1900,
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LES TRANSFORMATIONS DE l'aGRICULTURE. 681
la Société de Poligny a prêté 3 032 264 francs aux cultivateurs
de la région. En 1 898> le montant des prêts dépasse 419 000 francs,
et en 1899 il atteint presque 430000 francs; 161000 francs
pour 1896, 174 000 francs pour 1899, tels sont les chiffres des
dépôts.
Parmi les missionnaires du crédit agricole en Provence, les
^iràs ont marché sur les traces de la Société de Poligny, les
&txt.Tes ont adopté la solidarité illimitée, base des sociétés Raif-
^^isen; dans les sociétés du type Méline, la responsabilité des
socidétaires se limite d'ordinaire à la part souscrite par eux;
<i'«i^ illeurs, la loi de 1894 accorde toute latitude à ce sujet, mais
^il^ exige sagement que la société de crédit soit adossée à un
S3rx:idicat. A Courcelles (Indre-et-Loire), fonctionne un système
a^^<cz ingénieux : les sociétaires supportent une responsabilité
solidaire porportionnelle à leur inscription crédit cible; ce vo-
Oâ^l^le désigne le montant maximum du prêt que la Caisse peut
ooxusentir & un membre. A rassemblée générale annuelle, chaque
sy :Mndiqué demande le crédit, c'est-à-dire la somme maxima qu'il
df^^ire pouvoir emprunter en cas de besoin ; le vote a lieu auscru-
^i^«=M. secret. Ainsi Pierre demande 600 francs, et il y a quarante
v-otans. A... vote 600 francs, B... 400, C. 800, D... 1000,
E. . . 100, etc.; total des votes 20 000 francs, qui, divisés par 40,
<io Huent 500 francs. C'est donc un crédit de 500 francs que ses
^^sociés accordent à Pierre, et qu'il pourra demander à la caisse
da^ns le cours de l'exercice.
MM. Rostand et Rayneri, fondateurs du crédit populaire en
*^**aiice, ont réuni en un faisceau l'œuvre de Schultze et celle de
R^ffeisen, après avoir constaté que leurs principes peuvent se
^^Hcilier et se compléter, les associations Schultze-Delitsch con-
"^'^nant mieux pour le crédit ouvrier, dans les milieux urbains,
'bs a4ssociations RaifFeisen dans les communes rurales. M. Charles
**^yaeri raconte en ces termes la naissance de la première caisse
rurale fondée par la Banque populaire de Menton :
« Castellar, charmante localité & 7 kilomètres de Menton,
^^sservie par une belle route carrossable, eut nos préférences.
iNoùs savions qu'il y avait dans cette commune un instituteur
^^telligent et dévoué, et nous nous ouvrîmes & lui de ce projet.
^^^^ des causeries et des publications nous cherchâmes à le fami-
"^l'iser avec cette question, dont il ne tarda pas à devenir un
^^Hi pionnier. M. Charles Grindai nommé depuis secrétaire gé*
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682 REVUE DES DEUX MONDES.
néral du groupe et directeur de la Caisse régionale, commença
par causer du projet à quelques bons agriculteurs, tâche assez
ingrate; on appréciait fort Tavantage d'obtenir du crédit à de
bonnes conditions; mais, quant aux moyens, la solidarité
efiFrayait. C'est par là qu'on se trouvait arrêté. Cependant, à
force d'explications, d'exemples, un petit noyau d'agriculteurs se
montra moins récalcitrant. C'est alors qu'on songea à tenir une
réunion, et qu'on nous pria de donner une conférence. M. Grinda,
suivant nos conseils, commença par fonder ce que nous avons
appelé la trinité rurale, en obtenant au préalable la collabora-
tion du maire et du curé.
« Nous nous souvenons de cette réunion du !«' juillet 1893,
d'où devait sortir la première institution de crédit agricole du
département, qui fut une des premières à fonctionner en France.
Dans la salle de la mairie, au milieu d'une centaine de bons
cultivateurs, nous exposâmes l'utilité des caisses agricoles, la
simplicité de leurs rouages, la force de la solidarité et son inno-
cuité grâce aux précautions dont sa pratique est entourée, les
résultats frappans donnés par ces institutions partout où il en
existe. On écoutait avec intérêt, on lisait sur les visages la con-
fiance en l'idée, on devinait que l'état d'esprit se modifiait. L'im-
pression fut excellente ; on décida qu'une seconde réunion serait
tenue le 30 juillet suivant pour procéder k la constitution de la
Caisse. A cette seconde séance, les statuts furent signés par
19 membres, tous petits propriétaires et agriculteurs... L'inau-
guration de la Caisse eut lieu le 3 septembre... »
Les 19 néophytes de 1893 se sont multipliés : pendant les six
premières années, le mouvement des prêts a été de 281 700 francs
au taux de 5 pour 100 par an. Dans le premier semestre de 1899,
la Caisse a accordé pour 5510 francs 45 prêts dont voici Taffec-
tation :
Nombre. Achats.
Achats d'Pngrais 30 2 750
Arranf.enjênâ de famille et partages de biens. . 5 460
Achats de terre, 2 750
Réparation de de'ix moulins à huile 2 250
Exploitation d'une forêt; fabrication de charbon. 1 500
Pour paiement d'anciennes dettes 3 400
Réparations à une maison 1 300
Achat d'une ânesse 1 iOO
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LIS TRANSFORMATIONS DE l'aGRICULTURS. 683
Au !«" septembre 1904, les sociétés adhérentes au Centre
fédératif du crédit populaire en France atteignaient le chiffre
de 427; la plupart sont des caisses de crédit agricole, ne faisant
des opérations cpi'avec des agriculteurs syndiqués et pour la
satisfaction des besoins agricoles. Cent trente-six réunissent un
capital social versé de 1 940 699 francs, mais dans ce chiffre
figurent six sociétés qui pratiquent le crédit urbain et possèdent
1 559 329 francs. Deux cent quatre-vingt-trois sociétés sont ré
parties entre 47 départemens, 22 autres entre nos trois provincea
algériennes. Ainsi la lumière se fait, le corps agricole s'est
formé, la caisse de crédit prend pcKir devise sociale Tunion des
bonnes volontés sans distinction de croyances ni d'opinions po-
litiques, pour devise économique la protection de l'épargne et
la mise au contact des énergies, des intelligences locales; unis^
vainqueurs; isolés^ vaincus. Dans un rapport spécial sur les
Alpes-Maritimes, M. Rayneri a pu dire très justement : « Nous
avons à la base la Banque populaire de Menton, institution mère:
elle a enfanté dans le département ce beau mouvement d'asso-
ciation et de'solidarité qui a réalisé l'entente si désirable et si
précieuse des intérêts urbains avec les intérêts ruraux. A côté-^
la caisse régionale des Alpes-Maritimus, vivant avec elle dans,
l'intimité féconde de deux sœurs poursuivant un même idéale"
les deux alimentant ces joyaux des campagnes qui sont les caisses
agricoles, s'appuyant à leur tour sur les syndicats : au-dessus, le.
groupe départemental, organe d'étude, de propagande, de dé-
fense, complétant harmonieusement cet ensemble d'activités
répandues sur les points les plus divers du département, mais
convergeant toutes vers un but unique. » La production du lait
des races de bétail s'améliore, le citronnier, la fleur d'oranger,
l'olive regagnent du terrain. Les banques populaires d'Antibes
et de Menton ont passé de 232 & 994 sociétaires, leurs di^pôts dé
1 649099 à 1717 069 francs.
Grâce à l'ardente obstination de sa propagande, M. Louis
Durand a, contre vents et marée, implanté et fait prospérer dans
mainte région les Caisses du type Raiffeisen (responsabilité illi-
mitée et circonscription restreinte). L'Union des Caisses Durand
a publié récemment la statistique des opérations effectuées
en 1903. Ces chiffres marquent un pas sérieux en avant.
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681 EEYUK Ms »«fux MeimEs.^
190S 1909
NofTvbre ^es Caisses ayant répMiëu aut
questiofHiaiics 371 384
Nombre de menibreji 12 551 13 448
Nombres de prêts en cours au 30 décembre. 42W 5 3t;i
fr. c. fr. ••
Mentant de raclif 2 876 734,01 3 469024,96
Bénéfices 1« 196,97 19114.62
Pertes 55«,45 51.72
Nombre des créances douteuses 4 5
. Montant des créances douteuses • 4894,44 2769.61
M. Louis Durand se plaint qu'un grand nombre de directeurs •
négligent de répondre aux questionnaires, diminuant par leur
inertie les ekiffres qui établissent la vitalité de l'œuvre : il a rai-
son de dire qu'il faudrait répondre de suite ; « sinon on oublie,
puis on oublie qu'em a oublié (1). »
Les fondations enregistrées par TUnion depuis ses débuts
atteignent le chiffre de 1666. M. Louis Durand estime que
700 caisses, tant rurales qu'ouvrières ou mixtes, existent et pros-
pèrent ; les autres valent ou se sont dissoutes pour des raisons
diverses : mollesse de certains administrateurs, mort de l'homme
qui était la cheville ouvrière de l'autre, prétentions fiscales da
ministère des Finances, etc. Comme les caisses similaires alle-
mandes, les caisses Durand n'ont pas de capital, maislarespoiv-
sabilité solidaire assure aux déposans une garantie de premio>tr \
ordre. Il y a quelques années, dans le seul groupe régional A^^
Doubs, 52 caisses, composées de 1 428 membres, présentaient- ^
leurs créanciers une garantie foncière de 14700 000 francs, sm^M.^^
compter la fortune mobilière des associés.
Dans lar Haute-Saône et le Doubs, MM. Fournier-Sarlovèz^ ^
Caron ont aussi obtenu de brillans résultats; depuis trente a-»^^
et plus, M. A. Calvet s'efforce, avec autant d'habileté que <J^
persévérance, d'acclimater dans la région pyrénéenne du Sun^'
Ouest, les industries pastorales et l'idée coopérative.
A ceux qui continuent de redouter Tinconnu, que le fanliVi^^^
de la responsabilité limitée ou illimitée effraie, il est bon dû
(1) <« Les Caisses rurales, «lisait un propriétaire de la Haute- Saône, soot def
machines qui exigent, pour fonctionner, de l'huile de dévouement dans leurs
rouages, et qui s'arrêteraient bien vite si l'on introduisait dans les eDgrena|r^s i^
moiuilre grain d'indifférence et d'égoSsme. •
/
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LES TRANSFORMATIONS DE l' AGRICULTURE. 685
citer ces réflexions d'un homme pratique : « L'organisation d'une
caisse, très compliquée en apparence, est d'une simplicité et d'une
facilité enfantines. Dès les premiers pourparlers, on se hourte
partout à cette invariable réponse : Il n'y a dans notre commune
que deux catégories de paysans, les riches qui n'emprunteraient
jamais, et les besogneux qui ne rendraient pas largent emprunté.
Si l'on a la ferme volonté de réussir, on passe outre, et, à peine
la Caisse est-elle formée que, des deux catégories, s'en dégage
une troisième, qui absorbe les deux premières, à quelques uni-
tés près; l'on est alors étonné de constater que les plus fortunés
trouvent profitable et commode d'user du crédit agricole, et,
qu'en examinant de près la situation et la valeur morale des be-
sogneux, les insolvables y sont plus rares qu'on ne croyait
d'abord. D'ailleurs, Texpérience permet d'affirmer aujourd'hui
qu'il n'existe pas, dans une commune, plus de trois ou quatre
agriculteurs ne méritant pas d'être accueillis au crédit agricole.,
et que ce n'est pas toujours parmi les modestes que sont ces
suspects. Chaque jour nous amène de nouvelles créations de
Caisses, et les nouveaux venus sont unanimes dans leurs regrets
qu'on ne leur ait pas fait connaître plus tôt le moyen de se pro-
curer une avance si utile à un taux aussi bas. »
Il reste beaucoup à faire, mais les véritables amis, les amis
agissans de l'agriculture ont sujet de s'enorgueillir du présent.
Aujourd'hui, le crédit agricole rayonne sur 68 département ; des
caisses régionales ne tarderont pas à s'établir là oii elles
manquent encore ; le chef du service du crédit agricole au Minis-
tère s'y emploie de son côté avec une activité fort intelligente.
Sur les 69 millions venant de la Banque de France, les avances
faites aux caisses régionales atteignaient à la fin de 1904 le
chiffre de 14200 000 francs; de 1901 à 1903, le nombre des
caisses locales s'élève de 300 à 616, les prêts consentis aux agri-
culteurs à 42 millions. Le comte de Vogué, dans son rapport au
Congrès d'Arras en 1904, affirme qu'il y a environ 1 200 caisses
locales, mais beaucoup, qui ne sont pas affiliées aux Caisses régio-
nales, n'entrent point dans la statistique ministérielle. Les admi-
nistrateurs des caisses régionales consentent les avances aux
caisses locales affiliées, à un taux qui varie de 1 à 4 p. 100; môme
variation dans le taux de l'escompte. Grâce au dévouement de
tant d'hommes de bien qui vont au peuple pour le servir et non
pour être servis par lui, les frais généraux sont réduits au minî-
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686 REVUE DBS DEUX MONDES.
mum : 86 879 francs pour près de 17 millions d'affaires en 1903.
Toutes les Caisses régionales sont visitées une fois au moins
chaque année par les inspecteurs du service du contrôle ; ils ne
critiquent ni les opérations ni la comptabilité, mais seulement
cette tendance de certains administrateurs à abaisser le loyer de
l'argent au-dessous du cours. Ne faut-il pas prévoir que les
avances gratuites de l'État peuvent ne pas être continuées indé-
finiment, qu'elles cesseront même en 1920? Les Caisses n'ont-elles
pas pour mission de faire l'éducation de l'agriculteur, et, prêter à
1 pour 100, n'est-ce pas le tromper sur sa véritable situation et les
conditions qu'il est en droit d'obtenir? Que deviendraient les
Caisses si, l'Etat opérant le retrait total ou partiel de ses avances,
elles n'avaient pas pris la précaution de se constituer des réserves
importantes? Un certain nombre n'y songent point, et plus elles
font d'affaires au delà d'un certain chiffre, plus la masse de leurs
bénéfices diminue; les choses se passent autrement dans toute
entreprise bien dirigée. Il y aurait un moyen très efficace de
parer à un tel danger, et de constituer une seconde ligne de
défense pour les Caisses de crédit agricole ; il consisterait à adop-
ter le système admis dans d'autres pays, préconisé avec force
par M. J. Rostand, k permettre en grand ce que la loi de 1895 a
|)ermis en petit. Aujourd'hui les sommes déposées aux Caisses
d'épargne, plus de 4 milliards 200 millions, représentent des
capitaux passifs, inertes, qui, convertis en fonds publics na-
tionaux, détournés de l'agriculture, du commerce et de l'indus-
trie, des travaux publics départementaux et municipaux, en un
mot de toutes les sources de la richesse locale, produisent en
somme l'élévation factice du cours de la rente, entraînenl TÉtat
à contracter trop facilement des emprunts successifs. Pourquoi
les administrateurs des Caisses d'épargne ne pourraient-ils pas,
sous certaines garanties, prêter les fonds de dépôt aux caisses
régionales de crédit agricole ? Les croit-on moins intelligens que
leurs collègues de l'étranger? Le régime du libre emploi, tant
discute», u'a-t-il pas permis à nos voisins de grouper des capitaux
cousiihirables? On a donné k l'épargne française des habitudes
déplorables, en lui inspirant la terreur de toutes les entreprises
capables d'alimenter le travail national. La petite épargne a la
"îautiorj la plus solide qui existe, la caution de la France elle-
nème ; r.n rechange d'une telle sécurité, la France a le droit de
demauiier à la petite épargne que ses capitaux soient employés
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LES TRANSFORMATIONS DE L AGRICULTURE. 687
k favoriser des sociétés coopératives, à procurer le crédit à bon
compte, des prêts sur rhonneur. Gomme le dit M. Albert Jarrin,
les Caisses d'épargne sont toutes désignées pour cette tftche,
n'ayant point d'actionnaires à enrichir, et jouissant en outre de
cette condition qui manque aux banques ordinaires, la perma^
nence, une existence quasi étemelle.
Ajoutons que la défiance de l'État est le commencement de
la sagesse agricole, et ne nous étonnons pas si beaucoup, para*
phrasant la parole prophétique, craignent les présens de ce nou-
veau Grec, présens qu'il nous offre avec notre argent (1), si
M. Méline et presque tous les hommes pratiques ont repoussé la
création d'une banque centrale agricole proposée à plusieurs re-
prises par M. Godet et ses amis. « Une banque centrale doit,
comme toutes les parties de l'édifice coopératif, venir à son
heure, être la résultante d'un développement profond des insti-
tutions locales et régionales, et non les précéder; être en un
mot, môme lorsque l'État croit devoir lencourager, le fruit
spontané et issu du mouvement lui-même, en harmonie avec ses
conditions, appropriée à ses besoins. » Ainsi s'exprime M. Du-
fourmantelle dans un vœu adopté par le Gongrès de Nancy : on a
pensé sagement qu'il fallait organiser le crédit agricole par en
bas, on se souvient encore du lamentable désastre où sombra,
vers 1876, la grande société fondée en 1860. Les 69 millions de
la Banque de France ont déjà fait loucher plus d'un député;
certain ministre n'a-t-il pas marqué quelque velléité de détourner
15 millions de cette destination? Pas pour toujours, peut-être,
on nous le disait, mais les promesses des ministres passés, pré-
sens,... et futurs ! Gela vaut, j'imagine, les promesses des hommes
d'État de respecter l'intégrité d'un empire malade où ils envoient
leurs armées. Le budget moderne est un ogre insatiable, plus
vorace que Saturne lui-même : et les nourri sseurs de cet ogre
sont d'autant plus empressés à le satisfaire qu'ils contribuent
grandement k exciter sa boulimie : or le budget, c'est le ventre
et l'estomac de TÉtat.
(1) M. Burelle, président de la Caisse régionale de Crédit agricole du Sud-Est,
affirme même que faire de l'escompte aû-dessons de 3 p. 100, c'est commettre un
acte déloyal, car c'est nuire à la Banque de France qui a fourni les fonds néces-
saires pour instituer le Crédit agricole. Le Congrès du Crédit populaire et agri-
cole, tenu à Nancy en novembre 1904, a très sagement émis le vœu que les Caisses
régionales prennent pour base le taux de la Banque de France, et consacrent la
plus grande partie de leurs profits h la constitation de fonds de réserve.
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688 REVUE DES DEUX MONDES.
t Les amis du gouvernement reprochent aux créateurs des
caisses libres autonomes, qui se dérobent à toute ingérence ad-
ministrative, de faire de la politique confessionnelle; et ils n'ont
pas toujours tort. Les défenseurs de la liberté, du self helpy
accusent les partisans du pouvoir de faire servir les avances au
triomphe de leur politique électorale, k ce qu'un rural de mon
pays appelle : la politique du coucou ; ils citent des faits k Tap-
pui de. leurs dires, ils rappellent aussi que le paiement des
avances a subi de grands et singuliers retards. Chaque parti
affirme bien haut: « Je ne fais pas de politique, mais je ne veux
pas qu'on en fasse ici. » Certes, la neutralité absolue serait Tidéal,
mais par cela même elle semble un peu chimérique. Un croyant,
un sceptique, un radical, un modéré, peuvent-ils, lors même
qu'ils se cantonnent sur le terrain agricole, faire abstraction
complète de leurs convictions, établir entre celles-ci et les affaires
une cloison entièrement étanche? Ce même homme qui aujour-
d'hui, à trois heures de l'après-midi, s'occupe de son syndicat,
d'une caisse rurale, redeviendra peut-être politicien à six heures,
et combattra ceux qu'il a approuvés quelques instans avant. Lui
demander de ne'jamais s'embrouiller dans ses rôles divers, d'échap-
per pendant dix ans, vingt ans, à la tentation de transporter ici l'in-
fluence acquise là-bas, c'est trop attendre de l'humanité moyenne,
et même de l'humanité d'élite. Ce qu'on peut tenter, c'est de rendre
de plus en plus difficiles les abus, en surveillant la pratique de la
liberté, et surtout l'action de l'État qui est toujours excessive en
France, qui a diminué peut-être en certains cas, mais qui, tout
compte fait, a progressé par l'application des principes de la vraie
et de la fausse démocratie, — car le régime du tout d VÉtat a les
sources les plus opposées. Je ne sais quel philosophe du xviii® siècle
concluait : « Élargissez Dieu ! » Souhaitons qu'on élargisse aussi
la vie provinciale, la décentralisation. C'est d'ailleurs une grande
chose d'avoir attiré l'attention des parlemens sur les classes
rurales, et il convient de reconnaître que tous les partis s'occu-
pent sincèrement d'améliorer leur situation, que, depuis vingt-
cinq ans d'excellentes lois ont été votées, qu'on s'est efforcé, par-
fois avec plus de zèle que de prévoyance, de rendre à Tagriculturc
son prestige, le sentiment de sa puissance, de sa haute mission,
de la noblesse du travail des champs. C'est en effet le problème
des problèmes ; notre société a l'air d'être entraînée à une vitesse
vertigineuse, et il importe d'empêcher que le paysan n'achève
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LES TRANSFORMATIONS DE l'aGRICULTURE. 689
de se laisser emporter par cette ivresse de changement, qu*il ne
ressemble h ce laboureur du poète, qui
... songe que peut-être il faudra, chez les morts,
Labourer des champs d'ombre arrosés par l'Ërèbe.
Il faut encourager les petits, il ne faut pas décourager les autres.
Les autorités sociales, les grands propriétaires ne remplissent
pas tous leur devoir, mais la majorité ne demeure plus inerte;
elle comprend ses véritables intérêts, renonce à l'absentéisme,
revient à la terre, ne s'imagine plus que Tordre social a pour
objet de permettre aux uns de toucher des rentes, d'obliger les
autres à les payer. Les socialistes révolutionnaires apportent à
Foeuvre de destruction le denier du diable; à nous de verser
pour l'œuvre de régénération le denier du don sens; à nous de
comprendre que l'inégalité la plus insupportable est celle qui
consiste à avoir les honneurs, les bénéfices, sans charges corres-
pondantes; à nous de répéter aux égoïstes le mot de Bautru à
un évêque du xvii« siècle qui ne résidait guère dans son diocèse:
« C'est bien fait, Monseigneur, cela marque la confiance que
vous avez en Dieu ; votre diocèse peut-il être mieux que sous la
conduite de la Providence? » Résider sur sa terre, c'est lui don-
ner de la force, c'est se donner la force qui se dégage naturelle-
ment d'elle
Victor du Bled.
TOME XXXV. — 1006. 44
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L'ORIENT
DANS
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE^"
n y a deux livres au moins, qui se tiennent, mais qu'on pourrait
toutefois aisément détacher l'un de Fautre, dans le livre tout à fait
intéressant, et neuf à bien des égards, que H. Pierre Martino vient de
publier sur VOrient dans la littérature française, aux XVII^ et
XVIII^ siècles; — et il pourrait y en avoir trois. C'est peut-être le
troisième qui eût été le plus intéressant. Schopenhauer, dont la philo-
sophie n'est elle-même qu'un bouddhisme occidental, a écrit quelque
part, en 1819 ou 1822, que « le xix* siècle ne devrait guère moins un
jour à la connaissance du vieux monde oriental que le xvi^ siècle à la
Jécouverte ou à la révélation de l'antiquité gréco-romaine. » Ce troi-
sième livre n'eût été que le développement de cette « vue » de Scho-
penhauer, dont il nous semble bien, pour notre part, que Ton ne sau-
rait contester la justesse, mais dont il resterait cependant à faire « la
preuve. » On en trouverait aisément le moyen, dans deux ouvrages,
de valeur diverse et d'inégale renommée : les deux volumes de Jules
Mohl : Vingt-sept ans de Vhistoire des Études orientales (c'est la collée»
tion de ses rapports annuels comme secrétaire de la Société Asia-
tique); et cet Avenir de la Science, que ReDan lui-même, d'un nom
qu'il empruntait précisément à la littérature de l'Inde, appelait son
« gros Pourana. » Mais M. Pierre Martino, dont c'était assurément le
(i) L'Orient dans la Littérature française au XVII* et au XVIU* siècle, par
M. Pierre Martino, 1 vol. in-8«, Paris, 1906, Hachette.
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l'orient dans la littératurb française. 691
arolt, n'a pas cru devoir, — pour le moment, — franchir le seuil du
XIX» siècle, et, tout en souhaitant qu'il écrive quelque jour ce li\Te,
nous ne pouvons pas décemment lui faire un reproche de ne pas l'avoi*
encore écrit.
Nous ne lui reprocherons pas davantage de n'avoir vraisemblable-
ment écrit son premier livre, sur « les progrès des connaissances re-
latives à rOrient, » que pour servir en quelque manière d'introduction
au second, sur « l'Orient dans la littérature française au xvii® et
au xviii* siècle. » Aussi bien, contient-il sur la multiplication des
« récits de voyages » entre 1650 et 1750; sur les travaux des mission-
naires, où la botanique et l'astronomie, l'histoire des langues et celle
des mœurs occupent autant de place que l'évangélisation ; et enfin sur
le mouvement d'expansion coloniale, depuis Golbert jusqu'à Law, des
renseignemens du plus grand intérêt. Mais, puisque c'est particulière-
ment son second livre qui nous regarde ici, nous nous y attacherons
donc uniquement et nous en résumerons l'intérêt d'un seul mot, en
disant qu'il forme un chapitre à peu près inédit de l'histoire des
influences étrangères dans le développement de la littérature fran-
çaise.
»
» •
On sait, — et nous autres, Français, n'avons rien négligé, ne né-
gligeons rien pour accréditer cette opinion, — que le Français, remar-
quable en tout temps, et à tout âge, par son ignorance de la géogra-
phie, ne le serait pas moins, s'il ne l'est môme plus encore, par
l'indifférence dédaigneuse qu'il aurait toujours témoignée pour les
liHératures étrangères. Même aujourd'hui, je ne vois guère paraître
d'article, dans nos jeunes Bévues, je dis sur un Anglais, sur un Alle-
mand, sur un Italien quelquefois inconnus de leurs compatriotes, où
cette indifférence aux littératures étrangères ne nous soit éloquem-
ment, amèrement ^ furieusement, et à nouveau reprochée. Et, en effet,
si l'on veut dire qu'aux vitrines des libraires, — non pas de Londres,
au moins I — mais de Berlin, de Vienne ou de Rome, il se voit plus
de romans français qu'il ne se voit, aux étalages parisiens, de romans
italiens, ou de « pièces x. allemandes, on a raison. Mais, si l'on veut
parler sérieusement, et qu'avant de parler on ait pris la peine de
parcourir, très rapidement, l'histoire de la littérature française, il
apparaît alors, avec une entière évidence, que, presque à aucune
époaue de cette longue histoire, notre littérature française n'a perdu
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692 REVUE DES DEUX MONDES.
la curiosité, ni même le contact actuel et familier des littératures
étrangères.
C'est ainsi que, sans remonter jusqu'au moyen âge, où, comme
nous Tavons dit bien des fois, la littérature est vraiment « euro-
péenne, » fort fjpeu différente en Italie de ce qu'elle est en Angleterre,
et peu différente en Allemagne de ce iqu'elle est en France, notre litté-
rature du temps de la Renaissance, ou du xvi® siècle, de 1550 à 1650 en-
viron, est tout entière, et à la fois, tout italienne et tout espagnole.
Il n'est pas question d'en chercher ici les raisons. Ce* serait un autre
sujet. Mais en fait, les Amadis, qui commencent à prendre vogue aux
alentours de 1540, sous le règne de François I«S et dont l'influence,
même sur les mœurs, a été si considérable, ne sont qu'une traduction
de l'espagnol. Les poètes de la Pléiade, — j'entends les vrais, un
Ronsard, un du Bellay, un Desportes, et non pas Baïf ni Daurat, —
sont imprégnés d'italianisme. C'est au point que l'on se demande si,
peut-être, en dépit de la légende héroïque du Collège de Coqueret, ce
n'est pas à travers les commentateurs ou imitateurs italiens qu'ils ont
surtout connu l'antiquité gréco-latine: et, en tout cas, depuis qu'un
chercheur heureux en a donné l'exemple, il y a quelques années, c'est
devenu comme une espèce de « sport universitaire, » que de tâcher
de retrouver l'original italien des plus beaux Sonnets de Ronsard ou
de du Bellay. Combien de preuves, si Ton le voulait, ne donnerait-ou
pas de la continuation ou de la continuité de cette influence ! Et si
les pamphlets d'Henri Estienne, — son Apologie pour Hérodote^ ou
ses Dialogues du Langage français italianisé ^ — semblent en inter-
rompre un moment le cours; si les Essais de Montaigne, si les sages
écrits de du Vair,si même la Satyre Ménippée, à sa manière, qui n'est
pas la bonne, ramènent un moment la littérature française dans une
voie purement nationale, n'est-il pas vrai qu'avec Henri IV et Marie
de Médicis; avec VAslrée d'Honoré d'Urfé, qui ne se cache point d*ôtre
une imitation de la Diane de Montemayor; avec VAdone du cavalier
Marin; avec Chapelain et avec Voiture; avec Balzac et avec GomeiUe,
le Corneille du Cid et de don Sanche d* Aragon ;B.yec Anne d'Autriche;
avec ces « burlesques » dont nous parlions il y a quelque temps,
n'est -il pas vrai que l'Espagne et l'Italie reprennent toute leur
influence ? Et dans le nombre de ceux qui vont la rejeter, combien ci-
terions-nous d'écrivains qui ne l'aient pas subie, si Molière même et
La Fontaine n'y ont pas tout à fait échappé ?
Ce qui est donc uniquement vrai, c'est que, pendant une cinquan-
taine d'annéesi — de 16ti0 à 1710| lus cinquante ans qui mesurant â
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l'orient dans uA littérature française. 693
peu près exactement ce que Ton a nommé « le siècle de Louis XIV, »
— nos grands écrivains ont paru peu curieux des choses étrangères :
Bacine ou Bossuet se sont assurément peu inspirés des exemples de
TEspagne ou de ritalie.'Et, pour en faire en passant la remarque,
ceci donne peut-être à songer, quand on voit que la plus belle époque
de l'histoire de notre littérature en est donc aussi la plus indépen-
dante, ou comme qui dirait la plus émancipée de toute influence
étrangère. Faut-il voir là plus qu'un hasard ou qu'une coïncidence?
Mais tout ce que je veux constater, c'est que cette indifférence n'a
pas duré longtemps, et, — pour ne rien dire d'un nouveau retour
d'influence espagnole (1700-1710), auquel nous devons le Diable
boiteux et Gil Blas, — d'autres influences vont maintenant se faire
sentir, qui sont l'influence anglaise, et bientôt, Vers la fin du siècle qui
commence, l'influence allemande.
Admettons là-dessus que Voltaire n'ait rien compris à Shaks-
pearel La vérité n'en est pas moins que le peu de nouveauté qu'il y a
dans son théâtre lui vient de Shakspeare, en droiture; et quel ne sera
pas, — quand on voudra, si je puis ainsi dire, la <« cliiffrer, » — le total
de sa dette envers Pope, Addison, Swifl, ou de moindres encore, qu'il
a d'ailleiu*s personnellement connus et fréquentés, aux environs de.
1726, dans les tavernes littéraires de Londres? Je ne sais si lès
Voyages de Gulliver sont inspirés des Voyages de Cyrano de Bergerac
ou de l'épopée de Rabelais, mais ils ont certainement inspiré ^ficvo
mégas. Que ne doivent pas encore aux Anglais Montesquieu, Jean-
Jacques Rousseau, Diderot surtout, qu'on a d'ailleurs appelé « le
plus allemand des Français? » Mais les libres penseurs anglais, — frce
ihinkers, les premiers qui se soient honorés de ce nom; — mais les
dramaturges anglais; mais les romanciers anglais, Richardson et
Sterne, en particulier, voilà les maîtres de Diderot, auxquels, si vous
ajoutez François Bacon, son « mattre à penser, » nous en pouvons
conclure que « le plus allemand de tous les Français » est principale-
ment « anglais » d'éducation littéraire et de formation morale ? L'in-
fluence allemande est moins facile à saisir, pour diverses raisons,
dont la première, qui peut nous dispenser de rechercher curieusement
les autres, est qu'avant Lessing, et avant Goethe, il n'y a presque pas
de « littérature allemande. » Il n'y a que la littérature allemande du
moyen âge, et nous avons dit qu'elle était « européenne. » Mais, pour
voir grandir cette influence et les communications se multiplier entre
la France et l'Allemagne, il suffit de feuilleter la Correspondance Littr-
raire de Grimm^ dont aussi bien les rédacteurs sont un Allemand de
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694 REVUE DES DEUX MONDES.
IPrancfort, Grimm, très môle au mouvement de V Encyclopédie, et un
^i^sse de Zurich, Meister.
Gomment donc se fait-il que, dans ces conditions, — et le lecteur
senl bien ce que Tindication qu'on en donne* ici a de sommaire et de
superficiel, — Topinion se soit accréditée que la littérature française,
en général, serait demeurée « indifférente » aux littératures étrangères ?
La littérature française a pu se préférer aux littératures étrangères,
et non pas, je l'avoue, sans donner de sa préférence des raisons sou-
vent impertinentes. Mais, ces littératures, elle les a connues, elle les a
« pratiquées ; » elle a transposé; dans notre langue, et au ton de notre
mentalité, ce qu'elle en a cru pouvoir s'approprier. Les traductions,
non seulement du grec et du latin, mais de l'italien et de l'espagnol,
ont abondé au xvi« et ali xvn* siècle ; les traductions de l'anglais et de
l'allemand au xviii* siècle. Aucun érudit n'a peut-être mieux su que
Chapelain la littérature espagnole ; et, cent ans plus tard, un abbé Prévost
n'a guère ignoré de la littérature anglaise que ce qui relevait de la pure
érudition. Nous venons de dire que Diderot et Voltaire ne l'avaient
guère moins bien connue. Citons encore Suard, que les connaissance
de la littérature anglaise devait mener au secrétariat perpétuel de
l'Académie française. Lisons le Journal étranger... Et c'est pourquoi,
décidément, quand on cherche les raisons de cette opinion très fausse
sur l'ignorance française des littératures étrangères, on ne les trouve
qu'en ceci : que personne, jusqu'à présent, n'a songé à écrire l'histoire
de cette influence, et qu'à peine môme est-eUe indiquée dans nos
histoires de la littérature française.
C'est ce qui fait encore la nouveauté du livre de M. Pierre Martino,
dont cette digression ne nous a pas autant éloigné qu'on croirait. On
n'avait encore étudié d'aussi près que M. Martino, d'une manière à la
fois didactique et critique, Tinfluence d'aucune littérature sur la litté-
rature française. Ce livre sur VOrient dans la Littérature française
donnera peut-être à quelque historien l'idée d'en écrire im sur
l'influence de l'Italie ou de l'Angleterre dans notre littérature. Et on va
voir, par les conclusions où nous mène celui de M. Pierre Martino,
quel pourrait ôtre l'intérôt d'un pareil livre.
•
« «
Je ne sais, à la vérité, si l'auteur n'a pas pris son sujet d'un peu
haut, ou d'un peu loin dans l'histoire, en cherchant, par exemple, et
en essayant de ressaisir des traces d' « influence orientale, » dans
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l'orient dams La littérature française. 695
le ^qliman de Mairet, 1630, dans la Mort d'Osman, 1656, de Tristan
rifermite, on môme dans le Bajazet de Racine. J'aimerais presque
autant que Ton essayât de démêler et de reconnaître mie « influence
polonaise » dans le Wenceslas de Rotrou. En réalité, le Bajazet de
Racine, — que je ne mets point du tout, avec des juges trop difficiles,
au « second rang » de ses chefs-d'œuvre, — n'est pas un « sujet
turc, » dont l'auteur se serait proposé de peindre des m^œurs orien-
tales, comme orientales, pour l'originalité de leur couleur, et à cause
qu'orientales : c'est un drame de passion dont la scène est en Turquie.
Or, il ne faut pas oublier qu'à l'époque où Racine écrit Bajazet, 1672,
il y a plus de cent cinquante ans que la Turquie, étant entrée dans le
jeu de la politique européenne, n'est presque plus la Turquie, ni sur-
tout rO|ient, — et l'exotisme. Elle est la Turquie comme la Pologne
est la Pologne, ime pièce du système occidental, un pion de l'échiquier
diplomatique. Ou encore, elle est la Turquie comme la Perse du
Grand Cyrus était la Perse, une Perse vague et classique, dont le nom
D^évoquait dans les imaginations rien de très différent de ceux de
Rome ou de la Grèce; — et c'était toujours l'antiquité. Nous avons
d'ailleurs un roman turc de M"* de Scudéry : Ibrahim ou rUlustre
Bassa; et on sait qu'avant que Racine en tirât son Bajazet^ la tragique
aventure de harem qui en fait le sujet, parfaitement authentique,
avait été contée par Segrais, dans les Divertissemens de la Princesse
Aurélie, sous le titre à coup sûr médiocrement oriental de Flondon,
On discute, et on discutera longtemps encore si la tragédie de Racine
doit quelque chose à la « nouvelle » de Segrais; mais ced ne nous
regarde point.
A vrai dire, c'est de la publication des Voyages de Tavemier, 1676-
1677, de Chardin, 1686, et de Bernier, 1699, mais surtout, c'est do
l'apparition des Mille et une Nuits, traduites par Antoine Galland,
1704, et des Mille et un Jours, 1707, traduits par Pétis de la Croix, et
retouchés par Lesage, que datent, dans l'histoire de la littérature
française, les commencemens de l'a influence orientale ». « Pendant
dix ans, nous dit à ce propos M. Pierre Martino, le public fut assiégé
et entouré de ees Contes, et il vécut au milieu de toutes les créations
fantaisistes de cette littérature orientale. En une fois, il réparait la
longue ignorance où il avait jusque-là consenti à rester, et quand les
traductions furent achevées, les lecteurs ne se sentirent point ha-
rassés : leur bonne volonté restant entière, ils ne goûtèrent pas le
charme exquis de la mille et unième nuit : elle est la dernière I Tout
de suite ils voulurent entreprendre la mille et deuxième, et passer de
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696 REVUE DES DEUX MONDES.
là aux suivantes : ils demandèrent des suites, des contrefaçons et des
recommencemens. » Le contact était désormais établi et, si je puis
ainsi dire, les communications assurées. Au cas où, peut-être, ils sen-
tiraient tarir Tabondance de leur invention, des sources nouvelles
étaient désormais ouvertes à nos conteurs, où ils pouvaient librement
puiser. Traduction, paraphrase, imitation directe, adaptation plus
subtile, appropriation et « démarquage, » tous les procédés étaient
permis à l'égard de ces textes, qui n'étaient généralement l'œuvre de
personne. Nulle question ici de « plagiat » ni de priorité. Mais, au
monde gréco-latin, sur lequel il semblait que l'on vécût, et que l'on
commençât de se lasser de vivre, depuis deux cent cinquante ans,
c'était un mojide nouveau qui a s'annexait. » Quel parti la littérature
française en allait-elle tirer?
Elle n'allait point, cette fois, procéder par imitation ou transposi-
tion directe, comme elle avait fait naguère quand, au commencement
du xvii« siècle, elle avait emprunté à la littérature espagnole la veine
du roman picaresque (1). Mais, conformément à des habitudes clas-
siqpies invétérées, on allait se composer une « idée » générale de
l'Orient, conmie autrefois l'hôtel de RambouUlet s'en était formé une
du a Romain, » qui est celle que l'on retrouve dans les tragédies de
CorneUle, et aussi dans les discours des hommes de la Révohition . En
étendant jusqu'aux Indes et jusqu'en Chine le domaine du nouvel
Orient, on allait se le représenter précisément sous la figure des Mille
et une Nuits, conmie la contrée du mystère et du luxe, im Orient res-
plendissant de perles et de pierreries, Aladin ou la Lampe merveilleuse^
et surtout comme le pays de la vie licencieuse et des amours faciles.
Et qu'on ne dise pas qu'à tout le moins, c'est sous d'autres traits
pourtant qu'il s'offre à nous dans la Zaïre ou dans le Mahomet de
Voltaire. La Zaïre de Voltaire n'est encore qu'une « turquerie »>
classique, et son Mahomet qu'un pamphlet, où d'ailleurs je ne nie pas
qu'on puisse relever, chemin faisant, quelque intention de faire de la
« couleur locale. » Mais considérez les Lettres Persanes de Montes-
quieu, les romans du jeune Crébillon, quelques-uns des Contes de
Voltaire lui-même, Zadig et surtout la Princesse de Babylone, les Trois
Sultanes de Favart, qui sont bien le vaudeville le plus pimpant, le plus
parisien, et le plus impertinent du monde, les inventions saugrenues
de l'abbé de Voisenon, et ce qpie vous y trouverez d'uniquement
(1) Ce n'est pas en effet de Lesage et de son Gil Blas, mais de Chapelain et de
sa traduction de Guzman d'Alfarache^ que date en France la popularité du genre
picaresque.
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l'obtent dans la littérature française. 69T
orîenlal, ce sont les traits que nous disons. L'Orient est le pays du
mystère, du luxe, et spécialement de la licence. « Le conte que je
vous envoie, écrivait l'abbé de Voisenon, dans le Discours préliminaire
de son Sultan Misapouf^ est si libre et si plein de choses qui toutes ont
f apport aux idées les moins honnêtes, que je crois qu'il sera difficile
de rien dire de nouveau dans ce genre. Du moins, je l'espère. J'ai
cependant évité tous les mots qui pourraient blesser les oreilles mo-
destes ; tout est voilé, mais la gaze est si légère que les plus faibles
vues ne perdront rien du tableau. » J'emprunte la citation à M. Pierre
Martino, car je dois avouer que je n'ai jamais lu le Sultan Misapouf.
Mais je connais, hélas î dans le môme genre, les Bijoux indiscrets^ de
« notre grand Diderot I » Le premier effet de l'influence orientale ne
semble avoir été que de favoriser, dans une littérature déjà plus que
galante, — rappelons-nous V Histoire amoureuse des Gaules, — d'en-
courager, et comme de légitimer la verve licencieuse de nos conteurs,
en leur faisant accroire, et à leur public, qu'il existait des contrées
où les choses se passaient « comine cela I »
Une telle conception de l'Orient « appelait tout naturellement, dit
avec raison M. Pierre Martino, et même provoquait une certaine forme
de satire. Il suffisait pour cela de lire les récits de voyages, avec l'in-
tention de comparer les mœurs asiatiques à celles de la France ; » et
ici encore l'exemple en a été donné et le modèle fixé par les Lettres
Persanes. Sous le déguisement des mœurs orientales, la satire a
q[uelque chose de plus piquant; et, — pourquoi cela? je ne saurais le
dire, — mais il est certain qu'un pouvoir ombrageux permettra ton-
jours plus de choses aux Siamois de Dufresny ou aux Persans de Mon-
tesquieu qu'il n'en passerait à un satirique a né Français et chrétien. x>
C'est ce qui contribua si fort au succès des Lettres Persanes, « Les Let-
tres Persanes^ écrit à ce propos Montesquieu lui-même, eurent d'abord
un débit si prodigieux que les libraires mirent tout en usage pour en
avoir des suites. Ils allaient tirer par la manche tous ceux qu'Us ren-
contraient : « Monsieur, disaient-ils, faittes-moi des Lettres Persanes. »
C'est ainsi qu'on fait les honneurs de soi-même... Sur quoi M. Martino
ne peut s'empêcher d'observer, avec un peu d'étonnement, que les
auteurs ne se montrèrent pas très pressés de répondre aux sollici-
tations des libraires, puisque enfin la première imitation que l'on
connaisse des Lettres Persanes, étant de 1731, se fit donc attendre
dix ans I Nous ne continuerons pas moins d'en croire « le Président »
sur sa parole. M. Martino rectifie également une assertion de Grimm,
disant, dans sa Correspondance, que les Lettres Persanes ont suscité
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698 REVUE DES DEUX MONDES.
« une multitude de Lettres Turques, Arabes, Iroquoises, sauvctges, etc. »
Car on a vite fait, dit-il, « d'établir une liste assez restreinte de ce
genre de productions, et Montesquieu ^tait bien plus proche de la
vérité quand H parlait des quelques ouvrages charmans qui avaient
paru depuis les Lettres Persanes, » Je ne sais, après cela, si Montes-
qiueu comptait lui-même au nombre de ces ouvrages charmans, —
c'était en 1754, — les Lettres Chinoises du marquis d'Argens. En tout
cas, c'est presque le seul de ces livres dont l'histoire littéraire ait
sauvé le titre au moins de l'oubli, et le titre est digne en effet d'ètrt
retenu, comme signalant l'annexion définitive du domaine chinois au
domaine de l'orientalisme.
Ce n'était pas que l'on n'eût entendu parler de la Chine I mais, ce-
pendant, il est permis de dire, avec un peu d'exagération, et beaucoup
de vérité, que la Chine a vraiment été, au xvii® et au xvra« siècle, une
découverte, et presque une invention des Jésuites. Pour répandre en
Europe, et pour propager jusque parmi les philosophes, l'admiration
de la Chine, des institutions sociales de la Chine, du gouvernement
de la Chine, de la morale de la Chine, et je ne veux pas certes dire de
la religion de la Chine, mais pourtant et au moins de la manière dont
on entend et dont on pratique la religion en Chine, les Jésuites n'ont
rien épargné, — pas môme leur sang I Et ils n'ont que trop bien réussi !
Et ce n'est pas le seul cas où la politique et les habiletés de la célèbre
compagnie se soient retournées contre elle, mais c'en est l'un des
plus significatifs. « L'Empire de la Chine, écrivait Grimm en 1766,
est devenu de notre temps un objet particulier d'attention, d'études,
de recherches et de raisonnemens. Les missionnaires ont d'abord
intéressé la curiosité publique par des relations merveilleuses d'un
pays très éloigné qui ne pouvait ni confirmer leur véracité, ni récla-
mer contre leurs mensonges. Les philosophes se sont ensuite em-
parés de la matière. .. » n oubliait de faire, entre ces missionnaires, une
part distincte et particulière à ceux d'entre eux qui s'étaient moins
souciés d'insérer des « relations merveilleuses » dans la collection
des Lettres Édifiantes, que d'étudier, d'analyser et de célébrer la phi-
losophie de Conf ucius . M . Pierre Martino, lui, dans son livre, ne commet-
il pas un oubli du même genre, quand H omet de mentionner les « Éco-
nomistes » à côté des « Encyclopédistes, » et notamment Quesnay, dont
le principal ouvrage est un Essai sur le despotisme de la Chine, à côté
de Voltaire et de son Essai sur les mœurs ? L'action des Ëconomistes,
en général, a été profonde sur les transformations de l'esprit public
dans la seconde moitié du xvm* siècle, et quoique ni Quesnay, ni
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l'orient dans la littérature française. 699
Mirabeau, le marquis, l'auteur de YAmi des hommes, ne soient des
« écrivains, » c'est encore un chapitre à peu près oublié de notre his
toire littéraire qu'il y aurait ici lieu d'écrire. J'ajouterai que, comme
Tocqueville en a fait la remarque, tandis que les « Philosophes » sont
divisés entre eux sur l'article de la Chine, et que Grimm, par
exemple, est très éloigné de partager l'enthousiasme de Voltaire, au
contraire, on ne trouve pas un « Économiste » qui n'ait fait l'éloge de
la Chine, et qui n'ait, pour sa part, essayé de nous « inoculer l'esprit
chinois. » Ils n'y ont pas, eux non plus, tout à fait échoué.
Sans doute, et tout d'abord, il s'est mêlé quelque intention de satire
à cette admiration de la Chine, de même que vingt-cinq ans auparavant
dans les Lettres Persanes, Les bourgeois de la rue Saint-Denis, et les
salons, se sont beaucoup amusés aux dépens des « magots. » Mais
cela n'a pas duré longtemps, et Voltaire ne plaisante pas, mais il
parle très sérieusement, et je ne crois môme pas qu'il croie qu'il exa-
gère, quand il écrit, dans V Essai sur les mœurs : « L'esprit humain
ne peut certainement imaginer un gouvernement meilleur que celui
où tout se règle par de grands tribunaux subordonnés les uns aux
autres, et dont les membres ne sont reçus qu'après plusieurs examens
sévères. Tout se règle à la Chine par ces tribunaux... Le résultat de
toutes les affaires décidées à ces tribunaux est porté à un tribunal
suprême... Il est impossible que, dans une telle administration, l'Em-
pereur exerce un pouvoir arbitraire... Il ne peut rien faire sans
avoir consulté des hommes élevés dans les lois et élus par les suf-
frages... S'il y eut jamais un Empire dans lequel la vie, l'honneur et
les biens des hommes aient été protégés par les lois, c'est l'Kmpire de
la Chine. » n dit ailleurs, et son admiration est si sincère que son
accent en devient lyrique : « J'ai peine à me défendre d'un vif enthou-
siasme quand je contemple 150 000 000 d'hommes gouvernés par
13000 magistrats, divisés en différentes cours, toutes subordonnées à
^ix cours supérieures, lesquelles sont elles-mêmes sous Tinspection
^'une cour suprême. Cela me donne je ne sais quelle idée des neuf
^^hœurs des anges de saint Thomas d'Aquin. » Et, en effet, la manière
^ont on lui a fait croire qu'en Chine la société civile et politique était
^>rganisée, sous la dépendance universelle de la loi commune, main-
^^enue dans ses cadres par une magistrature qui n'était, comme en
Vrance, ni vénale, ni héréditaire, dont on ne pouvait faire partie
'^ qu^après plusieurs examens sévères, » composée d'hommes élevés
<ians les lois et « élus par les suffrages, » — voilà ce que Voltaire et les
« philosophes » ont d'abord admiré dans le gouvernement de la Chine^
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700 REVUE DES DEUX MONDES.
Ils n'ont pas moins admiré rezistence et le fonctionnement du
« mandarinat... » Il y a de cela deux mois tout juste qu'à Lyon,
lors de l'ouverture du Congrès pour V avancement [des sciences, l'un des
savans qui font le plus d'honneur à la France contemporaine,
M. Lippmann, parlant des « Rapports de la science et de l'industrie, »
lesquels à ses yeux ne sont pas ce qu'ils devraient être, s'élevait
avec autant d'éloquence que de force, et d'esprit que de bon sens,
contre un système d'instruction publique, — c'est le nôtre, — dont
les principes lui semblaient empruntés à la Chine. Ce n'était pas
une boutade, et il appuyait sur cette indication. Le mandarinisme
ou le mandarinat règne ou sévit en France, depuis plus de cent ans;
et toute initiative est comme entravée dans les liens de notre système
d'examens, de concours ; et de programmes dont l'objet, assez natu-
rellement, n'est que de mettre le jeune Français en état de subir le
concours et de passer l'examen, n n'y a rien de plus Chinois 1 C'est la
Révolution qui a organisé le système, mais c'est la « philosophie »
qui en a posé les principes, et parmi le^ philosophes ce sont les admi-
rateurs et les panégyristes de la Chine. Tout au concours et rien à la
faveur, mais rien surtout à l'hérédité ! leur âme envieuse a été séduite
par cette conception du mandarinat. Une aristocratie, puisqu'il en faut
une, mais une aristocratie perpétuellement ouverte, et une aristocratie
intellectuelle, dont l'accès ne soit donc interdit qu'à l'incapacité ! Des
philosophes et des lettrés dans toutes les magistratures, et non pas
les premiers venus, auxquels il aura plu de faire profession de litté-
rature ou de philosophie, mais des philosophes ou des lettrés, vérifiés,
contrôlés, estampillés et « garantis » par les supérieurs dont ils
seront demain les égaux ou les « pairs! » Ainsi le mérite n'est plus
empêché de donner sa mesure, ni retenu dans l'obscurité de sa con-
dition native par le hasard de la naissance ou le manque des biens de
fortune. La u caste » est abolie; on n'est plus de sa <( classe » ou de
sa « condition » qu'entre deux examens. Plus humble est l'origine,
plus ardente est l'émulation, et, si l'on réussit, plus éclatant le
triomphe. Il y a d'ailleurs quelques chances pour que le mandarin
du premier rang occupe précisément la place que son mérite et sa
valeur devaient effectivement remplir. Mais n'est-ce pas là encore
aujourd'hui l'idéal même de la démocratie que nous croyons que nous
sommes? Cet idéal, ne sont-ce pas nos « philosophes » et nos « écono-
mistes » qui l'ont dégagé, défini et fixé? Si ce n'est assurément ni à la
Cirèce, ni à Rome qu'ils l'ont emprunté, ni même à l'Angleterre de leur
temps, mais à la Chine, de leur propre aveu, M. Lippmann, dans son
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^.,.
l'orient dans la littérature française. 701
Discours de Lyon, n'avaiUil pas cent fois raison ? Et c'est pourquoi
quand en France nous parlons de chinoiseries administratives ou
autres, nous ne faisons que rapporter, sans le savoir, à leur origine
historique réelle des habitudes et des usages que nous nous sommes
«c inoculés. » Nous sommes vraiment des espèces de Chinois. Ce qui
d'ailleurs ne veut pas dire que la vraie Chine ressemble à celle dont les
« philosophes » ont tracé pour nous l'image. Nous-mêmes, connais-
sons-nous aujourd'hui la vraie Chine? Y a-t-il une vraie Chine? Et sur-
tout, n'y a-t-il qu'une Chine? Mais cela veut dire qu'au xviii* siècle l'opi-
nion que l'on se faisait de la Chine, vraie ou fausse, a profondément
agi sur la transformation de la mentalité française ; et ce ne sera pas le
moindre intérêt du livre de M. Pierre Martino, que d'avoir mis ce
fait capital en lumière.
Une dernière considération devait d'ailleurs incliner les « philo-
sophes » du xviii* siècle vers l'admiration de la Chine ; et c'était le ca-
ractère de la morale chinoise. « C'est une morale infiniment sublime,
écrivaient déjà les Jésuites, aux environs de 1687, et puisée dans les
plus pures sources de la raison naturelle... Ses enseignemens ne sont
pas seulement pour les gens de la Chine, mais je suis persuadé qu'il n'y
a pas un Français qui ne s'estimât fort sage et fort heureux s'il pou-
vait les réduire en pratique. » Ainsi s'exprimait l'abréviateur du Confu-
dus, Sinarum philosophuSy le gros in-folio consacré par quatre Pères
de la Compagnie de Jésus à la plus grande gloire de Confucius ; et,
de ces déclarations, Voltaire ne faisait que déduire les conséquences
quand il écrivait à son tour dans son Fssai sur les mœurs: « Confucius
n'est point prophète, — ceci, pour l'opposer à Mahomet, — et il ne se
dit point inspiré. Sa morale est aussi pure, aussi humaine que celle
d'Epictète. Il ne dit point: « Ne fais pas aux autres ce que tu ne vou-
drais pas qu'on te fît, » mais : a Fais aux autres ce que tu voudrais qu'on
te fasse. » Sa religion est simple, auguste, sage, libre de toute super-
stition. La religion des Empereurs et des tribunaux ne fut jamais
déshonorée par des impostures, jamais troublée par les querelles du
sacerdoce et de l'Empire, jamais chargée d'innovations absurdes.,
dont la démence a mis à la fin le poignard aux mains des fanatiques..
C'est par là surtout que les Chinois remportent sur toutes les nations dt
Vunivers. » Et, à son tour, M. P. Martino tire de là cette conclusion que
« la philosophie pratique de Voltaire, si elle n'est pas née de ses lec-
tures sur l'Orient, y a du moins trouvé des occasions fréquentes de se
préciser. •> C'est beaucoup dire, à mon avis, et la « philosophie pra-
tique » de Voltaire, qui lui vient originairement de Bayle et des « libres
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702 REVUE DES DEUX MONDES.
penseurs » anglais, est antérieure à ses <« lectures sur l'Orient. » Mais,
dans les caractères de la morale de Confudus, Voltaire a cm trouver
un témoignage ou un « précédent » historique en faveur de cette mo-
rale naturelle et laïque, « libre de toute superstition, » c'est-à-dire
indépendante et dégagée de toute religion, dont il essayait lui-même
de poser ou de consolider les fondemens. Les exemples chinois
lui ont servi pour établir qu'en fait, et dans la réalité de l'histoire,
une telle morale n'avait rien de « subversif, » puisque au contraire
elle avait; suffi depuis trois ou quatre mille ans à maintenir une civi-
lisation complète, qui ne le cédait en rien aux nôtres, ou môme dont
elles avaient encore plus d'une leçon à recevoir. Et sa « philosophie
pratique » n'est pas née de ses « lectures sur l'Orient, » mais il a
cru trouver dans ses « lectures sur l'Orient » une confirmation de sa
« philosophie pratique. »Ai-jebesoin d'ajouter qu'une telle confirmation,
il avait parfaitement vu qu'il ne saurait la trouver ni^en Turquie, ni en
Perse, ni généralement dans l'Orient musulman? Et cela encore est
une des raisons de son admiration pour la Chine, où la religion lui est
apparue telle qu'il la comprenait, naturelle, rationnelle, et telle qu'on
a pu depuis lors l'appeler une religion presque athée (1).
C'est sur ces entrefaites qu'en 1762, un voyageur qui revenait de
rinde, Anquetil du Perron, mettait l'Inde à la mode à son tour en ou-
vrant aux yeux des philosophes, par la connaissance du sanscrit, ce
que l'on pourrait appeler, dans le style du temps, les « vrais trésors de
Golconde. » Notons à ce propos la diversité des circonstances que
nous aurons vues ainsi favoriser l'extension géographique de l'aire de
Torientalisme. Une cause purement « livresque, » le prodigieux succès
de la traduction des Mille et une Nuits et des Mille et un Jours, avait fait
ou renouvelé la popularité de la Perse et de la Turquie. C'étaient les
disputes sur les cérémonies chinoises, la longue et violente querelle
des Jésuites avec les Dominicains et les Franciscains coalisés contre la
Compagnie, qui avaient comme obligé le publiCj^indifférent jusque-là,
de prendre aux choses de Chine un intérêt en quelque manière
« actuel. » Et si ce n'avait été la curiosité qui commençait de s'atta-
cher à la question coloniale, la naissante rivalité de la France et de
l'Angleterre pour la possession de l'Inde, le duel épique de Dupleix
et de Clive, qui sait l'accueil que l'on eût fait aux « révélations »
d'Anquetil du Perron?
(1) C'est du bouddhisme, je le sais, qu'on a dit qu'il était une religion athée, et
1 . Jsouddhisme n'est qu'une des trois religions de la Chine ; mais la confusion parait
constante entre ces trois religions, et géographiquament, elles n'en font qu'une.
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l'orient dans la littérature française. 703
« Ce qui doit être le plus étonnant pour nous, c'est que dans aucun
livre des anciens brahmanes, non plus que ceux des Chinois, on ne
trouve nulle part de Thistoire sacrée judaïque qui est notre) histoire
sacrée... Comment donc toutes les nations ont-elles perdu les titres de
la grande famille? Comment personne n'avait-iL transmis à la posté*
rite une seule action, un seul nom de ses ancêtres? Llnde entière, la
Chine, le Japon, la Tartarie ne se doutent pas encore qu'il a existé un
Caïn, unMathusalem qui vécut près de mille ans... Mais ces questions
qui appartiennent à la philosophie sont étrangères à l'histoire. » On a
reconnu l'accent de Voltaire, mais ce n'est plus à V Essai sur les mœurs,
c'est aux Fragmenssur tinde, 1773, que M. P. Martino emprunte ces
lignes. Si nous les citons après lui, c'est qu'elles sont tout à fait signi-
ficatives de la perspicacité avec laquelle Voltaire a vu le parti que la
polémique antichrétienne allait pouvoir tirer de la connaissance des
« livres des anciens brahmanes. » Car je ne nie pas qu'il y ait vu,
comme le croit M. P. Martino, les moyens d'en faire sortir, « par une
démonstration quasi mathématique, la nécessité de la tolérance. »
Mais on aurait tort, ou même on serait naïf de croire que, dans la reli*
gion, Voltaire n'ait combattu que l'intolérance, et c'est bien la « reli-
gion » même, en tant que « religion, » ou que « révélation, » c'est-à-
dire en tant que s'attribuant une origine divine. Et ce qu'il a parfaite-
ment vu, c'est que s'il y a quelque moyen de « rabattre, » pour ainsi
parler, sur le plan des histoires humaines, les religions qui se disent
divines, les religions de l'Inde allaient justement le lui procurer.
Mais, puisque M. Pierre Martino n'a pas insisté sur ce point, et
qu'au surplus U n'avait pas à le faire dans un livre qui s'arrête en
1780, nous ^'insisterons pas, nous non plus, et nous nous bornerons à
constater, que, dès l'origine, entre 1760 et 1780, le premier effet d'une
connaissance plus exacte, plus approfondie, et vraiment déjà nouvelle
de l'Inde, a été d'éveiller, pour tout ce qui regardait 1' « histoire » ou
la (c science des religions, » un intérêt lui-même tout nouveau. Le con-
tact de l'Orient musulman, — c'est un fait, — n'avait littérairement en-
richi qu'un genre de littérature dont je dirais volontiers qu'il est une
honte nationale. La connaissance de la Chine avait surtout transformé
la mentalité de ceux de nos « économistes » et de nos « philosophes »
qu'on nommerait aujourd'hui du nom de « sociologues, o Ce sont de
vraies leçons de sociologie qu'on avait demandées à la Chine et qu'on
avait reçues d'elle. Rien n'est plus caractéristique à cet égard, ni plus
instructif que VEssai sur le Despotisme de Quesnay. La connaissance
de l'Inde allait renouveler, et ne peut-on pas, ne doit-on même pas
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704 , REVUE DES DEUX MONDES.
dire qu'elle allait fonder les « étades religieuses? » On ne connatt
encore qu'à peine, aux environs de 1780, quelques monumens de la
littérature de llnde, et rares sont en Europe les quelques érudits qui
savent les déchiffrer. On les compte et on les nommerait. Mais il appa-
raît déjà que, tout au rebours de la littérature chinoise, — qui est, d^
toutes les littératures, orientales ou occidentales, anciennes ou mo-
dernes, la plus « laïque » assurément, — cette littérature de Tlnde^
depuis les Védas jusqu'aux Pouranas, est une littérature essentielle—
ment religieuse, pour ne pas dire sacerdotale. Elle Test jusque dans
l'œuvre de ceux de ses philosophes qui semblent avoir fait contre
elle profession d'athéisme. Elle le devient plus exclusivement, et,
pour ainsi dire, plus « spécialement » encore quand les productions
infmies du bouddhisme du Nord et du bouddhisme du Sud viennent s'y
amonceler sur celles du brahmanisme. Toutes les questions y sont
posées d'une manière qui n'est jamais sans quelque rapport avec le
problème religieux entre tous, lequel est le problème de la destinée* ^
Et, comme on n'a pu manquer de s'en apercevoir dès que le voile ^
épais qui recouvrait les choses de l'Inde a commencé de se soulever, la ^
connaissance de l'Inde est ainsi devenue l'indispensable ferment de
toute spéculation religieuse. On ne saurait parler, aujourd'hui même ^
du christianisme ou de l'islamisme, ni les comprendre historique-
ment, sans quelque connaissance des religions de l'Inde. -
C'est ce que nous montrera quelque jour M. Pierre Martine, s'il
écrit ce « troisième livre, » que semble exiger le choix même de son
sujet, et, après V Orient dans la Littérature française au XV U* et au
XVII I* siècle, s'il étudie l'Orient dans la littérature du siècle des Bur- "
nouf et des Renan. Il nous y retracera l'histoire en quelque sorte ^
anecdo tique, et parfois presque héroïque, du déchiffrement de ces ^
écritures sacrées ou mystérieuses, qui n'étaient encore, il y a cent ans, •
pour nos pères, que de la « lettre morte ; » et il nous y racontera la -^
prise de possession de ces littératures dont nous sommes encore ^
extrêmement embarrassés de classer les monumens et de ressaisir ^
l'évolution. Il nous montrera a la science des religions » se dégageant *
de la connaissance des monumens littéraires de l'Inde, et en parti- —
culier du progrès des études relatives au bouddhisme. On y verra -^*
deux autres sciences, ou, — car on devrait réserver ce nom de « science » ^"
à la connaissance des choses qui se sont vues au moins deux fois, ^ u
— deux autres « disciplines, » s'engendrer de la même origine : ce ^^
sont r « ethnographie linguistique, » et la « psychologie des races. » ««f
Où en sont-elles présentement? M. Martino nous le dirai. Il rencon- -^^j'
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l'orient dans là littérature française. 70S
trera sur sa route la grande chimère des philologues : Nomina^ nu-
miruiy les Dieux ne sont que des calembours objectivés, et les Olympes
ou les Walhalias ne sont peuplés que de méprises verbales. C'est ce
que nous ayons tous cru, fermement, pendant près de cinquante ans,
6t je ne répondrais pas que nous fussions tous détrompés. Et si alors,
quand il approchera de la fin de son livre, M. Martino est obligé
de constater que, depuis quelques années, la faveur publique semble
se retirer des études orientales, je ne sais s'il en trouvera de bonnes
et valables raisons, mais, en tout cas, cette constatation même sera
la conclusion naturelle d'un sujet qu'il a un peu arbitrairement coupé
par le milieu.
Si nous y revenons en terminant, c'est que cette critique, ea
somme, est la seule qu'il y ait lieu d'adresser au livre de M. Martino.
Car, pour quelques erreurs qui sans doute viennent de ce que le livre
a été plus rapidement écrit qu'il n'avait été préparé, nous ne les signa-
lerions même pas, si M. Martino lui-même n'avait fait un Errata pour
en redresser de plus insignifiantes. Il fera donc attention de ne parler,
dans une prochaine édition de son livre, ni de « l'Empereur Frédéric, »
— c'est Frédéric le Grand; — ni de la Vie de Diderot écrite « par sa
•œur, » — c'est sa fille, M"» de Vandeul, qu'il a voulu dire ; — ni de
l'édition des Œuvres de Voltaire « donnée à Kiel, » que je ne crois pas
au moins qu'il confonde avec Kehl...
D'autres erreurs, — si ce sont des erreurs, — sont plus graves, et
par exemple, quand il croit voir dans la « théorie des climats, » de
Montesquieu, une trace et une preuve de ses lectures sur l'Orient. La
« théorie des climats » est vieille comme Hippocrate ! Elle a d'ailleurs
été développée par Bodin, au xvi* siècle, dans, sa République ^ et sur-
tout au livre V de son Introduction à Vétude de Chistoire. Plus près de
Montesquieu, l'abbé Dubos, dans ses Réflexions sur la Poésie, en a tiré
d'ingénieuses applications à l'histoire de la littérature et des arts. Et
puis, — c'est une de ces questions qu'on est soi-même étonné de se
poser si tard, — j'aimerais bien savoir quel parti Montesquieu a donc
tiré, dans son Esprit des Lois, ou quelle application il a faite, de cette
fameuse « théorie des climats. » Je voudrais que l'on me citât sur la
même matière, — telle que la condition des personnes, ou le régiYne
de la propriété, — des lois qui fussent l'une à l'autre, pour aûisi
parler, comme le Nord est au Midi. Je voudrais que l'on me montrât,
TOME XXIV. — 1906. 45
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106 REVUE DES DEUX MONDES.
H quelque loi du Nord, civile ou criminelle, a passé au Midi, les modi-
leations qu'elle a dû subir de ce fait, et le rapport de ces modifications
arec l'élévation de la température moyenne. Je voudrais que Ton me
m voir l'influence du thermomètre sur l'organisation du régime
hypothécaire. La théorie des climats n'a peut-être servi à Montesquieu
fu'à badiner plus ou moins agréablement sur les lois ou coutumes
relatives aux rapports des sexes.
M. Pierre Martino nous assure en un autre endroit que « Y Esprit
êtes Lois provoqua VEssai sid' les mœurs^ » et que « c'est surtout de ses
affirmations sur l'Asie que Voltaire eut le dessein de reprendre Mon-
tesquieu. » De ces deux assertions, si la seconde me paraît vraie, la
première l'est peut-être moins, h' Esprit des Lois n'a paru qu'en 1748,
tout d'un bloc, en deux gros volumes, et à cette date, Y Essai sur les
mœurs, qui est un livre composé et publié par fragmens, n'avait pas
encore \ni le jour sous son titre définitif, mais, depuis ploflîeurs
aimées, trois ans au moins, 1745, les journaux de l'époque, et en par-
ticulier le Mercure de France, en avaient donné de nombreux extraits.
h'Essai sur les mœurs a été « provoqué » par le Discours sur Vhistoire
universelle; Voltaire l'a écrit contre « l'éloquent Bossuet; » et, si l'on
le veut, c'est ainsi que Bossuet se trouve avoir éveillé l'intérêt de
Toltaire pour les choses de l'Orient.
n est impossible, en effet, quand on lit le livre de M. Martino, de
«'y pas admirer, une fois de plus, dans ce champ tout nouveau des
études orientales, la prodigieuse activité de Voltaire. Laissons de
cêté ses essais de « couleur locale, » sa Zaïre ^ son Mahomet , son
Orphelin de la Chine! dont le mérite ou l'intérêt, s'ils en ont un, ne
consiste pas en leur exotisme; msds, en quelque direction que se soit
«xercée, pendant cinquante ou soixante ans, la curiosité des choses de
rOrient, on le retrouve, et c'est lui, l'auteur de Zadig et de la Vision
de Babouc, des Lettres d'Amabed et de la Princesse de Babylone, c'est
loi qui, de tout cet Orient de bazar, de clinquant et de contrebande, en
lire finalement le meilleur parti. Quand la vogue se détourne de la
Ferse et de la Turquie pour se porter du côté de la Chine, c'est encore
loi qu'on voit explorer avec agilité les in-foHo des bons Pères, et^
autant ou pins que personne, travailler à dessiner de la Chine l'idéale
image qu'il impose même aux philosophes et aux économistes. Notez
d'ailleurs que, s'il interprète les faits ou les témoignages en polémiste
Ml en pamphlétaire, c'est en critique et en historien qu'il a conunenoé
far rassembler ses matériaux. Oserons-nous le dire? Sa critique est
même souvent plus exigeante et plus sûre que celle de Montesquieu.
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l'orient dans la littérature française. 767
Montesquieu se contente de peu : la critique des sources est >cbez. lui
presque nulle. Par quelque voie qu'an renseignement lui vienne de
Bantam ou du Congo, Montesquieu ïe prend en note et iLen£ait.état.
Voltaire vérifie, contrôle, et s'assure de Tauthenticité des faits ou de
la qualité des témoignages ! Et enfin, lassée de la Chine, qua&d Topi-
nion publique se tourne du côté de Tlnde, Voltaire est le premier qui
la suive, si môme on ne doit dire qu'il Ta précédée. C'est lui, le pre-
mier, qui soupçonne ce que la connaissance de l'Inde va nous
apporter de nouveau. Et c'est lui, ne craignons pas d'aller jusque-là,
qui trace, dans sa polémique même, la première ébauche de l'étude
des religions comparées. On eût aimé que M. Martino insistât sur ce
rôle éminent, capital et unique, de Voltaire, dans la diffusion des
idé^ xAlatives à l'Orient.
On voit, si nous avons fidèlement résimié le livre de M. Martino,
que, « littérairement, » l'influence de l'Orient n'a pas été bien pro-
fonde sur la littérature du xvn* et du xviii® siècle. On montrerait, je
crois, sans peine, qu'elle ne l'a pas été non plus sur la littérature du
XIX» siècle, et, à cet égard, il ne faudrait pas que quelques chefs-
d'œuvre, tels que certains poèmes de Leconte de Lisle, ou quelques
romans de Loti, qui sont plus, et autre chose que des romans, nous
fissent illusion. En nous devenant familières, les choses d'Orient ne
nous sont pas devenues « intérieures; » il n'y a pas eu de pénétration;
et, on peut le dire en toute assurance, rien ne ressemblerait moins au
livre de M. Martino que celui qu'on pourrait écrire sur V Influence de
V Espagne ou de l'Italie dans la Littérature française. Mais la littérature
n'est pas le seul intermédiaire par lequel une civilisation agisse sur
une autre, et nous avons essayé de faire voir que, s'il n'avait pas beau-
coup enrichi le roman ni le théâtre français, le contact des choses
d'Orient avait profondément modifié la a mentalité » française, sinon
du XVII', au moins des xviu* et xix* siècles. Le xix* et le xviii» siècle
français ne seraient pas tout ce qu'ils sont si les choses d'Orient et
d'Extrême-Orient, de l'Inde et de la Chine en particulier, n'étaient
entrées pour une pari dans la composition de leur esprit. C'est précisé-
ment ce que voulait dire Schopenhauer quand il écrivait les quelques
lignes que nous rappelions au début de cet article. C'est ce qu'on voit
clairement dans le livre de M. Martino. Et c'est pourquoi nous no
serons pas les seuls à le féliciter et à le remercier de l'avoir écrit.
F. Brunetière.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
M septembre.
La Lettre des évêques de France au clergé et aux fidèles, lettre dont
la publication avait été annoncée aussitôt après la seconde réunion d«
Tépiscopat, a été ce qu'elle pouvait et devait être dans les circonstances
présentes. On y chercherait en vain des vues nouvelles sur une ques-
tion qui avait été déjà examinée sous toutes ses faces. Les Encycliques
du Saint- Père avaient tout dit sur les associations cultuelles : nos
évêques n^ont pu que le répéter, ce qui était de leur part une
manière de montrer leur soumisûon parfaite aux instructions pon-
tificales. Nous mentionnerons daas le Bpième ordre d'idées le bruit
qui a couru, sans être démenti, que la lettre avait été emvoyée à Rome
avant d'être livrée à la publicité : les évêques auiraient voulu s'assurer
non seulement de la conformité de leurs sentimens avec ceux du Sou-
verain Pontife, — conformité qui était hors de doute, — mais encore
de celle de leur langage avec celui que le Pape lui-même avait tenu et
désirait qu'ils tinssent. C'est là, croyons-nous, un fait sans précédent
dans notre histoire religieuse; mais il faut bien reconnaître que la
situation elle aussi est sans précédens, et que l'union absolue entre It
chef et ses membres est aujourd'hui plus indispensable qu'elle n'a
jamais été. Nous n'avons rien à retirer de ce que nous avons dit pré-
cédemment sur la politique qui nous paraissait la meilleure à tenir à
l'égard de la loi de séparation; c'est à l'expérience, désormais, qu'il
appartient de montrer si nous nous sommes ou non trompés; mais,
quelle qu'ait pu être la diversité des opinions particulières sur une
question de conduite que l'autorité suprême n'avait pas encore résolue,
dès que cette autorité s'est prononcée, tous les catholiques ont dû s'in-
cliner. Il aurait fallu ne rien connaître de ce qu'on peut appeler la
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REVUE. — CHRONIQUE. 709
psychologie actudle de l'Église de France pour avoir le moindre
doute qu'ils le feraleat. Au reste, TËglise est menacée; elle traverse
une épreuve redoutable od il n'y a pas pour elle de péril supérieur
à celui de la moindre division. La Lettre des évêques, venant après
l'Encyclique Gravissimo officii, ne pouvait avoir pour objet que de
manifester ce sentiment: elle a pleinement rempli son objet.
Nous ne nous attarderons pas à refaire une fois de plus, à l'exemple
ées évéques, la critique de la loi de séparation, et notamment des
associations cultuelles. Il est désormais plus pratique de prendre les
choses comme elles sont, et de partir du point où on les a conduites.
La question est de savoir comment TÉglise de France s'organisera
pour vivre. Elle reste à nos yeux fort obscure. « Nous vous ferons par-
venir en temps utile, disent les Ëvécpies, les instructions nécessaires
à cette fin, selon les éventualités qui pourront se produire. » Le Saint-
Père avait annoncé dans sa première Encyclique une intention du
même genre. Il n'y a pas persévéré jusqu'au bout, puisqu'il a fait
appel à l'initiative des évêques pour « disposer et organiser le culte
religieux. » Ceux-ci, on le voit, ne déclinent pas la mission qui leur
est confiée; ils promettent de la remplir; mais nous sommes les pre-
miers à reconnaître qu'il leur est impossible de dire dès maintenant
ce qu'U conviendra de faire « selon les éventualités qui pourront se
produire, » mais qui ne se sont pas encore produites, et dont le caractère
reste très incertain. Personne ne sait comment la loi sera appliquée.
Deux hypothèses sont en présence. L*une, — et c'est celle que le
gouvernement paraît avoir adoptée, — consiste à dire que la loi suffira
à tout, quoi qull arrive, et qu'elle sera appliquée telle qu'elle est, sans
qu'il soit nécessaire d'y apporter le moindre amendement. L'autre,
au contraire, envisage la nécessité de modifications plus ou moins
mombreuses, et ceux qui la soutiennent n'ont pas beaucoup de peine
à démontrer que le veto du Pape a rendu la loi inexécutable dans
sa forme actuelle, puisque les associations cultuelles en sont le pivot,
et que ces associations sont interdites. De ces deux hypothèses,
laquelle l'emportera? Peut-être en surgira-t-il une troisisième; peut-
être la force des choses nous poussera-t-elle les uns et les autres à
une cote mal taillée, à une situation de fait qu'on dira conforme à la
loi sans qu'elle le soit vraiment, et qui, suivant les circonstances,
évoluera dans un sens que personne ne prévoit. Aussi comprenons-
nous que les évêques se réservent, attendant les événemens avant
de se prononcer.
, Il semble, en effet, que le gouvernement, tout en protestanttrès
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710 B£¥UE DES DEUX MONDES.
haut. qu'il appliquera la loi avec la plus stricte rigueur, s'apprête à
r#iltorpréter très librement : et ce n'est pas tious qui [nous en plain-
drons. I>*al>ord, on ne fermera pas les églises au mois de décembre
prodiain. Le Conseil des ministres n'en a pas encore délibéré ; mais
M. Clemenceau a parlé ; il a déclaré qu'il s'en irait plutôt que de con-
sentir à la fermeture d'une seule église sur toute la surface du
territoire, et il n'y a pas apparence que le Conseil des ministres
s'expose à la crise que provoquerait en ce moment la dénôssion de
M. Clemenceau! Gardons^nous donc de regarder la loi de trop près:
nous aiudons peut-être qndque peine à comprendre comment on
pourra se dispenser, le 11 décembre prochain, de remettre les églises
entre les mains des municipalités et comment celles-ci pourront les
remettre à leur tour à des associations cultuelles qui n'existeront pas.
Laissons de côté ces chicanes de juriste. Les églises resteront ou-
vertes : c'est bien. Mais une autre question s'est posée : les curés
pourront-ils y dire la messe et les fidèles l'y entendre? On sait déjà
que M. Briand a dit non. Heureusement, il n'est pas un homme
immuable; peut-être reviendra-t-il sur une opinion qu'il a donnée un
peu vite, et seulement à des journalistes; son honneur n'est pas en-
gagé à ce qu'il y persévère. Toutefois, il faut bien l'avouer, l'opinion
qu'il a exprimée peut se défendre: elle n'est en contradiction, ni avec
le texte, ni avec Tesprit de la loi; on serait même tenté de dire qu'elle
y est pleinement conforme. C'est une singulière et fâcheuse aberra-
tion qu'a eue la loi de faire dépendre l'exercice pubUc du culte
d'une déclaration faite par les associations cultuelles, ce qui permet
d'établir cette série de conséquences : pas d'associations, pas de dé-
claration, pas de coke public. Nous aurions compris la nécessité des
associations pour recueillir les biens des fabriques, des menses
épiscopales, etc., car tout cela fait partie du domaine temporel ; mais
l'exercice du culte appartient au domaine spirituel : par quel lien
artificiel l'a-t-on rattaché aux associations cultuelles 1 Les critiques de
l'autorité ecclésiastique sont, sur ce point, bien fondées. Il y a, en
quelque sorte, rapport d'espèce entre les associations cultuelles et
les bi^ns matériels de l'Ëglise, mais non pas entre ces mêmes asso-
ciations et l'exercice tout spirituel du culte. La loi a établi là une dé-
pendance arbitraire. Aussi le gouvernement chargé de l'appliquer
sera-t-il placé dans une situation difficile, délicate, un peu équivoque,
et qui pourra devenir hypocrite, s'il laisse les églises ouvertes en
défendant d'y célébrer les saints offices et d'y administrer les sacre-
mens. Pourquoi les laissera-t-il ouvertes? Parce qu'il y aurait,
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T%lf- ,
REVUE. CHRONIQUE. 71 1
5*il les fermait, une révolte du sentiment général. Cette révolte) sera-
t-^e moins vive s'il interdit à un prêtre de baptiser un enfant dans ces
églises mêmes, ou d'y célébrer sur un cercueil le service des morts?
Elle le sera plus, au contraire ! 11 y a des défîs qu'on ne lance pas im-
punément au sens commun, et ce qne l'opinion pardonnerait le moins
au gouvernement serait, en pareille matière, le manque de franchise
et de loyauté. Mais comment les évéqueâ pourraient-ils savoir dès
aujourd'hui ce que fera le ministère? Et, alors, comm^[it pourraient-
ils donner ne varietur des instructions qui doivent rester subordon-
nées à des circonstances encore indéterminées ?
On annonce beau^up d'interpellations pour la rentrée de la
Chambre. Un grand débat est inévitable,, et d'ailleurs désirable. N«w
avons besoin de savoir quelle interprétation le ministère donne à la
loi, et quelle application il compte en faire. Un d^mté du l«ra
M. Charles Dumont, a déjà confié à la presse son projet de discours»
Nous ne sommes pas d'accord avec lui sur tous les points, tant s'en
faut! car il propose de retirer au clergé toutes les ressouces que
la loi lui concède pour Taider à traverser la période difficile au bout
de laquelle il devra se suffire à lui-même. Cette mesure de repré-
sailles contre le Pape serait barbare à l'égard du clergé, qui n'est res-
ponsable de rien. Quoi qu'il en soit, M. Dumont est de ceux q«i
veulent remanier la loi, et qui ne voient même pas comment elle pour-
rait désormais être appliquée telle quelle. 11 est tout à fait de notre
avis, ou nous sommes tout à fait du sien, lorsqu'il écrit : « Quel est le
devoir du législateur républicain à l'égard du catholique ultramontain,
comme de tout autre croyant de n'importe quelle religion, actuelle
ou future? Ce devoir est simple, clair, impérieux. Nous devons aux
catholiques ultramontains le libre exercice de tous leurs droits na-
turels, tels que les reconnaît la société issue de la Révolution, c'est-
à-dire, entre autres, la liberté de croire, avec le droit, qui en est
la nécessaire conséquence, d'exercer publiquement leur culte. A
l'exercice de ce droit au culte public, tous les hommes de bon sens
jugent les édifices actuels du culte actuellement indispensables^
Nous laisserons les églises ouvertes. La célébration des cérémonies
cultuelles dans les églises laissées ouvertes ne saurait être considérée
comme un délit. La dernière circulaire de M. Briand semble le dire»
Si elle le disait effectivement, elle devrait être expressément répu-
diée par le gouvernement. Tendre un piège aux catholiques en lais-
sant des églises ouvertes oii leurs prêtres n'auraient pas le droit
de les convoquer serait indigne de n'importe quel gouvememeiït et
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/
fl2 REVUE DES DEUX MONDES.
I de n'importe quel parti. » Nous ne connaissons pas M. Dumont, et
^ nous ignorons quelle autorité il a sur la Chambre, mais il parle d*or.
p Que peut-on lui opposer? La loi, hélas! Il est certain qu'une casuis-
^ . tique un peu relâchée peut seule en faire sortir la tolérance que
M. Dumont conseille et défend. Eh bien! dit-il, changeons la loi
Mais alors, une nouvelle question se pose, et nous nous contenterons
aujourd'hui de l'indiquer. Si on modifie la loi, dans quel sens faut-iL
le faire? Plusieurs de nos évéques ont déclaré, au cours de conver-
sations reproduites par les journaux, que la loi deviendrait tou^
de suite acceptable si on en mettait l'article 4 clairement d'accord avea
Farticle 8. Un trait de plume y suffirait. Ne vaudrait-il pas mieux \&
donner que de se livrer aux remaniemens profonds et confus que
propose M. Dumont et que d'autres proposeront avec lui? Dans le
premier cas, ce serait l'apaisement presque instantané ; dans l'autre,
c'est la guerre avec ses longues incertitudes. On voit tout de suite où
seraient la tolérance sincère et surtout le véritable esprit politique.
Ce n'est malheureusement pas une raison pour qu'on aille de ce côté.
Sur un seul point les évoques ont donné des instructions immé-
(fiates, parce qu'ils se trouvaient en présence d'un danger immédiat.
Banger ? Le mot est sans doute excessif : il s'agit, en effet, d'une
entreprise qui ne semble pas destinée à beaucoup de succès. Mais il
faut parer à tout, et puisque quelques « catholiques, » ou prétendus
tels, travaillent malgré tout k organiser des associations cultuelles,
les évoques ont pensé qu'ils devaient condamner cet embryon de
schisme. « Si l'on tentait, ont-ils dit, d'établir, contrairement à la vo-
lonté du chef de l'Église, des associations qui ne pourraient avoir de
eathoUque que le nom, nul de vous, sous quelque prétexte que ce fût,
ae consentirait à s'y enrôler. » L'interdiction est formelle. Elle s'ap-
^que également aux prêtres et aux laïques. Si on trouve des prêtres
fonr organiser des associations cultuelles ou pour en faire partie, ils
seront certainement très peu nombreux. Combien en compte-t-on
aujourd'hui? Un ou deux. Y a-t-il, en revanche, beaucoup de
Jaïques? Une centaine peut-être. On nous dit, il est vrai, que ce n'est
qu'un commencement et que les adhésions commencent à affluer :
Jusqu'à preuve du contraire, nous nous permettons d'en douter. On
diercherait vainement çn France les élémens d'une rehgion nouvelle.
On y est calhoUque, ou libre penseur. Il n'y a pas place pour une com-
binaison intermédiaire, et ceux qui cherchent à organiser un catholi-
cisme en dehors du Pape, ou i^utôt contre loi, tentent l'impossible.
Ce pays, qui n'a même pas pu rester galHcan, ne deviendra pas pro-
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REVUE. — CHRONIQUE.
713
lestant : or, il n'y a pas à s'y tromper, c'est une entreprise sciemment
ou inconsciemment protestante que celle dont M. Henri des Uou^ a
pris bruyamment la direction.
Nous savons bien qu'il dit le contraire. A l'entendre, il est meil-
leur catholique que le Pape. Il prétend lui donner une leçon de bon
catholicisme, et, si le Pape ne la reçoit pas avec la déférence conve-
nable, il le déclare « maudit 1 » Nous ne rechercherons pas quelle part
de sincérité il y a dans ces exercices d'esprit; elle est peut-être assez
mince; mais le fbnd des cœurs nous échappe, nous ne nous recon-
naissons pas le droit de le scruter. Notre histoire religieuse présente
l'exemple de quelques sectes qui ont émis la prétention de rester
catholiques alors même quç l'Ëglise les condamnait et que le Pape
les repoussait : cette attitude nous a toujours paru un peu ridicule,
môme delapartde personnes aussi graves que l'ont été les jansénistes.
Mais si elle a eu ce caractère chez eux, que faut-il en penser chex
M. Henri des Houx? M. des Houx est un journaliste habile, exercé,
instruit, dont la pensée a souvent été flottante, qui a écrit des livres
entiers sur ses brouilles chroniques et ses réconciliations avec Rome.
Sa conscience a toujours été très fière lorsqu'elle lui ordonnait àê
l'ompre ; mais il se montrait respectueux, reconnaissant, ému, touché
Jxisqu'aux larmes, lorsqu'il était admis à résipiscence! Où en est-il
suijourd'hui? Il y a de tous ces sentimens à la fois, ou du moins i]
^ent à la fois le langage de tous ces sentimens, quelque divers qu'ils
^.oient, dans l'œuvre qu'il vient d'inaugurer. En même temps qu'à
-^attaque le Pape avec véhémence, U semble lui demander sa bénédic-
tion. Nous préférons par goût les attitudes plus tranchées : elles nous
'paraissent plus franches. Mais quoil M. des Houx veut avoir des catho-
X iques dans sa Ligue, — car il a fondé une Ligue, — et il ne peut avoir
^ue des catholiques abusés. Dans la seconde et jusqu'ici dernière
:Mréunion qu'ils ont tenue chez lui, sas adeptes étaient, dit-on, tientc-
"^rois. En comptant les adhésions données par lettres, on n'arrivait pas
^%oDf à fait à la centaine. Gela a suffi pour constituer un bureau com-
posé d'un président qui ne pouvait être que M. Henri des Houx lui-
3aQéme, et d'un secrétaire qui ne pouvait être que son fils. On a
:formé ensuite un comité directeur en trois personnes. Nous ne les
^ttommerons pas ; leurs noms ne diraient rien ; personne encore n'en
avait entendu parler. Ont-ils du moins quelque notoriété dans le
inonde catholique? La question a été posée à M. des Houx; U y a
répondu en ces termes : « Non. Ce sont des gens tout à fait dignes
^l'inspirer confiance, bons catholiques, bien connus dans leur paroisse
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j714 REVUE DES DEUX MONDES.
!où ils suivent les offices; leur passé est indiscutable, leurs professions
jdes plus honorables, mais ce ne sont pas des drapeaux. Nous ni
voulons plus de drapeaux. » N*en déplaise à M. des Houx, c'est oi
drapeau qu'il faudrait : mais il a sans doute de bonnes raisons pour ne
ipas en chercher.
I Nous ne croyons pas à l'avenir de sa Ligue, même si elle est
i encouragée par le gouvernement, comme cela est possible. On se
rappeUe, en effet, qu'en dépit de toutes les apparences contraires,
M. Briand a déclaré qu'il y aurait des associations cultuelles, n en
|était sûr! Connaissait-il les projets de M. Henri des Houx, ou M. Henri
des Houx connaissait-il ses désirs? Quoi qu'il en soit, M. des Houx ne
jpeut avoir qu'une espérance, sur laquelle il a bâti son ËgUse^ à savoir
que la dévolution des biens ecclésiastiques sera faite de gré ou de
force an profit de ses associations. Nous disons de gré ou de force
parce qu'il est peu vraisemblable que les fabriques et les évéques
fassent de bon gré entre des mains schismatiques la dévolution des
biens et des menses qu'ils administrent actuellement. On cite deux cas
de dévolution déjà faite : c'est peu. Et quand on connaît les situations
locales, ce n'est rien. Mais admettons que l'opération se généralise,
qu'arrivera- t-il le lendemain? « Gela ne nous regarde pas, explique
M. des Houx. Nous sommes des fabricans d'associations cultuelles.
Nous tâchons de les constituer régulières et légales, voilà tout. » Si le
sujet n'était pas aussi grave, on pourrait rappeler le mot du person-
nage de comédie qui disait : — Mon mariage est à moitié fait, puisqu'il
suffit de mon consentement et de celui de ma future, et qu'il y a déjà
le mien. — Les associations de M. des Houx peuvent être tant qu'il le
voudra régulières et légales aux yeux de M. le ministre des Cultes, il
n'y aura rien de fait si elles ne sont pas régulières et canoniques aux
yeux des évoques et du Pape. On leur remettra les édifices du culte
et les biens de l'Église; soit encore! et après? Après, dit M. des Houx,
« nous nous adresserons aux évoques pour avoir dés prêtres. — Et si
les évoques refusent? — Ce n'est plus notre affaire, » déclare-t-il
derechef. Et de qui donc sera-ce l'affaire? En toutes choses, M. des
Houx ne s'occupe que des commencemens : le reste ne le regarda
plus ! Est-ce une œuvre sérieuse que celle qui ne peut pas dire et qui
ne s'inquiète même pas de savoir à quoi elle aboutira? H semble,
qu'une voix mystérieuse ait murmuré à l'oreille de M. Henri des
Houx ; Faites des associations cultuelles, et ne vous préoccupez pas
, du reste. Il ne s'en préoccupe donc pas.
Il est pourtant assez facile de savoir comment, si la loi est respec-
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REVUE. CHRONIQUE. 715 |
tée, se terminera cette assez pauvre intrigue. Tout repose sur la con- ,
fiance que, lorsque les associations auront été constituées et nanties I
de grosses rentes, les évoques ne pourront et n'oseront pas leur refu-
ser des prêtres. Il n'y a pas d'illusion plus chimérique ! Jamais les
évéques ne donneront des prêtres à des associations ainsi constituées.
Et alors qu'arrivera-t-il? Il arrivera, conformément au paragraphe*
final de l'article 8 de la loi de 1 905, que l'association attributaire n'étant '
plus en mesure de remplir son objet, l'attribution qui lui aura été faite
pourra être contestée et le sera. Maintiendra-t-on les biens cultuels
à une association incapable d'assurer l'exercice du culte? La loi oblige
k les kd retirer et à les affecter, conformément à l'article 9, à des
œuvres communales d'assistance ou de prévoyance. Il ne restera alors
de la grande entreprise de M. Henri des Houx que le souvenir d'un
avortement. Si les biens de l'Église doivent en fin de compte lui être
enlevés pour être appliqués à des œuvres laïques, intéressantes sans
doute mais qui ne sont pas celles pour lesquelles ils avaient été con-
stitués, mieux vaut aller tout de suite à ce dénouement. A quoi bon
passer par le chemin mêlé de fondrières par où M. Henri des Houx
promène ses associations cultuelles ? Détour bien inutile ! On ne trou-
vera pas des « catholiques » qui s'exposeront à devenir schismatiques
pour atteindre un pareil résultat. On trouvera encore moins des
évéques pour mettre des curés à leur disposition.
Si le gouvernement cherche une solution, M. des Houx ne l'a donc
pas trouvée : les difficultés, les impossibilités d'application de la loi'
restent les mêmes. Les surmontera-t-on au moyen d'une loi différente
qui se proposerait, conmie quelques-uns le veulent, de dompter
TÉglise par la persécution, ou, comme d'autres le suggèrent plus dou-
cement, de la réduire par l'inanition? Non. L'Éghse aura à traverser
bien des épreuves, et nous aurions préféré les lui épargner; mais
l'Etat, lui non plus, ne sortira pas indemne de la lutte qui se prépare
et que nous déplorons : ils se feront mutuellement beaucoup de mal,
sans profit pour aucun des deux. Le jour viendra où, soit par raison,
scHt par lassitude, il faudra s'entendre pour vivre peut-être séparés l'un
de l'autre, mais en paix. On se demandera alors s'il n'aurait pas mieux
valu commencer par là, et la justice nous oblige à dire que ce n'est
pas sur l'Église que retombera le reproche de ne l'avoir pas voulu.
C'est une phénomène assez curieux que, sans y avoir mis assuré-
ment aucune intooition coafessionnelle, les Chambres les moins reli-
gieuses que MUS ay^ns jamais eues aient fait une loi de l'État de la
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716 REVUE DBS DEUX &IONDES.
prescrîptien de TËglise relative au repes dominical. II n'y a là qu'unt
coïncidence ; mais, autrefois, on cherchait à Téviter. Nous nous rap-
pelons d*anciens débats sur la même question: on y prenait toutes
sortes de faux-fuyans pour ne pas dire, et où effectivement on ne
chsait pas que le repos hebdomadaire aurait Heu le dimanche. U y
avait, certes, de la puérilité dans les scrupules des libres penseurs dt
cette époque; mais ce n'est pas une raison suffisante pour expliquer
que ceux d'aujourd'hui s'en soient subitement dégagés. Il faut croire
qu'il y a des modes pour l'esprit, et qu'elles changent parfois du tout
au tout. ^
Qui n'a été surpris de la facilité et de la hâte avec lesquelles la loi a
été votée ? Le Sénat, il est vrai, lui a consacré de longues séances : il
ne se faisait cependant aucune illusion sur les défauts qui y restaient,
et qui se sont effectivemeRt trouvés fort nombreux. Le principe du
repos dominical une fois admis, il fallait en organiser l'application.
L'œuvre était délicate et laborieuse. On portait inévitablement
atteinte à de si vieilles habitudes et à tant d'intérêts, qu'il était à
peu près impossible de réussir pleinement du premier coup. Aussi
le Sénat, en renvoyant la loi à la Chambre, lui disait-il mentale-
ment : au revoir I Mais il n'a pas revu la loi ; elle ne lui est pas reve-
Bue. La Chambre, sans qu'on puisse s'expliquer pourquoi, a été prise
d'une fringale de vitesse. Elle a ordonné l'urgence, s'est abs-
tenue de toute discussion, et a voté la loi telle qu'elle était, sans
y changer un peint ni une virgule. Le niême vertige s.'est emparé du
çeuvernement. La loi avait prévu pour son application un certain
Membre de règlemens d'administration publique, grâce auxquels le
Conseil d'Ëtat aurait pu corriger quelques-uns de ses défauts. Le
Conseil d'État met d'ordinaire beaucoup de soin et aussi beaucoup de
temps à ces sortes de travaux. De plus, il allait entrer en vacances. Ob
ne sait quelle influence s'est exercée sur lui : il a fait ea quelques
jours le plus important des règlemens prévus par la loi, et aussitôt,
sans attendre les autres, avec une précipitation qui ne voulait rieO
prtîvoir, le gouvernement est passé à l'application. Il en est résulta*
qu'une loi à laquelle il aurait fallu habituer les esprits, donner aux ii»^'^
térêts le temps de s'adapter, permettre à nos mœurs de se préparei^ "^
est tombée sur nous comme un aérolithe : elle n'a pas soulevé seuler —
ment des critiques, mais encore des protestations et des troubles.
Le principe en est excellent. 11 est bon pour l'homme d'avoir u^^
jour de repos par seniiiine, et il est bon pour la famille que ce jou ^
soit le môme pour tous ses membres, afin qu'ils puissent le passe '^*'
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REVUE. — CHRONIQUE. 717
réunis. On sait comment ce principe est appliqué chez nos voisina
d'Angleterre : nous aurions de la peine à nous faire à tant de rigueur.
Les dimanches anglais sont d'une tristesse morne : ce n'est pas seule-
ment tout travail, mais encore tout plaisir qui y est défendu. Notre
législateur n'est pas allé aussi loin : il s'est contenté d'interdire le
travail, mais il s'est efforcé de le faire d'une manière absolue. Il
aurait été préférable, si cela avait été possible, de laisser le change-
ment s'opérer peu à peu d'une manière spontanée : un assez grand
■ombre de sociétés y travaillaient. Mais il faut bien reconnaître que
leur effort produisait des effets assez médiocres, et que les patrons
mettaient peu d'empressement à faciliter et à préparer la réforme. On
dira peut-être que la loi n'en était que plus nécessaire : elle n'en
était aussi que plus difficile et on ne s'est pas suffisamment embar-
rassé de ces difficultés. Pour un grand nombre de commerces, il
aurait fallu des mesures provisoires, des transitions, des exceptions
sous une forme à trouver et sauf compensations à déterminer. A dé-
faut des Chambres, qui ne pouvaient pas entrer dans ces mille détails,
le Conseil d'État aurait dû remplir cette partie de la tâche, et il l'aurait
fait sans doute si on lui en avait laissé le loisir. Mais tout a été mis à
la charge de la «Préfecture de police. Il était dès lors inévitable, quelle
que fût la bonne volonté de cette administration, que les intérêts lésc^s
criassent à l'arbitraire, et les apparences devaient plus d'une fois
donner raison à ces plaintes. Pendant quelques jours, les récrimi-
nations ont été générales. Il a fallu au gouvernement une fermeté
très grande, qu'il aurait pu souvent mieux employer, pour faire
appliquer la loi contre vents et marées. M. le ministre du Commerce
g'est montré inflexible. Il a semblé par momens que cette loi du
repos dominical était une de celles que la République proclame
intangibles et à l'exécution desquelles elle semble attacher son
honneur. C'est ainsi qu'on gâte une bonne réforme, et qu'on rend
flus sensibles les défauts d'une mauvaise.
Les ouvriers et les employés de tous ordres n'ont pas été moins
divisés que les patrons sur la manière de juger la loi. Il en est qui ont
besoin de travailler tous les jours pour gagner leur vie quotidienne et
celle delà famille: ils demandaient si l'État leur rendrait les salaires
qu'ils allaient perdre. D'autres auraient préféré obtenir, ou continuer
d'obtenir de leurs patrons des congés prolongés, au heu d'avoir toutes
les semaines im jour dont ils ne savent que faire. G'est à peine s'ils
pourront sortir de Paris, où ils devront rentrer dans les vingt-quatre
heures. Les voilà condamnés à aller contempler « la belle nature»
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'718 REVUE DES DEUX MOmdES.
du haut des fortifications, ou à cultiver le cabaret ! La question 6*est
posée aussi entre le repos collectif et la continuité du travail mainte-
nue par roulement. Il y a eu quelquefois de la vérité dans les obser-
vations qui ont été faites; il y a eu aussi de la mauvaise humeur dans
la manière dont elles l'ont été. Les jouraaus ont critiqué avec mie
sorte d'unanimité. Seules, quelques feuilles socialistes se sont mon.
trées satisfaites. Il ne déplaît jamais aux socialistes de voir TËtat
s'occuper de tout, intervenir partout, réglementer jusqu'à Ja minutie
les conditions de notre vie, décider à quelle heure nous devons nous
lever, de quelle heure à quelle autre nous devons travailler, à quel
moment nous devons nous coucher. Cet idéal n'est pas encore atteint,
Tftai& on y marche, et tout ce qui nous en rapproche est agréable aux
socialistes. A cet égard, il y avait dans la loi comme une saveur qui
leur plaisait. Aussi les syndicats, quand ils ont vu que son application
; n'allait pas sans résistances, ont-ils résolu d'y aider à leur manière.
Ils ont demandé la loi intégrale ! La Préfecture de police avait con-
senti à quelques [atténuations provisoires. Parfois aussi des patrons
commerçans avaient demandé certaines autorisations, et, d'après la loi
elle-même, la demande devait avoir un effet suspensif jusqu'à ce
qu'une décision eût été prise. Quelques magasins ont pu en consé-
quence rester ouverts le dimanche jusqu'à midi : — ou plutôt ils
l'auraient pu si les syndicats l'avaient toléré, mais les syndicats ne
l'ont pas toléré. Ils ont organisé d^s bandes, leur ont donné des mots
d'ordre, assigné des points de rendez-vous, indiqué des itinéraires,
tout cela sur le mode militaire , comme un état- major prépare une
expédition. La journée du dimanche 23 septembre a vu les effets de
cette stratégie. Les manifestans se sont trouvés partout en nombre
utile pour intimider les commerçans qui se croyaient en règle avec
les autorités de leur pays : mais ils ne les ceimaissaient pas toutes,
ils avaient oublié les syn4icats. De Tintimidation, les bandes sont
passées aux voies de fait. Elles se sont ruées dans les magasins ouverts,
en intimant l'ordre de les fermer. Un malheureux négociant de
Ménilmontant, M. Lepiètre, appelé par le bruit à la porte de son ma-
igasin et voyant ce qui s'y passait, a été pris d'une émotion si violente
qu'il s'est affaissé sur lui-même et qu'on l'a relevé privé de vie. Il
avait, a-t-on dit, une maladie de cœur, et nous le voulons bien, n n'a
jpas été, ce qui s'appelle tué, mais il n'en est pas moins mort, et il
vivrait encore sans les manifestations du 23 septen>bre. Les manifes-
tans se sont réunis à la Bourse du travail; ils ont affirmé, par im
ordre du jour, qu'ils n'étaient pour rien dans le triste accident arrivé
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BEVUE. — CHfiONIQUE. 719)
à M. Lcpiètre; Us ont exprimé leurs condoléances à sa famille, — et
déclaré finalement qu'ils recommenceraient dans huit 'jours. Ce sont
des juristes improvisés, mais forcenés, qui parcourent Paris en criant :
Vive la loi ! De beaux cris peuvent servir à de vilaines besognes. Tout
le monde n'a pas le droit de faire la loi, tout le monde non plus n'a,
pas celui d'en assurer l'exécution. C'est une fonction dévolue par la
loi elle-même à certaines personnes, sous certaines garanties : il y a
anarchie lorsqu'elle est usurpée par des bandes toujours prêtes à
passer de la menace à la violence. On se demande si nous sommes
gouvernés par ce qu'on a conservé l'habitude d'appeler le gouverne-'
ment, ou par la Bourse du travail et les syndicats !
L'agitation faite autour de la loi sur le repos dominical aurait uik
efiCet salutaire si elle amenait les Chambres à la remettre à l'étude;
et à l'imiender. Le-princtpe doit en éftre msântenu très fermement,;
mais l'apfdication pourrait ^i è^ sensibieme»t améliorée. Toutefois, '
nous dout(ms^qu'en s'y prête. Les Chambres prennent de plus en plus;
l'habitude, après avoir fait les choses par à peu près, de pousser à
Texécution telle quelle et quand même. Elles semblent mettre leur
amour-propre à ne jamais corriger leur œuvre, comme si elle était
nécessairement parfaite en sortant de leurs mains. La loi de séparation
est parfaite l La loi sur le repos dominical l'est aussi! Peut-être fau-
drait-îl, en effet, peu de chose pour les rendre présentables; mais c'est j
précisémwit ce peu de chose qpi'on ne veut pas y introduire. Pensez 1
donc! on aurait l'air de céder aux injonctions du dehors. Tout doit'
plier, au contraire, devant l'œuvre du législateur. Ce n'est pas lui qui i
vingt fois sur le métier remettra son ouvrage. Cette patience était
bonne autrefois. Aujourd'hui le Sénat vote sans y regarder la loi de
séparation que la Chambre lui envoie, après lui avoir consacré une'
seule lecture ; et la Chambre, à son tour, fait la même chose pour lai
loi sur le repos dominical que lui envoie le Sénat dans des conditions
identiques. Ces marques de confiance sont peut-être des politesses
que les Chambres échangent. Mais, est-ce là faire des lois? N'est-ce,
pas plutôt les bâcler? On s'en aperçoit quand on en vient à l'appli-i
cation: alors Chambres et gouvernement s'entêtent à n'y rien chan-
ger. Tant pis pour les intérêts en cause! Le législateur fait passer
son amour-propre avant tout. Il dirait volontiers à la manière de
M. Henri des Houx : Je suis un fabricant de lois; le reste ne me
regarde plus.
L'attention a été ramenée sur l'île de Cuba par les troubles qui s'y,^
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725 REVUE DES DEUX MONDES.
sont produits, et qui n'ont d'ailleurs rien d'anormal. Les Çebains ont
Thabitude de s'insurger. Us le faisaient autrefois contre l'Espagne, ce
qui était une noble excuse; ils le font aujourd'hui contre leur gen-
yernement, ce qui est moins glorieux et encore plus funeste. La ques-
tion se pose, en effet, de savoir s'ils ne sont pas plus propres à s'insur-
ger qu'à se gouverner, et la réponse qui y sera faite entraînera pour
conséquence le maintien ou la suppression de leur indépenda&ce.
Malheureusement, c'est à cette dernière solution qu'on marche à
grands pas. L'indépendance de Cuba est à la merci des États-Unis qui
l'a aidée à la conquérir. Tout perte à croire que les Ëtats-Unis, après
la lui avoir dopnée, n'avaient et n'ont encore aucun désir de la lui
retirer, en la confisquant à leur profit. L'annexion de Cuba leur cau-
sera plus d'embarras qu'elle ne leur assurera d'avantages. Elle aura
l'inconvénient très grave d'éveiller contre eux les susceptibilités des
autres républiques américaines que leur impérialisme ne laisse pas d'in-
quiéter quelque peu. L'annexion de Cuba, venant après la création im-
provisée et l'accaparement de la république de Panama, n'est pas faite
pour calmer ces appréhensions. Mais, d'autre part, il y a trop d'intérêts
américains engagés à Cuba pour que les États-Unis puissent y tolérer
longtemps un régime d'anarchie pure, et la constitution cubaine leur
donne elle-même, — amendement Platt, — le droit formel d'intervenir
pour rétablir Tordre. Où en est-on aujourd'hui ? A la médiation entre
les partis en guerre, ou à l'intervention ? On a commencé par la mé-
diation, et les deux partis avaient promis de s'y prêter également;
mais ils n'ont pas tenu leur promesse, et il semble bien qu'on soit sur
le point d'en venir à l'intervention militaire, qui conduira fatalement
à l'annexion. L'indépendance de Cuba ne tient plu3 qu'à un fil très
milice. Elle correspond pourtant à un Intérêt général, car personne ne
doit souhaiter que les États-Unis, qui sont déjà très grands et très puis-
sans, le deviennent davantage dans la région des Antilles ; mais cet
intérêt est de ceux pour lesquels personne aussi n'est disposé à se
mettre en mouvement. Si les Cubains perdent leur indépendance, ils
auront par surcroit l'amertume de penser qu'ils l'auront perdue par
leur faute et que nul ne les plaindra. Leur sort est entre leurs mains.
FRANaS CUARMES.
Le Directeur 'Gérant,
!
F. Brunetibre.
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VANITÉ
PBEMIÈBE PARTIS
I
Ce soir-là, les Brévier donnaient un dîner suivi de réception,
en leur bel hôtel du parc Monceau : Brévier, l'ancien député,
Tex-codirecteur de la colossale maison de nouveautés les Quatre
Saisons j rivale heureuse du Louvre et du Bon Marché. A l'entrée
de service de la rue Murillo, tout le jour n'avaient cessé d'affluei
victuailles et primeurs, des marmitons, des télégraphistes, jus-
qu'à un garde républicain à cheval, porteur d'un pli : le ministre
de l'Intérieur, Morande, rappelait qu'on ne Tattendît pas pour
se mettre à table, si la Chambre...
Six heures et demie, et personne n'était rentré. Ni Monsieur,
ni Madame, ni Mademoiselle. Les Gilles d'Ambelles, non plus,
la fille ainée et le gendre qui habitaient le second. Derrière les
larges stores de dentelle tamisant le cadre lumineux des fenêtres,
les nombreuses lampes électriques, les tièdes bouffées du calo-
rifère illuminaient et chaufifaient à vide les salons luxueux du
rez-de-chaussée où seul le vieux maître d'hôtel, Prosper, très
digne avec son profil bourbonien sous ses cheveux blancs, ache-.
vait sa tournée. Tapotant ici un coussin de bergère affaissé, là
essuyant de son doigt la poussière de cigare chue sur l'orteil
d'une Baigneuse de marbre, il jeta un coup d œil à la pendule
de Boule du salon des tapisseries. Et haussant les épaules, —
TOME XXXV. — 1906. 4fi -
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722 REVUE DES DEUX MONDES.
c'était toujours comme cela... — il se dirigea par le boudoir ^
glaces et la bibliothèque vers la salle à manger. Féerique, X^
table de neige, scintillante de cristaux et d'argenterie, submerg(^^
de roses en buissons et guirlandes à l'assaut des surtouts et de--^
candélabres, étalait sa magistrale ordonnance. Dans cette atmo-"-"^
sphère d'attente, devant les assiettes du grand service et le jeu
d'orgue des verres, en face des cartons à tranche dorée indi-
quant les noms, les hauts fauteuils rigides semblaient de mys-
térieux convives sans bras ni tête.
Prosper s'avoua satisfait, les invités pouvaient paraître, les
maîtres aussi. Car enfin ce n'est pas lui qui allait recevoir cl
s'écrierait avec la voix de tète de Madame : — Ah ! chère amie,
que nous sommes heureux de vous voir... — ou du ton cordial
de Monsieur : — Aimable à vous. Monsieur l'Ambassadeur...
Depuis vingt-cinq ans au service des Brévier, d'avoir escorte
leurs débuts difficiles, les hauts et bas de leurs «entreprises
d'avoir assisté à l'ascension finale^ éblouissante de leur fortune,
lui donnaient des titres familiers. Sa femme Ursule était atta-
chée spécialement à Madame, sa nièce Rose à Mademoiselle. .
Onctueux et décisif, il exerçait l'autorité d'un sacerdoce confirmé:^
par l'expérience et satisfait d'égards.
Mais dans l'office s'éleva la voix gouailleuse de Germain, lf=a
valet de chambre des d'Ambelles, qui aidait, de tels soirs, et !<»=
rire des autres domestiques. Prosper, choqué, s'élança gur
pointe de ses escarpins, sifflant un chut impérieux; Toffici
n'était pas un endrojt à se divertir : bon aux pièces du sous-so^
dans leur salle à manger carrelée de faïence blanche ; là on é\
chez soi, gestes et propos libres. Prosper ne déposait son masqu- ^
de gravité qu'à bon escient; s'il professait les vertus du servage^^^^
il en avait aussi les vices et le plus inséparable : rhypocrisic.
Au dehors, dans le froid noir des rues d'hiver, à travers I—- ^
papillotement des lumières et l'inverse remous qui déversait au ^
boulevards un Paris de plaisir, tandis que le Paris de trava^S^
refluait encombrant trains et métros, les Brévier se rabattaiei^^^
séparément sur leur demeure, en proie aux réflexions que susc^^^-'
talent leurs goûts très différens, aux préoccupations inspirées p^^^
leur destinée propre. Tout à l'heure ils se retrouveraient, app^^^
rentes par leur origine et leur ressemblance, fondus dair^»^
l'habitude et la communauté. A présent, partis de points diAT-^-
rens, ils gravitaient comme dea étrangers p^rmi le dés^:!'^
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VANITÉ. 723
grouillant de la ville : Brévier dans son coupé, au sortir d'un
conseil d'administration où son gendre Tétait venu happer;
M"* Brévier et Baymonde d'Ambelles que Tauto avait prises à. la
porte du Palais de Glace; Alice et son amie miss Smolett sur
les banquettes d'un tram, après avoir entendu un cours de litté-
rature anglaise au Collège de France.
Le coupé de ses pneus gonflés roulait sur le macadam comme
sur du velours, au trot vif du stepper noir. Brévier, énervé en
dépit de sa bonté naturelle, écoutait l'interminable exposé de
griefs qu'égrenait Gilles, de sa Jvoix neutre, assis tellement raide
qu'il semblait empalé, la barbe d'un blond fade en éventail.
Pris dans une impeccable redingote, toute sa personne exhalait
l'insupportable souci de paraître distingué, l'idée fixe d'une
idéale correction. Il répétait :
— Vous savez que malgré l'abri de votre affectueuse hospi-
talité, depuis ce malheureux krach des mines d'or où j'ai laissé
le tiers de ma fortune, nous ne parvenons pas à soutenir notre
train. Nos dettes s'allongent, et pourtant Dieu sait si je pousse à
l'économie. Avec les hautes rentes que vous nous versez sur le
reste de mon patrimoine et la dot de votre fille, avec mes appoin-
temens de consul de première classe, — ma nomination ne peut
tarder, — nous vivrions fort bien, Baymonde et moi, au Chili où
Ton m'offrait hier encore un poste excellent, ou à Fou-tchéou...
Mais elle ne veut pas entendre parler de quitter Paris; est-ce
raisonnable? Si encore elle consentait à dépenser moins, mais
elle ne m'écoute pas. Vous devriez lui parler... Ainsi, tenez, sa
pelisse de renard bleu...
Brévier se rencoigna, maussade. D'autres soucis plus graves
le harcelaient, d'affaires, d'argent; et sa santé qui n'était pas
très bonne, ces derniers temps. Gilles Tagaçait avec ses plaintes.
Après avoir témoigné longtemps une sympathie protectrice à ce
gendre qu'il jugeait inoffensif, il avait fini par le prendre en
pitié en le découvrant faible et autoritaire, vaniteux et médiocre.
Son amour-propre paternel souffrait qu'on touchât à sa fille.
Bien qu'Alice fût sa préférée en raison d'affinités secrètes, il était
fier de la beauté resplendissante de Baymonde et indulgent à sa
prodigalité. Elle avait des défauts, mais c'était à son mari qu'il
appartenait de les -redresser. Lui avait mis sa responsabilité à
couvert du jour où, malgré ses conseils, elle avait voulu à toute
force épouser le vicomte d'Ambelles. Dire que sa femme avec
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724 REVUE DES DEUX MONDES.
(tout son bon sens y avail été prise elle aussi: un titre, une cou-
ronne sur des cartes de visite, quel enfantillage! Il l'excusait;
née La Tourves d*Ayglades, Jeanne en avait-elle été moins, sinon
associée zélée de son œuvre, — elle ne s'intéressait guère qu'aux
résultats matériels, — du moins fidèle compagne? Et lui-môme,
Pierre Brévier tout court, issu de la plèbe, fils d'un marchand
de poisson sur le vieux port de Marseille, arrivé à une si haute
situation par son labeur acharné, n'avait-il pas été très fier
«l'épouser cette belle fille hautaine, d'une vieille famille ruinée
de Provence ? N'avait-elle pas exercé sur lui, de par sa supério-
rité d'éducation, un ascendant qu'il subissait encore?... Cela
n'empêchait pas Gilles de se conduire en maladroit; que n'était-il
le maître? C'est à l'homme de tenir, de serrer les cordons
de la bourse... L'idée ne s'imposa pas à Brévier que lui-même
n'avait pas vécu pleinement à sa guise, que la lourde emprise
familiale pesait sur son caractère vieillissant. Son intelligence,
son travail ne servaient-il pas à satisfaire les goûts mondains
de sa femme beaucoup plus que ses propres goûts, si simples?
Il ne convint pas davantage que toute sa vie d'action se consu-
mait à la conquête de l'or qu'il méprisait en soi, mais dont le
Pactole alimentait le luxe insatiable des siens. Lui qui conseil-
lait à Gilles la volonté, l'énergie du mâle, n'en avait-il p^
manqué, n'abdiquait-il pas tous les jours?... Il n'accepta pas ce
rapprochement, il ne se plaignait certes pas. Pourvu que Jeanne
et Raymonde fussent heureuses, — Alice, elle, ne demandait
jamais rien, — il était content. Gilles insistait:
— C'est comme pour ce collier de perles à trois rangs,
figurez-vous que...
A propos de bijoux! Brévier tâta la poche de son pardessus;
l'écrin y était, uû bracelet destiné à sa femme, pour sa fête. Rien
d'assez beau en ces occasions ni d'assez cher. Et il voyait
d'avance le sourire de reine dont Jeanne le payerait. Mari encore
épris, asservi désormais au foyer, voilà longtemps quïl demeu-
rait fidèle, de cette fidélité que les hommes considèrent comme
absolue quand elle ne compte que le souvenir d'égaremens pas-
sagers, ignorés de la femme. Pourtant, les tentations qui avaient
assailli sa jeune maturité ne manquaient pas à son déclin robuste,
ses cinquante-sept ans corpulens, mais alertes. Et redressant sa
taille afi'aissée, d'un coup de tête, il toisa Gilles : pingre, raseur
ci c'c milice Uîjnpérament, Tennuyeux mari qu'il devait faire 1
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VANITÉ. 725
Par compassion pour Raymonde, — ça se comprenait trop,
qu'elle refusât de s'exiler à l'autre bout du monde ! el pourtant
cela eût peut-être mieux valu, oui, pour d'obscures raisons... —
il demanda, d'un ton brusque :
— Vous devez beaucoup ?
D'Ambelles hésita, saisi et méfiant. Pourquoi Brévier lui de-
mandait-il cela? Pour payer comme il l'avait déjà fait? Mais
voilà des mois qu'il faisait la sourde oreille. Lâcher le gros
chiffre, n'était-ce pas le refroidir net? Et avouant moins, si le
beau-père c marchait, » ne serait-ce pas absurde de rester en
perte ?
— Combien? répéta Brévier.
Alors d'Ambelles se risqua :
— Dans les vingt mille au moins. Il y a le tapissier de notre
ancien appartement du boulevard Haussmann, le couturier de
Raymonde...
Mais Brévier ne tenait pas à savoir ; il payerait, cela suffisait.
Assurer son repos en se délivrant d'importunités trop fréquentes
valait bien cette saignée. Raymonde en aurait tout le profit :
son mari la sermonnerait moins et elle se rouvrirait du crédit ;
car il ne se faisait pas d'illusions, elle recommencerait, dévorée
du besoin de paraître, de la frénésie d'être belle. Bah ! tant qu'il
serait là, providentiel... Oui, mais si un jour sombre le Pactole
tarissait, soudain engouffré dans les sables, si l'œuvre énorme à
laquelle il avait voué sa vie, cette masse géante, Les Quatre Saisons,
qui, des deux côtés du boulevard Sébastopol, dressait sa monu-
mentale façade, soudain comme à un tremblement de terre cra-
quait, se lézardait... Etait-il fou d'imaginer cela? Rien que d'y
songer, voilà cette angoisse, cette obsédante douleur qui le re-
prenait dans l'épaule gauche... Ah çà! il n'allait pas tomber
malade?
— Je vous remettrai un chèque de vingt mille francs, dit-il
simplement.
D'émotion, Gilles bredouilla sa gratitude; il se voyait sorti
d'un cauchemar, car la peur de manquer un jour lui était into-
lérable ; sur ces vingt mille, il arracherait des remises aux four-
nisseurs, garderait un petit boni. Décidément, c'était une excel-
lente pâte d'homme que Brévier... D'autre part, il avait assez
gagné dans le commerce, et pour ce que ça lui coûtait ! D'ail-
leurs qui aiderait-on, si ce n'est ses enfans?... Ayant mis sa r©-
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726 REVUE DES DEUX MONDES.
connaissance à Taise, Gilles se dit : « S'ils pouvaient décider
Raymonde à notre départ pour l'étranger... »
Et son visage prit une expression d'aigre souci. S'il tenait
tant à partir, ce n'est pas que l'ambition le tiraillât. Sans doute,
de poitriner aux cérémonies officielles dans son habit galonné
d'argent, bicorne à plume sous le bras, épée au côté, il éprou-
vait une vaniteuse satisfaction à incarner la France, qu'il repré-
senterait mieux encore si ce sale gouvernement lui attachait la
croix sur la poitrine et si, — ah! quel regret! — au lieu de
relever du corps consulaire plus modeste, il appartenait au per-
sonnel relevé des Ambassades où sa distinction eût mieux percé;
mais, pour briguer un poste hors d'Europe, il avait d'autres
motifs. L'air de Paris ne valait rien à Raymonde, cette fièvre de
plaisirs, ce cinématographe de fêtes où elle n'était pas seulement
spectatrice, mais figurante, et aussi et surtout ce pourchas de
soupirans qu'elle traînait dans son sillage, un particulièrement...
Celui-là, Gilles en repoussa l'obsession, mais ne revit que
mieux la face insolente, le corps musclé, le trapu, l'agile être de
proie qu'évoquait, sous l'élégance du vêtement et la simplicité
des manières. Le Vigreux, un des hommes les plus puissans de
Paris, un des rois de la Presse à l'américaine, envahissante et
cynique, le directeur du journal du matin : La Vie. Entre tous
ceux dont l'hommage franc ou doucereux poursuivait Raymonde,
il apparaissait redoutable, son audace ne reculant devant rien
Une légende, plus expressive que l'histoire, donnait à son tour-
billon d'aventures l'attrait des disparates irritantes, l'étrange sé-
duction qu'exercent le bien et le mal paradoxalement mêlés.
Haï pour ses mots d'esprit, dont il frappait comme d'une dague
empoisonnée, admiré d'autant, il n'avait jamais manqué de maî-
tresses dévouées et d'amis chauds, tant rayonnait le magnétisme
de sa domination faite du prestige de son pouvoir et de la fasci-
nation du scandale. Gilles récrimina :
— En m'épousant, elle savait bien que ma carrière se ferait
à l'étranger. Sur cinq ans de mariage, nous en avons passé deux
à Nuremberg ; a-t-elle assez protesté!... Et trois à Paris, qu'elle
prolonge sans bon sens, arrêtant mon avenir, compromettant
nos ressources... Ne pouvez-vous donc l'influencer?...
Bré\ ier eut un geste nerveux :
— Oh ! mon bon ami, entre l'arbre et l'écorce...
— Vraiment, il payait assez cher pour qu'on lu» fichât la
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VANITÉ. 727
paix, Gilles abusait ! Et il éprouva Timpérieux besoin de ne plus
le sentir là, lenvie d'ouvrir la portière sous un prétexte. quel-
conque, et de le semer gentiment sur le trottoir avant qu'il n'en
dît plus, ne hasardât des imputations précises et, il le pressen-
tait, fâcheuses. Car, bien qu'il préférât demeurer sourd et
aveugle, Raymondo lïnquiétait... Il était trop visible qu'elle
n'aimait pas son mari, et que son existence enragée lui faisait la
pente glissante... Mais de là à admettre qu'elle pût en venir à
aimer un autre homme, son cant bourgeois s'y refusait; d'une
autre cela lui eût paru très vraisemblable : de sa fille, non. Il
bougonna :
— Si, au lieu de la consulter chaque jour, vous lui disiez
une bonne fois : « Je veux, » elle serait bien forcée de vous suivre ;
vous êtes le mari, nom d'un chien!
Gilles grimaça un sourire : oui, le mari. Mais le moyen de
ployer ce dédain altier : elle le traitait en petit garçon; pour-
quoi lui avait-il laissé prendre ce pouvoir, lui avait-il montré â
quel point il tenait à elle, en propriétaire orgueilleux de sa
beauté? Car il demeurait sans prise sur lé cerveau et sur le cœur
de sa femme, il restait l'étranger, l'intrus : le mari, oui, l'homme
qu'elle pouvait tromper, car la jalousie qu'il ressentait l'élan-
çait d'un tourment surtout physique, et il se résignait à ne point
la posséder d'âme, pourvu qu'il la gardât corps et biens. Toute
sa hantise tenait dans un mot injurieux qu'il ne voulait pas
qu'on lui appliquât, il supporterait bien des choses, mais n'en^
tendait pas être... cela.
— Et si elle ne voulait pas venir? ricana-t-il. Les gendarmes?
Le sentiment de son impuissance l'exaspérait. Ah! s'il avait
osé la battre, au cours des orageuses scènes qui le laissaient ma-
lade de l'estomac; s'il avait pu, s'il savait lui asséner en coup
de poing son irrésistible autorité! Mais bien vite elle ripostait :
— « Vous n'êtes pas content, séparons-nous, qu'est-ce qui vous
empêche de divorcer?... » Divorcer, non, pour ses principes
d'abord. Dans son monde on ne divorçait pas... Et puis, pas si
bête! Pour qu'elle fît le bonheur d'un autre?... Qu'elle fît plutôt
son maltieur à lui!
Brévier murmura :
— Mon pauvre Gilles, vous ne savez pas la prendre... Toute
femme par affection est capable... Raymonde a de bonnes qua-
lités. Voyez comme Duc trotte bien, c'est qu'Antoine a la main
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I
728 RE\TJR DES DEUX MONDES.
ferme ; avec le précédent cocher, cette bête ruait dans les bran-
cards.
Gilles ne répondit que par un vague haussement d'épaules,
il ruminait amèrement ses soupçons et ses doutes; ce soir, il
recevrait le premier bulletin de l'agence Trochart (surveillance
et discrétion); oui, il s'y était décidé avec honte et après d'an-
goissantes réflexions ; d'avance il en éprouvait un soulagement
et de la crainte.
Brévier se garda de troubler ce silence : c'était autant de
'^gagné ! Et le poids de ses propres ennuis, — ils étaient très
lourds, — lui retomba sur le cœur.
II
Moelleusement, par à-coups de vitesse et subits ralentisse-
tmens, s'insérant entre les voitures et fonçant à voie libre, lauto,
•avec sa carapace et son œil de cyclope, donnait l'impression
'd'une énorme bête souple, aux ressorts intelligens. M"* Bré\îer
et Raymonde, dans la tiédeur molle du compartiment qu'éclairait
une lampe électrique dont le rais frappait la petite horloge en-
gainée sous la vitre, avaient aux yeux et aux joues l'animation
d'une journée de courses et d'une heure de patinage.
Enveloppées de fourrures, hautes et sveltes, les cheveux du
même blond oxygéné, elles semblaient presque sœurs. Ce mi-
racle de persistance, qu'on ne voit qu'à Paris, M"* Brévier le
réalisait à force d'hygiène, alternant deux heures de marche an
Bois chaque matin, avec les douches glacées et les séances chez jsi ^z
M"* Favorly, la masseuse de traits. Elle jeûnait quand la ba -éb-
lance de son cabinet de toilette lui reprochait quelques^^^s
grammes; son corset, chef-d'œuvre de statuaire, la modelaitS^^ ^it
âyranniquement. Elle dépensait, à se vouloir belle, la suprêmes .tfine
vitalité de son été tardif, avant l'automne proche. Trois cenls^J -^ts
visites par hiver, sans parler des dîners, premières, vernissages,^ -^^s,
ventes de charité, la condamnaient à une tenue de livres rigou— -b:^^^"
reuse et absorbaient tout son temps.
Raisonnable tant qu'il l'avait fallu, aux époques dé labeucr -«i^-ur
mgrat, ses goûts de mondanité avaient grandi avec les recettes ^^J^^
mesoérées, la moisson d'or semée laborieusement par son mar:-*^-^^''i
,et récoltée aujourd'hui par elle, à toute volée de faux. Devan".^:^*^-^^
* lapothéose des Quatre Saisons élargissant en plein Paris len^ mrmiir
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VANITÉ. 729
double îlot de pierres de taill«, ce Palais gigantesque de la vente,
devant les bénéfices se chiffrant non plus par mille mais par
millions, un vertige l'avait prise, cet enivrement de la fortune
par quoi tant de cervelles éclatent. C'était, depuis dix ans, sa
crise d'honoéte femme : elle s^était donnée à cette vie trépidante
comme à un amant, ne songeant plus qu'à briller et jouir, dans
une Hambée de désirs inassouvis, une exaspération de vanité que
térébraient, à de brusques réveils, la peur de vieillir et Thor-
reur de mourir.
Depuis longtemps elle s'était détachée des efforts et des pro-
jels de son mari. Tout n'allait-il pas au mieux? Alors. Elle
voyait en lui un banquier inépuisable, et si une ombre passait
sur ce front où les rudes cheveux ^argentés devenaient blancs,
s'il se plaignait du foie ou de douleurs dans les articulations, —
évidemment sa sciatique, qu'il avait soignée quatre ans de suite
à Aix-les-Bains, — elle ne s'attardait pas à admettre qu'il fût
harcelé de préoccupations ou malade, préférait l'accuser en riant
de devenir douillet et de s'écouter trop. ^D'ailleurs il évitait de
l'inquiéter, par une délicatesse qui l'eût touchée si le calus de
la richesse ne lui eût enlevé un pe\i de la sensibilité frémissante
que conservent au contact ceux qui souffrent. Et cependant,
depuis que, ses cinq ans de co-direction révolus, il avait, con-
formément aux statuts, laissé sa place à l'ancien chef du conten-
tieux Hottmann, des demi-mots, des réticences eussent pu faire
se demander à Jeanne Bré\aer si la prospérité des Quatre Sai-
sons, parvenue au faîte, ne risquait pas de fléchir au jeu mysté-
rieux des concurrences voisines ; son esprit pratique aurait pu
emnsager les éventualités périlleuses où l'audace financière,
casse-cou d'Hottmann, menaçait d'entraîner le second associé,
l'honnête, mais faible Roy-Chancel. Elle préférait ne rien savoir
ne rien soupçonner, et s'étourdir.
Le même égoïsme la détachait de sa fille Alice, qu'elle ju-
geait froide et trop différente, pour la rapprocher de Raymonde
dont le caractère sympathisait avec le sien ; de plus, mariée :
ce qui appariait leurs plaisirs et leurs relations dans cette Iranc-
maçonnerie où les femmes s'avertissent d'un regard et pactisent
d'un sourire. L'admirable faculté de ne croire que ce qui lui était
agréable, une puissance d'illusion méridionale sauvegardait sa
dignité de mère. Elle se contentait de confidences sans périls,
évitant d'approfondir ce qu'on pouvait préférer lui ç.»£bçrf EUç
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730 REVUE DES DEUX MONDES.
aussi tenait son rôle pour rempli : n'y avait-il pas le mari res-
ponsable? D'ailleurs, elle ne doutait pas que les solides principes
inculqués par elle à Raymonde la préserveraient de toute impru-
dence irréparable aux yeux du monde.
M°" d'Ambelles, avec feu, lui dépeignait la robe de dîner
qu'elle avait essayée chez Laquert, le grand couturier de la rue
de la Paix, où elle jouissait de prix de faveur parce qu'elle ame-
nait des amies riches :
— Toute en mousseline de soie, forme empire, tu vois cela,
incrustée au bas d'une bande d'Irlande; sur l'élole, un réseau de
perles roses.
Les doigts dessinaient, au vol, les indications :
— Ah! le corsage aux revers d'Irlande, incrustations de
perles roses sur la guimpe en dentelle d'or : un amour !
M""" Brévier, qui avait suivi la jolie mimique d'un air d'atten-
tion ravie, à son tour détailla son prochain chapeau de ^^site :
— Tulle blanc pailleté d'argent, encadré d'une large plume
d'autruche, et dessous, n'est-ce pas? un bouquet d'orchidées
rose nacre?...
Raymonde approuva et M"*"* Brévier, reprenant son énuméra-
tion de visites et de potins, dauba sur des gens qu'elle appelait
ses amis, bien qu'aucune sympathie ne les liât. Elle les avait
connus par obligation de milieu ou recherchés par vanité, comme
la bonne princesse Sophie ou la vieille M"® Aguilano, chez qui
Ton rencontrait tout Paris. Elle parlait très vite, d'une voix
sèche et un peu artificielle :
— M""' Dellus ressemble de plus en plus à un chat échaudé,
il parait que Maurice Ledorel la lâche. La belle M"' Merienne
a maintenant le petit Palud ; elle ira bientôt les chercher à la
porte des lycées... Ah! on a opéré M™* de Cicé; pour rien, il
paraît qu'elle n'avait pas Tappendicite ! et le plus beau, ma chère,
notre éminent docteur Le Davo, cet homme grave à favoris gour-
més, aurait été surpris avant-hier en flagrant délit, oui, figure-
toi, dans, — comment appelle-t-on cela? — une maison de ren-
dez-vous... Quelle horreur!... Et nous l'avons ce soir à dîner...
La légèreté de ces paroles emportait ce qu'elles avaient — -
d'immoral... C'est le propre d'un certain monde parisien de ne --
plus garder l'exacte mesure du bien et du mal, au moins dan&— »^
les propos; dès qu'ils amusent on les absout, et l'on ne croit,
d'ailleurs bien boa I — aue la moitié des atrocités qui se col- —
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VANITÉ. 731
portent. Tout en écoutant, divertie, Raymonde refaisait le
compte de ses dettes les plus criardes, celles que son mari
ignorait. Inutile d'essayer d'emprunter à sa mère qui refuserait,
n'ayant jamais d'argent devant elle. Heureusement que le père
était là! Elle savait le prendre, câline... Après tout, elle avait du
mérite. Toujours délicieusement mise, on ne savait pas le mal
qu'elle se donnait, combinant des économies ruineuses, courant
aux meilleures adresses, au mieux avec les modistes en renom et
les premières. Tant de femmes, — elle en soupçonnait une ou deux
autour d'elle, — pour défrayer leurs folies de toilette, écoutent
les allusions louches chuchotées par les fournisseurs attitrés de
la dépense féminine; — elle aussi, si elle avait voulu com-
prendre, — le monsieur très bien, très généreux, en proie aune
vive passion... Et cela se termine par le cinq à sept d'une mai-
son comme celle où Le Dave... Elle restait honnête, et ce
n'était déjà pas si mal entre un mari insupportable comme
Gilles et un ami pressant, impérieux comme Marc. Ainsi appe-
lait-elle, dans l'intimité de leur flirt. Le Vigreux.
Celui-là était un homme ! Aucun hommage ne l'avait tou-
chée, aucun désir n'avait chauffé la froide coquetterie dont elle
jouait avec ses familiers, autant que le respect ardent de ce po-
tentat qui, du haut de son journal, régentait les ministres,
amenait à sa caisse, muselés, les loups-cerviers de la finance et
terrorisait les renommées les plus justifiées. Elle savait pour-
tant qu'en amour comme en affaires il était brutal, insouciant
de rejeter la femme qu'il n'aimait plus, ou l'homme dont il
avait tiré profit. D'autant plus était-elle flattée de la fidélité de
sa poursuite : elle avait amadoué le fauve et éprouvait, exqui-
se ment, un peu de l'angoisse de la dompteuse qui voit fixé sur
elle le regard et sent venir le souffle de la bête qui la dévorera
un jour. En attendant, Marc l'aimait. Éperdument. Dans la
pochette invisible de son manchon, elle palpait de ses doigts
gantés la lettre folle qu'il lui avait encore écrite ce matin
Elle s'estimait forte et sage de le maintenir par 1 assurance
d'une amitié vraie, qu'elle s'avouait cependant devenir trou-
blante pour elle ; et l'attente de le revoir, — elle savait qu'il
serait son voisin de table, comme d'habitude, — l'émouvait d'un
singulier plaisir.
Par un même hasard. M"' Brévier songeait à son dîner :
Alice serait à côté de M. de Boyséon :
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732 REVUE DES DEUX MONDES.
— Pourvu que ta sœur soit aimable; je suis sûre que si eDe
s'y prête, son mariage est fait. La générale m'a laissé assez en-
tendre son impatience de caser son fils ; lui, c'est tout vu : il
veut faire une fin. Alice lui plaît. 11 est très bien, surtout en
uniforme.
Le comte de Boyséon, capitaine aux tirailleurs indigènes,
venait d'être attaché à la maison militaire du Président de la
République; et les aiguillettes sur la tunique bleu pâle, les
bandes d'or au pantalon avantageaient en effet sa prestance
ferme et fine. Il représentait pour M""* Brévier (née d'Ayglades)
l'idéal du mari que, jeune... donc sa fille ne pouvait trouver
mieux. Elle y tenait, c'était son œuvre personnelle, il fallait
qu'Alice se mariât, à la fin. Depuis que Michel Lorin, un ami
d'enfance, avait demandé sa main, — quatre ans de cela, pas
de position et pas le sou. Ah! nous t'avons vite éconduit, mon
petit ! pensa M""' Brévier, — l'entêtée avait refusé plusieurs
partis très sortables. Cela devenait ridicule. Si encore elle eût
aimé ce Michel ! Aujourd'hui il était docteur et commençait à se
faire connaître ; oh ! un bûcheur certes, mais un caractère plu-
tôt... difficile... Mais bah ! elle s'était déprise... Avait-elle môme
été jamais éprise? — Les jeunes filles, on ne sait jamais...
Quant à lui, ses façons ne semblaient guère trahir la violence
d'un sentiment continu : leur camaraderie taquine, moqueuse,
était plus faite de bouderie et d'hostilité que de bonne entente.
Lorin, blessé jadis au cœur, conservait sans doute une rancœur
d'orgueil et tenait à prouver qu'il s'élevait bien au-dessus de
cela. D'ailleurs, depuis qu'il était chef de laboratoire à Thôpital
Paul-Bert, on le voyait moins. Il éludait les invitations, sous
prétexte de travail. Cependant, il dînait ce soir.
— Oui, dit Raymonde, Boyséon n'est pas mal. Trop beau
garçon pour mon goût, mais s'il convient à Alice...
— Elle serait bien difficile, fit la mère. Mais ta sœur, sait-on
jamais ce qu'elle pense? C'est un livre fermé.
L'auto virait, roulait sous la voûte cochère.
III
Michel Lorin, en habit sous un pardessus un peu démodé,
arpentait l'avenue de Messine. Brr! quel froid! N'importe, il
l'avait affronté sur Timpériale du tram, au lieu de se tenir au
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VANITÉ. 733
chaud dans Tintérieur. Tout lui servait à exercer sa volonté, à
soumettre la bête égoïste, sensuelle et lâche qu'il portait en lui,
comme chaque homme. Pourquoi Brévier lui avait-il téléphoné
de venir tôt, avant tout le monde? Il pensa à Alice, il y avait
pensé immédiatement, comme s'il pouvait y avoir quelque rap-
port. Allons! quel rapport? Est-ce qu'ils ne suivaient pas des
chemins différens? Il écarta l'obsession, s'efforça de ne plus voir
le beau et grave visage de la jeune fille.
Des vitrines somptueuses le retinrent au passage : la mer-
veille des roses, l'étrange té des orchidées, la chair | ardente et
suave de fleurs dont il ne retrouvait pas lo nom, et au con-
traste de cette voluptueuse symphonie de couleurs, il revit le
lupus hideux qui i-ongeait la face d'un maçon couvert de plâtre,
auquel il avait recommandé de venir le trouver à la consulta-
tion. Il parlait constamment aux humbles, savait les mettre en
confiance ; depuis dix ans qu'il les coudoyait aux populeux Go-
belins, il n'avait pu se blaser sur la misère et la douleur, cœur
si tendre qu'à l'hôpital une plainte d'enfant le déchirait... Un
dortoir, un lit blanc, une femme plus blanche que les draps lui
apparurent, l'opérée de la veille, avec ses prunelles dilatées,
effroyables d'intensité; elle allait mourir. Combien en avait-il vu
s'enfoncer dans le mystérieux recul d'ombre, le silence tra-
gique ! Le noir, le froid, l'hiver lugubre l'assaillirent. Il songea
aux sans abris, aux ventres ^ides, aux malades et aux infirmes
surteut^ sa morne clientèle : « Triste \ne, vie mal faite, partage
inique des maux et des biens, éternelle injustice depuis qu'il y a
des vivans. »
A la grille du parc Monceau, il reconnut l'auto, sans distin
guer si, à côté de M"' Brévier, se tenait Alice ou Raymonde. Il
ralentit, leur laissant le temps de rentrer. Pourquoi ? Son invin-
cible sauvagerie, la gêne qu'il éprouvait à différer tellement
d'idées, de sentimens? Ou le réveil d'une obscure souffrance
qu'il ne voulait pas admettre, l'erreur d'autrefois, le mal que son
orgueil affirmait cautérisé, guéri? La portière claqua. Les deux
femmes poussaient la porte de vitres. Non, ce n'était pas Alice
Et après? Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire?...
Dans l'ample vestibule, le tapis pourpre réglé de cui\Te eu
fonçait mollement. Les bouffées du calorifère soulevaient les.
feuilles des palmiers entre les colonnes de marbre jaune et
vibraient en ondes, dans le large escalier Ha chAne ^dairA de
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734 REVUE DES DEUX MONDES.
cariatides dorées. Ce confort torpide Ténerva. Il se rappelait le -^
modeste cinquième de la rue Condorcet où, enfant, il allait ,;;:^
goûter le dimanche, la simplicité cordiale qui y régnait, les
dîners sans cérémonie et l'entremets fréquent d'œufs à la neige.
Comme c'était loin ! Aucune envie ne se mêlait au malaise que
lui inspirait l'ostentation actuelle des Brévier, leur luxe de pa-
rade : il souffrait seulement de la disproportion entre le passé et
le présent, leurs besoins réels et leurs besoins acquis. Il les
jugeait trop riches, voilà tout, quand il y avait tant de pauvres ^ss.
Sans méconnaître le prix du triomphe des Quatre Saisons et*^^el
en admirant Brévier pour son prodigieux labeur, sans ignorenr^aer
que le fondateur, feu Ravenot, petit commerçant avant de de — ^^e-
venir le maître du marché, avait été un philanthrope, et tout eir^^n
lui sachant gré ainsi qu'à ses successeurs d'avoir fait beaucougf .Bip
pour le nombreux personnel d'employés et d'employées.
participation aux bénéfices, assurances, retraites, maison de sant^^^^^té
à Passy et pouponnière au Bois, — il éprouvait des sentimenr .«i^s
complexes et difficiles à analyser. Ni son cœur ni sa raisoH:«^Dn
n'étaient pleinement satisfaits. Oui, Brévier père de famille étaS: .^it
irréprochable, abandonnait généreusement aux siens son travail' ^âl,
sa santé, son argent. Oui, Brévier patron s'était montré juste^^^^,
bienveillant, prodigue de dévouement à la prospérité commun^^^âe.
Mais tout ce magnifique effort n'avait pas dépassé le cadre être: ^CDit
de la famille, le cadre plus large de l'entreprise. Cet altruisni=iH:iie
qui faisait vivre des centaines d'êtres se réservait au suce» ^sès
égoïste d'une œuvre capitaliste dont l'utilité pratique était indit^iiJs-
cutable, mais sur la moralité absolue de laquelle Michel faisafl^ ait
des réserves. Jamais il n'entrait sans en être troublé dans les hal MT^Us
gigantesques, envahis d'une foule qu'on voyait fluer en ruisseaui^'-âux
sombres et rebrousser en remous le long des comptoirs, entr^^^-tre
les amoncellemens de marchandises. Pris, bousculé, emporté, .^ — >iJ
comprenait, avec une révolte sourde, le vertige dont paraissa^^^-«ait
affolée cette foule aux yeux avides, aux mains fureteuses. L'env^^s^^^i^
de tout acheter, de tout emporter, se lisait aux regards d» ^fciries
femmes, et il supputait la démoralisation exercée par tous c-^^^^^^
fascinans étalages : les bas de soie, les souliers fins, les dessof^ ^ous
de dentelles écumeuses, les robes de prix, les chapeaux de fleu^uurs
et d'oiseaux, et tout ce qui ajoute à la grâce féminine un hr^^d,
un parfum, un lustre, depuis les objets de toilette jusqu'à ux
meubles d'agrément, les tapis précieux : bien-être amollissa*-*?/.
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VANITÉ. 735
tentations dangereuses, quelquefois le vol, souvent la ruine.
C'est avec une sorte de crainte, comme devant un envoûtement
fatal, qu'il avait vu s'enfler, déborder le monumental édifice vers
lequel, aux quatre expositions de saisons, tout Paris se ruait, le
long du boulevard Sébastopol empli d'une presse si compacte
que les voitures n'avançaient plus.
Il savait bien ; les nécessités sociales poussaient à ces cen-
tralisations excessives : l'économie de temps, la commodité de
trouver tout sur place, — et à ce point de vue l'originalité des
Quatre Saisons défiait toute concurrence. Voulait-on déjeuner?
L'ascenseur vous hissait au restaurant installé sur les toits de
verre. Souffrant ? On dévalait par le chemin roulant aux offi-
cines de la pharmacie où se tenait un médecin de ser\âce. Pour
acheter une auto? On descendait aux pistes des manèges. Une
exposition de peinture et de sculpture réunissait les noms des
plus grands artistes ; la salle de conférences ft la salle de théâtre
étaient toujours combles ; et il se donnait chaque mois un five-
o'clock où l'élite mondaine s'écrasait.
Brévier d'abord, puis flottmann, marchant avec le progrès,
avaient fait de plus en plus grand pour frapper l'imagination.
Restait à savoir si ces indéniables avantages, et le bon marché
réel de chaque achat, compensaient les inconvéniens, et si ces
palais du désir, avec le bluff de la réclame, n'étaient pas des
pièges tendus à la badauderie, les dévaliseurs légaux des
moyennes et des petites bourses, les dragues monstres dé l'épargne
ne déchatnaient-ils pas des prurits de dépense, ne fouettaient-ils
pas la rage de paraître, n'augmentaient-ils pas cette voracité de
jouir par l'aise et le confort, qui est devenue un danger public?
Autrefois, il n'en était pas ainsi. Et Michel revoyait dans son
passé lointain les rustiques meubles et les pauvres gravures
du très modeste appartement qu'aux boîjres mêmes de sa plus
grande célébrité occupait son père, le grand chirurgien Bu fie; L
Son père : car Michel Lorin ne poî^ait que le nom de sa mèie,
une pure et vaillante femme que Bufiert, marié à une folle incu-
rable, n'avait pu épouser. Pas davantage, la loi ne lui avait permi»
de reconnaître son fils. Mais cette paternité, proclamée simpl*>-
ment, au scandale de ses ennemis et des sots, deux ou trois \\e\iiL
amis l'avaient confirmée de leur protection. Entre tous, Bréviei^
qui à cet orphelin, isolé tout petit dans la vie et souffrant de ua
situation fausse, avait servi de parrain et de tuteur. "
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736 REVUE DES DEUX MONDES.
Aussi Michel, tiraillé entre sa gratitude profonde et son
affection d'une part, de l'autre, entre la clairvoyance de son
esprit affranchi de bien des idées reçues, son âpre indépendance,
sou/frait-il de mal juger ceux à qui il devait tant. Paraître ingrat
lui eût fait horreur. Malgré la netteté de ses convictions, il ne
se croyait un sectaire ni en morale, ni en politique. Et cepen-
dant, c'est avec un croissant malaise qu'il revenait dans cet hôtel
somptueux, où les objets d'art, les beaux tableaux de l'École
anglaise et les tapisseries de Beauvais semblaient moins la con-
quête patiente de l'amateur que la rafle du conquérant riche. Et
depuis quelque temps, ce malaise s'aggravait. Ce soir en particu .
lier, — n'était-ce qu'une fâcheuse disposition de nerfs? — il-*^_ I
ressentait une légère angoisse en traversant, guidé par Prosper,,^
les salons flamboyans et leur lourde atmosphère d'attente. Non,^.
les Brévier qu'il avait connus avec des âmes différentes, si gon —
flés d'enivrement aujourd'hui, ne pouvaient être dans le vrai-
Non. Malgré le fait accompli et la fatalité des habitudes priseg--^
qui pesaient sur lui, bien qu'il inclinât à cette indulgence qu'oc^Er «-^n
vouera ses proches et tout en plaidant le milieu, rentrainement..^i^ t,
les circonstances, il ne pouvait approuver ce fléchissement d»_M^3e
consciences qu'il avait connues droites, les compromissions d .M^^Be
caractères qu'imposait ce genre de vie, la faiblesse de Brévie g* -^r
lâchant à tous les rênes, le snobisme orgueilleux de M"*' Bré\ie
et, — car il voyait clair, — la corruption de cette vanité mai]
dite gâtant Raymonde, — beau fruit piqué déjà, — menaçac=:=^^^t
demain Alice. Pourquoi pas? La contagion... Ne voulait-on pa^ ^i
— il Tavait appris par hasard et non d'eux : une amertume
plus î — lui faire épouser ce Boyséon, galant condottiere, au lour
passé de dettes et de folies? — Oh ! il s'était renseigné. — Brav
au duel et au feu des campagnes coloniales, prompt à risquer
vie des autres et la sienne, mais veule devant les devoirs silei
cieux, le sacrifice quotidien. La mentalité d'un homme de cast
inféodé à son origine et à son milieu ; plus de point d'honnci
que d'honneur. Hautain avec les hommes, d'une dévotion félir
envers les femmes: double aspect de son égal mépris. La devi
des Boyséon portait : « Mon plaisir, mon épée. »
A la pensée qu'Alice pourrait subir un être aussi étrangei —
elle, et à lui Michel, une pince tenailla ses fibres les pL ^
secrètes^ Jaloux ? — Ah ! non, par exemple. . . Jaloux ? — De q«-M ^
droit, a quel titre?... Quand on n'aime pas, est-on jaloux?
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VANITÉ. 737
Ce mariage était idiot, voilà pourquoi une pareille idée, même
invraisemblable, même absurde, Texaspérait... Alice, voyons !...
Il pouvait ne pas se sentir impartial vis-à-vis d'elle, parfois
manquer de générosité et de justice, mais de là à supposer
qu'elle ne fût pas insensible à la recherche de Boyséon, elle,
avec son intelligence, son caractère, ses goûts nobles et délicats,
impossible!... Impossible; pourquoi? Ces alliances se voient
tous les jours, le nom, la fortune, on ne s'aime pas, on vit côte
à côte ; c'est classique I Bien en rapport avec les exigences de ces
bons Brévier ! Quel orgueil pour la mère, née La Tourves d'Ay-
glades, comme n'oublieraient pas de le rappeler les faire-part I
Un couple assorti ! Quelle brillante figure ils feraient à leur tour
dans la sarabande parisienne ! Alice... Ah ! ah ! Ce serait drôle...
On annoncerait : La voiture de M"** la comtesse de Boyséon est
avancée... En soirée, elle offrirait ses épaules nues à l'admira-
tion goujate d'hommes de plaisir.,. Non ! il n'aurait jamais cru
cela. Elle promettait mieux autrefois, quand Ray monde et elle
préparaient, au collège Sévigné, leur brevet supérieur, ce dont
les louait la richissime et avare tante Eloi, car « on ne sait pas
ce qui peut arriver... » D'ailleurs, ce mariage ne se ferait pas ! Il
l'empêcherait!... 11 se ressaisit: — « Ah çà! est-ce que je de-
viens fou!.*. » Non, il souffrait.
Un petit escalier dérobé, deux coups à la porte, derrière
laquelle un verrou joua. Prosper s'effaçait.
— C'est toi, Michel ? Entre ! cria Brévier.
IV
Il était dans sa salle de bains, en train de faire sa toilette.
Les ampoules électriques éclairaient crûment son torse épaissi,
sa tête de bon sanglier blanc. La main droite au vaporisateur, il
tendit avec effort la gauche, une main si chaude que Michel la
retint, cherchant d'une remontée de pouce le battement du pouls :
l'artère lui donna la sensation du « tuyau de pipe. » Il scruta
le visage; une fois de plus lut aux artères temporales, appa-
rentes et flexueuses, le surmenage, l'usure de l'artério-sclérose
généralisée. Ces stigmates l'alarmèrent ; il savait trop que Bré-
vier, depuis qu'il n'était plus directeur, se tuait de travail comme
auparavant, sans autre repos que les malsains dîners de céré-
monie, l'asphyxie des soirées et des théâtres. C'est stupéfiant
TOMK XXXV. — 190C. 47
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738 REVUE DES DEUX MONDES.
comme il avait changé, en six mois. Encore un que Paris, de sa
fièvre d'or, aurait brûlé ! Et Michel eut peur, tout à coup, d'on ne
sait quoi de vague et de redoutable, eut le pressentiment, sans
s'expliquer d'où ni comment, d'un malheur soudainement entré.
Aussitôt il se déclara absurde : solide, Pierre ! Le coffre restait
bon, et la race était là; la sobre, la résistante race du Midi,
bâtie sur roc et cimentée de soleil. Quelques mois au bord de
la mer le retaperaient... Et puis il ne peinerait pas toujours,
forçat volontaire, pour assouvir la boulimie de plaisirs de sa
femme, de Raymonde et de son gendre.
— Pas malade ? interrogea-t-il avec un rassurant sourire.
— Ça ne va guère, mon petit. Vois-tu ? Je souffre là, un
endolorissement ; ça m'élance par instans. Fichue sciatique! Je
crois que Le Dave n'y entend rien.
Il étendit le bras gauche, montra la région du cœur.
Michel à ces mots, ce geste, retrouva toute sa tendresse
filiale; ce vigoureux lutteur, malade, l'attendrit. C'était la pre-
mière fois que Brévier le consultait pour autre chose que des
bobos. Il avait Le Dave, Firmyn, l'Académie de médecine, les
princes...
— Voyons cela, fit-il.
Et il commença à l'ausculter, l'interrogeant; puis il le fit
étendre, palpant la ceinture et le ventre, recensant en lui-même
le dossier pathologique : l'hérédité goutteuse, les crises chro-
niques d'estomac et de foie. Pierre annonçait de la gène respi-
ratoire, mais la percussion était rassurante. Perplexe, il revint
au cœur longuement, saisit un bruit de souffle à la base et un
clapotement... les valvules de l'aorte: c'était bien cela, rartério-
sclérose des coronaires. Se relevant, comme Brévier élargissait
la main à plat contre l'épaule, il observa les doigts rhumatisans
en pattes d'écrevisse :
— Vois-tu, ça se ramifie là, cette douleur...
Michel reçut le choc, vit l'éclair ; ses doutes mal éclaircis,
ses constatations incomplètes, ce dernier examen... Déjà le
faisceau de preuves l'enserrait, l'étreignait comme les herbes
d'eau agrippent le nageur. L'erreur de traitement de Le Dave,
un maître pourtant, le confondit. Une sciatique, ça? Jamais
de la vie ! Frictions de baume, bains sulfureux, autant de cau-
tères sur une jambe de bois. Des névralgies rhumatismales,
mieux eût valu ! Ce qui gruettait Pierre était autrement grave et
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"-^ISE.
VANITÉ. 739
terrible : le mai insidieux, embusqué, dont il percevait la me-
nace, et qui s'imposait à sa conviction malgré sa révolte, c'était
Tangine de poitrine, la vraie, celle qui foudroie, par syncope
du cœur. Et elle pouvait venir d'un moment à Tautre, après des
accès, ou sans même avertir, sur une émotion, une fatigue...
S'il se trompait, pourtant ! Ardemment il voulut se leurrer, pro-
longea ses questions; le manque d'appétit, d'autres indices plus
intimes confirmaient les symptômes. L'inexorable certitude du
praticien, la cruelle joie scientifique de savoir l'ancrèrent dou-
loureusement au point fixe : c'était cela !
— Eh bien ? demanda Brévier d'un ton détaché.
Dans ses yeux Michel lut l'inquiétude éternelle de la bête
humaine, traquée, implorant secours. Il le connaissait, ce regard
trouble, vite rasséréné par le mensonge, l'illusion tutélaire.
Amour indéracinable de la vie, force sauvage qui redressait, au
passage du médecin-chef et de son état-major en tabliers blancs,
les cancéreux, les pourris, les incurables, les moins intéressés
à souffrir encore, ceux qui devraient le plus aspirer au néant.
Il ne nia point : avec des réticences habiles, il concéda la possi-
bilité d'une névrose du cœur. Bré\aer fut soulagé de voir débap-
tiser son mal ; il en voulait à Le Dave de l'impuissance de ses
soins. Curieux, il s'enquit: « C'était donc cela qu'il avait des
palpitations? » Michel parla innervation du cœur, — les ma-
lades aiment qu'on raisonne de leur cas, — et il hasarda que
l'antagonisme du nerf pneumo-gastrique et du nerf grand sym-
pathique... Brévier, enchanté sans avoir compris, approuvait:
— Parfaitement.
Et Michel se rappelait le numéro 8 ce matin, au dortoir, ten-
dant son cou rongé à vif, dévoré comme par une énorme arai-
gnée de chair crue; le condamné à mort souriait béatement en
entendant disserter devant son lit le patron, Aumussat.
— En somme, pas dangereux? insinua Brévier satisfait.
Michel hésita : s'il était temps d'agir encore?... mais tout à
l'heure l'angoisse de Pierre avait trop expressément percé. Qu'il
ignorât, cela valait mieux.
— Dangereux, absolument? Non. Mais il faut renoncer pen-
dant quelque temps au café, aux liqueurs, à vos bons cigares,
manger peu, vous coucher tôt.
— C'est tout ton traitement? fit l'autre, ironique et presque
soupçonneux.
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T,«j^J
740 REVUE DES DEUX MONDES.
Les moyens topiques : application de glace, vésîcatoires?
mais Pierre s effrayerait...
— Je vais vous faire une ordonnance.
Il tira de sa poche son calepin et un stylographe, griffonna
la formule classique : iodure de kallium, eau distillée.
— Eh bien ! mon garçon, tu ne m'empoisonneras pas, toi, fit
BréWer réjoui.
— Si vous souffriez trop dans la soirée, je pourrais toujours
vous faire une piqûre de morphine.
Mais Pierre ne souffrait plus; Toracle avait parlé, Tauto-sug-
s^stion opérait. Michel Taida à enfiler son habit, à nouer sa
cravate blanche.
Et Brévier, attendri lui aussi, le considéra : le svelte et rude
corps, le menton volontaire, le haut front, les yeux bons et
superbes dans une figure jaune et tourmentée qui exhalait
Ténergie et l'orgueil! La valeur du jeune médecin, c'était un
peu son œuvre : il pouvait en être fier. Il Taimait en père, ave«
une contrainte affectueuse, car il se rendait compte que quelque
chose, — quoi au juste? — depuis ces dernières années était changé
dans leurs rapports; et cela l'attristait. Michel lui- en voulait-il
de leur ancien refus? Se plaisait-il moins auprès d'eux? Pourquoi?
Il y avait là un coin d'ombre inapprofondi. Tout cela, et ses
préoccupations pénibles l'émurent :
— Tu me dis la vérité, au moins, mon petit? Si j'ai horreur
de la maladie, va, ça n'est pas pour moi, je n ai pas peur de la
mort... C'est pour elles...
Elles... Il pensait : Jeanne, si heureuse de s'épanouir en
rose d'été, Raymonde mal mariée, Alice dont la destinée ne
s'est pas prononcée. Elles... ses femmes, qui avaient besoin de
lui, de son prestige, de sa situation, ce bouclier magique que pro-
curent seuls la réussite et l'argent... Que deviendraient-elles s'il
venait à manquer? Encore, s'il avait pu réaliser sa fortune,
placée dans le roulement des Quatre Saisons, confiée aux spé-
culations hasardeuses d'Hottmann. Ah ! pourquoi avait-il cédé à
Téloquence captieuse, à l'ensorcellement de ce diable d'homme?
Tout ce qu'il avait, — ou presque, — d'économies, le douaire de
sa femme, le patrimoine écorné de Gilles et de Raymonde, même
la dot qu'il réservait à Alice, risqués dans cet engrenage!... Et la
pente savonnée... l'appréhension du gouffre... Ce qu'il était seul
à savoir; car aux bruits désobligeans gui s'élèvent parfois, avanl-
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VANITÉ. 741
coureurs de catastrophes, — et il uo savait pas qu'il en courût
déjà, — qui n'eût haussé les épaules? Les Qaairo Saisons? Com-
ment supposer que les tarets invisibles minaient peut-être de la
base au faîte Tédifice victorieux? Et cependant, malgré la belle
assurance d'Hottmanil, Brévier, sans moyen de contrôle, écarté,
tenu en laisse avec de flatteurs égards, flairait le grandissant
péril : des mesures financières dangereuses, Tappel à de nou
velles commandites formant un capital exagéré, écrasant l'entre-
prise, des placemens hasardeux à la Bourse; Tachât d'actions
imposé au personnel, associé ainsi aux risques. Pourtant les di-
videndes se. maintenaient et à moins de manœuvres frauduleuses
d'Hottmann... Roy-Chancel était bien là, le second directeur,
mais d'une si plate insuffisance, annihilé par Tautre. Pour oser
tout dire, ce qui Tinquiétait sans qu'il pût justifier sa méfiance
tardive, c'était Hottmann lui-môme, ses yeux Irop clairs, sa face
ouverte, son exagération de loyauté. Bah! Hottmann avait la
génie des affaires, on l'avait bien vu sous le père Ravenot. Les
Quatre Saisons lui devaient trop pour qu'on se permît de le
juger mal sans preuves. Brévier d'ailleurs lui parlerait demain,
et à fond, retirerait sa commandite au besoin. Il conviendrait
du rendez-vous avec Hottmann qui dînait ce soir, avec sa
femme.
Michel se sentait regardé dans les yeux ; il attribua la dé-
tresse qu'il crut voir dans ceux de Pierre aux soucis de sa sant4 ^
il essaya de rire, mais sa gorge se serrait :
— Si vous ne m'avez téléphoné que pour vos palpitations,
soyez tranquille, parrain Vous mourrez vieux et dix fois grand-
père.
— Ah! fit Brévier avec regret, j'aurais tant voulu l'être !
Cela aussi le désolait. Raymonde ne voulait pas être mère,
détestait l'enfant qui enlaidit, fait souffrir la femme, l'enlève
quelques mois au monde ; et il ne pouvait comprendre cela. H
avait le culte de la vie, l'amour passionné des siens. Se priver
d'un enfant, cette petite merveille, ce cerveau frais, ce joli corps,
quelle pitié ! Et elles étaient des tas comme cela, à présent. H
secoua les épaules :
— Mais si, parbleu, j'avais autre chose à te dire! Qu'est-ce
que tu penserais de remplacer Le Dave à la maison de santé et h
la pouponnière? Deux heures de présence le matin, et cinq cents
francs nar mois. C'est Alice aui a eu cette bonne idée. Tu es
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742 REVUE DES DEUX MONDES.
jeune, actif, réputé. Le conseil d'administration t'agrée, j'en :
touché deux mots aujourd'hui.
Il s'attendait à une effusion; cette place enviable, enviée •^^•^,
c'était l'aisance, le temps de travailler pour soi, le pain sana^Mzans
peine, presque la liberté; mais le visage de Michel s'était ferm^ ^=mé
au nom d'Alice. Une gêne subite le paralysait : dans une lult^^^ ^te
intérieure il essayait de voir clair en lui et n'y parvenait pas^ ^^^-as.
Sa fierté refoulait sa gratitude amicale : de quoi se mêlait-elle P' ^^e?
Demandait-il quelque chose? Il entendait bien ne lui devoir nr:_«iK:ni
place, ni argent, ni protection. Cette supposition seule l'humi-i^f,
liait comme un dédommagement blessant offert à ses anciennes ^^^^s,
à ses immédiates souffrances, bien qu'il s'avouât qu'elle ni per— — ::Mr-
sonne ne pouvait avoir une intention aussi absurde.
— Est-ce Le Dave qui te gêne? Il s'en va. Il veut prendra— e
un repos bien gagné.
D'un clignement d'œil, Brévier souligna l'allusion légère ai^^Ki
tempérament excessif du vieux médecin.
Michel s'était décidé, le front barré d'entêtement :
— Merci, dit-il, mais je ne puis accepter. Je suis très touché= —
J'en vois tous les avantages, mais je préfère ma vie d'hôpitaL :^
mes recherches de laboratoire, mon travail patient...
Il n'ajouta pas : ma pauvreté.
Brévier, après avoir insisté, hocha la tête :
— C'est étonnant comme en ce moment tu ressembles trai"
pour trait à ton pauvre père! Quand il s'était mis quelque chos
cil tête, le diable ne l'aurait pas fait changer. Tu réfléchiras
Alice saura te décider peut-être.
Il changea de ton et le regardant en face, de tout près, conmi€
s'il épiait l'effet de cette révélation :
— Tu sais qu'elle va peut-être se marier?
Michel voulut sourire, eut une crispation de bouche. Boy-
séon ! Brévier expliquait en détail... Lui n'y tenait pas spéciale-
ment, c'est sa femme qui avait manigancé ça... Michel ne trou-
vait rien à répondre. Il n'avait pas cru encore la monstrueuse^^ "^^
chose possible, mais puisque Pierre l'annonçait prochaine... I^^ - —
vit son malheur, le toucha. Pareille crainte lui était déjà venue.^
Depuis son échec, d'autres avaient recherché Alice, mais elle le^
avait éconduits, et ne la voir à personne le consolait. II n^
l'aimait pas, c'est entendu; mais qu'elle pût aimer, être aimée,
cela lui tordait le cœur.
y
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VANITÉ. 743
— Je me réjouis de ce bonheur, dit-il enfin, ne pouvant faire
autrement et enragé de mentir, car il ne souhaitait à la jeune
fille aucune joie. La rancune qu'il avait vouée aux parens,
s'exhalait contre elle en haine. Qu'elle connût les déceptions,
les crève-cœur, Taffection trahie, les larmes, la jalousie : ce vœu
odieux, sitôt formulé, le stupéfia : était-ce de lui cette bassesse?
Pouvait-il appeler le mauvais sort, quand au fond il souhaitait
qu elle fût, quoi qu'il advînt et malgré tout, heureuse entre les
heureuses!...
— Ce n'est pas encore fait, dit Brévier soucieux.
Sans doute Boyséon, au dire de Jeanne, réunissait « toutes
les convenances. » Mais sa morgue aristocratique, son passé
aventureux, des disparates morales qu'il soupçonnait, choquaient
en Brévier le plébéien, le bourgeois parvenu, éveillaient d'impon-
dérables antipathies d'homme à homme, inquiétaient son instinct
paternel. Alice serait-elle heureuse? Pourquoi pas? se disait-il
quand sa femme l'avait influencé; et à d'autres momens, il
s'écriait : Mais c'est insensé! Ces contradictions l'irritaient. Et il
restait refroidi par le calme de Michel; il aurait cru, espéré
vaguement...
Michel songeait avec un acre attendrissement à ce qui aurait
pu être, à ce qui avait été. Fou de l'avoir aimée autrefois, plus
fou de l'avoir avoué! Comme on l'avait repoussé! Pierre avec
une bonhomie bourrue; mais sa femme, comme elle avait laissé
voir son dédain! Parbleu, comment aussi avait-il osé, pauvre
diable, enfant naturel, sans position, sans fortune, lever les yeux
sur leur fille... Et qu'Alice alors et depuis s'était montrée inex-
plicable! Sans doute elle était bien jeune quand il l'avait de-
mandée en mariage; mais enfin elle l'avait su. Si elle l'avait
aimé alors, elle aurait pu le lui laisser deviner. A travers la ré-
serve de son attitude, ne lui aurait-elle pas inspiré la résigna-
tion d'attendre, la volonté de réaliser un avenir auquel en silence
elle se fût réservée patiente et fidèle? Elle ne lavait jamais aimé,
c'est clair. Il n'était pas beau, s'habillait sans grâce; il n'était pas
le séducteur. Son visage portait les reflets des tristesses scrupu-
leuses de sa profession. Avec lui, l'existence serait stricte, sé-
vère. Non, elle ne l'aimait pas. Et si injuste que ce fût, il lui
en voulait amèrement. Le pis est qu'il le lui avait laissé deviner,
et que, par sa rancœur blessée à lui, son apparente indifi'érence
à elle, s'éternisait le malentendu qui empêchait toute confiance.
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REVUE DES DEUX MONDES.
>nûait & leurs propos une sécheresse d'arrière-pensées aux
rises, lui agressif et maladroit, elle choquée, souiïrant sans le
laisser voir.
Il dit :
— J'offre à Alice tous mes vœux.
Brévier abaissa ses paupières. Cette approbation laconique,
bien qu'attendue, le contrariait. Michel était donc guéri? Il le
regrettait presque. Par une contradiction bien humaine, cette
union entre ces deux enfans qui avaient grandi ensemible, après
l'avoir trop légèrement dédaignée, il en reconnaissait le prix, au
moment où il devait cesser définitivement d'y croire. Jusqu'alors
il avait admis une possibilité en l'air/'gardé une confiance pro-
blématique en ces circuits bizarres de Inexistence qui conduisent
au but par les plus longs détours. Trop tard ! C'était dommage,
et pourtant! Ma foi, tant pis ! Il se risquerait :
— Alors, dit-il avec embarras, et sa voix s'affermit à mesure,
tu es sincère? Tu n'éprouves aucun regret? Enfin, tu n*aimes
plus Alice?
Sur la défensive, Michel riposta :
— Vous m'aviez interdit de penser à elle.
— Et tu nous en as assez voulu, tu nous en veux encore, ne
dis pas non! C'était ton droit. Pourtant, sois juge : est-ce que je
pouvais te la donner, avec mes doutes sur ton avenir, contre la^
volonté de sa mère? Et elle-même s'ignorait, c'était une enfant.
— C'est le passé, n*en parlons plus.
— Mais tu y penses toujours.
— Moi?
— Oui, toi... Tes venues espacées, la froideur qui a fini par
se glisser entre nous, ton attitude envers Alice, la sienne... Oh!
je ne suis pas aveugle. Eh bien ! je suis aise de m'en expliquer,
une bonne fois. Nous t'avons méconnu... Nous aurions dû f aire |
plus de crédit à ta volonté, à ton intelligence; nous aurions pu,
sinon engager, du moins ménager l'avenir. Oui, nous avons en
tort, j'en conviens. Et c'est parce que je suis ton ami, ton allié
oui, plus que tu ne penses, c'est parce que les circonstances
sont plus les mêmes et que, personnellement, je ne pourrais |
l'heure qu'il est souhaiter à ma fille un homme plus dif
d'elle, — je ne te l'envoie pas dire, monsieur l'orgueilleux!.
' c'est pour cela que jo te demande si tu n'aimes plus Alic
je ne lis pas plus clair en toi que toi-même, si tu ne luttes j
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VAMTÉ. 745
contre le sentiment que tu as voulu, — oh! très loyalement!
— étouflfer, et si tu n'obéis pas à ta fierté mal placée, en cet
instant qui peut être irréparable, mais qui te laisse après tout
une chance, un espoir que, si faibles fussent-ils, tu serais im-
bécile, mon garçon, laisse-moi te le crier, de ne pas saisir au
passage !
Michel avait pâli devant la clairvoyance de son tuteur, les
rudes et bonnes paroles, la tentation inespérée : oui, abdiquer
son misérable orgueil d'homme, se montrer à la jeune fille tel
qu'il était, cœur ulcéré, dissiper ce cauchemar, se faire pardon-
ner des torts que la passion seule avait causés... Mais non, puis-
qu'elle avait pu penser sans révolte à ce Boyséon, il ne s'abaisse-
rait pas à lutter. Et d'ailleurs, pouvait-il l'oublier, elle était un
beau parti, l'héritière, la dot, les espérances, un jour la succes-
sion de tante Éloi... Alice était trop riche. 11 l'avait compris
autrefois, on le lui avait laissé deviner. Il ne souffrirait pas que
Bon désintéressement pût être à nouveau suspecté.
— Puisque vous me parlez avec cette franchise, parrain, oui,
c'est vrai, j'ai souffert. Mais est-ce que j'ai manqué de courage ?
Je me suis éloigné, je me suis jeté dans le^travail. J'ai vécu. Je
vous remercie de votre bonté, elle me fait honneur, elle me
pénètre, mais je suis consolé, je n'ai plus d'amour.
Et il se disait: « Je mens, je mens ineptement. Je l'aime,
vous l'avez deviné, et elle aussi peut-être. Tant pis pour mon stu-
pide orgueil. Je veux lui plaire, je réclame mes droits ! » Mais il
savait que quelque chose de plus fort que lui, de plus impérieux
que sa volonté l'en empêcherait, et il s'enferrait, avec une joie
farouche sur sa torture, comme sur un glaive.
Brévier l'observait: .
— Pourtant tu es malheureux.
— Non! cria-t-il presque durement, il ajouta: — Je ne me
plains pas.
Il y eut un long silence.
— Après ça, reprit Brévier, si tu n'aimes plus Alice... Tant
mieux, après tout, peut-être!... Mets que je n'ai rien dit. Mais
alors, ne nous tiens plus rigueur... Nous t'aimons... Toi et nous,
nous ne pourrons jamais être des étrangers... Promets-tnoi de
revenir ici comme autrefois. Tu es un peu notre fils, à nous qui
n'en avons pas.
Les yeux creusés, Michel avait envie de se îcler dans ses bras,
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746 REVUE DES DEUX MONDES.
de tout lui avouer. Mais son instinct indomptable répondait:
« Qu'il la garde, qu'elle aille vers l'autre, qu'elle vive son destin,
Michel Lorin, — Lorin, pas Bufiert! — tu es pauvre, ne franchis
pas une barrière que tu méprises, laisse ces braves gens à
leur bien-être, à leur fortune, à leur égoïsme. Va-t' en, lève la
tête ! Pense à ceux qui souffrent, qui saignent, qui râlent, aux
misérables. Pense à ces milliers d'autres que la faim, que la _
misère, que la maladie torturent, à tous ces êtres plus à plaindre ^
que toi, et oublie-toi, Michel ! »
Brévier le regardait avec une grande douceur triste, et tout k ^
coup, par défaillance de vieil homme, besoin de protection, _
autant pour recevoir que pour donner, et parce que, plein d'an
goisse secrète, il sentait solennelle cette minute, parce qu'i^
souffrait, ses élancemens à l'épaule revenus, parce qu'il éprou-
vait des regrets, des remords du mal involontaire qu'il avait fait
à Michel, parce qu'il n'y pouvait remédier, et parce qu'il n'étais
satisfait ni de soi ni des autres, parce qu'il n'était pas heureux
enfin, il ouvrit les bras :
— Tiens, mon enfant, embrasse-moi I
Après le potage crème sultane, avalé en silence, Prosper,
secondé par trois maîtres d'hôtel, servait solennellement les
carpes de la Creuse à la Royale. Déjà la conversation s'animait,
ricochait, presque tous les invités se connaissant. Le feu paille
du Barsac scintillait dans les verres de Baccarat. Émergeant de
la gaine d'une robe en velours rubis dont l'écrin repoussait
sa gorge ferme et blanche. M"' Brévier, l'œil à tout, le sourire
à tous, trônait entre le ministre Morande et l'ambassadeur du
Japon, le marquis Tolo. A son poignet rayonnait l'éclat doux
du bracelet de perles que Pierre lui avait apporté pour sa fête,
comme elle achevait sa toilette, la peau tiède encore du bain.
Elle goûtait une pure ivresse de reine toujours belle et que ne
blasaient point les hommages, la considération et l'envie. Cette
vanité intense la pénétrait d'un plaisir aigu.
Ce dîner, dont elle avait savamment trié la liste et le mena,
résumait en petit le Tout-Paris : la noblesse et l'armée avec les
Boyséon, la magistrature avec M. Leloup d'Ygré, président de
chambre à la Cour; la science, le docteur Le Dave; le barreau,
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VANITÉ, 747
M* Vapaille; les arts, le compositeur Mascarnes et 1& caricatu»*
riste Trac. Le Vigreux représentait la puissance universelle de
la Presse ; M°*' Hottmann symbolisait le grand commerce, en
Tabsence de son mari, « indisposé » au dernier moment ; et les
millions de la banque s'incarnaient en tante Éloi, pesamment
assise et outrageusement décolletée, les bras comme des cuisses,
et une grosse face d'abcès blanc sous la poudre de riz.
M"' Brévier avait déjà inspecté les femmes, de ce regard net
qui déshabille les imperfections et suppute le coût d'une den-
telle. La générale de Boyséon portait au vent une tête longue
et osseuse ; sa laideur d'une séduction animale avait dû inspirer
autrefois des désirs brusques ; le rire de sa mâchoire en ruines,
le feu de ses yeux hardis la faisaient encore remarquer. M°* Le-
loup dTgré, haute et raide, toute en os et salières, confite en
austérité, personnifiait la vertu vinaigrée, l'inflexible caut.
M"* Hottmann était le type de la belle Israélite. Blonde, la chair
molle et le regard d'un noir d'huile, la langueur de son sourire
faux contrastait avec l'ardeur un peu sauvage de M"' Roy-Chan-
cel, une Espagnole, eût-on dit, dont les cocardes d'oeillets
pourpres tranchaient dans les cheveux d'ébène. Seule, M"*" Le
Vigreux, mise avec un goût parfait, l'air simple, et d'une beauté
que la douleur, l'inquiétude, les humiliations secrètes avaient
pétrie et affinée, laissait deviner la distinction d'une âme à part;
elle aimait son mari et lui restait fidèle malgré ses trahisons : ce
qu'elle avait dû soufl^rir. M""* Brévier n'osait y penser. Quant à
M"' Mascarnes, énorme, et dont la vulgarité de servante mat-
tresse épousée sur le tard suppliciait le musicien, quant à la
jolie femme du jeune chef du cabinet de Morande, et deux autres
dames plus négligeables, elles ne leur concédait que ce qui leur
revenait de ses attentions toujours soigneusement dosées.
Un petit rire à un compliment banal de Morande, une ques-
tion au marquis Tolo : — Comment avait-il trouvé hier M"** Bartet?
Divine, n'est-ce pas? — un coup d'œil à Raymonde qui écoutait
sans l'entendre Vapaille, un autre regard vers Alice, — parlait-
elle à Boyséon? — un signe à Prosper qui alla entr'ouvrir une
fenêtre sous les lourds rideaux, tout ce manège n'était qu'un jeu
pour son aisance. Elle se faisait l'efl'et du chef d'orchestre qui
accélère ou ralentit l'exécution d'une symphonie; lo bruit coniw.s
de la salle à manger l'étourdissait comme une musique exquise
en son honneur; c'est pour elle que les corbeilles de roses
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^48 REVUE DES DEUX MONDES.
ezhalaionf leur encens, vers elle que convergeait l'hommage des
regardb. v^iie s'estimait le centre lumineux de cette assemblée
de choix. Les seuls êtres dont elle se souciât le moins à cette
minute étaient, en face d'elle, son mari voûté et las, et au bout
de la table, Michel plus pâle que de coutume. Des drames qui
agitaient Tâme des siens, des soucis et des tourmens que la plu-
part des convives déguisaient sous un papotage souriant, elle ne
percevait, ne soupçonnait rien. Elle ne voyait que le divertisse-
ment mondain. Et le diner était réussi : très bon, les selles de
rennes Cumberland.
Là où elle déployait son examen superficiel, le véritable
maître de céans. Le Vigreux, le monocle rivé à Tœil, entrait
d'un froid regard dans les consciences et jaugeait ceux des fan-
loches dont il tenait les ficelles, et qu'il eût pu faire chanter,
voire sauter ! La vanité, l'intérêt, l'ambition ne les lui avaient-ils
pas déjà presque tous livrés? Morande, parlementaire veule,
vieille barbe digne, usé dans les couloirs à toutes les intrigues,
bon à tout et propre à rien, utilité passant aussi bien de Tln-
struction publique au Commerce que de la Guerre à l'Intérieur,
où il subventionnait sur les fonds secrets La Vie qui voulait
bien ne l'attaquer qu'avec mesure. L'ambassadeur Tolo, roué à
toutes les finesses en véritable jaune, savait mieux que personne
le prix de deux ou trois grands articles sensationnels, prêchant
les nouveaux emprunts japonais. De qui Mascarnes attendait-il
la prolongation de son four: Terpsichore, sinon des notes louan-
geuses prodiguées au courrier des théâtres? Et Trac, qpii révélait
à sa voisine efTaréc le jeu de cet hiver, les surnoms à la mode
et ceux des personnes présentes, — il y en avait de drôles,
d*ineptes, d'obscènes, — Trac n'eût-il pas fait des bassesses pour
obtenir un dessin par semaine en troisième page? Le Dave
n'était-il pas accouru Toreille basse, supplier son bon, son cher
ami, de laider à ce qu'on fît le silence sur sa mésaventure? Le
Vigreux goûtait une satisfaction sans mélange à le voir, majes-
tueux, le torse en arrière, loucher sur le dos gras et rond de
M"' Hottmann comme si on ne l'avait pas pincé avant-hier, en
bras de chemise, avec un mannequin de chez Laquert? Qui avait
fait, sinon lui, la réputation de Vapaille, le maître avocat d'as-
sises, le défenseur spécialisé des assassins? Et si Hottmann n*avait
pas osé venir ce soir, c'était, il le savait, pour ne pas affronter
l'homme qui, s'il ne s'exécutait pas, s'il ne lâchait pas la rançon
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VANITÉ, 749
de 360 000 francs exigée, commencerait demain, en tête de La Vie,
une campagne de discrédit où le directeur actuel des Quatre
Saisons pourrait bien sombrer, honneur et biens.
Ces révélations meurtrières, ces attaques au couteau, Le Vi-
çreux jusqu'à présent les avait retardées par pudeur envers Ray-
monde et estime pour Brévier, hors de cause d'ailleurs, et que
te rejaillissement risquait d'atteindre... Mais les affaires sont les
affaires: il avait signifié tout à l'heure à Isaac Hottmann son
ultimatum, moins peut-être ici par goût du chantage et besoin
de lucre que par rancune personnelle, animosité blessée par Tarrô-
gance de ce « sale juif, » comme il l'appelait, bien que ses ori-
gines sémitiques à lui ne fussent pas moins pures. Lui aussi, en
cet instant, jouissait de tout son orgueil, mais au contraire de
M"' Brévier, — très en beauté, ma foi ! il en fit la remarque, —
l'apparence ne lui était de rien; c'est la réalité crue qu'il savou-
rait, avec l'appétit robuste d'un mangeur d'hommes.
Aussi était-ce d*un sourire néronien qu'il levait par instans
les yeux vers un largo cartel Louis XIV en bois sculpté sous sa
vieille patine d'or: Hottmann avait jusqu'à minuit précis pour
se décider. 11 jouissait de la rage désespérée de sa victime
absente. Il recensait ses griefs: la jolie actrice du Vaudeville
cju'Hottmann lui avait soufflée Tan dernier, son refus cette année
c3e renouveler le traité de publicité des Quatre Saisons avec La
Vie, des méchancetés répétées, ces mots de Paris qui restent
dans la piqûre comme un dard de guêpe. Il lui en avait fallu
souvent beaucoup moins pour étrangler son homme. Et il savou-
:irait l'art avec lequel il s'était procuré les pièces compromet
Nantes, lettres, dossiers achetés ou recopiés, car il avait sa police
secrète et trouvait toujours des gens à corrompre. Il voyait l'effet
<lu numéro de demain, les manchettes en gros caractères: les
Temous de scandale élargis autour du « plouf! » brusque de ce
pavé énorme.
En même temps il jouissait de se sentir si près de Raymonde
qu'il n'aurait eu qu'à étendre le bras pour l'enlacer. Si quelque
remords à cause d'elle se mêlait à sa sauvage délectation de ran-
çonner ou de déshonorer, dans Hottmann, une proie de si belle
importance, il se disait qu'il serait toujours temps de désarmer.
Que de campagnes La Vie avait entamées, pour tourner court au
plus grand profit du journal. 11 ne s embarrassait pas de ces
vétilles, et d'ailleurs, n'étant pas de ceux qui confient leurs
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750 REVUE DES DEUX MONDES.
secrets aux femmes, il persuaderait au besoin à Raymonde que
puisque Hottmann avait rendu de pareilles divulgations inévi-
tables, mieux valait que ce fût lui, Le Vigreux, un ami de Bré-
vier et des Quatre Saisons, qui lui fit son procès que tel autre
concurrent de la Presse, soudoyé pour ruiner l'entreprise. Peut-
être ^ût-il incliné à la clémence, s'il avait pu deviner les affres
secrètes de Brévier; mais pas tin moment l'idée ne lui vint que
l'écroulement de celui-ci fût lié au désastre d'Hottmann : il
croyait, comme tout le monde, Brévier millionnaire et aussi
garanti dans sa fortune qu'inattaquable dans sa correction. Aussi
bien,' il ne faisait point de psychologie. Son but lui limitait la
vue : il avait résolu d'exécuter Hottmann, rien ne pouvait pré-
valoir là contre. Il comptait du reste que « le juif » payerait,
puis payerait encore sur nouvelles intimidations : il entendait le
plumer brin à brin. Que les tribunaux osassent s'immiscer un
jour dans ses actes, il ne l'admettait pas par orgueil, prétendant
évoluer dans les marges du Code, et sûr qu'en cas d'accident
mille influences intéressées se coaliseraient pour le sauver. Il se
retourna vers Raymonde en souriant.
Éblouissamment dévêtue jusqu'aux pointes des seins prêts-
à jaillir du corsage, un ruban pour épaulette, elle rayonnait
d'une splendeur de chair jeune et lisse, gonflée et odorante comme
un merveilleux fruit. Sa robe ne paraissait pas tenir à elle, par
un miracle de grâce dans l'impudeur, et il semblait qu'on n'au-
rait eu qu'à en déplier le froufroutement de soie neigeuse pour
qu'elle apparut tout entière comme cette Vénus à la coqpiille,
fresque dont la copie ornait le panneau, entre les deux dressoirs
Renaissance. Elle dégustait du bout de sçi petite cuiller plate en
vermeil un spoom au cherry brandy, avec une mine gourmande
qui ravit Le Vigreux d'admiration sensuelle.
— Regardez donc Gilles, souffla-t-elle amusée.
M. d'Ambelles, qui était verdâtre, parut éprouver au contact
du sorbet un affreux mal de dents. Le côte à côte de sa femme
et de Le Vigreux, leur évidente intimité lui causaient une souf-
france insupportable. Son avarice, déçue par le premier bulle-
tin de l'agence Trochart, le lancinait aussi : pour avoir appris
que Raymonde hier avait fait trois visites, mangé deux tarte-
lettes aux fraises et bu une tasse de chocolat au Ritz, qu'elle avait
renvoyé Tauto devant une maison rue des Mathurins d'où elle
n'était pas ressortie; mais il y avait deux issues^ on s'en était
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VANITÉ. 751
assuré, — et puis quoi ? C'est sa corsetière, il le savait, qui habi-
tait là, — un total de quarante francs, prix de la journée d ob-
servation, plus treize francs cinquante-cinq de frais, fiacres,
pourboires à un concierge; fichtre! c'était salé ! Et qui prouvait
que Raymonde, maligne, ne se méfiât pas et que la mèche ne
fût brûlée? M. Trochart, qui avait opéré en personne au risque
d'une pneumonie, — un gros homme paterne à souple allure
d'ours, aux airs mystérieux et à la voix de feutre, — convenait
que Madame était sur l'œil et regai^dait beaucoup autour d'elle.
Aujourd'hui, c'est Le Vigreux que M""' Trochart elle-même filait:
serait-on plus heureux? — Gela pouvait durer des mois, insinuait
M. Trochart avec une malice discrète dans les yeux, entre ses
grosses paupières à bourrelets.
Gilles ne trouva de diversion à son amertume qu'à méditer
le carton à tranches dorées placé devant lui : après les chapons
de Bresse, accompagnés de truffes énormes dont l'arôme domi-
nateur emplissait encore la salle, on allait servir des bécasses
au foie gras et la salade, dont il s'abstiendrait, pour reprendre
par compensation du chaud-froid. En avalant son verre de Clos-
Vougeot, caressant au palais et chaud à l'estomac, il s'avisa
qu'il était, avec Michel Lorin et un ou deux invités de remplis-
sage, le seul qui ne portât ni ruban ni rosette. Comment Brévier,
Raymonde, avec de si belles relations, ne l'avaient-ils pas aidé
a se faire décorer? Cela lui semblait bien dû. Prosper lui chu-
chotant d'un ton encourageant : « Champagne! » il acquiesça.
Et en lui-même le vieux maître d'hôtel, qui agrémentait tou-
jours de réflexions personnelles son service, ajouta: « Bois,
bouffi, ce n'est pas toi qui régales. » Imperturbable, il répéta
pour M""* Mascarnes : « Champagne ! » en monologuant in petto :
« Mauvais, ça, pour la congestion, grosse femme 1 »
La conversation s'était échauffée de tout le bien-être du repas ;
des petits rires, des interjections joyeuses éclataient ; la bien-
veillance éclairait les visages, sauf celui de Trac, condamné par
goût et métier à la rosserie noire. Presque tous se sentaient
flattés de figurer en si bonne compagnie; presque tous, dans ce
décor de luxe et ces propos de convention, fascinés par l'argent
dont ils s'imaginaient la maison pleine, éprouvaient une jouis-
sance délicate et supérieure, comme s'ils en devenaient plus
riches, même Mascarnes, bohème, ou Trac, pauvre, qui les trois
quarts du mois vivait à crédit chez le boucher et le fruitier
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752 REVUE DES DEUX MONDES.
D'être là, de manger aux mômes plats que l'ambassadeur et le
ministre, ils se sentaient puissans, heureux, aveuglés par le mi
rage de la vanité plus forte que tout.
M"* de ^oyséon, feignant un intérêt rare, tirait de Bré^^e^
des détails pittoresques sur les Quatre Saisons ^ se récriait:
(( Comment! il se fabriquait trois cent millions d'échantillons,
tant que cela? — Oui, neuf machines sans arrêt débitaient plus
de trente mille petits rectangles à l'heure.
— Et on vole beaucoup?
— On arrête un millier de personnes par an, on tâche de
leur éviter le commissaire. Une perquisition à domicile permet
aux inspecteurs de rjBcouvrer le plus gros des vols.
— Mais il faut aux habituées des poches exprès sous leur
jupe?
Brévier sourit :
— Des sacs, vous savez comment ça s'appelle ? Des kangou-
rous.
— Ma nouvelle auto? déclarait le marquis Tolo dont les yeux
bridés seuls riaient dans l'impassible visage; mais oui, j'en suis
très content !
Et il spécifia la perfection des freins, de l'embrayage, raconta
qu'à sa première sortie il avait tamponné un veau : l'auto ne
s'en était pas plus ressentie que du choc d'un papillon.
— Moi, déclara la tante Éloi, je défends à mon chauffeur de
faire plus du dix à l'heure. Ça le rend fou de désespoir, cet homme,
mais c'est à prendre ou à laisser. D'ailleurs Kiki déteste aller
vite.
C'était son chien, un petit griffon hargneux, le seul être
qu'elle aim&t, mais à la folie. Roy-Chancel, bel homme blondasse,
en demanda des nouvelles et cita des traits extraordinaires de
l'intelligence des bêtes. Mais M"* Éloi Le Martin ne l'écoutait
qu'avec une mine dégoûtée, parce qu*elle le considérait comme
un imbécile d'abord, et parce que du haut de ses millions elle
n'éprouvait d'ordinaire, pour ceux qui se permettaient de lui
adresser la parole, qu'un mépris à peine poli. A l'opposé de la
plupart des femmes, qui s'abstenaient de boire et mangeaient à
peine, au régime l'une des pâtes, Tautre des légumes, elle dévo-
rait à toutes dents de son râtelier neuf, avec un air de défi au
docteur Le Dave, qui conseillait le jeûne aux autres et se bour-
rait de petits pois au velouté.
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VANITÉ. 733
Michel Lorin, buvant coup sur coup des lampées d'eau, —
toute bouchée lui restait dans la gorge: comme il faisait chaud I
— épiait avec horreur ce visage de Jézabel bouffie. Il s'imagi-
nait la tante Éloi dépouillée de sa perruque, sa chair croulante,
aussitôt desserré Tétau de la robe et du corset. 11 admirait en
elle, d'une répulsion sarcastique, le sortilège de l'or qui même
sali, vicié, sentant la bourbe et le sang, jette un trouble impur
en l'âme des meilleurs, suscite des fermens d'acre convoitise,
ouvre l'esprit aux vœux meurtriers.
Tant que son humeur fantasque l'avait tenue brouillée avec
les Brévier, — ils vivaient modestes alors, et elle les écartait
comme des gêneurs, — avec quelle clairvoyance sa nièce Jeanne
et son entourage la jugeaient, dure, fausse, avare ! Les froisse-
mens et l'inimitié aidant, avec quelle précision sévère on rappe-
lait les malversations du mari, ses coups de Bourse semant
la ruine et le désespoir, ses spéculations de corsaire ; on ne se ^
gênait pas pour le qualifier de filou et pour taxer à opprobre les
millions gérés, après sa mort, par tante Éloi. Et lorsque celle-
ci, la girouette tournant, risquait une risette, se rapprochait de
sa nièce, de son neveu à leur tour enrichis, -la réconciliation
familiale avait emporté rancœurs et blâme, de vieux etattendris-
sans souvenirs s'étaient trouvés ressurgir à point. L'engouement
de la tante pour Raymonde, — éclipsé depuis, mais accom-
pagné alors de beaux cadeaux, — avait modifié l'opinion sur son
compte. De très bonne foi, d'aussi bonne foi qu'au temps où ils
la dénigraient, les bons Brévier lui faisaient fête , et fête à Kiki
auquel on réservait des biscottes spéciales achetées Ghaussée-
d'Antin. Somme toute, la tante n'était pas responsable des pro-
cédés arabes de ce gueux d'Éloi. Pas un si méchant homme, au
fond... Indulgens aux manies de la vieille despote, prévenans
envers ses caprices, ils s'efforçaient de lui découvrir du mérite,
influencés, sans s'en rendre compte, par l'appât du monstrueux
héritage qu'ils escomptaient de la façon la plus naturelle du
xionde, sans sordide cupidité, en bons oère et mère, au profit
iutur de leurs filles.
« Mais elle ne mourra pas, songeait Michel, elle n'a aucune
xnaladie. De ceux qui sont attablés ici, peut-être disparaîtra-
'ft-elle la depiière. Et à quoi sert-elle? Que de bonheur on ferait
^vec cette fortune qu'elle entasse sous elle comme le crapaud qui
cîouve le trésor de la caverne 1... Comment peut-elle, avec sa
TOUS zxzv. -— 1906. 48
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754 REVUE DES DEUX MONDES.
masse de boue informe, son âme hideuse, tenir par là race et la
parenté à un être exquis comme Alice? »
Et il lui fallait un grand effort pour ne pas regarder la jeune fille.
VI
Elle portait une robe blanche, en crêpe de Chine brodé.
Son teint blanc, ses yeux d'un bleu singulièrement profond
et qui s'assombrissaient certains jours, ses cheveux d'un blond
cendré, la jeune harmonie de son corps, l'éclat de toute sa per-
sonne dégageaient une fraîcheur extraordinaire. Tout en ressem-
blant par certains traits & sa mère et à Raymonde, elle paraissait
pétrie d'une substance plus pure et on la devinait d'une autre
race. L'impression de loyauté qui s'exhalait de son visage offrait
une surprise délicieuse et reposante, à côté des mines compo-
sées, des sourires artificieux des autres femmes. En elle rien
d'apptété, de factice; la force contenue, en puissance, d'une na-
ture généreuse qui, ne pouvant se montrer entière, ne se donne
pas la peine de se travestir; quelque chose de noble et de grave
qui attestait la réflexion, le jugement, la lutte invisible contre
un milieu discordant.
Elle aussi évitait d'accorder à Michel la moindre attention,
mais son regard malgré elle s'était posé une ou deux fois sur le
jeune homme, et elle n'en avait, rapporté que malaise et regret.
Le malentendu persistait. 11 s'était aggravé de deux mots d'ex-
plication avant le repas. Joyeuse en l'apercevant, elle lui avait
fendu la main d'un geste amical ; elle ressentait encore le contact
décevant des doigts morts de Michel, pis qu'hostiles, indifférens.
Habituée à refouler sa sensibilité vive, elle avait pris cet air de
simple dignité qu'il interprétait souvent comme une marque de
hauteur, car telle était la complexité d'émotions de leurs ca-
ractères inquiets, qu'ils ne pouvaient s'effleurer sans se faire mal
et se rétractaient comme des sensitives blessées. Consciente de
n'avoir rien à se reprocher, surprise de voir ses bonnes inten-
tions méconnues, elle souffrait en silence, tout en s'efforçant de
sourire et de parler aux indifférens, lorsqu'il avait manœuvré
pour lui barrer passage dans un coin du salon :
— Je vous dois des remerciemens, vous avez pensé à mon i
avenir, oui, cette place... que je ne puis, qu'il ne me convient
pas d'accepter.
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VANITÉ. 756
Et goûtant un plaisir cruel à voir s'éteindre sur ce beau
visage la clarté fugitive qui venait d'y naître, il avait eu la du-
reté d'ajouter :
— Mais c'est de votre avenir à vous, qu'il s'agit ce soir. Vous
faites bien d'y songer : recevez tous mes complimens pour votre
choix, il est heureux.
Elle avait rougi, et, sans répondre, elle s'était éloignée.
Pendant le commencement du repas, elle n'avait pu penser àt
autre chose, indignée, le cœur gros : quelle misère de ne pou-
voir jamais se comprendre ! Pourquoi Michel refusait-il de rem-
placer Le Dave à la maison de santé et à la pouponnière ? Elle
s'avoua que l'espoir de l'y rencontrer chaque jour en commu-?
nion du bien à faire, car elle donnait ses matinées à des fonc-
tions volontaires de surveillante et d'infirmière ; oui, cet espoir
surtout avait dicté sa démarche, lorsqu'elle avait persuadé son
père de faire appel à lui. Que Michel fût orgueilleux, ingrat (elle
chassait cette idée, obsédante pourtant), passe! Mais qu'il fût si
rude avec elle, de quel droit? Cette injustice la poignait. Déjà sa
mère la voyait d'un mauvais œil s'imposer ces tâches de dévoue-
ment hospitalier, peu compatibles, estimait-elle, avec leur haute
situation mondaine. La défection de Michel la laissait plus faible
et plus seule, le découragement de son existence lui revint.
Elle regarda sa sœur, qui semblait s*épanouir du bonheur
de vivre, promenant sur la table son regard plein d'assurance et
offrant sa belle gorge à l'admiration. Ce n'était pas cependant
des satisfactions pareilles qu'elle; pouvait lui envier, surtout
quand ce pauvre Gilles avait l'air si morose. Elle regarda sa mère
qui semblait toute domination et orgueil, et reporta tendrement
sa pensée sur^son père. Un instinct l'avertit qu'il souffrait, se
sentait vieux, triste. Seule, dans cette maison, elle s'inquiétait
qu'il ne prit jamais de repos, gagnât de l'argent et le dépensât
sans compter. Pauvre père ! Il ne semblait pas heureux, lui non
plus. Non, il n'était pas possible que cette vie creuse fût vraie,
fût saine, tût bonne. Une expression hardie gu'ellp lut sur le
visage de Le Vigreux contemplant familièrement Raymonde,
blessa son âme de vierge comme si pareil regard l^eût visée; et
ce n'était pas la première fois qu'elle éprouvait cette souffrance
imprécise, mais tenace, car elle aimait Raymonde et eût voulu
toujours pouvoir l'approuver. A voir sa mère rivaliser de jeu-
nesse avec des femmes de quinze ans moins âgées, elle fut gônée
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756 REVUE DES DEUX 3fONDES.
dans sa pudeur filiale, blasée cependant sur les belles épaules
qu'exhibait chaque soir M™* Brévier. Pour la centième, * la mil-
lième fois, elle se sentit étouffer dans ce milieu dont les dispa-
rates la choquaient, où ses goûts véritables, ses besoins intelli-
gens ne pouvaient se faire jour, où il fallait qu'elle partageât la
vie des autres, respirât une atmosphère pénible à ses poumons.
Elle pensait à son amie Florence qui se comportait à sa
guise, préparait, seule, à Paris, son doctorat es lettres, par dis-
cipline d'esprit, et sans que rien l'y forçât. Mais miss Smolett,
Anglaise, était libre. Ce qui n'étonnait point, la concernant, eût
choqué d'Alice, condamnée comme les jeunes filles françaises à
vivre sous l'autorité de ses parens jusqu'à ce qu'elle s'inclinât
sous celle de son mari. Et elle revoyait leur retour en tram
après le cours du Collège de France, le bon sourire de son amie
toujours prête k la réconforter, le charme de sa voix nette, avec
la saveur de l'accent. Elle se rappelait qu'on lui avait jalousé
cette affection et qu'on ne la lui avait tolérée que parce que miss
Smolett, d'une rigidité de tenue toute britannique, possédait par
surcroît la clef d'or, le talisman qui ouvre toutes les portes.
Sans Florence, sa solitude eût été intenable. A qui se con-
fier? Les préoccupations de sa mère, de sa sœur étaient si étran-
gères aux siennes. Son père si bon, si tendre au fond, à peine
l'apercevait-elle aux repas, et le seul être vers qui sa confiance
eût couru d'élan, Michel mettait une vanité à demeurer taquin
ou brusque, jamais ce vrai Michel de pitié grave qu'elle savait
se pencher au chevet des malades, se courber pensif aux re-
cherches de laboratoire. Lui demandait-elle conseil sur une lec-
ture? D'un air ironique, il se récusait. Faisait-elle appel k son
savoir? Il ne répondait que vaguement et vite. Partageait-elle
son opinion? EUe devinait ses réserves. Jusqu'à leurs silences
qui étaient contraints et prolongeaient, dans un malaise, le heurt
inévitable des paroles. A son oreille tintait le compliment d'in-
sulte de tout à l'heure pour ce mariage, et ce choix « heureux, »
avait-il ricané.
Et qu'en savait-il, si ce choix était heureux ou non? M. d^^
Boyséon du moins ne l'avait jamais peinée, froissée, humiliée^ ^
Depuis trois mois qu'ellç le rencontrait banalement dans L <^e
monde, il ne lui avait jamais laissé qu'une impression décevaa^^e
sans doute, curieuse d'inconnu, mais nullement défavorable. E^^
ce moment, alors que Michel affectait une indifférence déd^
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VANITÉ. 757
gneuse, le jeune officier l'entourait de respects attentifs et
galans. Si d'abord il lui avait presque déplu, un peu fat, elle
subissait maintenant le prestige qu'il dégageait en sobre frac noir,
brun, maigre, avec son profil découpé de médaille, son temt
d'ambre, son regard d'une langueur altière.
Il parlait voyages, évoquait en anecdotes, en traits saisissans
pour une imagination de jeune fille, l'Afrique coloniale, la
brousse, les cases des villages, les campemens de fièvre, les
coups de feu sur les noirs, pareils à de grands singes. Il avait
tenu aussi garnison en Indo-Chine; et les rizières, les pagodes,
le grouillement du peuple jaune s'animaient d'une vie fantoma-
tique dans le cerveau d'Alice. Elle admirait cette existence hors
des étroites conventions d'Europe ; elle eût aimé de tels départs,
et les périls, hii semblait-il, ne l'eussent pas effrayée, aux côtés
d'un compagnon sûr.
Elle s'étonna tout à coup de prendre plaisir à sa conversa-
tion ; elle se sentait gagner à cette séduction où se dosaient ha-
bilement la timidité feinte et l'audace contenue, cette séduction
qui avait comme des antennes invisibles pour pénétrer une sen-
sibilité féminine. Il n'avait d'abord vu dans Alice, aux instances
de sa mère, que la dot; il découvrait maintenant, dans la jeune
fille, ce caractère personnel, attrayant et fier qu'il n'avait pas vu
aux autres. Sa vanité mise en jeu, il se donna la peine de
plaire.
Michel, à l'autre bout de la table, eut la sensation très nette
du danger qui le menaçait. Alice n'étant pas coquette, la vivacité
de sa physionomie ne pouvait être attribuée qu'à l'intérêt sincère
inspiré par son voisin. Et il ne put contester à Boyséon un re-
doutable prestige; il envia, en la jugeant antipathique, sa
beauté ; Michel, à tort, s'était toujours cru laid, et adolescent
avait cruellement soufi'ert de cette hantise.
Un sourire d'Alice à Boyséon et tout ce qu'il crut y lire de
tacite sympathie, l'exaspéra soudain; il eut envie de crier à
l'officier : « — Je vous défends de la regarder comme vous
faites ! » Une jalousie farouche l'aveugla ; dans un éclair rouge,
il fut tenté de prendre un couteau à découper et de se jeter sur
son rival. L'insanité folle d'un tel acte, sitôt conçu, le refroidit.
Quoi! si près encore de la brute! La furie du mâle primitif
injectait son cerveau que des siècles de civilisation auraient in-
fluencé et affiné en vain!... Il se tourna vers sa voisine de droite
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738 REVUE DES DEUX MONDES.
qui était M"* Le Vigreux, surprit l'expression rapide et poignante
de son regard dirigé sur son mari et Raymonde ; il comprit
réponse délaissée, trahie, vivant son incessant et renouvelé
martyre. Il respecta cette douleur, et s'adressant à sa voisine de
gauche, une fort jolie rousse divorcée, se mit à lui parler et à
rire assez haut pour qu'Alice le remarquât.
D'abord étonnée, elle se persuada bientôt qu'il la voulait pi-
quer de jalousie, et cette attention détournée lui fut presque
agréable. Mais comme Michel, trop peu souple pour ne pas pa-
raître sincère, même s'il jouait la comédie, déployait une con-
viction inquiétante, son amour-propre blessé la rejeta vers
Boyséon, dont le charme viril la troublait plus qu'elle n'aurait
voulu. Michel, outré, redoubla d'amabilités pour sa voisine à
laquelle il débitait ces complimens excessifs, auxquels peu de
femmes sont insensibles.
Ce manège dura jusqu'au moment où, M""' Brévier ayant fait
un léger signe à son mari, on se levait de table. Alice et Michel
se dévisagèrent alors comme des ennemis, et tandis qu'il offrait
son bras à M""' Le Vigreux, la jeune fille passa grave, devant lui,
au bras de Boyséon dans un lent et cérémonieux défilé qui en
évoquait un autre, solennel, au son des grandes orgues^ scandé
par la hallebarde d'un suisse galonné.
/vu
Au salon attendaient déjà quelques familiers, Laroze, entre
autres, Tex-sociétaire de la Comédie-Française, dont la fugue
au Vaudeville défrayait à grand bruit la presse et les salons. Sa
face glabre se modelait en contours vigoureux : regards et sou-
rires étaient du meilleur Régence ; toute sa personne, replète
pour un grand premier rôle, exprimait, jusque dans la dignité
du ventre, le noble contentement de soi. Il avait donné autrefois
des leçons de déclamation à Raymonde, très douée, et à Alice
inapte k s'extérioriser, mais dont l'articulation tou,t de même
était nette. On devait le consulter ce soir pour une comédie
d'amateurs qu'il s'agissait de monter, ou une pantomime ; on
n'était pas décidé.
Le docteur Le Dave, ramenant sa mèche cosmétiquée, pro-
menait sur le cercle des femmes un regard de pacha dans son
harem ; ne connaissait-il pas les secrets de cette clientèle d»
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VANITÉ. 759
choix, secrets du corps, secrets de Tâme? Combien d'entre elles
l'avaient pris pour confesseur 1 Mascarnes contemplait avec bien-
veillance le piano où tout à l'heure on allait le traîner : « Cher
maître, le finale de Terpsichorel » Trac, un mauvais sourire on
coin, notait pour les reporter sur son calepin le nez courbe de
M"' Hottmann et les épaules de M°* Leloup d'Ygré, qui avaient
la rigidité d'un portemanteau de bois. Le café servi, des groupes
se formaient, les fumeurs résolus s'esquivaient. Raymonde, qui
allumait une cigarette au cigare de son mai*i, • — Gilles s'était
approché exprès, — l'entendit murmurer, tout blême de fureur
rentrée :
— Surveillez- vous. Votre attitude me déplaît souverainement
ce soir.
Elle pirouetta :
— Ce que je m'en fiche !
Et d'Ambelles n'eut que le temps de sourire à la brune
M"* Roy-Chancel, qui, par un à-droite preste, se plaçait devant
lui, un verre de liqueur aux doigts :
— Un peu de chartreuse, monsieur?
Il accepta, s'inclinant, et fila faire sa cour à Morande très
entouré, qui dissertait sur les élections prochaines. Pendant ce
temps, Raymonde, tout tranquillement, rejoignait Le Vigreux
au bout des salons, dans la petite serre où il l'attendait, après
avoir fait la nuit en tournant le déclic de l'électricité.
— C'est vous, ami...
— C'est moi ; l'ai-je assez attendue, cette minute !
Il lui saisit les mains, avec une douceur puissante l'attira sur
le divan où il était assis ; leurs genoux se touchèrent ; d'un bras
il lui enlaça la taille : elle reçut sur sa nuque ronde, là où
mouraient les frisons d'or, un baiser appuyé, tendre et
brûlant.
— Marc, finissez... On vient.
Elle se dégageait, troublée ; il la retint.
— Ecoutez, ce supplice ne peut durer ; il faut que je vous
voie, il faut que je vous parle !
— Mais vous me voyez, vous me parlez, vous m'écrivez
même,... ajouta-t-elle avec une coquetterie tendre.
— Raymonde, ayez pitié de moi, tenez enfin votre promesse,
venez demain !
Elle connaissait l'endroit, un pied-à-terre rue du Gînéral-
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760 REVUB DES DEUX MONDES.
Foy, un bijou d'appartement ouaté, feutré, plein de meubL
anciens et de fleurs rares. Une seule fois elle y était allée, en
était sortie à son honneur. Mais depuis, la passion de Le Vigreux
grondait, impérieuse : le péril certain l'attirait, Téloignait; elle
ne voulait pas succomber encore, elle ne savait même pas si elle
succomberait. Oui, peut-être, un jour... Mais se sentir désirée
avec cette ardeur était si délicieux qu'elle en prolongeait, d'ins-
tinct, la sensation voluptueuse et acre.
Il rimplorait :
— Promettez, demain, à cinq heures?
— Eh bien! oui...
Alors il balbutia :
— Oh ! que vous êtes bonne !
Et comme elle se levait, elle dut se rasseoir, retenue de
force : une bouche volontaire cherchait ses lèvres qu'elle ne put
détourner à temps : défaillante, elle sentit que sa promesse se
scellait au plus frémissant, au plus partagé des contacts.
Quand elle se fut évadée, ombre blanche vers la lumière, Le
Vigreux, d'une main un peu nerveuse, refit l'électricité dans Va
serre, consulta sa montre. Demain lui apparut éblouissant *
Hottmann, Raymonde... Il frappait à mort un ennemi, et ^
femme qu'il aimait viendrait à lui... ^^
Cependant, inquiet du visible abattement de Brévier, quf^^
assis dans un coin de la bibliothèque, entretenait le marqui^^
Tolo, Michel s'apprêtait à interrompre leur conversation, quand"'^
Alice vint k lui à voix basse :
— Michel, voudriez-vous répondre au téléphone? C'est la
seconde fois que M. Hottmann réclame mon père.
Mais Brévier avait entendu, sursauté... Profitant de ce que
M"^ de Boyséon, son face-à-main braqué, s'avançait en invento-
riant au passage le grand bureau plat en marqueterie de bois
satiné et à bronzes dorés, — une merveille, digue du Louvre! —
il dit à l'ambassadeur :
— Montrez donc à la générale mon groupe de vieux Chine,
que vous appréciez tant.
Et il s'esquiva vers une petite pièce qu'il appelait son caphar-
naûm et où il s'exilait aux heures de fatigue : un réduit meublé
avec de vieilles choses familiales, rebuts de sa vie d'autrefois,
un coin dont la simplicité le reposait du luxe ambiant. Il tapota..^
le clavier et, décrochant les étriers, se pencha sur l'appareil :
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VANITÉ. 761
— C'est vous, Hottmann? Oui, je suîs là, je suis seul,... vous
pouvez parler; qu'est-ce qu'il y a?
Insensiblement sa voix s'énervait, s'altérait, en écho k telle
d'Uottmann, parvenue si changée qu'il lui semblait apercevoir,
penché sur la plaque, un Hottmann inconnu. Ah! cette gène
pour respirer ! Cette angoisse au cœur, tous ses mauvais pressen-
timens... Il reprit :
— Est-ce que vous entendez?... Je vous demande ce qu'il
y a?... Est-ce que vous êtes malade? Pourquoi n'êtes- vous pas
venu dîner?
Alors, la voix invisible et présente, la voix lointaine et bi
zarre répondit :
— Est-ce que Le Vigreux est là?
— Oui, pourquoi? Vous voulez lui parler?
Un éclat de rire sardonique tinta aux oreilles de Bréyier
épeuré, et la voix reprit :
— C'est une fameuse canaille, mais ça m'est égal, je ne lirar
pas demain matin La Vie.
— Pourquoi?
De nouveau le petit rire sinistre :
— Je tire à tout le monde ma révérence. Allô ! vous m'en-
tendez?... Je vous fais mes adieux, Brévier...
Est-ce qu'Hottmann devenait fou? Il crut le voir, pâle, gri-
macer de sa face de hibou jaune, soudain ravagée. Il balbutia :
— Quoi... Quoi?... Est-ce que vous partez?
— Oui, je vais me tuer, dans un instant... Vous ne demandez
pas pourquoi ? Vous le saurez assez tôt.
— Les... Hottmann! Les.., Quatre Saisons ! Non ! Ce n'est pas
cela ! Mon Dieu !
— Si ! le krach ! Un beau, un splendîde krach, tout y passo
moi, vous, Roy-Chancel. Ah! ah! ah!... Désolé, mon ami,
désolé... C'est comme ça. Aussi, plus d'Hottmann! Fini, bon
soir!...
— Hottmann ! Allô ! Répondez-moi donc !
Le silence... Hagard, décomposé, suant à grosses gouttes,
Brévier hurla :
— Voyons, c'est une plaisanterie! Hottmann!... Cochon?
Voulez-vous répondre !
Rien... Il sonnait, appelait en vain avec une fureur croissante,
un désespoir insondable. Il avait saisi l'appareil à le briser, s'y
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762 REVUE DES DEUX MONDES.
cramponnait comme un noyé, quand Michel, effrayé par les
éclats de voix, parut :
— On va vous entendre, parrain!... Qu'avez-vous?
— Ah! mon petit...
Brévier s'affala dans un fauteuil, puis se redressant d'un bond,
une main à sa cravate, car il étouffait :
— Cours chez Hottmann, va, va vite... Il dit qu'il va se
tuer... C'est impossible; non, j'y vais avec toi, j'y vais...
Dans son trouble, il ne trouvait pas son chapeau; mais ses
jambes fléchirent, il retomba, fauché, sur un fauteuil :
— Je ne puis pas, va seul... Que personne ne se doute...
Non! Par l'escalier de service, mais va donc!
Et il poussa un juron d'impatience. Seul, il jeta un long
regard hébété sur la petite pièce, le téléphone muet, les meubles
bourgeois, les livres brochés d'une étagère, tous usés. Un pastel
de sa femme lui souriait au mur, entre deux photographies,
Raymonde, Alice : toute sa vie, la raison d'être de ses efforts, de
l'immense œuvre qu'il avait mis debout et qui s'écroulait. Il ne
pouvait y croire... En vain la voix d'Hottmann lui vrillait le
tympan, lui lacérait le cœur, non, c'était un absurde cauchemar, ce
n'était pas possible. Qu'est-ce qu'il voulait dire avecLeVigreux?...
Et comment Les Quatre Saisons?.,, Il aurait dû y aller, s'il y cou-
rait? Jamais il ne supporterait cette attente, mais si atroce
qu'elle fût, il sentit qu'elle lui était encore un répit, la minute
d'espoir, de doute, laissée au condamné. Voyons, où en était-il?
Le krach? le krach... Ce mot, avec un déchirement tumul-
tueux, un fracas de ruine se répercutait, terrible, en sa cervelle.
Hottmann ne se tuait pas sans raison, môme si un journal l'at-
taquait, pour un chantage, des menaces : il fallait qu'il fût ac-
culé à la catastrophe, au déshonneur, à des responsabilités
pénales; il avait dû jouer à la Bourse, perdre les millions con-
fiés à sa probité ; et l'autre, ce malheureux Roy-Chancel qui ne
soupçonnait rien... « Mais moi-môme, je perds tout! Ma fortune,
celle des miens... La pauvreté, demain, pour Elles! Et je suis
trop vieux pour leur refaire une autre existence ! La pauvreté,
elles qui en ont horreur... Et le bruit, le scandale, la hpnte... »>
Il attira une carafe et un verre d'eau, but machin xlement. Il
lui semblait qu'il avait dans la tète une batteuse mécanique; et
puis, cette suffocation croissante, ces élancemens... Ah! ma foi,
une bonne et courte maladie le tirerait de là : mourir, ouf! on ne
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VANITÉ. 763
souffre plus! Mais Elles!... Sa pensée, tâchant en vain de
s'évader, revenait sans cesse à ses femmes; il pensa au bracelet
de perles qu'il avait acheté à Jeanne. Il se rappela qu'il avait
promis à Gilles un chèque de vingt mille francs; il murmura :
« C'est drôle ! » La pauvreté, jamais Jeanne, Raymonde ne la
supporteraient. Et Alice, innocente, quel triste avenir pour elle I...
Cette idée I^ broyait.
Il eut un geste de lutteur terrassé, tendit les poings. Avec
cela qu'il se laisserait écraser sans combattre; il fallait voir, sa-
voir. La situation n'était peut-être pas aussi désespérée. Mais
avait-on idée de sa crédulité? Comment avait-il pu engouffrer
aux mains frauduleuses d'Hottmann tout ce qui lui appartenait
et même ce qui ne lui appartenait pas, le patrimoine entamé de
Gilles? Il eût voulu se casser la tête contre les murs : vieil idiot»
triple buse! Et Michel qui ne revenait pas! Il fallait le temps,
pourtant. D'ici à l'hôtel de l'avenue des Champs-Elysées, aller,
retour... Si Hottmann avait menti: se tuer, lui...? filer, à la
bonne heure! Peut-être roulait-il vers la gare du Nord, la Bel-
gique obligatoire... Qui sait! Une mystification stupide, dont il
aurait le mot tout à l'heure... Si rien de tout cela n'existait... Il
eut un soupir d'allégement à ce rêve insensé.
— Vous êtes souffrant, petit père?
Dans le cadre de la porte apparaissait Alic6, inquiète, et qui,
le voyant bouleversé, s'élança.
— Ce n'est rien, ma chérie... J'ai eu un étourdissement, la
chaleur... Je vais tout à fait bien.
Elle lui présentait un flacon de sels.
-^ Non, je t'assure... Et la preuve, je viens avec toi...
Il ne pouvait plus, sans devenir fou, rester dans cette soli
tude et cet abandon. Si cruelle que lui fût la présence de sa fille
en un pareil moment, il y prenait une àmère douceur. Jamais
Alice ne lui avait paru aussi belle; il la contempla avec une
adoration si profonde qu'elle en fut remuée comme d'un pressen
timent :
— Papa, vous ne me cachez rien?
— Mais non, mon enfant... Retournons près de nos invités. .
Et il eût envie de pleurer, car il venait de se représenter les
Boyséon, ce mariage rêvé par sa femme, et aussi le sort de
Raymonde, si incertain, avec Gilles... Mais ce qui lui fut le plus
amer, ce fut d'apercevoir Jeanne Brévier et M"*° Hottmann, qui
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764 REVUE DES DEUX MONDES.
causaient amicalement chiffons, dans un groupe animé, sous les
yeux froids de la tante Éloi en train de digérer. La tante Éloi!
Elle était si riche! Si elle voulait!... Une autre, on eût pu faire
appel à ses sentimens de famille, à sa bonté; mais elle, autant
s'adresser à un mur; et Brévier, regardant autour de lui, ne
voyait (fu'indifférens et étrangers, amis de parade, parasites de
luxe. Ces salons pleins et où, de minute en minute, des hommes
en habit, des femmes décolletées entraient le sourire aux
lèvres, au jeu des portes ouvertes à deux battans par Prosper, il
les pressentit vides, dépouillés, car le malheur n'a point d'amis.
Il chercha Le Vigreux, ne Taperçut pas, il venait de partir. Ce-
pendant on entourait Laroze, on le suppliait de dire une de ces
fables de La Fontaine où il excellait, donnant à vingt vers l'im-
portance d'un drame entier. Il se récusait, comptant avec les
adjurations jusqu'au moment où son tact et sa vanité ne lui per-
mettaient plus de se défendre. Alors il se campa devant la che-
minée, promena ses yeux sur la brillante réunion, s'assura que
le ministre l'écoutait, et commença :
Le Loup et V Agneau,
Un agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure...
Brévier l'écoutait avec une stupeur d'enfant, en écarquillant
les yeux. 11 se revoyait enfant, récitant cette fable à ses parens,
dans l'humble échoppe à l'odeur de marée ; des filets bruns
étaient accrochés au plafond, la soupe au poisson cuisait dans
l'àtre, et on entendait au dehors les bruits du vieux port de Mar-
seille, barriques 'qu'on roule, sacs qu'on décharge, claquement
de rames dans l'épaisse eau verte. Un brouhaha d'exclamations
ravies et d'applaudissemens discrets le tira de cette torpeur.
Laroze souriant s'inclinait, de très haut. Maintenant, c'est Mas%
carnes qu'on venait chercher ; il |se défendait pour la forme :
« — Cher maître, le finale de Terpsichore! » Des accords réson^»
nèrent, durement plaqués, révulsant les fibres de Brévier. Non,
se répéta-t-il, ce n'est pas possible ! Et il souhaitait maintenant
que Michel ne revint pas, mais aussitôt cette incertitude lui de-
vint un supplice. Il regardait la mine satisfaite de Roy-Chancel
caressant sa barbe blonde, et aussi le teint reposé, les grasses
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YANITÉ. 765
épaules, Tair heureux de M°* Hottmann ne souççonnant rien,
alors qu'à cette minute peut-être... Il remarqua que, derrière
son éventail, Jeanne contenait une envie de bâiller. Parbleu, elle
était rasante, cette musique ; et tout à Theure tout le monde se
pâmerait ! Le mensonge de cette vie frivole Técœura. Eiaît-ce
assez bête? On travaille, on vieillil, on meurt : pourquoi? Pour
lamusement imbécile des snobs. Il entrevit une petite maison de
campagne, retirée dans un bois de pins, face à la mer violette et
au ciel éclatant, la retraite du sage. Mais, tout à coup, voilà que
Michel, entré sans bruit, le regardait... Il n'avait pas lair trop
agité, il semblait même calme. Brévier le rejoignit dans le bou-
doir de glaces :
— Eh bien ?
Michel murmura, avec l'angoisse du coup qu'il portait et le
regret cuisant de ne pouvoir l'atténuer :
— Hottmann s'est empoisonné.
— Non I
— Il venait d'avaler de l'aconitine cristallisée en pilules :
rien à faire, mort en trois minutes !
Alors tout était vrai? L'effondrement, la ruine, l'immense
remous de l'écueil sur lequel on sombre à pic !
Ce qui suivit fut affreux : Brévier étendit les bras ; une dou-
leur indicible, les affres d'une passion l'étreignirent. Il eut le
visage suffoqué de l'homme pris dans un éboulement, tassé sous
une pierre énorme. Sa bouche et ses yeux s'ouvrirent démesu-
rément. Incapable de bouger, paralysé de la tête aux pieds, il
sentit en pleine lucidité la vie s'enfuir de son être. Michel l'avait
saisi à pleins bras; il se fit un tumulte, des cris partirent, le
piano s'arrêta, des femmes éplorées s'élancèrent.
Brévier venait de mourir, foudroyé par l'angine de poi-
trine.
Paul et Victor Marguerittc.
{La deuxième partie au prochain numéro.)
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MADAME '
MÈRE DU RÉGENT
I
SA FAlilIiLE. — L'AIiLEMAGNB APRÈS LA GUERHE DS
TRENTE ANS. — ENFANCE ET PREMIÈRE JEUNESSE
Madame, Duchesse d'Unéans et mère du Régent, passait sa
vie k écrire des lettres : à ceux de ses parens qu'elle connaissô^"^^
et à beaucoup d'autres qu'elle n'avait jamais vus ; à ses amis, ^^
familiers, ses gens d'affaires et,* suivant son expression, « to^^
ce qui se présentait. » Dans sa jeunesse, elle s'était partagée etx*^®
son encrier et les plaisirs, ou les corvées, de la cour de Fraix^^^*
Avec les années, la correspondance lui dévora ses heures l'c»-*®
après l'autre, et elle en vint à écrire jusqu'à dix ou douze lett*^^
par jour, lyant chacune jusqu'à vingt ou trente pages d'un i:^^'
mense papier à la mode du temps. Il en partait pour Tétraagç^''
par tous les courriers et toutes les occasions sûres. Pour 1^
courtes distances, comme de Versailles ou de Saint-Cload i
Paris, il en partait du matin au soir, portées par deux ou tr<yis
jeunes pages dont c'était l'unique occupation. Ces innombrable^
paquets allaient apprendre à la France et à l'Europe, avec force
détails et répétitions^ de quoi Son Altesse royale avait ri ou pleura
ii) Tou9 droits de reproduction réservés pour tous pays.
Published Odober fifteenth 1906, Privilège of copyright in the United States
<i6ened under tàe Act ofiproved march third i905 by Ârvède Banne.
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MADAME. 767
ce jour-là. Quelquefois, on y lisait aussi comment allaient les
affaires du roi de France dans l'opinion de sa belle-sœur.
C'est par millierâ que ses larges feuillets, couverts de son
écriture décidée, se retrouvent aujourd'hui dans les archives
publiques ou privées des différens pays. Nous n'en connaissons
en France que des miettes ; mais les Allemands sont mieux
pourvus. Plusieurs des grandes correspondances de Madame,
celles qui ne chôment jamais et où elle dit « tout ce qui lui passe
par la tète, » se trouvaient naturellement dans son pays d'ori?
gine, où elle avait sa famille et ses amitiés d'enfance. Il ne pou-
vait être question de les imprimer en entier ; les redites conti-
nuelles et le flot des bavardages auraient rebuté le lecteur. D'un
autre côté, rien de ce qui touche la mère du Régent n'est indiffé-
rent à ses compatriotes, parce qu'elle leur fait honneur, étant
une figure originale, et aussi, — ils ne s'en cachent point, — à
cause de l'âpreté de ses jugemens sur la France et les français.
Ses éditeurs allemands lui ont donc fait la partbell^. Ils ont tiré
des lettres mises à leur disposition par des propriétaire g^n^
reux tout ce qui renseignait sur la vie de leur princesse) ;$ur/se8
entours, ses joies et ses peines, ses idées, ses passions, ses haines
vigoureuses et fidèles. A l'heure présente, malgré leurs larges
coupures (1), malgré ce qui dort encore dans des cartons igno-
rés ou inaccessibles, il n'y a peut-être pas un autre personnage
historique sur lequel il reste aussi peu à apprendre que sur
Madame (2).
(1) Wolfgang Menzel, l'éditeur du vol. I des lettres aux raugraves, dit dans son
Introduction, p. xiii : — « On n'a pu donner ici qu'environ un tiers de l'ensemble. »
(2) Bibliographie : Memoiren der Herzogin Sophie nachmals KurfUrstin von
ïïannover, éd. par le docteur Adolf Kôcher (Leipzig, 1 vol., in-8*, 1879, Hirzel). —
Briefwechsel der Herzogin Sophie von Hannoveir mit ihrem Bruder, dem Kurfiirsten
Karl Ludwig von der Pfalz, etc., éd. par Ed. Bodemann (Leipzig, 1 vol. in-8*, ISSUt
Hirzel). — Aus den ^riefen \der Herzogin Elisabeth Charlotte von Orléans an diê
KurfUrstin Sophie von Bannover, éd., par Ed. Bodemain (Hannover, 2 vol. in-8%
1891, Hahn'sche Buchhandlung). — Briefe der Herzogin Elisabeth Charlotte von
Orléans à A. K. von Harling^ etc., éd. par Ed. Bodemann (Hannover et Leipzig,
4 vol. in-8-, 1895. Hahn'sche Buchhandlung). — Briefe der Herzogin Elisabeth CAar-
lotte von Orléans,yo\, 6, 88, 107, 122, 132, 144 et 157 des publications de la Liilera
rischen Vereins in Stuttgart, éd. par W. Menzel et L. Holland, 7 vol. in-S", 18i3-
1881. — Schreiben des Kurfiirsten Karl Ludwig von der Pfalz, etc., 1 vol. in 8,
n« 167 de la même série. — Briefe der Herzogin Elisabeth Charlotte ^ etc., an
Etienne Potier, etc., 1 vol. in-8*, n* 231 de la même série. {Nota. Les publicatiom
de la Litterarischen Vereins de Stuttgart ne sont pas dans le commerce.) Franzê^
sische Geschichte, vol. VI, de Léopold Ranke. (Ce volume ne contient que de$
lettres de Madame), Stuttgart, 1879, Cotta. — Deutsche Geschichte im Zeitaltet ter
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768 REVUE DBS DEUX MONDES.
L'heure est donc venue de retracer la carrière de rAllemanv
la plus allemande, et la plus rebelle aux influences étrangères
qui ait jamais existé. L'un de ses éditeurs, le grand historiea
Léopold Ranke, écrivait à ce propos dans sa préface : « L'incom-
patibilité d'alors, entre la nature des Allemands et celle des
Français, ne s'est exprimée nulle part d'une façon aussi caracté-
ristique que dans ses lettres (1). » J'ai bien peur que le mot
« d'alors, » qui met les choses au passé, ne soit de trop, plus
encore du côté des Allemands que du nôtre. Madame nous ai-
dera peut-être à y voir clair, et à démêler si l'incompatibilité re-
levée par Ranke était accidentelle et passagère, ou s'il faut en
prendre son parti. Entre peuples, il est toujours utile de savoir
jusqu'à quel point on est insupportable l'un à Tautre.
Nous raconterons aujourd'hui la jeunesse dé Madame jusqu'à
son mariage. On entreverra chemin faisant les dangers auxquels
toute rupture violente de la tradition expose une civilisation. La
Réforme avait détruit dans une grande partie de l'Allemagne
l'autorité de l'Eglise romaine, dont la forte hiérarchie était
l'ossature de cette vaste région sans unité politique. Cette grosse
révolution entraîna un bouleversement général des idées et des
relations politiques, auquel ne survécurent ni l'autorité de Tem- ^
pereur, ni le principe mystique du Saint-Empire. Survint la
guerre de Trente Ans, qui fit table rase de tout sur d'immense
étendues de territoire, et la rupture fut complète avec le passé
un monde nouveau était à créer. L'embarras qui en résulta e^^^
visible dans la famille de Madame, On y rencontre des gens q^^ji
ne savent plus où ils en sont avec la religion et la morale, :^Kii
quels sont leurs droits et les limites de leurs droits. En les voya^ant
si désorientés, si éloignés d'avoir repris leur assiette, on se rerz^d
compte de ce qu'il en coûta d'efl'orts à l'Allemagne en génén-^l
pour se ressaisir, après qp'un si grand nombre de ses enfar >s
curent brisé avec la tradition sur laquelle le pays avait véc: — su
pendant le moyen âge.
Reformations par L. Ranke (Berlin, 5 vol. in-8*, 1842-1843, Duncker et Humblot^::^^)-
— Geschichte der Rheinischen Ffalz, par le docteur Ludwig Hausser, Heidelber^^g»
2 vol. in-S*, 1836. — Pfalzgrufin Elisabeth Charlotte^ etc., brochure in-8» de J. Will^Ç®
(Heidelberg, 1895). Leben und Ckaracter der Elisabeth Charlotte, etc., par Schû^^^'
(Leipzig, 1 vol. in-18, 1820, L. Voss). — Fragmens de Lettres originales de Mc^^-
dame, etc. à S. A. S. le duc Antoine-Ulric... et à Madame la princesse de Gall^^-^
(Hambpurgt 2 vol. in-i8, 1188). — Archives nationales. — Archives du Vatican.
Archives de Dreux.
(1) Franzôsische Geschichte, vol. VI, p. lUr
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MADAME. 769
I
Elisabeth-Charlotte, <c comtesse palatine du Rhin, duchesse
de Bavière (1) » et, plus tard, duchesse d'Orléans, était fille et
petite-fille de deux électeurs palatins. Son grand-père, Frédéric V,
était ce prince malencontreux, roi éphémère de Bohême, qui
détermina l'explosion de la guerre de Trente Ans par sa poli-
tique d'étoumeau, et mourut en exil (1632), pauvre et délaissé*
Son père, Charles-Louis, avait recouvré le Bas-Palatinat à la
paix de Westphalie et avait trouvé Heidelberg, sa capitale, à
demi ruiné. Les campagnes étaient retombées en friche, la plu-
part des villages avaient disparu et la population était presque
anéantie ; on comptait sur les doigts les paysans échappés aux
massacres, aux pestes et aux famines effroyables qui les avaient
réduits à manger les charognes d'animaux, faute de charognes,
les pendus des nombreux gibets, faute de pendus, les cadavres
déterrés dans les cimetières, et enfin, lorsque tout manquait, l'en-
fant expiré dans leurs bras ou le voisin assommé par surprise.
Le cannibalisme était entré dans les mceurs avec une facilité
déconcertante. L'historien allemand Ludwig Hausser (2), auquel
nous empruntons ces détails, parle avec horreur du monstrueux
sang-froid, et du tour de main, avec lesquels on mettait les gens
de sa famille en sauce et ses propres enfans dans le saloir. Il y
eut dans le Palatinat, vers 1638, des rôtisseries exclusivement
alimentées de chair humaine, et de chair fraîche.
Dans les can^pagnes, les rares survivans de ces temps
d'épouvante étaient revenus à la sauvagerie ; ils habitaient des
huttes, et étaient dangereux pour le passant. Quand Charles-
Louis, au liiois d'octobre 1649, revit ce coin de terre qui avait
été le jardin de l'Allemagne, quelques villes avaient seules con-
servé des débris de l'ancienne civilisation. Telles étaient, il y a
moins de trois cents ans, les conséquences d'une guerre prolon-
gée entre nations chrétiennes, et le Palatinat n'était pas la seule
terre germanique qui en fût là ; l'Allemagne entière avait tant
souffert qu'elle achève seulement de s'en remettre. De la fin de
la guerre de Trente ans date pour elle ce recommencement
(1) Ce sont les titres que lui donne son contrat de mariage. Archives natio^
iia/««, K. 542, n* 9.
(2) Geschichte der ^einUcken Pfalz.
TOMI xixv. — iVûÔ. 49
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770 REVUE DES DEUX MONDES.
forcé de presque tout qui faisait dire à Michelet en 1842 :
« L'Allemagne et la France sont séparées par le tenips, en ce
que l'Allemagne est bien iplus jeune que la France, et que les
siècles de l'une ne répondent pas aux siècles de l'autre (1). »
Madame devait s'en apercevoir lors de son mariage, et en soufThr
le reste de sa vie.
Non seulement il y avait eu destruction, mais la mémoire des
choses disparues s'effaçait déjà. Charles-Louis avait quitté sa
patrie tout enfant et y revenait en étranger. Aucune des per-
sonnes qu'il interrogea ne put lui dire, quelque incroyable que
cela paraisse, comment le pays était administré et gouverné du
temps de son père. « On en avait complètement perdu le sou-
venir, » affirme Hausser ; on n'avait plus « aucune idée de ce
qui avait été auparavant. » Plus tard, une fois l'ordre rétabli, ces
ténèbres s'éclaircirent, grâce à d'anciens documens découverts
çà et là; mais, sans ces trouvailles, Charles-Louis ne serait jamais
parvenu à connaître les revenus et les dépenses de ses États
trente ans plus tôt. Il aurait toujours été dans la situation d'un
colonisateur qui a tout à créer sur un sol neuf, sans précédens
ni points de repère.
Il avait jugé que le plus pressé était d'avoir des sujets. Au
nombre des expédiens qu'il employa pour en attirer du dehors
figurait l'établissement de la liberté religieuse dans ses États.
Charles-Louis était un esprit très libre, en dépit de son éduca-
tion calviniste. Sa jeunesse errante et difficile de prétendant be-
sogneux l'avait dressé à considérer toutes les questions, même
les spirituelles, au point de vue utilitaire, et il n'admettait pas,
pour le moment, que l'unité de foi fût nécessaire au bon gou-
vernement d'un peuple. Il pensa différemment dès que ses inté-
rêts ne furent plus les mêmes, et nous le verrons prÉitiquer une
autre politique, en compagnie d'autres princes allemands pro-
testans pour qui la religion était aussi une marchandise
d'échange; mais, en attendant de travailler à la réunion des
Églises protestantes avec Rome, Charles-Louis ouvrit largement
ses frontières à toutes les confessions. Il entreprit de faire vivre
en bonne harmonie, au lendemain de la guerre de Trente ans,
des réformés, des luthériens, des catholiques, et des scîiisma-
tiques de dénominations diverses, à qui leurs maîtres naturels
(1) Journal de son Voyage d'AlUmagne, dans Jules Michelet ^ par Gabriel Monod
(Paris, 1 vol. 1905; Hachette).
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MADAME. 771
avaient rendu l'existence intolérable. Le succès récompensa ce
bon exemple ; sans être toujours parfaite, la paix fut suffisante
pour que le Palatioiat se repeuplât rapidement. C'était le prin-
cipal.
Le rétablissement des finances était aussi une affaire urgente.
Charles-Louis eut le mérite, très grand chez un prince sans le
sol, de comprendre que le meilleur moyen de s'enrichir était de
demander le moins d'argent possible à un peuple aussi parfaite-
ment ruiné. Il mil des impôts très légers et s'arrangea pour se
passer de revenus. L'Électeur palatin vendit son gibier, fit rac-
commoder ses vieux souliers, comme Corneille, veilla au beurre
et à la chandelle, et paya trois florins la dédicace d'un poète. Il
était tellement à court d'argent, qu'en 1652, ayant à faire un
voyage indispensable, il fut obligé de demander à quelques-
unes de ses villes de lui avancer 50 florins sur leurs impôts.
Charles-Louis ne laissait pas de tenir son rang avec honneur
dans les occasions importantes ; pour rencontrer l'Empereur, ou
pour se rendre au Reichstag, il avait sa cour et son train. Ren-'
tré chez lui, il se hâtait de congédier les bouches inutiles et de
revenir à la bienfaisante parcimonie qui permettait aux vieux
habitans de réparer leurs maisons, aux nouveaux venus de s'en
bâtir de neuves. Sa persévérance et son dévouement portèrent
leurs fruits ; il releva le Palatinat en moins de dix ans.
Il avait pourtant fait la dépense de se marier, et avec une
princesse qui ne goûtait ni la vie simple, ni l'économie. Ce fut
ime sotte affaire pour tous les deux. Charlotte de Hesse-Cassel,
qui devint Électrice palatine le 12 février 1650, était une belle
amazone aimant le monde et les plaisirs. Elle avait la tête près
du bonnet, battait ses gens et faisait des scènes à son mari.
Charles-Louis, de son côté, était jaloux et autoritaire; il n'ap-
prouvait ni le cheval ni la chasse pour les femmes ; ni la coquet-
terie, môme innocente; et il entendait être obéi, quitte à rendre
scène pour scène. L'une de ses sœurs, la chère tante Sophie des
lettres de Madame, vit les nouveaux mariés peu de temps après
les noces, et fut frappée de la singulière lime de miel de ces
deux originaux.
La princesse Sophie était intimement liée avec son frère
et s^ proposait d'habiter chez lui. Ses Mémoires racontent gaie-
ment son arrivée chez « M. TÉlecteur et M"' TÉlectrice. » Un
gouverneur de ville frontière avait envoyé au-devant d'elle un
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772 REVUE DES DEUX MONDES.
antique carrosse « d^une figure qu'on ne saurait imaginer sans
l'avoir vue (1), » et dans lequel il n'y avait plus de quoi s'asseoir.
« Il était attelé de deux chevaux rétifs, » qui « ne voulurent
jamais avancer, » de sorte que la princesse fit la roule à pied
dans la boue. On s'arrêta pour le dîaer « dans une maison sans
fenêtres, » et l'on rencontra enfin Charles-Louis et sa femme. Ce
fut la fin de l'amusement. A la première occasion, Charlotte
prit sa belle-sœur à part pour se plaindre d'avoir été mariée
malgré elle à « un vieil jaloux. » Charles- Louis attendait son
tour pour se plaindre « de l'humeur de Madame sa femme, » et
cela ne les empêchait ni l'un ni l'autre d'être gênans à force
de s'embrasser en public : « Malgré les défauts qu'il lui trouva,
écrit la princesse Sophie, je vis bien qu'il en était idolâtre, et
j'étais souvent honteuse de voir qu'il la baisait devant tout le
monde. C'était des embrassades continuelles : je l'ai vue souvent
à genoux devant lui et lui devant elle. » Soudain éclatait une
scène furieuse, déchaînée le plus souvent par la jalousie de
Charles-Louis, et la journée finissait sans qu'aucun des adver-
saires eût déposé les armes. Puis on se raccommodait. Puis oc
recommençait.
Un fils, le prince Charles, vint au monde (le 31 mars 1651)
parmi ces tempêtes. C'était un enfant doux et maladif. Il fut très
malheureux entre ces deux enragés, et en resta déprimé toute sa
vie. La princesse qui devait être Madame naquit l'année sui-
vante, le 27mai 16S2. Elisabeth-Charlotte, — Liselotte par abré-
viation,— était d'une autre trempe que son frère. Turbulente et
réjouie, elle faisait le désespoir de sa gouvernante par son indis-
cipline, et il lui était impossible d'avoir du chagrin longtemps;
elle fondait en larmes, et l'instant d'après éclatait de rire. Avec
les parens que le sort lui avait donnés, c'était une heuieuse
humeur. Les orages glissèrent sur elle sa^s l'atteindre, et llei-
delberg lui laissa plus tard, lorsqu'il fallut le quitter pour la
France, le souvenir d'un Paradis terrestre où elle avait eu sa
bonne part de ces bonheurs d'enfant qui sont si vifs et qui restent
si chers : « Mon Dieu, écrivait-elle de Saint-Cloud en 1717 (2),
que de fois j'ai mangé des cerises dans la i^^pntagne, à cinq
heures du matin et avec un gros chiffon de pain! J'étais alors
plus gaie qu'aujourd'hui. » ^
(1) Les Mémoires de l'électrice Sophie sont écrits en français.
(3} Lettre du 12 septembre, à la raugrave Louise, demi-sœur de Madame.
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MADAME. TTT
Manger des cerises sur l'arbre, dans Taîr frais du matin, est à
peine de la gourmandise ; c'est un plaisir poétique. Mais Ma-
' dame ne nous cache pas que Liselotte était sur sa bouche. Elle
se relevait la nuit en cachette pour se bourrer de friandises vo-
lées à Toffice. A la vérité, ce n'était pas de ces « choses déli-
cates » et malsaines à la mode de France, « comme le chocolat,
le café et le thé ; » c'était « une bonne salade de choux avec du
lard (1). )) Une salade de choux allemands, et c'est tout dire,
car, répétait Madame avec complaisance, le chou français n'est
pas comparable. Le chou allemand a de la saveur, un montant
particulier et délicieux ; le chou français est aqueux et fade.
Liselotte, comme presque toutes les petites filles, aurait
voulu être un garçon. Madame se le rappelait avec une pointe
d'orgueil, de même qu'elle était encore fière, à près de soixanle-
dix ans, de s'être débarrassée à force de sottises de sa première
gouvernante, qui était vieille et ennuyeuse. Un jour que son
élève avait failli la tuer en la faisant tomber sur le nez. M"" de
Quaadt avait demandé à s'en aller: « Elle déclara qu'elle ne
voulait plus être auprès de moi (2). »
La grande joie de Liselotte, joie de tous les jours et de toutes
les minutes, et qu'elle ne devait jamais connaître à la cour de
Louis XIV, était de vivre en liberté, trottant de-ci de-là, et cau-
sant avec chacun, noble, bourgeois ou manant. Elle avait acquis
à ce manège une parfaite connaissance, dont elle aimait plus
tard à faire parade, des choses et des gens de son lieu de nais-
sance. Quelques mois avant sa mort, elle employa plusieurs
pages de Tune de ses lettres à prouver qu'elle savait encore par
cœur la ville de Heidelberg, ses rues, ses maisons, ses enseignes,
ses curiosités; où habitait le bourreau; quelle route avait suivie
le fameux fantôme qui avait des yeux de feu et que son père,
en bon esprit fort, avait fait arrêter. Il se découvrit ainsi que le
fantôme était un étudiant français, nommé Beauregard, et qu'il
avait eu pour complices d'autres étudians français, dont un futur
abbé, le frère de Dangeau.
Ces souvenirs étaient le trésor de Madame, où elle se com-
plaisait à puiser en écrivant. Le chapelet de ses anecdotes sur
l'ancienne Liselotte divertissait les siens ; il semblerait puéril
au lecteur ordinaire, et l'on peut d'ailleurs en faire tenir tout
(1) Lettre du 6 mai 1700 à rËlectrice Sophie de HanoTre.
(2) Lettre du 3 décembre 1718, à la raugrave Louise.
r
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•^^4
REVUE DES DEUX MONDES.
Tessentiel en quatre lignes : il y avait à Heidelberg, aux ap-
proches de 1660, une petite princesse qui jouissait avec une
joyeuse insouciance de sa belle santé et des plaisirs de son âge,
cependant que ses parens travaillaient è. ren\T à détruire leur
foyer.
C'était la mère qui avait commencé. Le père décida de la
ruine finale par Tune de ces idées extraordinaires qui peignent
le désarroi où se trouvaient en Allemagne, vers le milieu du
xvu* siècle, les institutions, les esprits et les mœurs. L'initia-
tive prise dans cette circonstance par Charles-Louis pesa lour-
dement sur l'avenir des deux enfans nés d'une union malheu-
reuse. Le fils lui dut des soucis qui l'achevèrent, et mourut
jeune. La fille devint à charge à son père parce qu'elle était
gênante, et ce fut Tune des raisons pour lesquelles il la contrai-
gnit à un mariage lointaiR qui la désespérait. Le récit singulier
qu'on va lire est la clef de toute l'histoire de Madame.
II
« L'électeur, rapporte la princesse Sophie, s'était enfin lassé
de la méchante humeur de Madame sa femme, qu'il avait mi ton-
née sept années de suite sans en avoir pu venir à bout. » II con-
vient d'ajouter que, tout en la « mitonnant, » il ne lui avait
jamais ménagé les observations, ni les éclats d'une jalousie dont
lui-même reconnaissait l'injustice quand il était de sang-froid.
L'Électrice n'étant pas femme à demeurer en reste, les scènes
étaient passées en habitude, et Charlotte, la première, avaii
perdu le goût des raccommodemens. Son mari les aimait; il lui
en voulut. L'opiniâtreté de sa femme à le tenir k 'distance eut
pour première conséquence un petit roman très banal en soi,
mais que les caractères des personnages firent tourner au tragi-
comique.
Charles-Louis et Charlotte n'étaient pas seuls, la nuit, dans
leur chambre. L'Électrice y faisait coucher l'une de ses filles
d'honneur. L'étiquette le voulait apparemment, et l'on ne badi-
nait pas avec elle à Heidelberg, non plus, d'ailleurs, qu'à
Hanovre, ni à Cassel, ni dans aucun des petits trous où d'ob-
scurs principicules jouaient à tenir une cour avec leurs « do-
mestiques. » La malheureuse que ses fonctions condamnaient à
tout voir et tout entendre des nuits de ses maîtres était.
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en 1657, une jolie blonde nommée Louise de Degenfeld, appar-
tenant à une vieille famille de la noblesse. Elle plut à TÉlecteur
par sa douceur, qui le reposait des violences de Charlotte. Il lui
offrit son cœur et une situation dans une lettre galante et posi-
tive; on possède leur correspondance (1). Louise ne demandait
pas mieux; mais c'était une personne pieuse, bourrée de prin-
cipes et de scrupules. Elle posa cette condition baroque que le
marché recevrait l'approbation des « théologiens... Sa con-
science et son honneur, » disait- elle, ne pouvaient pas être ras-
surés à moins. Charles-Louis eut beau lui laisser entendre qu'iï
était résolu, pour des raisons politiques, à ne pas divorcer, et
que, par conséquent, elle se butait à l'impossible, rien n'y fit;
M"* de Degenfeld persistait avec un doux entêtement à exiger
tout d'abord « la permission des théologiens. »
Il tenta de la séduire par le détail de la situation offerte, et
il en dressa un mémoire où se retrouve son humeur méticu-
leuse, associée à son perpétuel souci d'épargner les deniers de
son peuple. M"' de Degenfeld dut se tenir pour avertie que
l'Électeur Charles-Louis n'augmenterait jamais un impôt pour
les beaux yeux d'une maîtresse. Il s'engageait à lui abandonner
la jouissance de deux domaines situés proche Heidelberg, et,
patiemment, consciencieusement, il énumérait ce qu'ils avaient
rapporté, en argent ou en nature, dans une année moyenne.
Schwetzingen, dont il est souvent question dans la correspon-
dance de Madame, avait donné 1 083 écus d'Allemagne, 69 muids
d'orge et 126 d'avoine; Wersaw avait donné 284 écus, 36 muids
d'orge et 134 d'avoine. Sans compter les autres espèces de
grain; ni « la paille, le bois et d'autres petites choses; » ni les
800 écus que l'Électeur ajouterait pour l'argent de poche ; ni
« les 4 foudres de vin, les 10 pièces de venaison, les 10 cochons
et les 10 chevreuils » qu'il enverrait chacun an pour le ménage ;
ni ce que rapporteraient certainement en plus les améliorations
effectuées dans les métairies.
Sur lesdits revenus, il serait entendu que M"' de Degenfeld
paierait, habillerait et nourrirait « une demoiselle, une femme de
chambre, une fille de chambre, une blanchisseuse, un économe,
un page, deux laquais. » L'Électeur s'engageait pour sa part à
(1) Elle est môme imprimée, sans être toutefois dans le commerce; elle se
trouve au volume 167 des |publications de la Sociéié littéraire de Stuttgart. Voyez
plus haut, p . 767.
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776 REVUE DES DEUX MONDES.
payer, habiller et nourrir les deux gardes et tous les cochers,
piqueurs et valets de pied. Il donnait un carrosse et six chevaux,
mais leur entretien serait à la charge de M"' de Degenfeld. Le
tout « pour commencer, » et en attendant que la padrona [c'est
rÉlectrice) eût quitté la place. Sitôt qu'elle serait retournée dani
sa famille, chose que Charles-Louis se flattait d'obtenir sous peu .
la situation de M"' de Degenfeld serait « améliorée. » Il déclarait
en terminant qu'il admettait les observations et les amendemens ;
mais les deux amans n eurent pas le loisir de discuter son
mémoire.
Il arriva qu'une nuit, Charlotte s'éveilla. Elle aperçut son
mari parlant de très près à sa fille d'honneur, et s'élança sur
eux. Un bruit « épouvantable » fit accourir les dames d'honneur,
qui trouvèrent Charles-Louis aux prises avec sa femme:
« L'Électeur, écrit la princesse Sophie, avait de la peine à
sauver sa maîtresse de ses griffes : elle n'en attrapa que le petit
doigt, qu'elle mordit de rage (1). » Louise confirme la violence
de la scène dans une lettre à l'un de ses frères, où elle se montre
étonnée, froissée môme, de la promptitude de TÉlectrice « à soup-
çonner le mal... Si l'Électeur, ajoute-t-elle, ne m'avait protégée^
elle m'aurait tuée (2). » Et pourquoi? Les apparences étaient
contre eux ; mais que signifient les apparences?
A ce scandale en succédèrent d'autres, qui accrurent la
frayeur et l'affliction de la jeune fille. Son amant commença par
l'envoyer ài la campagne, en lieu sûr; après quoi, en vertu de seî
prérogatives de prince régnant et en violation des lois civiles
ou religieuses, il entreprit de lui créer ime sorte de statut per-
sonnel qui lui permît de faire figure dans le monde. Ce fut plus
difficile que Charles-Louis ne s'y était attendu ; il se heurtait à
des résistances imprévues. La façon dont il en triompha dénote
chez lui ime conception de la puissance souveraine auprès de
laquelle l'idée que s'en faisait son grand voisin le roi de France
est timide et étriquée.
L'affaire fut engagée par une lettre ouverte (3) où Charles-
Louis annonçait au monde que « son épouse légitime. Sa Dilec-
tion rÉlectrice, s'étant montrée depuis leur mariage... singulière-
ment fâcheuse, indocile, entêtée, chagrine et revôche, » et s'étant
(!) Mémoires, p. 57.
(2) Lettre de mars 1657, au baron Adolphe de Degenfeld.
(3) Schreiben dês KurfUrsten Karl Ludwig, p. 14.
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MADAME. 777
rendue coupable à son égard de malitiosa desertione, il avait pris
une seconde épouse, la baronne Louise de Degenfeld, « en veriu
de la juridiction qui lui appartenait, comme prince régnant,
dans les matières ecclésiastiques et politiques, » et il était résolu
à passer le reste de ses jours avec elle, « conjugalement et chré-
tiennement. » Il disait aussi qu'il avait ses raisons de ne pas
divorcer avec TÉlectrice, et déclarait que sa conscience était tran-
quille. — « Donné à Heidelberg, le 6 mars 1657. »
Cette communication fut mal accueillie à Heidelberg, et le
pasteur de Louise la prévint qu'il lui refuserait la communion.
Elle en fut atterrée, et Charles-Louis extrêmement irrité. Il
avait mis le Palatinat au régime des « Églises d'État, » régime
engendré en Allemagne par la Réforme, et dont l'essentiel consis-
tait à reconnaître dans le prince régnant de chaque pays « l'au-
torité supérieure, établie par Dieu (1) » sur les pasteurs et pour
le spirituel, de même que sur les fonctionnaires et pour le tem-
porel. Les princes régnans goûtaient infiniment ce système, qui
leur livrait leurs sujets âme comprise. Quand Luther et Mélanch-
ton, au siècle précédent, les avaient conviés h « régler, » entré
autres affaires, « toutes les questions de foi (2), » les chefs de la
Réforme n'avaient évidemment pas mesuré le danger. Les princes
n'étaient que trop disposés ài se mêler de théologie, et ils trou-
vèrent si commode, à l'user, si avantageux à leur prospérité ter-
restre, de réunir en leur personne les deux pouvoirs, le tem-
porel et le spirituel, qu'ils s'empressèrent de transformer une
mesure révolutionnaire en institution. Au milieu du xvii* siècle,
une a Église d'État, » entendue comme on vient de le voir, était
devenue la chose du monde la plus naturelle et la plus ordi-
naire.
Celle du Palatinat comprenait des calvinistes et des luthé-
riens. Le joug spirituel de l'Électeur s'appesantissait sur les uns
et sur les autres, et ce joug n'était pas léger. Charles-Louis avait
ses idées en religion, des façons à lui d'interpréter les textes, et
il aimait à être écouté : il n'oubliait jamais qu'il était « l'autorité
supérieure, » chargée de veiller à la bonne interprétation de la
parole de Dieu dans ses États. Il prenait si au sérieux cette
branche de ses fonctions de souverain, qu'il s'imposait d'aller le
(1) Schreiben des Kurfûr$ten Karl Ludwig, p. 366.
(2) Jansscn, l'Allemagne et la Réforme, III, p. 24. Cf. Ranke, Deutsche Ge-
uchichte im Zeitalter der Reformations vol. 11, iiv. iv.
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t78 REVUE DES DEUX MONDES.
dimanche au sermon pour surveiller ses prédicateurs et les re-
prendre au besoin. Le discours avait-il été trop long, ou trop
« galimatias, » suivant son expression, l'Électeur faisait compa-
raître l'orateur après le service, et le tançait vertement. Il tétait
rendu si redoutable, qu'un pasteur perdit la tête en le voyant
entrer et s'embrouilla dans la liturgie.
On se représente la fureur du maître lorsqu'un de ces vermis-
seaux osa lui signifier un blâme en mettant au ban de l'Eglise
luthérienne (1) la « seconde femme » que « Son Altesse sérénis-
sime » s'était donnée en vertu de spn autorité souveraine. Il
manda le téméraire, et s'efforça de redresser ses idées sur la
polygamie : « Je lui ai cité Moïse et les Prophètes, écrivait-il
k Louise;... mais je vois bien quon lui a fait peur. » Ce pas-
teur n'était décidément qu'un « pauvre homme, » comme tous
les pasteurs, du reste, et tous les curés, et tous les calotins de
toutes les religions : « 0 Ciell s'écriait Charles-Louis avec
découragement, où est en Allemagne la bonne foi (2) ? »
Sur ces entrefaites, un livre « tombé du ciel, » et qui avait
l'air w écrit pour eux (3), » vint lui remettre en mémoire la con-
duite tenue au xvi* siècle, dans im cas analogue, par le landgrave
Philippe de Hesse. Philippe n'était pas l'homme des demi-
mesures et des chemins détournés. Marié, lui aussi, et père de
nombreux enfans, il avait conçu le projet hardi d'épouser ses
amours dans les formes, et d'être bigame à la face du "tiel et de
la terre; arrangement auquel Luther et Mélanchton eurent la
triste faiblesse de ne pas refuser leur assentiment, et qui fut
exécuté, le 4 mars 1540, devant une assistance de choix, où figu-
rait Mélanchton. Charles-Louis se proposa d'imiter un si bel
exemple, mais il n'avait pas l'envergure de son modèle et ne
réussit qu'à le jparodier; deux pièces curieuses en font foi.
La première est ime « attestation » (4) du « pauvre homme »
de pasteur que Son Altesse Électorale et la très noble demoi-
selle Louise de Degenfeld avaient échangé devant lui, à la vérité
par surprise, des sermens constituant « le lien du mariage. »
Le certificat se terminait par une humble prière è. ceux qui le
liraient de ne pas être « trop prompts » à en condamner l'an-
(1) Louise de Degenfeld appartenait à, la Confession d'Aogsbourg.
(2) Lettres des 25 et 12 jmliet 1657.
(3) Lettre du 31 octobre.
U) Schreiben des KurfUrsten, etc., p. 364.
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MADAME. 779
leur, car Dieu voyait que son cœur était pur. — « Fait à Fran-
4^enthal, le 6 janvier 1658. »
L'autre pièce est un acte notarié, passé à Heidelberg, le 25 oc-
tobre 1658, devant de nombreux témoins^ mais en Tabsence de
M"* de Degenfeld, et contenant ime série de déclarations de Son
Altesse l'Électeur : sur le caractère insupportable et les torts
graves de Son Altesse TÉlectrice ; sur les raisons, politiques et
autres, qui empêchaient Charles-Louis de divorcer ; sur les en-
seignemens à tirer, en pareille affaire, de l'Écriture sainte et des
usages des Églises chrétiennes primitives; sur les raisons de
conscience qui l'avaient poussé à « s'adjoindre » M"' de Degen-
feld et sur les engagemens écrits qui les liaient l'un à Tautre en
qualité de « mari et femme. » A la fin de l'acte, le notaire avait
eu soin de se mettre à couvert en spécifiant qu'il avait instru-
menté sur l'ordre de Son Altesse Électorale (1).
Après cette cérémonie, qui dissipait les dernières équivoques,,
un appartement fut préparé au château pour la seconde femme
du maître. Charles-Louis pressait les travaux: « J'ai déjà fait
déloger X (TÉlectricé) d'en haut, écrivait-il à Louise, et je lui ai
donné la vieille chambre à coucher du bas (2). » Dans la lettre
suivante: « Je serais venu aujourd'hui trouver mon ange, s^
je n'étais forcé de rester ici pour veiller à ce que tout soit prêt;
dès que j'ai le dos tourné, ils lanternent. Ils m'assurent pourtant
que tout sera terminé après-demain... Mon maître d'hôtel pense
qu'il vaut mieux que mon trésor ait son cuisinier et sa cuisine à.
part ; cela ne coûtera pas beaucoup plus cher, ce sera mieux
apprêté, et ce sera moins dangereux. » Louise était devenue mère
entre le certificat du pasteur et l'acte notarié. L'Électeur Palatin
eut ses deux femmes et leurs enfans sous le même toit, et laissa
jaser. On ne s'en priva point: — « Je voudrais, disait-il, que les.
Heidelbergeoises s'occupassent davantage de leur cuisine, et
moins de ce qui se passe à la cour. » Mais il était impossible d^
faire taire les gens.
La vertu d'un petit prince allemand d'il y a plus de deux cents
ans n'a aujourd'hui d'importance pour personne. Elle n'en avait
aéjà que fort* peu, de son temps, en dehors de sa petite ville;
mais là, pour ceux qui vivaient avec lui ou dans l'ombre de son
(1) Schreiben des Kurfûrsleriy p. 368.
(2) Cette lettre et la suivante sont de la fin de 1658. EUes ne portent pas de
dates.
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780 REVUE DES DEUX MONDES.
château, la bigamie de Charles-Louis avait compliqué bien des
choses. On remarque, par exemple, dans sa correspondance, qu'il
ne jugeait plus les gens que d'après leur altitude vis-à-yis de
Louise; quiconque prenait le parti de Charlotte, fût-ce un de
ses propres enfans, s'attirait le ressentiment de l'amoureux Elec-
teur. Or, c'étaient tous les allans et venans, dans ce château où
Ton vivait côte à côte, c'était toute la cour et Liselotte elle-iiiôme,
qui avaient continuellement à se prononcer, à propos de mille
riens, entre la femme légitime et la favorite. Les airs d'homme
de bien chers â Charles-Louis ajoutaient au déplaisant de la situa-
tion. Il y avait alors en Allemagne beaucoup d'intérieurs prin-
ciers infiniment plus dissolus que le sien : c'était le seul, à cette
date, où l'on se moquât avec cette ampleur des lois et de la reli-
gion. Le roi de France était distancé et pour le spirituel et pour
le temporel ; Louis XIV ne s'est jamais érigé en pontife, il faut
lui rendre cette justice, et, s'il lui est arrivé trop souvent de se
mettre au-dessus des lois, il gardait pourtant ime certaine mesure;
il a attendu que la Reine fût morte pour épouser M"' de Main-
tenon.
La petite Liselotte, tout insouciante qu'elle fût, était condam-
née à souffrir d'un milieu aussi insolite. Par bonheur pour elle,
la princesse Sophie eut pitié de sa nièce et la tira de cet inté-
rieur irrégulier. Elle n'eut pas affaire à une ingrate. Ce sernce,
immense à la vérité, lui valut d'être pour toujours la grande
affection de Madame, sa confidente et sa conseillère de loin
comme de près. La sœur de Charles-Louis avait été merveilleuse-
ment préparée à ce rôle par son expérience précoce de princesse
pauvre, à la recherche d'un établissement.
III
Sophie, comtesse palatine du Rhin, née à la Haye en 1630,
était le douzième des treize enfans que Frédéric V, électeur
palatin et roi de Bohême, avait eus d'Elisabeth Stuart, fille de
Jacques l^*", roi d'Angleterre. Ses parens s'étaient fixés aux Pays-
Bas après leurs malheurs, et y avaient vécu d'expédiens. La prin-
cesse Sophie n'avait pas connu sou père, mais elle avait vu sa
mère à la peine, tourmentée par ses créanciers et vendant un
bijou pour avoir â dîner. Au milieu de sa misère, la reine dé-
chue tenait une cour où affluaient les Anglais de passage, et à
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MADAME. 781
laquelle sa passion pour les animaux donnait une physionomie
à part: « La vue de ses guenons et de ses chiens lui était plus
agréable que la nôtre, » écrit sa ûlle (1). Dans ces conditions, les
eufans essaimaient à l'envi dès que leur âge le permettait, et
chacun se tirait d'affaire comme il pouvait.
L'aîné des garçons était Charles-Louis (2). Son rétablissement
dans le Palatinat avait été d'un heureux augure pour les siens;
il promettait des jours meilleiurs. La reine Elisabeth y compta,
et fut vite détrompée. On possède les lettres « piteuses » où la
mère implore des secours; et les réponses glaciales oix le fils
« marchande et gagne du temps (3). » Si Charles-Louis a fini par
servir à la reine Elisabeth une pension de 6000 thalers, c'est, ài
coup sûr, qu'il n'a pas pu faire autrement: « Il avait deux
femmes à entretenir, » allègue Hausser, l'historien du Palatinat,
en manière d'excuse.
Parmi les autres enfans, le prince Rupert vécut en héros de
roman d'aventures, devint pirate, acquit une grande réputation
d'homme de mer et mourut amiral anglais. Maurice fut aussi^
pirate et disparut dans un naufrage ; à moins qu'il n'ait été pris
par d'autres pirates et vendu à Alger comme esclave, car il existe
deux traditions. Edouard passa en France, se convertit au catho-
licisme et occupa la position peu considérée de mari de la
célèbre Anne de Gonzague, dite la Palatine. Philippe s'enfuit
cle la maison après avoir tué le favori de sa mère, commença
tme existence agitée et vagabonde et trouva la mort, très Jeune
encore, au service de la France. La princesse Elisabeth, l'amie de
Descartes, qui était fort belle et qui « savait toutes les langues et
ioutes les sciences (4), » se mit dans le couvent luthérien de
Herford, en Westphalie, sous promesse de succéder un jour ài
l'abbesse. La princesse Louise-Hollandine s'enfuit de la maison
maternelle, comme son frère Philippe, se fit catholique, s'en
vint en France où sa conversion lui valut une pension ^d'Anne
.d'Autriche et l'abbaye de Maubuisson, près Pontoise, et mena
joyeuse vie: « L'abbesse de Maubuisson..,, écrivait Madame,
(1) Memoiren, etc., p. 34.
(2) En réalité, il n'était que le second ; mais son frère atné ayant péri dans un
naufrage, il avait hérité de ses droits et pris sa place.
(3) Voyez Hausser, II, 613. II ne semble pas que cette correspondance ait
Jamais été publiée.
(4) Mémoires de rÉlectrice Sophie, p. 38.
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782 REVUE DES DEUX MONDES.
avait eu tant de bâtards, qu'elle jurait par ce ventre qui a porté
quatorze enfans (1). »
La princesse Sophie tranchait sur cette famille d'aventuriers
et de casse-cou par son goût pour la paix et les existences régu-
lières. De sa personne, elle avait grand air, et beaucoup de
charme : « J'avais, écrivait-elle dans sa vieillesse, les cheveux
d'un brun clair, naturellement bouclés, Tair gai et dégagé, la
taille bien faite, mais pas fort grande, le port d'ime princesse (2). »
Pleine d'esprit et leste à saisir les ridicules, c'était en môme
temps la personne du monde la plus raisonnable. Comprenant à
merveille qu'elle était difficile à marier, elle avait borné ses dé-
sirs à trouver un mari d'un rang passable, qui ne battît point
sa femme, comme certain veuf, frère du roi de Suède, qu'on lui
avait proposé, et qui fût moins ivrogne qu'un prince de Hols-
tein qui se disait amoureux d'elle : « Pour faire le galant, (il) but
un si grand verre de vin ài ma santé, qu'il rendit tout, et l'avala
une seconde fois pour marquer la passion qu'il avait pour
moi (3). » Un troisième prince, George-Guillaume, duc de
Hanovre, l'avait demandée en mariage, un peu malgré lui, et elle
l'avait accepté. Il la repassa, sans la consulter, à l'un de ses
frères, et elle accepta encore, avec une indifférence méprisante,
jointe h la ferme volonté de bien vivre avec son mari, quel qu'il
fût. Ce fiancé d'occasion laissa couler le temps sans paraître
à Heidelberg, de sorte que la princesse Sophie était toujours
fille quand les affaires Degenfeld vinrent lui donner une impa-
tience extrême de quitter le pays. Non pas qu'elle fût choquée
d'avoir un frère bigame ; elle ne se scandalisait pas pour si peu ;
mais le château n'était plus habitable pour une personne aussi
amie de son repos.
Sa patience fut récompensée. Elle raconte dans ses Mémoires
l'arrivée de son futur époux, et ajoute ce mot qui la peint:
a J'étais bien aise de le trouver aimable parce que j'étais résolue
(1) Lettre du 20 février 1716 {Fragmens de lettres originales de Madame, etc.).
Cf. Saint-Simon (éd. in-8*), XVII, p. 88 et suiv., et les notes de M. de Boislisle. Les
Fragmens de lettres originales, comme toutes les publications de ce genre faites an
xvni* siècle, ne doivent être consultés qu'avec défiance ; mais les aventures de
Louise-HoUandine étaient de notoriété publique. Voyez le Voyage de deux jeunes
Hollandais, p. 385 ; les Mémoires d'Aubery du Maurier, éd. 1754, 1, 265 (note Bois-
lisle). Saint-Simon, qui en fait presque une sainte, ne Tavait connue que vieille et
repentie.'
(2) Mémoires, p. 39.
(3) Mémoires, p. 49.
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MADAME. , 783
de Taimer (1). » Les noces eurent lieu le 18 octobre 1638. Le
marié s'appelait Ernest- Auguste, duc sans territoire de Bruns*
wick-Lunebourg. Il était bel homme, et ce n'était pas un mau
vais parti : il était coadjuteur du cardinal de Wartemberg, évêque
d'Osnabrûck, et destiné à lui succéder sur son siège épiscopal.
Quelques éclarrcissemens sont ici nécessaires.
Il importe de distinguer, dans TAllemagne de la Réforme,
entre les foules obscures qui cherchaient à satisfaire des besoins
de conscience, et le groupe éternel des ambitieux ou des avides,
qui ne voient jamais dans une révolution, religieuse ou autre,
qu'une occasion de se pousser, ou de s'enrichir, aux dépens des
vaincus. Parmi les centaines de princes épars dans ce vaste
pays, il y en eut assurément qui se firent protestans par convic-
tion. Il y en eut d'autres, non moins assurément, qui ne se
seraient jamais convertis sans les tentations que leur offraient
les biens d'Église pour engraisser leur budget et établir leurs
cadets : « L'Eglise d'Allemagne, écrit Janssen, historien catho-
lique, était alors la plus riche de la chrétienté. On a calculé
qu'elle possédait presque le tiers de la propriété foncière (2). »
Le même Janssen reconnaît que le clergé germanique s'était fait
haïr et mépriser par ses vices. A la faveur du chaos général, les
mains s'allongèrent vers les biens d'Église, et l'on vit naître deë
compromis étranges entre les nouveaux possesseurs et la pa-
pauté.
On vit des princes protestans s'emparcfrd'un évêché,s'en attri-
buer les revenus, en habiter les palais, en porter le titre, et vivre,
après conmie devant, en protestans et en laïques. Rome alors,
cédant ài la force, leur abandonnait ce qu'ils avaient pris, à la
condition de ne pas empiéter sur les fonctions spirituelles de
Tévêque auquel ils s'étaient substitués : « En permettant à un
prince protestant (3) f^^ gérer la souveraineté et le temporel
d'un évéché, de nommer même aux dignités inférieures qui
étaient à la nomination ud x évêque, l'Église ne pouvait en aucune
façon lui permettre de s'ingérer dans le spirituel, et non seule-
ment cet évêque protestant ne pouvait remplir les fonctions
(i) Mémoires, p. 61.
(2) L'Allemagne à la fin du moyen dge^ I, 575.
(3) Ce passage est tiré d'un mémoire inédit de M. l'abbé Richard, le savant
auteur de Pierre d'Epinac, archevêque de Lvon des Origines de la nonciature de
France, etc.
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784 REVUE DES DEUX MONDBS.
épiscopales : prédications, ordinations, confirmations... , mais il
n'avait aucun titre, aucun droit à contrôler la manière dont les
curés, par exemple, prêchaient et remplissaient les autres de-
voirs de leur charge... Quant à ce qu'on appelle l'administration
spirituelle, le ministère pastoral, ils étaient remplis par des
vicaires généraux, catholiques et prêtres, à la nomination du
chapitre, » et auxquels le pseudo-évêque abandonnait un peu,
le moins possible, de ses revenus.
Ernest-Auguste devait à une clause du traité de Westphalie
l'assurance de figurer un jour parmi ces prélats pour rire. Au
cours des négociations difficiles qui précédèrent le traité, la
maison de Brunswick « avait renoncé pour faciliter la paix à la
coadjutorerie de Brème et de trois autres églises (1). » On lui
donna en compensation la coadjutorerie d'Osnabrûck ; mais, les
princes de cette maison « étant tous hérétiques (2), » tandis que
la population, et même le chapitre de la cathédrale, étaient
moitié catholiques et moitié protestans, on imagina, pour con-
tenter tout le monde, un « expédient » que Rome qualifia de
« pernicieux, » et qu'il est aussi permis de nommer burlesque.
Il fut arrêté qu'Osnabrtick aurait alternativement « un évêque
catholique et un hérétique, » ce dernier pris exclusivement dans
la maison de Brunswick; disposition qui a subsisté jusqu'au
XIX* siècle : c'est en 1803 que le dernier des évoques protestans,
un duc dTork, oncle de la reine Victoria, mit fin à cette situation
bizarre en cédant Osnabrûck au Hanovre.
En attendant la mort du cardinal de Wartemberg, Ernest-
Auguste habitait avec son frère le duc George-Guillaume, souve-
rain du Hanovre. Ce fut chez lui qu'il mena sa jeune femme.
Une correspondance très active (3) s'engagea aussitôt entre cette
dernière et Charles-Louis, et il y fut question de Liselotte dès
les premières lettres, car, de plus en plus, les choses allaient de
travers à Heidelberg. L'Électrice Charlotte se refusait absolu-
ment à retourner dans sa famille. Exaspérée et douloureuse, elle
(1) Ce qui suit est emprunté à une longue dépêche du 7 m&i 1678, adressée par
le cardinal Alderano Cibo, secrétaire d'État du pape Innocent XI, à Francesco
Buonnsi, archevêque de Thessalonique et nonce à Vienne. Archives du Vatican,
tome 198, Nunziatura di Germania.
(2) Cela dépendait du moment. L'un des frères d'Ernest-Auguste s'était fait
catholique.
(3) Voyez plus haut, p. 767. Cette correspondance se poursuivit sans interrup-
tion jusqu'à la mort de Charles -Louis en 1680,
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MADAME. 785
s'obstinait à rester là, rêvant d'une réconciliation impossible, et
étroitement surveillée par son mari, qui la croyait capable de
tout, et non sans raison, dans ses accès de colère. Par une déri-
sion cruelle, la malheureuse continuait ài jouer son rôle officiel
d'épouse légitime et de souveraine. Elle présidait avec Charles-
Louis aux réceptions du château, où ils se donnaient en spec-
tacle au public, n'étant capables ni l'un ni l'autre de se contenir.
On prétendit qu'un jour, à un festin en l'honneur d'un hôte
princier, l'Électeur avait riposté à une parole mordante par un
soufflet vigoureux, qui fit jaillir le sang du nez de l'Électrice (1) ;
et, si ce n'est peut-être qu'une légende, peut-être aussi est-ce
l'un de ces cas où la légende est plus vraie que l'histoire.
Liselotte prenait le parti de sa mère et faisait grise mine à
l'intruse. Le père en voulait à sa fille, et son cœur se détachait
d'elle. Longtemps après la mort de Charles-Louis, Madame laissa
échapper un jour cet aveu mélancolique: « Je crois certaine-
ment que Monsieur mon père m'aimait; mais je l'aimais plus
qu'il ne m'aimait (2). » C'était la vérité. Les sentimens hostiles
témoignés par la petite Liselotte ài M"' de Degenfèld lui avaient
aliéné son père, et pour toujours, ainsi qu'on le verra dans la
suite. Non que Charles-Louis fût possédé pour sa maîtresse de
l'une de ces violentes passions, comparables aux forces de la
nature, qui, si elles ne justifient pas tout, expliquent du moins
tout. Charles-Louis n'avait pas l'étoffe d'un grand amoureux.
C'était pire. Il aimait Louise de Degenfèld comme un homme
extrêmement sensuel, et déjà sur le retour, aime une jeune
créature qui lui est entièrement asservie. Charlotte, accoutumée
à le voir économiser sur tout, lui faisait remarquer que les en-
fans coûtaient cher à élever, et qu'il serait à souhaiter de ne pas
en avoir trop. Louise en eut quatorze à la file, sans une plainte
ni une objection, mourut en couches du quatorzième et fut aus-
sitôt remplacée par une « robuste Suissesse, » malgré les soixante
ans bien sonnés et les maux peu ragoûtans de « Sa Grâce Elec-
torale. »
(1) L'histoire du soufflet se rencontre pour la première fois dans La me et lea
amours de Cliar les- Louis, Électeur palatin (Cologne, 1692). On la retrouve ensuite
dans une adaptation allemande du livre français. Freytag l'avait acceptée dans ses
Bildern aus der deutschen Vergangenlieit. Le Dr. Adolf Kôcher, éditeur des
Mémoires de rélectrice Sophie, estime qu'elle ne mérite aucune créance. Hausser
(vol. II, p. 610) la déclare « douteuse, o
(2) Lettre du 7 septembre 1710, à l'Électrice Sophie.
TOME XXXV. - 1906. • 50
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786 REVUE DES DEUX MONDES.
\
Il n'y a rien de poétique dans tout cela ; mais, à défaut d'une
passion exaltée pour sa maîtresse, Charles-Louis entretenait les
idées orgueilleuses que l'on sait sur son pouvoir temporel et spi-
rituel. Convaincu que sa volonté devait faire loi, en morale
comme en religion ou en matière d'impôt, il accusait sa fille de
« n'agir envers lui comme elle devait (1). » Il s'en prenait à la
nouvelle gouvernante, M"' d'Uffeln (2), qui avait bravement re-
fusé son « approbation (3) » à la polygamie officielle, et il allait
faire un éclat, c'est-à-dire ime sottise, en la chassant, quand la
duchesse Sophie (4j le décida à lui confier sa « chère Liselotte,
de laquelle, écrivait-elle, j'aurai autant de soin comme si elle
était à moi (5). » L'affaire arrangée, elle en pressa l'exécution :
« A Hanovre, le 15 de mai 1659. — ... S'il vous plaisait à cette
heure de préparer (le voyage) de Liselotte, nos carrosses l'atten-
dront à Mûnden, le jour qu'il vous plaira de faire qu'elle y ar-
rive, et d'ordonner les chariots pour le bagage qu'il faudra pour
cela. » Nous savons par ime lettre de Charles-Louis à M"* de
Degenfeld que le départ eut lieu le 9 juin : <( Je suis parti au-
jourd'hui à 4 heures, et Liselotte ime heure avant moi. Son cha-
grin a été vite passé. Après avoir abondamment pleuré avec X.
{sa mère, FÉlectrice Charlotte), dès q[u'elle a eu le dos tourné,
elle a réclamé ses citrons. »
Après une visite àCassel, dans sa famille maternelle, l'enfant:^
prit avec M"* d'Uffeln la route de Hanovre, et sa tante la trouva.^
un jour chez elle en rentrant : — « 20 de juillet 1659. J'aL
été reçue ici par la chère Liselotte d'une mine si sérieuse, conmi»
si c'eût été une personne de vingt ans, et je la trouve si éloignée
de celle de sa mère, que je n'y trouve rien à corriger que les^
pleurs que peu de chose exige d'elle, et on ne s'en doit étonner,
puisqu'elle en a vu la mode à Cassel, dont vous aurez sans doute
déjà eu relation. Je viens d'écrire à Charlotte un compliment sur
son heureuse arrivée ; je ne sais si la réponse sera d'absinthe ou
de miel ; j'ajoute qu'elle la pourra voir ici, si elle va à Cassel...
(1) La duchesse Sophie à Charles-Louis, lettre du 27 mars 1659.
(2) Ou d'Offeln; on rencontre les deux orthographes. Mariée dans la suite k.
M. de Harling. L'une des correspondances les plus intéressantes de Madame leur*
est adressée. Voyez plus haut, p. 767.
(3) La duchesse Sophie à Charles-Louis, lettre du 6 mars 1659.
(4) Elle était devenue duchesse de Hanovre par son mariage.
(5) Lettre du 18 avril 1659 à Charles-Louis. L'Électeur et sa sœur s'écrivaient exm
français.
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MADAME. 787
Pour une bonne gouvernante, c'est ce qui est bien rare partout;
si je trouve une meilleure que celle qu'il y a déjà, je vous le
manderai; en attendant,... M. de Madra est installé pour pré-
cepteur. »
Il ne semble pas que TÉlectrice Charlotte ait usé de la per*
mission de venir voir sa fille à Hanovre. Personne ne Ty encou-
ragea. Elle lui avait écrit une première fois à Gassel, dans les
termes les 'plus tendres, « pour lui montrer que sa pauvre
maman pensait toujours à elle (1). » Liselotte avait répondu, et
sa mère Ten avait remerciée, le 4 juillet, par ime lettre où se
rencontrait cette phrase : « Que Dieu te conserve et te fasse de-
venir grande et pieuse, afin que tu me sois un jour une consola-
tion, en place du mal qui m'est fait maintenant en t'arrachant ii
moi. » J'ignore si ces lignes imprudentes passèrent jamais sous
les yeux de l'enfant ; en tout cas, elle ne répondit plus. — L'Éleo»
trice Charlotte à M"' de Harling : — « (Heidelberg, 15 jan-
vier 1663.) Je ne comprends pas que nous autres, pauvres mal-
heureux, nous soyons ainsi oubliés de vous tous ; j'en veux
surtout à Liselotte, qui a laissé deux lettres de moi sans réponse, et
qui fait comme si j'étais morte ; Dieu la punira... » — A la môme,
du 3 mars : « Écrivez-moi un mot pour me dire si Liselotte
est morte ou vivante. Je ne sais absolument rien d'elle, et elle a
beau être ingrate envers moi, mon cœur de mère ne peut pas se
détourner entièrement d'elle. »
Ce fut de cette façon dure et sèche que l'Électrice Charlotte
fut bannie pour toujours de la vie de sa fille. Elles se revirent;
mais Madame, même mariée et protégée par la distance, témoigna
toujours par son attitude qu'elle avait appris à considérer sa
mère conmie un épouvantai!.
IV
Les quatre années passées chez la duchesse Sophie furent
pour Liselotte quatre .années d'un bonheur sans mélange. Elle
avait trouvé à Hanovre un accueil affectueux, joint à un train
de vie facile, sinon raffiné, et à une éducation qui lui faisait ré-
péter plus tard qu'elle devait tout ce qu'elle avait de bon à sa ,
1;ânte de Hanovre et à M"' d'Uffeln. A dire le vrai, cette éduca-
(1) Cette lettre et les suivantes sont tirées de ïlntroducHon écrite par le
I3r. Ed. Bodema&n pour les lettres de Madame à M. et M"« de Harling (p. viu et iz).
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788 ~ REVUE DES DEUX MONDES.
tion n'était pas sans défaut; mais tout valait mieux que recelas
de pharisaïsme du château paternel.
La cour ^e Hanovre n'était pas une école de vertu, et encore
moins de belles manières. On y pratiquait assidûment, et avec uek:
débraillé sans vergogne, le culte de la bonne nature. Le duc ré —
gnant, George-Guillaume, et tous ses frères (4), aimaient la tables
et les femmes, et n'avaient garde de s'en priver. Leurs maîtresses
ne se comptaient plus. Ernest-Auguste avait interrompu la séries
en l'honneur de la lune de miel, et sa jeune femme se hâtaiH
d'en profiter, sachant bien que cela ne durerait pas : « J'ai^^
disait-elle, le miracle de ce siècle, d'aimer mon mari (2). » Deu^
mois après son mariage, elle traçait à Charles-Louis le tableaux
le plus étrange de ses journées, et elle ajoutait : « Je ne li^s
plus de beaux livres... et les beaux préceptes de Sénèque et
d'Epictète sont combattus par ceux de la nature (3). » Sénèque
et Epictète avaient cédé la place à Rabelais. Un jour que son
frère lui avait parlé de ses tracas, la duchesse Sophie lui ré-
pondit : « Je suis très marrie de voir que vous prenez les
choses tant à cœur... On ne vit qu'une fois, pourquoi donc se
chagriner tant, quand l'on peut manger, dormir et boire,
dormir, boire et manger (4) ? » Elle pratiquait ce qu'elle prêchait.
Le jour où elle s'aperçut que son mari désirait la tromper, elle
lui facilita gentiment les choses et ne lui en voulut point. On
lit dans ses Mémoires ; « Le saint nœud du mariage n'avait pas
changé l'humeur galante de M. le duc ; il s'ennuya de posséder
toujours ime même chose... (5). » Suivent leurs petits arrange-
mens.
L'amour est de tous les temps. Il n'en est pas de même de la
gloutonnerie, et nous avons peine aujourd'hui à nous expliquer
la place d'honneur qu'elle occupait au xvii® siècle dans les plai-
sirs des hautes classes. Quand la duchesse Sophie écrivait à son
frère : « C'est un des plus grands plaisirs que j'ai à présent.
(1) Us étaient quatre en tout. Leur histoire est rendue confuse par des arrange-
mens de famiUe compliqués. Christian-Louis, duc de Hanovre de 1641 à 1648, puis
de Celle jusqu'à sa mort (1665). George-Guillaume, duc de Hanovre de 1648 à 1665,
puis de CeUe; mort en 1705. Jean-Frédéric, duc de Hanovre de 1665 à 1679. £mesi-
, Auguste, qui succéda à Jean-Frédéric et mourut. en 1698.
(2) Lettre à Charles-Louis, du 6 février 1659,
(3) Du 16 décembre 1658
(4) Du 6 juin 1663.
15) Page 71
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MADAME.
789
de bien manger (1), » elle ne faisait pas allusion à une chère
délicate, mais à une chère copieuse. On se crevait de mangeaillo
au château de Hanovre comme au palais du Louvre, ni plus ni
moins ; il n'y avait de différent que la cuisine, et c'est une chose
dont Ion ne peut pas plus disputer que des couleurs. Eléonore
d'Olbreuse (2) racontait que « son cœur se soulevait » devant
les énormes plats de saucisses aux choux rouges, ou de purée
d'oignons au gingembre, qui régalaient la duchesse Sophie.
Madame en a dit autant des ragoûts servis à la table de Louis XIV.
Proportion gardée, le nombre des plats était aussi extravagant
ici que là, les dépenses de « la bouche » aussi excessives. On
possède le budget de Jean-Frédéric, successeur de George-Guil-
laume, pour Tannée 1678-1679. L'ensemble des dépenses se
monte à 285 927 thalers. En voici quelques chapitres (3) :
Habillemens de Son A. Sérénissime. ..... 1010 thalers.
Cadeaux de noces et de baptême 54 —
Aux quêtes (à Téglise) 16 —
Chancellerie et cour supérieure (de justice). . 625 —
Opéra . 3 972 —
Armée 26 475 —
Cuisine 49365 —
Dans ce dernier chiffre ne sont compris ni la bière et le vin,
ni Tentretien du matériel, ni les indemnités aux serviteurs que
Ton préférait ne pas nourrir, ni lés gages du personnel des cui-
sines, ni ceux des chasseurs et jardiniers qui approvisionnaient
le château de gibier et de légumes. Ces retranchemens faits, «la
bouche » absorbait encore un sixième du budget total du
Hanovre sous Jean-Frédéric.
La duchesse Sophie, qui avait vu Charles-Louis à l'œuvre,
comptant les fagots et pesant le sucre, accusait ses beaux-frères
de tolérer le coulage. Elle prétendait que George-Guillaume
payait son « qiiisigner » plus cher « qu'un ministre d'État, » et
qu'il n'en était pas moins honteusement volé. Elle n'aimait pas
qu'on se laissât voler ; elle disait : « On est bien sot de donner
(1) Lettre du 8 juillet 1671.
(2) Eléonore d'Olbreuse, d'une famille noble du Poitou, était belle, spirituelle et
'vertueuse. George-Guillaume l'épousa morganatiquement en septembre 1665.
Cf. Tke love ofan uncrowned Queen, par W. H. Wilkins (Londres, 1900, 2 vol. in-8»).
(3) Die Hofhaltungen zu Ilannover, etc., par le Dr. Eduard Wehse (Hambourg,
1833).
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790 REVUE DES DEUX MONDES.
dix écus pour un veau quand on le peut avoir pour un (1). »> Pas
plus sot que d'acheter dix veaux quand un seul suffirait ; mais
ridée aurait paru du dernier « bourgeois. » Un repas n'était prin-
cier qu^à la condition d'être digne de Gargantua.
La cour de Hanovre n'était déjà que trop « bourgeoise » à
son gré. La duchesse en avait prévenu son frère en lui deman*
dant sa fille : « Pour être coquette et familière, elle ne l'ap-
prendra point ici, mais pour apprendre la conversation civile
avec toute sorte de gens, je n'en réponds pas, si ce n'est que
Dieu nous donne un de ces jours une cour à nous, car, pour dire
la vérité, il y a peu de grandeur en celle-ci, et il se passe bien
des mois qu'on ne voit (que) les domestiques (2). » La même
plainte revient à plusieurs reprises sous sa plume : « L'on
vit en bourgeois et... on ne voit quasi personne (3). » Ailleurs:
« Je fais ime vie fort solitaire, car je ne vois que mes domes-
tiques (4). » C'était entendu ; ce n'était pas chez elle qu'il fallait
venir pour savoir son monde.
Encore moins pour polir son langage et former son esprit à
la délicatesse ; mais, ici, l'entourage n'était plus seul en faute.
Le premier coupable était la duchesse Sophie, cette femme su-
périeure à plusieurs égards, que Leibniz n'appellera pas autre-
ment que « notre grande Électrice, » et dont Madame écrira avec
enthousiasme : « Ma tante n'est pas seulement le lustre de
sa cour, jnais de toutes les cours. Où trouverait-on quelqu'un
ayant autant d'intelligence et de vertus (5) ? » Son intelligence
et ses vertus ne l'empêchaient malheureusement pas d'être d'une
grossièreté qui confond chez ime « grande princesse. » Elle
adorait les mots sales, les histoires de chaise percée et les obscé-
nités, comme Madame, du reste, sa digne élève pour les goûts
orduriers. C'était dans le sang. Charles-Louis trouva un joui
plaisant de charger sa fille, — elle n'avait pas seize ans, — de
transmettre à la duchesse Sophie une question obscène. L'enfant
fit la commission, reçut la réponse, et sa tante trouva aussi
ridée plaisante (6),
(1) Lettre du 14 mai 1670.
(2) Lettre du 18 avril 1659. Domestique se disait alors de toutes les personoes,
mémo nobles, attachées à une grande maison.
(3) 1*' décembre 1670.
(4) Lettre de la duchesse Sophie du 17 juin 1665.
(5) Lettre de Madame à la raugrave Louise, du 18 mars 1703..
(6) Lettre de la duchesse Sophie, du 21 Janvier 1668.
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MADAME.
791
Toutes les bienséances étaient également méprisées à la cour
de Hanovre. A peine arrivée, la nouvelle duchesse avait profité
de l'exemple que lui donnait son mari pour faire son courrier à
Féglise, pendant le service. Ils ne croyaient à rien ni Tun ni
l'autre ; mais la présence au culte était une question d'étiquette,
et Ton s'arrangeait pour s'ennuyer le moins possible. Dans les
bons jours, on écrivait ses letixes ; dans les mauvais, on avait
recours à des occupations moins tranquilles. Le 21 juillet 1660,
la duchesse Sophie dut renoncer à finir sa correspondance à
cause du tapage : « Nous sommes à l'église, où monsieur mon
mari fait tant de bruit à lire une comédie, que je ne saurais (en)
dire davantage... » Il serait curieux de savoir ce que pensaient
les fidèles, parmi lesquels étaient gens de grande piété, de ces
Altesses libertines qui venaient à l'église soi-disant pour les
édifier.
Liselotte avait justement grand besoin de prendre des leçons
de tenue. Elle ne gardait pas assez son « quant-à-moi (1). )> Sa
tante en convenait, quoique très portée à Tadmirer en tout :
« Liselotte a autant d'esprit qu'une persomie de vingt ans en
pourrait avoir, et se peut gouverner si joliment que c'est une
merveille ; mais il lui en faut faire souvenir à tout moment, au-
trement, gare le fouet; car enfin, elle est jeune. » La duchesse
Sophie préconisait pour elle les voyages : « Ma chère Lise-
lotte... verrait un peu le monde et comme il faut vivre en prin-
cesse. » Toutefois un premier essai, une visite à La Haye chez la
grand 'mère aux singes et aux chiens, avait abouti à une décep-
tion : « Il n'y a personne ici qui ait (le) sens commun pour la
conversation; on ne doit pas choisir ce climat pour aiguiser son
esprit, mais bien pour ajuster un peu le corps, à quoi on s'en-
tend plus qu'en Allemagne, et pour apprendre la propreté dos
meubles et du ménage. »
Un second voyage, dont le but final était de revoir Heidel-
berg, « ce Parnasse où le savoir et la raison fleurissent, » avait
aussi laissé des souvenirs mélangés à la duchesse. Elle s'était
retrouvée chez son frère entre l'Électrice Charlotte et M"' de
Degenfeld, et n'y avait pas pris plus de plaisir qu'autrefois :
« Je donnais la visite à l'une, rapportent ses Mémoires, et
(1) Pour ce qui suit, cf. les lettres des 24 août 1659, 28 mars 1663 (datée par
erreur de 1660), 24 juiUet 1660, 2 février 1660 et 23 février 1660, à l'Électeur Charles-
•douis.
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^9â REVUE DES DEUX MONDES.
(M. rÉlecteur) voulait que je devais aussi voir Tautre, ce qui me
fit de la peine. J'avais peur que si je la voyais, qu'on jugerait que
j'approuvais... » Elle finit par céder, se flattant d'en être quitte
avec une visite, mais elle avait compté sans la ténacité de
Charles-Louis : « Je me défendis pourtant ensuite d'un com-
merce plus grand, parce que l'Électrice en pourrait faire du
bruit, et que M. le duc (1) y pourrait peut-être trouver à redire. »
D'autres voyages furent empêchés par les circonstances.
Tant et si bien que la princesse Liselotte, née rude et bruyante,
n'eut jamais l'occasion de se dégrossir avant de venir en France.
Cent ans plus tard, Rousseau aurait salué en elle la femme de
la nature, et l'aurait louée de ne pas avoir été corrompue par la
civilisation. En attendant Rousseau, c'était plutôt une gêne.
Elle recevait une instruction à la mode du temps, c'est-à-
dire sommaire. Il y a deux ou trois siècles, il semble que l'igno-
rance, d'usage pour les femmes en général, fût de règle pour les
princesses. La maison Palatine n avait jamais digéré la science
de la belle Elisabeth, l'amie de Descartes. On y avait remarqué
des inconvéniens pour une fille de sa qualité : « Ce grand
savoir la rendait un peu distraite, et nous donnait souvent sujet
de rire (2). » Il est plus important pour une princesse de ne pas
manquer ses révérences que d'avoir ime opinion sur le Discours
de l(jL Méthode. Charles-Louis fut consulté sur les leçons de sa
fille : « Pour l'étude, je pense que vous n'en voudrez point
faire une savante (3); » et l'on tomba d'accord de n'y point
attacher trop d'importance.
A sept ans, Liselotte avait « appris à lire et écrire l'allemand,
ses prières et catéchisme (chose très nécessaire). » Son rang
l'obligeait à savoir le français. Elle le parla toute sa vie avec un
accent qui se conservait dans son orthographe : Louisse^ un jh-
suiiie, appropation; mais ses lettres françaises sont d'un tour
aisé et naturel, et elle fait beaucoup moins de fautes, en défini-
tive, que la Grande Mademoiselle, ou telle duchesse de la cour
de France. Elle prit aussi des leçons d'italien, d'autres leçons, on
ne saurait dire de quoi, avec « un poète qui écrivait une très
(1) Le duc Ernest-Auguste, son mari.
(2) Mémoires de l'Électrice Sophie, p. 38.
(3) Le texte porte « une Schurmann. « — Anne-Marie de Schurmann était «W
femme savante allemande. Pour cette partie, cf. les lettres à Charles-Louis des
24 août 1659, 18 avril 1660, 31 octobre 1661.
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3IADAMB. 793
belle main en allemand, » et elle avait un précepteur. Le tout
sans suite, à travers mille dérangemens, et, tout de même, avec
un succès incontestable, dont Thenneur revient à sa tante. Nous
avons dit le mal sur la duchesse Sophie éducatrice: il est juste
de ne pas taire le bien. Elle avait infiniment d'esprit, et cela sert
toujours ; beaucoup de lecture pour son temps, et de goût pour
les belles choses : « J'ai souvent ouï dire à défunt papa, lui
o<;rivait Madame (21 juillet 1697), que personne ne possédait
mieux Michel de Montaigne que Votre Dilection. » Elle forma sa
nièce à aimer la bonne littérature. Madame lui dut de com-
prendre de prime abord nos grands écrivains, lorsqu'elle dé-
barqua à Saint-Germain Tair un peu paysan, et de savoir bien-
tôt tous leurs chefs-d'œuvre par cœur. Une éducation qui donne
de pareils résultats n'est pas manquée.
Deux années se passèrent dans une grande douceur. Vers la
fin de 1661, Ernest- Auguste échangea sa situation précaire de
cadet sans apanage contre le bon fromage de Hollande que lui
avait ménagé le traité de Westphalie : « M. le Duc reçut la
nouvelle que l'évèque d'Osnabrûck était... allé en l'autre monde,...
et fit préparer toute chose pour faire son entrée solennelle dans
son évêché. On trouva que je serais (un) hors-d'œuvre à cette
cérémonie ecclésiastique (1). » Le nouvel évêque et « son esves-
quine » s'informèrent avec empressement de ce que rapportait
Osnabrûck : « Je crois, écrivait la duchesse à son frère, que
nous ne serons pas trop mal accommodés, encore que le revenu
ordinaire de l'évèque ne soit que 18 ou 20000 écus par an, car
le défunt a eu plus de 40 000 écus par-dessus cela, et je crois
qu'on en viendra à un arrangement, pour n'être pas obligé de
tondre sur tout, comme le défunt a fait. »
Les ouailles d'Ernest-Auguste firent de bonne grâce la part
du feu, et ce fut dans les dispositions les plus riantes que la du-
chesse Sophie vint prendre possession de la maison de plaisance
des évêques d'Osnabrûck : « A Iburg, ce 29 de sept. 1662. — Il
y a trois jours que je me suis rendue ici de Celle et que je me
trouve dans une très jolie maison qui m'a fort charmée à mon
arrivée; tout ce qui peut donner dans la vue y paraît magni-
fique : vaisselle, meubles, livrées, gardes, hallebardiers ..
AIM. les bourgmestres d'Osnabrûck m'.ont complimentée, et
(1) Mémoires, p. 70, Letlrçs des 12 décembre 1661. 13 et èÇ février }662,
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791 REVUE DES DEUX MONDES.
m'ont fait présent d'une aiguière et bassin d'argent, avec un grand
pot et deux tasses d'argent pour mes enfans. Gela ne vaut pas la
peine d'en parler auprès des 70 mille rixdalers que tout l'évèché
a donnés à Monsieur leur évéque à son- entrée... Tout va ici d'un
autre air qu'à Hanovre, Dieu merci... »
La joie naïve qui déborde dans cette lettre aide à comprendre
un travail souterrain entr(*pris vers la môme époque par Charles-
Louis. Il avait entamé une campagne dont l'objet n'était rien
moins que de défaire l'œuvre de la Réforme et d^amener l'Église
protestante à se réunir à l'Église catholique. Il n'est pas aisé
d'expliquer pourquoi il avait formé ce dessein, qui risquait de lui
aliéner les trois quarts de ses sujets. Ce n'était certes point par
des rakonis de conscience, puisqu'il ne croyait à aucun dogme;
ni par tendresse pour le clergé catholique, qu'il mettait dans le
même sac que tous les autres ; l'un de ses propos favoris était
que « le monde nlrait jamais bien tant qu'on ne l'aurait pas
purgé de fepois vermines : la prêtraille, les médecins et les
avocats (1). » Il est très improbable que ce fût pour des motifs
d'ordre politique ; les princes protestans trouvaient trop bien leur
compte au régime des Églises d'Etat. Restaient les raisons d'ar-
gent, les ressources inépuisables de l'Église romaine pour caser
les bâtards de grandes maisons ailleurs que dans les camps. Sans
prétendre rien affirmer, c'est la seule explication plausible de
rintc^rôt témoigné par Charles-Louis à la réunion des deux
Églises : il espérait travailler en môme temps pour les enfans de
Louise de Degenfeld.
Les premières lettres oti il soit fait mention de ce projet sont
de la duchesse Sophie (2) : « 19 juin 1661... J'ai fait accroire
à notre évéque que vous avez lu son livre de sermons qu'il m'a
donné, et cple vous avez fort admiré sa modération ; il me de-
mande toujours si vous ne poursuivez point le dessein d'unir les
deux religions... » Un autre prince avait eu la môme inspira-
tion, ou fait le môme calcul, et presque au môme moment que
l'Électeur Palatin : « (Hanovre, 31 octobre 1661)... Il faut que
vous sachiez... que le landgrave de Cassel a écrit une grande
lettre de chancellerie au duc George-Guillaume, très pieuse, sur
ce qu'il veut unir les deux religions, et demande son avis de
(1) Lettre de Madame, du 14 décembre 1719, à M. de Harling.
(2) Les lettres de Charles-Louis antérieures à 1674 n'existent plus. Il a^&i^
ordonné à sa sœur de les brdlor.
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MADAME. 795
chrétien. Il l'envoya d'abord à ses conseillers ; je ne sais ce qu'ils
auront terminé là-dessus. » Des années dé silence suivirent
cette communication.
En 1667, on devine qUe l'affaire n'avance pas en voyant
Charles-Louis placer sous une étiquette protestante une fonda-
tion imitée de l'Église catholique, et qu'il aurait été plus simple
de ne pas déguiser. Par parenthèse, il s'agissait cette fois très
positivement, et ouvertement, d'avantager les filles de Louise de
Degenfeld. Près de Heidelberg se trouvaient les ruines d'un
couvent de demoiselles nobles, fondé au moyen âge par un
Hohenstaufen. Charles-Louis s'en fit le restaurateur, dans le
dessein d'assurer des retraites honorables à ses filles naturelles,
mais sa façon de procéder se ressentit du gâchis général des
idées. Il peupla le nouveau couvent de calvinistes, et lui donna
une règle empruntée à un ordre catholique et comjjrenant, *
entre autres, « un vœu de célibat (1). » C'était un assortiment
absurde. Il y avait disconvenance entre la règle et le personnel.
Le vœu de célibat parut inadmissible à des protestantes ; il fallut
le supprimer. Il en fut de même de la défense de laisser entrer
des hommes. Puis ce fut autre chose, et, finalement, le couvent
disparut à une époque de troubles et d^ catastrophes.
Nous retrouverons sur notre chemin le projet de réunion des
deux Églises. Pour l'instant, des événemens d'un autre genre
nous appellent au château de Heidelberg. La situation y avait
changé de face alors qu'on n'y comptait presque plus. Au prin*
temps de 1663, TÉlectrice Charlotte, à bout de courage, s'était
décidée à retourner dans son pays, et Charles-Louis en avait
profité pour faire revenir Liselotte. Il y avait déjà deux ans qu'il
souhaitait de la reprendre. La cour de Hanovre ne lui disait dé-
cidément rien qui vaille pour « la gravité » et le décorum, et sa
sœur, lorsqu'il lui en parlait, reconnaissait humblem^it son
impuissance à rivaliser avec la cour de Heidelberg, modèle
d'ordre et de régularité en comparaison de ce qu'elle avait sous
les yeux. Un jour qu'elle lui dissdt les regrets que lui laisserait
sa nièce, la duchesse Sophie ajouta : « Je ne pourrai m'em-
pècher d'y être bien sensible, quoique je confesse que je crois
qu'elle pourra être bien mieux nourrie dans ime cour bien
réglée comme la vôtre, qu'en celle-ci, où Ton vit en bourgeois et
(i) Cf. Hausser, GeschieMeder Rheinischen Pfals, II. 6;g et suite.
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796 REVjjE DES DEUX MONDES.
OÙ on ne voit quasi personne... Elle parait de très bon naturel et
apprend tout ce qu'on veut. Je crois que vous ne trouverez rien
à redire à elle que ses grimaces, dont je ne crois pas qu'elle se
pourra corriger avant qu'elle ait le jugement de voir dans son
miroir que cela est mal (1). » Ce n'est pas la première fois qu'il
est question des « grimaces » de Liselotte.
Trois mois après : « (26 février 1662)... Je confesse que
les raisons que vous alléguez pour retirer la princesse Électorale
d'ici sont tout à fait selon la raison, car l'infante du Palatinat
pourra toujours apprendre n^ieux à tenir sa gravité chez elle
qu'avec moi en Westphalie, où l'on est très simple. »
Il se passa encore plus d'une année. Le retour de Liselotte
était sans cesse remis, à cause de la présence de sa mère au
château. On le brusqua, sitôt le départ de l'Électrice assuré. Le
5 juin 1663, Charles-Louis écrit à M"' de Degenfeld qu'il va
falloir loger sa fille. Le 14, il lui fait part de ses premières im-
pressions : « Elle a plutôt gagné que perdu. » M"' d'Uffeln,
la gouvernante qui n'approuvait pas la bigamie, a été chassée,
et sa remplaçante, M™" de Terlon, tremble devant Charles-Louis.
Tout ira bien si « son ange » sait s'y prendre. Et il lui fait la
leçon : « {Du même jour,) Je ne sais pas encore au juste quand
l'Électrice partira... A présent que, par son départ, le danger
sera moindre et la liberté plus grande, mon trésor devra veiller
avec d'autant plus de soin, à mon avis, sur sa physionomie et
ses gestes, et les tempérer de telle sorte, qu'il n'y paraisse ni
trop de grandeur, ni trop de familiarité. Avec mon humeur, et
d'après mon expérience, le premier défaut me serait moins désa
gréable que le dernier. »
L'Électrice Charlotte s'en alla pour ne plus revenir, et
Charles-Louis crut plus que jamais que tout irait bien ; mais c'était
toujours une illusion. Fut-ce la faute de Louise? Fut-ce celle de
Liselotte? ou, tout simplement, la faute de la situation? Une
seule chose est certaine : la duchesse Sophie s'attendait à des
complimens sur son élève : elle ne reçut que des plaintes.
La princesse Liselotte était une petite personne qui avait set
idées et ses volontés, et c'était de quoi son père ne pouvait
(i) Du l*' décembre 1661.
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MADAME. 797
prendre son parti. Quand il la comparait à son frère le prince
Électoral, qu'il avait fait élever sous ses yeux, à sa mode, la
différence était criante. Il était impossible au plus défiant de
preoiire ombrage du prince Charles, pauvre garçon timide et
contraint, image du parfait nigaud pour tout autre que son père,
qui s'admirait en lui à cause de certaines ressemblances. La
duchesse' Sophie écrivait à Charles-Louis, avec une pointe
d'ironie, quand son neveu n'avait encore que neuf ans :
« (Hanovre, ce 6 mai 1660)... Je suis ravie d'apprendre que
Charles est si fort dans vos bonnes grâces et que son humeur
se conforme tout à fait à la vôtre, et puisqu'il n'aime guère sa
mère, j'espère que sa bonne volonté ne courra point de risque
d'être corrompue. »
A dix-sept ans, Charles semblait promettre d'avoir hérité de
l'avarice paternelle. De la duchesse Sophie, le 23 février 1667 :
— « Je suis bien aise que vous sachiez présentement que ce ne
j sera pas à un fol, mais à un sage, que vous ferei jouir de vos
travaux, et que le prince Électoral commence à vous ressembler
d'humeur... mais je suis fâchée que Liselotte n'ait pas le bon-
heur de vous plaire autant que lui ; elle m'a toujours paru de
fort bon naturel; j'espère qu'elle ne changera pas. » Le frère et
la sœur avaient été dressés avec un soin égal à l'économie.
Quand l'Électeur Palatin mit son fils au collège, il obtint un
rabais sur le prix de pension, en alléguant que l'enfant était petit
mangeur. En envoyant sa fille à Hanovre, il ne lui assigna que
900 florins par an d'argent de poche, malgré les obligations de
sou rang, afin de l'habituer à rogner sur les pourboires et à
inventer des cadeaux bon marché. Apprentissage dont Madame
devait toujours se souvenir à l'occasion.
Pour la tournure et les manières, le prince Charles faisait
penser à Thomas Diafoirus, et c'était encore à son père qu'il de-
vait cette aubaine. Charles-Louis était instruit pour son temps.
11 aimait les livres et en achetait. On le comptait parmi les princes
allemands qui prenaient à leurs gages des Français lettrés, comme,
jadis, les Romains achetaient des esclaves grecs, pour se donner
le luxe d'entendre des conversations intellectuelles. Il n'avait pas
compris, cependant, que l'éducation propre à former un magister
n'est pas ce qu'il faut à un prince, et il avait donné pour maîtres
à son fils des savans en us qui en firent un bon latiniste et un
théologien passable, mais un Thomas Diafoirus pour la mino.
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798 REVUE DES DEUX MONDES.
Pour comble de malheur, son gouverneur, dont le métier aurait
été de lui donner un peu de panache, semblait prendre à tâche
de parfaire Tœuvre des pédans. En 1667, la duchesse Sophie,
sachant qu41 était question d'un mariage pour son neveu, crut
devoir écrire à Charles-Louis : « (i*' septembre.) Signac (1)...
m'a raconté que, comme il avait l'honneur de peindre le prince
Électoral, et qu'en rêvant ledit prince se raccommodait les che-
veux avec la main, M. le gouverneur Watteville, pour montrer
son autorité, lui frappait avec un peigne sur les doigts, que le
prince rougissait sans oser rien dire ; d'autres m'ont dit aussi
que, quand le prince prend quelquefois de la oire àd chandelle
par un mal de race, le gouverneur le frappe aussi sur les doigts
et qu'il ne lui parle jamais que pour le gronder mal à propos;
que le prince a souvent dit qu'il ne sait pas quand il fait bien ou
mal, parce que le gouverneur le gourmande toujours, et que
c'est cela qui le rend si timide. J'ai cru être obligée de vous
dire ceci, puisqu'il me semble qu'un prince qui va au Conseil
et qui doit bientôt se marier, n'est plus en âge à être traité de
cette sorte... On loue beaucoup le prince et on a dit à Stuttgart
qu'on lui avait remarqué beaucoup d'esprit quand le gouverneur
n'y était pas présent, mais quand le gouverneur y était, qu'il
n'osait pas parler. » Le malheureux se sentait ridicule et avili,
et il n'avait pas la force de se révolter. Il disait plus tard :
« — Je porte le stigmate de l'oppression. On m'a empoisonné
les années de ma jeunesse, et j'ai eu peu de joies dans cette
vie. »
La princesse qu'on lui destinait s'appelait Wilhelmine-
Ernestine et était fille de Frédéric 111, roi de Danemark. Elle
avait été choisie parce qu'on s'était imstginé qu'elle était trop
molle et trop indifférente pour ne pas « vivre bien » avec
M"* de Degenfeld, et que tout roulait là-dessus à la cour de
Heidelberg. Plus que jamais, l'obstiné Charles-Louis» vrai mo-
nomane de la bigamie, exigeait pour sa maîtresse un traitement
de (( seconde épouse, » extrêmement difficile à régler, faute de
précédens, et pour lequel il entrait lui-même dans les derniers
détails. Quelle est la place d'une « seconde épouse » à la table de
famille? Doit-on la mettre au-dessus des enfans légitimes, ou
(1) U y eut au xvii* siècle un Français de ce nom, « peintre en émail, » qui sé-
journa à la cour de Christine de Suède et fil ie uui Uail de cette princesse. £st-cf
lu même? Je n*ai DU m'en assurer
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MADAME. 799
au-dessous? A côté de ses belles-sœurs, quand il s'en trouve là,
ou à deux places de distance (i ) ? Dans un projet de couvert qui
nous a été conservé, l'Électeur occupe le haut bout de la table.
Il a le prince Électoral à sa droite, la princesse Électorale à sa
gauche; M"* de Degenfeld et son fils atné viennent après Lise-
lotte. Les autres places sont distribuées aux dignitaires de la
cour, chacun selon sa charge et son rang.
Les étrangers avaient beau se surveiller, Son Altesse Pala-
tine soupçonnait des blâmes détournés dans toutes leurs pa-
roles, et elle avait quelquefois raison. Plus d'un, parmi les
princes allemands, enviait Charles-Louis et n'aurait demandé
qu'à l'imiter ; mais l'Allemagne populaire, toute barbare et toute
grossière que l'eût laissée la guerre de Trente ans, avait con-
servé dans ses malheurs le fond sérieux et honnête qui a fait sa
force à travers les siècles. Elle n'était pas bégueule, et passait
aux princes un nombre indéfini de maîtresses; mais elle avait
très mal pris la comédie de régularité de Charles-Louis et son
odieuse pression sur le clergé. Elle regimbait contre les fantai-
sies de ce prétendu rénovateur des mœurs, et manifestait sa
ferme volonté de renouer les fils de la tradition et de rentrer
dans l'ornière de la bonne vieille morale (2).
Liselotte était à la tête de l'opposition. C'était si peu réfléchi
de sa part, si inconscient, qu'elle mit trente ou quarante ans à
comprendre que son père lui en avait voulu, et ne devina
jamais pourquoi. Élevée avec les jeunes raugraves, — c'était le
titre octroyé par l'Électeur à M^^" de Degenfeld et à ses en-
fans (3), — elle s'était attachée de tout son cœur à ces inno-
cens pour qui l'avenir avait si peu de sourires, mais leur mère
la trouvait toujours sur la réserve. Madame la l'augrave Louise
s'empressait en belle-mère, et se heurtait invariablement à Son
Altesse la princesse Électorale, personne distante et hautaine.
Les preuves de cette situation abondent dans les nombreuses
lettres que Charles-Louis envoyait par cavalier à « son trésor, »
dès qu'une circonstance quelconque les séparait : « Vous ne
(1) Cf. la lettre de Charles-Louis à M^^* de Degenfeld, en date du 23 avril 1664.
(2) Le volume intitulé Schreiben der KurfUrsten, etc. contient beaucoup d'indi-
cations précieuses sur l'opinion publique allemande à l'époque qui nous occupe.
Lire entré antres,à ce point de vue, toute la correspondance de Charles-Louis avec
"M^^* ôe. Degenfeld et la lettre de Christophe von Hammerstein à Charles-Louis, en
date du 16 novembre 1669 (p. 384).
L8i L'aoU est du 31 décembre 1667.
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800 REVUE DES DEUX MONDES.
me dites pas si Lidelotte est bien pour vous et pour lebcnfans...^
Tout ce que mon trésor chéri décide pour Liselottê est bien fait—
et doit être compté comme une faveur que j^ai reçue... « A pro —
pos d'une partie sur l'eau : « Jespère que Bettendorf aura faitii
sa commission et exécuté mon ordre, qui est que Liselotte^
prenne mon trésor avec elle dans le bateau (1). » Il est clair ,^
par le tour de la phrase, que Liselottê n'aurait pas emmené Is^
raugravo sans un ordre formel. La duchesse Sophie, inquiète
de l'avenir, cherchait partout un mari pour sa nièce et, eiv
attendant de l'avoir trouvé, se faisait conciliante : « Pour
Liselottê, je suis fâchée que vous ne soyez pas satisfait de son
éducation... Liselottê est de très bon naturel, mais le jugement
ne vient qu'avec l'âge, et la princesse de Danemark sera mieux
pour la Signora (Af"* de Degenfeld)^ étant d'une humeur plus
posée et nullement agissante ni causeuse, bonne tout à
fait (2). »
Cette dernière lettre est de 1610. Liselottê avait alors dix-
huit ans. Elle était fort petite, « sèche comme un copeau (3), » et
d'ime laideur éclatante, mais point banale, ni ennuyeuse. Elle
avait de très petits yeux, un groâ nez de travers, de grandes
joues plates et pendantes, xme fraîcheur appétissante de blonde
et d'Allemande, et, illuminant cet ensemble fantasque, un pétil-
lement de vie et de gaieté qui résistait à tous les ennuis. On
peut dire qu'elle sauvait le coup d'œil par sa bonne humeur :
« Je me suis moquée toute ma \\^ de ma laideur, écrivait-elle à
la fin de sa vie ; je n'ai fait qu'en rire. Sa Grâce monsieur notre
père (4) et notre défunt frère m'ont dit souvent que j'^îtais laide;
j'en riais et je n'en ai jamais eu de chagrin. Mon frère m'appe-
lait nez de blaireau; j'en riais de tout mon cœur. » Au fond, cela
ne lui était pas aussi indifférent qu'elle se plaît à le dire, puis-
qu'elle évitait de se voir dans une glace et qu'elle fuyait les re-
gards : « Je me suis toujours trouvée si laide (5), même
toute jeune, que je n'aimais pas à être regardée et que je n'ai
jamais demandé quoi que ce soit en fait de parure, car les bijoux
(1) Lettres à M"« de Degenfeld, des 17 septembre i665, 23 août 1668 et
24 avril 166i.
(2) Lettres du 20 juillet 1666 et du 24 septembre 1670.
(3) Du 14 juillet 1702, à la raugrave Louise, demi-sœur de Madame.
H) La lettre, du 22 juin 1719, est adressée k la raugrave Louise.
(5) .Cité par Schutz, p. 53, dans Leben und QkaracUr der EUêabetfhCharlotlê,
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aiADA3IE. ' 801
et la parure ne sBrvonl qu'à attirer l'attention sur vous. » On ne
peut pas exiger d'une femme de' se réjouir d'être laide. Liselotte
en avait pris son parti ; c'était déjà beaucoup.
La conscience qu'elle n'aurait jamais aucun succès de femme
avait contribué à la rendre peu féminine dans ses goûts et ses
idées. Elle' ne concevait pas que l'on pût avoir envie do se
marier : « Quand une femme, disait-elle, se fourre dans la
tête qu*il lui faut un mari, c'est un coup de folie. Être estropiée
d'une main est un malheur, avoir un mari en est un autre, »
quel que soit le mari, car « le meilleur ne vaut pas le diable. »
La sottise* des sottises est de se marier par amour : a C'est un
miracle qu'un mariage d'amour réussisse ; c'est très rare... D'or-
dinaire, il en advient de la haine (1). w.L© xvn* siècle était nette-
ment, et presque unanimement, de l'avis de Liselotte sur ce
chapitre. Un dicton allemand, plus énergique qu'élégant, justi-
fiait en ces termes l'opinion générale : « — L'amour est comme
la rosée ; il tombe aussi bien sur une bouse de vache que sur
une feuille de rose. » Faire un mariage d'amour, c'est s'exposer
à fonder une famille sur « une bouse de vache, » et quel être
doué de raison voudrait encourir pareil risque?
Elle avait justement sous les yeux un exemple des malheurs
que peut causer l'amour en tombant mal. Dans le cas de M"' do
Degenfeld, la rosée était tombée sur les pierres du chemiu.
Liselotte voyait son père, à cinquante ans passés, aussi en-
flammé que jamais pour une femme qui, assurément, lui était
soumise et dévouée, qui lui écrivait qu'elle l'adorait, mais qui
n'avait pourtant à lui offrir qu'une froideur irritante. M"' de
Degenfeld n'était rien moins que passionnée. La duchesse Sophie
parlait de sa froideur en personne renseignée, et son frère s'en
est plaint dans un curieux mémoire écrit après la mort de son
amie (2), et intitulé par lui : Bilan de mariage, Louise, — soit dit
à son honneur, — n'était pas plus intéressée que passionnée, et
elle ignorait l'intrigue. C'est à croire qu'elle devint la maîtresse
de ce vieil atrabilaire pour l'honneur, parce qu'il était prince
régnant, et que la- longue patience de cette infortunée fut un mi-
racle du sentiment monarchique. Quoi qu'il en soit, le miracle
n'alla pas jusqu'à la rendre heureuse, et l'Électeur ne le fut lui-
(!) Lettres aux raugraves, des 8 mars 1715, 4 septembre 1697, 15 juillet 1719,
10 mai 1713, 16 février 1702.
(2) Schreiben des KurfUrsten, etc., p. 305.
> TOME XXXV. — 1900. &!
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802 REVUE DES DEUX MONDES.
môme que dans une certaine mesure, ou, si l'on aime mieux,
d*une certaine façon.
, Le maigre Charles-Louis, avec sa longue figure maussade et
son regard soupçonneux, n'était pas fait pour inspirer la passion.
Il était né gendarme, et ce n'est pas une humeur rassurante. Il
guettait l'arrivée des employés à sa « chancellerie » et notait
ceux qui étaient en retard. Il veillait à ce que chaque bouteille
sortant de sa cave fût enregistrée, et à ce qu'il lui restât bien son
compte. Il se tenait au courant des moindres faits et gestes de
« madame la raugrave » et la rabrouait fréquemment. On se
ferait ime idée très fausse de leurs relations si l'on s'en fiait aux
lettres imprimées où il entretient familièrement son « ange » et
son « trésor » de leurs affaires de ménage, des gens qu'il a vus,
de la santé des enfans et des petits cadeaux qu'il envoie à leur
mère : des bonbons, un remède contre le mal de dents, deux
melons, avec recommandation de ne pas en manger trop à la
fois, une vieille fourrure dont il ne veut plus, mais qui pourrait
peut-être « servir aux enfans. » Il faut mettre en regard de cette
correspondance très bourgeoise, mais très affectueuse, les lettres
pathétiques où Louise, en réponse à d'autres que nous n'avons
pas, et qui n'existent sans doute plus, se déclare la plus malheu-
reuse créature de la terre et demande pardon <( à genoux » d'avoir
eu envie d'une distraction innocente, ou de n'avoir pas su em-
pêcher sa famille de venir la voir, ou de tel autre crime aussi
grave.
Liselotte entendait les échos de ces cris de désespoir. Son
père lui prêchait par son exemple la faillite du mariage, régulier
ou irrégulier, d'arrangement ou d'amour, et elle ne demandait
qu'à profiter de la leçon : « J'aurais été bien contente, écri-
vait-elle dans sa vieillesse, si on m'avait permis de ne pas me
marier, et de mener une bonne vie de célibataire. » Elle aimait
à répéter qu'on l'avait mariée contre son gré : « Si j'avais été
mon maître, j'aurais fait comme vous, chère Louise, et ne me
serais pas mariée. » Mais elle n'était pas son mattre : « Papa
me portait sur les épaules, tremblait que je ne devinsse vieille
fille, et s'est débarrassé de moi le plus vite qu'il a pu. » Elle
avait aussi contre elle sa tante Sophie, qui la souhaitait loin de
Heidelberg et de ses complications, et, pour comble de malheur,
elle n'avait aucun moyen de savoir si la Providence était pour ou
contre elle dans cette grande affaire : « Il eu est du mariage,
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MADAME. 803
écrivait-elle, comme de la mort; le temps et Theure en sont
marqués : on n'y échappe pas. Tel notre Seigneur-Dieu l'a
voulu, tel il faut qu'il se fasse (1). » Plusieurs projets avaient
déjà avorté ; c'était peut-être parce que Dieu avait d'autres vues,
et Liselotte sentait l'impossibilité d'être, tranquille.
Elle estimait que rien ne dédommage de la perte de la liberté,
tandis que la liberté dédommage de tout, môme d'une M"' de
Degenfeld. Sa liberté à elle lui servait surtout à faire de grandes
course^ à pied, car les « plaisirs » étaient rares à Heidelberg. On
allait aux foires et aux représentations des troupes ambulantes.
Une partie de traîneaux, en masques, fut une fois l'événement
de rhiver. Une autre année, il est question dans les lettres de
Liselotte (2) d'une mascarade où elle représentait l'Aurore et son
frère Mercure. Il ne lui en fallait paa davantage pour déclarer
Heidelberg un Paradis terrestre. Charles-Louis l'accusait de
manquer de sérieux ; il l'aurait voulue plus « princesse ; » mais
elle n'était pas sa fille pour rien, et elle ne se laissait pas faire
comme son frère. Elle était donc libre quand même, et heureuse
quand même, sous le joug paternel et dans son milieu irrégulier,
lorsqu'il arriva précisément ce qu'elle avait redouté. Il plut à
« notre Seigneur-Dieu » de la marier avec un prince à qui elle
a'avait pensé de sa vie et qui avait déjà femme, de sorte qu'il
fallut commencer par faire mourir une jeune princesse, délices
de la cour de France, pour exécuter l'arrêt d'en haut. Quand les
hommes se mêlent de deviner à quoi s'occupe la Divinité, ils
arrivent tout de suite à des monstruosités. Madame a pour
excuse de ne s'être jamais piquée de logique ; la conséquence
de son fatalisme lui avait certainement échappé.
ÂRVÈDË Babine.
(1) Lettres aux raugraves des 28 décembre 1719, 20 juin 1720, 15 octobre 1701.
16 avril 1699.
(2) Cf. les lettres A M-* de Harling, née d'Uffeln, son ancienne gouTernanle,
p. 5 et suite.
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LES
COLONIES FRANÇAISES
A MARSEILLE
Aux Expositions universelles, ces manifestations trop gran-
dioses pour être vraiment pratiques et trop générales pour rester
précises, on sera de plus en plus amené à substituer des Exposi-
tions particulières ou locales consacrées à une branche -déter-
minée et limitée de l'activité nationale : une exposition n'a sa
raison d'èti^e que si elle est destinée à constater le chemin par-
couru dans une voie donnée et à préparer des progrès nouveaux.
C'est ce que Marseille a compris et réalisé dans son Exposition
coloniale. Donner à la France le spectacle des magnifiques ré-
sultats obtenus, depuis 1900, dans son empire colonial, marquer,
en môme temps, la part qui, dans cet essor, revient à Marseille,
et définir les concours réciproques que l'expansion coloniale et
la prospérité marseillaise peuvent encore attendre l'une de
l'autre, c'est l'objet que se sont proposé les organisateurs de
l'Exposition de 1906. En 1900, le sérieux travail de nos colonies
disparaissait sous l'amoncellement des bibelots; il fallait le dé-
couvrir derrière la profusion des « attractions » sensationnelles.
A Marseille, les colonies seules sont admises : elles s'épa-
nouissent à l'aise, chacune dans son palais, sur le large empla-
cement de l'ancien champ de manœuvres. Mais, avec elles, Mar-
seille y pénètre : l'Exposition est née de la collaboration de notre
grand port méditerranéen et des colonies : elle est, tout ensemble,
marseillaise et coloniale; Marseille a voulu y paraître dans sa
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LES COLONIES FRANÇAISES A MARSEILLE. 805
gloire de métropole de Tempire colonial français : l'Exposition
est une démonstration. Sans doute, les inévitables « attractions, »
tobogan, montagnes russes, danse du ventre, y occupent une
place, mais cette place est relativement discrète : ne faut-il pas
attirer la foule, amuser les badauds et les enfans? Et leur pré-
sence n'enlève pas à l'Exposition son caractère éducatif et pra-
tique. Disons tout de suite, pour n'y pas reveniç, que le cadre est
charmant et Taménagement général très heureux. Comme voies
d'accès, les larges avenues du Prado, avec leurs épais ombrages
de platanes, sillonnées de tramways dont Paris aurait profit à
imiter la bonne organisation et les prix démocratiques; comme
fond de tableau, les collines brûlées, mais si éclatantes de lu-
mière quand elles reflètent les ardeurs du couchant, qui entourent
la ville et ferment sa rade ; comme décor, de belles allées fleuries
et ombragées où s'élèvent, dans la verdure, les palais coloniaux
aux architectures originales et variées, assez rapprochés les uns
des autres pour former un ensemble très vivant, assez éloignés
pour ne pas choquer les yeux par l'incohérence de leurs styles
et le disparate de leurs aspects; à quelques minutes, la mer, cette
Méditerranée qui porta jadis les galères de Phocée et qui fut la
grande route du commerce de tous les temps, vient doucement
mourir au pied des collines couronnées de pins, sur les rochers
de la Corniche ; et, fondant les couleurs trop crues dans l'éclat
de ses rayons, le bon soleil de Provence jette à profusion sa joie
et sa lumière sur ces palais de toutes les civilisations, sur ces
vôtemens de tous les climats, ces hommes de toutes les races et
ces peaux de toutes les nuances.
I
Le premier projet de l'Exposition est né à Marseille, de la
rencontre de deux hommes dont l'activité s'exerce avec une
égale autorité et un pareil bonheur, dans les domaines les plus
différens; l'un, le docteur Heckel, directeur de l'Institut et du
Musée colonial de Marseille, met au service de l'expansion colo-
niale la grande compétence scientifique et le zèle professoral que
lés savans de tous les pays s'accordent à lui reconnaître; l'autre,
M. J. Charles-Roux, ancien député, directeur de la compagnie
Transatlantique, président du comité de Madagascar, a été l'un
des initiateurs et reste l'un des plus actifs ouvriers du grand
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806
RBVUE DES DEUX MONDES.
mouyement colonial qui est Van des faits capitaux do Thistoirede
notre pays en ces trente dernières années. Marseillais d'origine
et Marseillais de cœur, M. J. Charles-Roux est un créateur et un
réalisateur; son esprit d'initiative, son expérience d'homme
d'affaires et d'homme public ont contribué dans une très large
mesure au succès de l'Exposition. Autour de ces deux têtes, les
bonnes volontés jse sont empressées, nombreuses, ardentes à
concourir à la réussite de l'entreprise ; mais celles-là seulement
qui portaient le cachet d'origine provençale ont été agréées :
Toeuvre devait rester et est restée marseillaise. La Société de
géographie de Marseille et son vénéré président, M. Delibes,
l'Université d'Aix-Marseille et notamment MM. Paul Gaffarel et
Paul Masson, bien connus, l'un par ses nombreux travaux de
géographie et d'histoire coloniales, l'autre par son bel ouvrage
sur le Commerce français dans le Levant^ le Syndicat d'initia-
tive de Provence, toutes les sociétés scientifiques ou coloniales
de la région ont contribué à l'effort commun. Le 28 octobre 1902,
le Conseil municipal votait le principe d'une Exposition et
accordait ime subvention; le Conseil général des Bouches-du-
Rhône en faisait autant de son côté. Le gouvernement n'interve-
nait que pour donner à l'entreprise le caractère officiel et nom-
mait le commissaire général, M. J. Charles-Roux, le commissaire
général adjoint M. Heckel, le directeur et les directeurs adjoints;
mais, en dehors de cette formalité, le pouvoir central n'intervenait
pas : Paris ignorait Marseille. Le comité marseillais et les gou-
verneurs des colonies agissaient de leur propre et libre initiative.
Le projet de Marseille trouva auprès des' gouverneurs des
colonies l'accueil le plus empressé et le concours le plus actif.
Grâce à la création des grands gouvernemens coloniaux, il
n'était plus nécessaire de s'adresser à de nombreux fonctionnaires;
il suffisait de s'entendre avec cinq hauts potentats qui manient
des budgets énormes et administrent de vastes empires, les gou-
verneurs généraux de l'Algérie, de l'Afrique occidentale, de Ma-
dagascar, de llndo-Chine et le résident général en Tunisie ; il se
trouvait heureusement que tous, avec des caractères différens et
des méthodes personnelles, étaient des hommes de mérite, ar-
demment dévoués à leur œuvre; MM. Jonnart, Roume, le général
Galliéni et après lui M. Augagneur, MM. Beau et Pichon, com-
prirent la portée de la manifestation coloniale préparée à Mar-
«ttille .et prirent à cu^ur d'en assurer le succès.
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LES COLONIES FRANÇAISES A MARSEILLE. 807
Le gouvernement, qui n'avait pas été à la peine, ne fut pas
non plus à Thonneur ; l'inauguration eut lieu sans pompes offi-
cielles, sans éloquence ministérielle ; nos hommes d'État, si em-
pressés d'ordinaire à célébrer l'inauguration d'un groupe scolaire
ou de la statue d'une célébrité cantonale, ne parurent pas offi-
ciellement à Marseille. On raconte volontiers, sur la Canebière,
qu'entre le modéré M. Chanot, maire. antiflaissiériste (pardon
pour ce néologisme de la langue politique!) et le très radical et
socialiste M. Estier, président du Conseil général, le gouverne-
ment, craignant d'être compromis par les uns ou de paraître le
prisonnier des autres, préféra s'en tirer par l'abstention. Mais
rien ne réussit conmie le succès et le Président de la Répu-
blique vient de venir à Marseille. Sa visite, en avril ou en mai,
alors que le succès était encore incertain, aurait été acclamée avec
enthousiasme; sa venue tardive a été accueillie avec satisfaction,
comme une consécration de la réussite complète de l'Exposition.
La visite du Président a été, pour une grande partie de la presse
parisienne, une occasion de découvrir l'Exposition. Est-ce parce
qu'un pays où les journaux de la capitale n'arrivent qu'à onze
heures du soir ne saurait intéresser la presse boulevardière? Ou
bien faut-il croire, comme on le raconte volontiers, qu'il ne suffit
pas de les mériter pour obtenir les éloges de certaines feuilles
dont le Comité marseillais aurait négligé de stimuler le zèle?
Toujours est-il que, grâce au silence et à l'indifTérence d'une
grande partie de la presse quotidienne, la France a ignoré jus-
qu'à ces derniers jours l'Exposition de Marseille. Bien mieux,
Paris exhibe, au grand Palais, une déplorable contrefaçon de
Marseille, une « Exposition coloniale » où il y a de tout,
excepté des colonies. Il est caractéristique, en môme temps que
pénible, de constater qu'à l'étranger, l'effort de la grande cité
provençale et de nos colonies a été mieux compris et mieux
apprécié; les Allemands (1), les Anglais, les Italiens sont venus
en grand nombre; leurs journaux ont discuté et, en général,
célébré en termes très flatteurs cette imposante manifestation de
notre énergie nationale ; ils ont constaté, parfois avec une nuance
de dépit, quels progrès nos colonies ont su réaliser dans ces der-
nières années et quelle place tient aujourd'hui, dans le monde,
(1) Le voyage se trouve aujourd'hui facilité gr&ce à la création, par la Com-
pagnie P.-L.-M., de voitures directes de !'• et de 2* classes de Francfort-sur-le-Mein
à Marseille et à la Gâte d'Azur, par Belle et Besançon.
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808 REVUE DES DEUX MONDES.
l'empire colonial français. Le célèbre professeur et voyageur
Schweinfurth, de Berlin, a récemment visité Marseille et exprimé,
en même temps que son admiration pour le goût parfait qui a
présidé k l'aménagement de TExposition et pour le grand effort
scientifique dont elle est la preuve, son étonnement « du silence
de la presse parisienne sur un événement aussi national que
celui-ci. » Les étudians de l'Université commerciale de Cologne
avaient trouvé, l'hiver dernier, à Marseille, lors du voyage
d'étude qu'ils y firent, un accueil empressé et sympathique; la
Gazette de Cologne en prit texte pour consacrer des articles très
exacts et très élogieux à l'Exposition ; le Deutsche Kolonialblatt^
journal officiel édité par les soins du département colonial du
ministère des Affaires étrangères, publiait, dans son numéro de
juin, un article très sympathique qu'il terminait en ces termes :
« L'Exposition coloniale offre une image complète de l'impor-
tance de l'Empire colonial français. Elle permet de se faire une
idée du développement considérable, tant économique que civi-
lisateur, que les intérêts coloniaux français ont acquis au cours
de ces dernières années et enfin elle exercera, à n'en pas douter,
une profonde influence sur les rapports réciproques que les
colonies entretiennent avec leur mère patrie. » La Gazette de
VosSy dans un article daté de Paris, et VOstsee ZeittinÇy ayant
lourdement dénigré l'Exposition, une note, dont le ton révélait
l'origine offi<5ielle, leur fut envoyée pour rétablir la vérité et
rendre justice à Marseille et à l'œmTe coloniale de la France.
Le grand journal de Brème, la Weser Zeitung, dans une série
de « Causeries, » étudiait en détail l'Exposition, louant à l)on
escient ou critiquant sems acrimonie, et concluait : « A vouloir
jeter un coup d'œil d'ensemble sur les quatre pavillons que je
viens de critiquer pour en tirer une leçon, il nous faut avouer,
et non sans envie, que l'on doit s'incliner devant le sérieux de
ce travail colonial. La France ici ne parle pas seulement aux
Français, mais au monde tout entier : ces quatre pavillons suf-
fisent à eux seuls pour assurer à l'Exposition coloniale une portée
internationale. Nous avons trop l'habitude de considérer l'Angle-
terre'comme l'alpha et l'oméga en matière coloniale, comme la
puissance coloniale par excellence. C'est le plus grand titre de
gloire de l'Exposition coloniale de Marseille de démontrer prati-
quement qu'en France aussi on sait coloniser et que, nous autres
Allemands, nous pouvons encore apprendre énormément de la
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LES COLONIES FRANÇAISES A MARSEILLE. 809
France si nous voulons seulement nous en donner la peine. » Il
est curieux d'enregistrer ces jugemens, ou ceux que, sur le
môme ton d'éloges, a publiés la presse anglaise : ils sont flatteurs
pour notre amour-propre national ; mais, si on les met en paral-
lèle avec le silence des journaux français, ils sont de nature à
nous faire appréhender que, plus peut-être que la France elle-
même, le commerce et Texpansion étrangères ne profitent des
leçons que Marseille offre au monde.
II
11 appartenait à Marseille, notre premier port colonial, de
prendre l'initiative d'une Exposition coloniale. Ici, on se sent
tout près de ces pays qui, à Paris, nous paraissent si lointains;
Marseille est vraiment la porte de l'Orient ;. en présence de ces
grands paquebots qui partent pour les pays d'outre-mer, ou qui
en arrivent, tout chargés des produits exotiques, on a l'impres-
sion très vive de la présence prochaine, par delà quelques jours
de navigation, de ces terres où l'activité européenne s'est déve-
loppée si prodigieusement; mais, plus encore que sa position
géographique, c'est son histoire et c'est .l'évolution de sa vie
économique qui invitaient Marseille à préparer cette grande
manifestation de l'énergie de la France au dehors.
Toute l'histoire de Marseille est une histoire coloniale.
Colonie, elle-même, des Phocéens, c'est elle, à son tour, qui,
avant Jules Césaf, colonise et civilise la Gaule. Au milieu du
monde romain, elle reste grecque par la langue, par les mœurs
et par les traditions. Au moyen âge, ses marchands sillonnent
hardiment la Méditerranée; dès le temps des croisades, les Mar-
seillais trafiquent dans le Levant et tout le long des côtes musul-
manes; ils commencent, avec les pays barbaresques, ces rela-
tions d'échanges dont le développement a fini par provoquer
l'intervention de 1830 : c'est surtout à l'initiative des Marseillais
que la France doit d'avoir été amenée à conquérir l'Algérie et à
protéger la Tunisie; c'est grâce à eux encore qu'elle est de beau-
coup au premier rang pour le commerce avec le Maroc. Le
xix*' siècle a recueilli les fruits du patient et obscur labeur des
négocians marseillais. Dans les Échelles du Levant, ils ont fondé
peu à peu la prépondérance française, courant toute la Méditer-
ranée et jusqu'au fond de la Mer-Noire, comme leurs ancêtres
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810 REVUE DES deux: MONDES.
Phéniciens ou Grecs, trafiquant partout, ouvrant des comptoirs,
étendant leurs affaires et leurs relations. Longtemps les <c mers
du Ponant, » les Océans, furent réservés, par privilège royal, à
l'activité des marins français des côtes de l'Atlantique ; les Mar-
seillais réclamèrent la liberté des mers et, dès qu'ils l'eurent
obtenue, ils se hâtèrent d'en profiter pour sortir de ce cuWe-
sac de la Méditerranée, trop étroit pour leurs entreprises auda-
cieuses. Au xvm® siècle, pour le commerce des Antilles, après
Bordeaux et Nantes, Marseille, malgré sa situation défavorable,
se fait une place considérable au troisième rang, qu'elle dispute
au Havre. Les vaisseaux de Georges Roux, dit Roux de Corse,
vont chercher les produits des Iles, le cacao, le café, le colon,
le sucre ; pendant les grandes guerres du règne de Louis XV, les
Marseillais arment des corsaires qui pourchassent rudement le
commerce anglais : « Je ressemble à M. Roux, de Marseille,
écrivait Voltaire à d'Alembert le 10 août 1776, qui fit. la guerre
aux Anglais, en 1756, en son propre et privé nom. » Voltaire se
vantait, car, tandis qu'il prenait légèrement son parti de la perte
de « quelques arpens de neige, » les négocians de Marseille
protestaient de toute leur énergie contre le désastre du traité de
Paris. André Briie, ^e créateur de notre colonie du Sénégal,
d'Entrecasteaux, le grand navigateur, sont des Marseillais ; Pro-
vençal aussi cet admirable bailli de Sufifren et tant d'autres vail-
lans marins qui auraient donné à la France l'empire des mers et
des colonies si le cœur du roi avait été à la hauteur de l'énergie
des sujets; Marseillais, enfin, ce terrible Victor Hugues qui fut
proconsul de la Convention dans les Antilles et arracha la
Guadeloupe aux Anglais. Il faut lire, dans l'excellent livre de
M. Paul Masson, publié à l'occasion de l'Exposition et sur lequel
nous aurons à revenir, toute cette histoire de l'activité marseil-
laise et de l'expansion des Français au dehors, pour saisir sur
le vif les causes profondes et le vrai caractère des grandes
guerres du xviii* siècle, de ce duel de géans qui commence avec
Colbert pour finir par Waterloo et dont, en un certain sens, la
Révolution n'est qu'un épisode. Quel historien réussira jamais à
retrouver et à mettre en pleine lumière les liens mystérieux qui
font de la Révolution une revanche de nos victoires navales dans
la guerre d'Amérique? Après le traité de Versailles (1783), la
flotte française est maîtresse des mers ; le commerce et les colons
français se répandent sur tous les continens. Mais surviennent
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LES COLONIES FRANÇAISES A MARSEILLE. 811
1789 et 1793 : Marseille e^t ruinée, Toulon livré aux Anglais, la
flotte détruite; d'Orvilliers émigré meurt de misère, d'Estaing et
Kersaint sont guillotinés, Kerguelen emprisonné ; toute l'œuvre
coloniale, si laborieusement créée, achève de s'écrouler.
Au XIX* siècle, les négocians marseillais sont à la tête du
grand mouvement qui fonde le nouvel empire colonial français.
Fortuné Albrand, dès 1815, attire l'attention de ses compatriotes
sur Madagascar où, beaucoup plus tard, les agens de la maison
Roux de Fraissinet et, parmi eux, Alfred Rabaud, allaient ouvrir
[a voie à l'intervention française. Sur la côte occidentale
d'Afrique, les Marseillais créent des comptoirs où ils vont cher-
cher l'huile de palme et les arachides que consomme leur
industrie du savon ; c'est à l'initiative de la maison Victor Régis
que la France doit d'avoir été amenée à s'établir au Dahomey :
longtemps avant la prise de possession, les factoreries y avaient
fait flotter le pavillon tricolore. A Obock et à Djibouti, l'esprit
entreprenant des Marseillais devance de très loin Toccupation
officielle, et il n'a pas tenu à eux que, depuis longtemps, la
France se soit installée à Cheik-Saïd; en Abyssinie, des Mar-
seillais, les premiers, nouent des relations d'amitié et de com-
merce avec le négus; à Zanzibar, Alfred Rabaud devient
llhomme de confiance du sultan. Ainsi, partout, le négociant a
précédé le soldat et Tadministrateur ; Faction du gouvernement
n'est venue que plus tard, souvent trop tard; elle a été, en géné-
ral, lente à émouvoir, parfois maladroite, et elle a souvent
laissé perdre, par ignorance ou pusillanimité le fruit des longs
et patiens efforts des négocians français. En Algérie, après la
conquête, les Marseillais, les premiers, ont eu l'audace de
tenter des expériences de colonisation : c'est la u période
héroïque » où le pire danger n'est pas dans les incursions des
Arabes, mais dans le mauvais vouloir des gouverneurs. Si, au
Sénégal, les Bordelais ont presque complètement supplanté
les Marseillais, la Compagnie française de l'Afrique occidentale
en Guinée et les maisons Mante frères et Borelli, et Cyprieh
Fabre au Dahomey font presque tout le commerce. Madagascar
est une des colonies préférées des Marseillais; plusieurs com-
pagnies et de nombreux particuliers y font de l'agriculture, de
l'industrie, du commerce; en revanche, ils ont peu d'intérêts
au Congo où l'activité marseillaise n'est guère représentée que
par M. Fondère et la Comnagnie des Messageries fluviale» du
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812 REVUE DES DEUX MONDES.
Congo. En Indo-Chine, ils n'ont pris qu'une faible part à l'ex-
pansion française : l'Afrique reste leur domaine de prédilection.
« Le Provençal, écrit M. Paiil Masson, aventureux et indiscipliné,
partisan de l'action isolée, est certainement l'un des Français qui
répugnent le moins à courir le monde et à s'établir en pays incon-
nus. Ce qui n'empêche pas le Marseillais de vieille souche d'être
souvent l'homme le plus singulièrement casanier du monde, inca-
pable de s'aventurer même dans les quartiers de sa ville qui ne lui
sont pas familiers. » Colons ou négocians, armateurs ou indus-
triels, les Marseillais regardent vers la mer; ils sont, avec les
Bordelais, les plus actifs intermédiaires entre la France et ses
colonies; tout le commerce colonial de Lyon, qui a pris tant
d'ampleur, en ces dernières années, passe par Marseille, associimt
dans une môme œuvre les deux grandes cités de la vallée du
Rhône. On pourrait presque dire qu'avec leurs qualités et leurs
défauts, les Marseillais forment comme la transition naturelle
enire le monde colonial et la métropole. Des Marseillais, comme
MM. Eugène Etienne, — un Marseillais d'adoption, — et J. Charles-
Roux, un Marseillais de vieille roche, ont été, au Parlement, les
défenseurs de l'expansion coloniale, en un temps où il y avait quel-
que mérite à l'être et où les « coloniaux » étaient en butte aux vio-
lentes attaques de l'extrême-gauche et de l'extrême-droite. Ainsi
l'histoire et les intérêts de Marseille sont étroitement liés à l'ex-
pansion coloniale française; elle peut à bon droit revendiquer le
titre qu'elle ambitionne de métropole coloniale de la France.
Cette activité coloniale, Marseille en a largement profité ; si
elle reste le premier port méditerranéen, c'est à son commerce
avec les colonies françaises qu'elle le doit; elle fait, avec elles,
un quart au moins de ses échanges totaux ; c'est chez elles qu'elle
trouve les matières premières indispensables à ses industries :
c'est ce que prouve l'étude du mouvement commercial mar-
seillais en ces dernières années. L'Exposition est la démonstra-
tion et, pour ainsi dire, la réalisation schématique de ce double
fait : d'un côté, que la part du commerce colonial est considé-
rable dans l'activité générale de Marseille, et, de l'autre, que
.Marseille devient de plus en plus une grande ville industrielle
dont les colonies sont un des principaux débouchés.
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LES COLONIES FRANÇAISES A MARSEILLE. 813
Le commerce de Marseille a été surtout, durant une longue
période de notre histoire, un commerce de comptoirs qui lie
cherchait pas à s*enfoncer dans l'intérieur des terres et se con-
tentait de servir d'intermédiaire entre les pays exotiques et la
mère patrie : ce genre de trafic était d'ailleurs le seul possible
en un temps où la pénétration européenne n'était pas commencée
et où, dans la Méditerranée par exemple, les Etats musulmans
occupaient toutes les côtes. Cependant, à mesure que la colonisa-
tion européenne envahissait le globe et que le commerce anglais,
puis le commerce allemand et le commerce américain, prenaient
le développement cpie Ton sait, Marseille risquait, en restant
fidèle aux erremens traditionnels de ses négocians, de subir une
irrémédiable décadence ; mai^ le Marseillais est comme Ulysse,
artificieux et plein de ressources ; il a su modifier à temps ses
méthodes de travail et d'activité ; pour rester une grande place
d'importation et d'exportation, il est devenu un grand centre de
production et de manutention ; non content de fournir les ma-
tières premières aux industries de la France centrale, il s'est
fait industriel lui-même et il a choisi précisément ses industries
parmi celles dont les colonies, où il avait l'habitude de trafiquer,
pouvaient lui fournir les matières premières. Cette évolution du
négoce marseillais est un des grands faits économiques de ces
cinquante dernières années ; elle a eu une influence décisive
sur notre expansion coloniale. Les statistiques de la Chambre de
commerce sont à cet égard des plus démonstratives : en 1866,
le département des Bouches-du-Rhône n'employait que 6 744 che-
vaux-vapeur fournis par des machines à vapeur et 2322 fournis
par des forces hydrauliques; en 1905, il utilise 53238 chevaux
fournis par des machines à vapeur, 4 353 fournis par des forces
hydrauliques et 2900 produits par des moteurs à gaz. Voici un
tableau qui fera ressortir le même fait d'après le mouvement de
fonds provoqué par l'industrie marseillaise :
Francs.
En 1830 117 359 225
— 1840 180 669 270
— 1860 326 213 007
— 1880. 578481140
— 1900 782 079 861
— 1905 1037 473 594(1)
(!) Enquête industrielle faite à l'occasion de l'Exposition coloniale de 4906.
Rapport de M. Adrien Artaud (Marseille, Barlatier, 1906).
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--I^l
8{4 REVUE DES DEUX MONDES.
Marseille, dont on a l'habitude de ne considérer que l'actî-
Vité maritime et commerciale, est devenue une de nos plus
grandes villes industrielles, et c'est surtout à cette transformur
tion qu'elle doit d'être restée l'un des plus grands ports du
monde (1). Mais il faut bien voir que la transformation indus-
strielle est liée intimement à l'expansion coloniale et aux échanges
avec les colonies : si arides que soient les nomenclatures et les
statistiques, il est nécessaire d'en donner quelques-unes pour
mettre en lumière cette vérité capitale.
Parmi les industries marseillaises, la minoterie est l'une des
principales; une centaine d'usines y sont occupées. Les blés
russes, argentins, indiens affluent à Marseille, ainsi que les
fèves, les maïs ; c'est elle aussi qui reçoit les blés durs d'Algérie
et de Tunisie dont les industriels marseillais ont trouvé le moyen
de transformer la farine en semoules et en pâtes alimentaires;
soixante fabriques de ces pâtes prospèrent à Marseille et em-
ploient annuellement environ 3 millions d'hectolitres de blés
durs. Marseille réexporte chaque année de grandes quantités de
farine en Algérie, Tunisie, Maroc; ainsi, c'est elle qui achète les
blés de nos colonies et elle qui nourrit colons et indigènes. Les
rizeries marseillaises alimentent les noirs du Sénégal avec du
riz provenant en grande partie d'Indo-Ghine. Trois grandes bras-
series emploient les orges des colons algériens. Les industries
des corps gras, savonneries, stéarineries, huileries, sont celles
qui ont pris à Marseille le plus magnifique développement :
Marseille achète les huiles d'olives de Tunisie et d'Algérie (2),
qui sont loin de suffire à ses besoins; elle achète les arachides
du Sénégal et de Pondichéry (3), les sésames de Guinée, les
graines de lin d'Algérie, les palmistes de la Côte d'Ivoire et du
(1) Le tonnage de jauge net de tous les ports français, entrées et sorties rén-
nies, s'élevait, en 1904, à 34 millions de tonneaux ; Marseille, avec son mouvement
de 13 352 000 tonneaux, en représente les deux cinquièmes, 39 p. 100. An point de
vue de la valeur de ce commerce qui dépasse 9 milliards de francs, Marseille en
représente le 24 p. 100.
Voici maintenant la comparaison du, mouvement de Marseille avec celui des
plus grands du continent européen :
TOIfKAOE DE JAUGE NETTE (ENTRÉES ET SORTIES RÉUNIES)
1904 Hambourg 19 221 273 tonneaux de jauge.
— Anvers 18 713 410 —
— Marseille 13 352 500 —
— Gênes 12 070 697 —
(2) S 546 000 kilogrammes en 1903.
(3j L'huilerie marseillaise a employé, en 1903, 494000 tonnes de graines.
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LES COLONIES FRANÇAISES A MARSEILLE. 815
Dahomey, le coprah de nos possessions d'Océanie et dlndo-
Chine dont on fabrique un produit nouveau, la végétaline, très
employée aujourd'hui dans la cuisine. Toutes ces huiles entrent
surtout dans la confection des savons que Marseille exporte en-
suite dans le monde entier. Les colonies, en retour, offrent aux
savonneries de Marseille un débouché considérable : sur 23 000
tonnes de savon expédiées par mer en 1903, 17000 ont été aux
colonies. Les bougies, les huiles y sont également très deman-
dées. Les grands travaux de Chevreul et de M. Berthelot sur les
corps gras ont ouvert de nouvelles voies à l'activité des Marseil-
lais et les ont aidés dans leur lutte contre la concurrence amé-
ricaine; ainsi se lient, dans une étroite solidarité, les efforts en
apparence les moins coordonnés de notre énergie nationale : le
travail du savant arme Tin dustriel pour la lutte et l'usinier, à son
tour, fournit le fret des bateaux et fait vivre le colon.
Les raffineries de Marseille travaillent nos sucres coloniaux
de la Réunion et de la Guadeloupe, ses confiseries et ses choco-
lateries les emploient ; un jour prochain, sans doute, nos colo-
nies se mettront en mesure de vendre aux industriels marseil-
lais les cacaos qu'ils achètent en Amérique du Sud. Les peaui^
des bestiaux tués en Algérie, en Indo-Ghine, à Madagascar,
viennent en grande partie à Marseille pour y être tannées. Les
phosphates et les marbres d'Algérie et de Tunisie, les alfas, les
tabacs, les laines d'Algérie trouvent à Marseille un marché;
l'industrie du caoutchouc commence à s'y développer. Il est su-
perflu de continuer cette nomenclature et de montrer comment,
en retour, les colonies offrent à tous les produits de Tindustrie
marseillaise un débouché dont l'importance apparaît mieux à
mesure que les colonies se développent et que, dans le reste du
monde, les concurrences se font plus âpres. Les Compagnies
marseillaises de navigation trouvent, elles aussi, dans le fret
colonial, une ressource dont l'importance va toujours grandis-
sant, et ce sont elles, aujourd'hui, qui ne suffisent plus, soit
à l'exportation, soit à l'importation, aux besoins de notre em-
pire d'outre-mer. Il est singulièrement édifiant de constater
qu'en 1905, sur 2170 grands bateaux à vapeur entrés à Mar-
seille sous pavillon français, 1262 (jaugeant 1116743 ton-
neaux) venaient d'Algérie, 74 de Tunisie, 18 du Sénégal, 24 de la
cote occidentale d'Afrique, 17 d'Indo Chine, 11 des établisse-
mens français d'Océanie, 4 de la Réunion et de l'Inde française.
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816 REVUE DES DEUX MONDES.
De môme,, en 1905, sur 2332 vapeurs sortis de Marseille, 1061
(jaugeant 938 272 tonnes) étaient à destination de T Algérie, 158 de
la Tunisie, 20 du Sénégal, 25 de la Côte occidentale d'Afrique,
10 de la Réunion, 8 de Tlndo-Chine, 14 des établissemens fran-
çais d'Océanie, 1 de la Guyane française, 1 de Saint-Pierre et
Miquelon.Plus de cinquante navires, profitant du monopole qui
leur est assuré, font journellement le va-et-vient entre TAlgérie-
Tunisie et Marseille, et les colons se plaignent que les Compa-
gnies, abusant de leurs privilèges, ne font pas assez d'efforts
pour donner satisfaction à leurs besoins. Presque toutes les Com-
pagnies marseillaises de navigation sont -destinées spécialement
au commerce avec les colonies françaises; presque toutes les
lignes de navigation ont leur point terminus dans une colonie
française ou la desservent en passant. Ainsi, conclut M. Paul
Masson, « la flotte marseillaise est, par excellence, la flotte colo-
niale de *la France. » La prospérité du port de Marseille est
étroitement solidaire de celle des colonies : industrie, commerce
maritime, colonisation, ces trois fondemens de l'activité écono-
mique et de la fortune de Marseille sont indissolublement unis;
c'est ce que l'Exposition coloniale a parfaitement réussi à rendre
manifeste. Marseille fait environ 50 pour 100 du commerce total
de la France avec ses possessions lointaines; elle a réussi,
malgré la part de plus en plus active que Bordeaux, le Havre,
Dunkerque prennent au commerce colonial, à maintenir sa posi-
tion très loin en avant de tous ses concurrens; elle, est bien le
grand port colonial de la France.
IV
Marseille, port colonial, gigantesque mère Gigogne qui abrite
sous ses ailes la croissance de tout un peuple de colonies, qui
aide leurs premiers pas, subvient à leurs besoins, reçoit et utilise
les produits de leur travail ;' Marseille qui, du haut de Notre-Dame
de la Garde, envoie un adieu aux « coloniaux» qui partent et un
salut joyeux à ceux qui reviennent après un long exil ; et, à côté
de Marseille, toute la Provence avec son histoire et ses traditions,
ses beaux sites et ses vieilles ruines, sa civilisation et ses arts,
c'est d'abord ce qui apparaît quand on entre à l'Exposition par la
grande avenue central<^ : Massalia, une statue monumentale due
au sculpteur Constant Roux, accueille le visiteur; majestueuse-
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LES COLONIES FRANÇAISES A MARSEILLE. 817
ment assise à la proue de sa galère, d'une main elle tient une
rame, de l'autre une branche de cet olivier qui signifie la paix
et les arts de la paix, mais qui, ici, rappelle encore la cueillette
chantée par Mistral, l'huile, les savons, toute l'industrie : nous
sommes à Marseille où l'idéal n'est jamais loin du réel, ni la
poésie loin du négoce; le Marseillais n'est ni un théoricien, ni
un « intellectuel, » et la spéculation métaphysique ne trouble
guère sa rêverie par les belles nuits d'été, mais il aime les arts
et, quand il a réalisé son réverde fortune, il sait leur faire une
large place, parmi les embellissemens de sa vie. Ainsi les Grecs
d'autrefois, revenus de leurs courses à travers la Méditerranée,
se plaisaient à parer les temples de leurs dieux et à orner, des
œuvres de leurs sculpteurs et de leurs peintres, Tintériour pai-
sible de leurs fraîches maisons. Ainsi Athènes, Bruges, Florence,
Amsterdam, ont vu le génie des arts se développer en môme
temps que le génie du négoce.
Pénétrons dans le grand Palais que l'on appelle, assez impro-
prement, Palais de l'Exportation, et où Ton a rassemblé tout
ce que Marseille produit avec les matières premières coloniales
et tout ce qu'elle exporte aux colonies. Si nous tournons à
gauche, nous sommes à l'Exposition de l'Art provençal; si nous
prenons à droite, toute l'histoire scientifique, industrielle et
commerciale de la matière grasse se déroule sous nos yeux. Là,
les peintures vénérables, les meubles cossus, les faïences cha-
toyantes; ici, la fabrication des huiles et des savons depuis Tan-
tique pressoir à bras jusqu'aux usines modernes; là, Pierre Puget
et Fragonard, les vieux imagiers et les maîtres faïenciers; ici,
Chevreul et Berthelot, les chimistes et les industriels. Le savon
fait pendant à Tart : c'est la signature de Marseille. Constatons-
le sans aucune ironie, parce qu'il est naturel et significatif qu'il
en soit ainsi, que le savon ni Thuile ne font tort aux arts et que la
fortune de Marseille est fondée sur la matière grasse, de même
C|u'on disait jadis que « toute Flandre est fondée sur draperie, »
ou qu' « Amsterdam est bâtie sur des carcasses de harengs. »
L'exposition des corps gras est instructive même pour les
profanes. Voici des moulins de tous les temps et de tous les pays,
depuis la meule que tourne l'esclave antique, en chantant sa
mélopée gémissante, jusqu'aux usines où peine le prolétaire
d'aujourd'hui; une belle carte oléicole du bassin de la Méditer-
ranée; des panneaux décoratifs qui représentent la cueillette
TOMK XXXV. — i006. 52
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818 REVUE DES DEUX MONDES.
des produits oléagineux dans tous les pays : olives en Provence,
sésame aux Indes, arachides au Sénégal. Les colonies sont chez
elles dans ce temple de Thuile et du savon; ce sont elles qui, de
toutes parts, apportent la matière première : la prospérité da
Sénégal est dépendante de l'industrie qui emploie l'arachide.
C'est une très heureuse idée que les organisateurs de l'Expo-
sition ont eue de créer cette section de l'art provençal, que la
Ville et le Département ont subventionnée, que les musées et les
particuliers ont garnie d'oeuvres de premier ordre et où le visi-
teur se repose de toute cette industrie et de tout ce commerce,
en admirant ce que l'art de tous les temps a apporté de charme
et introduit d'idéal dans la vie provençale. Autour des Papes, à
Avignon, une école d'art se développe et produit ces fresques,
d'un style encore un peu raide, mais déjà si expressif, qui décorent
le palais des Papes, Notre-Dame des Doms et la chapelle Saint-
Martial; l'Exposition nous les montre relevées à Taquarelle par
Denuelle. Les archives communales ont prêté le fameux Livre
Rouffey registre richement enluminé des premières délibérations
des échevins de Marseille, sur lequel leurs successeurs prêtaient
serment, symbole vénéré des libertés marseillaises. Tout Paris,
l'année dernière, a admiré, à l'Exposition des primitifs, les chefs-
d'œuvre du « maître d'Avignon » et des artistes contemporaias
du roi René, qui fut peintre lui-même et qui sut faire de sa cour
un foyer de haute culture, de poésie et d'art. Le portrait du bon
prince angevin, qui fut si provençal de cœur et d'esprit, évoque
la vieille Provence au seuil de la première salle où l'on admire
surtout quatre tableaux du xv® siècljB, le Couronnement d'épines^
la Descente de Croix, V Ascension, la Pentecôte, prêtés par M. Paul
Révoil. Des vieux peintres d'Avignon aux artistes contempo-
rains, on peut suivre, de salle en salle, toutes les époques de
l'art provençal; lexvm* siècle, surtout, avec Fragonard,.Vanloo
et Joseph Verne t est richement représenté. Nous ne saurions,
dans cette rapide promenade à l'Exposition coloniale, nous attar-
der plus longtemps aux œuvres d'art, ni aborder la question
disputée de savoir s'il y a ou non une école provençale et
quels en seraient les caractères. Oserons-nous dire que cet en-
semble de traits communs qui contribuent à former ce que
l'on appelle une « école » ne nous est pas apparu ici avec évi-
dence, au moins dans la peinture? Au contraire, si Ton s'arrête
aux vitrines où les collectionneurs provençaux et les musées
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LES COLONIES FRANÇAI8B8 à. MARSEILLE. 819
ont réuni une incomparable collection de faïences de Moustiers,
de Goult et de Marseille des xyu^ et xviu* siècles, on a bi^a
l'impression d'être en présence de traditions continues et de pro-
cédés techniques spéciaux. Ici, l'industrie devient de l'art, du
plus délicat et du plus exquis. Notre incompétence nous oblige
à n'en rien dire de plus ; mais point n'est besoin d'être connais-
seur pour voir que les 433 numéros du catalogue des faïences cor^.
respondent à des œuvres de premier ordre ^ qui semblent bien
être la partie la plus originale de l'Exposition de l'Art provençal.
Faïences, meubles, objets d'art de toute sorte ressuscitent à nos
yeux ce que pouvaient être, à la belle époque du commerce colonial,
à la fin du xvii* et au xviii* siècle, la vie d'un riche Marseillais
qui, au soir d'une carrière de rude labeur, de lointaines navi-
gations, d'entreprises hardies et risquées, venait goûter le repos^
dans son hôtel de la ville ou parmi les pins et les oliviers de sa
maison des champs, entouré de tout ce que le confort et les arts
ajoutent au charme de l'existence.
Cette vie marseillaise, nous la retrouvons sous deux de seB'
aspects, à la campagne et sur la mer, dans « le Mas de SantO
Ëstello » que le Syndical (Tiniiiaiive de Provence a eu la bonne
pensée de reconstituer et de meubler de tous les ustensiles tels
qu'au pays de Mireille s'en servaient les ménagères du bon vieux
temps, et dans le Palais de la Mer, où Ton a très heureusement
résumé toutes les connaissances nécessaires aux navigateurs. Ici,
tandis que le public s'ébahit devant les formes fantastiques des
animaux des grands fonds, les spécialistes admirent l'une des
plus belles expositions internationales d'océanographie qui aient
jamais été réalisées. Les travaux de M. le professeur Thoulet,
du Prince de Monaco et des derniers explorateurs des régions
polaires antarctiques permettent à la France d'y tenir un rang
honorable, sans réussir cependant à égaler 1^ résultats obtenus
par les océanographes d'Allemagne ou d'Angleterre.
Le caractère démonstratif, éducatif, que les organisateurs ont
voulu et su donner à l'Exposition apparaît dans ce Palais de la
Mer et, partout, il ne cesse d'accompagner le visiteur. Il n'est
pas un pavillon colonial qui ne montre, peinte en grosses lettres
sur ses murs, une série de chiffres ou de dessins qui permettent
d'apercevoir d'un coup d'œil les dimensions, la population de la
colonie, le développement des différentes branches de .son com-
merce, les progrès de la colonisation, de l'industrie, de la navi^
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820 REVUE DES DEUX MONDES.
gation. L'on emporte ainsi, d'une promenade à travers les palais
et les pavillons, une impression beaucoup plus nette que celle
que laisserait l'entassement, si pro(j[igieux soit-il, des richesses
coloniales; le visiteur peut oublier les chiffres, il garde le sou-
venir des proportions, il prend conscience du magnifique essor
des colonies françaises.
Le caractère didactique de l'Exposition de Marseille apparaît
mieux encore dans les belles publications dont le Comité organi-
sateur a décidé qu'elle serait l'occasion. Exposer, non pas dans
de simples catalogues ou dans des rapports que personne ne voit,
mais dans des livres sérieusement et scientifiquement écrits par
des hommes spécialement compétens, tous Marseillais d'origine
ou d'adoption, le développement de l'empire colonial de la
France en lui-même et dans ses rapports avec l'activité écono-
mique de Marseille, telle est l'idée qui a guidé la commission
des publications que préside M. Delibes et dont MM. Clerc et
P. MassoD sont les vice-présidens. Ils ont voulu que leurs livres
fussent l'explication historique et documentaire des faits dont
l'Exposition est l'illustration : publications et expositions s'éclai-
Tent et se complètent les unes par les autres. Treize volumes
în-8<* vont être édités par la maison Barlatier ; neuf ont déjà paru.
Trois sont consacrés aux progrès des colonies françaises de 1900
à 1906; le premier contient une très remarquable introduction:
la Colonisation française au début du XX^ sièclcy par M. Paul
Masson; Y Algérie par MM. Nicollet et Valran, professeurs au
Lycée Mignet; la Tunisie, par M. E. Toutey. Le tome II comprend
\ Afrique occidentale par MM. Léolard, secrétaire général de la
Société de géographie, Teisseire, Rampai, Gasquet, Samat; le
Congo, par M. de Gérin-Ricard; la Côte des Somalis, par M. P.
Roubaud; Madagascar par M. H. Bardon; la Réunion^ Mayotte,
ComoreSy par M. A. de Duranty. Le tome III comprend Vlndo--
Chine, par M. Paul Girbal; VInde, par M. Pierre Roland; Nou-
velle-Calédonie et établissemens dOcéanie, par M. Henri Barré;
la Guyane par M. Henri Pelissier; les Antilles par M. R. de Bé-
votte ; Saint-Pierre et Miquelon par M. Darboux. — Nos richesses
coloniales font l'objet de quatre volumes, deux consacrés à
VIndustrie des pêches aux colonies et deux, non encore parus,
traitant l'un : les ressources végétales et la mise en valeur des
produits végétaux dans nos colonies ; l'autre : les découvertes mi-
nérales et f extension des eocploitations minières. Un volume est
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LES COLONIES FRANÇAISES A MARSEILLE. 821
consacré à V Organisation sanitaire aux colonies^ par le docteur
Georges Treille ; un autre le sera au Mouvement de la législation
coloniale dans les colonies et les pays de protectorat ^ et un à t en-
seignement colonial en France et à l'étranger, M. Paul Gaffarel,
avec la compétence qui lui appartient, nous a donné une très
utile et très complète Histoire de r expansion coloniale de la
France depuis 1870 jusqu'en 1905; un autre volume, dû à la col-
laboration de plusieurs professeurs et érudits marseillais (1), re-
late les aventures et les exploits des Voyageurs et Explorateurs
provençaux, M. Paul Masson, enfin, dans Marseille et ta colonisa-
tion française, a montré, avec une précision qui n'exclut ni les
vues générales ni les aperçus nouveaux, comment, à travers toute
notre histoire, la vie et l'activité de Marseille ont été étroitement
liées avec l'expansion de la France au dehors. Nous ne croyons pas
faire tort à ses collaborateurs en disant que le livre de M. Paul
Masson est peut-être le plus original de cette collection qui, dans
son ensemble, fait tant d'honneur à Tinitiative marseillaise; elle
constitue Tinventaire le plus complet qui ait été dressé des res-
sources, des populations, des besoins de nos colonies, et elle est
appelée à rendre les plus réels services à ceux qui ont la charge
de diriger pratiquement l'expansion de la France outre-mer.
Le ministre des Colonies et M. J. Charles-Roux ont voulu que
l'Exposition de Marseille apportât encore à ses visiteurs un en-
seignement d'un autre genre, et ils ont décidé de consacrer le pa-
villon du ministère des Colonies à une exposition de peinture et
de sculpture coloniales, ou du moins orientale^. Les grands
romantiques, Delacroix, Henri Regnaull, Decamps, Fromentin,
Chassériau, ceux à qui les ciels d'Afrique révélèrent un coloris
nouveau et aussi ceux qui peignirent l'Orient comme Hugo le
chanta, sans l'avoir vu, simplement parce qu'ils avaient de la
lumière dans l'œil et de l'exotisme dans l'imagination, sont repré-
sentés ici par quelques-unes de leurs bonnes toiles. Un grand
hall est réservé aux orientalistes contemporains, qui exposent
quelques morceaux excellens. La liberté de la Grèce et la con-
quête de l'Algérie ont déterminé, dans l'art français, un admi-
rable renouveau: verrons-nous un mouvement semblable au
romantisme sortir de la colonisation moderne? 11 n'apparaît pas
que la réponse nous soit donnée sur les murs du Pavillon du
(1) MM. Barré, Clerc, Gaffarel, de Laget, Pellissier, Perrier, Teisseire.
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822 REVUE DES DEUX MONDES.
ministère des Colonies ; les jeunes gens qui partent, grâce à des
bourses de voyage, pour étudier et pour tenter de rendre, par
la brosse ou Tébauchoir, Tâme, les form^ et les couleurs des
pays coloniaux, nous la rapporteront peut-être, quelque jour,
de leurs lointaines méditations sous les grands arbres des pays
chauds ou dans les mornes steppes du Soudan saharien. Il était
nécessaire, en attendant, de ne pas Laisser passer inaperçu Theu-
reux effort fait par les créateurs de l'Exposition de Marseille
pour associer les beaux-arts à cette grande manifestation de U
vie nationale et pour hâter la formation et Téclosion d'un art
colonial qui chercherait ses inspirations dans les mœurs et dans
les monumens des peuples d'Asie ou d'Afrique et qui emprun-
terait sa lumière au ciel des tropiques.
V
M A l'Exposition coloniale, nous disait, là-nas, un « colo-
nial, » ce que l'on voit le plus, c'est Marseille, et ce qui apparaît
le moins ce sont les colonies. » Exagération qu'excuse le soleil
marseillais et qui méconnaît ce que nous avons précisément
essayé de montrer, à savoir que l'intérêt et la nouveauté de
l'Exposition consistent beaucoup moins dans l'entassement de
produits coloniaux que dans la démonstration concrète de ce que
le travail des colonies peut apporter de prospérité à la métropole
et, réciproquement, des réformes, des institutions nouvelles,
des travaux, que les colonies attendent de celle-ci. Mais, cet
enseignement une fois tiré d'une tournée à travers les palais et
les pavillons, il faut reprendre la visite en détail pour constater
les progrès de chacune des grandes sections de notre empire colo-
nial. Ici la tâche du chroniqueur devient plus difficile : il ne
saurait retracer, même imparfaitement, les résultats de six an-
nées d'efforts ; il risque soit de descendre dans trop de détails,
soit de passer sous silence des faits considérables. Il doit se con-
tenter d'aperçus généraux et, s'il vient à s'attarder à l'une de
nos colonies, se résigner à en négliger d'autres.
Une simple promenade à travers l'Exposition permet d'aper-
cevoir les grandes lignes et les traits caractéristiques de l'œuvre
coloniale de ces six dernières années. C'est d'abord l'organisa-
tion des grandes unités administratives, des grands gouvernemens
que l'on sei^ait tente d'appeler des vice-royautés : ce sont, sans
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E^^""
LES COLONIES FRANÇAISES A MARSEILLE. 823
parler de l'Algérie el de la Tunisie, presque métropolitaines,
rindo-Ghine, l'Afrique occidentale, Madagascar, le Congo. Les
dimensions des palais sont la figuration exacte des proportions
relatives des différentes parties de l'empire colonial français.
L'Indo-Ghine et l'Afrique occidentale s'imposent par leur masse,
tandis que nos vieilles colonies, ces « Iles» jadis si florissantes,
semblent s'effacer pour laisser le premier rang aux nouvelles
vedues. La Réunion et les Antilles n'ont pour elles toutes qu'un
petit pavillon, d'ailleurs très élégant et aménagé avec autant de
science que de goût; la Guyane, la Nouvelle-Galédonie, Tahiti
se partagent un bâtiment dont le médiocre intérêt révèle le dés-
arroi économique et financier dont souffrent, sinon la Guyane,
du moins nos colonies du Pacifique.
Organisation administrative, mise en valeur économique par
l'étude détaillée des richesses naturelles et par l'exécution de
travaux publics, tel apparaît encore le résultat de ces dernières
années. Le corps des fonctionnaires coloniaux s'est complété,
amélioré, spécialisé. De bons gouverneurs généraux, heureuse-
ment maintenus longtemps dans leur charge, ont fini par créer
des traditions politiques et administratives; ils ont pu profiter
de leurs expériences, porter remède à bien des abus, combler
l>ien des lacunes. Partout ils ont inaugiu'é, vis-à-vis des indi-
gènes, une politique de plus en plus préoccupée d'étudier, pour
les respecter, tout en tirant parti d'elles, les lois, les coutumes
et les traditions des peuples que nous avons assumé la tâche de
gouverner. Le développement des services d'enseignement et
surtout des écoles techniques pour les indigènes a marché de
pair avec l'application de nouvelles méthodes d'administration.
Un grand palais central, six ou sept pavillons, des annexes,
des boutiques, une maison annamite, un théâtre, toute une ville
aux architectures compliquées, étranges, mais puissantes et bien
choisies pour donner l'impression d'une civilisation très antique
et très raffinée : c'est l'exposition de l'Indo-Ghine. La disposition
et la multiplicité de ses palais est un premier enseignement :
rindo-Ghine est une, elle a un gouvernement général, elle est
un empire d'environ dix-sept millions d'habitans : un grand pa-
lais central en fait foi ; le gouvernement général y a réuni les
échantillons et les documens statistiques qui concernent l'en-
semble de la colonie et qui témoignent de son activité et de ses
progrès. Quelques chiffres, qui s'étalent sur les murs, mettent en
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824 REVUE DES DEUX MONDES.
un relief saisissant le merveilleux essor économique de l'Indo-
Ghine en ces dernières années et rendent sensibles les résultats
de Toeuvre de MM. Doumer et Beau et de MM. Guillaume Capus
et Henri Brenier, directeur et sous-directeur des services de la
colonisation, de l'agriculture et du commerce. Voici quelques-
uns de ces chiffres : nous les citons sans commentaires, tant
leur éloquence est persuasive :
Budget général de Tlndo-Chine pour
1904 73 513000 fr. (33 415 piastres).
Chemins de fer en exploitation (1904). . 1 180 kilomètres.
Capitaux engagés ( Capitaux français. . 422658000 fr.
(1904). ( Capitaux étrangers. 122050900 fr.
Total 544708 900 fr.
Exportation du riz (1904) 976410 tonnes.
— café — U6 348 kilogr. contre
presque rien en 1899.
Importation française de cotonnades. . (1894) 1 090 loniei (1904) 4 385 uoiei
— étrangère — . (1894)2 890 — (1904) 204 —
Exportation de poivre en 1904 5 343 —
— de caoutchouc — .... 177 — (exploitation com-
mençante).
Production de soie — • • • • 1250000 kilogrammes, etc.
Mais ilndo-Chine, en même temps qu'elle est une, est aussi
multiple : elle se compose de pays très divers ; ils ont chacun
leur individualité qui s'accuse dans une différence de races que
de longs siècles d'histoire ont accentuée et qui se révèle, à
l'Exposition, par la bigarrure des architectures, depuis le pnôm
cambodgien jusqu'au pavillon aux toits étages du Laos. Unis
sous l'autorité suprême, mais lointaine, de la France, ces divers
pays gardent leurs mœurs, leurs traditions, leurs croyances,
leur conception particulière de la vie sociale. L'une des impres-
sions que réussit adonner l'Exposition, c'est celle de l'antiquité
et de l'originalité des civilisations indo-chinoises : notre civili-
sation est jeune en face de celle des Cambodgiens, descendue de
l'Inde, de celle des Annamites qui ont reçu, il y a tant de siècles,
la haute culture chinoise, de celle des Laotiens dont les origines
se perdent sur les hauts plaieaux du Tibet. Ici des centaines de
générations mortes parlent par la bouche des vîvans, et les nou-
veaux venus, si supérieurs que puissent être, à certains points
de vue, leurs méthodes de travail et leurs procédés de gouver-
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LES COLONIES FRANÇAISES A MARSEILLE. S25
nement, ne sauraient se dispenser de prêter Toreilie aux voix
vénérables de ces ancêtres dont le respect a pris, chez les
peuples d^Extrême-Orient, la forme et Timportance d'un culte.
Et quelle diversité de types I Outre les grandes races annamite,
cambodgienne, thaï, les montagnes du Laos cachent des popu-
lations très diverses, encore mal connues, rameaux détachés de
quelque grand peuple détruit ou fugitif; chassées jusqu'au fond
de la péninsule indo-chinoise par des invasions, éloignées de
la mer par des peuples plus guerriers ou plus nombreux, ces
tribus vivent isolées, souvent sans rapports les unes avec les
autres ; las Annamites les appellent en bloc les Khas, au sens
où les Romains disaient « les Barbares; » elles n'ont ni la
même organisation sociale, ni les mêmes besoins économiques
que les Annamites qu'elles considèrent comme leurs pires enne-
mis et dont elles redoutent la domination. Quand nous em-
ployons des soldats annamites pour faire la police parmi ces
peuplades, nous commettons une double erreur, nous employons
les hommes des plaines et du littoral dans des montagnes dont
. le climat leur est nuisible, et surtout nous blessons les senti-
mens d'une partie de nos sujets et nous allons directement à
rencontre du but que nous poursuivons. On parle beaucoup au-
jourd'hui, — et avec raison, — de « politique indigène » et l'on
cherche à trouver des élémens de prospérité pour notre empire
d'Indo-Chine dans le développement des anciennes races et l'ac-
croissement de leur capacité de production; mais il faut bien
voir que la « politique indigène » est délicate à pratiquer et de-
mande de la part des gouvernans beaucoup de tact et de pru-
dence, surtout lorsqu'on est en présence de populations aussi
anciennement civilisées, qui ont l'habitude de regarder vers la
Chine comme vers le foyer de toute science et de tout progrès
et qui vivent sur des terres dont la richesse pourrait un jour
tenter la convoitise de voisins puissans et victorieux.
La première condition, pour bien gouverner nos sujets, asia-
tiques ou africains, est de bien connaître les populations diffé-
rentes que nous confondons trop souvent sous cette vague ap-
pellation d'indigènes. Nos administrateurs commencent à être au
courant de la vie sociale, des aspirations et des besoins des
Annamites ou des Cambodgiens avec lesquels ils sont en contact
dans les villes; mais ils ont beaucoup moins pénétré les mœurs
des tribus des plateaux de l'Annam ou du Laos. Beaucoup
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826 REVUE DES DEUX MONDES.
d'entre elles ont appris i se défier des hommes des vallées et des
plaines, et elles ne descendent pas volontiers de leurs nids d'aigle ;
ces populations clairsemées n^anront peut-être jamais un grand
Tôle dans Tessor économique de llndo-Chine, mais leurs tradi-
tions et leurs mœurs offrent, au point de vue ethnographique
et historique, un très grand intérêt ; elles occupent d'ailleurs les
rives du Mékong, le royaume de Luang-Prabang, c'est-à-dire
les régions frontières entre le Siam et nos possessions; nous
aurions donc profit à nous attacher ces tribus, au caractère doux
et pacifique, chez qui les châtimens corporels sont inconnus et
dont quelques-unes ignorent jusqu'au mot qui signifie voler, et
à favoriser leur multiplication. Elles sont décimées par les épi-
démies, soixante-dix pour 100 des enfans périssent, la plupart
enlevés par la petite vérole. L'éducation hygiénique devrait être
l'un des premiers articles du programme d'une « politique indi-
gène; » or, le Laos n'a actuellement que quatre médecins pour
plus d'un million d'habitans !
L'Exposition de Marseille aura beaucoup contribué à nous
révéler ces populations si intéressantes, puisque c'est à l'occasion
de l'Exposition que M. Armand Raquez, — un voyageur qui sait
être aussi un savant et un psychologue, — a parcouru les régions
les moins connues du Laos et recueilli des documens précieux sur
les races et les mœurs du pays. L'exposition du Laos est faite de
ses collections d'ethnographie, d'histoire naturelle et d'art qui,
il faut l'espérer, viendront ensuite enrichir l'un de nos musées
coloniaux. M. Raquez lui-même est commissaire de la section du
Laos ; il dit volontiers le charme des pays laotiens et l'attrait de
ces populations, leurs costumes pittoresques, leur caractère
craintif et bienveillant, leurs mœurs policées et douces. Au
théâtre indo-chinois, tandis qu'au premier étage une troupe
annamite interprète un drame où le tigre donne ime leçon de
pitié à la férocité des passions humaines, au rez-de-chaussée
dansent et chantent trois petites Laotiennes, délicat et gracieux
échantillon de la race. Drapées dans leurs écharpes aux tons
discrets et passés, fines comme des bronzes antiques, fragiles
comme des bibelots d'étagère, Sao-Boun, Sao-Deng, Sao-Si
dansent d'après des rites millénaires, avec des gestes lents,
souples, décens, dont chacun a une signification presque sacrée,
tandis que la flûte de bambou les accompagne sur un mode très
doux. Nous sommes au Laos, bien loin des bamboulas nègres ou
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LES COLONIES FRANÇAISES A MARSEILLE. 827
des danses du ventre qui, dans les ksour d'Algérie , allument
une flamme de convoitise dans les yeux noirs du nomade. Voici
la chanson de Sao-Si : c'est l'étemelle élégie d'amour, le tendre
appel de la bien*aimée qui soupire en attendant la venue du
bien-aimé et qui conte aux étoiles sa mélancolie :
Grand astre de la nuit, dis-moi pourquoi les étoiles brillent si fort ce -
soir, alors que mon cœur est plein de tristesse? Pourquoi?
Mon bien-aimé n'est pas là, dis-tu t Va donc lui dire que je pense à lui
et prie-le de venir jusqu'à moi.
Seule, je suis triste et je me lamente. J'ai devant mes yeux le doux
éclat de son regard et les traits gracieux de son visage que j'aime.
S'il ne peut me donner sa soirée, qu'il vienne une seconde, que je le voie
durant un court instant, et la joie remplacera la tristesse de mon Ame.
Je suis orpheline sur cette terre ; je ne trouve pas de quoi pourvoir à mes
betu>ins et je cherche un cœur généreux qui veuille soulager ma misère.
0 jeune homme I resteras-tu indi£férent?
Je suis ici comme un exilé sur le bord d'un fleuve.
Je voudrais être joyeuse comme les autres filles du village. Viens donc,
Ô joune homme, prendre mon cœur et toute mon âme pour la môler avec
ton Ame.
Le thème est vieux comme le monde, mais combien, ici, Tex-
•*ression en est vibrante et poétique ! Voici encore, — pour nous
reposer des statistiques, — une petite fable dialoguée que les
trois Laotiennes miment et récitent avec des intonations de psal-
modie, des gestes menus et expressifs :
I^ Gh(bub. — En ce temps-là, il y a bien longtemps, Nang Méo vint dans
une maison habitée.
Thao Sàmon. — Que venez>vous faire ici, ma chère Nang Méo ?
Nang Méo. — Je suis venue chez vous pour demander l'aumône d'un peu
de poisson. Je n'en ai point et j'ai faim.
Thao Samon. — Est-il vrai?
Nang Méo. — Cest ainsi.
Thao Samon, s'adressant à Soulingsa. — Eh bien, Soulingsa, allez donc
quérir des gens du voisinage pour qu'ils enlèvent cette importune.
Nang Méo.— Ma chère mère, vous n'avez donc pas pitié de moi?yous voulez
me taire mal alors que je viens seulement vous demander un peu de poisson.
Soulingsa. — Si tu ne veux pas sortir de bonne volonté, Ton t'expulsera
de force. L'autre jour, tu as volé des poissons à mon père.
Nang Mio. — C'est votre dernier mot ? S'il en est ainsi, je m'en vais.
SouuNOSA. — C'est notre dernier mot.
Lb Ghibur. — En ce temps-là, il y a bien longtemps, Nang Méo vint dans
une maison habitée.
C'est la Cigale et la Fourmi J
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828 ARVUE DBS DEUX MONDES.
Ces exemples traduisent bien l'impression de civilisation an-
tique et raffinée, polie et artistique qui émane aussi bien des
montagnes laotiennes que des villes de TAnnam ou du Cam-
bodge, comme de toute cette Asie dont la France a assumé la
belle, mais difficile tâcbe de gouverner un large morceau. Nulle
part la « politique indigène, » souvent et très bien définie par
M. Beau, ne demande plus de ménagemens, plus de conscience
et plus d'art, et n'exige des fonctionnaires plus zélés et plus pru-
dens. Nous sommes en présence d'une, ou plutôt de plusieurs
civilisations, qui se sont endormies dans leurs traditions et leurs
coutumes millénaires ; si nous cbercbions à les réveiller trop
brusquement, elles s'éloigneraient de nous avec défiance ; mais
quand nous aurons travaillé longtemps à l'amélioration maté-
rielle et morale de leur condition et de leur vie, cpmmc elles
sont assez intelligentes pour comprendre leur intérêt et nos bien-
faits, elles viendront à nous avec tout leur cœur. Il importe au-
jourd'hui de prendre garde à l'évolution curieuse et inattendue
qui commence à s'opérer dans les rangs supérieurs do la popu-
lation annamite : mieux que tous nos efforts, les victoires japo-
naises et surtout les édits de l'impératrice de Chine pour la ré-
forme des examens, ont fait comprendre aux plus éclairés des
mandarins et des lettrés annamites l'utilité d'une direction euro-
péenne; ils commencent aujourd'hui, spontanément, à nous de-
mander l'instruction française et scientifique : « Puisque la Chine
se transforme, pourquoi, se demandent-ils, l'Indo-Chine ne se
transformerait-elle pas, elle aussi? » N'imposons pas, mais don-
nons volontiers et largement notre civilisation et nos méthodes.
Il est eu notre pouvoir, aujourd'hui, d'opérer nous-mêmes, en
Indo-Chine, la transformation inévitable qui a renouvelé le
Japon, qui est en train de transfigurer la Chine et qui, dans
quelques années, aura créé un Extrême-Orient nouveau où Tlndo-
Chinc française pourra, si nous savons adopter une bonne mé-
thode et l'appliquer avec discernement, jouer le rôle de grande
puissance.
Ces belles espérances que confirme avec tant de force, en
montrant les résultats déjà acquis, une promenade à travers
l'Exposition de Marseille, sont la meilleure réponse à la déplo-
rable formule: u Lâchons l'Asie, «que certains publicistes n'ont
pas craint de propager. Le moment où elle atteint une pareille
prospérité, où ses échanges, avec la France s'accroissent^ où son
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LES COLONIES FRANÇAISES À VARSIILLS. 829
rôle en Extrême-Orient grandit, n'est pas celui où il faut nous
préparer à « lâcher » Tlndo-Chine, mais bien celui où il faut nous
mettre en mesure de la gouverner mieux (1), de mettre en va-
leur ses ressources, de la défendre contre toutes les convoitises
du dehors et tous les découragemens du dedans.
VI
Des palais délicatement ouvragés où s'abritent l'art compliqué
et la civilisation vieillie de Tlndo-Chine française, si Ton passe
à la construction, — d'un style barbare, mais puissant, qui rap-
pelle les monumens de Tombouctou et les iatas des tyrans 80u«
danais, — où TAfrique occidentale étale avec orgueil les magni-
fiques espérances de son essor économique, le contraste est
complet et l'antithèse saisissante. Ici le Français, le blanc, tra-
vaille sur table rase ; tout est à créer ; les populations, très clair-
semées, appartiennent pour la plupart à ces bons peuples nègres
du Soudan, facilement gouvernables et qu'il suffit de bien traiter
pour en faire de fidèles sujets; pas de villes, pas de routes; une
organisation politique et sociale rudimentaire ; l'administrateur,
le commandant de cercle éprouve partout cette joie profonde de
créer, de voir, presque aussitôt après l'effort, grandir les résul-
tats. M. Roume disait récemment la satisfaction qu'il avait
éprouvée lorsque, naviguant sur le Niger, il voyait partout les
villages se relever de leurs ruines, les terres naguère en friche
se couvrir de moissons, des cultures nouvelles prospérer, la vie
fleurir là où les Ahmadou et les Samory avaient semé la mort
et la destruction. L'honneur de ces résultats revient d'abord, —
l'Exposition ne le rappelle peut-être pas assez, — aux soldats
(1) U se pose actuelîement, en Indo-Chine , un certain nombre de problèmes
administratifs extrêmement délicats qu'il ne nous est pas possible d'aborder ici ^
les monopoles, notamment celui de l'alcool, alimentent pour une très forte par^
le budget; mais la perception de cet impôt soulève les plus grosses difficultés. (Joe
nuée de fonctionnaires des contributions indirectes, généralement mal préparés
à une besogne qui, parmi les populations indigènes, demande beaucoup de tact
et de mesure, s'est abattue sur le pays. La manie de la régularité et de l'uni for-
mité, dont le Français n'arrive pas à se départir, a fait créer des douanes jusque
sur le Mékong et le long de la frontière siamoise du Luang-Prabang, au risque de
provoquer l'émigration de nos sujets sur la rive siamoise du fleuve. Nous ne pou-
vons qu'indiquer ici ces erreurs d'application. U faut que les indigènes soient inté-
ressés au développement économique de l'Indo-Chine bien loin d'en être les vic-
times. Dût le budget en souffrir, l'organisation des douanes doit être revi<:ée et
des adoucissemens doivent être apportés au régime des monopoles.
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«^
830 . RSVUB DBS 01CUX MOmES.
qui, au prix des pires souffrances, ont dompté et détruit ces po*
tentats sanguinaires et rendu possible Toeuvre de colonisation.
Aujourd'hui la « paix française » règne du Sénégal au Tchad,
d'Alger au Dahomey, sur d'immenses régions dont plusieurs pos-
sèdent des ressources naturelles admirables, et qui n'attendent
que la voie de communication qui les reliera au reste du monde.
Tout l'art des organisateurs de l'exposition de l'Afrique occiden-
tale, MM. Gabelle et Max Robert, a tendu à montrer d'une part
les «c possibilités économiques ^> de l'Afrique occidentale et,
d'autre part, les moyens de les transformer en réalités; ils y
ont parfaitement réussi; leur exposition est une révélation et
leur foi en l'avenir inspirerait confiance aux plus pessimistes.
L'Afrique occidentale a aujourd'hui 1 200 kilomètres de
ohemin de fer. Avant qu'ils soient ouverts et que l'amélioration
des voies navigables ait été entreprise, seuls les produits chers,
oonmie l'ivoire et le caoutchouc, valaient la peine d'être trans-
portés à dos d'homme jusqu'à la côte. L'achèvement de la ligne
de Kayes au Niger, l'ouverture des premiers tronçons des lignes
de pénétration de la Guinée, de la Côte-d'Ivoire et du Dahomey
commencent à permettre l'exportation des produits agricoles de
l'intérieur et l'essai de nouvelles cultures. 6000 tonnes d'ara-
chides attendaient dernièrement à Kayes que les bateaux de mer
vinssent les transporter à Marseille où leur huile alimentera les
savonneries ; les riz du Niger descendent maintenant à Saint^
Louis et y font concurrence à ceux d'Indo-Chine que Marseille y
expédie. Aujourd'hui, sur le passage des locomotives, une ère
de pacification et de prospérité s'ouvre pour les parties naturel-
lement riches de cet immense domaine, le Fouta-Djalon, le
Haut-Niger, certaines parties de la Boucle du Niger et du Daho-
mey. « Les rives du Niger vont se transformer en une immense
rizière, disait dernièrement M. Ponty, lieutenant-gouverneur du
Haut-Sénégal et Niger, tandis que les champs de coton fructifie-
ront en arrière et que tous les produits jadis inutilisés, par
suite des difficultés de transport, viendront s'entasser aux escales
pour partir vers l'Europe. » Mais l'outillage, nécessaire à la
mise en valeur économique d'aussi vastes contrées et h l'achè-
vement de l'œuvre de civilisation et de paix si heureusement
conduite par la France, est encore rudimentaire : chemins de fer
et voies navigables sont, en Afrique, les outils par excellence
de la civilisation. « Ces vastes contrées, hermétiquement fermées
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LES COLONIES FRANÇAISES A MARSEILLE.
831
par Ièl nature, disait M. Roume en mai 1906, les ressources de la
science et des capitaux modernes nous permettent maintenant
de les ouvrir, en aménageant les rares points d'accès maritimes
naturels, en corrigeant, là où cela est possible, les défectuosités
des voies fluviales, mais surtout en créant des voies de pénétra-
tion artificielle, des chemins de fer... Tandis que, dans la plupart
des autres pays, un état de civilisation, souvent même des plus
avancés, a pu s'établir indépendamment de la création des che-
mins de fer, chez nous aucun progrès notable, dans une direc-
tion quelconque, ne peut être obtenu sans cette création. »
Pousser jusqu'au Haut-Niger la ligne de Guinée, conduire celle
de la Côte-d'Ivoire au delà de la zone des forêts équatoriales,
continuer celle du Dahomey, amorcer de nouveaux tronçons,
relier par un fil télégraphique Tombouctou, Bourem, Niamey,
Zinder, pour être en mesure de communiquer directement avec
l'Algérie lorsque la métropole aura réalisé le projet de ligne té-
légraphique transsaharienne étudié par M. l'ingénieur Etiennot,
aménager enfin la baie du Lévrier pour l'exploitation des pêche-
ries du banc d'Arguin, tels sont les principaux articles du pro-
gramme que M. Roume compte réaliser grâce à l'emprunt
considérable que la colonie se propose de contracter.
2 277 000 kilomètres carrés, i 0 millions d'habitans, 1 200 kilo-
mètres de chemins de fer achevés, 1 200 en projet, un emprunt
de 63 millions contracté en 1903, un autre de 100 prévu pour
1907, l'un et l'autre gagés sur les ressources de la colonie, un
budget passé, sans heurts, sans difficultés, de 24 millions en
1903 à 36 millions en 1906, un commerce extérieur passé, de
1895 à 1904, de 78 777 000 francs à 185 952 000 francs (1); la
pacification succédant à la guerre perpétuelle, la civilisation
substituée à la barbarie d'un Béhanzin, d'un Rabah ou d'un
Samory, des cultures nouvelles préparant les élémens d'un trafic
(1) Situation du commerce extérieur :
Importation. Exportation.
Totaux.
Colonies. 1895 1904 1895 1904 1895 1904
fr. fr. fr. fr. fr. fr.
Sénég&l. . . 28268054 49 846 739 12 435 887 29 920 893 40 703 941 79 767 632
Guinée. . . . 5 072903 14 802 063 5 230 376 13 675236 10 303279 28 477 299
Côte-d'lvoire. 2 999 596 15 583 382 3 706 451 10 286 743 6706 047 25 870125
Dahomey. . 10 542220 10 681238 10 521868 11156009 21064 088 21S37 247
Totaux. 46 882773 90913 422 31894 582 65 038881 78777 355 1!V5952303
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REVUB DES DEUX MONDES.
considérable : tels sont les résultats que les données statistiques
et les collections du palais de l'Afrique occidentale montrent
aux ^dsiteurs de TExposition. Dans l'histoire coloniale de tous les
peuples il n'est peut-être pas d'oeuvre plus belle, ni plus humaine;
et il n'en est peut-être pas, dans notre propre histoire, dont les
résultats promettent d'être plus avantageux pour la métropole.
C'est une impression de même nature, quoique moins vive,
que Ton emporte d'une visite au pavillon du Congo. Là aussi le
perfectionnement de l'outillage économique, la réorganisation
administrative, l'amélioration des voies de communication pré-
purent, dans un avenir prochain, le moment où les colonies qui
constituent le gouvernement général du Congo subviendront à
leurs besoins et à leurs travaux par leurs propres ressources. Les
prévisions budgétaires pour 1906 sont arrêtées à 5 920 000 francs.
Le commerce général a été en 1904 de 21 193603 francs (dont
9058140 francs à l'importation et 12135 463 francs à l'exporta-
tion) contre 16 916 319 francs en 1903. Le Congo a, dans le
caoutchouc, un élément inépuisable de richesse ; il est au début
d'une ère de très brillant développement économique.
Madagascar, pour son immense surface, n'a que 2 600 000 ha-
bitans environ; cette pénurie d'hommes et la médiocre fertilité
d'une grande partie de son sol empêchent son essor d'être aussi
rapide qu'on l'avait espéré. Le beau palais qu'elle a construit à
Marseille est un témoignage de ses efforts, de ses progrès et des
résultats qu'elle a déjà acquis sous le gouvernement du général
Galliéni. Les chiffres, ici, bien qu'avec de moindres proportions,
ont la même signification qu'en Afrique occidentale ou en Indo-
Chine. Le budget qui était de 10 830000 francs, en 1896, est, en
1905, de 48185000 francs ; depuis 1903, la métropole a pu sup-
primer sa subvention et c'est au contraire la colonie qui contribue
aux dépenses militaires. Les importations, en 1904, ont été de
26419000 francs et les exportations de 19350000 francs ; la part
de la France dans le commerce est depuis longtemps prépondé-
rante; un régime douanier presque prohibitif a évincé la con-
currence anglaise et américaine; seule l'Allemagne réussit à
maintenir et même à améliorer ses positions. En 1896, sur un
commerce de 17 millions et demi de francs, la France n'entrait
que pour 7391000 francs; en 1904, sur un chiffre d'affaires de
45776 000 francs, elle participe pour 35 925 000 francs. Madagas-
car est bien une colonie française dont l'essor profite à la France.
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LES COLONIES FRANÇAISES A MARSEILLE. -^^^ 83S
Des expositions, si intéressantes, que TAlgérie et la Tunisie
ont installées dans deux palais charmans, il faudrait, pour sortir
des banalités, parler trop longuement pour que nous puissions
le faire ici ; nous n^en voulons retenir qu'un seul enseignement
positif. L'activité économique de l'Afrique du nord est si étroi-
tement mêlée à celle de la métropole que, pour faire ressortir
cette liaison intime, il faudrait passer en revue toutes les
branches de l'activité métropolitaine et coloniale. Il suffit de
citer un chiffre : le commerce de la France avec l'Algérie, qui
était, en 1834, de 5 millions de francs, était, en 1905, de 589 mil-
lions. Ajoutons-y le commerce de la France-Algérie avec la
Tunisie: 102669 000 francs on 1904, et nous arrivons à cette
constatation d'une importance capitale : la France fait, avec ses
colonies de l'Afrique du Nord un commerce qui atteint 700 mil-
lions de francs; un nombre toujours croissant de ses nationaux
s'y fixent et s'y enrichissent; des capitaux considérables y fruc-
tifient ; la vie algérienne et tunisienne, tout en gardant son ori-
ginalité et son autonomie partielle, n'a jamais été plus étroite-
ment mêlée à la vie économique de la métropole.
VII
Ainsi Marseille, à une époque bien choisie, où les résultats
de plusieurs années de labeur et d'essais commençaient à se
dessiner^ donne à la France une synthèse de son essor colonial ;
elle lui en retrace l'histoire et les péripéties et lui en met sous
les yeux les bénéfices matériels et les avantages de toute nature.
Elle a réuni chez elle toutes les colonies et elle les a conviées à
dire leurs succès, leurs espérances, leurs besoins. Rarement
spectacle plus réconfortant a été offert à une nation, et j'imagine
que, s'il reste encore des adversaires de toute colonisation, la
constatation d'un pareil succès serait de nature à les convertir, si
l'évidence elle-même ne trouvait toujours des incrédules. Colo-
nies de fonctionnaires, colonies sans colons, s'en va-l-on encore
volontiers répétant, comme si, durant la période d'organisation
et de mise en valeur, les bons fonctionnaires n'étaient pas les
premiers et les plus nécessaires artisans du succès et comme si,
dans des pays déjà surpeuplés, comme l'Indo-Chine, il était né-
cessaire d'établir de nombreux colons français. Il n'y a pas
qu'une manière de coloniser : celle des Russes en Sibérie en est
TOUR XXXV. — 1006. 53
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REVUE DES DEUX MONDES.
|te, celle des ÀDglais dans Tlnde en est une autre. Si TAlgérie
un pays de peuplement français, Flndo-Ghine a besoin, avant
but^ pour prospérer, d'une bonne politique indigène : c'est le
^avail de ses propres habitans qui doit faire sa fortune et assurer
/'aux maisons françaises qui y font du commerce, de Tindustrie
t ou de Tagriculture, des bénéfices rémunérateurs. Nous coloni-
I sons pour les autres, dit-on encore parfois. Les chiffres que nous
[ avons cités, pour montrer l'heureux développement des échanges
i entre les colonies et la métropole, apportent à cette objection,
f un peu vieillie, la meilleure des réponses. La France fait
I aujourd'hui, avec ses colonies, plus d'un milliard de commerce,
( c'est-à-dire autant qu'avec sa meilleure cliente, l'Angleterre :
I notre vie économique est de plus en plus liée au travail des
I colonies. Presque toutes nos industries demandent chaque jour
f davantage leurs matières premières à nos colonies, et elles y
sont assurées d'un débouché toujours plus important pour leurs
produits fabriqués : nous lavons montré à propos de Marseille,
mais nous pourrions le dire de tous nos principaux ports, de
Lyon, de Paris, de nos grandes villes manufacturières. L'activité
de nos ports, nos lignes de navigation, nos industries, notre com-
merce trouvent un aliment nouveau dans nos possessions loin-
taines à l'heure où nous avons à lutter contre une concurrence
internationale de plus en plus formidable.
Chacune de nos grandes colonies est apparue à Marseille ce
qu'elle est en réalité, une individualité de plus en plus auto-
nome et complète, douée de tous les organes nécessaires à la
vie, mais rattachée, autant par ses intérêts que par ses origines,
à l'ensemble de la vie nationale. Chacun de ces grands morceaux
de l'empire français a sa place et est appelé à jouer son rôle
dans la partie du monde où il gravite : l'Indo-Ghine participe
à la vie de l'Extrême-Orient, Madagascar à celle de l'Océan
indien; ils sont, pour ainsi dire, dans des milieux différens, les
représentans de la civilisation et de l'activité françaises. L'exis-
tence de ces colonies prospères est, pour la France, un élément
de stabilité économique et même politique; à l'heure où il se pro-
duit, grftce à la rapidité des communications, une sorte d'unifica-
tion des méthodes de production et d'échange et où les pays de
civilisation européenne se font concurrence avec des produits
similaires et de qualité sensiblement équivalente, il n'est pas
indifférent, pour une grande nation, de trouver, dans desposses-
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""""""^tmi-
LE8 COLONIES FRAlfÇAlSES A MARSEITXB. 83'1
siens qui s'étendent presque toutes sous des climats étttiftgers,
une réserve de matières premières et un marché toujours
ouvert. En nous mêlant à la vie politique et commerciale des
principales régions du globe, nos colonies nous rendent un autre
service : elles contribuent à maintenir chez nous, malgré nos dis-
cordes intérieures, une stabilité relative et une certaine conti-
nuité de vues; les colonies sont ainsi, pour la métropole, un
perpétuel enseignement et un utile exemple ; elles lui appren-
nent la nécessité de faire passer, avant les querelles politiques et
religieuses, le souci de rester forts ; elles l'arrachent à la séduc-
tion des rêveries humanitaires pour la placer en face de la réa-
lité de la concurrence internationale et de la lutte pour la vie ;
elles lui enseignent Tefficacité souveraine et la nécessité bienfai-
sante de Teffort. On essaye, dit-on, d'acclimater aux colonies, en
Indo-Chine notamment, sous couleur de propagande républi-
ciaine, le régime de la suspicion et de la délation politique ; si
une pareille tentative réussissait, les nouvelles colonies fran-
çaises, si prospères, si pleines de vitalité, auraient fait leurs
premiers pas vers la décadence et la ruine. Aussi ne croyons-
nous pas terminer par un souhait mesquin ou partial les ré-
flexions que TExposition de Marseille nous a suggérées, en
disant, comme le vieux Caton répétait qu'il faut détruire Car-
thage, qu'il faut préserver les colonies de la politique et sup-
primer les sénateurs et les députés coloniaux.
René Pinon.
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L'IMPÉRIALISME GERMÂNÏS'
DANS
L'ŒUVRE DE RENAN
AVANT LA GRISE DE 1870
Il s'csl dessiné depuis quelques années, en Allemagne d'abord,
puis en France, un mouvement intellectuel assez inattendu au-
tour de Tœuvre d*un écrivain français qui mourut il y a un quart
de siècle, le comte Joseph-Arthur de Gobineau. Toute une littéra-
ture d'exégèse et de polémique a surgi des deux côtés du Rhin
pour exposer, commenter, réfuter ses idées. L'auteur de la
présente étude a demandé, pour sa part, le secret de cette re-
nommée posthume aux récens triomphes d'une conception poli-
tique qui n est d'ailleurs nouvelle en ce monde que par sa
forme, la théorie de l'impérialisme de race (1). Gobineau fut
en effet le poète épique des destinées conquérantes et civili-
satrices de la race blanche en général, plus particulièrement de
la race indo-européenne ou aryenne, et plus spécialement encore
de la race germanique. Il pensait se rattacher par sa naissance
à Télite de cette grande famille historique : il s'y ralliait plus
certainement encore par ses sympathies intellectuelles et artis-
(1) Voyez Ernest Seiiliôre, Philosophie de l'Impérialisme. — I. Le comte de
Gobineau et l'Aryanisme historique, Paris, Pion, 1903.
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l'ucpéaialibme germaniste dans l'œuvre de RENA?!. ^37^
tiques; et le duel franco-allemand de 1870, qui le trouvait engagé
déjà sur la pente déclive de la vie, ne put modifier, dans leur
essence, des conventions sur lesquelles il avait édifié Tidéal de
sa jeunesse.
Il est un penseur infiniment plus brillant et plus célèbre qui
a connu des hantises pareilles et caressé d'analogues illusions.
Nous voulons parler d'Ernest Renan. On assure que Gobineau
avait constaté cette ressemblance, la commentait volontiers, et
se plaignait sur le tard de s'être vu moins favorisé par la re-
nommée (jue son heureux émule. En réalité, Renan avait mérité
les sourires de cette déesse, — parfois fantasque, il est vrai, —
pour des mérites tout autres que ceux qu'il partageait avec Gobi-
neau : pour son incomparable talent de forme tout d'abord, en
suite pour ses retentissans travaux d'histoire religieuse. L'éclat
provoquant des Origines du christianisme a même trop entière-
ment rejeté jusqu'ici dans l'ombre un aspect intéressant de la
personnalité intellectuelle de leur auteur. Car Renan fut, lui
aussi, un champion de l'impérialisme de race, de Taryanisme
et surtout du germanisme théorique. Seulement, quand il a
conquis la grande célébrité, il avait cessé d'être tout cela. Il
avait trouvé dans son puissant cerveau les ressources néces-
saires pour renouveler sur le tard sa conception de l'histoire
et de la vie. Aussi, quelques disciples fidèles et quelques psy-
chologues attentifs (1) semblent-ils connaître seuls aujour-
d'hui, de façon précise, la philosophie historique de son âge
viril. Nous allons donc tenter d'éclairer de notre mieux les ori-
gines, les triomphes et enfin le déclin du germanisme théorique
dans son œuvre. Ces pages jetteront peut-être quelque lumière
sur un problème qui a été fort discuté durant ces dernières an-
nées, celui du traditionnalisme et du royalisme de Renan.
Aussi bien, la récente publication de ses Cahiers de Jeunesse
assure-t-elle, s'il en est besoin, à sa mémoire toute l'actualité
désirable : et les développemens que prend chaque jour en Alle-
magne la théorie germaniste avec les travaux de M. Houston
Stewart Chamberlain (2), L. Woltmann (3), J.-L. Reimer (4),
(1) Comment oublier les beaux travaux de MM. de Vogué, Brunetière, Séailles,
de M"^ Mary Darmesteter, etc. ?
(2) Voyez ^ur ce sujet nos études dans la Revue des Deux Mondes de dé-
cembre 1903 'l janvier 1904.
(3) L. \N ollmann, Politische Anthropologie, 1903, Leipzig.
(4) J. L. Reimer, Ein pangemianisches Deuischland, Berlin, 1905.
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838 RE^^UE DES DEUX MOfiDÙB.
Georg Fuchs (1), et quelques autres, sont bien faits pour attirer
Tattention sur cette ambitieuse philosophie de l'histoire.
I
On sait que Renan adopta tout d'abord des opinions démo-
cratiques fort décidées. L'Avenir de la science en renferme
l'expression sans voiles. Il n'est guère douteux que, durant les
sanglantes journées de Juin 1848,1e paisible étudiant du quar-
tier Latin ne fût de cœur avec les insurgés des faubourgs, plutôt
qu'avec les bataillons de Tordre, car ses lettres à sa sœur Hen-
riette trahissent malgré lui ces sympathies après tout géné-
reuses. C'est que sa première philosophie de l'histoire s'était
dessinée dans son esprit sous une double influence : celle de son
humble situation sociale, et celle de la fermentation générale
des esprits qui marqua les dernières années de la monarchie
de Juillet. Tout concourait à celte heure pour l'amener d'aDora
aux convictions romantiques ou « rousseauistes » de son temps,
c'est-à-dire à la foi dans la bonté naturelle de l'homme, et sur-
tout de l'homme du peuple. Ses études historiques et philos-
logiques donnèrent à cette foi, instinctivement acceptée par
lui tout d'abord, une forme très insidieuse, sur lacjuelle il ne
sera pas inutile de nous arrêter un instant au début de cette
étude.
A cette époque prédarwinienne, nous le voyons attribuer à
l'humanité primitive une faculté éminente qu'il nomme la
« spontanéité créatrice. » De même qu'il croit aux espèces nou-
velles, sortant tout achevées du limon de la terre après les
grands cataclysmes géologiques du passé, il croit aux langues et
aux religions bâties en quelques années par le génie spontané
des peuples primitifs. En un mot, évolutionniste pour le pré-
sent, parce que la pensée européenne supérieure l'était depuis
près d'un siècle, il ne l'est plus guère quand il se reporte par
l'imagination aux temps préhistoriques.
Dans r Avenir de la science, il reproche par exemple à Âu-
^ guste Comte, dont il ne goûta jamais complètement la doctrine, de
croire au fétichisme et au cannibalisme initial dans l'humanité.
« Cela est, dit-il, inadmissible, au moins en ce qui regarde les races
(1) Georg Fuchs, Der Kaiser und die Zukunfl des deuUcken Volkes, Manches,
3* étlit., 1906.
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l'impérialisme germaniste dans l'œuvre de RENAN. 839
nobles, les Sémites et les Aryens, naïfs et gracieux enfans (1),
dont l'organisation neuve et vive, la conscience obscure et puis-
sante (2) laissaient libre jeu à toute Ténergie native du ressort
vital. » A cet horizon où le ciel et la terre se confondent, pour-
suit-il, « rhommc était Dieu et le Dieu était homme; » une colla-
boration incessante associait Thomme à la Nature pour l'œuvre
de la création. La sensibilité, la sympathie pour la nature, — Na-
turgefuehl, comme dit Fr. Schlegel, — étaient alors d'autant plus
délicates que les facultés rationnelles étaient moins développées^
Le sauvage possède une perspicacité, une curiosité qui nous
étonnent : suivant Renan, il faudrait supposer aussi dans les
premiers hommes un tact d'une délicatesse infinie (3) et capable
de saisir toutes les qualités sensibles. De là une sorte de concert
entre l'effort créateur de la nature et celui de l'humanité. De là
ces brusques passages, ces créations spontanées au lendemain
des cataclysmes géologiques : travaux merveilleux dont la trace
n'est plus retrouvable par nos lents et pénibles procédés d'ana-
lyse; tantôt l'homme, tantôt la Nature renouait le fil brisé des
analogies. Ages sacrés, soupire le jeune enthousiaste, âges pri^
mitifs de l'humanité, qui donc pourra vous comprendre!
A cette époque, la génération spontanée était encore admise
sans discussion, et elle est considérée par Renan comme « le
faible reste d'une faculté créatrice désormais sans objet (4). »
Lorsque, nous dit C Origine du langage, — essai qui fut rédigé
par son auteur avant 1848, — lorsque l'homme apparut sur un
sol encore créateur « sans être allaité par une femme ni caressé
par une mère, sans les leçons d'un père, sans aïeux, sans patrie,
songe-t-on aux faits étranges qui durent se passer dans son in^
telligence à la vue de cette nature féconde dont il commençait
à se séparer (5) ? » L'homme se prit alors à créer à son tour au
moins dans le domaine du langage, et, rivalisant de fécondité
avec la Nature, créa « tant qu'il y eut un vide dans le plan
des choses. » Ensuite, les facultés créatrices privées d'aliment
s'atrophièrent dans la Nature aussi bien que dans l'homme.
Elles se conservent encore aux derniers degrés du règne ani-
(1) Page 165.
(2) Page !67.
(3) Page 168.
(4) Avenir de la science, p. 170.
(5) Origine du langage, p. 244.
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840/ REVUE DES DEUX MONDES.
mal, dans une proportion désormais imperceptible. Au total,
tout ce livre de rCrigine du langage est un hymne à rhonneur
de la spontanéité primitive. La thèse fondamentale de Tauteur
ressemblée celle de Bonald (1), car le langage, objet des études
spéciales du jeune hébraïsant, est à ses yeux un fait primitif,
spontané, merveilleux.
Les langues furent « intégralement constituées dès le pre-
mier jour (2). » Lorsqu'il étudie les monumens de la langue sans-
crite, Renan se croit « au lendemain de la création »et la com-
plexité prodigieuse de cet antique idiome le confirme donc dans
ses vues rousseauistes sur la perfection intellectuelle des ori-
gines; il juge qu'en matière de langage, les siècles ont appauvri,
bien loin de développer. Il défend pied à pied ces convictions
arriérées contre Bunsen et Mueller qui les combattaient dès
lors. Il a d'âpres plaisanteries sur l'évolutionnisme, imparfait
sans doute, mais déjà méritoire, de certains savans du xvm* siècle
qui voyaient le langage « se traînant par tous les degrés d'un per-
fectionnement graduel (3), » traverser ime longue suite de
siècles avant d'atteindre à sa maturité. De même, écrit-il, que le
mammifère n'a pas commencé par être un reptile, ni le reptile
un mollusque, de môme les langues ne sauraient sortir par filia-
tion les unes des autres. On sent que Lamarck a parlé déjà,
mais que Darwin se fait attendre encore (4).
Erreurs excusables assurément, si l'on considère la date du
li\Te et l'âge de l'auteur, plus excusables encore si l'on songe
que le spontané existe sans aucun doute, qu'il est même, en un
certain sens, la source de toute évolution progressive. Mais pour-
quoi vouloir que ce spontané soit aussi un instantané ? Pourquoi
notre philosophe, encore assez novice en vérité, rejette-t-il comme
« peu philosophique » (5) toute doctrine contraire à son opinion,
si mal mûrie? C'est là brûler par la pensée les premières étapes
de la marche historique de l'humanité vers le mieux, et mécon-
naître le rôle qu'y ont tenu la réflexion, le calcul et l'effort.
(1) Bonald est cité avec éloge à la page 81.
(2j Page 16.
(3) Page 77.
(4) Dès 1857 (voyez la Revue du !•' juillet) Littré réfutait au nom du positivisme
les assertions de Renan sur la pureté et la noblesse originelle des Aryens et Sé-
mites. Non, disait-il, ces races eurent simplement en partage une aptitude plus
grande à traverser rapidement les stades inférieurs de l'évolution intellectuelle et
morale qui est commune à tous les peuples.
(5) Page 100.
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l'impérialisme germaniste dans l'œuvre de RENAN. / 841
Ajoutons que la fin de t Origine du langage corrige jusqu'à
un certain point les audaces juvéniles du début. L'atmosphère
évolutionniste du siècle pénètre insensiblement la plastique et
souple intelligence de Tauteur. Et, si les Études d'histoire reli-
gieuse le montrent encore à Toccasion pénétré de respect devant
les mystères de la conscience spontanée, du moins sa foi dans
la perfection sans tache des origines s'est-elle atténuée par le
progrès de sa réflexion critique. La préface de l'Avenir de la
science, écrite vers la fin de la vie de Renan, abjurera définili-
vement cette croyance. Elle marqua pourtant de traits profonds
sa première philosophie sociale, celle qui s'épanouit dans le livre
séducteur et mal ordonné qu'il garda quarante ans dans ses
cartons.
En effet, les conclusions d'une pareille croyance ne sont pas
seulement rétrospectives et purement savantes comme on pour-
rait le penser. Jean-Jacques Rousseau en a le premier tiré des
déductions* fort importantes pour le présent et pour l'avenir.
Quand il célébrait la bonté native chez l'homme de la nature, il
la vantait d'une môme haleine chez l'homme du peuple, son
frère d'origine et son frère d'armes dans la lutte vitale (1). Renan
n'agit pas d'autre manière. A ses yeux, le dépositaire actuel du
don divin de la création spontanée, c'est le peuple (2). Le peuple
seul a gardé de nos jours le privilège de mettre une moitié de
divin dans ses œuvres. Le peuple représente le mieux les forces
spontanées de l'humanité, dit l'auteur de f Origine du langage[3).
La raison populaire est la raison spontanée (4) Renan a cru voir
des hommes du peuple plongés dans une véritable extase par
les évolutions de quelques cygnes sur un bassin, et il commente
ce spectacle en ces termes : « Il est impossible de calculer à
quelle profondeur ces deux vies simples se pénètrent (5). » En-
fin, à son avis, l'homme simple, abandonné à sa propre pensée, se
fait souvent un système des choses bien plus complet et plus
étendu que l'homme qui n'a reçu qu'une instruction factice et
conventionnelle.
(1) Voir sur ce sujet le III* Tolmnede notre « Philosophie de rimpérialisme »
qui n'a été jusqulci puhllé qu'en allemand. — Der Demokratische Imperialismus
(Berlin, Bardsorf, 1906).
i2) Avenir de la science , p. 320.
(3) Page 95.
(4) Origine du langage, p. 99.
(5) Avenir de la sctJnce, p. 493.
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942 REVUE DES DEUX M^,...
r
II
Les événemens de 1848 vinrent saper dans l'esprit de Renan
i les assises de cette psychologie trop optimiste. Après Téchec
i total des idées humanitaires, après le triomphe universel de
I la réaction en Europe, après les désillusions apportées à tous
f les esprits de sang-froid par l'attitude des démocrates au pou-
I voir, et par le spectacle de leurs radicales incapacités psycho-
logiques et morales, le pénétrant observateur qui suivait, tapi
dans l'ombre du Panthéon, les péripéties de ce grand drame,
se sentit enfin « gagné par le pessimisme (1), » c'est-à-dire sérieu-
sement ébranlé dans ses convictions premières. Il se trouva
moins assuré de cette bonté naturelle, qu'en fils authentique de
Jean-Jacques, il avait accordée délibérément au peuple, sous le
nom de spontanéité créatrice. La mission officielle qu'il obtint
en 1849, pour aller rechercher en Italie les monumens origi-
naux de TAverroïsme, agit, dit-il, sur son esprit pour le dis-
traire de ses velléités révolutionnaires. L'art italien le conquit
au passage. Une sorte de vent tiède détendit la rigueur et l'âpre té
sectaire qu'il a notées lui-même dans son jacobinisme de jeunesse.
Il se reprit à fonder ses légitimes ambitions sur son patient
labeur et sur les dons prestigieux de son esprit, plutôt que sur
quelque cataclysme social qui ferait de la science philologique
une branche de la religion officielle et doterait ses adeptes de
confortables prébendes.
Encore ses impressions d'Italie ne firent-elles pïobcLblement
que hftter une évolution intellectuelle dèf> longtemps commencée
dans son esprit, et il n'est pas térneraire d'attribuer & l'Alle-
magne une grande influence sur son orientation nouvelle. On
sait qu'il avait été séduit de bonne heure par les attraits de la
pensée germimique. Il la connut tout d'abord de façon indirecte,
par les aperçus que lui en fournirent ses maîtres ecclésiastiques :
et il écrit néanmoins à sa sœur Henriette, le 15 septembre 1842 :
« J'aime beaucoup la manière de tes penseurs allemands,!
quoiqu'un peu sceptiques et panthéistes. Si tu vas jamais
Kœnigsberg, je te charge d'un pèlerinage au tombeau de Kant.
En 1844, il « commence à s'occuper sérieusement de l'étude
(1) Le mot est dans la préface des Dialoguu phUoiophiqum.
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l'impérialisme germaniste dans l'œuvre de RENAN. 843
l'allemand, » et il possède bientôt une connaissance assez éten-
due de cette langue pour songer à fréquenter quelque université
d'outre-Rhin. « J'ai toujours été surpris, écrit-il en ce temps, de
voir mes pensées en parfaite harmonie avec le point de vue des
philosophes et des écrivains de l'Allemagne... Leur contact mar-
quera une époque dans ma vie. J'ai cru entrer dans un temple
quand j'ai pu contempler cette littérature si pure, si élevée, si
morale et si religieuse, en prenant ce mot dans son sens le plus
élevé. »
L'action de la pensée allemande sur les sentimens religieux
de Renan ne fait pas l'objet de notre étude. Mais, en même
temps que leur panthéisme insidieux, il acceptait de ses maîtres
d'outre-Rhin quelque chose de ces dispositions impérialistes et
de cet orgueil de race qui, depuis Herder, en passant par Pichte,
Hegel, Savigny, Jahn, jusqu'à Fallmerayer, Gervinus et Droysen,
avait pris, peu à peu une si grande place dans leurs spéculations
historiques. On sait quels sont les grands traits de la thèse
germaniste dans la philosophie de l'histoire. Les Indo-Européens
ou Aryens, c'est-à-dire les Aryas, les Iraniens, Hellènes, Latins,
Celtes, Slaves, et surtout leurs représentans les plus accomplis,
les Germains, ont successivement conquis l'Europe et même le
monde et ont apporté partout la culture. L'organisation féodale
que les Germains ont conçue pour assurer leurs conquêtes et la
fidélité instinctive qui les attache au principe de l'hérédité gou-
vernementale ont créé les nationalités modernes. Contentons-
nous ici de cette brève indication, puisque nous allons retrouver
la théorie développée et illustrée d'exemples frappans dans les
écrits de Renan.
Remarquons aussi qu'un Français pouvait être, à cette heure,
théoriquement germaniste dans le sens que nous venons d'indi-
quer, tout en restant sincèrement patriote. Au lendemain du
grand avortement de l'unité allemande en 1848, nul en Europe
ne prenait au sérieux, ou du moins ne considérait comme
un danger prochain, la résurrection politique du Saint-Empire.
La doctrine orgueilleuse des érudits d'outre-Rhin apparaissait
comme une. pure sjiéculation philosophique, un procédé ingé-
nieux pour expliquer certains faits importans du passé, en
France aussi bien que dans tous les pays de l'Europe ; comme
une sorte de vanité rétrospective dans laquelle l'Allemagne cher-
chait sa consolation en présence des tristesses d'un avenir incer-
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814 REVUE DES DEUX MONDES.
tain. Telle pourrait être aujourd'hui, sous la plume d'un Espa-
gnol, une thèse nationale sur la civilisation américaine. Nul ne
prévoyait alors les conséquences pratiques de cette prédication
impérialiste obstinée qui, depuis près d'un siècle, trouvait chez
nos voisins de l'Est mainte oreille complaisante et charmée.
Au surplus, les travaux personnels de Renan sur les langues
sémitiques le conduisirent à traiter tout d'abord l'un des plus
vastes, mais aussi l'un des plus spéculatifs problèmes de l'ethno-
logie comparée, c'est-à-dire à mettre en balance les aptitudes et
les mérites comparés des Sémites et des Aryens dans le passé.
Lors de ses débuts, il avait paru tenté d'établir entre ces deux
familles illustres une parfaite égalité initiale. Son livre sur fOri-
gine du langage présente les peuplades aryennes et sémitiques
de TAsie comme des véritables sœurs, et constate à ce propos
avec complaisance « que le fait des naissances jumelles semble
se retrouver quand il s'agit de races (1). » Issues d'un commun
berceau géographique, le Pamir, celles-là étaient destinées à
conquérir ensemble le monde. V Avenir de la science accorderait
niriT^.e volontiers aux Sémites quelque chose de la prééminence
que l'auteur rêve aussi pour les philologues sémitisans. Il recon-
naît aux Aryens une capacité d'origine pour la spéculation phi-
losophique ; mais, en revanche, les Sémites sont, par privilège,
des créateurs de religions (2). A eux, les élans hardis et spon-
tanés d'âmes neuves qui souvent atteignent plus haut que Tima-
gi nation aventureuse de llnde et de la Grèce. Ils forment sans
conteste le peuple de Dieu.
Cependant, lorsqu'il se prit à préparer, après 1850, son His-
toire générale des langues sémiliqxiesy Renan se trouvait assez
embarrassé déjà pour concilier ses premières admirations
bibliques avec les préjugés aryens que lui inspiraient chaque
jour davantage ses maîtres d'outre-Rhin : les Ewald, les Lassen,
les Movers. Son grand ouvrage philologique marque donc un
recul très net de l'idée sémitique dans son esprit, ainsi qu'un
développement non moins évident des préférences aryennes. La
race de Sem, écrit-il alors, est à la famille indo-européenne ce
que la grisaille est à la peinture : elle ressemble à ces êtres de
nature inféconde qui, après une gracieuse enfance, ne par-
viennent qu'à une médiocre virilité. Et, bien que la conclusion
(!) Origine du langage, p. 209.
(2) Avenir de la science, p. 285.
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l'impérialisme germaniste dans l'œuvre de RENAN. 845
du livre confère aux deux peuples indistinctement le « caractère
souverain de la beauté, » l'auteur ajoute que les Sémites, dis-
tancés sans retour après Tapostolat de Mahomet, ont laissé de-
puis lors les Aryens seuls à la tête des peuples civilisés.
Aussi bien que sa conception des races, les leçons des maîtres
allemands de Renan « aryanisent » rapidement vers cette époque
sa conception de la religion. V Avenir de la science prétendait
expliquer le christianisme par le judaïsme (1), et non point par
les Pères platoniciens, qui n'appartiennent qu'à sa deuxième pé-
riode (2). L'Évangile et saint Paul procéderaient du Talmud et
non du stoïcisme. Au contraire, la préface des Éludes d'histoire
religieuse montre Renan tout prêt à souligner avec prédilection
les influences aryennes dans la religion chrétienne, lorsqu'il
refusait encore d'en tenir compte en rédigeant le médiocre
article sur « les religions de l'antiquité » qui figure dans le même
volume. 'Enfin son évolution est complète en 1860, alors qu'il
envisage l'avenir religieux des sociétés modernes, à propos du
livre de Salvador : Pam, Rome et Jérusalem. A ce moment,
Renan est devenu pleinement aryaniste en religion. Il croit,
uit-il, à une réforme du catholicisme. Toutefois, cette réforme
ne consistera nullement à revenir au judaïsme comme l'insinue
Salvador, car le christianisme n'est pas la continuation du ju-
daïsme. Il est au contraire le fruit d'une réaction opérée contre
l'esprit dominant du judaïsme au sein du judaïsme lui-même. Si
le judaïsme a fourni le levain qui provoqua la fermentation
chrétienne, cette fermentation se poursuivit plus tard en dehors
de lui. L'influence hellénique et romaine d'abord, puis Im-
(luence celtique et germanique prirent le dessus et façonnèrent
la pensée religieuse de l'Europe. Schleiermacher et l'école ca
tholique de Munich sont donc dans le vrai, poursuit Renan,
quand ils nous offrent Socrate et Platon pour ancêtres directs et
jugent ces sages bien plus voisins de Jésus-Christ que les rudes
bédouins jadis régis par Josué ou David. Bunsen est inattaquable
quand il enseigne que le progrès du christianisme doit consister
à s'éloigner de plus en plus du judaïsme pour faire prédominer
le génie de la race indo-européenne. Sans doute, ajoute en cet
wdroit l'ancien admirateur du sémitisme religieux qui n'entend
point renier trop brutalement ses assertions du passé, sans doute
(1) Avenir de la science ^ p. 280.
(S) Ibid., p. 281.
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846 REVUE DES DEUX MONDES.
il j aurait injustice à oublier le service de premier ordre que le
peuple juif et le peuple arabe ont rendu à Thumanité en tran-
chant d'un coup de ciseaux hardi Técheveau inextricable des
mythologies antiques. Mais ce service, purement négatif, dut
être mis en valeur par l'excellence des races européennes. Pour
n'être pas tombé sur une terre aussi féconde, rislambme a été
en somme plus nuisible qu'utile à l'espèce humaine, car îl a tout
étouffé autour de lui par sa sécheresse et sa désolante simpli-
cité. Le christianisme put échapper à ce danger parce' que l'élé-
ment sémitique, qu'il tenait de sa naissance, fut sans cesse com-
battu dans son sein et finit par être à peu près éliminé.
« M. Salvador, écrit Renan, invite le siècle à regarder vers l'Orient
et vers le Sud; nous autres, nous lui disons: « Fuyez vers le
Nord et vers l'Ouest. » L'Orient n'a jamais rien produit d'aussi
bon que nous. Qu'y a-t41 de juif dans notre christianisme ger-
manique et celtique, dans saint François d'Assise, sainte, Ger-
trude, saint Bernard, sainte Elisabeth, et, plus récemment, dans
saint Vincent de Paul, Schleiermacher, Channing 7 Est-ce à ces
fleurs écloses au souffle romantique et charmant de nos mers et
de nos montagnes que vous comparez vos Esther et vos Mardo-
cfaée ? Qu'y art-il de juif dans le livre de Vlmiiation, dans la vie
monastique, cet élément si capital du christianisme, dans nos
saints de l'époque mérovingienne, nos vrais saints? Restons
Germains et Celtes, gardons notre Évangile éternel, le christia-
nisme tel que l'a fait notre verte et froide nature. Tout ce qu'il
y a de bon dans l'humanité s'y est greffé : tout progrès moral
s'est identifié avec lui. Une sorte de crudité native et conmie un
péché originel ternit les pays et les races sur lesquels cette excel-
lente discipline n'a point passé (1). »
III
Ces dernières lignes nous montrent le point de vue germa-
niste superposé, ou plutôt entièrement substitué déjà au point
de vue aryaniste dans l'esprit de leur auteur. En effet, lors-
qu'elles furent écrites, en 1860, il y avait environ cinq ans que
le germanisme pur avait commencé de s'imposer à la complexe
(1) Ces vues domineront les (hngines du christianisme^ et seront surtout déve-
loppées dans Marc-Aurèle : « Le judaïsme n'a été que le sauvageon sur lequel la
raoe aryenne a produit sa fleur. • (P. 635.)
I
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•l'impérialisme GERMANISTE DANS L'œUVRE DE RENAN. 847
pensée de Renas. Outre les influences allemandes que nous avons
signalées précédemment, deux influences françaises semblent
avoir concouru pour le pousser en avant sur cette voie. Ce fut
tout d'abord la lecture d'Augustin Thierry, qui protégea ses
débuts littéraires et qu'il devait remplacer à l'Institut dès 1856 :
car les longues Considérations qui ouvrent les Récits des temps
mérovingiens sont, au total, un résumé de la controverse entre
germanistes et romanistes dans la philosophie de l'histoire de
France (1). Ce fut en second lieu, mais d'une façon moins cer-
taine, l'action intellectuelle d'un homme que Renan pouvait,
sur la fin de sa vie, croire oublié sans retour, et qui a connu
néanmoins la revanche d'une renommée posthume imprévue :
le comte Joseph-Arthur de Gobineau.
Question assez délicate que celle des emprunts possibles de
Renan à Gobineau ! L'ouvrage qui contient toute la philosophie
historique de ce dernier, V Essai sur l* inégalité des races humaines ,
parut, pour ses deux premiers volumes en 18S3, pour les deux
derniers, en 185S (2). Il ne fut pas sans être remarqué de
quelqpies esprits attentifs lors de son apparition: M. Alfred
Espinas, l'éminent sociologue, nous a affirmé qu'il le lut, jeune
étudiant, et n'en oublia jamais tout à fait les thèses originales.
Ewald le discuta dans les Goettingische Gelehrte Anzeigen en
1864, Quatrefages dans la Revue des Deux Mondes en 1857.
Et, de plus, après la publication des deux premiers volumes
de l'ouvrage, sans attendre celle des deux derniers, un savant
philologue allemand, Pott, professeur à l'Université de Halle,
consacra tout un livre à examiner la valeur scientifique de cet
ouvrage paradoxal (3). Or, le travail de Pott, qui est tout rempli
du nom et des idées de Gobineau, est cité expressément par
Renan dans son Histoire des langues sémitiques (4). Il serait donc
assez singulier qu'il n'eût point examiné en ce temps, c'est-à-dire
vers 1856, l'ouvrage français qui avait été l'occasion de la disser-
tation allemande. Enfin Ton notera que, dans la préface écrite
(i) Voyez sur ce sujet l'introduction au i*' volume de notre Philosophie dé
t Impérialisme f — le comte de Gobineau et l'Aryanisme historique. Pion, 1903.
(2) La réédition de 1884 a été faite en deux volumes : mais l'édition originale
en comptait quatre.
(3) Voici le titre du livre de Pott, en français : L'inégalité des races humaines,
principalement au point de tue de la science linguistique, avec examen spécial de
l'œuvre du même nom par le comte de GobineaUf Lemgo et DetmoJd, 1856
(4) 2* édit., p. 494.
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848 BEVUE DES DEUX MONDES.
sur le tard pour F Avenir de la science, l'auteur excuse en ces
termes les « chimères » de sa jeunesse (1) : « Je ne me faisais pas
une idée suffisamment claire de Tinégalité des races, » ce qui
pourrait passer à la rigueur pour un aveu tardif de Tinfluence
çobinienne (2).
Mais il faut reconnaître d'autre part que cette influence n'est
pas indispensable pour expliquer l'évolution germaniste de la
pensée de Renan après 1850, — évolution qui se marqua da-
vantage encore après 1855. Car il travaillait exactement sur les
mêmes sources allemandes que l'auteur de V Essai sur r inégalité
des races, feuilletant comme lui chaque jour Ewald, Lassen et
Mowers : peut-être aussi Klemm et Gervinus. 11 a donc pu tirer
directement des mêmes prémisses quelques conclusions analogues
et, s'il a lu VEssai sur C inégalité des races, comme il est vraisem-
blable, cette lecture le confirma seulement dans des convictions
qui, depuis quelque temps déjà, commençaient d'être les siennes.
Il est daté en effet de 1851, au retour de la mission d'Italie,
cet article sur l'historien de la Ligue lombarde, Dom Luigi
Tosti (3), où se révèle, pour un regard attentif et averti, la lutte
dès lors commencée au cœur du jeune savant entre ses opinions
démocratiques de 1848 et les suggestions chaque jour plus sé-
ductrices de la théorie germaniste. Ce sont les exagérations indi-
vidualistes du moine guelfe, et ses anathèmes sur l'influence
impériale allemande dans la péninsule, qui provoquent chez son
critique français un commencement d'examen de conscience.
«Certes, écrit ce dernier, l'Italie put éliminer à la longue l'élément
germanique apporté dans son sein par la conquête barbare : et
ce fut grâce à la vertu des traditions municipales, héritées de la
latinité. Mais, en revanche, ne doit-elle pas son abaissement pré-
sent à ce « puritanisme de démocratie, » qui éclate dans toute
son histoire et se reflète dans les jugemens de Dom Tosti, l'histo-
rien patriote? Si, à l'exemple de la France, cette nation riche-
ment douée avait accepté la notion germanique de l'hérédité
gouvernementale, si, comme sa voisine d'outre-monts, elle avait
(( subi la honte d'un roi, » peut-être ne serait-elle point réduite
(1) Page xn.
(2) Sur le terrain de l'orientalisme, Renan a retrouvé Gobineau et parlé avec
sympathie de ses travaux sur la Perse, dans les Nouvelles études d'histoire reli*
gieuse.
(3) Dans les Essais de morale et de critique.
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l'iMPÉBIALISME germaniste dans L œuvre de RENAN. 819
en 1850 à pleurer sur ses gloires passées. Pourquoi, continue
Renan, sïndigner, avec le bénédictin duMont-Cassin, contre des
superstitions utiles (1), telles que l'esprit chevaleresque, puisque
de pareils préjugés ont affermi la base sur laquelle put se dresser
ensuite Tédifice grandiose do la société européenne. Une honte
<c avantageuse, » des superstitions « utiles, » bizarres formules
où l'expression semble contredire la pensée : elles trahissent une
évolution secrète, Tanxiété d'une conviction qui se cherche, et
Thésitation d'un esprit orienté déjà sans le savoir vers une étoile
nouvelle. »
Les Études d'hUtoire religieuse nous transportent dans une
atmosphère plus haute, et la philosophie de Thistoire y tient peu
de place. Écoutons néanmoins, dans Tarticle sur Ghanning (2),
ce dialogue entre les deux tendances qui se combattent encore
au cœur d'un nouvel Hercule, hésitant entre le vice féodal et la
vertu démocratique : « Des deux façons de concevoir le progrès
humain, — soit comme résultat de l'élévation graduelle de l'en-
semble de l'humanité et par conséquent des classes inférieures,
vers un état meilleur, — soit comme réalisé par une aristocratie,
et supposant au-dessous d'elle un vaste abaissement, — Ghanning
s'attacha très décidément à la première. Malheur à qui ne ferait
pas comme lui, et déserterait, pour des prédilections surannées,
la cause désormais indiscutable de la démocratie moderne. »
Voilà qui semble décisif, et strictement conforme aux principes
développés dans V Avenir de la science. Poursuivons cependant :
« Mais ce parti pris ne doit pas nous fermer les yeux sur les
dangers de la voie où marchenjt les nations démocratiques, ni
nous rendre injuste pour la manière toute différente dont le
passé a entendu la civilisation. » Cette manière, c'est, dit Renan,
le sacrifice de quelques-uns en vue des besoins de l'œuvre com-
mune. Et ceci reste démocratique jusqu'à un certain point ; mais
voici que ces quelques-uns deviennent presque tous. « Si l'on
admettait, comme le fît l'antiquité, que la société se compose
essentiellement de quelques milliers d'individus vivant de la vie
complète, les autres n'existant que pour la procurer à ce petit
nombre, le problème serait infiniment simplifié, et susceptible
d'une bien plus haute solution... L'élévation d'une civilisation
est d'ordinaire en raison inverse du nombre de ceux qui y par-
(1) Essais de morale et de cnlique, p. 224 et 225. '
(2) Études d'histoire religieuse, p. 395 et 396.
TOME XXXV. — 1006. 54
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8S0 REVUE DES DEUX MONDES.
ticipent... La foule, en slntroduisant dans une société cultivée,
en abaisse presque toujours le niveau. Voilà les réflexions qu'il
est permis de faire, sans encourir le reproche de nier les ten
dances les plus irrésistibles du temps présent. Ajoutons mémo
que le caractère particulier de la France ne permet pas de sup-
poser que les idées démocratiques de Ghanning y soient appli*
cables, si ce n'est avec beaucoup de restrictions... C'est un pays
essentiellement aristocratique. »
IV
En 1858, le parti de Renan est pris, et c'est en sens inverse
de son parti pris de tout à l'heure. Il a passé avec armes et ba-
gages à l'impérialisme germaniste : il s'incline devant la féodalité
de conquête, et m^me devant la monarchie de droit divin, en
considération des cadres solides que ces institutions ont fournis
à l'Europe, pour appuyer sa marche glorieuse vers Thégémonie
du globe.
Déjà l'étude sur Victor Cousin, qui est du 1*^ avril 1858 (i),
rétrécit singulièrement les proportions historiques de la révo-
lution française, que l'Avenir de la science jugeoit si grandioses.
Ce fut un événement tout particulier à la France, événement
gaulois si l'on ose dire, et conséquence de la vanité du Gaulois
qui supporte tout, excepté l'inégalité des rangs sociaux. Pea
après, l'essai de Renan sur V Histoire des révolutions d*IicJie par
Ferrari fait entendre des accens bien autrement décidés que ceux
dont l'œuvre de Tosti lui avait fourni Toccasion quelques années
auparavant. Les nationalités modernes, dit-il, se sont formées
sur les débris de l'Empire romain, « en s'attachant à une famille
germanique dont elles ont fait leur égide ^t leur point d'appui. »
Ne voit-on pas qu'il est impossible aux principats issus des
guerres civiles, comme le furent tou^ les gouvernemens italiens,
de fonder une dynastie durable? Par une nécessité bizarre, toute
dynastie a besoin de s'appuyer sur un titre germanique, comme
si le sérieux de cette race était nécessaire pour donner aux
sociétés modernes leur assise et leur solidité.
Vingi formules différentes se pressent sous la plume du cri-
tique pour exprimer cette idée désormais fondamentale dans sa
li\ Dans la Revue des Deux Mon ieêt
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l'impérialisme germaniste dans l'œuvre de RENAN. 861
pensée. Le passé sérieux et grave du Piémont, écrit-il par
exemple, est bien humble si on le compare aux glorieuses an-
nales de Gênes, de Florence et de Milan. Et pourtant, le Piémont
seul possède actuellement en Italie les conditions essentielles
des Étafe modernes: une maison royale, une noblesse provin-
ciale, une bourgeoisie, une armée. Ces professions d'une foi
nouvelle se tempèrent encore de quelque condescendance pour
Tidéal républicain, qui est celui de Ferrari, et qui fut celui de
son critique ; mais ce sont maintenant de pures formules de poli-
tesse. De toute évidence, les sympathies véritables sont désormais
ailleurs, et nous allons en trouver une éclatante confirmation.
C'est en effet le !•' août de Tannée 1858 que parut dans la
Revue des Deux Mondes l'article sur M. de Sacy et l'École libé-
rale, dont les dernières pages peuvent passer pour un véritable
manifeste germaniste ôt féodaliste. L'habile modération du ton
est un ménagement nécessaire à l'égard de Sacy, protecteur des
débuts de Renan, et son introducteur au Journal des Débats:
mais la vigueur de l'argumentation n'en est nullement diminuée
et la netteté de la pensée ne laisse rien à désirer. Les enseigne-
mens d'Augustin Thierry sont à présent retournés contre lui-
même et contre son ami Sacy par un disciple émancipé qu'ont
séduit les contradicteurs de ses maîtres. Lisons plutôt : « La
classe privilégiée, issue de la féodalité qui, jusqu'à la Révolu-
tion de 1789, a représenté en France l'établissement germanique,
recueillait, à plus de mille ans d'intervalle, le bénéfice de la
grande révolution qui substitua la barbarie apparente, mais en
réalité l'indépendance individuelle et locale, au despotisme admi-
nistratif de TEmpire romain... L'obligation de la noblesse con-
siste à représenter les privilèges des individus, à limiter, le pou-
voir, à préserver les temps modernes de cette notion exagérée de
l'État qui fit la ruine des sociétés antiques. » Telle est la justi-
fication des privilèges féodaux à la veille de 1789.
Sacy condamnait les efforts de l'érudition moderne pour jeter
quelque lumière sur nos origines nationales : il eût préféré que
Ton s'en fût tenu à notre extraction troyenne, à notre bon roi
Francion, fils d'Hector et fondateur de la monarchie française.
Non content de s'associer à Thierry pour déclarer close la contro-
verse entre romanistes et germanistes dans la philosophie de
l'histoire de France, il voudrait qu'elle n'eût jamais existé.
« Nous en avons fini, il faut l'espérer, dit-il, avec les Gaulois et
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852 REVUE DES DEUX MONDES.
les Francs. Que notre liberté vienne ou non des Germains, au
fond, peu nous importe. L'enfant .est né: il est grand et fort: si
un Boulainvilliers réclamait aujourd'hui, au nom des Francs,
ses ancôtees, les droits de la conquête, nous lui répondrions
qneii 1789 et 1830, les vaincus, les RooKiins, les serfs^ ont pris
leur revanche et que, à leur tour, ils sont les conquérans et les
vainqueurs. »
C est, on le voit, Targument de Sieyès à la veille de 1789, et
celui de Thierry après 1830. — Eh bien! non, riposte le succes-
seur à l'Institut de l'auteur des Considérations sur l'Histoire de
France, en se rangeant délibérément sous Tétendard de Boulain-
villiers, « ni 1789, ni 1830 n'ont valu, pour fonder la liberté,
ce que vaudrait, à l'heurta qu'il est, un.fait émané de barbares il y
a mille ans, comme serait une Grande Charte arrachée par les
barons révoltés, une humiliation infligée à la royauté envahis-
sante, une résistance des villes pour défendre leurs institutions. »
Ni l'expression, ni la pensée ne sont justes dans ce passage,
car 1789 et 1830 ne furent pas autre chose que des humiliations
infligées et des chartes arrachées. Mais ces lignes n'en sont que
plus caractéristiques du nouveau point de vue de Renan, qui
oppose désormais au rationalisme, au calcul réfléchi en matière
politique, l'instinct conquérant et le respect de la tradition, telle
que l'ont reçue de leurs rudes ancêtres les peuples germaniques.
La conception féodale, dit-il^ d'après laquelle le roi possédait sa
couronne par le droit de Tépée, comme le sujet possédait ses
franchises contre lui, a produit le meilleur état politique que le
monde ait connu et la supériorité de la civilisation moderne: et
pourtant, elle est absurde, elle est l'inverse de la raison. — Pas
tant que cela, répondrons-nous. La fidélité germanique au con-
trat féodal fut rationnelle en son temps, tout comme Tétat de
choses issu de 1879 ou de 1830 le fut jusqu'à un certain point à
son tour: plus rationnelle même, parce que de plus grands sacri-
fices y étaient consentis à la préparation de l'avenir: et c'est là
l'essence môme de la raison.
Quoi qu'il en soit, il n'y a pas à en douter. Renan reprend ici
avec plus de feu que jamais la controverse qu'Augustin Thierry
avait proclamée solennellement close, et que Sacy condamnait
jusque dans le passé, puisqu'en eff*et, il voit à son tour tout le
secret de notre histoire dans la lutte de l'esprit gallo-romain
contre l'esprit germanique. La Révolution française fut à ses
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l'impérialisme germaniste dans l'œuvre de RENAN. 853
yeux la victoire définitive de la première de ces deux traditions
antagonistes. Sans doute, bien des élémens germaniques se
mêlèrent aux débuts de la Révolution et lui prêtèrent d'abord
ime apparence vraiment libérale ; mais ils disparurent rapidement
dans la lutte et laissèrent dominer le seul esprit gaulois, qui donna
dès lors pleine carrière à son goût d'administration unitaire, à
son antipathie contre toute initiative individuelle. Il en fut ainsi,
à tout le moins jusqu'en 1815 : notons cette date, car elle prépare
Tapologie de la Restauration que nous allons bientôt entendre.
En attendant, voici la réhabilitation du haut moyen âge : elle
ne saurait faire défaut sous la plume d'un néophyte du féoda-
lisme : « Je ne suis pas de ceux qui regardent le moyen âge
comme une époque accomplie de moralité et de bonheur, mais
il me semble cependant que Técole libérale le calomnie un peu.
Le moyen âge ne fut une époque atroce que dans sa secondé
moitié, quand l'Église devint persécutrice, et la féodalité sangui-
naire. 11 y eut avant cela de longs siècles durant lesquels la féo-
dalité fut vraiment patriarcale, et TÉglisc maternelle. Je crois
que du viii® au xii*^ siècle les pays chrétiens qui étaient à Tabri
des incursions sarrasines furent assez heureux. » Voilà une asser-
tion que les contemporains do Raoul Glaber ou les vassaux des
sires de Coucy n'auraient peut-être point contresignée. Cessons
donc de penser, poursuit Renan imperturbable, que la Révolu-
tion de 1789 nous dispense de pénétrer plus avant dans le passé
de rhumanité. Longtemps elle ma ébloui moi-même. En réalité,
elle pouvait produire des administrations, non des corps. Le
principe qui crée les institutions, à savoir la conquête et le droit
personnel, était le principe même qu'elle entreprenait de suppri-
mer. — Eh bien ! non, répondrons-nous à notre tour: ce principe
fut écarté en paroles sans doute, parce que cela sembla plus habile :
mais non pas eu fait, bien au contraire. La Révolution fut-elle
autre chose qu'une campagne de l'impérialisme plébéien, une
tentative de conquête, une manifestation du droit de la force?
Il y a beaucoup de sophisme dans rargumentation féodaliste.
Pour combattre les erreurs de Tesprit libéral et révolution-
naire, Renan espère dans la « diversité européenne, » c'est-à-dire,
en termes plus clairs, dans Tesprit germanique encore actif en
Allemagne et en Angleterre. Si la latinité continuait de former
\in orôis romanus, dépourvu de voisins organisés et véritablement
ïedou tables, sa décadence serait sans remède, puis qu'il n'exis-
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854 REVUB DES DEUX MONDES.
terait plus, en dehors de ce cercle de fer, aucun élément de réj
nération. Heureusement, les fils des Gaulois aujourd'hui triom-
phans en France doivent « compter avec la liberté du dehors. »
Le despotisme démocratique ne peut s'implanter que si tous les
pays voisins sont à l'unisson. Là est le motif d'espérer. — Quand
notre pays traversera des heures plus sombres, en 1871, le bril-
lant critique de M. de Sacy semblera, nous le verrons, incliner
vers le pessimisme qui anime V Essai sur rinégalité des races -,
de son émule en germanisme et en féodalisme, le comte de ^
Gobineau. Loin de compter alors sur quelque influence extérieure ^^
pour contenir ou améliorer l'esprit gallo-romain, il placera — ' ^_
espoir dans la puissance de contagion de cet esprit délétère, qui^r^ j
nous égalera bientôt des voisins, à leur tour affaiblis. Au lende
main de Sébastopol, à la veille de Solférino, l'instant n'est
propice aux humeurs noires, et M. de Sacy se voit morigéna ,^é
avec une indulgente condescendance pour ses préférences gallo
romaines.
Un peu moins d'une année plus tard, Renan trouvait de noi:
veau l'occasion d'exposer ses vues sur les tendances politique
du temps présent. Il appréciait en effet, le l''^ juillet 18S9,
la Revtie des Deux Mondes les Mémoires récemment publiés
Guizot. Témoignage capital que celui d'un historien philosoph ^
mêlé pendant près d'un demi-siècle au gouvernement de scz^d
pays, et le titre de Philosophie de t Histoire contemporaine y qcEr
le jeune critique donne à cette étude, le montre disposé à élar-
gir encore les données du vaste problème historique qu'il a mis-
sion de traiter. Les premières pages de l'article sont un exposé
purement germaniste et féodaliste du passé des nations euro-
péennes. L'antiquité classique, répète Renan, fut dominée et, à
la longue, écrasée, par une conception trop absolue de l'État
En réalité, le citoyen de Sparte n'était pas plus libre que le su
jet du grand roi à Persépolis, puisque les lois des cités grecques
étaient non moins tyranniques que le bon plaisir des tyrans
orientaux. L'individualisme barbare a vraiment créé la liberté.
La race germanique, en brisant les cadres trop rigides de l'em-
pire romain, fit la plus grande révolution politique du monde,
car l'idée de TÉtat était tout à fait étrangère aux Germains; leur
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l'impérialisme germaniste dans l'œuvre de RENAN. 888
vie sociale reposait sut- les engagemens, sur la fidélité, sur la
ligue passagère des individus associés pour une œuvre commune.
— Vue incomplète, objecterons-nous ici; les choses se passaient
bien de la sorte durant l'expédition militaire de conquête, mais
non dans le sein de la tribu germanique, qui fut régie, comme
toutes les organisations primitives, par la rigide et étroite con-
stitution du clan. Et Gobineau avait mieux discerné cette féconde
dualité d'inspirations antagonistes : traditionalisme au foyer,
individualisme durant l'expédition guerrière.
« Quand nous aurons une bonne histoire des origines de la
noblesse française, écrit Renan, on verra que chaque centre de
familles féodales correspond à un centre de colonisation germa-
nique. » La plupart des grandes maisons qui ont gouverné la
France jusqu'à la Révolution remontaient à un établissement
de l'époque carlovingienne. Or, dans la conception germanique
et féodale, l'homme libre ne doit au roi que ce à quoi il s'est
obligé en termes précis : il est dégagé de ses devoirs si le roi
n'observe pas les siens. On voit ainsi Joinville menaçant saint
Louis de quitter l'armée s'il n'obtient pas satisfaction d'un ser-
gent du roi qui a frappé un chevalier de sa bataille. Il est donc
facile de concevoir la nature particulière de la royauté qui sortit
de ce chaos fécond. Elle devait être et elle fut en effet l'exercice
d'un droit personnel et une sorte d'extension de la propriété :
strictement héréditaire en conséquence, mais limitée en re-
vanche par les chartes et les obligations librement consenties
par les ancêtres, et à l'exécution desquelles on pei^t forcer le roi
par la révolte.
Ce n'est pas ici le lieu de souligner toutes les illusions que
trahit cette esquisse : son principal défaut est de faire germa-
niques des tendances et des institutions qui appartiennent à
toutes les races et à tous les temps : n'étant que des formes de
l'impérialisme rationnel, de la préparation et de l'organisation
de la conquête. Entre toutes les nations européennes, Renan est
conduit à accorder la palme de la sagesse politique à l'Angle-
terre, si maltraitée jadis par r Avenir de la science. Seule, dit-il,
cette monarchie a su porter à sa perfection le type du gouverne-
ment germanique, tel qu'il vient d'être tracé : au delà de la
Manche, la féodalité a mûri ses fruits les plus savoureux qui sont
le régime parlementaire et le principe de la division des pou-
voirs, La France au contraire a dévié du droit chemin, surtout
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856 REVUE DES DEUX MONDES.
depuis Philippe le Bel. Elle est alors tombée sous Tinfluence de
légistes, imbus des principes du droit romain. Puis, vers le
temps de la Renaissance, elle a prêté Toreille à ces publicistes
italiens qui, dociles aux leçons de Tantiquité ressuscitéc, reve-
naient les uns à l'abstraction démocratique, les autres à Tabso-
lutisme césarien.
C'est cette dernière doctrine qui l'emporta tout d'abord en
France, et eut pour expression parmi nous la monarchie de
Louis XIV, « sorte d'imitation d'un idéal sassanide ou mongol,
qui doit être tenu pour un fait contre nature dans l'Europe chré-
tienne. Le moyen âge Teût excommunié, ce despote de TOrient,
ce roi antichrétien qui se proclamait seul propriétaire de son
royaume, disposait des âmes comme des corps, et anéantissait
tous les droits devant l'orgueil sans bornes que lui inspirait le
sentiment de son identification avec l'État. » Hélas! poursui»^ t
Renan, une fois la notion de l'État déchaînée, on ne compte plu^ ^s
avec elle : Richelieu, Louis XIV, la Révolution et TEmpire s^ ^e
tiennent et s'enchaînent sans solution de continuité. Par 1- ^a
Révolution, le monde moderne revenait aux erreurs de Tanti^Ej.
qui té, et la liberté eût été perdue pour toujours si le mouve^^s-
ment qui entraînait la France vers la conception despotique J^^3e
l'État fût devenu universel.
Par bonheur, la Révolution ne fut pas un fait général. L^i^bs
pays où dominait l'élément germanique (1), et auxquels le r-^^.
gime administratif et militaire de la France était insupportable, ^
cabrèrent et firent la Restauration. Ils « rajnenèrent la France à ta
pure notion de la royauté dont elle s'était écartée depuis des siècln»,
et qui, il faut le dire, n'était nullement en rapport avec quelques-
uns de ses instincts les plus secrets. » Nous avons vu Renan dé-
fendre la tradition germaniste de la conquête franque contre les
attaques de Sacy : il prend ici position pour défendre la légitimité
bourbonienne contre Guizot, l'avocat de la monarchie de Juillet,
Il est impossible de n'être pas frappé une fois de plus, à cette
occasion, de l'identité qui se révèle entre ces vues et celles que
Gobineau avait développées dans son Essai sur T inégalité des races.
Les traditionalistes et néomonarchistes, qui se sont groupés ré-
cemment pour tenter un effort théorique curieux, ont pu puiser
à pleines mains dans ces pages hardies et spécieuses ; elles ren-
(1) Questions contemporaines, p. 19.
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l'impérialisme germaniste dans l'œuvre de RENAN. 857
ferment l'essence du gobinisme, allégé de la conclusion pessi-
miste qui fera toujours tort à cette dernière doctrine, aux yeux
des hommes d'action, parce qu'ils doivent renoncer à appuyer
sur elle leurs espoirs d'avenir.
Dans les origines toutes germaniques de la Restauration, con-
tinue Renan, on aperçoit sans peine le principe de ses défauts et
de ses avantages. Elle fut un retour vers le régime qui convient
le mieux aux États européens : mais un retour inintelligent, et
antipathique .à la France, toujours dominée par ses idées de sou-
veraineté du peuple, et par ses goûts militaires : trop avide des
« émotions de la caserne, » écrivait peu auparavant Gobineau. Et
il est certain que le comte de Boulainvilliers eût acquiescé de
tout son cœur aux conclusions de ces deux disciples à la fois si
respectueux du droit monarchique héréditaire, et si fermes contre
les empiétemens d'une royauté oublieuse de ses origines contrac-
tuelles. Voici en outre quelques observations que ce fils des
preux de la conquête avait le premier formulées jadis et que
son continuateur répète à sa suite. La noblesse, dont le rôle est
de limiter la royauté et d'empêcher le développement exagéré
de l'idée de l'État, a constamment manqué à ce devoir parmi
nous. Depuis le xiv® siècle, « servir le roi » fut pour elle le mot
d'ordre suprême : or, c'est là une erreur néfaste, puisque, s'il ne
s'agit que de servir, il n'y a pas besoin de nobles pour cela. Et
les « indépendances de position » doivent avoir au moins cet
avantage que les places élevées, se transmettant de père en fils,
leur titulaire est dispensé de suivre, pour y parvenir, ces pé-
nibles chemins où chacun laisse une partie de sa fierté, quand
il n'y laisse pas une partie de son honneur.
Dans son Essai sur r inégalité ^ Gobineau fixait, lui aussi, au
XIV® siècle l'heure fatale où les inspirations germaniques cé-
dèrent la place aux influences romaines dans le cœur des nobles
de conquête. Tandis que le féodal anglais restait plus fidèle à sf^s
origines, « le gentilhomme français fut au contraire sommé de
reconnaître que les obligations strictes de l'honneur Tastrei-
gnaienià tout sacrifier à son roi... Cette doctrine n'était en réa-
lité qu'un placage germanique sur des idées impériales romaines.
Sa source, si Ton veut la chercher à fond, n'était pas loin des
inspirations sémitiques, » qui firent les despotes de l'Orient.
On peut dire sans injustice, conclut Renan de son côté, que
la noblesse a été le vrai coupable de notre histoire. Sous la
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858 REVUE DES DEUX MONDES.
Restauration y elle reprit sans retard ses néfastes habitudes de
domesticité servile et entraîna son souverain aux abimes en
flattant ses instincts absolutistes au lieu de leur résister. — La
monarchie de Juillet fut le fruit de ces erreurs ; mais la France
commit une nouvelle faute en portant au trône le duc d'Orléans.
Il fallait déposer Charles X en 1830, puis couronner aussitôt le
Duc de Bordeaux. Rien de plus salutaire en effet qu'une minorité
et une régence pour traverser une période difficile. Telle fut
Theureuse inspiration des Anglais lorsqu'ils relevèrent dans
l'île de Wight leur roi parjure, Jean sans Peur, et proclamèrent
à sa place son fils mineur Henri III. L'important est de sauve-
garder le principe d'hérédité, de faire du titre royal non pas une
récompense de la capacité politique, mais une simple question
d'état civil. Sinon, la personne du roi prend trop d'importance.
Un vrai monarque constitutionnel n'a pas besoin d'avoir une
valeur personnelle : il est même bon que sa situation soit peu
enviable, qu'il joue le rôle d'un personnage sacrifié. — Toutes
ces considérations, inspirées pour la plupart par quelques épi-
sodes de l'histoire d'Angleterre, sont un peu puériles et trop
facilement élevées à la dignité de règles générales : mais elles
sont bien caractéristiques de Tétat d'esprit de leur auteur.
Nous en achèverons la peinture en considérant un instant, par
ses yeux, ce u poète frivole, docile écho des erreurs de la foule »
qu'il oppose avec dédain, dans sa conclusion, à l'austère figure
du grand homme d'Etat protestant dont il commente les souve-
nirs. Ce poète est nommé par son nom quelques pages aupara-
vant : il s agit de Béranger, alors à l'apogée de son éphémère
popularité. Béranger est déclaré coupable d'avoir créé une très
perfide combinaison où s'entremêlèrent l'esprit bourgeois, le
matérialisme grossier, et le goût invétéré du despotisme, pourvu
qu'il se voile d'une apparence patriotique. Béranger, véritable
incarnation du romanisme néfaste et impénitent de l'âme fran-
çaise, a d'ailleurs reçu plus longuement les verges de la main de
notre néo-féodal à propos de la publication du Béranger des
familles, au cours de la môme année 1859. Et comme l'étude à^-
Renan, sur la Théologie de Béranger, clôt le volume intitulé '-
Questions conteynpor aines, qui s'ouvre par l'article sur les W-
ynoires de Guizot, le lecteur de ce livre le commence et l'achève
sous l'impression du germanisme outré qui caractérise cette pé-
riode de la pensée de l'auteur.
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l'iMPÉRIAUSME germaniste dans l'œuvre de RENAN. 859
Renan s'exprime en effet sur le poète de Lisette comme pour-
rait le faire un Breton fidèle au souvenir de la duchesse Anne,
ou même un étudiant de Gœttingen. « Quand je lus pour la pre-
mière fois le 'chansonnier national, et ce fut fort tard, dit-il en
propres termes, je connaissais peu l'esprit français. » Formule
surprenante, n'est-il pas vrai, sous la plume, d'un membre de
l'Institut de France ! 11 ajoute qu'il en ignorait les alternatives de
légèreté et de pesanteur, de timidité étroite et de folle témérité.
Ce qui le choqua surtout, à titre d'adepte du panthéisme hégé-
lien, ce fut le Dieu des bonnes gens. « La naïveté toute bour-
geoise de cette théologie d'un nouveau genre, écrit-il, cette façon
de s'incliner le verre en main devant le Dieu que je cherchais
avec tremblement furent pour moi un trait de lumière. » A cette
lumière inattendue, Renan discerne mieux « l'incurable niédio-
crité religieuse de ce grand pays..., ce qu'il y a de fatalement
limité dans les manières de voir et de sentir de la France, »
qui a conçu à sa ressemblance « ce dieu de grisettes et de bu-
veurs...^ ce dieu de guinguettes et de gens attablés, à qui Ion
frappe sur l'épaule et qu'on traite en camarade et en bon vivant, »
cette théologie roturière, pour tout dire en un mot. Et sa répul-
sion invincible à l'égard de Déranger l'entraîne à dénigrer en sa
compagnie les représentans les mieux qualifiés de l'esprit gau-
lois. Voltaire, dit-il, n'est pas un esprit hardi : le poète de la
Pucelle n'est qu'un esprit léger. Les contes de La Fontaine sont
licencieux, tandis que les récits de Boccace et de l'Arioste n'étaient
que charmans : et c'est sans doute parce qu'il avait dépassé la
mesure dans la licence que le Champenois, tombant à l'excès
opposé, devint dévot sur le tard. Combien n'a-t-il pas servi à
Henri IV, le roi bon camarade, d'être un libertin de cette sorte,
et quant au curé rabelaisien, ce type affreux, il est digne de
prêcher dçs paroissiens avides d'impiété grivoise, et incapables
de tolérer ime religion épurée.
Ailleurs (1), c'est la Farce classique de maître Patelin qui
laisse à notre délicat une impression des plus tristes, parce qu'ij
lui semble voir l'esprit gaulois, si plat et si positif, chassant
vers cette époque de l'âme française tous les élémens moraux
que l'alluvion germanique avait déposés parmi nous : le senti-
ment de l'indépendance individuelle^ la grande imagination,
(1) Essai» de erUique »t de morale, p. 307.
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860 REVUE DES DEUX MONDES.
rhéroïsme 'chevaleresque. En efl'et, nos vieilles épopées du
moyen âge sont à quelques égards germaniques par leur inspi-
ration. La France, où mûrissaient de si beaux fruits, était un
pays dominé par la grande féodalité germanique. C'est avec le
fabliau que commence la vraie France (1),. et ce début ne pro-
met guère pour l'avenir. En vérité, Gobineau n'a point parlé plus
amèrement des résurrections, celto-gauloises au sein de la race
française durant le cours du moyen âge !
Passagères humeurs au surplus ! bouderies d'amoureux peut-
être ! Nous allons les. voir écartées bientôt par le danger de la
patrie!
VI
Ce ne fut pas toutefois sans quelque délai. Le bruit du cano^ ^n
de Sadowa n'inquiéta pas de façon très sensible ces excessivcm^îs
sympathies allemandes de Renan et sa philosophie germanisi^s-ie
de l'histoire. Il faudra plusieurs années, des épreuves autrenie^^it
pénibles à notre amour-propre national, mainte hésitation et
maint retour de sa part, pour le montrer enfin détaché des co^^
viciions de son âge viril, revenu à là foi démocratique de :s«i
première jeunesse.
Pourtant la préface des Questions contemporaines donne è,
penser que les événemens de Bohême ont été médités par l'a^j-
teur sans amener un changement radical dans ses vues. Ce n'es/
point, écrit-il, Tinstituteur primaire qui a vaincu a Sadowa, comme
le disent les esprits superficiels. C'est la verlu germanique, le
protestantisme éclairé, Luther, Kant, Fichte, Hegel : c'est l'esprit
politique qui s'appuie sur cette ferme philosophie de la vie. 11
ajoute : « Le pays qui supporte le droit divin sans honte et l'inégaUté
des classes sans envie, le pays qui ne songe pas à se soulever
contre sa dynastie nationale est le plus vertueux, le plus éclairé
et linira par devenir le plus libre. » Et voici l'ébauche, déjà très
rcconnaissable, d'une philosophie de la force que nous verrons
se préciser davantage par la suite dans Id pensée de Renan :
« La guerre des temps modernes étant devenue un problème
scientifique et moral, une all'aire de dévouement et d'industrie
savante, est en somme un bon critérium de ce que vaut une race.
(1} Mélanges d' histoire et de voyages, p. 496.
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LJMPÉRIALÏSMG GERMAMSTE DANS L ŒUVRE DE RENAN. 861
Le perfectionnement des armes, qui est une des mille applica-
tions de la science, mettra de plus en plus la force entre les
mains de la raison, qui maîtrise la matière. » Ne passe-t-il pas
dans ces lignes comme une première vision des surhommes
savans, bardés de fer et armés d'explosifs tonitruans, qui hante-
ront les Dialogues philosophiques?
Toutefois, avant que cette conception d'impérialisme théo-
rique pur eût achevé de mûrir dans Tesprit fécond do Renan, il
s'abandonna pour quelque temps à une inspiration fort diffé-
rente, antagoniste même, et qui arrôta donc pro^^soirement le
développement de sa rivale. Toujours attentif au mouvement
intellectuel chez nos voisins d'outre-Rhin, il lut probablement
Schopenhauer, et certainement la Philosophie de C Inconscient
de Hartmann. Son tempérament romantique fut séduit par les
effusions de mysticisme bouddhique que ce lieutenant prussien
en réforme amalgamait tant bien que maKaux vigoureux ensei-
gnemens de Hegel. Il saluait avec joie, comme une tentative
qu'il avait souvent appelée de ses vœux, cet effort suprême de la
mystique philosophie allemande pour s'adapter aux plus récentes
découvertes des sciences de la nature et de Thomme. On le sait;
les deux premiers de ses Dialogues philosophiques ne seront
guère qu'une paraphrase exquise, et souverainement séduisante
de la pensée de Hartmann.
On discerne déjà quelques traits de cette influence latente
dans l'étude sur la « Monarchie » constitutionnelle en France, qui
parut dans la Revue des Deux Mondes du 1°"^ novembre 1869. Le
germanisme, toujours bien reconnaissable, de l'auteur, se fait
T)lus souple et plus indulgent au présent de la France qui va
connaître les- douceurs de l'Empire libéral. Peut-être, après
tout, nos maux actuels sont-ils une expiation temporaire des
fautes de la Révolution. Renan ne voudrait décourager personne
en cette heure d'espérance. Fa/a viam inveniant, écrit-il avec
honhomie. Le « défi étrange » que la France a joté à toutes les
lois de l'histoire depuis près d'un siècle peut encore tourner
son honneur.
Cette condescendance inaccoutumée ne l'empêche pas de ré-
sumer à grands traits sa philosophie germaniste de l'histoire.
11 montre une fois de plus l'Angleterre, devenue le seul pays
véritablement libre en Europe, pour avoir su respecter les tra-
ditions féodales^ et la France entravée dans son jf essor pour
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862 V REVUE DES DEUX MONDES.
avoir accepté la superstition de Tesprît classique et de Tétatisme
antique. Il proclame Texcellence de Thérédité noble, les dangers
de Tathéisme et de l'irréligion, l'avantage de posséder une
dynastie nationale. Il s'attendrit sur le sort de cette grande
royauté capétienne, qui vivait jadis comme une véritable reli-
gion dans l'âme populaire : religion née à Saint-Denis, consa-
crée à Reims par le concert des évoques, possédant ses rites, sa
liturgie, son ampoule sacrée, son oriflamme, ses saints tels que
Jeanne d'Arc. Il stigmatise de nouveau l'attentat préparé par
Louis XIV contre les libertés germaniques, l'insuffisance du
titre royal de Louis-Philippe. Il voit dans le mouvement de 1848
l'œuvre d'une minorité turbulente, un gouvernement que la
France accepta sans y croire, sournoisement, et bien décidée à
lui être promptement infidèle.
Et, revenant à sa thèse favorite sur le bienfait de la monar-
chie légitime, il a cette phrase qu'on croirait traduite littérale-
ment de l'allemand : « De telles royautés ne sont fondées que
par la particulière dureté et hauteur de la race germanique aux
époques barbares et inconscientes, où l'oubli est possible et où
l'humanité vit dans ces ténèbres mystérieuses qui fondent le
respect. » Enfin sa conclusion est une fort brillante variation sur
le thème de la force souveraine. Il est inexact, écrit-il, de dire
avec les théoriciens égalitaires du suflFrage universel : « Comp-
tons-nous avant de nous battre, pour voir de quel côté est la
force. » Car la minorité peut être plus énergique, plus versée
dans le maniement des armes que la majorité. « Nous sommes
vingt, vous êtes un, dit le suffrage universel : cédez, ou nous
vous forçons. — Vous êtes vingt, mais j'ai raison, et, à moi seul,
je peux vous forcer. Cédez, dira l'homme armé. »
La Force allait peser bientôt sur les destinées de la France,
non pas à titre d'argument sans réplique entre les mains d'un
parti politique sans scrupules , mais sous la figure odieuse de
l'invasion étrangère.. Un an après l'article optimiste de 1869,
l'empereur libéral était prisonnier du roi de Prusse, et l'homme
armé était sous les murs de Paris. Nous verrons quelle influence
exerça sur la philosophie historique de Renan ce triomphe inat-
tendu du germanisme, enfin descendu des hauteurs de la théorie
pour aborder le terrain solide des faits.
Ernest Sbillièbb.
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LES
TMVAUX DU MÉTROPOLITAIN
ET
L'HISTOIRE GÉOLOGIQUE DE PAWS
La science et l'industrie ont une origine commune : l'homme
utilisa immédiatement sa première connaissance des choses pour
la satisfaction de ses besoins matériels et, par un instinct tout
aussi irrésistible que la nécessité de se nourrir, chercha à s'en
fournir à lui-même une explication.
A peine distincts l'un de l'autre à leurs débuts, ces deux ra-
meaux industriel et scientifique de l'activité humaine sont des-
tinés fatalement à réagir mutuellement l'un sur l'autre. L'in-
dustrie demande à la science un guide sûr dont l'intervention se
traduit invariablement par une augmentation de bénéfices et,
réciproquement, la science reçoit de l'industrie des matériaux
de travail et jusqu'à des sujets de recherches qui contribuent
efficacement à l'extension de ses progrès.
Il n'y a guère d'industrie chimique qui n'ait procuré, daiii*
ses résidus, des matières imprévues dont les laboratoires ont
tiré parti pour le développement de la science pure. L'iode, le
brome, ont été retirés des déchets des salines et des salpêtrières ;
une série de métaux rares se sont trouvés inopinément concen-
trés dans les produits latéraux de l'extraction du platine, du
plomb et d'und foule d'autres corps.
En retour, la chimie de laboratoire met à la disposition du
praticien des notions convertibles en procédés nouveaux : l'in-
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p<t^.
A»
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mm
LES TRAVAUr DU MÉTROPOLITAIN. 863
Désandrouin, du percement du-Saint-Gothard ipav Stappf, du
forage du puits de Grenelle par Mulot, sont restés célèbres dans
ce genre.
Je sais bien qu'il peut, ici comme partout, y avoir des mé-
comptes tels que ceux qui se sont produits dans le tunnel de
Meudon près de Paris et dans l'immense percée du Simplon : on
peut rencontrer, au cours des travaux les mieux préparés, des
circonstances imprévues. C'est que nous ne sommes qu'au
début de nos études, et que des quantités de traits de la structure
du globe nous ont jusqu'ici échappé. En outre, les lois natu
relies sont infiniment compliquées et la disposition instinctive
qui nous porte à les simplifier, pour leur donner une forme
quasi géométrique, est une cause fréqiu?rite d'erreurs. Et c'est
pour cela que, malgré ces insuccès dai Heurs exceptionnels, la
géologie continuera de guider l'industrie dans les grands travaux
dont le sol est le théâtre, et que, de leur côté, ces travaux conti-
nueront à augmenter le nombre des notions scientifiques acquises.
Or, voilà précisément le double résultat qui vient d'être réa-
lisé au cours de la construction du chemin de fer métropoli-
tain, cette dernière transformation, et la plus remarquable, depui*
longtemps, de la Ville de Paris.
La région que recouvre le « pavé de Paris » a été soumise
dès l'origine de la cité, de la part de ses habitans, à des rema-
niemens incessans, et certaines portions en ont été artificielle-
ment supprimées d'une façon complète. Telles sont les assises
désignées sous le nom de marnes de Saint-Ouen qui ont été en-
levées à la surface de la plaine Monceau, afin de mettre à peu
près au môme niveau toutes les voies du quartier. La même
soustraction s'opéra aux dépens d'une partie de la montagne
Sainte-Geneviève lorsque furent percés le boulevard Saint-Micliel
et la rue Monge et aux dépens de la Butte des Moulins, quand
on ouvrit l'avenue de l'Opéra. Dans ces différens cas, la science
eut à faire des découvertes intéressantes. On peut voir au Mu-
séum les restes d'un animal fossile, le Pernatherium, trouvé
justement dans les couches dont l'ablation précéda la construction
de l'église Saint- Augustin.
Pourtant, c'étaient là des travaux très locaux. Le tracé du
Métropolitain y vient ajouter un ensemble très vaste. On ne
s^étonnera pas, d'après ce qui précède, que des notions bien plus
importantes en soient immédiatement résultées.
Toxs XXXV. — 1906. 55
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866 REVUE DES DEUX MONDES.
Dans toutes les formations géologiques intéressées, des échan-
tillons ont été prélevés avec le plus grand s(>iii et déposés dans
les collections du Jardin des Plantes où elles sont tenues à la
disposition des naturalistes qui désirent les étudier. M. Auguste
Dollot, correspondant du Muséum, à qui sont dues la plupart db
ces récoltes précieuses, leur a donné une valeur plus grande en
en présentant les particularités principales sous la forme de
grandes coupes qui nous donnent maintenant d'un seul coup
d'oeil une représentation scrupuleusement exacte de la structure
souterraine de Paris. Grâce à ces belles recherches, nos descen-
dans auront un témoignage palpable et un souvenir permanent
de toute une régior destinée à disparaître totalement, puis-
qu'elle doit sans aucun toute être remplacée en tous ses points
par des substructions aruQcielles.
La situation géographique de Paris est telle que les travaux
du Métropolitain conduisent, malgré leur profondeur relative*
ment si faible, à des considérations d'un intérêt général.
Remarquons avant tout, en nous reportant par la pensée à
l'époque où la grande ville a commencé à se développer et à
prendre de Timportance, qu'il était décisif pour elle de posséder,
dans son propre sous-sol, tous les matériaux indispensables à la
construction et à rembellissement d'une cité.
A cet égard, les choses sont naturellement arrangées dans
notre région d'une manière si profitable qu'on pourrait les croire
agencées à plaisir. A côté Tune de l'autre, et dans des situa-
tions facilement accessibles, se trouvent de volumineuses accu-
mulations d'une argile propre à faire les tuiles et les briques,
les tuyaux de conduite et les tuyaux de cheminées ; de pierre à
bâtir de toutes les variétés fournissant, suivant les cas, des
moellons ou des pierres de taille, avec toutes les qualités di-
verses que les entrepreneurs les plus exigeans peuvent désiror ;
de sables souvent purs comme du cristal de roche en poussière,
parfois chargé de fer ou d'argile, ou d'autres substances, en
tous cas tout à fait convenables pour la préparation des mortiers ;
de pierres meulières aussi légères que résistantes, procurant
des constructions d'une solidité à toute épreuve, comme en té-
moignerait au besoin le mur des fortifications ; enfin de pierre à
plâtre qui constitue la merveille dans la série et qui contient le
secret môme de l'ancienne réputation de Paris.
Avec le plâtre en effet, Paris a toujours disposé^ Bon seule-
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LES TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. 867
ment d'une matière conjonctive d un emploi commode et d'ime
solidité parfaite, mais encore d*un revêtement qui fait dispa-
raître toutes les irrégularités des matériaux mis en œuvre et
permet d'embellir économiquement les constructions. Le plâtre
de Paris est si universellement estimé qu'on l'exporte, jusqu'aux
États-Unis.
Avant le perfectionnement des moyens de transport qui per-
mettent de charrier sur tout le territoire des matériaux prove-
nant de Lorraine ou de Bourgogne, des environs de Caen ou des
environs de Grenoble, on se figure ce que devait être une ville
comme Paris, disposant de tous les élémens archi tectoniques, en
face de localités conmie Londres, qui devait se contenter des
briques fabriquées avec ses argiles, ou comme Clermont-Ferrand,
bâti de blocs de lave, impossibles à tailler, difficiles à réunir,
ou comme Brest, fait de granit rebelle. On s'imagine comment
l'attrait des constructions de la capitale, alors si correctes par
comparaison, devait s'ajouter à ses autres causes de succès.
Et c'est dans le même ordre d'idées, qui nous ramène d'ail-
leurs aux points de vue mêmes d'où nous sommes partis, qu'il
faut ajouter que si Paris a reçu de la géologie de son sol des
avantages si grands qu'une portion de sa prospérité peut légiti-
mement lui être rapportée, — Paris, en échange, a été le berceau,
et toujours à cause de son sol, d'un très grand nombre de pro-
grès purement scientifiques.
C'est à Paris, par exemple, que Guettard, le propre maître de
l'immortel Lavoisier, a réalisé le premier cette idée si riche en
applications, de représenter sur la carte géographique la consti-
tution du sol en chaque point. Dès sa première tentative, il a
ainsi mis en évidence que Paris réside en un véritable centre
géologique, en un point autour duquel les élémens terrestres
sont nettement coordonnés, et tellement que, bien plus tard, Élie
de Beaumont et Dufrénoy seront autorisés à faire de la capitale
l'un des « pôles géologiques » de la France entière.
C'est à Paris, et en raison même des caractères des terrains
qui le supportent, que Cuvier a fondé la paléontologie : nos lec-
teurs savent l'histoire des carrières de Montmartre. C'est encore
à Paris que le collaborateur de Cuvier, Alexandre Brongniart,
a trouvé la localisation, à des niveaux géologiques parfaitement
déterminés, de corps fossiles spéciaux. A Paris également est
née la paléontologie végétale, grâce aux travaux d'Adolphe Bron-
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8B8 REVUE DES DEUX MONDES.
gniart; et c'est à Paris enfin que fut formulée, par Constant Pré-
vost, la doctrine féconde entre toutes, dite dés causes actuelles.
C'est plus qu'il n'en faut pour montrer que la région de Paris
se signale à l'attention des curieux de la philosophie naturelle
par des titres aussi sérieux que variés, et la remarque doit rendr/
tout spécialement dignes de considération les études dont sa
constitution géologiaue peut ôtre.robjet. •
I
Avant tout, les travaux du Métropolitain témoignent de l'ac-
tivité exln^me avec hiquelle nos pères ont remanié le sol de
Paris. 11 n'y a guère de points de la surface qui ne soit complè-
tement fouillé, creusé et remblayé et parfois sur une échelle con-
sidérable. '
Tout l'ancien Paris est sorti des catacombes à l'état de moel-
lons et de pierres de taille; les parcs de Montsouris et des
Bultes-Chaumont sont de vieilles carrières qu'on a eu la bonne
idée de transformer en élégans jardins, au lieu de les combler
pour y construire des maisons. Enfin les quartiers les plus cor-
rects sont établis sur des points naguère bouleversés par les
exploitations et où toute la surface du terrain a été artificielle-
ment rapportée.
Grâce au Métropolitain, on peut admirer l'ampleur avec
laquelle la pierre à plâtre a été extraite tout le long des boule-
vards extérieurs du Nord de Paris. Sur les boulevards Roche-
chouart, Barbes et de la Chapelle, jusqu'à la place de la Nation,
le tracé de la voie ferrée a traversé les vestiges de carrières dont
les dimensions sont parfois énormes. Par exemple, sous le bou-
levard de la Chapelle, c'est sur une longueur de pins de
300 mètres que les couches ont été entaillées le long d'escarpe-
méns de 12 mètres de hauteur, au travers de lits de gypse mar-
neux intéressans par comparaison avec les variétés exploitées
aujourd'hui. Au boulevard Barbes, les remblais sont également
gigantesques, et on retrouve, au-dessous d'eux, le profil très bien
conservé des escarpemens abandonnés par les anciens ouvriers.
Dans la rue de Meaux, non loin de l'hôpital Saint-Louis, on a
recoupé, à une dizaine de mètres sous le pavé, des galeries
d'exploitation soigneusement remblayées à ime époque inconnue
mais selon la méthode encore en usage. C'est le pendant exact
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LES TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. 869
des galeries retrouvées au Sud de Paris le long du boulevard
Saint-Jacques, mais qui sont percées dans le calcaire grossier
ou pierre à bâtir et se rattachent directement au réseau des
catacombes.
A quelle époque remontent les débuts de ces ouvrages ? C'est
ce qu'il n'est pas facile de préciser ; on sait seulement que beau-
coup d'entre eux se sont continués jusqu'au xvni® siècle et môme
jusqu'au commencement du xix« sièc.le.
A côté des vieux travaux d'exploitation minérale, les tracés
du chemin de fer métropolitain ont rencontré des remblais 'des-
tinés à faire disparaître des inégalités du terrain et à favoriser
ainsi l'extension progressive de la cité.
Par exemple, place de la République, et dans les régions
circonvoisines, on rencontre immédiatement sous le pavé, et
avec plusieurs mètres d'épaisseur, les remblais dont furent com-
blés les fossés qui bordaient la ville au temps de Charles V,
tout le long du boulevard Saint-Martin. L'ancienneté de ces tra-
vaux est, comme où voit, tout h fait relative et, au point de vue
géologique, on serait porté à croire qu'elle ne compte pas. Cepen-
dant, elle suffit pour que des phénomènes chimiques aient réalisé
la production d'effets variés et spécialement la genèse de miné-
raux bien imprévus.
Les eaux infiltrées dans la terre, chargée des impuretés rési-
duelles de la surface, sont venues agir, lentement mais sans
relâche, sur la substance des remblais : ceux-ci étaient surtout
composés de débris de vieux plâtras provenant des démolitions.
On sait que le plâtre est du sulfate de chaux, c'est-à-dire une
matière contenant du soufre. Sous l'influence des corps orga-
niques en dissolution ou en suspension dans les suintemens
aqueux, vraisemblablement sous l'action de microbes multipliés
dans ce milieu fétide, les plâtras se sont décomposés et ils ont
donné naissance à des corps sulfurés très divers, reconnaissabtes
à l'odeur de bain de Barèges qui s'en dégage. En môme temps,
et ceci est encore plus remarquable, ils ont mis en liberté une
notable quantité de soufre parfaitement pur, qui a cristallisé de
toutes parts et qui brillait comme du diamant aux lueurs des
lampes des ouvriers.
Ces plâtras, dont l'accumulation s'étend sur une vaste sur-
face et jusque dans la rue Meslay, sont si sulfurifères qu'ils rap-
pellent les tufs de la solfatare de Pouzzoles.
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870 REVUE DBS DEUX MONDES.
La réaction d'où le soufre résulte et qui avait déjà été signalée
par le créateur de la cristallographie, l'illustre abbé Haûy, sur
cette même place du Château-d'Eau, comme on l'appelait alors,
explique la production, dans le sol de Paris, de filets d'eaux sul-
fureuses dont, malgré leur origine plutôt répugnante, vu le rôle
qu'y jouent les eaux vannes et même les exsudations des fosses
d'aisance, les propriétés thérapeutiques ont été oflTertes aux ma-
lades d'humeur sédentaire, comme équivalant dans leur effica-
cité (ce qui est dailleurs bien possible) à celles d'Enghien ou
môme à celles d'Aix en Savoie.
Ajoutons que l'histoire du gisement sulfureux de la place de
la République a été singulièrement élargie par les trouvailles
faites au cours des travaux du Métropolitain, puisqu'ils ont mon-
tré que la production minérale n'est pas localisée dans les rem-
blais artificiels et s'étend au contraire aux couches sous-jacentes
d'argiles naturelles. Celles-ci constituaient le fond du fossé et
aussi le fond du « marais » voisin, qui a donné à tout le quar-
tier le nom qu'il porte encore. Elles renferment en abondance
des fragmens de roseaux et d'autres herbes, brunis maintenant
mais qui verdoyaient sous Charles V, et des coquilles de lima-
çons et d'autres mollusques qui vivaient en même temps et qui
ont conservé leurs colorations et les ornemens de leurs tests,
identiques à ceux de leurs congénères du xx® siècle.
Or, en pleine masse de ces argiles noires, on trouve, comme
dans les plâtras eux-mêmes, d'innombrables géodes de soufre
cristallisé et parfois en si grande abondance qu'on a été jusqu'à
parler de la « soufrière de la Place de la République. » Ce titre
de fait divers ne fut même pas sans troubler quelques per-
sonnes craintives dont la catastrophe de la Martinique venait
d'exciter l imagination.
La genèse du soufre dans \es argiles noires doit évidemment
être rattachée à l'extension des plâtras au-dessus d'elles et à la
petite quantité de sulfate de chaux qu'ils ont fournie aux infil-
trations. Toutefois, on va voir que ce travail chimique a été
compliqué dans cette singulière localité d'une façon aussi im-
prévue qu'intéressante.
Il se trouve que l'un des lits de l'argile qui est précisément
recoupé par le tunnel du Métropolitain, est criblé de minéraux
blancs, anguleux, de la grosseur d'un grain d'avoine et où l'on
retrouve, jusque dans les détails les plus intimes, la forme ca-
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LES TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. 871
ractéristique de ce sulfate de strontiane que les spécialistes qua-
lifient de « célestiue. » Ce joli nom est bien justifié par les belles
variétés, de couleur azurée, provenant des célèbres mines de
soufre de la Sicile.
A Paris toutefois, les cristaux ne sont pas bleus, et un examen
attentif conduit même à reconnaître que, si la forme en est celle
de la célestine, la composition en est tout autre : l'analyse n'y
montre ni soufre, ni strontiane, mais seulement du carbonate de
chaux. Ces échantillons représentent comme des moulages na-
turels par du calcaire d'arrivée plus récente de la célestine dis-
parue. C'est là un exemple de ce qu'on appelle une « épigénie. »
Le travail lent, mais incessant, qui s'accomplit dans la masse
des roches, dans l'argile noire par exemple, dérive d'abord des
suintemens de sulfate de chaux venant de la surface. Cette dis-
solution prodigieusement diluée rencontre en quelques points
des composés solubles aussi, et qui contiennent de la strontiane,
matière assez rare relativement et que, cependant, lea analyses dé-
licates décèlent dans la pierre à plâtre, d'où elle provient vrai-
semblablement. Il se fait alors de la célestine, mais celle-ci, qui
est complètement insoluble, — et c'est même pour cela qu'elle se
produit, — se dépose au fur et à mesure de sa production, et c'est
'ainsi que, par un mécanisme véritablement merveilleux, les
particules qui se précipitent, au lieu de rester distinctes les unes
des autres et de se répartir uniformément dans l'argile, s'attirent
mutuellement et viennent se réunir en certains points d'élection.
En outre, elles se groupent régulièrement et s'arrangent dé façon
à constituer ces édifices sur lesquels les mesures géométriques
trouvent à s'exercer et qu'on appelle des cristaux.
Les cristaux grossissent peu à peu, comme grossissent les
grains de sel qui se produisent par l'évaporation de l'eau salée,
mais cette fois dans des conditions que l'insolubilité de la
substance rend fort différentes, et progressivement ils atteignent
plusieurs millimètres de longueur.
Tout cela, comme on voit, présente le sous-sol comme une
région d'une prodigieuse activité. Toutefois la merveille n'est
pas finie encore, car à un moment donné, et par suite de cir-
constances qui nous échappent, les conditions du milieu sou-
terrain se modifient complètement; les cristaux cessent do
s'accroître et même, bientôt, ils subissent une action corrosive
qui les dissout et r^met en circulation leur substance consti-
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s REVUE DES DEUX MONDES.
Huante. Soustraits progressivement h la pâte argileuse dans
laquelle ils étaient enchâssés, ils y laissent ^vide Tespace qu'ils
remplissaient et qui apparaît à Tétat de cavités ayant exactement
leur forme; — ce qui suppose, dans le réactif inconnu qui inter-
vient, autant de délicatesse que d'énergie.
Enfin, plus tard encore, les petites chambres ainsi vidées se
sont trouvées toutes préparées pour recevoir les incrustations de
calcaire qui composent les épigénies et qu'à première vue on
prendrait pour des cristaux ordinaires.
On peut croire d'ailleurs que la célestine n'a pas été simple-
ment dissoute, mais bien plutôt décomposée et sans, doute ré-
duite (selon l'expression des chimistes), de telle sorte que c'est
son soufre constitutif qui s'est isolé en certaines régions de l'ar-
gile noire pour donner naissance aux géodes.
Nous avons insisté sur ces réactions chimiques parce qu'elles
nous révèlent d'une manière particulièrement sensible l'intensité
et la continuité de l'activité qui règne dans l'épaisseur des
couches du sol.
Cette vérité fondamentale de la science de la terre, dont l'ad-
mission est de nature à modifier des points de vue admis jus-
qu'ici en géologie, se trouve en môme temps, comme on le voit,
recevoir un appui décisif de véritables expériences instituées à
leur insu par les Parisiens du temps de Charles V et qui exi-
geaient des siècles de durée pour donner un résultat tangible.
II
D'une région à l'autre de la ville, les terrains intéressés par
le nouveau réseau varient dans de très larges limites, et c'est à
cause de la diversité des horizons stratigraphiques recoupés que
nos études vont nous procurer les élémens d'une véritable
histoire géologique de Paris.
Pour en pouvoir tirer le plus grand parti possible, nous choi-
sirons successivement des exemples parmi les coupes relevées
dans les formations de plus en plus anciennes. Remontant ainsi
peu à peu dans le passé, aussi loin que les matériaux d'étude
nous le permettront, il nous suffira de revenir en quelques
mots sur nos pas, pour concevoir l'évolution de la région pari-
sienne et pour expliquer l'acquisition successive de ses différens
caractères.
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LES TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. 873
Commençons donc par un coup d'œil sur quelques points du
réseau où l'ingénieur a dû attaquer ces formations superficielles
qui portent le nom très peu compromettant, faute de signi-
fication, de terrains quaternaires. Ce sont des dépôts relative-
ment très , récens et qui même se soudent fréquemment de la
manière la plus ménagée avec les couches en voie actuelle d'édi-
fication.
A Paris leur type principal est appelé « diluvium » et con-^
siste en placages de galets, de graviers, de sables et de Hxnons
abondans surtout dans les portions basses du pays, au voisinage
plus ou moins immédiat de la rivière. Soiivent ces matériaux ne
se distinguent, par aucun caractère de structure ou de forme; de
ceux que la Seine déplace sous nos yeux, et Ton ne peut douter
que leur origine ne soit rigoureusement la môme. Pourtant, il
faut reconnaître que leur formation remonte à une date reculée,
comparée aux dates historiques, puisqu'on trouve dans leur
masse, enfouies comme le sont actuellement dans le lit du fleuve
les ossemens des animaux qui se noient, des portions du sque-
lette de bêtes qui n'existent plus en aucune région de la terre,
comme Téléphant à fourrure, le rhinocéros à narines cloi-
sonnées, le cerf à bois gigantesques, ainsi que des armes et des
outils en usage aux temps où Thomme, ignorant encore le?
métaux, se servait exclusivement de la pierre.
Parmi les localités où le diluvium a été attaqué par les tra-
vaux du Métropolitain, il faut citer d'abord la place de la Con-
corde dans le prolongement de la rue de Rivoli.' Les graviers,
en ce point, étendus très au-dessus du fleuve, à un niveau que
celui-ci ne saurait plus atteindre même par ses plus fortes crues,
ont des caractères absolument identiques à ceux des graviers
actuels, et il est certain qu'ils ont été accumulés de la même ma-
nière, par un cours d'eau ayant le même volume, ou à peu près,
et la môme allure que la Seine contemporaine.
.Les échantillons recueillis de ces dépôts nous montrent qu'il
s'est accompli dans leur épaisseur, depuis le moment de leur
.constitution, de ces phénomènes de transformation sur lesquels
nous venons de nous arrêter, et parmi lesquels il y a lieu de
mentionner l'accumulation progressive du minerai de manga-
nèse qui à la place de la Concorde teint tout le gravier en noir
profond. ,
Sans insister sur ce noint, nous ajouterons seulement que
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874 REVUE DES DEUX, WOIS0ES.
le « diluvium » se révèle comme bordant la Seine, à droite et à
gauche, sur une grande largeur et comme accompagnant égale-
ment les affluens du fleuve, Bièvre, rivière de TOpéra, rivière de
la rue des Saussaies et bien d'autres, dont la plupart coulent
maintenant sous terre, et oflFrent des particularités en rapport
avec les modifications très amples, subies au cours des temps par
les méandres de la Seine.
On est frappé de l'énorme lacune strati graphique partout
existante entre Tâge quaternaire des graviers et Tâge dit éocène
des masses sous-jacentes. Toutes les formations dépendant des
temps qualifiés de miooène et de pliocène manquent totalement,
et il en résulte des conséquences très curieuses.
Il faut en efi'et admettre, pour rendre compte de leur absence,
ou bien que ces formations n'ont jamais existé dans la zone
aujourd'hui parisienne, ou bien qu'ayant existé elles ont été ulté-
rieurement supprimées avant l'extension des dépôts quaternaires.
Tout à l'heure, le diluvium nous faisait remonter à un moment
où les rives de la Seine étaient habitées par des troupes d'élé-
phans à ifourn re. Nous pouvons nous demander maintenant
quelles conditions avaient précédé celles-là.
Les documens nouvellement recueillis nous permettent de
penser que la période depuis laquelle la région de Paris est con-
tinentale, a été prodigieusement longue. Déjà à la fin des temps
tertiaires la vallée de la Seine était difi'érenciée, et il reste encore
çà et là des lambeaux de diluvium de cette époque renfermant
des débris d'animaux qui ont précédé la faune quaternaire et
parmi lesquels figurent les grands hippopotames, qui étaient
éteints déjà quand apparurent les mammouths et leurs contem-
porains.
Depuis lors, la pluie a, sans relâche, fait son œuvre sur le sol
et elle a arraché peu à peu, et d'une façon presque occulte, des
épaisseurs gigantesques de terrains appartenant à des niveaux
tertiaires qu'il n'est plus possible de déterminer. L'énergie de
cette ablation ne saurait non plus s'évaluer avec quelque préci-
cision, et il faut bien nous résigner, au moins provisoirement, à
laisser dans le vague ce qui concerne les époques comprises entre
les temps actuels et la période quaternaire ancienne, pour laquelle
les documens se sont conservés. Du reste, n'oublions pas que
leur conservation est provisoire : si le pays continue longtemps
encore à subir le régime continental, ses portions superficielles
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LEB TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. S7o
disparaîtront successivement et la lacune mentionnée tout à
ITieure ira constamment en augmentant. Déjà, dans l'enceinte
de Paris, les assises désignées sous les noms de meulières de
Beauce et de sables de Fontainebleau ont presque entièrement
disparu et c'est avec un intérêt d autant plus grand qu'après en
avoir étudié les vestiges au sommet de la Butte Montmartre, on
en retrouve des traces, grâce aux travaux du Métropolitain, en
un tout petit nombre de points, comme sous le pavé du boule-
vard de Clichy, de la place d'Anvers, de la rue d'Aubervilliers
et du boulevard de Charonne. Mais partout, la formation, que
nous connaissons intacte, à Bellevue par exemple, avec 60 mètres
d'épaisseur, est réduite à de simples lambeaux pénétrant dans
des cavités d'érosion des masses sous-jacentes.
C'est là un des exemples des services que rendront nos études
de géologie parisienne à nos descendans, pourvus, grâce à elles,
de documens relatifs à des formations qui avant peu auront dis-
paru d'une manière complète: combien d'autres productions
stratigraphiques n'ont-elles pas été supprimées, dont la notion
certaine nous permettrait maintenant de trancher des questions
qui nous sont interdites !
III
D'une façon générale, et abstraction faite du diluvium, le
gypse ou pierre à plâtre est le terrain le moins ancien qui soit
touché par les travaux du Métropolitain.
C'est une formation bien connue, largement entaillée tout
autour de Paris et où les observations géologiques ont été mul-
tipliées par milliers. Et cependant, le Métropolitain est venu
nous enseigner beaucoup de choses curieuses à son égard.
Par exemple, la ligne circulaire « n® 2, » qui va de la place
de l'Étoile à la place de la Nation, y montre de grandes varia-
tions d'un point à l'autre, ce qui suppose, ou bien une grande
diversité de régime lors de la production du gypse, ou bien des
phénomènes ultérieurs très compliqués. Sous le boulevard
Barbes, les coupes font voir le terrain normal composé de quatre
« masses » superposées. Ces masses sont si reconnaissables que
c'est au vocable des ouvriers que leur qualification a été em-
pruntée : chacune d'elles est définie par des caractères de struc-
ture et de composition en même temps que par l'existence con-
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REVUE DES DEUX MONDES
tanfe, aii sommet comme à la base, de lits marneux faciles k
iractériser. Or, quand on arrive à la région de la rue Ménil-
' montant, et jusqu'à la place de la Nation, on constate que la
I quatrième de ces masses, la plus profonde, c'est-à-dire la plus
I ancienne, n'est représentée par aucun vestige : les marnes qui
devraient l'encadrer sont en contact mutuel, et sa place qui n'est
occupée par rien est, au propre, une « lacune » selon la langue
des géologues. Pour eux, la constatation des lacunes est des
plus instructives parce qu'elle révèle des circonstances succes-
sives dont s'est accompagnée l'évolution de la région où on les
rencontre.
Sous le boulevard Barbes, les coupes du sol nous montrent
qu'à l'époque du gypse, la localité était pourvue de caractères fort
analogues à ceux que l'on observe à l'heure actuelle sur les
points du littoral où se constituent des marais salans : qu'on
s'imagine les en tours de la Chapelle avec la physionomie du
Bourg de Batz. On sait que les lagunes où l'on recueille le sel
parce que l'eau de mer s'y est évaporée, tapissent leur fond de
vases argileuses dans lesquelles du gypse cristallise en abon-
dance. Et si, à Paris, le sel ne figure pas parmi les élémens du
sol, c'est qu'il en a été extrait postérieurement, par le fait de la
circulation des eaux. La preuve c'est qu'on retrouve, dans cer-
taines argiles du terrain de gypse, des moulages ou des em-
preintes de cristaux de sel, bien reconnaissables à leur disposi-
tion spéciale dite en trémies.
Ainsi donc, voilà qui est acquis: de larges surfaces, com-
prises maintenant dans les limites de Paris, étaient situées, à
l'époque de l'éocène supérieur, sur le littoral, souvent submergé,
d'une mer très peu profonde, qui venait y déposer par évapora-
tion une portion de ses matériaux dissous, gypse et sel gemuie.
Les coupes enseignent que les rapports de la mer et de la terre
ferme étaient fort changeans d'un moment à l'autre, car les
dépôts de pierre à plâtre, plus ou moins épais et mesurant par-
fois 10 mètres et plus de puissance (ce sont les « masses»), sont
séparés les uns des autres par des intercalations de marnes.
Lors du dépôt de celles-ci, le sol, qui recevait un sédiment argi-
leux, n'était jamais exondé et les sels en dissolution ne s'y con-
crétionnaient pas. Il résulte en môme temps do la grande épais-
seur des gypses accumulés que les conditions de voisinage de la
mer ont duré fort longtemps.
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LES TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. 877
Comment ne pas être séduit par an ensemble d'études qui
fait revivre le passé, au point de restaurer toute une géographie
physique entièrement disparue et de nous révéler, dans un
quartier de Paris, le siège de conditions qui régnent à présent
dans un des pays qui diffèrent le plus profondément du nôtre?
Il s'agit de la portion orientale de la mer Caspienne qu'on désigne
sous le nom de Kara-Boghaz et où, par une espèce très particu-
lière de capture des eaux marines, il se fait un gigantesque gîte
de sel gemme et de pierre à plâtre. C'est un espace de 200 kilo-
mètres en tous sens, où Teau en couche mince, s'évapore avec
une très grande activité et dépose en abondance toutes les sub-
stances qu'elle tenait en dissolution. La mer, alimentée pur la
Volga et les autres cours d'eau douce qui se jettent dans sou
bassin, répare les diminutions de niveau du Kara-Boghaz par des
, afflux incessans et les concrétions cristallines croissent sans
relâche. On peut entrevoir ime époque où les flots de la Cas-
pienne seront entièrement dessalés : tout leur sel et toui leur
gypse auront alors été immobilisés dans le bassin évaporateur et
la mer aura véritablement été lavée par les contributions flû-
viatiles qui la traversent sans jamais s'arrêter.
Donc, ce n'est pas seulement à la région du 'Bourg de Batz,
c'est aussi à celle de Kara-Boghaz qu'il est légitime de comparer
le boulevard de la Chapelle à l'époque gypsienne !
Mais pendant que, dans ce coin du futur Paris, les actions
géologiques donnaient naissance à la grande complication des
quatre masses gypseuses superposées, il y avait des localités
toutes voisines où (du moins pendant le début) lés phénomènes
d'évaporation ne se faisaient pas si aisément. Par exemple, à
Ménilmontant, la mer, après avoir déposé des sables verts qu'on
retrouve partout sous les gypses, continua de faire succéder les
lits de marne aux lits de marne pendant que le régime lagu-
naire était déjà en plein fonctionnement à la Chapelle; et c'est
seulement quand la troisième masse commençait à s'étendre sur
la quatrième, que Tévaporution des eaux donnait enfin lieu, à
Ménilmontant, à la production de ban :s de pierre à plâtre.
En y réfléchissant, on trouve que la seule explication pos-
sible* de circonstances en apparence si capricieuses, consiste à
invoquer un déplacement hori/onlal de la mer: pendant que son
rivage passait à la Chapelle, Méni. montant était encore sous les
flots. Mais le soulèvement du fond se propageant peu è peu, met-
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878 REVUE DES DEUX MONDES.
tait au bout d'un temps qui correspond à la constitution de la
quatrième masse tout entière, la seconde localité dans les mêmes
conditions littorales que la première.
La pierre à plâtre est ordinairement si finement cristalline
qu'elle rappelle le grain du sucre ; mais souvent aussi elle est à
élémens beaucoup plus larges et des lits s'y signalent par leur
structure en grands cristaux, longs de 10 centimètres, rangés
verticalement les uns contre les autres: ce sont « les pieds
d'alouettes » des ouvriers. Ils abondent dans le sol, par exemple
au boulevard de Glichy. En outre, au sein des marnes sépara-
tives des masses de gypse, et spécialement dans celles qui sont
intercalées entre la première et la deuxième, le sulfate de chaux
est en énormes groupes de deux cristaux lenticulaires associés
de telle façon que leur fracture donne lieu, par exemple sous la
place d'Anvers, aux « fers de lance » que tout le monde connaît.
Il suffit d'ime étude même superficielle pour reconnaître que ces
formes ont été acquises par le gypse après son dépôt et probable-
ment longtemps après.
C'est sans doute l'un des innombrables effets de l'active cir-
culation souterraine des eaux, qui déjà nous a procuré tant de
notions remarquables. Seulement cette fois, il ne s'agit plus,
comme pour les productions minérales de la place de la Con-
corde, de phénomènes actuels, mais de réactions qui ont pris
naissance à des époques antérieures. On constate ainsi que des
faits correspondant les uns aux autres se sont répétés aux divers
momens de l'histoire de la terre, dès que les conditions leur ont
été favorables.
11 faut mentionner, dans la même catégorie, la rencontre
de la pierre à plâtre, en plus d'un point du sol de Paris, sous la
forme d'albâtre. L'albâtre gypseux, d'aspect cireux et si ana-
logue à l'albâtre calcaire, — si inférieur du reste à celui-ci par
son peu de dureté, qui permet de le rayer avec l'ongle, •:— est
une matière ayant la même composition que la pierre à plâtre
mais dont l'origine est entourée d'un profond mystère. C'est
comme la solidification d'une gelée où le minéral n'a pas pris
les contours cristallins qui lui sont ordinaires ; à moins qu'elle
ne résulte au contraire de la perte par le minéral de son état
saccharoïde habituel.
On est d'autant plus disposé h accepter cette seconde manière
de voir qu'en une foule de points de notre région, la pierre à
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LES TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. 879
plâtre montrô les traces manifestes de ces travaux secondaires dont
la constatation est si éloquente pour nous révéler Tétat d'activité
Intense des profondeurs souterraines. A chaque pas, on rencontre
des roches qui, par un mécanisme inverse de celui qui concerne
l'albâtre, ont gardé la structure du gypse tout en en perdant la
composition et ces pseudomorphoses peuvent avoir été si actives
qu'elles ont souvent intéressé des bancs de roche tout entiers.
Dans ce genre, la silice a donné lieu à des effets tout spéciale-
ment frappans: beaucoup de couches de gypse recoupées par les
travaux du Métropolitain nous ont procuré des nodules de silex
noyés dans la roche, à peu près comme le sont, dans la craie
blanche, les tubercules de pierre à fusil. Mais si on les regarde
de plus près, si par exemple on y débite des lames, minces de
deux h trois centièmes de millimètre d'épaisseur et devenues ainsi
parfaitement transparentes, pour les soumettre aux observations
microscopiques, on y constate des traits de constitution tout à
fait intéressans. On s'aperçoit alors que la matière siliceuse
dont ils sont exclusivement faits a rigoureusement la même
afchitecture moléculaire que le gypse lui-même.
C'est du reste un fait facile à interpréter, car il reproduit les
circonstances qui ont accompagné la pétrification des troncs
d'arbre, dans la substance desquels se retrouvent les détails de
Vanatomie végétale. Tout le monde a vu les luxueux objets,
guéridons, cuvettes, amphores, boîtes de toutes formes, taillés à
même le bois fossile de la forêt silicifiée de l'Arizona. Même h
l'œil nu, on y reconnaît les couches concentriques de l'accrois-
sement végétal annuel, on retrouve les rugosités de l'écorce, les
veines qui signalent l'embranchement des rameaux, et si on
s'aide du microscope, on distingue tous les tissus des plantes,
et on est à même de déterminer le genre botanique des repré-
sentans d'une ancienne flore. Il a fallu, pour que de semblables
effets se produisissent, que la matière siliceuse arrivât dans le
bois enfoui, de façon à se substituer tout doucement aux tissus
dtâen conserver la structure jusque dans les détails les plus ténus.
Le même phénomène a certainement eu lieu dans l'épaisseur
de la pierre à plâtre et il continue sans aucun doute de se pro-
, duire dans de certaines localités : la roche se pétrifie, exactement
comme se pétrifiait le végétal, et rien ne saurait témoigner plus
nettement de la condition éphémère des élémensdont les roches
sont formées et qui, comme les molécules vivantes de notre
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880
BEVUE DES DEUX MONDES
propre corps, sont en voie perpétuelle de reoiplacement.
Toute cette histoire de la surface du sol dcf Paris à Tépoque
où se formait la pierre à plâtre est complétée, de la plus heu-
reuse façon, par Texamen des débris organisés arrachés par les
travaux aux couches gypseuses. El il est d'autant plus impos-
sible de ne pas faire au moins une allusion aux fossiles du gypse
que c'est de leur étude que Cuvier a su faire sortir la paléonto-
logie tout entière. Les échantillons qu'il a étudiés sont soigneu-
sement conservés au Muséum, et on vient de consacrer, par une
plaque de marbre scellée dans le mur de Tune des rues l^ plus
escarpées de Montmartre, le souvenir de l'origine entièrement
parisienne de la science des fossiles.
Les débris organiques renfermés dans les couches de gypse
sont très variés, depuis les os de mammifères, comme le palœo-
thorium, jusqu'à ceux des poissons et aux coquilles des mol-
lusques. Leur étude confirme la notion, rappelée déjà, de la con-
dition lagunaire du pays aux temps gypseux, car certains de ces
êtres sont terrestre^, tandis que d'autres sont lacustres et que
d'autres encore sont marins ou saumàtres.
IV
En maints endroits, depuis le quartier de Courcelles jusqu'à
Méiiilmontant et au delà, le terrain de gypse, attaqué par les
Iravaux du chemin de fer, repose sur des masses bien différentes
et connues depuis longtemps sous le nom de travertin de
Saint-Ouen.
Dans la plupart des localités, c'est une formation remar-
quable tout d'abord par son contraste avec la précédente, car on
n'y voit que des couches dont l'origine est franchement lacustre,
avec des fossiles qui rappellent les habitans de nos étangs : lym-
nées, planorbes et autres. Nulle part ne se retrouvent, comme
dans le gypse, ces intercala lion s si curieuses de bancs saumâtres
et pendant bien longtemps on a pensé qu'il n'y avait aucun trait
commun de formation entre les deux étages superposés.
Cependant, le Métropolitain vient nous mettre sous les yeux
des fails déjà aperçus de-ci de-là, mais pourvus cette fois d*une
ampleur inusitée, et d'où ressort le fait d'une continuité par-
faite entre les couches de Saint-Ouen et celles du terrain de
pierre à plâtre.
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LES TRAVAUX DU METROPOLITAIN.
881
Dans la région du boulevard de la Chapelle, ces grandes car-
rières antiques, déjà mentionnées, se continuaient de plus de
10 mètres au-dessous des niveaux ordinairement exploités et
allaient chercher, en pleine masse du terrain de Saint-Ouen, des
bancs d'un gypse saccharoïde tout pareil & celui d'Argenteuil et
propre aux mêmes applications.
Cette découverte sufBrait pour montrer combien sont artifi-
cielles et précaires les divisions qu on est obligé d'admettre,
pour se reconnaître dans les descriptions, entre les terrains suc-
cessifs. En réalité, les sédimens se sont accumulés les uns sur
les autres depuis l'origine , sans qu'il se soit jamais produit d'in-
terruption dans le processus de leur formation. Seulement, en
chaque point, des incidens locaux sont venus marquer de leur
empreinte les résultats réalisés.
Pour ce qui est du gypse, sa présence dans le terrain entière-
ment lacustre de Saint-Ouen pourrait être regardée comme
contrariant singulièrement la théorie lagunaire exposée tout à
l'heure, et Ton aura sans doute quelque peine à expliquer avec
elle comment aucun vestige saumàtre n est venu se mêler aux
contributions lacustres dans l'épais ensemble de couches du
boulevard de la Chapelle. En tous cas, il invite les théoriciens
à la prudence, et nous ne pouvions manquer de noter que cet
avertissement leur vient avec^ une force nouvelle à la suite des
récentes observations dont le sol de Paris a été le théâtre, au
cours des travaux du réseau métropolitain.
Du reste, la formation de Saint-Ouen a livré aux ingénieurs
bien d'autres faits remarquables, et dans le nombre, il convient
de signaler les ménilites. Leur nom dérive de celui de Ménil-
montant, où on les observa pour la première fois. Bien que rien
ne les désigne pour en faire des objets de parure, leur composi-
tion est rigoureusement celle des opales. Elles se présentent, au
sein de marnes, en masses tuberculeuses, en rognons, avec une
écorce grisâtre qui contraste avec la nuance tantôt bleuâtre, tan-
tôt café au lait, de leurs parties intérieures. Quant à leur struc-
ture, elle reproduit, avec une précision qui s'étend aux détails
les plus microscopiques, la structure de la marne enveloppante :
elles sont donc des pseudomorphoses de ces marnes.
11 ressort de là que les ménilites ont pris naissance au sein
de roches préexistantes, grâce à la concentration progressive et
sans doute extrêmement lente, autour de certains points fonc-
T4>MK XXkV. iOOO. Kg
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882 BEVUE DES DEUX MONDES. .^
tionnant comme centres d'attraction, de la matière siliceuse qm ^
les constitue. ^
Parfois, et sgécialement sous le pavé du boulevard de Conr-
celles, on trouve dans les marines des lits de matières végétales,
dérivant par altération de matières végétales qui, à la faveur
d'un enfouissement suffisamment prolongé, pourraient acquérir
les qualités du charbon de terre. Nous avons le droit de dire
qu'il existe sous nos pieds des mines de lu>uille en formation.
Ajoutons qu'il est arrivé souvent, au cours des travaux, qu'on
ait rencontré sous les assises de Saint-Ouen les couches qui les
supportent normalement parce qu'elles sont plus anciennes, et ^
que nous désignerons sous lé nom adopté de sables de Beau- _
champ. Beauchamp est une petite localité du département de ^
l'Oise, où Ton a exploité longtemps des bancs de pierre à paver -xr
noyés dans des sables fins et contenant des myriades de co-
quilles fossiles admirablement conservées.
C'est spécialement autour de l'Arc de triomphe de l'Étoile, sous ^i ^5
le parc Monceau et sous l'avenue de Villiers, que les sables de ^ ^
Beauchamp sont abondans ; on les trouve aussi du côté de l'Obser- — y.
vatoire de Montsouris. Rue de Rome, ils supportent les rails du
chemin de fer de l'Ouest, et l'égout collecteur de la place Clichy
est établi dans leur épaisseur. A la Chapelle, ils sont intime-
ment associés aux marnes de Saint-Ouen qui les recouvrent, et
on trouve, parmi les bancs dont ils sont formés, des assises de^^Je
gypse présentant encore des vestiges de très anciennes exploita ,^
tions.
Il y a là un fait d'une portée scientifique très considé ^*
rable. Cette répétition de la pierre à plâtre au travers de ce^^MS
trois terrains superposés : le niveau de Beauchamp, qui es^^^ t
d'origine mai*ine, puis le travertin de Saint-Ouen qui est la
custre, enfin le terrain gypseux qui est saumàtre ; cette répéti
tion, dis-je, semble bien indiquer que la condition de la
face, aux diverses époques, n'a guère influé sur la production de
la substance. Sans doute y a-t-il eu dans ces formations d€
grands changemens réalisés postérieurement à leur dépôt. Nulli
matière n'est plus prédisposée que le sulfate de chaux à émigrer^^i-
dans l'épaisseur du sol, à se substituer k des élémens préexi
tans. Les coupes du Métropolitain apportent des documens sf
cialement précis avec lesquels il faudra compter désormais.
Dans bien des points où les terrassemens ont atteint U
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i^mÊm
LES TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. 883
sables de Beauchamp, on trouve dans leur masse des blocs de
pierre à paver, de grès comme on dit, en conservant une expres-
sion celtique qui désigne la pierre par excellence.
L'histoire du grès est bien curieuse et tout & fait conforme
au sens général de Téconomie souterraine telle que nous l'ayons
indiquée, car on trouve qu'à l'origine l'ensemble du terrain de
Beauchamp était composé de grains de sable englobant parfois
des €oquilles et d'autres débris organiques de façon à présenter
les caractères généraux de nos plages arénacées actuelles. C'est
plus tard, quand la couche meuble fut déjà recouverte d'autres
sédimens parfois très épais, que la circulation des eaux amena
entre les particules incohérentes des dissolutions conjonctives
diverses, calcaires, siliceuses, ferrugineuses, qui, suivant les
cas, les agglutinèrent d'une façon plus ou moins intime et plus
ou moins solide. Les particules juxtaposées et les coquilles
furent ainsi empâtées en nodules rocheux. C'est là un phéno-
mène très tranquille dont on peut suivre toutes les étapes dans
la nature et dont on peut imiter tous les détails par des expé-
riences de laboratoire.
Dans les pays où, comme la forêt de Fontainebleau, des
couches de sable contenant des nodules de grès sont soumises h
Fintempérisme, la pluie dégage peu à peu ces blocs, les lave de
leur gangue mobile et constitue tout doucement les amoncelle*
mens si pittoresques de roches que l'on qualifie de « chaos » et
dont la production a semblé témoigner du déchaînement des
énergies les plus cataclysmiennes : les chaos de Franchard et
d'Âpremont sont des produits de la pluie, et ils continuent à
recevoir chaque jour de ce même agent géologique, aussi effi-
cace dans ses résultats qu'il est insignifiant dans son apparence,
des modifications successives.
Dans toute la zone attaquée par les travaux du Métropoli-
tain, comme dans bien d'autres parties encore de la région de
Paris, le sable de Beauchamp se présente comme lié d'une façon
très intime à la formation qui le supporte et dont il est comme
le chapiteau. Cette formation, c'est l'ensemble des couches du
calcaire grossier ou pierre à bâtir, la roche parisienne par
excellence, et dont l'histoire, nleine d'intérêt, reçoit des observa-
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884 REVUE DES DEUX MONDES.
tioDs faites au cours de ces dernières études, des accroissemens
notables.
C'est surtout vers la place de TEtoile, vers la Porte Maillot,
à Neuilly, k Passy, au Trocadéro, puis du côté des boulevards
Saint-Jacques et de Vaugirard, qu'on rencontre le calcaire
grossier. Attaqué d'habitude par ses régions supérieures, il
ofîre à Tétude la portion de son épaisseur qui est ordinairement
désignée sous le nom de <( caillasses^ » et nulle formation géolo-
gique ne renferme plus de détails curieux, plus de faits difficiles
à interpréter; nul terrain n'est plus riche en argumens favo-
rables à la constatation des incessantes modifications des
couches du sol par des phénomènes souterrains.
Dans les caillasses, en effet, on rencontre à. chaque pas de
ces produits singuliers que nous citions plus haut sous les quali-
fications de pseudomorphoses et d'épigénies. Ce sont des miné-
raux qui, à la composition chimique d'une espèce donnée, asso-
cient la forme cristalline dune espèce toute différente : par
exemple du cristal de roche ayant la forme du calcaire.
Il y a, parmi ces accidens minéralogiques, des productions
qui sont d'autant plus intéressantes qu'elles nous font rencon-
trer, en pleine masse de terrains très récens, des cristaux qu'on
est plutôt habitué à recueillir dans des formations où, comme
dans les filons métallifères, d'énergiques réactions semblentétre
intervenues. Nos caillasses parisiennes présentent en effet, et
parfois en abondance, de la « fluorine, » qui est une des gangues
les plus ordinaires des minerais de plomb et aussi delà célestine
qui nous remet en mémoire les trouvailles faites récemnientdans
le sol de la place de la République. Parmi les détails les plus
frappans et aussi les plus vulgaires des caillasses, il faut citer des
lits entiers de sables dont chaque grain, parfois gros de plus
d'un centimètre, est formé d*un cristal de roche parfait dans sa
forme et limpide comme ces « cailloux du Rhin » dont on ne
dédaigne pas toujours de faire des parures.
Que s'est-il passé dans les assises parisiennes, bien postérieu-
rement d'ailleurs à leur dépôt, pour qu'une semblable collection
d\'ï>pèces cristallisées, si variées dans leur composition, ait pu y
prendre naissance ? Évidemment des phénomènes compliqués
dérivant de la circulation lente de dissolution prodigieusement
dihiée de matériaux, contractant entre eux et défaisant les assQ-
cjationg les plus diverses.
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LES TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. 885
Par exemple, on assiste dans un même lieu à la soustraction
le la matière constitutive d'une coquille fossile et à la concré-
ion du cristal de roche. Avec les considérations abstraites de la
himie classique et qu'on pourrait presque qualifier de géomé-
rique & cause de la simplification et de la précision des cas
Quelle considère, — cela ne se peut guère comprendre. Et la
onclusion, c'est qu'il faut faire intervenir dans Tinterprétatiou
es phénomènes naturels, au lieu de liquides chimiquement
éfinis, les sèves minérales qui baignent les tissus du grand
rganisme tellurique, et qui sont aussi compliquées dans leur
om position que les humeurs physiologiques.
On a déjà insisté sur Tabus, commis tant de fois en géologie,
es considérations purement géométriques, et l'on a montré sans
eine qu'il en est résulté, pour "beaucoup de théoriciens, la sub-
tilution, h la terre, d'une terre complètement artificielle où l'on
e découvre que les caractères dont on Ta gratifiée par hypo-
lèse.
Ce qu'on a moins souvent remarqué, c'est que d'autres géo-
»gues se comportent à peu près de môme au point de vue chi-
liqùe : ils isolent certains principes des masses rocheuses qu'ils
udient, les placent dans des conditions très simples et les
ettent en présence de réactifs parfaitement définis. C'est, il est
•ai, la seule méthode qu'ils puissent suivre, vu les moyens si
streints dont nous disposons ; mais il n'en est pas moins vrai
rîls commettent une imprudence quand ils cherchent à con-
ure de leurs résultats des applications directes et trop for-
eiles à l'interprétation de la nature. Celle-ci est bien plus
inplexe que nous ne pouvons la concevoir, et il nous est aussi
ipossibJe de réduire la chimie de la terre à des formules
tionnelles que la morphologie du globe à des équations. Dans
> deux cas, nous obtenons des résultats partiels plus ou moins
proches, en dehors desquels se maintient toujours la réalité
s choses; nous faisons des caricatures chimiques, comme nous
sons des caricatures géométriques.
Pourtant, ce- n'est pas une raison pour renoncer à la synthèse
imique, puissamment instructive dans ses limites; pas plus
'à la géométrie qui nous procure également des notions de
emière valeur. Seulement, c'est une raison d'user, dans ces
ies spécialement difficiles, d'une prudence de tous les instans.
Sou§ le$ caillasses et avec une épaisseur de beaucoup supé«
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886 REVUE DES DEUX MONDES.
rieure à la leur, la pierre à bâtir superpose ses assises : assises
innombrables, les unes très cohérentes et propres à la fabrication
des pierres d'appareil et des matériaux des constructions les
plus solides; les autres, tendres, conmie les moellons qu'on
taille à la hachette ou même tout à fait sableuses et coulantes.
A de certains niveaux, la pierre calcaire est presque pure ; ail-
leurs, elle est mélangée d'argile et passe aux marnes : ou bien
elle est arénifère ou encore remplie de concrétions siliceuses qui
rappellent de très près les rognons mentionnés précédemment.
Du haut en bas, et à maintes reprises, le calcaire grossier,
roche si éminemment protéiforme, présente des fossiles et spé-
cialement des coquilles de mollusques dont on fait des collec-
tions aussi remarquables par l'infinie variété et par le charme
des formes que par la ressemblance générale de l'ensemble avec
les animaux qui savent à l'heure actuelle dans la mer. A ce titre,
il y a autour de Paris des localités qui sont devenues célèbres
dans le monde entier à cause de la facilité qu'on a d'y recueillir
des collections admirables : Grignon entre autres est universel-
lement connu, et personne en efifet ne peut rester insensible à
cette chose imprévue de ramasser dans le sol, à 8 ou 10 mètres
de profondeur, des coquilles élégantes et fragiles pourvues
encore bien souvent de leurs couleurs rosées ou jaunâtres et de
leurs ponctuations, de leurs stries et de leurs autres omemens.
A vrai dire, les travaux du Métropolitain ne nous ont pas mis en
présence de gisemens ayant la manière d'être de la « faluniëre «
de Grignon, mais ils nous ont montré la continuation sous la
capitale de couches synchroniques et qui seulement ont été
cimentées, enrichies ou appauvries de substances spéciales par
les mécanismes souterrains.
Il faut à cet égard faire une place à part aux assises où la
roche calcaire est criblée de milliards de cavités dont chacune a
la forme d'un coquillage conservée avec une si grande perfec-
tion que le moulage par pression à la cire à modeler procure
des spécimens déterminables zoologiquement avec autant de
certitude que l'eussent été les coquilles elles-mêmes originaire-
ment empâtées dans la roche et maintenant disparues.
Si l'on réfléchit aux conditions nécessaires à la réalisation
d'un semblable état de choses, on est émerveillé de leur com-
plexité. Les coquilles, au moment de la mort des mollusques
qui les avaient sécrétées, ont été enfouies dans la vase calcairei
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LES TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. 887
et la différence de leur composition avec celle de la matière
enveloppante est si faible que nos réactifs eussent été bien im-
puissans à opérer leur séparation chimique. Cependant, après
que la roche, sous l'influence du poids des sédimens superposés,
se fut consolidée, le passage prodigieusement lent de solutions
étendues amena la corrosion et la disparition totale des fossiles,
sans que leur gangue en souffrit la moindre atteinte: théori-
quement ce fait si fréquent est tout simplement impossible et
son explication, malgré de nombreuses tentatives où Ton s'est
surtout payé de mots, est encore à trouver. On n'est pas même
renseigné sur la nature du dissolvant auquel les coquilles ont
cédé toute leur substance : il semble d'abord que ce doive être
l'acide carbonique. Mais la masse calcaire générale n'aurait pas
manqué dans ce cas de céder elle-même à ce corps si avide de
carbonate de chaux. En outre, on ne voit pas d'où le dissolvant
pourrait provenir, car la dissolution des coquilles s'est faite uni-
formément et complètement dans toute l'épaisseur de la couche ,
sans que l'on constate une région d'arrivée où Teffet serait plus
accentué que dans les autres. Enfin et comme comble, il faut
ajouter que les lits où' les tests d'animaux ont été ainsi sup-
primés, peuvent être compris entre des assises également cal-
caires, de composition pour ainsi dire identique, et où, au con-
traire, ces fossiles se sont conservés en nature avec la plus grande
perfection. On voit, comme conclusion, avec quel discernement
il importe d'appliquer à l'histoire de la Terre les notions de la
chimie pure.
On ne saurait d'ailleurs considérer le volume du calcaire
grossier, son énorme épaisseur, l'étendue de la zone qu'il
recouvre, sans revenir par la pensée aux grands changemens
successifs éprouvés par un même point de la terre. Le senti-
ment se dégageait très net, quand on circulait dans les travaux
du Métropolitain, qu'on se mouvait dans quelque fond de mer,
au-dessus duquel les flots auraient pu continuer leur œuvre
sédimentaire. Les choses ne se présentaient pas autrement par
exemple dans les tronçons de tunnel pratiqués naguère sous le
lit de la Manche, aussi bien en France qu'en Angleterre, et les
sensations dans l'amorce de Sangatte conmie dans celle de
Douvres m'ont laissé des souvenirs analogues aux impressions
ressenties dans la visite des conduits souterrains du boulevard
Saint-Jacques.
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888 RKVUE DES DEUX MONDES.
VI
Ce qui rend ici d'autant plus frappante la rencontre des
assises marines du calcaire grossier dans le sous-sol parisien,
c'est qu'elles reposent, dans certains points touchés par le réseau
de la voie ferrée, sur des argiles dont les conditions de produc-
tion peuvent être considérées comme tout à fait opposées. Le fait
se présente dans la zone Sud-Ouest de Paris, et il est à son tour
riche en enseignemens variés. Nous pouvons à ce sujet recourir
à des documens très précis, relevés par M. DoUot, et qui lui ont
été procurés par l'étude des travaux exécutés le long de la ligne
qui s'étend de Gourcelles-Ceinture à Passy et au Champ-de-
Mars.
A partir de la rue Gustave-Nadaud, et jusqu'à l'île des Cygnes,
on trouve le calcaire grossier reposant sans discontinuité sur
l'argile plastique. Et tandis que la pierre à. bâtir, fissurée et
lâche, est extrêmement perméable aux eaux d'infiltration, l'ar-
gile au contraire, fine et serrée, pâteuse et toujours prête à fer-
mer d'elle-même les fissures qui pourraient s'ouvrir dans sa
masse, est pratiquement étanche. Elle retient donc à sa surface
supérieure les infiltrations venant d'en haut, et c'est ainsi que se
constitue sur elle et dans le calcaire grossier, une zone saturée
constituant un « niveau d'eau. »
Les travaux en ont été plus ou moins compliqués et il a fallu
opérer dans l'air comprimé, mais ce qui doit seulement nous
arrêter ici c'est la notion qui en résulte quant à l'économie du
sous-sol parisien. Non seulement celui-ci est formé d'une super-
position d'assises minérales de composition diverse, mais encore
il contient des nappes aqueuses, imprégnant des couches per-
méables reposant sur des lits argileux. C'est encore là un élé-
ment de richesse de la région considérée et pendant bien des
siècles, Paris s'est désaltéré, non seulement à la rivière, mais
encore à l'eau de ses puits, creusés, suivant les points, dans des
formations géologiques très différentes les imes des autres.
L'argile plastique est une substance singulière par sa compo-
sition qui contraste avec celle des formations voisines et par ses
propriétés physiques qui en font la base même des industries
céramiques. Ce qui la rend pour nous tout spécialement intéres-
sante, c'est qu'elle renferme fréquemment dans notre réjcion dfi^
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LES TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. • 889
vestiges fossiles permettant d'affirmer sans hésitation son ori-
gine au sein de quelque gi'and lac recouvrant une portion no-
table du territoire et donnant la vie à des mollusques assez ana-
logues à ceux dont les coquilles, mentionnées plus haut, sont
enfouies dans les assises du terrain de Saint-Ouen.
De temps en temps, entre les couches très régulières de
l'argile plastique, sont intercalés des lits de stables parfais très
blancs ou des veines tout à fait noires de lignite dont une
coupe de la rue de Boulainvilliers a fourni des exemples parti-
culièrement nets.
Ce lignite nest pas autre chose qu'une variété de charbon,
formé par Taccumulation de débris végétaux l)ien modifiés,
comme on pense, dans leur composition première par l'enfouis-
sement qu'ils ont subi depuis des durées dont notre chronologie
historique ne saurait donner aucune idée.
Pourtant, on peut reconnaître encore les végétaux d'où
viennent ces charbons maintenant fossiles et on distingue des
feuilles et des tiges de paltniers et d'autres plantes comparables
à celles qui ^dvent maintenant dans les forêts tropicales ; ce qui
conduit à nous révéler qu'avant l'extension à Paris de la mer où
s'est déposé le calcaire grossier, la région était continentale,
pour\aie d'un grand lac et ombragée d'essences arborescentes qui
supposent une météorologie très différente de celle dont nous
subissons aujourd'hui les vicissitudes.
En plusieurs points, et tout spécialement à la traversée de la
Seine, là où la rivière sort de Paris, l'argile plastique laisse
atteindre, au-dessous d'elle, des terrains qui sont nettement
différens de tous ceux que nous avons précédemment énumérés.
Ils sont si caractérisés que les classificateurs les ont rangés dans
la catégorie des formations secondaires pendant que les autres
sont presque tous de la division des terrains tertiaires : contraste
qui semble d'ailleurs bien plus profond qu'il ne l'est en réalité.
Car on me permettra de rappeler ici le caractère essentiel-
lement artificiel de ces distinctions auxquelles on a par erreur,
et durant si longtemps, attribué une importance si considérable :
on sait maintenant, et de science certaine, que les phénomènes
de la sédimentation se sont poursuivis sans interruption depuis
l'origine des choses et que toutes les coupures faites dans les série»
stratifiées, indispensables comme procédé d'étude et d'enseiguo-
ment, sont dépourvues de toute réalité objective.
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S90 REVUE DES DEUX ATONDES.
Les formations secondaires qui rentrent dans notre sujet,
parce que les travaux du chemin de fer infra-parisien ont péné-
tré dans leur masàe, peuvent être désignées sous les noms de
marne de Meudon et de craie blanche. Il y a quelques remarques
à faire sur chacune d'elles.
La marne blanche, dite de Meudon, peu épaisse et pauvre en
fossiles, présente cette particularité d'être exactement contem-
poraine d'une très puissante formation marine qui fait le sol
d'une notable partie de la Belgique et que l'on désigne couram-
ment sous le nom de calcaire de Mons. Deux sa vans belges,
Cornet et Briart, se sont rendus célèbres en en décrivant la
faune, riche et compliquée, et en montrant que cette légion
d'animaux fossiles constitue la transition la plus ménagée
qu'on puisse imaginer entre la zoologie de l'époque de la craie
blanche, qui est franchement secondaire, et celle du calcaire
grossier parisien qui est essentiellement tertiaire. De sorte que
le calcaire de Mons vient témoigner d'une façon éloquente de la
parfaite continuité des phénomènes sédimentaires.
Si la marne de Meudon est incomparablement plus pauvre
que le calcaire de Mons, elle a cependant ce grand intérêt do
prouver que l'Océan belge se prolongeait à Paris, au moins sons
la forme de lagunes, et c'est ime notion de géographie passée
qu'il peut être utile de retenir. D'un autre côté, on trouvée!"»^
son épaisseur la trace d'actions très multiples et avant tout des
concrétions siliceuses dont la rencontre nous prépare à l'élu le
des silex de la craie.
Car la craie qui supporte à Passy la marne de Meudon se
montre, là comme bien ailleurs, toute remplie de rognons de
silex dont l'histoire peut être refaite dans tous ses détails : elle
confirme la notion, développée plus haut, de travaux molécu-
laires poursuivis sans relâche dans Tépaisseur dos roches «ous
Tinfluence des circulations aqueuses ; elle montre en même
temps comment les rognons, concrétionnés d'abord avec une
structure compacte et uniforme rappelant celle des ménilites,
peuvent s'arranger peu à peu de façon à prendre à la fin l'état
tout à fait cristallin. Les rognons de silex en effet montrent
souvent en leur milieu des géodes de cristal de roche» et on peut
dire que c'est pas à pas que les échantillons permettent de suivre
la transformation de l'une de ces matières dans l'autre
Un autre exemple de faits procurant à la craie blanche une
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LES TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. 894
haute signification, concerne sa constitution intime aussi bien
que sa composition chimique. On peut poursuivre, jusque dans
les plus intimes détails^ \sl comparaison entre cette antique for-
mation et certains dépôts de nos grands océans actuels.
Il se trouve en effet que, parmi les myriades d'objets de si
grande valeur scientifique qui ont été extrtdts des abîmes sous-
marins par les expéditions dont le souvenir est dans toutes les
mémoires, figurent les vases déposées dans l'Atlantique par
plusieurs kilomètres de fond et coïncidant pour l'ensemble de
leurs caractères avec la craie proprement dite. L'analogie est
même si intime que, malgré la prodigieuse durée des temps
écoulés, on peut croire que, de Tépoque crétacée à l'heure pré-
sente, la formation de la craie na subi aucune interruption.
C'est que la craie, parmi les roches calcaires, représente l'on
des types les mieux définis et, en même temps, l'un de ceux qui
peuvent nous frapper le plus à ^cause de la part considérable
qu'a prise à son édification la collaboration des forces biolo-
giques : une importante proportion de sa substance résulte de
l'accumulation de vestiges animaux.
Ce sont des coquilles microscopiques, et d'autant plus nom-
breuses, d'êtres dont les très proches voisins pullulent enc(»re
dans la mer : elles se présentent comme de minuscules am-
poules infiniment légères, d*une variété et d'une élégance de
forme et de structure vraiment merveilleuses. On ne se lasse pas
de les admirer avec l'aide de l'appareil grossissant et l'on reste
confondu, en étudiant leurs représentans actuellement vivans,
de constater que les êtres qui les ont fabriquées sont si simples
quW chercherait en vain, dans la matière homogène qui con-
stitue leur corps, le moindre délinéament d'un organe quel-
conque. Chacun d'eux est une simple gouttelette d'aspect
huileux dans laquelle te besoin de locomotion, de préhension
détermine la production des membres, membres provisoires
d*ailteurSy aussi éphémères que le besoin qu'ils ont à satisfaire et
qui ne sont que des filamens poussés pour la circonstance au
travers des perforations dont la coquille est véritablement
criblée.
Les « foraminifères » de la craie, aussi fragiles qu'ils sont
délicats, ont dû être détruits» pour le plus grand nombrc^au sein
du sédiment qu'ils contribuent à former, et ils ont dû aussi,
bien souvent, se dissoudre dans la mer où ils avaient vécu. C'est
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892 REVUE DBS DEUX MONDES.
en effet une particularité sin^lière de ces êtres, de se tenir à la
surface des eaux comme élémens de la gelée vivante dite
« plankton, » où tant de bétes, poissons et cétacés, trouvent
leur alimentation principale. Après leur mort, ils abandonnent
leur coquille vidée, à Faction de la pesanteur qui tend à la pré-
cipiter sur le fond sous-marin. Mais dans les grandes mers, le
voyage vertical est si long qu'au cours de huit ou dix kilomètres
à franchir, les infimes tests calcaires éprouvent, de la part du
liquide océanique qu'ils traversent, une action chimique à la-
quelle ils ne peuvent pas toujours résister.
Et malgré ces circonstances, la craie de Passy est vraiment
pétrie de ces incontestables témoignages de l'activité de la vie
marine aux temps secondaires dans une localité dont les condi-
tions générales ont si complètement changé depuis lors.
Si les travaux de nos chemins de fer urbains ne font qu'é-
corcher la formation crayeuse, nous savons par d'autres entre-
prises industrielles que celle-ci constitue dans notre sous-soldes
couches superposées d'une épaisseur colossale : les puits arté-
siens de Grenelle, de Passy, et d'une série d'autres points disper-
sés dans la ville, sont restés, plus de cinq cents mètres durant,
dans le système de celle même formation dont, par conséquent,
les conditions d'origine se sont continuées fort longtemps.
Vil
Nous pouvons maintenant résumer en quelques lignes Ihis-
toire des vicissitudes nombreuses d'un sol qui a pris, depuisque
rhomme s'y est établi, une signification si particulière et qui a
été le berceau et le foyer de tant de grandes choses.
En reprenant la question à l'époque où s'est déposée la
craie blanche, nous savons que toute la région était alors sub-
mergée sous les flots d'un océan très profond et dont les ri-
vages étaient lointains. Il y avait déjà sur la terre et depuis bien
longtemps, des continens et des îles, mais ils affectaient une
distribution absolument différente de celles qu'ils présentent
maintenant. Les traits principaux du futur substratum de Paris
ressemblaient beaucoup à ceux qu'on retrouverait aujourd'hui
dans les régions centrales de l'Atlantique.
Peu à peu cependant, le littoral se rapprocha, parce que le
sol inondé se souleva progressivement, en repoussant douce*
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LES TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. 893
ment les eaux devant lui, et nous savons déjà que sa surrection
résulta des déformations infligées à la croûte du globe par la
contraction continue du noyau fluide de la terre.
C'est dans les parties suffisamment relevées, mais encore
couvertes d'une médiocre épaisseur d'eau marine, que s'accu-
mulèrent ces marnes de Meudon, blanches et plastiques, dont
la contemporanéité avec le calcaire de Mons suffirait pour prou-
ver que déjà la surface terrestre était variée d'un point à l'autre
comme elle l'est de nos jours.
Le soulèvement continuant, Paris devint continental : le
fond crayeux de la mer antique qui subsiste encore par lam-
beaux en diverses régions des profondeurs souterraines, vint en
conséquence s'exposer à l'influence des agens atmosphériques
et, sans doute, il perdit du fait de l'intempérisme et par une
sorte d'écroûtement, une grande portion de ses régions superfi-
cielles. Il s'y établit des plantes et des animaux, témoignant par
leur ressemblance générale avec les êtres de nos zones tropi-
cales, d'une climatologie beaucoup plus chaude que celle dont
nous jouissons dans les mêmes lieux. Et la condition continen-
tale de cette flore et de cette faune contraste si absolument avec
le régime marin sous l'influence duquel s'étaient déposées les
assises précédentes, que les géologues, supposant d'abord que le
changement s'était opéré simultanément dans tous les points de
la terre, placèrent entre ces deux formations successives l'une
des divisions principales de l'échelle sirati graphique : à cette
division correspond le contact des formations dites tertiaires sur
les dépôts qualifiés de secondaires.
Nous avons constaté qu'en raisonnant ainsi, les premiers
observateurs se trompaient et que la brusque substitution d'un
régime à l'autre est toute locale et ne contredit nullement la
continuité parfaite des phénomènes évolutifs de la surface ter-
restre. Pendant que des terres fermes surgissaient à Paris au-
dessus du niveau de la mer, le régime marin se continuait im-
perturbablement en d'autres localités très nombreuses, où les
assises sédimentaires ne laissent voir aucun incident à ce niveau
si remarquable ailleurs.
Le continent émergé de la région de Paris reçut, dans
quelque dépression de la craie blanche qui devait en faire comme
une sorte de Champagne ou de Picardie, un grand lac où ne
déposa l'arple plastique. Nous ne savons pas à quelle distancu
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894 REVUE DES DEUX M0N9E6.
de la Daer se trouvait cette étendue d'eau douce, ni quelles étaient
sa surface et sa forme, et cette ignorance provient de ce que,
pendant les époques suivantes, le pays fut profondément érodé
par la pluie, puis décapé par la mer, qui revint envahir son
ancien domaine.
En effet, après un laps de temps qu'aucune donnée ne nous
permet d'évaluer, mais qui, sans aucun doute, fut prodigieuse-
ment long, les assises du calcaire grossier vinrent se consti-
tuer progressivem^ttt par-dessus l'argile plastique. Du reste,
la submersion du pays fut accompagnée de nombreux incidens,
et les coupes procurées par le chemin de fer métropolitain sou-
lignent des changemens très nombreux dans la profondeur de
la mer, en nous mettant sous les yeux des intercalations, dans la
série des sédimens marins, de couches témoignant d'une ori-
gine saumàtre comme celle des dépôts d'estuaires ou de lagunes,
et d'autres présentant des caractères franchement lacustres.
Cette complexité signifie sans doute que le point où Paris
devait s'établir fut, pendant bien longtemps, situé à une très mé-
diocre distance de la ligne littorale, dans une zone où luttai^t
sans cesse les eaux marines et les écoulemens aqueux provenant
d'un continent tout voisin.
On peut même constater que le calcaire grossier fut soulevé
assez au-dessus des flots pour affecter la disposition de falaises,
et pour être démoli par la mer, désagrégé en débris qui subirent
un triage dont le résultat fut la concentration en certains points
de ses élémensles plus lourds. Ceux-ci, qui consistent en grains
de sable, en galets de diverses grosseurs et en coquilles déjà
fossilisées dont les formes émoussées révèlent les frottemens
qu'elles ont subis de la part des vagues, font la base du sable
de Beauchamp, qu'on imite si facilement dans sa composition
comme dans sa structure, par la désagrégation et le lavage arti-
ficiel d'échantillons bien choisis du calcaire grossier.
On voit qu'il s'est rigoureusement produit à cette époque ce
qui se passe sur certaines côtes du Portugal et du Brésil, au
mont Saînt-Élie, dans l'Alaska et aux Barbades, où les flots dé-
mantèlent des falaises formées de dépôts tout à fait réceos,
c'est-à-dire appartenant à la période géologique immédiatement
antérieure à celle où nous vivons nous-mêmes. Les spécimens,
recueillis au cours de l'établissement du Métropolitain, mon-
trent que l'océan générateur du sable de Beauchamp fut U)t:-
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LES TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. 898
jours à Paris de profondeur modérée. U recula m6me ua
temps, devant la surrection du sol, sur une large zone à la sur^
face de laquelle s'établit un grand lac dont les vases ont con-
servé toute une faune et toute une flore qui présentent avec
celles de nos eaux douces actuelles des traits de ressemblance
générale qui n'empêchent pas de constater de profondes diffé*
rences spécifiques. Les sédimens de ce lac « de Saint-Ouen^ »
au sein duquel devaient, avec le temps, se produire les concré-
tions et les autres modifications intestines dont nous avons
parlé, acquirent en quelques points une épaisseur notable,
après quoi il leur fallut battre en retraite devant le retour pro-
gressif de l'océan.
Il résulte de cette circonstance que l'ensemble des dépôts
lacustres a la forme générale d'une lentille colossale, dont le
biseau correspond à la plus grande extension des eaux douces
en surface. La mer, en revenant, continua d'étaler les sable$
qu'elle charriait et que lui fournissaient les f&laises voisines, et
le phénomène "prit un temps relativement si court, que cer^
taines espèces animales persistaient encore dans les eaux mur
rines et se retrouvent presque sans changement au-dessus comme
au-dessous des couches lacustres.
Toutefois, la nouvelle incursion océanique qui a laissé les
lits très minces des « sables infra-gypseux » fut éphémère aussi
et le régime lagunaire s'établit sur une énorme longueur de côtes
et avec une largeur qui prouve l'incessante palpitation du sol,
renvoyant et rappelant alternativement un grand nombre de fois
les eaux salées sur les mêmes points. Et c'est ainsi que se con-
stituèrent les magnifiques massifs de la pierre à plâtre.
L'étude attentive des gisemens de gypse, même de ceux rela-
tivement restreints, que les coupes ont entaillés sous Paris,
montre que, pendant leur production, l'activité souterraine ne
s'est pas arrêtée un instant : le niveau du pays a changé par rap-
port à la mer voisine et les couches ont subi des inflexions et
même des cassures verticales rappelant les failles des pays de
montagnes.
Ces remarques, qui pourraient s appliquer à tous les niveaux
géologiques de notre région, viennent confirmer maintenant la
notion désormais acquise que le pays de Paris n'est pas, comme
la chose semblait tout d'abord évidente, formé de couches tout à
fait horizontales, mais qu'au contraire, ses assises ont, au cours
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896 REVUE DES DEUX MONDES.
des âges, été déplacées, brisées, tourmentées de mille façons, de
sorte qu'elles sont maintenant fort éloignées de leurs conditions
originelles.
Après la période lagunaire du gypse, la région parisienne
poursuivit pendant un certain temps son mouvement de soulève-
ment et prit de plus en plus Tétat continental. Aussi s'établit-il
à sa surface un lac rappelant intimement celui de Saint-Ouen et
dans lequel se déposèrent les roches connues sous le nom de
travertin de la Brie.
Ce nom rappelle l'extension de la formation lacustre sur une
surface géographique coïncidant presque exactement avec lan-
ciennc province de Brie, et ce serait une occasion de rappeler
comment les « régions naturelles » dont les « provinces » étaient
des exemples si éloquens, doivent avant tout leur existence à la
qualité particulière de leur sol, qui entraîne forcément avec elle
tout un ensemble de circonstances donnant à leur tour des qua-
lités spéciales à la faune, h la flore et par conséquent aux cultures
et aux ressources de tous genres dont les populations humaines
ont besoin.
La période lacustre ne persista pas longtemps : un nouvel affais-
sement général du pays permit à la mer do revenir une autre
fois et de déposer, sur plus de 60 mètres de puissance, les couches
arénacées, pures et fines, des « sables de Fontainebleau. »
A Paris, les érosions modernes, c'est-à-dire poursuivies depuis la
fin de l'époque tertiaire jusqu'à nos jours, ont presque supprimé
cette formation qui, tout au voisinage, est l'étoffe des collines de
Meudon et de Montmorency, et n'en a laissé subsister que les
lambeaux, parfois très circonscrits, dont nous avons donné des
exemples.
L'intensité de ces ablations de roches superficielles, par le jeu
de rintempérisme, nous empêche de savoir avec certitude les
incidens qui, postérieurement au dépôt des sables, ont accidenté
les progrès de l'évolution du sol parisien. Sans répéter les
remarques suscitées plus haut par l'examen du « diluvium » et
des autres formations caractérisant les vallées, il suffira de
remarquer que l'apparition de l'homme sur la terre paraît dater
sensiblement du moment où le pays de Paris a été émergé pour
la dernière fois. Les plus anciens délinéamens des phénomènes
fluviaires y sont pliocènes, c'est-à-dire de la fin des temps ter-
tiaires, et c'est là qu'il parait de plus en plus légitime de placer le
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LES TRAVAUX DU MÉTROPOLITAIN. 897
jour solennel où Thomme sortit des mains du Créateur. Il ne
nous est pas indifférent de faire coïncider ainsi ces deux grands
événemens, I^ naissance de Thumanité et l'acquisition par la
région parisienne des conditions continentales indispensables à
rétablissement de notre espèce.
En tous cas, ce que nous avons dit suffit pour montrer que
notre sous-sol est comme un musée naturel oîi se sont accu-
mulés des témoignages de toutes les circonstances successives
dont le pays a eu à subir les effets. C'est comme un prolonge-
ment colossal de quelque Carnavalet souterrain où l'histoire
des temps préhistoriques s'est inscrite page â page, au fur et
à mesure de la réalisation des choses, et dans une langue qui
devient plus claire chaque jour, grâce à l'infatigable persévé-
rance des chercheurs. Comme pour la Carnavalet municipal, les
conséquences des travaux parisiens s'étendent à chaque instant
bien au delà des limites de Paris, et la structure du sol de la Ville
éclaire ime foule de problèmes qui concernent la terre entière,
comme les incidensde la vie sociale de la capitale se répercutent
h tous momens dans l'histoire universelle.
Stanislas Meunier.
TOMB XXIV. — iooo.
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LA FRANCE
ET LA
RÉDEMPTION DES ESCLAVES EN ALGÉRIE
A LA FIN DU XVIP SIÈCLE
J'ai dit, ici même, il y a quelques années (1), quel était le
sort affreux des chrétiens captifs en Barbarie, depuis la seconde
moitié du xv"* siècle, quels travaux et quelles misères ils avaient
à endurer, quelles tentations à repousser, et j'ai montré le dévoue-
ment admirable avec lequel les Trinitaires, les Pères de la
Mercy et les Lazaristes s'étaient tour à tour consacrés à racheter
et rapatrier les uns, et à consoler et secourir les autres, qui res-
taient sur la terre de servitude. Je me suis efforcé de remettre
en pleine lumière ces humbles moines, trop oubliés et méconnus
de nos jours, qui, au prix de mille fatigues et dangers, au risque
de leur liberté et parfois de leur vie, allaient porter secours à c^
esclaves chrétiens, détenus dans les bagnes ou sur les galères
d'Alger, de Tunis ou de Salé (Maroc) et qui, poussés au désespoir,
en venaient souvent à renier le Christ. Plusieurs, entre autres
les Pères Lazaristes Le Vacher et Montmasson, cueillirent, sur
ce champ de travail et de lutte contre la tyrannie turque, les
palmes du martyre.
Je voudrais, aujourd'hui, à l'aide de documens conservés aux
archives du ministère des Affaires étrangères et de deux livres
(1) Voyez la Revue du 15 août 1896.
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LA RÉDEBIPTION DBS BSCLATiSS BN ALGÉRIS. 899
publiés récemment (1), reprendre l'étude de ce sujet au point
où je Tavais laissée, c'est-à-dire à Tannée 1681 et, cette fois, mon-
trer le rôle plus important que jouèrent les consuls ou les
envoyés extraordinaires du roi de France en Alger.
Il faut remonter un peu plus haut, pour expliquer l'intérêt
politique et commercial que la France avait dans cette partie
septentrionale de l'Afrique, appelée le Magreb. Les deys d'Alger,
les beys de Tunis, Salé et d^ Tripoli, sujets du sultan de Gon-
stantinople, disposaient alors de la marine la plus formidable
qu'on connût sur la Méditerranée. Le premier, à lui seul, avait
75 à 80 galères; si l'on y ajoute celles de Salé, Tunis et Tripoli,
et la flotte des Turcs, on arrivera au chiffre de 250 à 300 voiles
pour le total des forces maritimes des musulmans. Seules les
flottes d'Espagne et de Venise étaient en état de leur tenir tôte ;
mais la marine de la France n'existait pas encore et les côtes de
Provence et du Bas-Languedoc étaient exposées sans défense aux
inoursions et aux razzias de ces hardis corsaires. Les navires
marchands de Marseille et de Bordeaux n'eurent pas moins à en
souffrir. Les dommages se montaient chaque année à 'des cen-
taines de mille livres de marchandises et à des milliers de Fran-
çais, capitaines ou matelots, ouvriers ou paysans.
Aussi comprendra-t-on que François I*', déjà allié de la
Porte Ottomane (depuis 1525), dès qu'il apprit la nomination,
par le sultan Selim II, de Barberousse au poste de capi tan-
pacha, c'est-à-dire amiral des flottes musulmanes, s'empressa de
se concilier son appui contre Charles-Quint. L'Espagnol, en
effet, était l'ennemi commun, c'était la puissance la plus redou-
table pour les musulmans d'Afrique. Depuis 1505, il avait con-
quis Mers-el-Kebir, Oran, Bougie ; il fut maître de Tripoli jus-
qu'à 1551, et de Tunis jusqu'à 1574.
Ge fut le terrible Barberousse qui fit les premières avances,
en envoyant à François I*', l'année même où il fut promu au
rang de capitan-pacha (juillet 1533), un ambassadeur avec de
riches présens ; Tannée suivante, une trêve de trois ans était con-
clue entre le Boi très chrétien et le bey musulman qui assurait
la sécurité à nos navires et à nos commerçans trafiquant dans le
Magreb. En février i536t, la régence d'Alger était comprise
(i) Deslasdres, l'Ordre des Trinilaires pour le rachat des captifs, 2 vol. in- 8*.
Paris, i9a3 . Paul ftlassoD. Histoire des établissemens et du commerce fruit;nis
dans t Afrique lepientrxonate , Paris, 1903, in-4».
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'900 REVUE DES DEUX MONDES.
dans lès capitulations de la France avec la Sublime Porte; i*ar-
ticle 10 stipulait la mise en liberté de tous les captifs des deux
Etats et défendait aux corsaires turcs de faire prise sur les mar-
chandises ou les personnes de la nation française. On sait, par
Thistoire générale, combien les descentes de la flotte turque sur
les côtes de Ca labre firent une utile diversion à l'invasion de
Charles-Quint en Provence.
N Ce ne fut pas seulement l'intérêt politique, mais le com-
merce français qui profita de ce premier traité d'alliance franco-
algérien. Les marchands et marins dç Provence fréquentaient
depuis longtemps sur la côte opposée d'Afrique, soit pour la
pêche du corail, soit pour le commerce des cuirs et laines. Par
ce traité, la France obtint une première concession en Afrique.
Deux marchands de Marseille, Thomas Linché (un Corse, nommé
le Lincio) et Carlin Didier s'étaient associés pour la pêche du
corail dans le golfe de Stora. Forts du consentement de la
Porte, ils traitèrent avec les cheiks maures du pays et établirent
le Bastion de France, qui a joué plus tard un rôle important
dans nos relations avec Alger (1). C'était une maison ou maga-
sin, qui servait de dépôt au corail ou aux marchandises de trafic;
il était entouré de murailles et de fossés, qui pouvaient les
mettre à l'abri d'un coup de main ; un chenal de 7 à 800 mètres
menait à l'étang du, Bastion, qui servait de refuge aux bateaux
corailleurs.
Un peu plus à l'Est, rétablissement des Génois ài Tîle de
Tabarka gênait beaucoup les entreprises des Marseillais. A la
faveur de la mort d'André Doria, la Compagnie française
d'Afrique y prit pied et cela devint la concession du Cap Nègre
(1604), qui leur servit pour le commerce des grains, des laines,
des cuirs et de la cire. On y péchait aussi le corail. Ce comptoir
ne fut supprimé qu'en 1814, sans que jamais d'ailleurs la France
eût renoncé à ses droits.
Tels furent les premiers bénéfices que la France retira de
l'alliance franco-algérienne conclue par François I*'. Mais cent
ans après, à Tépoque où la puissance de la Porte Ottomane com-
mença à décliner, le naturel des corsaires barbaresques reprit
le dessus et, oublieux des anciens traités, ils se mirent ài courir
(i)
Mêla
viUe.
) Ce poste se trouvait à 6 ou 8 kilomètres à l'est de la Galle, entre Guerra el
et le cap Mzera. Voyez le Guide Joanne, en Algérie, route d'Alger à PhUippe-
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LA RÉDEMPTION DES ESCLAVES EN ALGÉRIE. 901
SUS à tous les navires marchands, même français, et provoquèrent
les doléances des commerçans provençaux. Le cardinal de Riche-
lieu comprit que la sécurité de notre commerce, dans la Médi-
terranée, ne serait assurée que lorsque ces nids de pirates
seraient détruits ; malheureusement notre marine de guerre, soUs
son gouvernement et celui de Mazarin, était encore rudimentaire
et incapable de se mesurer avec la flotte barbaresque JDe là,
pendant un demi-siècle (1635-1690), une politique hésitante, et
par suite inefficace, consistant en alternatives de démonstrations
navales et de négociations. On a vu, par notre précédent récit,
que l'apparition de nos vaisseaux de guerre devant Alger avait
eu pour conséquence fatale le massacre de nos consuls, aumô-
niers et nationaux, et un redoublement de rigueur dans \e trai-
tement des esclaves. Nous allons assister, cette fois, à une série
de négociations, ayant pour objet la paix maritime et surtout
le rachat des captifs.
I
Rappelons d'abord comment se faisait le triage des prison-
niers et à quels travaux ils étaient forcés. A peine étaient-ils
amenés à bord du navire ennemi, que les corsaires, par des
questions adroites et flatteuses, s'enquéraient en détail de leur
pays d'origine, de leur famille, de leur profession et de leurs
ressources, renseignemens précieux, d'après lesquels ils éva-
luaient leur valeur vénale, et éventuellement leur rançon. Tout
cela était noté avec soin sur un registre. Puis on enchaînait les
hommes. Arrivé au port d'Alger, on les débarquait et l'on faisait
un triage préliminaire.
Dans un premier lot, on plaçait les gens de marque : gentils-
hommes et officiers, prêtres et religieux. C'est parmi eux que le
dey, le pacha et l'agha, ou chef de la milice, faisaient à tour de
rôle leur choix; ces dignitaires réservaient aussi, pour leur
harem, les plus belles captives. Un second lot, le plus nom-
breux, se composait des capitaines de navire, patrons de barque,
chirurgiens, pilotes et matelots, qui devenaient les esclaves du
corps de la milice. Ceux-ci étaient envoyés au heylik ou bagne
de Vpdjak (1) d'Alger et employés au service de la marine. On
(i) On appelait ainsi le gouTemement d'Alger.
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902 REVUE DES DEUX MONDES.
tenait an registre exact de ces esclaves publics. Le reste, qui
consistait en laboureurs et artisans, écrivains ou ouvriers d'art,
était conduit au badislan ou marché. Le capitaine du navire
corsaire les remettait au crîeur public, avec le procès-verbal de
la capture et une note personnelle. Au jour fixé, la vente à l'en*
can avait lieu en public. Les marchands faisaient mettre TesclaTe
tout nu, pour voir s'il n'avait pas quelque tare, on lui faisait
ouvrir la bouche pour examiner ses dents, on lui faisait porter
des fardeaux, tout comme on fait encore au Maroc pour la vente
des nègres. Dans ces marchés, on n'avait cure des liens de
famille qui unissaient les captifs. On se fera une idée des déchi-
remens produits par cet abominable trafic, d'après l'extrait
suivan-t d'une comédie de Cervantes (1), qui, ayant été lui-môme
esclave à Alger, en fut souvent le témoin indigné, mais im-
puissant.
ACTE n
SCÈNE DEUXIÈME
tJn crieur public Tendant deux jeunes garçons, la mère et le père.
Lb CRiBUR. — Y a-t-il acheteur pour les enfans, pour le vieux, ce graad
homme-là et pour la vieille avec son gros ventre? Par ma foi, ils sont
gentils. De celui-ci on m'offre cent deux écus, de celui-là, deux cents. Mais
je ne les lâche pas à ce prix. Venez çà, chiens qpie vous êtes!
Jbân. — Qu'est ceci, mère? Est-ce que, par hasard, ces Maures Ton-
draient nous Tendre ?
La MÀiuu — Oui, mon ûls, leurs richesses s'augmentent de noire infor-
tune.
Ls GRiBua. — NV a-t-il personne qui veuille acheter l'enfant et la mère
ensemble?
Lambrb. — G terribles et tristes extrémités, phis amères que la morf
Lbpbrb. — Tais-toi, femme, puisque notre Dieu a permis quaii nous
mit en cet état. Lui seul sait pourquoi.
La mèrb. ^ J'ai pitié de ces enfans, qui sait ce qu'ils deviendront?
Le pbbb. — Femme, laisse s'accomplir la volonté du Très-Haut.
Le marchand. — Et combien t'offre-t-on pour celui-ci, dis?
Le cribur. — On en offre cent deux écus.
Le marchand. — Le donnerait-on pour cent dix?
Lr crieur. — Non, il faut y mettre davantage.
Lb marchand. — Est-il en bonne santé?
Le crieur, outrant la bouche de Cenfant. — H Test.
Lb marchand. — Ouvre donc, n'aie pas peur! ^
(1) Voyez £.7 Tratlo de Arjel, dans les Obras (tramatira«. édil. Paris. 1811.
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LA RÉDEMPTfON DES ESCLAVES EN ALGÉRIE. 903
Juan. — Ne me Farrachez pas, sefior, elle tombera bien d'elle-même.
Le marchand. — Le mioche croit-il que je veux lui arracher une
dent? f
Jean. — Là, doucement, seftor, elle ne me fait pas mal ; doucement, de
grâce, jo me meurs.
AïDAR. — Et de cet autre, combien en offre-t^on?
Li GRiBOR. — On en offre deux cents écus.
AîDAR. — Et pour combien le laissera-t-on?
Le cribur. — On en veut trois cents.
AlDAR. — Si je t'achète, seras-tu bien sage ?
Francisco. — Je serais sage, môme si vous ne m'achetiez pas I
AÏDAR. — Pour tout de bon ?
Francisco . — Ne le suis-je pas déjà, sans me vanter.
Lb grtbur. — Il est à vous. Vienne l'argent.
Lb marchand. — Je désire payer chez moi.
La m^rb. — Mon cœur se fend .
Lb marchand. — Achetez, les amis, achetez l'autre petit. Viens, enfant,
viens t'amuser.
Juan. — Seûor, je ne veux pas quitter ma mère, pour aller avec
d'autres.
La MiRB. — Va, mon fils, déjà tu n'appartiens qu'à celui qui t'a
acheté.
JuaK. — Quoil mère, vous m'abandonneriez?
La mère. — 0 Dieu I que tu es cruel !
Le marchand. — En route, petit, viens avec mok
JuAP^. — Partons ensemble, mon père.
Francisco. — Je ne puis, cela ne dépend pas de moi. Que Dieu te pro-
tège!
La MiRE. — G mon trésor I G ma joie! que Dieu ne t'abandonne pas !
JoAN. — Où donc m'emmène-t-on, sans vous, ô ma mère !
La mère. — Permettez, seûor, que je parle un instant à mon fils. Accor-
dez-moi cette brève joie, puisque ma douleur sera éternelle.
Le marchand. — Dis-lui ce que tu voudras, car c'est pour la dernière
fois.
La mère. — Pour moi, c'est la première où je me vois en pareille an-
goisse.
JoAN. — Gardez-moi ici avec vous, car je ne sais où l'on m'emmène.
La mère. — Toute chance t'abandonne, mon fils, car je t'ai enfanté.
Tout, dans mon désespoir, s'est ligué contre moi. Le ciel s'est obscurci, les
élémens, la mer et les vents se sont déchaînés. Toi, tu ne connais pas
encore ton malheur, bien que tu y sois plongé, car celui qui ne l'a pas
connu peut encore croire au bonheur. Mais je t'en conjure, ma chère âme,
puisqu'il ne me sera plus donné de te voir, promets-moi de ne jamais
oublier de réciter VAve Maria. C'est elle, cette Reine de bonté, de vertu,
pleine de grâce, qui rompra tes chaînes et te rendra à la liberté.
AïDAR. — Écoute cette méchante chrétienne, qui donne de pareils con-
seils à son fils! Pourvu qu'elle n'ait pas été une ivrogne, comme, toi, fausse
et dissolue.
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t)04 REVUE DES DEUX MONDES.
JoAJi. — Mère, il est donc yrai, je pars, je m'en vais arec ces
Maures?
La MÊRB. — Ah!, crois-moi, plus que toi-même, j'ai peur de te voir aller
où tu vas. Tu vas tout oublier, ton Dieu, moi, toi-même ; car n'est-ce pas là
ce qui doit armer quand, dans un âge si tendre, on est jeté au milieu de
cette race impie?
(Le crieur fait taire «la mère, en la menaçant du bâton, et puis se met en
devoir de vendre Tautre petit garçon, Francisco, à Aîdar. La scène des
adieux à ses parens est aussi déchirante qu'admirable.)
Francisco. — Puisque le sort falal me sépare de vous, chers parens,
qu'ordonnez-vous î
Lb péri. — Mon fils, promets-moi que ni menaces, ni promesses, ni
présens, ni le fouet, ni les coups ne viendront à bout de te convertir et
que tous les trésors du monde ne t'empêcheront pas de mourir dans le
Christ plutôt que d'embrasser la foi de ces Maures.
Francisco. — Je le ferai, si possible, car mon doux Jésus m'aidera, tant
que mon âme restera fidèle à sa foi, à ses sentimens et à la crainte de
Dieu.
Lb cribur. — Oh! comme il se montre chrétien, cet enfant! Je vous en
préviens, il faudra lever vivement le bras et la main droite. Ces petits
chrétiens pleurent beaucoup au début; mais ensuite ils deviennent souvent
des Maures plus croyans que les vieux croyans.
Une fois le marché conclu, Tacheteur payait la somme qui
otait versée au trésor public et emmenait ses esclaves chez
lui.
Rien de plus varié que les catégories de captifs : les uns,
qui avaient un métier, tels que laboureur, maçon ou charpen-
tier, étaient employés aux travaux de leur état ; ceux qui n'en
avaient pas servaient comme domestiques et avaient à couper le
bo'.s et porter Teau pour leurs maîtres. Les plus vigoureux
faisaient le travail de caravaniers ou portefaix, c'est-à-dire char-
riaient la pierre pour les réparations du port. D'autres étaient
occupés comme jardiniers à la campagne et logés dans les a ma-
ceries » ou villas. Les plus heureux étaient les architectes, les
écrivains ou comptables : leurs maîtres les employaient à con-
struire et décorer leurs maisons. — C'est un captif italien qui a
fait et exécuté les plans de la mosquée située sur la place du
Gouvernement. — Les orfèvres exécutaient pour les femmes des
bijoux ou de riches parures. Les lingots doret d'argent trouvés
dans les prises, et les piastres sévillanes, reçues pour les rançons,
se transformaient en colliers, bracelets ou coffrets de valeur.
Ceux-ci étaient mieux traités et pouvaient amasser un pécule, qui
leur servait à se racheter. Mais ceux qui étaient occupés comme
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LA RÉDEMPTION DES .ESCLAVES EN ALGÉRIE. 905
manœuvres à Alger étaient renfermés la nuit dans le bagne (1),
sorte de grande salle voûtée, entourée de chambres, où Ton en
entassait jusqu'à trois mille. A chaque bagne était annexée une
chapelle, où le vicaire apostolique, ou bien les prêtres, — dont
plusieurs étaient même esclaves, — venaient dire la messe le
vendredi, jour de repos des Musulmans.
Ils étaient mal nourris, presque exclusivement de végétaux et
à peine vêtus; le costume ordinaire était une paire de braies, un
hoqueton (2) de laine et un bonnet noir. Un des négociateurs
français écrivait au mjnistre de la Marine « qu'il avait apporté
cent costumes de matelots pour nospau\Tes esclaves qu'on disait
tout nus (3). » A la moindre faute, ou bien si Ton^trouvait que
Tesclave n'avait pas assez travaillé, il recevait des coups de corde
à nœuds, voire même des coups de bâton. Souvent, lorsque le
captif était en train de négocier son rachat, le maître redoublait
de mauvais traitemens, afin d'obtenir une plus forte rançon.
Quant aux plus jeunes, — il ne manquait pas de mousses de douze
à seize ans, — on s'efforçait de les convertir à l'islamisme, tantôt
par des séductions ou des promesses, tantôt par des violences.
D'ordinaire, on les menait à la taverne, on les grisait et Ton pro-
fitait de leur état d'ivresse pour obteniç le moindre signe d'adhé-
sion à Mahomet ; puis on les affublait d'un turban. Quelques
patrons allèrent jusqu'à offrir la main de leur fille, avec la liberté,
à des captifs pour prix de leur abjuration. En fait, il y avait un
grand nombre de renégats, qui avaient abjuré afin d'obtenir un
adoucissement à leur misère. Malheur à ceux qui résistaient ou
4ui, ime fois dégrisés, se rétractaient! On leur faisait subir de
véritables tortures, témoin ce jeune mousse de Saint-Tropez, âgé
de quinze ans, qui subit la bastonnade et des chûtimens cruels
plutôt que de renier le Christ (1633) (4j.
Dès que la milice d'Alger entrait en guerre avec une nation
européenne et que, seulement, se répandait le bruit de mauvais
traitemens infligés à des Turcs dans un port de l'Europe :
Naples, Gênes ou Marseille, aussitôt le bey faisait mettre aux
fers tous les esclaves détenus dans la régence et usait de repré-
sailles sur ceux du beylik. C'était bien pis, lorsqu'un captif,
(1) II y en avait six à Alger.
(2) Sorte de casique. Voyez la gravure dans Deslandres, ouv, cité,
(3) Voyez la lettre du capitaine Marcel, i6 novembre 1689.
(iX Voyez P. Dan, Histoire de la Barbarie et de ses corsaires.
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906 REVUE DES DEUX MONDES.
poussé à bout par la souffrance ou entraîné par la soif de la
liberté, essayait de fuir (1). Ces tentatives d'évasion avaient sou-
vent Heu pendant la présence de vaisseaux français dans la
rade, car ils envoyaient chaque jour à terre des chaloupes, pour
porter les officiers ou ramener le consul ou faire des provisions.
Heureux Tesclave qui, trompant la vigilance des « chaoux, »
pouvait s'y glisser ! Il était sauvé. D'autres, plus hardis, se lan-
çaient à la nage et essayaient de gagner le navire ancré à dis-
tance; quelques-uns y parvenaient, mais beaucoup, trahis par
leurs forces, se noyaient ou étaient rattrapés par leç corsaires
Il y avait, en effet, en permanence dans le port, une demi-
galère, prête à courir sus à ces fuyards. Malheur à ceux qui
étaient ainsi repris. Ils étaient en général condamnés à mort et
on les faisait périr dans les supplices les plus cruels afin d'inti-
mider les autres esclaves. Le Père Dan n'a pas relevé moins de
vingt-deux genres de torture. Le pal ou le feu lent sur un bûcher
étaient les plus ordinaires. L'un des plus atroces était celui des
(1 gauches » qui consistait à enfoncer dans le corps du malheureux
des crocs, de fer et à le tenir ainsi suspendu aux portes de la
ville, jusqu'à ce qu'il mourût de soif ou d'épuisement. C'était
un supplice analogue à celui de la crucifixion.
Il est impossible de dresser la statistique exacte des esclaves
français détenus dans la régence d'Alger, à la fin du xvii^ siècle.
Vivonne, dans une lettre à Charles IX (2), l'évaluait à 20 000.
Soixante ans après, le Père Dan estime à 36000 le nombre
des Européens captifs dans les trois États barbaresques : Alger,
Tunis et le Maroc, et il est sans doute au-dessous de la
vérité. Alger étant celui des trois États qui avait la marine la
plus nombreuse et la plus redoutable, on peut supposer que,
malgré plusieurs rédemptions effectuées au cours du xvn* siècle,
le chiffre n'était guère inférieur à 15 000. Toutes les nations mé-
diterranéennes et même l'Angleterre, la Néerlande et la Suède
étaient représentées ; les Espagnols formaient le plus gros contin-
gent. Le nombre des captifs français varia suivant qu'on était en
paix ou en guerre; le maximum fut atteint au moment des dé-
clarations de guerre en 1683, parce qu'alors le dey d'Alger fît
(1) n faut lire dans Cervantes : Ouvr. cité, acte IV, le dialogue entre deax
captifs : Saayedra et P. Alvarez, un esclave qui prépare son évasion.
*' (2) Voyez Comte Hector de Gastries, Sources inédites de l'Histoirt du Maroc*
Paris, 1905, i*» vol., pièce 86.
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LA aÉDEUfPTTON DBS E8CLAVK8 BN ALGÉRIE. 907
main basse sur tous les Français résidant en ville et même sur
Téquipage des navires stationnant dans le port. Avant le bom-
bardement d'Alger par Duquesne, il devait y avoir 5 à 6 000 es-
claves français (commencement de Tannée 1684). D'après une lettre
du capitaine Marcel, envoyé par Seignelay, ministre de la Marine,
pour négocier la paix (16 novembre 1689), il yen avait alors
1033. Depuis lors, à la suite des rédemptions opérées tour à
tour par le Consulat de France et par les Trinitaires, le chiffre
alla toujours en décroissant. Il était, en mai 1690, de 850, en 1691 ,
de 440. Enfin, en 1693, après les rachats opérés par Denys
Du Sault, il n'en restait plus que 8, et encore, ne les laissa-t-on
en servitude que parce qu'ils étaient des a nouveaux convertis, »
c'est-à-dire des Réformés français, convertis de force au catholi-
cisme et qui étaient revenus au culte protestant (1).
Il
Le misérable sort de ces esclaves préoccupa de bonne heure
les chrétiens d'Europe et, en particulier, les nations riveraines
de la Méditerranée, Espagne, Italie, France. La première eut,
dès le xm* siècle, ses rescatadores les Al-fakher, hommes d'élite,
sachant assez bien l'arabe et chargés d'aller racheter les captifs
pris par les Sarrasins (2). Saint François d'Assise se préoccupa de
leur venir en aide, et son projet de voyage en Afrique avait été
conçu dans ce dessein, mais il ne put le réaliser. Raymond LuU,
ancien sénéchal de Jacques I*'^, roi d'Aragon, fonda dans Ttle de
Majorque, qui venait d'être reprise aux Arabes (1269), un cou-
vent de Franciscains, où l'on étudiait l'arabe. Il avait conçu le
projet d'y fonder un séminaire pour l'éducation démissionnaires,
qui iraient porter des consolations aux captifs des Barbaresques
et s'efforceraient de convertir ces derniers. Les premiers prêtres
qu'il envoya furent mis à mort ; lui-même, dix-sept ans après,
joignant l'exemple au précepte, s'embarqua pour Tunis. Mais
là, ayant voulu disputer avec les muftis sur la vocation prophé-
tique de Mahomet, il fut jeté en prison et n'échappa à la
mort que par la clémence de l'émir. Délivré, il reprit ses pré-
(i) Lettre de Du Sault à Pontchartrain, 22 mars et 2 mai 1693.
(2) Les Al-fakher, en arabe : « celui qui délivre, » étaient très populaires en
Espagne. Voyez Rosseuw Saint-Hilaire , Histoire d'Espagne, \,\llQi Vf. Organisa-
tion militaire.
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908 REVUE DBS DEUX MONDES.
dîcations en Algérie et finit par mourir martyr à Bougie
(21 juin 1315). Les Franciscains et Dominicains espagnols,
venus au Magreb sous le règne du fils d'Âlmanzor, desservaient
les oratoires et chapelles des « fondouks » européens dans les
ports et visitaient les esclaves dispersés dans les fermes de Tin-
térieur.
.Mais ce furent surtout les rois de France et des ordres reli-
gieux fondés par des Français, qui furent les principaux agens
de la rédemption des esclaves. Saint Louis, dans ses deux croi-
sades (1250 et 1270) se proposa moins la délivrance des Lieux
Saints, que la restauration du christianisme et la délivrance des
captifs, qui gémissaient sur cette terre, illustrée jadis par les
• travaux des Tertullien, des saint Cyprien et des saint Augus-
tin. La dernière expédition ne fut pas tout à fait infructueuse à
cet égard. Après sa mort, son fils Philippe le Hardi, secondé par
Charles d^Anjou et Thibaut de Navarre, signa avec Témir de
Tunis, Mohammed el Mostancer, un traité qui donnait des sûre-
tés pour le commerce et garantissait la liberté de culte aux chré-
tiens, libres ou esclaves, résidant en Afrique.
D'après larticle VI du traité, les moines et prêtres chrétiens
pouvaient demeurer dans les États de Témir et se bâtir des
églises et des monastères, prêcher en icelles et servir Dieu sui-
vant les rites de leur religiqn. Chose remarquable, rétablis-
sement de ces fondouks et la construction même des chapelles
devaient être faits aux frais du trésor beylrcal. Les religieux
Dominicains et Franciscains ne se firent pas faute d'user de ces
privilèges, ils allaient librement en ville, causant avec les cheiks,
visitant les esclaves et traitant avec leurs maîtres de leur ran-
çon.
Dans ce même xiu« siècle, qui vit les deux croisades de saint
Louis, les guerres contre les Sarrasins avaient pris un caractère
plus acharné, les corsaires musulmans, partis d'Alger, de Salé
ou Tripoli, infestaient les rivages et les îles de la Méditerranée,
faisant de vraies razzias de chrétiens, qu'ils emmenaient en ser-
vitude. C'est alors que furent fondés par des Français deux
ordres religieux, spécialement consacrés à l'œuvre du rachatdes
captifs, lesTrinitaires ou Mathurinset les Pères de Notre-Dame
de la Mercy. Nous avons fait, ici même (1), le récit des origines
(i) Hevue des Deux Mondes^ ib août 1896,
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LA RÉDEMPTION DES ESCLAVES EN ALGÉRIE. 909
et des services rendus par ces religieux, leur dévouement aux
victimes de la tyrannie barbaresque. Nous nous bornerons à le
compléter, au moyen des documens trouvés par nous aux
archives des Affaires étrangères et d'an ouvrage récent (1).
\Quant aux Pères de la Mercy, Tordre ayant pris une plus
grande extension en Espagne,' leur supérieur résidait à Huete
(Castille), mais ils avaient à Paris un vicaire général, qui dirigeait
les affaires de la rédemption des captifs français. Ce vicaire,
en 1690, était le R, P. Jacques Moissant, qui traitait directement
avec le ministre de la Marine. Louis XIII, qui ks avait en par-
ticulière estime, les avait chargés par un arrêt du Conseil du
rachat des captifs au Maroc, et avait ordonné aux évéques de
lever des aumônes dans tout le royaume au profit de Foeuvre.
Une fâcheuse rivalité, allant jusqu'à la jalousie, s'éleva bien-
tôt entre ces deux ordres, animés des mêmes intentions, mais
qui s'étaient malheureusement imbus des passions et des préju-
gés des deux nations chez lesquelles ils se recrutaient. Charles-
Quint avait déjà dû intervenir comme arbitre et conclure
entre eux une sorte de traité de paix (1527). Le grand Conseil du
roi de France, à son tour, rentiit, le 6 août 1638, un arrêt, qui
ordonnait que la France fût partagée entre les deux ordres ré-
dempteurs pour les quêtes. On tira au sort les provinces où
chaque ordre collecterait. Les Mercédaires obtinrent la Bretagne,
la Guyenne, lé Languedoc et la Provence. Aux Trinitaires
échurent l'Ile-de-France, l'Orléanais, la Normandie, la Picardie,
la Champagne et la Bourgogne. Paris, la capitale, restait indi-
vis.
A la fin du xvii" siècle, le général des Trinitaires résidait à
Fontainebleau ; l'ordre ne comptait pas moins de cent cinquante
maisons en France et avait été autorisé à faire des quêtes dans
tous les diocèses, pour l'objet en question. Ils étaient secondés
dans cette tâche à Marseille par les Pénitens blancs, chargés
des opérations de change des monnaies, car les maîtres
d'esclates, en Algérie, ne recevaient en paiement que les
piastres mexicaines ou sévillanes. C^était également le bureau
des Trinitaires, à Marseille, qui assurait le passage des agens
rédempteurs et nolisait un navire pour ramener les captifs li-
bérés. Il paraît que labondance même de leurs ressources avait
(1) P. Deslandres, VOrdre des Trinilaires pour M rachat des captifs, Paris, 1903,
8 vol.
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910 REVUE DES DEUX M01SDE8.
donné lieu à des abus; car le Parlement de Provence rendit un
arr^t (30 juin 1684), confirmant diverses transactions passées
auparavant entre les prieurs de Tordre et les magistrats de la
ville, concernant la régie des aumônes destinées au rachat des
esclaves. Ainsi, la convention de 1602 stipulait que la caisse
serait déposée dans Téglise de la Sainte-Trinité et fermée par une
serrure à trois clefs ; chacune remise à Tune des parties intéres-
sées. On ne devait Touvrir que lorsque le supérieur ordonne-
rait de faire une rédemption générale. D'après celle de 1627, les
Pères quêteurs ne devaient rien promettre aux esclaves libérés,
sans la participation du prieur. Les gratifications devaient leur
ôtre remises, seulement après qu'ils auraient assisté à la proces-
sion (1).
A ces deux ordres rédempteurs vinrent se joindre au xvn* siècle
les Lazaristes. Le besoin de secours aux captifs se faisait sentir;
car, soit par refifet de Texcès des richesses, soit plutôt par suite
des divisions et procès entre les deux ordres rivaux, ils s'étaient
bien rel&chés de leur zèle. Saint Vincent de Paul, alors qu'il
était précepteur des enfans de Philippe de Gondi, général des
galères, avait songé d'abord à proposer au roi de France,
comme le cardinal Ximenès l'avait fait jadis à Gharles-Quînt, de
réduire Alger et Tunis par la force (2).
Ayant été lui-même esclave dans cette dernière ville, il éprou-
vait conmie Cervantes une profonde commisération pour les cap-
tifs des Barbaresques et constatait, en 165i, que les Mathurins
avaient depuis tantôt dix ans discontinué leurs rédemptions. 11
conçut donc le projet de les secourir, dans l'intervalle des rachats,
c'est-à-dire d'assister ceux qui étaient malades et de fortifier dans
la foi ceux qui étaient défaillans. D'autre part, la supplique des
captifs français à Tunis (1631) au roi de France avait ému
Louis XIII et la pitié avait gagné plusieurs grandes dames de la
Cour et des bourgeois de Paris. Ayant reçu du Roi et de
M"' d'Aiguillon deux grosses donations, et après avoir envoyé
comme éclaîreurs deux prêtres de la mission à Alger, le bon
M. Vincent organisa la « mission d'Afrique. » Elle avait pour
objet, moins de faire des rédemptions que d'exercer le ministère
de prédication, des sacremens et de la charité auprès des esclaves
(i) Voyez aux Archives des Affaires étrangères le carton du Rachat des captifs.
Arrêt du Parlement de Provence de 1684.
(2) Projets présentés en 1620 et en 1653.
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LA RÉDEMPTION DES ESCLAVES EN ALGÉRIE. 9H
à Alger, Tunis et autres lieux de Barbarie. Outre les secours
moraux, les Lazaristes organisèrent un service de correspon-
dance entre les captifs et leurs familles qui restaient souvent
longtemps sans nouvelles. Quoique le rachat ne fût pas leur
objet propre, ils y contribuèrent néanmoins souvent de leurs
aumônes; saint Vincent de Paul, dans les quinze dernières an-
nées de sa vie, ne dépensa pas moins de un million de livres pour
délivrer environ douze cents esclaves (1645-60).
Parmi ces esclaves, il y en avait un bon nombre qui étaient
grecs ou protestans. « Les provinces maritimes, lit-on dans les
actes du Synode national de Jargeau (1610), font de grandes
plaintes sur la multitude des captifs, qpi sont dans les chaînes
à Alger, Tunis, Salé et autres lieux de Barbarie. » Il y avait,
en outre, à Salé (Maroc) un assez grand nombre de réformés
faisant du négoce, qui avaient écrit aux Pays-Bas pour avoir un
prédicateur (1). L'idée la plus naturelle était de demander les bons
offices des Trinitaires et, en 1644, on s'adressa au Père Héraut,
qui allait partir pour un voyage de rédemption en Barbarie;
mais, soit qu'on n'ait pu rassembler les sommes d'argent à temps,
soit à cause des scrupules des'moines rédempteurs à racheter des
hérétiques, Tafifaire n'aboutit pas. En général, les religieux français
ou espagnols avaient pour principe de ne racheter que les captifs
de leur nation et de leur religion. A défaut des Trinitaires, on
aurait pu recourir aux agens du roi de France, mais ceux-là
avaient reçu des instructions formelles du ministre de la Marine^
à savoir de ne racheter les protestans qu'à condition qu'ils abju-
rassent. Or, il y a peu d'exemples d'apostats parmi eux. « Les
religionnaires français, écrit Du Sault, perséyèrent dans leur
entêtement, le préférant à leur liberté. » Noble entêtement, qui
mérite l'admiration plutôt que le blâme 1
Les synodes des Églises réformées ordonnèrent des quêtes
générales pour le rachat de ces pauvres captifs. Le produit de-
vait être adressé, avec la liste des noms des esclaves, à l'Église de
Paris, pour ceux qui étaient originaires de Bretagne, Normandie,
Anjou, Berri, Ile-de-France; à fÉglise de La Rochelle, pour ceux
de Saintonge, Poitou, Basses-Pyrénées et Béam; à celle de
Lyon, pour ceux du Haut-Languedoc, Cévennes, Vivarais, Daù-
phiné. De 1657 à 1683, les Églises réformées de France ne four-
(i) Mercure hiitoriquê, n» 1699.
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912 REVUE DES DEUX MONDES.
nirent pas moins de trois mille cent soixante et dix-sept livres
pour cette œuvre. C'étaient des capitaines de la marine mar-
chande ou des négocians qui, à certaines occasions, prenaient les
fonds et se rendaient en Barbarie, « avec un ordre du Roy, » pour
opérer le rachat (l). Après la révocation de TÉdit de Nantes, ce
furent les proteslans, réfugiés en Angleterre et aux Pays-Bas,
qui continuèrent à s'occuper des captifs en Barbarie, et en
outre, hélas! de leurs coreligionnaires condamnés aux galère?
Ju roi de France.
111
La môme sollicitude pour les captifs, qui avait inspiré les
fondateurs des ordres religieux, anima aussi un grand nombre de
princes français au xvi® et au xvii® siècle. C'est ainsi qu'Antoine
de Bourbon, roi de Navarre, dans le traité qu'il conclut en 1559
avec Moulay-Abdallah el Gatib, sultan du Maroc, et dont le
bénéfice devait s appliquer, non seulement à ses sujets, mais à
ceux du roi de France surtout, avait fait insérer l'article sui-
vant :
« Tous les Français, qui dépendent du Prince des croyans,
pourront être rachetés, moyennant une rançon de 91 onces
lourdes par tête... Cependart, on ne peut empêcher personne
d'avoir un esclave français dans toute l'étendue du pays. Lorsque
des Français amènent des captifs de Castille ou de Portugal, notre
maistre leur donnera en échange des captifs français (2). »
Au XVII® siècle, lorsque Colbert eut organisé notre marine de
guerre, ce furent des chefs d'escadre, comme Duquesne ou Tour-
ville, qui prirent charge d'exiger par la force la libération des
captifs. Après la démonstration navale faite par l'escadre fran-
çaise devant Alger, le chevalier de Tourville, dans le traité conclu
au nom de Louis XIV avec les « Pacha, Dey, divan et milice
d'Alger, » fît insérer des clauses nombreuses en faveur des captifs.
L'article IV stipulait l'échange « des Français détenus esclaves
dans le royaume d'Alger et de ceux de la milice dudit royaume
qui sont sur les galères de France. » L'article VIII accordait la
liberté immédiate à tous les Français, pris par les ennemis de
(1) M. Mestrezat, pasteur à La Rochelle, et M. Roy, négociant, s'occupèrent aree
zèle de cette rédemption des captifs réformés.
19\ Comte Hector de Castries, ouv, cit., pièce XXXII biê.
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LA REDEMPTION DES ESCLAVES EX AlGERTB. OI-i
Fempereur de France « qui seraient conduits à Alger et ffutros
ports dudit royaume, et ils ne pourraient pas être retenus en
esclavage, même au cas que les vaisseaux de Tripoli et de Tunis
ou autres lieux, en guerre avec l'empereur de France, missent à
terre des esclaves français. Ceux-ci devaient être rachetés au
meilleur prix possible. D'après l'article XII, les étrangers, pas-
sagers trouvés sur des vaisseaux de France, ni pareillement les
Français pris sur des vaisseaux étrangers ne pourraient être faits
esclaves, sous quelque prétexte que ce fût. »
Quand la paix fut conclue (25 avril 1684), ce furent les
consuls de France à Alger et à. Tunis, qui furent chargés par
le Roi, de concert avec les religieux rédempteurs, de s'employer
au rachat des captifs. Ce fut dès lors considéré comme une
affaire d'État. L'exercice du consulat d'Alger, d'abord confié à des
Lazaristes (1646-16S3) (1), ayant soulevé de graves objections
de la part de la congrégation de la Propagande, qui considérait
leurs fonctions commerciales comme incompatibles avec les
obligations d'un religieux, il fut attribué à des laïques.
Le premier de ces consuls, André Piolle, nommé à Alger le
9 février 1685, fait allusion aux grandes ressources dont les
Lazaristes, ses prédécesseurs, [avaient disposé pour cet objet et
qui lui faisaiei^t défaut.
« Ce sont, écrit-il à Seignelay, ministre de la Marine, le
il octobre de cette année, les coutumes que les Pères de la Mis-
sion ont établies dans ce pays lorsqu'ils ont occupé le consulat.
Encore en donnaient-ils bien davantage pour se faire des amis
à. la Puissance. Ces missionnaires le pouvaient faire : ils ont seize
mille livres et tant de pension de trois personnes de Paris pour
le rachat des pauvres esclaves (2). »
Il ressort du traité dont nous venons de parler, de celui
conclu par le capitaine Marcel avec le dey d'Alger (19 sep-
tembre 1687), de celui conclu avec le bey de Tripoli (1693) et
des instructions données à Denis Du Sault, gouverneur du Bas-
tion de France, pour obtenir l'exécution complète de ces traités,
que cette rédemption fut la grosse préoccupation du gouverne-
(1) Voyez, dans l'arUcle de la Revue des Deux Mondes du 15 août 1896, ce que
nous ayons dit de MM. Jean Bureau, Dubourdieu et des frères Levacher.
(2) n s'agit de deux caravelles algériennes, qui avaient été prises par les vais-
seaux du Roi. II ne fallut pas moins de 2 missions extraordinaires et de 3 ans et
demi pour obtenir l'exécution complète du traité Marcel. (Voyez la lettre de
Du Sault au ministrei 27 mai 1693.)
rauR XXXV. — 1906. 58
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914 REVUE DBS DEUX MONDES.
ment français. Il n'y avait pas là seulement on motif dlmmaiii
ou de religion, mais un intérêt grave pour notre marine, tant
marchande que militaire ; en effet, les deux tiers des esclaves
étaient capitaines, patrons de barque, pilotes ou matelots, et notre
marine, sîors, n'avait pas trop de toutes ses forces, pour luttei
contre les marines rivales d'Espagne ou des Pays-Bas.
Quelques articles, choisis dans les instructions données aa
capitaine Marcel, mettront en pleine lumière l'objet poursuivi
dans ces rachats.
« ARTICLE PREMIER. — Il Commencera par redemander en
échange de ces bâtimens les 112 Français, qui étaient sur les
bfttimens retenus dans le port d'Alger, lors de la déclaration de
guerre; plus 24 esclaves.
ART. 3. — Il travaillera ensuite au rachat des esclaves qui
resteront, à quoi Sa Majesté lui a permis d'employer la valeur
estimée des bfttimens et effets retenus dans ledit port. Et comme
ils se monteront à une somme considérable, que les Pères de la
Mercy, qui s'embarqueront avec lui, porteront près de 90000 livres
et qu'ils seront suivis par les Mathurins, Sa Majesté espère qu'il
ramènera un grand nombre de ses sujets, et au moins tous les
matelots.
ART. 8. — Le sieur Marcel aura une application particulière i
rechercher les petits garçons, qui servaient de mousses sur les
bfttimens pris, que les Turcs cachent avec soin dans le dessein
de les engager dans la suite à renier et de renvoyer à bord les
esclaves, aussitôt qu'ils auront été rachetés, pour éviter toute
sortes d'inconvéniens.
ART. 9. — Il demandera la liberté des 26 Français et 25 filles
ou femmes de la religion prétendue réformée, qui ont été pris
dans la Manche, en 1687, sur des bfttimens hollandais, étant
sortis du Royaume pour passer en Angleterre, aux termes de
l'article 12 du traité de 1684. »
On voit, par une lettre du capitaine Marcel au ministre, du
14 février 1690, que le consul d'Angleterre, de son côté, avait
racheté ces captifs des deniers de Taumône, et comme ces infor-
tunés ne se souciaient pas de retourner en France sous le régime
des dragonnades, ils avaient prié ce dernier d'obtenir du dey le
permis d'embarquement sur un navire britannique. Mais, chose
triste à dire, sur un veto de l'envoyé français, qui les revendi-
quait comme appartenant au Roi, quelle que fût leur religion,
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LA RÉDEMPTION DES ESCLAVES EN ALGERIE. 915
cette permission leur fut refusée et ils restèrent en esclavage.
Exemple admirable de fidélité à leur croyance !
Voyons, maintenant, comment s'effectuait le rachat des cap-
tifs. Dès que le navire, portant les agens de la rédemption, était
signalé en rade, le dey d'Aiger faisait tirer le canon en signe do
réjouissance et, pendant vingt-quatre heures, on retirait aux
esclaves du beylik Tanneau de fer qui entravait leur jambe. Une
fois le navire amarré au quai, on lui enlevait Le gouvernail et
les voiles, de peur qu'il prît le large, avec des fugitifs qui
n'eussent pas payé la rançon. Quand les libérateurs étaient des
religieux, ils payaient une « lune, » c'est-à-dire un mensuel
d'une piastre à tous les esclaves de leur nation, pendant tout le
temps que duraient les pourparlers. Le dey faisait d'abord rache-
ter cinq de ses esclaves qu'il choisissait parmi les plus inutiles, —
c'étaient en général les invalides, — et qu'il vendait fort cher.
Pour les esclaves du beylik, ils étaient souvent échangés contre
des Turcs, qu'on ramenait des galères de Toulon. Quant aux
esclaves des particuliers, il fallait marchander, et souvent très
longtemps, car il n'y avait point de tarif.
Le prix dépendait de trois causes : la loi du rapport entre
l'offre et la demande, la qualité et les aptitudes des captifs et les
circonstances de la capture. On commençait par échanger les
Turcs contre autant de Français, la milice d'Alger tenant beau-
coup à avoir les siens, lorsqu'on en avait, c'était une monnaie
d'or, qui permettait de racheter des patrons de barque ou des
capitaines français. Les captifs maures avaient moins de valeur,
soit qu'ils fussent moins vigoureux, soit plutôt parce qu'ils
n'étaient pas de pur sang arabe ; on comptait qu'un Turc valait
deux Maures. Ensuite, on distinguait entre les esclaves du bey-
lik, c'est-à-dire de l'État, et ceux des particuliers. Exemple : «Les
Français, pris depuis la guerre, est-il dit dans les instructions
données au capitaine Marcel, ayant été rachetés par le Divan à
75 piastres (1), on ne peut se dispenser de nous les rendre au
môme prix. » Le ministre ajoutait: « Pour ce qui est des esclaves
pris au Levant, comme personne n'en aura voulu acheter, de
peur d'être obligé de les rendre à cause de la paix, ils seront au
Divan pour un dixième ou aux amateurs. On tâchera de les rache-
ter au meilleur marché possible. » En effet, Marcel réussit à les
(1) La piastre séyillane râlait do 8 Ut. 11 golt à 4 livret.
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916 REVUE DES DEUX MONDES.
avoir au prix de 33 piastres, c*est-à-dire environ i25 livres. C
le prix minimum trouvé dans les documens. Voici une écheno
de prix moyens d'esclaves, pendant vingt-cinq ans : en 1666,
600 livres; en 1687, 935; en 1689, 675 livres. En 1692, après la
âpeste qui avait enlevé 35 000 esclaves et les opérations des deux
rédemptions espagnoles, 800 livres (1). D'après ces chififres,,on
^eut conclure que le prix moyen d'un esclave était de 750 livres.
Plus tard, au xvni^ siècle, il monta jusqu'à 1 000 livres.
IV
Il nous reste, pour compléter le tableau de ce grand marché
aux esclaves qu'était alors Alger, à signaler quelques rédemptions
à la fin du xvii^ siècle. Tandis que le dey d'Alger se plaignait,
au ministre de la Marine et au consul de France, de la mauvaise
volonté des officiers des galères de Marseille, qui cachaient leurs
rameurs turcs, pour ne pas être obligés de les rendre, les Pères
de la Mercy négociaient avec le Divan la rançon des esclaves.
« L'aumône d'Espagne, écrit d'Alger le consul André Piolle(2),
arrivée ici le 1*^' avril, en est repartie le 20, avec 337 esclaves
de rachat. Comme on les passait en revue, avant de s'embar-
quer, il s'en jeta 9 dans les mosquées, — c'étaient des renégats,
— et le pacha ne voulut pas les rendre. »
En novembre 1689, le provincial des Mercédaires de France,
le P. Nolasque Malaisé, envoya à Alger trois religieux, avec
deux frères convers, pour racheter des captifs français. Ces
rédempteurs, munis d'un passeport du roi de France, n'avaient
paamoins de 90 000 livres dans leur bourse, à cet eflFet. « J'écris
aux Pères de la Mercy de s'entendre avec vous, écrivait Sei-
gnelay au capitaine Marcel, pour l'emploi des deniers (3). » Us
ne purent quitter Marseille que le 25 février et débarquèrent à
Alger, le 16 mars 1690. Ils trouvèrent cette ville-ci agitée par
•des bruits de guerre et furent cinq jours sans pouvoir rien faire.
Enfin, Te 23 mars, la paix fut conclue entre le dey et le capitaine,
et puis ratifiée par la milice; les opérations de rédemption s'ou-
vrirent le 1" avril..
On échangea d'abord 90 Turcs, contre autant d'esclaves fran-
(1) Lettre de Du Sault da SO décembre 1691.
(2) Lettre du 22 avril 1686.
(9) iQstruclioiH au capitaine Marcel du 9 février 1690.
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mr rtci
LA RÉDEMPTION DES ESCLAVES ICN ALGÉRIE. 917
çais. Ensuite, conformément aux instructions du ministre de la
Marine, on racheta les officiers, mariniers et matelots portés sur
le rôle et enfin les non-marins. Mais que d'obstacles imprévus,
que de vicissitudes rencontra cette libération! Le H avril, le
bruit courut que plusieurs captifs s'étaient enfuis à la nage et
avaient été recueillis à bord des chaloupes des vaisseaux fran-
çais en rade. Aussitôt, leurs maîtres de courir au Divan pour se
plaindre et de faire retentir Alger de leurs doléances^ la popula-
tion maure s'agite et s'indigne : on crie : « A mort, les chré-
tiens I >» Le dey, toujours inquiet des sentimens de la milice et
craignant une émeute, fit venir le capitaine Marcel et le me-
naça, si l'on ne rendait pas les fugitifs, de rompre la négo-
ciation (i) et haussa la rançon des officiers prisonniers de 800 à
1200 livres.
C'est là sans doute ce qui explique le fait mentionné par
l'auteur de 1' « Histoire des Pères de la Mercy » racontant que
cette année ils ne purent racheter que 150 esclaves et repar-
tirent pour la France, la douleur au cœur, de n'avoir pu procurer
la liberté aux 900 qui restaient en servitude. Il est vrai que bien-
tôt après arriva le P. Grégoire de la Forge, vicaire général des
Trinitaires, qui en racheta une centaine (1690).
Quelques années avant, on avait vu arriver, sur ce marché
aux esclaves d'Alger, un laïque français, qui allait rendre les
plus grands services à cette double cause, si étroitement unie :
l'influence française, et la rédemption des captifs. Il s'agit de
Denys Du Sault. Bayonnais, après avoir exercé quelque temps les
fonctions de directeur de la gabelle dans sa ville natale, il avait
été choisi par la compagnie du Bastion de France, en Algérie,
qui, comme on sait, exploitait depuis la fin du xvi« siècle les
pêcheries de corail sur la côte entre Bougie et Philippeviile.
C'était un commerçant avisé et bon administrateur et qui, con-
naissant bien le caractère des Algériens, avait su gagner leur
estime et leur confiance. De 1684 à 1720, année de sa mort, il
ne négocia pas moins de sept traités de paix ou de commerce
(1) Ces évasions de captifs à bord de nos vaisseaux étaient l'objet de réclama-
tions fréquentes du Divan, qui les assimilait à des vols de propriété. Louis XIV,
d'autre part, maintenait le principe, admis par les Levantins « de regarder les
vaisseaux battant son pavillon comme un asile où les esclaves fugitifs étaient en
sûreté. » (Lettre de Pontchartrain à Vauvré, 18 juillet 1797.) Néanmoins, dans le
cas actuel, il^fallut donner l'ordre à nos officiers de piafine, de ne pas favorjsçf
WSévwioos.
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918 REVUB DBS DEUX MONDES.
avec le Divan d'Alger. C'était d'ailleurs un homme compatissant;
il parvint, pendant sa gérance, à délivrer 15 000 captifs et légua,
par testament, 30000 livres pour la rédemption des esclaves.
Louis XIV, qui se connaissait en hommes, lui avait particulière-
ment recommandé cette affaire.
Il se mit aussitôt en rapport avec les Trinitaires, afin de s'as-
surer le précieux concours de leur expérience et de leur zèle:
« J'ai vu eiî passant à Fontainebleau, écrit-il à Pontchartrain(l),
le général des Mathurins qui m'a assuré avoir donné de bons
ordres afin que le religieux qu'il a nommé pour la province de
Flandre me vienne joindre avec 21 000 livres, que leur adminis-
trateur avait en caisse ; j'ai pris une rescription sur le marchand
qui est à Cadix, pour le restant du fonds dont nous trouvons à
disposer, afin qu'elle augmente le rachat. » En effet le Trinitaire,
délégué par le supérieur, le rejoignit à Toulon porteur d'un cré-
dit de 22000 livres sur un banquier, qui lui tint la partie en
piastres.
Les opérations du rachat commencèrent à la fin d'août. Des
800. esclaves laissés par les Trinitaires en 1690, 350 avaient été
enlevés par la peste, il en restait à Alger environ 440. Mais les
esclaves étaient alors devenus si rares que le prix moyen se
montait à 260 piastres, soit 975 livres, ce qui est un prix très
élevé. Du Sault écrivait h Pontchartrain, d'Alger 30 décembre, en
s'excusant de n'avoir pu retirer un plus grand nombre d'esclaves.
« Les meilleurs matelots qui sont ici, disait-il, sont les esclaves
Irançais, les plus propres à ces barbares, tant parce qu'ils sont
plus actifs au service, qu'ils ont la facilité du français, plus en
usage. La peste a enlevé 2000 esclaves; ce qui fait qu'ils sont
chers, parce que tous les musulmans ne peuvent avoir aucun
serviteur de leur loi, à cause des femmes. Et quand un particu-
lier peut avoir 200 piastres (780 livres), il achète un esclave,
tant pour l'utilité que par grandeur. Le dey lui-môme n'a point
d'autre domestique que des esclaves chrétiens. »
Les Espagnols disposaient alors, pour la rédemption, de fonds
beaucoup plus considérables que les Français; M. Deslandres (2^
estime que, tandis que « les nôtres rachetèrent des captifs par
escouade, les premiers en emmenaient des escadrons. » Eu
mai 4690, par exemple, les Pères de la Rédemption d'Espagne,
(11 Lettre du 15 avril 1691.
'^) Ouvrage cité.
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LA RÉDEMPTION DES ESCLAVES EN ALGÉRIE. 919
sans doute des Pères de la Mercy, apportèrent 300 000 piastres,
c'est-à-dire environ 1128 000 livres, et ils libérèrent pendant
sept ans 3 500 esclaves de toute nation.
On sait, d^autre part, que l'hôpital d'Alger avait été fondé et
était administré par des Trinilaires espagnols. Or, après le mar-
tyre du P. Montmasson, lazariste (1), ce fut un religieux de cette
nation, le P. Gianola, qui fut nommé par le Pape vicaire apos-
tolique en Barbarie (l^'^ juin 1690). Ce fait, envenimé par la
rivalité qui existait entre les deux nations, fut la cause d'un grave
conflit avec les Lazaristes, qui donna fort à faire à notre consul
d'Alger.
Les prêtres de la Mission, qui avaient pris à cœur leur t&che
apostolique et dont plusieurs avaient payé de la vie leur zèle
pour les intérêts français, obtinrent du Saint-Siège, après trois
années de démarches, la restitution de cette charge. Innocent XII
nomma, en septembre 1693, vicaire apostolique pour Alger et
Tunis, le P. Laurence (de Tréguier), lazariste. Le P. Gianola lui
céda la place, non sans dépit, mais en partant lui joua un mau-
vais tour. Désireux de plaire à ceux de sa nation, il racheta une
vingtaine d'esclaves au prix de 4 500 piastres et, n'ayant pas de
quoi solder leur rançon, les emmena sur sa parole d'envoyer la
somme dès son retour en Espagne.
Ce qui est extraordinaire et qui ne peut s'expliquer que par
le crédit acquis par les Espagnols, grâce à leurs fréquenteB
rédemptions, c'est que les autorités d'Alger, d'ordinaire aussi mé-
fiantes qu'avides, aient laissé le P. Gianola partir avec ces esclaves,
sur parole. Cependant au bout de quelques mois, ne voyant pas
venir la rançon promise, le Divan, sur les réclamations des pro-
priétaires des esclaves, réclama la somme au nouveau vicaire
apostolique, le P. Laurence. Celui-ci déclina toute solidarité,
dans cette affaire, avec son prédécesseur et, menacé de se voir
arrêté, se réfugia au consulat de France. Le dey, devant qui le
litige fut porté, décida (1«' février 1694) que le P. Laurence
était responsable de la dette du P. Gianola. N'avaient-ils pas tous
deux agi en qualité de vicaires apostoliques?
Le P. Lazariste, très inquiet, écrivit lettres sur lettres: au
secrétaire de la Propagande à Rome, à son supérieur et au comte
Forbin à Paris pour demander secours. Le Pape ordonna que la
(1) Annales des Prêtres de la Mission. Aimées 1639 à 1699.
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920 REVUE DES DEUX MONDES.
dette fût acquittée par les Trinitaires espagnols, à leur prochain
voyage à Alger. Là-dessus les religieux et leurs compatriotes,
prenant fait et cause pour le P. Gionola, s'indignèrent et refu-
sèrent de céder.
La querelle senvenima encore par un conflit de juridiction.
Le vicaire apostolique revendiquait la juridiction sur les Trini-
taires célébrant la messe dans les chapelles des bagnes et le con-
trôle sur la gestion de Thôpital d'Alger. Les Trinitaires, de leur
côté, se refusaient énergiquement à cette prétention, qu'ils consi-
déraient conmie une usurpation sur leurs privilèges. N^avaient-
ils pas été, depuis des siècles, les administrateurs de cette maison
hospitalière fondée par lun d'eux?
Mais ce qui est étrange, c'est que ces religieux, malgré leur
vœu d'obéissance, sollicitèrent l'appui du consul d'Angleterre,
nation hérétique, pour défendre leurs droits contre le vicaire
apostolique français et contre le Pape même ! Ils suscitèrent au
P. Laurence toutes sortes de difficultés. « Les Trinitaires espa-
gnols, écrivait-il à Pont char train, voudraient par leurs avanies
me forcer à quittei* Alger et réunir le vicariat à l'administration
de l'hôpital. Et cela serait funeste aux intérêts des esclaves fran-
çais toujours nombreux ici et qui dépendraient du consul
anglais (1). »
A cette même date, le consul de France, René Lemaire, infor-
mait le ministre de la Marine que les Trinitaires espagnols,
administrateurs de l'hôpital, ont obtenu du dey un passeport
pour faire une rédemption qui doit venir sur un vaisseau anglais.
Elle arriva en effet le 21 mars, mais le chef des rédempteurs
espagnols refusa d'acquitter la dette de Gianol. Le P. Laurence
eut beau exhiber Tordre du Saint-Siège, les frères espagnols
arguèrent de faux la lettre apostolique et subordonnèrent l'auto-
rité du Pape à celle du Divan. Le vicaire lazariste, de plus en
plus inquiet, et ne pouvant opposer à l'autorité du consul
d'Angleterre celle de notre consul, alors en disgrâce auprès du
dey, écrit derechef une lettre pressante au ministre de la Ma-
rine, en le priant d'agir directement sur la puissance d'Alger. Le
27 septembre, sur le refus du nouvel administrateur de l'hôpi-
tal, un Trinitaire espagnol, le Pape écrit une lettre personnelle
au dey, l'assurant que la dette en question incombe à la rédemp-
(i) Letlre du fis f#^vrier jfi9'
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LÀ RÉDEMPTION DES ESCLAVES EN ALGÉRIE. 921
tion d'Espagne. Breis après six années de démarches et d'inr
trigues, ces derniers durent s'exécuter (1699).
Il y avait évidemment une cause politique, qui aggravait
encore la rivalité entre Trinitaires et Lazaristes. C'était Tépoque
où l'Espagne était liguée avec F Angle terre et les Pays-Bas contre •
Louis XIV. Tandis que nos Lazaristes d'Alger étaient à cou-
teau tiré avec les Trinitaires espagnols, nous étions au mieux
avec les Rédempteurs de Portugal. La correspondance consu-
laire nous apprend, en effet, que le 22 août 1694, René Lemaire,
notre consul, « faisant pour les Pères de la Rédemption de Portu-
gal, conclut avec le dey, Divan et milice d'Alger une convention
accordant aux premiers 'la sauvegarde des puissances barba»
resques, et toute facilité pour cacheter les esclaves de leur
nation (art. 8).
L'article 7 portait à 3 pour 100 le droit d'entrée à percevoir sur
l'argent qu'ils importeraient et à 6 pour 100 le droit sur les mar-
chandises. Enfin, le dey promit de ne pas les inquiéter à cause
de quelque Turc, qui se serait fait chrétien, quelque part que ce
fût dans la chrétienté.
Le consul de France ne s'occupait pas seulement de ses na-
tionaux captifs, mais sa sollicitude s'étendait à tous ceux qui
n'avaient pas de consul de leur nation à Alger. Or il n'y avait
alors que trois puissances qui y eussent un consul : la France, les
Pays-Bas. et l'Angleterre. Dans tous les traités conclus par nous,
depuis 1684 jusqu'à la fin du siècle, avec le dey, on trouve
des clauses concernant la libération d'esclaves étrangers.
L'article 12 du traité Tourville (26 avril 1684) porte :
« Ainsi les étrangers passagers trouvés sur les vaisseaux
français, ni pareillement les Français pris sur les vaisseaux
étrangers ne pourront être faits esclaves sous quelque prétexte
^ que ce soit. »
L'article 13 du traité Marcel (19 septembre 1689) reproduit
l'article précédent en y ajoutant : « à moins qu'ils ne soient
engi^gés sur ses vaisseaux comme matelots ou soldats et pris les
armes à la main. »
L'article 25 est très important an point de vue de l'extension
de notre influence. « Le Père de la mission, dit-il, qui fait
fonction de vicaire apostolique à Alger, pourra avec ses con-
frères assister les esclaves qui sonl dans ledit royaume, mêm«
dans les bagnes du pacha et du dey. Seront les misjsiojinaires^jle.
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922 RETUB DES DEUX MOIfDES.
qmdqne nation qu'ils soient, regardés comme sujets de FEm-
pereur de France, qui les prend sous sa protection. »
C'est en vertu de l'article 25 que le consul de France, de
eonoert avec le vicaire lazariste, prêtait ses bons offices et an
beaoin distribuait des secours aux esclaves italiens, espagnols,
aUemands et même suédois. Voici, entre plusieurs, un exemple
de ce protectorat généreux de la France qui, en ce cas, s'exerça
Hdème en faveur d'esclaves non catholicpies.
M. de Sparenfeld, gentilhomme suédois, qui était venu
en 1692 à Alger, avait résidé trois mois au consulat de France;
en visitant les bagnes, il avait trouvé plusieurs de ses compa-
triotes, dont la misère avait excité sa commisération. A son retour,
il fit part de sa découverte au roi Charles XI, qui résolut de
payer leur rançon. « Je vous prie, écrit-il à René Lemaire, de
Stockholm, le 5 août 1694, de la part du roi mon maître, de
racheter tous les esclaves suédois qui sont en Alger. Envoyez-
moi la liste exacte de leurs noms, prénoms, lieux d'origine, etc.»
Et il ajoute : « Surtout qu'il n'y ait pas de Danois, ni de Norvé-
giens! » On voit par ce trait que l'antipathie entre les deux
branches de la race Scandinave ne date pas d'hier. Le consul de
France racheta ces esclaves et les recueillit dans sa maison;
mais le consul d'Angleterre, l'ayant appris, alla se plaindre au
Divan, que des gens d'une autre religion que la catholique,
apostoli({ue et romaine, se ^ânssent mettre sous la protection
de la France, et, en sa qualité de protestant, il revendiqua la
protection de ces Luthériens captifs (décembre 1694).
Le ministre du dey, exécutant cette fois loyalement les trai-
tés conclus avec la France, déclina l'intervention du consul
d'Angleterre et fit donner à Lemaire le nom de tous les esclaves
suédois qui restaient encore dans la Régence et qui furent libé-
rés par ses soins.
Arec cet épisode, nous sommes parvenus au terme de la
période que nous nous proposions d'étudier. Il ressort de la
correspondance des hommes d'Etat, qui se sont succédé au mi-
nistère de la Marine, Colbort, Seignelay ot Pontchartrain, que
le rachat des esclaves a été la grosse affaire des amiraux et des
consuls envoyés à Alger, tantôt pour châtier les corsaires
d'Alger, tantôt pour négocier la paix. L'étude des lettres et
instructions données à nos consuls à Tunis et Tripoli aboutirait
aux mêmes conclusions. Tandis que les Mathurinsi Mercédai-
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LA RÉDEMPTION DS8 ESCLAVES EN ALGÉRIE, 923
res et Lazaristes n'étaient mus cpie par un sentiment d'huma-
nité et de solidarité catholique, les agens du roi de France
eurent en vue un intérêt patriotique. Ils s'efforçaient de réinté-
grer dans les équipages de h flotte des centaines de capitaines
et des milliers de matelots, c[ui avaient été capturés avec nos
navires, que dis-jeîdont la plupart faisaient un se^^^ce forcé sur
ceux des Algériens. La persévérance du gouvernement français
à racheter ces esclaves el à protéger notre marine marchanrle
n'eut d'égale que la mauvaise foi des Algériens dans l'exécLtion
des traités. On en fut réduit, après Pontchar train, à une poli-
tique de conciliation vraiment humiliante; en 1830, il restait
encore 122 esclaves, en majeure partie français, dans les bagnes
d'Alger.
Il fallait en finir. La présence de ce nid de pirates, h trois
jours de Marseille, était line honte pour l'Europe et un reproche
pour notre gouvernement. Une dernière insulte faite à notre con-
sul par le dey Baba-Hussein, amena la rupture et décida Charles X
à tirer le glaive justicier de la France. On sait le reste : la prise
d'Algérie 5 juillet 1830. Aujourd'hui l'odjak des corsaires re-
doutables a fait place à une grande ville de commerce et de
plaisance. A la place des bagnes et des marchés aux esclaves
s'élèvent des hôtels somptueux et de florissantes écoles et facul-
tés. Et sur la kasbah, cette bastille des Barberousse, flotte le dra-
peau tricolore, symbole de liberté, de progrès et de justice.
Gaston Bonet-Maurt.
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1 -*T^
REVUE LITTÉRAIRE
LES LETTRES DE SAINT FRANÇOIS DE SALES
On se souvient peut-être que quelques écrivains français, profes-
seurs et membres de diverses académies, péroraiil naguère deyaiit
l'auditoire cosmopolite d*un Congrès belge, s'étaient avisés d'an
moyen très, simple pour se mettre en règle avec les problèmes que
soulève notre littérature du xvii* siècle : il consiste à rayer d'un trait
de plume cette littérature, sous le prétexte que Voltaire n'était pas
encore né. Pour ceux que ne satisferait pas ce procédé de critique
un peu bien expéditif, la question est d'expliquer ce qui fait le carac-
tère essentiel des ouvrages de cette époque, et qu'on ne retrouve ni
dans les littératures étrangères ni aux autres périodes de notre littéra-
ture nationale. Jamais en effet on ne vit une littérature uniquement
attentive à l'étude de l'âme humaine et soucieuse d'en acquérir une
connaissance qu'elle pût léguer à tous les temps. D'où procède donc
cette conception de l'œuvre littéraire? Comment s'est-elle formée ? D'où
vient qu'au théâtre comme dans la chaire, et dans les romans comme
dans les écrits de morale, auteurs et public se soient du même élan
attachés à mener cette grande enquête sur notre cœur? Entre beau-
coup de causes, il en est une qu'on pourrait indiquer, et non la moindre :
c*est l'apparition et le succès du genre qu'on appelait alors : « lettres
spirituelles. » Au xvn^ siècle, la littérature de direction est à la base
même de la littérature et pénètre les genres les plus profanes. C'est ce
qu'avait bien vu Sainte-Beuve et c'est pour cela qu'il n'a point exagéré,
quoi qu'on ait dit, la part de Port-Royal dans l'ensemble du siècle.
C'est ce que nous tous, historiens, — à quelque titre que ce soit, — de
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(
REVUE LITTÉRAIRB. ^' 925
la littérature, nous ne faisons pas assez ressortir. Et c'est le point sur^
lequel je voudrais insister, puisque Toccasion m'en est fournie par la
publication d'une édition nouvelle des Leltv. $ Je saint François de
Sales.
Nos classiques de la chaire sont peut-être les plus mal partagés,
dans un pays qui jusqu'ici s'est montré si peu soucieux d'établir le
texte de ses grands écrivains. Nous ne possédons que depuis quelques
années une édition critique des sermons de Bossuet, celle de l'abbé
Lebarq. Nous en attendons une des sermons de Bourdaloue, depuis
qu'a paru l'histoire de sa prédication due au p. Griselle. Aussi ne
peut-on savoir trop de gré aux Religieuses de la Visitation d'Annecy
d'avoir entrepris de nous donner une édition complète et correcte des
œuvres de leur fondateur (i). A ce labeur elles ont apporté non pas
seulement du zèle et de la bonne volonté, mais une parfaite entente
des exigences de Térudition moderne. A vrai dire, elles ont pris conseil.
Les premiers volumes ont été mis au point par un bénédictin, Dom.
Mackey. Depuis lors, le travail est passé aux mains d'un jésuite, le
P. Navatel, qui, depuis longtemps, avait été associé intimement à
l'œuvre commune. Telle qu'elle est, la nouvelle édition de saint
François fait le plus grand honneur à ceux qui, au milieu de difficultés'
de toute sorte, en poursuivent l'exécution. Les premiers volumes
contenaient les traités de saint François, quatre volumes ont été
consacrés aux sermons, les quatre derniers volumes parus mènent
jusqu'à l'année 1610 la correspondance qui en occupera plusieurs
autres encore. C'est là donc que .nous la pourrons lire, pour la pre-
mière fois, dans son texte authentique.
Car on n'avait pas manqué d'appliquer aux lettres de saint François
les mêmes déplorables procédés de publication qui étaient jadis en
usage, et pacr lesquels, à son tour, devait être défigurée la correspon-
dance de M"* de Sévigné. La première édition parut en 1 626 : Les ÉpUrcs
du Bienheureux Messire François de Sales evesque et Prince de Genève^
instituteur de Vordre de la Visitation de Sainte-Marie, divisées en sept
livres. Elle était due au chanoine Louis de Sales, travaillant sous la
direction de M"* de Chantai. Que l'édition fût très incomplète, cela va
sans dire ; on avait fait un choix parmi les lettres qui affinaient de tous
(1) Œuvres de saint François de Sales. Édition complète d'après les autogra-
phes et les éditions originales, publiée par les soins des religieuses de la Visitation
du premier monastère d'Annecy. Tomes I-XIV, in-8" (Emmanuel Vitle). — Cf. notre
article sur V Introduction à la Vie dévote^ dans la Revue du 15 avril j89V et ie
livre remarquable consacré à Saint François de Sales, par M. Fortunat Slrowski,
1 vol. in-8- (Pion), 1898.
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926 REVUE DES DEUX MONDES.
côtés, et ce n'est pas là qu'était le mal. Mais le but qrie s'étaient propc
les pieux éditeurs était un but d'édification. Ils avaient donc sans scru-
pules, — ou, pour mieux dire, consciencieusement, — remanié le
texte en ce sens et à cette fin. Les détails trop caractéristiques, trop
personnels avaient été supprimés. Plusieurs lettres avaient été ré-
duites en une seule, eu égard à l'analogie du sujet, et sans souci de
la diversité des destinataires ou de la différence des époques. Aux
mosaïques ainsi confectionnées on assignait une date, en partie
inexacte, à moins qu'on ne négligeât totalement de les dater. En tète,
on inscrivait une adresse vague et décevante : A une dame mariée; à
une veuve; à un gentilhomme; à une religieuse. Cette édition eut m
grand succès. Elle fut réimprimée de nombreuses fois au xvn* siècle.
Et loin de nous d'en médire I Ces « vieux livres n n'ont pas seulement
pour nous cet attrait par où ils plaisent aux bibliophiles, et que
naguère définissait si bien M. Jules Lemaltre, celui d'avoir été manié»
par les contemporains, par ceux-là mômes au milieu de qui et pour
qui ils étaient écrits, n y a plus : ils ont été vraiment des êtres
vivans, ils se sont mêlés au mouvement d'un siècle ; c'est par eux
que la pensée de leur auteur est arrivée à beaucoup de gens qui
s'en sont nourris, qui l'ont convertie en chair et en sang, qui l'ont
fait passer dans leurs actes. Dans nos éditions savantes, les mêmes
œuvres ne nous apparaissent plus aujourd'hui en effet que comme
des objets de science ; et il y a quelque mélancolie à songer que tout
ce que nous pouvons faire pour elles, c'est de les restituer dans leur
froide pureté et d'en écrire l'hisèoire, parmi d'autres chapitres
d'un passé mort. Aussi bien, cette intime vertu qpii réside dans les édi-
tions des Lettres parues au xvii^ siècle, ne se retrouve plus dans celles
publiées au xviu^ et au xix* siècle. Celles-ci n'ont pas d'âme. Plus
complètes, elles ne sont pas meilleures; elle^ contiennent jusqu'à
des lettres entièrement fabriquées ; ni ordre, ni méthode ; des attri-
butions insuffisantes, ou douteuses, ou erronées. Les nouveaux édi-
teurs se sont proposé de nous donner une édition aussi complète
qu'il était possible : ils ont fait dans toutes les archives la chasse
aux pièces inédites : ils ont revu soigneusement le texte sur les
originaux; ils ont identifié les destinataires, contrôlé les dates, et
adopté pour- la classification l'ordre chronologique qui s'imposait
Grâce à eux, nous pouvons nous faire une idée juste des caractères
de cette correspondance, de l'infiuence qu'elle a eue sur les mœurSt
mais surtout sur le développement de notre littérature classique.
Très abondante, et beaucoup plus variée qu'on ne le dit en générait
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REYUB UTTÉRÀIRE. 9S7
la correspondance de saint François de Sales est d'abord un docu-
ment d'histoire de premier ordre snr les affaires ecdésiastlqaes et poli-
tiqaes à la fin du xti* siècle et au début du xvn*. Telle lettre, celle
adressée à Mgr Frémyot, archevôque de Bourges, est d'une impor-
tance capitale pour l'histoire de la prédication en France; il se pour-
rait que révoque de Genève eût agi sur la prédication de son temps
par ses conseils autant que par ses exemples, et ses conseils consti-
tuent un traité de la prédication à peu près excellent de tous points.
Plus encore que sur les événemens du temps, ces lettres nous ren-
seignent, de la façon la plus précise et parfois la. plus intime, sur
la personne même de celui qui les a écrites. Car François de Sales
ne craint pas de parler de lui-même, et de se dter en exemple. Or, il
n'est pas indifférent pour nous de savoir comment celui qui a com-
posé tant de lettres de consolation, se comportait en présence des
mêmes épreuves dont il s'efforçait d'atténuer pour ses correspondantes
ou d'interpréter la rudesse ; et il nous 'platt de savoir qu'à la mort de
sa jeune sœur ou de sa mère, il n'a pas retenu ses larmes et n'a pas
voulu s'empêcher de souffrir, n reste bien entendu que l'intérêt essen-
tiel des lettres de saint François est dans ses lettres de direction;
mais aussi voit-on combien l'intelligence en sera facilitée par les res-
sources qu'apporte la présente édition. D'abord, c'est dans l'ensemble
de la correspondance générale qu'il faut les lire, et il est très impor-
tant de noter qu'elles ont été écrites non pas du fond d'un monastère
et dans le loisir de la vie contemplative, mais dans le tracas des
affaires, par un homme « opprimé et accablé » de l'administration de
son diocèse. U ne l'^^st guère moins de constater que telle lettre
adressée à une pénitente d'élite, à une âme de choix, a été tracée sur
le papier « en courant » par un pasteur occupé d'abord d'évangéliser
les pauvres gens et de répandre dans le moindre hameau l'action de
sa parole. Et quand on lit que l'évêque vient débattre les champs
de parcourir les « montagnes effroyables » et d'entendre le « tinta-
marre » des grands orages, on se rend compte que les perpétuelles
comparaisons tirées de la nature dont il émaille sa prose, ne sont pas
chez lui uniquement un artifice de style. Mais surtout, en replaçant ces
lettres à leur date, on y peut suivre le développement de la pensée de
saint François. On y saisit ses idées dans leur fraîcheur première. On
voit le directeur de conscience naître en lui, puis s'enhardir, prendre
conscience de son rôle, en mesurer l'efficacité. Ses Traités les plus
célèbres ne seront qu'un prolongement de sa correspondance ; et cela
suffirait à établir l'intérêt qui s'attache à ces lettres.
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928 REVUE DES DEUX MO^DE3.
n est très digne'de remarciue, en effet, mais d'ailleurs incontestable,
qneV Introduction à la Vie dévote ait été d'abord un ouvrage de circon-
stance, ayant une destination particulière. Saint François nous en
donne le témoignage formel. Envoyant le livre à l'arche vêque de
Vienne, il le lui présente en ces termes : « C'est un mémorial que
j'avais dressé pour une belle âme qui avait désiré ma direction... Elle
le montra au Révérend Père Porier, lors recteur du collège de Cham-
béri... qu'elle savait êti*e mon grand ami... Ce fut lui qui me pressas!
fort de faire mettre au jour cet écrit, qu'après l'avoir hâtivement re\Ti
et accommodé de quelques petits agencemens je renvoyai à l'impri-
meur... Si jamais il retourne sous la presse, je me délibère de l'agencer
et accroître de certaines pièces qui, à mon avis, le rendront plus utile
au public et moins indigne de la faveur que vous lui faites. » Le volume
ayant dû presque aussitôt retourner sous la presse, saint François le
compléta conune il en avait le dessein ; et, pour le compléter, il employa
la même méthode dont il avait usé pour le composer. Je veux dire
qu'il se servit, cette fois encore, de ses lettres de direction, et qu'ayant
mis d'abord à contribution sa correspondance avec M"** de Charmoisy,
il l'accrut d'une partie de la correspondance avec M"* de Chantai.
« Apportez-moi toutes les lettres et mémoires que je vous ai jamais
envoyés, lui écrivait-il, si vous les avez encore, parce qu'il faut réim-
primer V Introduction, cela me déchargera beaucoup, y trouvant plu-
sieurs choses pour ce sujet. » Et peut-être une des raisons du succès
immédiat de Vlntroduction est-elle précisément que le livre avait été
fait au jour le jour, sous la dictée des circonstances et pour répondre
aux besoins qui étaient alors ceux des âmes.
C'est donc dans ces lettres qu'il faut étudier les procédés qu'ap-
porte l'évêque de Genève dans la direction de conscience ; nous les sai-
sissons à leur naissance même, et, comme il eût aimé à dire, dans leur
naïveté. Tels sont d'ailleurs les mérites éminens et originaux dont
presque aussitôt il fait preuve, qu'il s'est trouvé être le créateur d'un
genre qui, avant lui, n'existait pas dans notre littérature et où tous
ceux qpii s'y sont exercés après lui, ont été ses tributaires. Du direc-
teur de conscience, François de Sales a toutes les qualités, mais sur-
tout la première qui est l'amour passionné des âmes. Il les aime toutes,
et c'est chez lui le trait caractéristique. « H n'y a point d'âmes au
monde, comme je pense, qui chérissent plus cordialement, tendre-
ment, et (pour le dire tout â la bonne foi) plus amoureusement que
moi; et même j'abonde un peu en dilection et es paroles d'icelles,
surtout au commencement. » Et cet amour pour toutes les âmes ne
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REVUE LirfÉRAlRB^ Q29
rempôche pas d*en chénr une particuUèrement. faut-il rappeler les
termes dans lesquels il déclare à M"^* de Chantai sa passion mystique ?
C'est le premier billet, d'une si éloquente brièveté : « Dieu, ce me
semble, m'adonne à vous; je m'en assure, toutes les heures plus
fort. » Et ce seront, saint François n'étant pas volontiers laconique, les
effusions où il s'épanchera bientôt, en s'étonnant d'avoir cru, au premier
moment, « qu'il ne se pût rien ajouter » à l'affection qu'il sentait en
son esprit. « Mais maintenant, ma chère fille, il y est survenu une
certaine qualité nouvelle qui ne se peut nommer, ce me semble, mais
seulement son effet est une grande suavité intérieure que j'ai à vous
souhaiter la perfection de l'amour de Dieu... Chaque affection a sa
particulière différence d'avec les autres ; celle que je vous ai a une cer-
taine particularité qui me console infiniment et, pour dire tout, qui
m'est entièrement profitable. » Jamais l'amour himiain n'a employé
d'expressions plus fortes que celles dont se sert en maints endroits
saint François pour traduire son pur amour. Seulement, à la diffé-
rence de l'amour humain, celui-ci n'est ni égoïste, ni aveugle. C'est
l'ardente sympathie qui sert à augmenter l'étendue et la pénétration
de l'intelligence. C'est l'amour des âmes qui mène à la i^cience des
âmes.
Cette science est faite d'abord d'observation. Il n'est pas d'erreur
plus accréditée que celle qui consiste à tenir notre littérature classique
pour| une littérature d*abstraction et de système ; mais il n'en est pas
qui soit plus continûment démentie par les faits. L'observation sert
de solide fondement à la psychologie du xvii*^ siècle. Nul n'a été plus
que François de Sales curieux du « petit fait^ » et attentif à collec-
tionner des « documens individuels. » A travers ses lettres, et quoi-
qu'elles aient toutes le même sujet, qui est le progrès dans la perfec-
tion, on distingue le caractère de chacune de ses correspondantes,
on devine le mal dont chacune souffrait et auquel il appropriait le
remède. M"* de Soulfour, une religieuse, est, comme tant d'autres, tra-
vaillée par la maladie du scrupule. Rose Bourgeois, l'abbesse du Puits-
d'Orbe, âme capricieuse et turbulente, qui songea à quitter le cloître,
et qui, y étant peut-être entrée sans vocation, est rebutée par chaque
obstacle, et, faute de le pouvoir vaincre du premier coup, sitôt prête
à tout abandonner : « Quand vous rencontrerez des difficultés et con-
tradictions, ne vous essayez pas de les rompre, mais gauchissez dex-
trement et pliez... Il faut avoir un cœur de longue haleine. » Saint
François ne réussit pas à faire entrer dans ses vues cette malade d'es-
prit et de corps; il fut plus Ucuceual;^daQ» la dii-ftctioa à% sa eûeur» U
TOMK XXXV. — IOO60 * * 59;
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930 REYUB DBS DEUX MONDES.
présidente Brulart, âme inquiète qu'il rangea peu à peu au calme et
persuada de servir Dieu suivant sa méthode : avec gaieté. En M"^* de
Charmoisy, « une dame d'or, » « un cœur net et propre, » il trouva
une âme capable de le comprendre «et de réaliser l'idéal de la femme
chrétienne vivant dans le monde : c'est sa Philothée. M"^* de Chantai
est promise à de hautes destinées mystiques, parce qu'il y a en eUe
l'énergie d'un cœur d'homme. Chez la Mère Angélique, les traits diS'
tinctifs sont l'amour de sa propre excellence, la vanité, l'agitation.
Et ainsi de suite, n serait facile de tirer des lettres de saint François
une galerie de portraits, aussi actuels, et marqués de touches singu-
lièrement plus précises que ceux dont le goût s'établira chez M^ de
Hontpensier. Mis ainsi en présence de chacune des Ames qui se sont
confiées à lui, saint François les pénètre entièrement, n pouvait
écrire à l'une de ses correspondantes, et sans se tromper : a Pour le
peu de temps que je vous ai vue et ouïe, il n'est pas possible de
mieux connaître vos inclinations et les ressorts d'icelles que Je fais,
et m'est avis qu'il y a peu de replis dans lesquels Je ne pénètre bien
aisément. » Telle est cette finesse de l'esprit, habile à suivre tous les
détours, à saisir toutes les nuances : elle a son principe dans cette
conviction que chaque âme est différente détentes les autres, et qu'en
poussant toujours plus avant, on y peut faire des découvertes qui
vont à l'infini.
Saint François s'adresse aux personnes de son temps et à certaines
personnes dont le cas le sollicite particulièrement, à celle-ci qui est
religieuse, à celle-là qui est mariée, à cette autre qui est veuve et songe
à quitter le monde. Pour chacune il tient compte et de la nature qui
lui est propre et de la soufirance avec laquelle elle se débat. Mais en
même temps il n'ignore pas qu'il y a une « forme de l'humaine condi*
tion » commune à toutes les âmes, et que cela môme rend possible
une direction spirituelle. C'est pourquoi, s'il se défend de tout esprit
de système, et s'il évite de simplifier à l'excès l'étude de l'homme inté-
rieur, il abonde en traits généraux, en remarques d'une valeur et d'une
portée universelles. « L'amour-propre ne meurt jamais que quand
nous mourons, il a mille moyens de se retrancher dans notre âme,
on ne l'en saurait désloger... il a une légion de carabins avec lui, de
mouvemens, d'actions, de passions ; il est adroit et sait mille tours
de souplesse. » Ces mille tours, le directeur a pris à t&che de les décou-
vrir et de les déjouer. Et c'est déjà tout La Rochefoucauld. « Nous nous
amusons quelquefois tant à être bons anges que nous en laissons
d'ôtre bonshommes et bonnes femmes... Nous ne pouvons aller sans
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REVUE LITTÉRAIRE. 931
toucher terre : 0 ne faut pas s'y coacher ni vautrer, mais aussi ne
faut-il pas penser voler. » C'est déjà le mot fameux de Pascal auquel
il ne manque que le relief de l'énergique concision. Ces pensées et
tant d'autres qu'on extrairait de ces lettres, ou qu'on en a extraites et
qui sont vraiment « l'esprit » de saint François, ont toute leur valeur,
parce qu'elles reposent sur une vaste enquête, sur une expérience
multiple, continuée quotidiennement pendant de longues années.
J'ajoute que chez le moraliste profane, chez un La Rochefoucauld, un
La Bruyère, un Yauvenargues, ces maximes isolées ont parfois l'air
d'un jeu d'esprit. On ne sait ni à quoi elles se réfèrent, ni pour quelle
part y entre le goût du paradoxe. Parfois même, on est tenté de se de-
mander ce que vaut l'entreprise d'étaler notre misère humaine pour
Tunique plaisir de faire briller à ses dépens notre esprit. L'étude des
maladies de Tftme n'est tout à fait légitime, que lorsqu'elle n'est pas
son objet à elle-même et que l'intérêt n'en est pas limité à un in-
térêt de curiosité. Pour s'acquérir le droit de se pencher sur nos
infirmités et d'en décrire l'affligeant spectacle, il faut avoir avec le
désir formel de les soulager, l'assurance qu'on possède le moyen
d'y porter remède.
n ne suffit pas de donner des conseils, encore faut-il les faire
accepter. On a tout dit sur le tact et la légèreté de main, sur la bonne
grâce et la douceur insinuante de saint François. Ce qu'il importe ici
de noter, c'est que, soucieux de plaire, il a considéré que l'agrément
littéraire en était encore l'un des plus sûrs moyens. Alors même qu'il
écrit en courant, il ne laisse pas courir sa plume au hasard. Les tours
ingénieux lui viennent d'eux-mêmes; mais parce qu'une fois pour
toutes il les a conviés à venir. Il n'a pas besoin de chercher les
images, comparaisons et similitudes, et l'immense magasin de la na-
ture les lui fournit à profusion; mais parce qu'elles sont pour lui
autre chose qu'un ornement, qu'elles sont les véhicules mêmes de
sa pensée. Presque pas une de ces lettres dont on ne puisse détacher
quelque trait brillant. Il y en a d'exécrables : <i Mon Dieu 1 ma fille, que
j'aime votre mauvaise jambe, car je sais bien qu'elle vous portera plus
audel que la bonne; jambe qui n'est pas une jambe, c'est un aigle
pour vous faire voler en l'air de la vie spirituelle. » n y en a dont
s'effaroucherait justement le goût d'aujourd'hui, mais dont on sup-
portait alors la rudesse : « Les tranchées et convulsions de l'enfan-
tement spirituel ne sont pas moindres que celles du corporel. » n y
en a de proprement exquises: « Vous êtes trop sensible aux tentations.
Vous aimez lafoy et ne voudriez pas qu'une seule pensée vous vint au
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932 - HEVUE DES DEUX MONDES.
contraire, et, tout aussitôt qu'une seule vous touclue, vous vous en
attristez et troublez. Vous êtes trop Jalouse de cette pureté de foi, il
vous semble que tout la gâte. Non, non, ma fille, laissez courir le
vent, ne pensez pas que le friâllis des feuilles soit le cliquetis des
armes. Dernièrement, j'étais auprès des ruches des abeille8,et quelques-
unes se mirent sur mon visage. Je voulus y porter la main et les ôter.
— Non, ce me dit un paysan, n'ayez point peur çt ne les touchez point,
et elles ne vous piqueront nullement; si vous les touchez, elles vous
mordront. — Je le crus; pas une ne me mordit. Croyez-moy, ne
craignez point les tentations, ne les touchez point, elles ne vous
offenseront point; passez outre et ne vous y amusez pas. » On ren-
contre à chaque instant de ces fleurs plus fraîches que celles de la
bouquetière Glycer.i. D'une façon générale, le style des Lettres est éga-
lement éloigné de celui du Traité de V amour de Dieu, qui vaut par une
sobriété et une vigueur relatives, et de celui de V Introduction à la vie
dévote dont on peut aimer, mais non contester la charmante mièvre-
rie. On n'y sent pas l'auteur. C'est le style naturel, mais chez un écri-
vain qui a toujours le soud d'écrire, et considère que la pensée a
besoin d'être revêtue d'une forme de choix. — Une psychologie qui
part de la réalité individuelle pour la dépasser, et qui, écartant le jar-
gon de l'école, s'efforce de parler avec originalité la langue de tout
le monde, c'est là psychologie des lettres de saint François ; mais qui
ne voit que ce sera aussi bien la psychologie de tous nos maîtres clas-
siques ?
Nous n'avons jusqu'ici parlé que de la méthode de saint François,
et nous ne l'avons envisagée que par le dehors. En recherchant quel
est, pour ainsi dire, le « contenu » de sa direction, nous serons frappés
de voir à quel point elle a façonné Tàme de toute une époque. Le
premier point en est, assurément, le parti pris de donner désormais
toute l'importance à la vie intérieure. C'est d'elle que tout dépend. « Il
ne faut point regarder à la condition extérieure des actions, mais à
l'intérieur, c'est-à-dire si Dieu le veut ou ne le veut point. » Une
personne dévote n'agit, ne parle, ni ne se tient autrement qu'une
autre : toute la différence n'est que dans les dispositions intimes.
De là cette nécessité de se replier sans cesse sur soi-même, de se
rendre un compte exact des mouvemens de son âme et de leurs parti-
cularités, de compter, de peser et d'apprécier les mobiles auxquels
on obéit. De là cette indifférence à tout ce qui venant du dehors, et
n'étant pas nous-mêmes, est par conséquent négligeable, ou n'est tout
au plus que l'occasion pour notre véritable nature de se manifester.
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REVUE LITTÉRAIRE. 938
C'est un principe nouveau dans^ la direction; mais ce sera aussi bien
la grande nouveauté en littérature. Encore y a-t-il pour ceux «pd se
livrent à ce perpétuel travail d'analyse un danger, qui est de s'y
complaire et d'oublier que l'analyse elle aussi est un moyen, une pré-
paration en vue de l'action meilleure et plus vigoureuse. « Cet examen,
quand il est fait avec anxiété et perplexité, n'est qu'une perte de
temps et ceux qui le font ressemblent aux soldats qui, pour se prépa-
rer à la bataille, feraient tant de tournois et d'excès entre eux que,
quand ce viendrait à bon escient, ils se trouveraient las et recrus. Car
l'esprit se lasse à cet examen si grand et continuel, et, quand le
point de l'exécution arrive, il n'en peut plus. » Cette analyse qui des-
sèche le cœur, stérilise l'esprit, paralyse la volonté, on l'a vu sévir à
d'autres époques de notre littérature et de notre société. L'analyse
psychologique, telle que Ta pratiquée le xvn® siècle, en est justement le
contraire. Elle ignore les langueurs morbides et la désespérance. On
le comprend mieux, à mesure qu'on voit à quoi tend l'effort de la
direction de saint François.
Ce qu'il proscrit impitoyablement, c'est la subtilité, le raffinement,
l'inquiétude, le précieux et le romanesque en matière de piété. « Gar-
dez-vous des scrupules, — c'est le premier conseil qu'il donne à M°» de
Chantai ; — gardez-vous des empressemens et inquiétudes. » Et plus
tard, quand cette âme d'élite se sera déjà fort avancée dans le chemin
de la perfection, il continuera de lui recommander une sorte de vertu,
que beaucoup jugeraient vulgaire et indigne d'une nature un peu rele^
vée : c'est à elle qu'il répète « qu'il ne faut point trop pointiller sur
l'exercice des vertus, mais qu'il y faut aller rondement, franchement,
naïvement, à la vieille française, avec liberté, à la bonne foi, grosso
modo, » Il n'hésite pas à traiter de niaiseries les aspirations de telles
extatiques et visionnaires, ni ne se lasse d'opposer à une dévotion
fantasque, brouillonne, mélancolique, fâcheuse, chagrine, la piété
véritable, et qii'on reconnaît d'abord à ce signe qu'elle doit être avant
tout paisible. « Nous arrive-t-il de la peine ou intérieure ou extérieure,
il la faut recevoir paisiblement. Nous arrive-t-il de la foi, il la faut
recevoir paisiblement, sans pour cela tressaillir. Faut-il fuir le mal,
il faut que ce soit paisiblement sans nous troubler... Faut-il faire du
bien, il le faut faire, paisiblement. » Comment parvenir à cette paix
de l'âme ? En é^dtant d'abord de nous proposer un idéal inaccessible ;
en songeant ensuite que^ dans la dévotion comme ailleurs, rien ne se
fait tout d'un coup, mais par degrés, à force de discipline et de méthode.
C'est dire que saint François met jusque dans la dévotion la qualité
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934 REVUE DES DEUX MONDES.
maltresse du xvii* siècle, le bon sens; Tesprit de mesure, la raiso
La raison nous indique le but à atteindre, et le chemin à suivre ; i
reste que c'est à la volonté de transformer l'idée en acte. C'est à elle
aussi bien que François de Sales assigne avec insistance le premier
rang dans la vie mystique. Pour arriver à la perfection, la condition
essentielle, sinon suffisante, c'est de le vouloir. Inversement, le prin-
cipal obstacle que nous rencontrons entre nous et la volonté divine
est encore notre volonté qui veut régner à quelque prix que ce soit.
C'est donc qu'il y a une bonne et une mauvaise volonté, et que notre
volonté peut se porter dans un sens ou dans l'autre, suivant qu'elle
est sollicitée par l'amour. Tel est le dernier mot de la direction de
saint François : elle aboutit à une sorte d'action commune de la
volonté et de l'amour. — Nécessité de se connaître soi-même, et de
développer en soi par cette connaissance les facultés de raison, de vo-
lonté et d'amour, c'est aussi bien où reviennent sans cesse les mora-
listes duxvn* siècle.
On peut mesurer maintenant les conséquences du succès qu'obtint
aussitôt l'œuvre de direction de saint François. Le premier résultat
en fut de provoquer tout un mouvement de littéiaure spirituelle.
Bossuet déclarait tenir de l'évéque de* Genève les règles de la
direction des âmes. Fénelon, en modifiant et altérant ses enseigne-
mens, continue saint François ; et M"* de Maintenon également. Il
faudrait entrer ici dans le détail : on ferait plus d'un rapprochement
instructif. Pour notre part, nous avons toujours pensé qu'une bonne
histoire de la littérature spirituelle est un livre qui nous manque. En sui-
vant le genre dans son développement et ses transformations à travers
le xvn* siècle, on éclairerait sur [bien des points la littérature profane.
Car c'est à celle-ci que nous voulons en venir, et ce qui nous im-
porte, c'est de montrer combien profonde est l'empreinte qu'elle a
reçue. Les essais venaient de paraître et Montaigne avait donné le
signal de revenir à l'étude de Thomnae intérieur. Encore fallait-îl que
l'impulsion donnée par Montaigne fût renforcée et complétée; elle l'a
été par la littérature de 4irection, sur deux points, qui, k vrai dire,
sont essentiels. Car on a beaucoup discuté sur le christianisme de
Montaigne, et ce n'est pas ici le lieu de revenir à la question, surtout
au lendemain de l'article de M. Brunetière que tous nos lecteurs ont
présent à l'esprit. Il me suffit qu'on ait pu différer d'avis sur la qua-
lité ou sur le degré du christianisme de Montaigne. C'est donc, et on
le sait de reste, que le grand courant chrétien qui va pénétrer la lit-
térature ne vient pas des Essais : il vient d'ailleurs et justement de
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REVUE LITTÉRAIRE. 935
ce trayail de direction de conscience aucpiel François de Sales nous
a rendu l'incomparable service d'intéresser la littérature. D'autre part,
il faut noter que les Essais ont réussi surtout dans le public mas-
culin. Mettons à part, et pour toute sorte de raisons, M^^* de Goumay.
Montaigne a eu peu de lectrices ; il n'y avait guère, dans ses écrits,
de ce qui peut plaire aux femmes. C'est aux feinmes au contraive que
s'adressent les lettres de direction. Et ce sont elles qui vont à travers
tout le xvn* siècle donner le ton et Imposer leur goût en littérature
Les années où écrit saint François sont les mêmes où paraissent les
ciAq volumes de YAstrée, Les minutieuses analyses de d'Urfé n'au*
raient pas été aussi bien comprises si d'autre part n'eût déjà com-
mencé à se répandre dans la société choisie le goût de la vie inté-
rieure. Et cette « honnête amitié » dont on décrivait les effets dans la
fameuse bergerie, n'était-ce pas un reflet affaibli de cet amour des
âmes, aussi pur que le ciel et plus fort que la mort, de qui saint
François pouvait dire à M°^^ de Chantai : a Non il ne sera jamais
possible que chose aucune me sépare de votre ftme: le lien est trop
fort. La mort même n'aura point de pouvoir pour le dissoudre, puis^
qu'il est d'une étoffe qui dure éternellement. » Trente aimées plus
tard, Corneille fera représenter son Polyeucte, Et nous doutons en-
core si Pauline aime son mari : c'est que, tout imprégnés que nous
sommes des idées romantiques, nous ne savons plus comprendre cet
amour où la raison et la volonté ont autant de part que le sentiment.
Jamais au xvn* siècle, sauf chez les auteurs de tradition gauloise, on
ne parlera de l'amour, sans indiquer ses rapports avec la morale^
Mais comment parler môme de Timmoralité de la passion, et consi-
dérer qu'il y a des fautes ou des crimes d'amour, si on ne fait pas
de l'amour une création en grande partie volontaire ? Rien ne serait
plus aisé que de prolonger la démonstration et de multiplier les
exemples attestant cette influence exercée sur notre littérature clas-
sique par la littérature spirituelle. Mais aussi bien une simple consta-
tation de dates y sufôt-elle. Car l'histoire de la littérature spirituelle
tient en France entre les dernières années du xvi* siècle, et les pre"
mières années du xviii<». Mais pareillement, notre littérature profane,
tout occupée de l'extérieur à l'époque de la Renaissance, ne s'enferme
dans l'étude de l'âme humaine que pendant le'xvii' siècle, jusqu'au
jour où les « philosophes, » uniquement soucieux du point de vue
social, laissent se perdre le goût de 1 étude morale qui nous avait
valu cent années de chefs-d'œuvre.
René Doumc.
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REVUES ÉTRANGÈRES
UN ANGLAIS A PA^S EN 1802
î Fnmeê in 4802, described in a séries of Letters, par H. U. Yorke, nouvelle
édition publiée par lady Sykes, 1 vol., Londres, 1906.
Henri Yorke, Fauteur des curieuses Lettres de France que lady
Sykes vient de découvrir et de rééditer, était lui-même un personnage
curieux, et dont la biographie, si quelqu'un avait le loisir de la recon-
stituer, nous offrirait à la fois la portée d'un document historique et
tout Tattrait d'un roman d'aventures. Il s'appelait, de son vrai nom,
Henri Redhead. Né aux Indes, en 1772, mais amené de très bonne
heure en Angleterre, il avait écrit, à dix-huit ans, un pamphlet
contre l'émancipation des noirs dans les colonies. Mais le pamphlet
avait à peine paru que, déjà, son auteur en désavouait la doctrine ;
car les premières nouvelles des événemens de France avaient suffi
pour changer le fougueux réactionnaire en un révolutionnaire plue
fougueux encore. Et bientôt, à l'exemple d'un grand nombre de
jeunes Anglais, Redhead était accouru à Paris, pour suivre de plus
près les péripéties de la saisissante expérience politique qui s'y accom-
plissait. Il avait fréquenté la Convention et les Jacobins, s'était lié
avec les Irlandais John et Robert Sheares, et était devenu, avec eux,
l'un des chefs de ce Club Anglais qui, entre autres questions, débattait
celle de savoir si le moment n'était pas arrivé de « délivrer l'Angle-
terre, y> en assassinant le roi George III. Puis, vers la fin de 1793,
s'étant querellé avec les Sheares, et ayant été dénoncé à la Convention
comme un « agent de l'étranger, » il s'était enfui, avait séjourné en
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RfevUES ÊTRA>TrÈ'nE5» 93^
Suisse, en Hollande, et était rentré en Angleterre, après avoir pris la
précaution de substituer à son nom de famille le pseudonyme d'Henri
Yorke, qu*il allait conserver, désormais, jusqu'au terme de sa courte
et active carrière. Ses mésaventures parisiennes, d'ailleurs, avaient si
peu refroidi sa ferveur jacobine que, dès son retour, il s'était affilié à
un club démocratique de Derby, et y avait prononcé des discours sub-
versifs. Un jour, devant un nombreux auditoire, il s'était écrié :
« L'homme qui vous parle, tout jeune qu'il soit, a déjà collaboré à
trois révolutions : il a servi la cause républicaine en Amérique, con-
tribué à fonder la république aux Pays-Bas, et prêté son concours à la
république de France ; mais il n'entend point s'en tenir là, et compte
bien propager la révolution dans le monde entier ! » Cette éloquente
tirade lui avait valu d'être déféré aux assises du comté d'York, et
conlamné, le 23 juillet i795, à deux ans de prison. On l'avait alors
enfermé au Château de Dorchester, d'où, — sans que la notice
biographique que j'ai sous les yeux nous explique les motifs de
cette prolongation de sa peine, — il n'avait pu sortir qu'en mars
1799. Et sa solitude forcée avait eu pour effet de bouleverser, une
fois de plus, tout le système de ses convictions politiques et reli-
gieuses. Au sortir du Château de Dorchester, l'ex-terroriste s'était
trouvé être quelque chose comme un « centre gauche, » un libéral
patriote et conservateur, ennemi déclaré de toute révolution en
général, et de la révolution française en particulier. Pamphlétaire,
journaliste, conférencier, il ne devait plus cesser, depuis lors,
d'employer son énergie naturelle à combattre les idoles qu'il avait
naguère adorées. Quand il mourut, à quarante et un ans, le 28 jan-
vier 1813, il s'occupait encore à stimuler le sentiment national de ses
compatriotes, en compilant une série populaire de Vies des Amiraux
anglais.
Mais cette conversion n'avait pas été le seul effet qu'avait eu, pour
lui, son emprisonnement. Pendant son séjour au Château de Dor-
chester, sa bonne mine, son éloquence enflammée, ses malheurs et la
résignation qu'il y apportait, lui avaient gagné le cœur d'une belle et
charmante jeune fille. M"* Andrews, dont le père était commandant
de la fortercs e. Il y avait eu là, entre le prisonnier et la fille de son
geôlier, un roman assez pareil à celui que nous a raconté Stendhal
dans la seconde partie de sa Chartreuse de Parme, avec, toutefois,
cette- différence que le roman avait eu la fin la plus heureuse du
monde. Marié en 1800 avec M"* Andrews, tous les témoignages s'ac-
cordent à affirmer qu'Henri Yorke, au moiuenl àe sa mort, était ancors
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938 REVUE DES DEUX MONDES.
aussi passionnément amoureux de sa femme que lorsipie jadis, à tra-
vers les barreaux de sa cellule, il lui récitait des vers composés pour
elle, ou lui confiait ses vastes projets de régénération européenne. Et
j'imagine que c'est surtout pour distraire sa feomie que, en 180S, au len-
demain delà Paix d'Amiens, il aura eu l'idée de venir, avec elle, revoir
ce Paris où s'était nourrie et exaltée, jadis, la fièvre romantique de sa
vingtième année. Car le fait est qu'à chaque page, dans ses Lettres de
France, son récit et ses descriptions nous laissent entrevoir le profil
délicat de sa chère compagne : nous sentons qu'il n'a plus maintenant
d'autre plaisir que de l'amuser, que souvent il s'en remet à elle de
voir, de juger ^our lui, et qu'il pardonne plus volontiers encore les
pires crimes politiques, à ceux de ses anciens amis qu'il a l'occasion
de rencontrer, que la moindre impolitesse à l'égard de « la jeune
dame qui voyage avec lui. »
De retour en Angleterre, l'année suivante, Yorke avait cependant
tenu à utiliser les notes et souvenirs qu'il rapportait de son voyage
Ainài étaient nées ces Lettres de France qui, sans même chercher à se
donner l'aspect extérieur de véritables « lettres, » étaient simplement
une suite de petits tableaux de la vie et des mœurs françaises sous le
Consulat. Ëcrites en 1803, d'après un plan très net et suivi avec ri-
gueur, il est sûr que Yorke les destinait à former un livre. Mais, soit
qu'il n'ait pas eu le temps de les faire imprimer, soit que la nouvelle
tournure des relations anglaises avec la France l'en ait dissuadé, elles
sont restées inédites jusqu'après sa mort. Elles ont été publiées par sa
veuve, vers 1815, dans une édition tirée àpetit nombre, et, malheureu-
sement, toute criblée de fautes qu'il est fort regrettable que lady Sykes
n'ait point pris la peine de corriger, en rééditant aujourd'hui l'ouvrage
posthume d'Henri Yorke. Dans l'édition de 1906 conmie dans celle de
1815, presque tous les noms propres français sont déformés d'une
manière qui, parfois, les rend indéchilTrables. Et, certes, nous devons
être reconnaissans à lady Sykes d'avoir joint à sa réédition un long
appendice^ contenant « des notes biographiques sur quelques-uns des
personnages mentionnés par M. Yorke: » mais pourquoi faut-il que,
parmi les personnages « mentionnés par Yorke, » l'appendice ne nous
parle que de ceux que nous connaissons déjà très suffisanmient, depuis
Barnave jusqu'à Voltaire; et cela, tandis que lady Sykes, au bas des
pages, nous renvoie constamment à l'appendice du volume, en nous
promettant de nous y renseigner sur une foule de personnages moins
connus, que, ensuite, elle néglige absolument d'y faire figurer?
« Voyez l'Appendice I » nous dit-elle quand Yorke noua parle de
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REVUES ÉTRANGÈRES. 939
Hautoir, qui règne à Ghaatilly en sa qualité d'administrateur du
district « de Genlis, » ou des « Lornettes, » ou du conventionnel
« Oondety 9 ou du « ci-devant Duchaillot, » ou des directeurs « Réveil-
1ère et Leproux, » ou de Paësiello, ou de miss Helen WilUams, ou du
c fameux M. Stone : » sur quoi nous nous empressons de « voir TAp-
pendice, » mais avec le chagrin de découvrir que pas un seul de ces
noms ne s'y trouve cité, ni sous la forme singulière prêtée par le texte
à la plupart d'entre eux, ni sous celle, plus correcte, de Lameth,
Guadet, La Reveillière-Lépeaux, etc. (1).
Ces menus défauts, au reste, n'empochent point la réédition des
Lettres d'Henri Yorke d'être pour nous une publication historique du
plus vif intérêt. Non seulement leur auteur nous y apparaît, tout en-
semble, observateur excellent et conteur très agréable : il met à son
enquête beaucoup plus d'impartialité que ne l'ont fait, avant et après j
lui, la plupart de ses compatriotes, quand ils ont eu à juger des choses
de la France; et je m'étonne que, l'autre jour, dans la nouveauté de
son enthousiasme pour « l'entente cordiale, » un rédacteur de VAthe-
nœum ait reproché à Henri Yorke « un fréquent travestissement de la
vérité. » 11 est vrai que, souvent, Yorke déplore les ravages de la tem-
pête révolutionnaire, et ne nous cache point qu'il préfère son pays au
nôtre : mais souvent aussi il tire occasion de ce qu'il découvre chez
nous pour conseiller aux Anglais de nous imiter ; et lorscpi'il constate
que, dans nos provinces, maints villages présentaient tme image plus
heureuse en 1788 qu'en 1802, tout porte à croire que le rédacteur de
VAthenœum, s'il s'était trouvé à sa place, aurait eu et nous aurait
avoué la même impression. Ce n'est pas en 1802 qu'un voyageur
étranger, ami ou adversaire de la Révolution, pouvait se rendre
compte des bons effets de celle-ci pour la vie française. Encore Yorke,
en vingt endroits de son livre, reconnait-il que cette vie a déjà beau-
coup changé, et très avantageusement, depuis le retour de l'ordre^
sous la forte main du Premier Consul : et l'admiration qu'il ressent,
presque malgré lui, pour « le célèbre Corse, » suffirait à le laver du
soupçon d'avoir été prévenu et aveuglé par son « jingoïsme. » Loya-
lement, en « reporter » fidèle, il nous dit tout ce qu'il a vu, signalant
(1) Il est vrai qne, parfois, en échange, TAppendice nous renseigne sur des
personnes dont Yorke ne fait point mention. Par exemple, Thomas Paine ayant dit
à Yorke que, « des fondateurs de la République des États-Unis, il ne survivait plus
que John Adams, Jefferson, Livingstone, et lui-même », l'Appendice consacre quel-
ques lignes à un matelot rebelle de l'équipage de la Bounty^ qui s'appelait John
Adams, mais qui, certainement, n'a pu avoir rien de commun avec Téminent
homme d'État dont parle Thomas Paine.
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940 REVUE DES DEUX MONDES.
tour a tour la misère des campagnes de TArtois et la prospérité
celles de l'Ile-de-France. Il nous décrit les édifices, les institutio_,
publiques et privées, le gouvernement, les mœurs, les hommes impor-
tans, depuis le « célèbre Corse » jusqu'aux rédacteurs du PublicUie et
de la Décade; et parfois ses descriptions ont un charme particulier de
fraîcheur pittoresque, comme si deux jeunes yeux de fenmie s'étaient
unis aux siens, pour mieux saisir les nuances d'une physionomie,
d'une toilette, ou d'un paysage.
Ëcrites dix ans plus tôt, lors du précédent séjour en France
d'Henri Yorke, ses Lettres auraient eu, sans doute, un tout autre ton,
La peinture des lieux de plaisir et de promenade, des musées, des
institutions charitables, y aurait été remplacée par des récits et des
portraits qui, même avec moins d'art, auraient eu plus de chances de
nous émouvoir. Mais c'est de quoi l'auteur, lui aussi, semble avoir eu
le sentiment, plus ou moins conscient : car sans cesse, durant ses
flâneries parisiennes, il entremêle à ses descriptions de l'état présent
de nos places ou de nos palais les souvenirs qui s'évoquent là, pour
lui, du grand drame dont il a été jadis le témoin, et un peu l'acteur.
Amiens, déjà, lui rappelle son ancien anu le conventionnel Le
Bon; il s'empresse d'interroger sur lui toutes les personnes qxii l'ont
connu; et le tableau qu'il nous fait de son exécution, surtout, a un air
de vérité des plus saisissans. Une citation de Montesquieu, qu'il vient
délire dans \m journal, lui remet en mémoire un entretien qu'il a eu
avec Robespierre sur V Esprit des Lois, « Ce livre, lui a dit Robes-
pierre, est l'œuvre d'un cerveau faible et fanatique, encore tout rempli
de préjugés détestables. Montesquieu était un parlementaire, mais pas
du tout im républicain. » Au Palais-Royal, Yorke revoit tout une
troupe de fantômes : Philippe-Égalité et son fidèle Sillery; le colonel
écossais Oswald, qui, après avoir tenu garnison aux Indes, s'était
converti à un brahmanisme mitigé, et, devenu officier de la Conven-
tion, offrait à ses amis des dtners végétariens, mais fortement arrosés
de vin et d'eau-de-vie ; Anacharsis Clootz, qui, un jour, avait proposé
que Tarmée française, mise en présence des Prussiens et des Autri-
chiens, jetât ses armes, et s'avançât vers eux sur un pas de danse
exprimant Tamitié. Aux Tuileries, voici la mémorable journée de?
Chevaliers du Poignard ; voici le meurtre de Suleau par la belle Thé-
roigne, que le conventionnel John Sheares aimait à la foUe, et qui
recevait ses invités dans un boudoir aux murs ornés de piques, de
sabres, de pistolets, encadrant élégamment un bonnet phrygien;
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REVUES ÉTRANGÈRES. 941
Toici les séances de la Convention, et, en particulier, celle où Louis
Capet a comparu devant ses juges pour la première fois :
J'étais présent à cette séance, et avals réussi à me placer tout 'près du
•Roi. Avant qu'il fût amené à la barre, la Convention avait décrété, sur la
motion du boucher Legendre, que « personne sauf le président, n'aurait
le droit de dire un mot aussi longtemps que Louis Capet serait présent. »
Et Legendre avait ajouté que, de cette façon, « Tàme criminelle du tyran
serait frappée d'horreur, comme parmi le silence lugubre d'une tombe. »
Aussi Barrère, qui présidait, recommanda-t-il au public des galeries de faire
silence. Ces galeries étaient d'ailleurs remplies d'hommes et de femmes qui^
installés depuis la veille, s'étaient tenus éveillés, pendant la nuit, en chan-
tant l'hymne des Marseillais. Des gardes nationaux leur vendaient des
gâteaux et du vin.
(Le matin, les députés se réunirent, et procédèrent à leur ordre du jour,
pendant que San terre était envoyé au Temple pour y prendre le Roi... Enfin
celui-ci entra, escorté par plusieurs officiers de l'état-major de Paris, et
suivi par San terre. Il s'avança à la barre, dans une attitude droite et ferme,
et promenai un regard sur l'assemblée silencieuse, un regard où il me
sembla lire un certain défi. Je l'observais, à ce moment, avec l'attention la
plus vive; et je crus voir que, lorsque son regard tomba sur les drapeaux
pris aux Autrichiens et aux Prussiens, il eut un petit sursaut, dont il se
remit, d'ailleurs, instantanément.
On apporta une chaise de bois, sur laquelle Barrère l'invita à s'asseoir.
Durant la lecture de l'acte d'accusation, qui eut lieu ensuite, le Roi ne cessa
point de tenir ses yeux fixés sur le président. Puis, lorsque s'ouvrit l'inter-
rogatoire, il répondit de la façon la plus nette à chacune des charges, sans
l'ombre de préméditation, et avec tant d'à-propos que l'auditoire en fut
étonné...
Jusque-là, la victoire était de son côté. Le président paraissait fort em-
barrassé : et son embarras grandit encore jlorsque Barbaroux et plusieurs
autres députés accoururent vers lui et lui murmurèrent quelque chose à
l^reille. Cest alors que Manuel s'avança au milieu de l'espace libre, et,
d'un ton maladroit, s'écria : « Citoyen président, les représentans du peuple
ont décrété que personne ne devait parler aussi longtemps que le Roi, —
je veux dire que Louis Capet, — serait parmi nous. Je propose maintenant
que Louis soit emmené, pour un instant, hors de la séance, afin que chaque
membre puisse exprimer son opinion! »
Aucune plume ne saurait donner une idée de la mine confuse et pi-
teuse de Manuel, lorsqu'il s'aperçut que le mot « Rui » s'était échappé de
ses lèvres. Au bruit de ce nom, je vis Legendre se lever, le visage furieux,
prêt à mugir. En se rasseyant, il appliqua un terrible soufflet sur l'oreille
de son voisin Bourdon de l'Oise, pour l'avoir rappelé à l'ordre : Bourdon
riposta par un coup de poing, et plusieurs députés durent s'employer h les
séparer. Au milieu de cette confusion, où tous les membres parlaient à la
fois, Barrère agita sa sonnette et pria le Roi de se retirer.
Ce Barrère, qui était un hypocrite achevé, ne cessa point, durant le pro-
cès, d'ailecter envers son ancien maître la plus grande déférence * il articu*
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942 REVUE DES DEUX MONDES.
lait toutes les charges d'une voix humble, comme s'il s'excusait du trbi
devoir qu'il était forcé de remplir. La plupart des membres, au contraire,
gardaient leur chapeau sur la téte^ et se conduisaient avec un sans-gêne
évidemment outré. Cependant le duc d'Orléans, qui s'était assis bien en face
de son parent déchu, restait découvert et ne laissait rien voir de ses sen-
timens.
Veut-on, maintenant, après avoir assisté à cette orageuse séance,
assister à Tune des séances parlementaires qui se tenaient à Paris
neuf ans plus tard, en 1802? Yorke nous introduit dans un petit salon
du Palais-Royal, meublé de banquettes recouvertes de drap bleu.
Après une demi-heure d'attente, pendant laquelle, de temps à autre,
un rideau se soulève, au fond de la salle, comme dans un théâtre, nous
entendons une batterie de tambours, le rideau s*écarte, et nous aper-
cevons un détachement de soldats, sur deux rangs, présentant les
armes. Alors arrivent, solennellement, les législateurs, dont quelques-
uns sont en costume de ville, et souvent râpé ou crotté, tandis que
d'autres sont vêtus d'un uniforme bizarre, habit gris et gilet écar-
late, avec des bottes rouges, un chapeau rond orné d'une plume
bleue, une ceinture rouge à la taille, et une imposante canne à la
main. Le président, lui, est vôtu d'un manteau bleu, brodé d'argent;
son gilet de soie blanche est traversé d'une écharpe tricolore avec des
franges d'argent ; et son chapeau s'orne de trois longues plumes tri-
colores, n y a là, entre autres célébrités du jour ou de la veille, Télé-
gant Lucien Bonaparte et Carnot, tout en noir, mais très élégant, lui
aussi. Malheureusement, sa mine est maussade, et, durant toute la
séance, il ne relève point les yeux d'une brochure cpi'il est en train de
lire. « Sitôt monté à sa tribune, le président agite une sonnette, se
découvre, et déjlare la séance ouverte. Alors six huissiers, brusqiï^
ment^ font entendre un bruit que je ne saurais mieux comparer qu'à
celui d'une troupe d'oies : cela signifie que l'on doit se taire. Et, en
effet, aucun ordre du jour n'est lu, aucun débat n'a lieu. Le prési-
dent donne lecture d'un texte de loi : sur quoi chacun des membres,
par appel nominal, s'avance vers la tribune, et jette dans l'urne une
boule, qui représente son vote. Cette cérémonie se répète, avec
une monotonie absolue, pendant plus de trois heures : toujours le
même défilé muet, dans le môme ordre invariable. Enfin le président
agite de nouveau sa sonnette et déclare la séance levée. »
Mais c'est que, à cette heure, la France a trouvé un maître qui en-
tend se charger lui-même du travail législatif, et assurer le bonheur
de la République, tel qu'il le conçoit. Aussi devine^t^on que l'un des
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REVUES ÉTRANGÈRES. 943
premiers soins de Yorke, en revenant à Paris, est de trouver une
occasion qui lui permette de voir d'un peu près le « célèbre Corse. »
Et il le voit bientôt, en effet, et dans une circonstance mémorable : le
Jour de Pâques, il a la chance d'être présent au départ du Consul pour
Notre-Dame, et à la messe qui se célèbre, en grande pompe, dans la
cathédrale naguère encore interdite au culte.
Lorsque toutes les yoitures des membres du cortège, — pour lesquelles
Bonaparte avait exigé un attelage de quatre cheyaux, — se furent rangées
à leur place, devant les Tuileries, et que les divers régimens à pied et à
cheval eurent pris position, le canon fut tiré, comme pour un signal, et je
vis une petite chose qui, avec une agilité extraordinaire, sauta sur le dos
d'un cheval blanc, superbement caparaçonné, et partit, ^u grand trot, le long
de la double rangée, suivie par un train nombreux de généraux et d'aides de
camp. Je m'informai ; j'appris que le cheval blanc s'appelait Marengo,et que
son cavalier était Napoléon Bonaparte, le Premier Consul.
Puis nous n'entendîmes rien que trompettes et tambours ; mais le spec-
tacle que nous vîmes était certainement des plus imposans. Au passage de
Bonaparte, les officiers saluaieAt, les soldats présentaient les armes. Lui,
fièrement campé en selle, ne rendait pas un salut.
Il était vêtu très simplement, mais avec une propreté extrême. Il portait
l'uniforme de la garde consulaire ; un habit bleu à paremens blancs, des
épaulettes d'or, culotte et gilet blancs ; sur la tête, un petit chapeau avec
une cocarde tricolore.
Quant à sa figure, aucun des portraits peints ou gravés que j'ai vus n'en
donne une idée ressemblante. Le teint du visage est d'un jaune sombre, les
traits sont ovales avec un menton allongé : les yeux ont une teinte bleue-
foncée, si foncée que, à distance, ils paraissent noirs: ils sont vifs et per-
çans, de forme longue, et profondément enfoncés dans la tête. Les cheveux
noirs sont coupés court, sans la moindre trace de poudre. Avec cela, un
sourire plein de douceur et de fascination, mais qui s'efface aussitôt pour
rendre à l'expression toute sa gravité. Le Consul fait excellente mine à
cheval : il se tient très droit, en selle, peut-être avec quelque chose de la
raideur excessive d'un sous-officier maître de manège. Enfin les contours
du visage semblent bien dénoncer une nature violente : mais, tout compte
fait, je n'hésite pas à reconnaître que ce visage est le plus intéressant que
j'aie jamais vu.
Ayant achevé, au grand trot, la revue de ses troupes, le Consul
descendit de cheval aussi brusquement qu'il y était monté, et rentra
au palais avec la rapidité d'une flèche. Tout de suite, la procession vers
Notre-Dame commença à se former, ouverte par la marche lente de
l'infanterie.
... Trois sièges d'apparat avaient été placés, en face de l'autel, pour les
consuls : celui de Bonaparte avait été mis un peu en avant des autres ; et .
lui-même, avant de s'y installer, l'avança encore, ostensiblement. Il resta
assis, très droit, pendant toute la cérémonie, sauf au moment de la consé- '
cration, où il se tint debout. A l'élévation, il se signa, de la façon la plus édi-
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9i4 JUmiB DBS DEUX MOTTDES.
fTSntiy.tlûana la ffle'sse'fut finie, les eve(fiies s aiJprociïërent, a tour de rôle,
des consuls, pour prêter serment ; et, à mesure que chacun de ces prélats
mitres s'agenouillait devant Bonaparte, celui-ci lui répondait d'un signe de
tête aimable ; mais comme un pauvre vieil évoque, presque aveugle, et trop
faible pour s'agenouiller, avait, par erreur, adressé son hommage à Camba-
cérès, le Premier Consul fronça les sourcils d'une telle manière que le mal-
heureux vieillard faillit en perdre Tesprit.
Depuis ce jour, Yorke eut encore maintes fois roccasion de voir le
Premier Consul. Il assista, notamment, à une grande revue de la
Garde Consulaire, où il put constater le dévouement passionné des
troupes pour leur jeune maître. Cependant, il lui sembla que les évo-
lutions de certains corps ne présentaient point la rigueur et la disci-
pline cpi'il avait admirées, avant son départ de Londres, en assistant
à une « parade » des Horse Guards à Whitehall. Mais un général
français, à qui il en faisait l'observation, lui répondit : a Oui, c*est
vrai; mais cela ne nous importe point, car nos hommes, s'ils ne
savent point manœuvrer, savent très bien se battre I » Réponse que
Yorke jugea « spirituelle et sage. » Puis, au retour de la revue,
conmie il se trouvait dans un groupe de personnages ofQciels, Tun
d'eux, qu'il ne nous nomme point, mais dont il nous dit que c'était
un des « membres les plus considérables du gouvernement, » le prit
à part, Tinterrogea sur l'état de Topinion publique, en Angleterre, au
sujet de la paix, et eut avec lui un entretien qui mérite d'être cité
tout entier :
Il me demanda si je lisais avec attention les journaux anglais. Sur ma
réponse affirmative, il me dit que, bien que la liberté de la presse fût un
des principes essentiels de notre Constitution anglaise, l'abus qu'on en fai-
sait chez nous exposait souvent les étrangers aux critiques les plus mé-
chantes et les plus offensantes. Comprenant alors où il voulait en venir, je
lui fis observer que les sujets anglais, tout autant que les étrangers, avaient
souvent à subir les coups de notre presse, et que personne, peut-être, n'en
avait fait l'expérience plus que moi. Il sembla hésiter un moment, puis me
dit: « Je sais, de très bonne source, que le Premier Consul est absolument
furieux des libertés prises par les journaux anglais à l'égard de sa per-
sonne et de son gouvernement. — En ce cas, répondis-je, sa colère risque
de durer longtemps : car la presse anglaise ne cessera point de l'attaquer
aussi longtemps qu'il manifestera une ambition qui est fatale pour la sécu-
rité de l'Europe. —• Et pour celle de la France, aussi ! » murmura mon
interlocuteur. Après quoi, me saisissant le bras, il ajouta, avec une énergie
extraordinaire : « Mon cher ami, quand vous reviendrez en Angle-
terre, excitez tous les journalistes que vous connaîtrez à ne point lui
donner quartier I Ce n'est que par vos journaux que la nation française
pourra connaître sa situation; et tous les moyens sont bons qui nous
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REVUES ÉTRANGÈRES. 945
aideDi à nous délivrer de l'esclavage où cet homme nous tient ! » Il me dit
cela d'un ton agité et fiévreux ; et puis, brusquement,il s'éloigna.
J'aimerais à pouvoir dter encore quelques-uns des autres entre-
tiens qu'a eus le voyageur anglais, pendant son séjour à Paris, et qu'il
nous rapporte, sinon toujours exactement, du moins avec un air con-
stant de naturel et de sincérité. De ses anciens amis jacobins de 1793,
les uns sont à présent des vaincus, et tous leurs propos ont on ton
d'aigreur caractéristique ; d'autres, tels que le « membre du gouver-
nement » que nous venons d'entendre, ont eu l'adresse de se faire
recevoir comme domestiques dans la maison où, hier encore, ils com-
mandaient en maîtres, et, avec leur mélange de platitude et de haine
secrète, nous font voir des âmes dignes de leur emploi. Ainsi le
peintre David, tout en exaltant le génie du Premier Consul , ne peut
pas s'empêcher de regretter le temps où, avec ses collègues du Comité
de Salut public, il « sauvait la France » et étonnait le monde. Dans sa
folle vanité, il est convaincu que c'est le gouvernement anglais qui,
en 1794, par admiration pour lui, a obtenu qu'il fût remis en liberté.
Mais cet homme déplaisant a près de lui une femme excellente, une
vraie sainte ; et le portrait que Yorke nous fait d'elle est parmi les
plus vivans et les plus charmans de son livre.
François de Neuf château, lui, a congédié la pauvre femme qu'il
avait épousée au temps de son obscurité, et c'est maintenant en com-
pagnie d'une « très belle et élégante » maîtresse qu'il fait à Yorke les
honneurs de son château et de ses jardins de Vincennes. Au contraire,
le fameux auteur des Droits de V Homme et de VAge de la Raison ,
Thomas Paine, apparaît à Yorke bien tristement déchu depuis le jour
où, à la tribune de la Convention, il l'a vu se tenir debout, droit et
inmiobile, pendant qu'on autre député lisait la traduction française
d'un de ses discours. Le misérable appartement qu'il habite, dans la
maison d'un libraire, rue du Théâtre-Français, est, nous dit Yorke, « le
plus malpropre que j'aie vu de ma vie. » Le vieux révolutionnaire est
fatigué des hommes et des choses. « Ces gens-là, — dit-il, en parlant
des Français, — ont versé des flots de sang pour la liberté; et, main-
tenant qu'ils ont cette liberté, il devient impossible à un honnête
homme de demeurer dans leur pays ! Us n'ont conquis la moitié de
l'Europe que pour la rendre plus malheureuse qu'avant ! » Quant à lui,
il ne rêve plus que d'aller mourir en Amérique. Et, en attendant, il se
distrait à construire, en bois ou en carton, des modèles de ponts, qu'il
compte léguer au gouvernement des Ëtats-Unis. Jamais il ne lit les
livres d'autrui; et jamais non plus il ne lit les siens, car il les sait
TOUR XXXV. — i906. 60
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946 REVUE DES DEUX MONDES.
par cœur, mot pour mot, depuis le Sens commun jusqu^à VAge de
la Raison. Bonaparte^ naguère, lui a sérieusement affirmé qu'il ne se
couchait Jamais sans avoir, sous son oreiller, un exemplaire de ses
Droits de V Homme : mais ensuite, dans un dîner, il a passé devant lui
sans lui adresser la parole ; et, à présent, Paine le tient pour « le plus^
complet charlatan qui ait existé. »
Mais plus intéressantes encore, peut-être, sont les visites de Yorke
à des hommes dont la gloire ne doit rien à la politique : par exemple,
à Tahbé Sicard, qui lui montre les miracles qu'il obtient dans l'édu-
cation des sourds-muets, ou à Tadmirable Lenoir, qui le promèae
dans toutes les salles de son Musée des Monumens Français. Au
Louvre, où nos voyageurs sont conduits par M"*" Cosway, la veuve du
célèbre miniaturiste anglais, le plaisir qu'ils éprouvent est mélangé
d'indignation : ils ne peuvent se faire à l'idée qu'on ait ainsi dépouillé^
l'Europe de ses trésors artistiques, pour les rassembler tous en un
même endroit; et je dois ajouter que ce sentiment se retrouve chez
une foule d'étrangers, de tous pays, qui ont eu le bonheur de voir le
Louvre tel qu'il a été sous le Consulat et l'Empire. Mais ailleurs, aux
Invalides, à la Maternité, au Conservatoire des Arts et Métiers, au
Jardin des Plantes et au Muséum, l'auteur des Lettres de France ne
nous cache point la surprise et le ravissement qu'il a ressentis. Et
toujours, dans les chapitres qu'il consacre à ces institutions, nous
voyons surgir l'active et attirante figure du Premier Consul : partout
nous apprenons qu'il est venu, qu'il a tout examiné, et que sa venue
a eu pour conséquence immédiate une réforme utile, l'établissement
ou le relèvement d'une subvention, un progrès dont personne, jus-
cpi'alors, n'avait eu l'idée, figure qui avait, en vérité, quelque chose de
surnaturel, à ce début de son apparition; et l'on comprend que l'An-
glais Yorke, après l'avoir longuement étudiée, en ait enfin remporté
une impression mêlée d'un grand respect et d'un certain efiBroi.
T. DE Wyzbwa.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
14 octobre.
Bien que les vacances parlementaires touchent à leur terme, rien
dans Tôtat de l'opinion ne révèle cette effervescence qui précède
quelquefois la rentrée des Chambres. Le pays est calme, indifférent : la
seule question que les journaux agitent est toujours celle de savoir
comment se fera le divorce de TÉglise et de l'État. Elle ne se pré-
sente môme pas aux esprits avec un caractère aussi général ; elle se
précise ou se rétrécit en un point unique : on se demande ce qu'il
adviendra des biens ecclésiastiques. Si ce n'est pas la disposition la
plus importante de la loi, c'est celle dont l'intérêt est le plus actuel.
Nous en avons déjà parlé il y a quinze jours; nous avons signalé
la grande entreprise de M. Henri des Houx, et noté le fait qu'à Culey
et à Puymasson les biens ecclésiastiques avaient été attribués par les
conseils de fabrique à deux associations schismatiques. L'entreprise
de M. des Houx n'a pas fait depuis lors de progrès appréciable, et nous
continuons de croire qu'elle est destinée à un succès restreint. On
ne connaît jusqu'à présent aucune association provenant de son initia-
tive qui ait réussi à se faire adjuger les biens de la fabrique. Mais à
Culey et à Puymasson, la dévolution a été faite, et les journaux se
sont livrés à ce sujet à de longues polémiques sur lesquelles il ne
serait pas inutile de faire un peu de lumière, car elles sont restées
assez obscures.
n y a dans ces deux paroisses deux curés interdits : ils l'étaient
avant la promulgation de la loi, et ils avaient été régulièrement rem-
placés. Mais ils se sont mis en état de rébellion contre leurs évoques,
et ils y ont été soutenus par les conseils municipaux et par les con-
seils de fabrique. A Culey, on a rendu la vie impossible au nouveau
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T^^i^H
948 REVUE DES DEUX MONDES.
curé qui, croyons-nous, a fini par se retirer, k Puymasson, il a ouvert
une chapelle dans une maison où il célèbre les offices religieux. La
population s'est divisée en deux camps, dont le plus nombreux ap-
partient sans conteste au curé schismatique. Telle est la situation, et
Ton comprend bien comment les choses se sont passées, les curés in-
terdits étant d'accord avec les conseils municipaux et les fabriques
n*ont pas eu de peine à former des associations cultuelles, et à obtenir
la dévolution des biens à leur profit.
C'est précisément parce qu'il craignait des faits de ce genre, et
qu'il n'avait confiance, pour les empêcher, ni dans les dispositions de
la loi, ni dans la juridiction du Conseil d'Ëtat, que le Saint-Père a
condamné si durement les associations cultuelles. La loi, d'après lui,
n'est pas assez claire ; elle ne vise pas avec une précision suffisante la
hiérarchie ecclésiastique dont les associations doivent respecter l'au-
torité ; et quant au Conseil d'Ëtat, composé de magistrats révocables,
il a montré par des tergiversations encore récentes qu'il était, non pas
un tribunal indépendant, mais un simple instrument politique entre
les mains de ministères mobiles eux-mêmes et changeans. Ces pré-
occupations, le Pape vient de les confirmer en personne dans une
conversation avec un rédacteur du Gaulois, A une question qui lui
était posée sur le sens véritable du passage de l'encyclique Gravis-
simo qui exige « une assurance certaine et légale que la divine consti-
tution de l'Ëglise, les droits immuables du Pontife romain et des
évêcpies comme leur autorité sur les biens nécessaires à TËglise, par-
ticulièrement sur les édifices sacrés, seront irrévocablement en pleine
sécurité » dans les associations cultuelles, à cette question très nette,
Pie X a répondu non moins nettement : i< Il faut entendre par assurance
certaine et légale celle qui présenterait le seul caractère de certitude et
de légalité que puisse donner à un acte de sa vie politique im gouver-
nement représentatif, c'est-à-dire celle qui prendrait sa force dans
une décision de la Chambre et du Sénat. L'interdiction, a-t-il ajouté,
restera absolue tant que la Chambre et le Sénat n'auront pas apporté
à la loi de séparation, contraire à la doctrine catholique, une modi-
fication nécessaire. »
Le Saint-Père ne s'était pas encore expliqué en termes aussi caté-
goriques. Son caractère commence à être connu : quand il a pris on
parti, fl s'y tient. Ce serait aller au-devant d'une déception nouvelle
que de croire à un changement quelconque, ou même à une atténua-
tion dans l'attitude qu'il a adoptée. A ceux qui expriment la crainte que
l'Ëglise de France ne soit mise dans une situation très difficile, le Pape
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REVUE. — CHRONIQUE. 949
répond qu'il n'a pas dépendu de lui d'éloigner d'elle ce calice. « Ce
n'est pas moi, dit-il, qui ai condamné la loi, c'est le Christ. » Et un
peu plus loin : « La Providence décidera de l'avenir et fixera les con*
séquences humaines d'une résolution prise suivant la volonté de
Dieu. J'attends que la Providence manifeste son dessein. » A cela il
n'y a rien à répondre, sinon que le Pape place sa conûance très
haut. Les catholiques doivent se conformer à sa volonté, et suivre
docilement ses instructions : toutefois, il ne leur est pas interdit d'user
de tous les moyens humains à leur disposition pour détourner, s'il
est possible, les dangers immédiats dont Us se sentent menacés.
Ceux qui appartiennent au monde poUtique n'ont pas le moindre
doute sur l'impossibilité radicale d'obtenir, en ce moment, que la
loi soit modifiée dans un sens fayorable aux désirs du Saint-Père,
n y a dans le Parlement une intransigeance qui défie toutes les
autres, et ne pliera pas davantage. On aura beau dire que l'amende-
ment à voter est peu de chose, qu'une courte phrase, que quelques
mots en rempliraient l'objet ; on n'obtiendra rien de tel, et il faudrait
ne pas connaître nos Chambres actuelles pour concevoir une espé-
rance contraire. De deux choses l'une : ou la loi restera ce qu'elle est,
ou elle sera aggravée. Nous choisissons naturellement le premier
terme de l'alternative; nous demandons que la loi reste ce qu'elle
est, mais qu'elle soit du moins appliquée dans son esprit et dans
sa lettre, et c'est ce que demandent avec nous des cathoUques
particulièrement qualifiés, conmie M. Denys Cochin. M. Cochin a
annoncé que, dès la rentrée de la Chambre, il interpellerait le
ministre des Cultes sur l'application de la loi. Il ne sera pas le
seul. D'autres interpellateurs s'apprêtent aussi à porter la question
à la tribune et à la traiter dans les sens les plus divers. Nous sau-
rons — peut-être — alors à quoi nous en tenir sur les résolutions
du ministère : pour le moment, nous n'en savons rien du tout.
Le Journal officiel du 25 septembre a annoncé que les biens des
fabriques de Culey et de Puymasson avaient été attribués aux asso-
ciations cultuelles de ces localités, « publication faite, dit-il, en exé-
cution de l'article 4 du décret du 16 mars 1906, et sous réserve du re-
cours prévu par l'article 15 de ce décret. » Rien de plus : on ne sait
donc pas ce que le ministre pense de la légalité d'un pareil acte. La
publication au Journal officiel donne à croire qu'il ne la conteste pas :
peut-être aussi a-t-il voulu par là donner à qui de droit l'occasion de
le faire. Malheureusement U n'y a pas et il n'y aura pas d'associations
cultuelles catholiques pour remplir cet office. Tant pis, pense sans
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950 REVUE DES DEUX MONDES.
doute le gouveraernent, et c'est ce que les journaux radicaux et so-
cialistes disent tout [haut, tant pis pour TËglise de France si le Pape
l'a désarmée ! S'U y avait des associations catholiques, elles intro-
duiraient un recours au Conseil d*Ëtat, et celui-ci ne manquerait pas
de leur donner raison, car le caractère schismatique des associations
de Culey et de Puymasson n'est pas contestable. Mais un droit devient
caduc lorsqu'il n'y a personne pour le soutenir, et ici il n'y a per-
sonne. A quoi M. Denys Cochin répond aussitôt : Pardon, il y a le gou-
vernement lui-même, le gouvernement qui est chargé de veiller à
l'exécution régulière de la loi, et qui, non seulement peut, mais doit
le faire en l'absence de tout autre intéressé.
La thèse de M. Cochin nous parait irréfutable. La tribune n'étant
pas encore ouverte, il l'a développée par avance dans des lettres au
Figaro et au Temps, et il n'a pas eu de peine à prouver que M. le mi-
nistre des Cultes lui-même, à supposer qu'il ait changé d'avis, parta-
geait encore le sien il y a quelques semaines. En effet, dans ime circu-
laire qu'U leur adressait le 31 août, M. Briand écrivait aux préfets :
tf Toute association cultuelle, même légalement formée, n'est pas apte
à recevoir les biens d'un établissement ecclésiastique. Pour avoir qua-
lité à cet effet, eQe doit remplir les conditions voulues par l'article k. «
Et on ne peut pas dire que M. le ministre des Cultes énonçait plato-
niquement ici un simple principe, sauf à laisser à d'autres le soin de
l'invoquer. Il comprenait autrement son devoir. D'abord il interdisaj
aux préfets de se prononcer eux-mêmes sur des cas qui échappaient à
leur compétence : mais c'était pour les réserver à la sienne. Il enjoi-
gnait aux préfets de lui envoyer tous les renseignemens nécessaires
pour qu'il pût « vérifier directement la validité des associations cul-
tuelles. » Si les mots ont un sens, et ils en ont certainement un sous
sa pbune, à cette date du 31 août, M. Briand se regardait comme tenu
par sa fonction de prendre toutes les initiatives utiles dans l'intérêt de
la loi. Il a certainement reçu de ses préfets les dossiers qu'il leur avait
demandés ; U les a feuilletés, il les a lus ; comment n'a-t-il pas reconnu
tout de suite que ceux des associations de Culey et de Puymasson
n'étaient pas complets? Il leur manquait une pièce essentielle, indis-
pensable, celle qui devait prouver qu'elles remplissaient ces « condi-
tions voulues par l'article 4, » seules capables de leur donner qualité
pour recevoir les biens des fabriques. Dès lors, le devoir strict de
M. le ministre des Cultes était de saisir le Conseil d'Ëtat de l'affaire.
Quand même il n'aurait pas été obligé de le faire dans l'intérêt des
associations cultuelles qui peuvent encore se former d'ici au mois de
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REVDE. — CHROMQUE. 951
décembre 1907, il Tétait dans Tintérét des communes dont il est le
tuteur, et qui sont appelées à recueillir éventuellement après ce délai
des biens tombés en déshérence. Pourtant M. le ministre des Cultes
s'est abstenu; il n'a fait aucun mouvement ; il s'est contenté d'une pu-
blication hYOfficiel. Pourquoi?
Si c'est seulement pour effrayer le Vatican sur les conséquences
de son attitude, et lui montrer qu'à défaut d'associations autorisées
par lui, les biens ecclésiastiques seront attribués à d'autres, il fait
fausse route. Le Vatican ne peut tirer qu'une conclusion de ces inci-
dens de Çuley et de Puymasson. C'est que les faits justifient ses
-défiances, soit contre l'insuffisance de l'article 4, soit contre la mau-
Taise foi du gouvernement; — et VOsservatore romano n'a pas manqué
de le remarquer. Il est fâcheux qu'on lui en ait fourni le prétexte.
Si le ministère désire sincèrement que l'application de la loi devienne
possible, comment n'a-t-il pas vu dans les incidens de Culey et de
Puymasson une occasion excellente de montrer que les inquiétudes
de Rome ne sont pas fondées ? La discussion de la loi a pu inspirer
des craintes au Saint-Siège sur les arrière-pensées de certains ora-
teurs, qui semblaient enclins à préparer et à favoriser des schismes.
.S'il ne partage pas leurs vues, — et nous sommes porté à le croire, —
l'intervention du gouvernement auprès du Conseil d'État en aurait
fourni la preuve éclatante. Peut-être a-t-il craint qu'elle ne le fût
trop! Quant à l'arrêt du Conseil d'État, pouvait-il être douteux?
La non-conformité des associations de Culey et de Puymasson à
l'article 4 de la loi est évidente. Leur dossier contient peut-être
toutes les autres pièces exigées par la loi : il y en a toujours une
qui fait défaut, celle dont nous parlions plus haut et qui atteste ou
devrait attester qu'elles sont conformes aux règles générales du culte
dont elles se proposent d'assurer l'exercice. Ces associations sont
d'accord avec un curé; soit! mais ce curé l'est-il lui-même avec
l'évêque? Non. Dès lors, Tairêt est écrit d'avance. Le gouvernement
pouvait donc, s'il l'avait voulu, apporter, dans le débat qui se poui^
suit devant l'opinion, la démonstration manifeste qu'il ne mérite pas,
et que le Conseil d'État ne mérite pas plus que lui les soupçons qu'on
entretient contre eux. Malheureusement, il ne l'a pas voulu.
Mais que veut-il? A dire vrai, il ne semble pas le bien savoir.
Le langage de ses membres est contradictoire, conmie celui de la
presse qui le soutient. La note officielle, celle qui reparaît dans les
Journaux les lendemains de Conseil des muiistres, est que la loi sera
-appliquée intégralement, et nous voudrions en somme qu'il en fût
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'""'^T^^fffl
952 REVUE DES DEUX MONDES.
ainsi. Par malheur, quand nos ministres parlent, il leur arrive de
tenir sur ce point des propos très différens.
C'est ce qui est arrivé, par exemple, à M. Clemenceau dans la
discours qu'il a prononcé le 30 septembre à La Roche-sur-Yon, et à
M. Sarrien dans celui qu'il a prononcé à Louhans. Celui de H.Clémeu-
ceau n'était certainement pas improvisé : il a été communiqué à un
journal et publié par lui avant d'avoir été prononcé. Nous en négli-
geons la partie descriptive. M. Clemenceau rentrait dans son pays
natal en triomphateur. Ses souvenirs d'enfance lui sont revenus à
la mémoire, ont avivé son imagination, ont donné à sa parole
une émotion inaccoutumée. Ce Vendéen a parlé à d'autres Yen*
déens dans un langage très pittoresq[ue. Il s'est plu à retracer à sa
manière la vieille histoire de sa province. Tout cela sans doute était
intéressant pour les compatriotes de M. Cléïnenceau, mais on peu
moins pour les autres Français. On attendait surtout l'orateur à ce
qu'il dirait de la loi de séparation, ou plutôt de la manière dont elle
serait appliquée, car ce qu'il pensait de la loi, on le savait d'avance,
lien a très vivement critiqué autrefois plusieurs dispositions; mais,
Salement, il s'est incliné par discipline républicaine, et a voté dans
son ensemble une réforme qui ne lui plaisait qu'à demi. Ce ne sont
pas seulement les catholiques qui se courbent devant une autorité
suprême : Tesprit de parti fait aussi ce miracle. C'en est un que la
docilité d'un homme aussi naturellement indépendant, nous allions
dire indiscipliné, que M. Clemenceau. Il a donc pris à La Roche-
sur-Yon la défense de la loi; il en a montré tous les avantages pour
l'Ëglise, avantages que nous sommes loin de contester, les ayant
nous-mêmes plus d'une fois énumérés; et il a conclu en ces
termes : « Je vois qu'on cherche de part et d'autre à prévoir l'action
du gouvernement républicain. Quoi de plus simple? Rome refuse
une loi de privilège faite à son profit. Elle dit : tout ou rien. Le temps
est passé où elle avait tout. EÙe devra se contenter aujourd'hui du
Jroit de tout le monde, du régime de la liberté. Nous vous offrions
,des privilèges. Vous les repoussez superbemenC. N'en parlons plus.
On nous demande de causer, d'entrer en négociations. De négocier
avec qui ? Avec une puissance étrangère! On nous demande de causer
de quoi? Des droits de la France! Il n'y a pas de puissance étran-
gère sur le sol français. » Singulière argumentation! Si M. Clemen-
ceau a conservé sa parole vive et tranchante, sa pensée, sans doute
à cause des circonstances, a perdu quelque chose de sa clarté. Nous
n'insisterons pas sur ce qu'il y a d'imprévu dans l'espèce d'horreur
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REVUE. — CHRONIQUE. 953
cpi'il éprouve à négocier avec une puissance étrangère, et à causer
avec elle des droits de la France. Avec qui et sur quoi négocie-t-on
d'ordinaire, si ce n'est avec une autre puissance, et sur des droits
qu'on cherche à mettre d'accord avec les siens ? Mais passons. Si la
papauté avait la moindre puissance matérielle, M. Clemenceau en
parlerait autrement. Ce passage de son discours est négligeable ;
celiii qui précède a plus d'intérêt pour nous. Mais que veut-il dire?
M. Clemenceau semble faire bon marché de la loi de séparation, et
consentir assez cavalièrement à ce qu'il n'en soit plus question, puis-
qu'il s'écrie : « N'en parlons plus I » Il propose le retour au droit com-
mun. C'est le système de M. Jaurès ; est-ce celui du gouvernement?
On aimerait aie savoir. Le jour môme où M. Clemenceau parlait à
La Roche-sur- Yon avec tant de pompe et de cérémonie, et, à ce
qu'on aësure, au milieu d'applaudissemens frénétiques, M. Sarrien,
qui n'est que président du Conseil, s'exprimait plus modestement à
Louhans. « Nous sommes décidés, disait-il, à assurer l'exécution de *
la loi sans faiblesse : nous ne voulons pas de persécution religieuse,
mais nous ne voulons pas non plus la soumission de l'Ëtat devant les
sommations impérieuses de TËglise. » Ainsi M. Sarrien est pour
l'application de la loi, et M. Clemenceau est pour le droit commun.
Comprendra qui pourra, parmi tant de contradictions, la vraie pensée
du gouvernement, à supposer qu'il en ait une. Nous craignons qu'il
n'en ait plusieurs, ce qui embrouille.
M. Clemenceau doit prononcer prochainement un nouveau dis-
cours, et, comme il s'adressera cette fois à ses électeurs du Yar, peut-
être, dût le pittoresque y perdre, s'abandonnera-t-il moins à ses sou-
venirs de jeunesse et tiendra-t-il un langage plus exclusivement
politique. En attendant, nous restons dans le vague. M. Briand, qui
avait beaucoup parlé après l'encyclique Gravissimo, s'est aperçu
depuis que le silence était d'or : il ne dît plus rien, et sans doute il
réfléchit. La plupart de nos ministres imitent cette réserve. Seul,
M. Clemenceau semble être dans le cabinet le ministre de la parole;
mais après qu'il a parlé, on se demande ce qu'il a dit. Jusqu'à ce
jour, le gouvememep.t a espéré qu'il aurait des associations cultuelles.
Celles de Puymasson et de Culey sont, si l'on veut, un beau début ;
mais il est à craindre que la suite n'y réponde pas. M. des Houx promet
toujours, et ne donne rien. Peut-être parviendra-t-on à susciter quelques
douzaines d'associations schismatiques aux yeux de l'Ëglise, et irré-
gulières aux yeux de la loi. On en cite déjà quatre ou cinq. Après?
Nous voudrions savoir ce qu'on fera après, et c'est ce sur quoi on
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954 REVUE DES DEUX MONDES.
reste muet. Cependant, dès aujourd'hui, le gouvernement ne peut plus
B*y tromper : il n'y aura pas d'associations catholiques. Il faut en
prendre son parti et se demander ce qu'on fera en conséquence. On ne
veut pas négocier; on ne veut pas modifier la loi; on ne veut pas de
persécution religieuse ; on veut, comme dit M. Sarrien, « TÉglise libre
dans rÉtat souverain. » Tant qu'on s'en tiendra aux mots, on les
arrangera, on les torturera, on leur fera dire le contraire de ce qu'ils
signifient, sans s'apercevoir qu'on entasse les contradictions et les
contresens. Mais les choses ont une substance plus résistante. Elles
ne se laissent pas traiter et manipuler aussi arbitrairement. Nous
sommes convaincu que la force qui est en elles finira par l'emporter
sur les maladresses et la mauvaise volonté des hommes. C'est seule-
ment la période transitoire qui nous inquiète.
Elle pourra être longue, agitée, turbulente; elle n'est pour le mo-
ment que trouble et obscure. Il est possible que le gouvernement
* aille à l'application de la loi sans plan arrêté, au hasard des circon-
stances, à la dérive, et c'est sans doute ce qui pourrait arriver de pis.
Attendons le débat des Chambres. Peut-être nous éclairera-t-il.
Peut-être aussi, après beaucoup de discours, le gouvernement se
contentera-t-il de dire qu'il appliquera la loi sans faiblesse et sans
violence, et la Chambre lui votera-t-elle un ordre du jour où elle Fin-
vestira de sa confiance pour appliquer] la loi sans violence et sans
faiblesse. Alors, nous en saurons tout juste autant qu'aujourd'hui.
' La situation ne se modifie guère en Russie; mais c'est déjà beau-
coup qu'elle se prolonge sans s'aggraver. Il y a sans doute im peu de
lassitude dans tous les partis : le gouvernement en profite pour
continuer son œuvre qu'on voudrait appeler une œuvre de padûca-
tion. Mais ce n'est pas tout à fait le mot propre. La pacification
vraie se fait dans les esprits, et M. Stolypine se borne pour le moment
à remettre de l'ordre dans les choses. Nous ne le lui reprochons
pas : c'est par là qu'il faut commencer, et le sentiment général est que
M. Stolypine est sincère lorsqu'il promet pour la suite ce qu'on a
appelé autrefois chez nous le couronnement de Tédifice, c'est-à-dire un
certain régime constitutionnel et une certaine liberté. Qu'il emploie
contre le désordre les seuls moyens propres à le faire disparaître ou
à l'atténuer, on ne peut pas non plus lui en faire un grief. Il a déjà
obtenu quelques résultats, fort incomplets sans doute, mais qui per-
mettent d'augurer un peu mieux de l'avenir. La nouvelle Douma se
réunira au mois de février prochain. Tout le monde y compte. Nul
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REVUE. CHRONIQUE, 955
fie met en doute la bonne foi du gouvernement. Aussi commence-
t-on partout à se préparer auit élections. C'est ce que nous avions
conseillé dé faire dès la dissolution de l'ancienne Douma : n'est^rce
pas aussi ce qu'entendait sir Henry Campbell Bannermann lorsqu'il
prononçait, sans aucune arrière- pensée désobligeante pour le gou-
vernement russe, cette parole d'espérance et d'encouragement : « La
Douma est morte, vive la Douma 1 >»
L'activité électorale se manifeste par des réunions de parti. Elles
ne peuvent pas avoir lieu en Russie sans l'autorisation du gouver-
nement, qui l'accorde ou la refuse suivant que ceux qui la deman-
dent lui plaisent ou lui déplaisent. Il l'a accordée aux Octobristes,
ce qui signifie qu'il les considère comme un parti de gouvernement''
et il Ta refusée aux Constitutionnels^émocrates, aux Cadets, ce qui
signiûe qu'il porte sur eux un autre jugement. Les Cadets étaient
le groupe le plus important de la dernière Douma. On les accuse
d*avoir commis beaucoup de fautes, et, en effet, ils en ont commis
d'assez lourdes; mais il serait injuste de ne pas leur tenir compte
d'une inexpérience parlementaire dont ils n'ont pas été les seuls à
donner des marques, et aussi de l'attitude hostile et rogue que le
gouvernement a eue tout de suite à leur égard. Les choses auraient
pu tourner autrement si, de part et d'autre, on n'avait pas pris le
parti vraiment absurde de s'ignorer publiquement et de se combattre
sournoisement. Il n'y a de gouvernement possible que par une entente
entre les pouvoirs publics : on l'a trop oublié en Russie. Mais tout cela
appartient déjà au passé : la question d'aujourd'hui est de savoir ce
que sera demain. Le gouvernement, comme les partis, se prépare aux
-élections. Il ne peut pas modifier la loi électorale, ce qui est peut-être
regrettable; mais les lois constitutionnelles le lui interdisent. En con-
séquence, tout son effort s'applique à soutenir ou à combattre certains
partis, et il s'est donné particulièrement pour tâche de combattre les
€adets. n ne leur a peut-être pas fait plus de mal qu'ils ne s'en sont
fait à eux-mêmes : pourtant il leur en a fait et il continue de leur en
faire autant qu'il peut. Comment pourrions-nous, à la distance où
nous sommes, et au milieu de la confusion des événemens, pressentir
les résultats de cette tactique? Nous ne l'essaierons pas: mais n'est-il
pas fâcheux que les hostilités aient pris un' caractère aussi tranché^
De la part du gouvernement, il y a sans doute le désir de justifier la
dissolution de l'ancienne Douma en combattant, et, s'il le peut, en
•écrasant le parti qui y a|joué le rôle principal. Et, de la part] des
Cadets, il y a la préoccupation naturelle, puisqu'on coupe tous les
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956 REVUE DES DEUX MONDES.
ponts avec eux et qu'en les accusant d'avoir pactisé avec le parti révo
lutionnaire on les pousse vers ce parti, de prouver, eux aussi, qu'ils
ont eu raison, et que toute entente avec le gouvernement était im-
possible. Si les Cadets sortent vainqueurs des élections, l'action du
gouvernement contre eux aura été dangereuse. S'ils en reviennent
décimés, il n'est pas sûr que le gouvernement ait à se féliciter beau-
coup plus de sa victoire. Par qui, en effet, les Cadets auront-ils été
remplacés? Si c'est par des socialistes, conmie il y a lieu de le
craindre, où sera l'avantage?
Quoi qu'il en soit, les Cadets, ne pouvant pas se réunir dans la Rus-
sie proprement dite^ l'ont fait pour la seconde fois en Finlande. Après
la dissolution de la Douma, ils avaient couru à Viborg; ils sont
allés cette fois à Helsingfors. On sait que la Finlande, profitant habi-
lement des circonstances, s'est insurgée sur le flanc delà Russie. Elle
a obtenu par là que sa constitution propre devint une réalité, et sa
constitution lui assure une autonomie à peu près complète. Elle entend
la conserver : aussi ne verrait-elle sans doute pas d'an œil très favo-
rable les partis d'opposition quasi révolutionnaire venir de Russie
chez elle pour y préparer leurs campagnes, s'ils n'y mettaient une cer-
taine discrétion. Qui sait ce qui arrivera demain? Le gouvernement
peut reprendre le dessus, et il ferait alors expier à la Finlande sa
condeecendance envers les révolutionnaires. D'autre part, les révolu-
tionnaires peuvent l'emporter, et par conséquent ont droit aussi à des
ménagemens. Le résultat de ces hypothèses en sens inverse n'est pas
mauvais : la Finlande reste ouverte aux Cadets, mais ils sentent eux**
mêmes qu'ils doivent s'y montrer modérés. Ils ne l'avaient pas fait à
Viborg, et l'opinion finlandaise ne leur avait pas été bienveillante. Ce
n'est cependant pas pour ce motif que, menacés de dissolution par la
police, ils ont dû bâcler leur manifeste et se disperser au plus vite.
Au plus fort de leur désarroi, ils s'étaient réunis dans une place de
guerre placée sous l'autorité militaire russe, et ils pouvaient d'autant
moins y trouver un refuge tranquille que des représentans de partis
encore plus avancés s'étaient joints à eux. Leur séjour à Viborg a
donc été très écourté.
Le manifeste qu'ils y ont signé leur cause aujourd'hui quelque
embarras. Ils n'osent pas le désavouer, ce qui s'explique : ils feraient
mieux, toutefois, d'en parler moins. Quoi qu'ils en disent, le document
a un caractère révolutionnaire. La dissolution de la Douma était, de
la part du gouvernement, un acte brutal et maladroit, mais non pas
anticonstitutionnel. Contre un acte pareil, il était légitime de pro-
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REVUE. — CHRONIQUE. 957
lester : il ne Tétait pas d'inviter les citoyens à y répondre par le
refus de l'impôt et du service militaire. L'invitation n'a eu d'ailleurs
aucun effet : elle a donné seulement au ministère un nouveau grief
contre les Cadets. Néanmoins, ils ne croient pas pouvoir déposer
— théoriquement — une arme qui s'est montrée aussi inefficace et
ils ont commencé , à Helsingfors, par la fourbir et par la brandir
comme une menace ; mais ils ont ajouté aussitôt que cette menace
n'était que pour plus tard, et qu'ils renonçaient à l'exécuter immé-
diatement. Us en ont môme donné assez ingénument la raison, en
avouant qu'ils ne seraient pas suivis s'ils conseillaient le refus du ser-
vice militaire et de l'impôt. Alors? N'aurait-il pas mieux valu oublier,
afin de le faire oublier, le manifeste de Yiborg, et publier un manifeste
dUelsingfors qui aurait été une œuvre originale et inédite? Les
€adets en ont jugé autrement : peut-être se sont-ils trompés. On
continuera de les accuser de ne s'être pas affranchis des partis révo-
lutionnaires, et même de ne pas pouvoir le faire à la veille des élec-
tions : et l'accusation ne sera pas sans quelque vraisemblance.
Nous avons dit que le manifeste de Yiborg n'avait pas eu plus
d'effet qu'un coup d'épée dans l'eau, ce qui d'ailleurs est fort heureux.
Personne n'a refusé le service militaire, et l'impôt direct est rentré
comme auparavant. Les Cadets cherchent aujourd'hui un moyen de
s'opposer aux impôts indirects, ce qui peut s'appeler jouer la diffi-
culté 1 S'ils réussissent à empêcher les populations rurales de boire
de l'alcool, le coup qu'ils auront porté au budget sera largement com-
pensé par l'immense bienfait qu'ils auront rendu à la nation. Hais ce
sont là des projets chimériques. En réalité, s'il y a eu beaucoup d'agi-
tations à la surface, le fond du pays en a beaucoup moins subi le
contre-coup qu'on ne pourrait le croire. C'est même un spectacle sin-
gulier, imprévu, déconcertant, que nous offre la Russie : il serait
impossible dans nos gouvernemens occidentaux plus fortement cen-
tralisés. Sur toute la surface du territoire, on assiste à des incidens anar-
chiques avec lesquels nous aurions beaucoup de peine à vivre. Ce sont
des assassinats, des pillages, des incendies incessans; et, tout à côté,
le gouvernement continue de fonctionner, c'est-à-dire de gouverner, et
l'administration d'administrer, comme si le gouvernement et l'adminis-
tration opéraient dans une sphère et si le pays se mouvait dans une
autre. Comment expliquer ce phénomène ? L'immensité de la Russie,
la diversité des races qui l'habitent, une solidarité entre elles moins
étroite qu'ailleurs, la localisation des gouvernemens provinciaux, em-
pêchent sans doute à ces acddens d'être sentis au centre aussi grave-
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958 REVUE DES DEUX MOΫDES.
ment qu*ils le seraient dans des pays dont le système nerveux es
mieux établi. Ces accidens restent des acddens , quelque nombreux
qu'ils soient ; ils ne produisent pas cette modification générale de
rorganisme que les médecins appellent une diathèse. C'est ce qui aide
la Russie à traverser une épreuve qui est sans doute très redou-
table pour elle, mais qui le serait encore plus pour tout autre pay». Le
gouvernement n'est pas atteint par le mal ambiant, ou du moins il
Test peu. Ses ressources propres ne sont pas sensiblement entamées.
Et quand nous parlons du gouvernement, ce n'est pas assez dire. M ^^
gré les grèves, l'industrie russe continue de produire, et le commerce
de trafiquer; les finances même ne sont pas compromises. Ce qui
reste grave, c'est l'état des campagnes, où la crise agraire ne peut être
conjurée que par des mesures d'ensemble prises très largement. La
crise politique n est pas sans remèdes, pourvu toutefois que le gou*
vemement ne reconmience pas avec la nouvelle Douma les fautes quil
a commises avec l'ancienne, et pour\ni aussi, ce qui malheureusement
est plus difficile encore à obtenir, que les partis modérés montrent plus
de courage à rester modérés, au lieu de lutter de défiance et d'intran-
sigeance avec les partis révolutionnaires, socialistes et anarchistes.
Pour le moment, on ne peut rien dire de décisif sur l'état de la
Russie. La préoccupation dominante est celle des élections. La seide
chose certaine, c'est qu'aucun gouvernement n'est possible avec une
assemblée où il n'y a pas un puissant parti gouvernemental : or dans
Tancienne Douma il n'y en avait pas, soit qu'on n'ait pas su le déga-
ger, soit qu'il n'ait pas su se dégager lui-même des élémens confus où
il a fini par rester enseveli. Le secret de l'avenir est de savoir si on
sera, avec la prochaine, plus habile ou plus heureux.
Franqs Cuarmes.
Le Directeur-Gérant y
F. Brcnetière.
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CINQUIÈME PÉRIODE. — LXXVl» ANNÉE
TABLE DES MATIÈRES
TRENTE-CINttUIÈME VOLUME
SEPTEMBRE — OCTOBRE
Livraison dn f Septembre.
P»geg.
Monsieur et madame Moloch, troisième partie, par M. Marcel PREVOST . . 5
Lettre sur le travail, par Honoré DE BALZAC ^ 51
L'Enseignement commercial en France et dans les principaux pays du monde.
par M. Jacques SIEGFRIED 63
La Société australienne, par M.. BIARD D'AUNET 100
Un an de politique pontificale. -- Consalvi au congrès de Vienne, par
M. Georges GOYAU 135
Les Résultats de la psycho-physiologie, par M. Gaston RAGEOT 164
Publications récentes sur Montaigne, par M. Ferdinand BRUNETIÈRE, de
l'Académie française 192
Chronique de la Quinzaine, Histoire politique, par M. Francis CHARMES. . 228
Livraison dn 15 Septembre.
Monsieur et madame Moloch, quatrième partie, par M. Marcel PRÉVOST. , 241
L'Évolution de la question d'Orient depuis le congrès de Berlin (1875-1906),
par M. René PLNON 278
Comment aiment les mystiques chrétiens, par M. Georges DUMAS. ..... 317
Le Parti ouvrier anglais, par M. Jacques BARDOUX 339
Un Peintre mélomane. — Fantin-Latouh et la musique, d'après des lettubs
inédites, par M. Adolphe JULLIEN. 365
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960 REVUE DES DEUX MONDES.
Pftgm.
La Carte des pauvres a Paris, par M. Henri BONNET 381
Les Irrigations en Éoypte et les projets récens du gouvernement égyptien,
par MM. Pierre ARMINJON et Bernard MICHEL 421
Revue littéraire. — La Querelle des auteurs et des critiques au théâtre,
par M. René DOUMIC 446
Revues étrangères. — Les Iles de la lagune de Venise, par M. T. DE WYZE WA. 458
Cbromqub ob la QunczAiNB, Histoire politique, par M. FRANas CHARMES. . 469
liiTraison dn f Octobre.
Monsieur et madame Moloch, dernière partie, par M. Marcel PRÉVOST. . . 481
La Renaissance catholique en Angleterre au xix« siècle, par M. Georges
GOYAU 523
La Littérature gallo-romaine et les origines ve l'esprit français, par
M. René PICHON 550
Le Socialisme en Australie, par M. BIARD D'AUNET 581
Les Époques de la musique. — Le grand opéra français, par M. Camille
BELLAIGUE 612
Les Transformations de l'agriculture. — IV. Le Crédit agricole, par
M. Victor DU BLED ^0
L'Orient dans la littérature française, par M. Ferdinand BRUNETIÈRE,
de l'Académie française 690
Chronique ob la Quinzainb, Histoirk poutique, par M. Franc» CHARMES. . 108
liiTraison dn 15 Octobre.
Vanité, première partie) par MM. Paul et Victor MARGUERITTE 721
Madame, mère du régent. — I. Sa famille. — L'Allemagne après la guerre
DE Trente ans. — Enfance et première jeunesse, par Arvède BARINE. . 766
Les Colonies françaises a Marseille, par M. René PINON 804
L'Impérlausms germaniste dans l'oeuvre de Renan. ~ I. Avant la crise de
1870, par M. Ernest SEILLIÈRE 836
Les travaux du Métropolitain et l'histoire, pe Paris, par M. Stanislas
MEUNIER 863
La France et la rédemption des esclaves en Algérie a la fin du xvir siècle,
par M. Gaston BONET-MAURY 898
Revue littéraire. — Les lettres de saint François de Sales, par M. Rire
DOUMIC 924
Revues étrangères.— Un Anglais a Paris en 1802, par M. T. DE WYZE WA. 936
Chronique de la Quinzainb, Histoire poutiqub, par M. Faancis CHARMES . . 947
'^FfMV,.
Paris. .- Typ. Fuiurpc BsnonARD, 19, rue Af Sainta-Pèrm. ~ i<386.
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